Humour et grande villa : à Strasbourg, l’opéra « Ariane à Naxos » dévoile les coulisses au public
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Vous avez raison, je ne suis pas là par l’effet du hasard. La culture fait partie de ma vie depuis mes plus jeunes années. J’ai eu la chance d’avoir une mère artiste et passionnée de culture. Elle m’a emmené pour la première fois dans les musées à l’âge de trois ans. Un peu plus tard, j’ai pu découvrir avec elle les ballets russes au théâtre du Châtelet. Elle a réussi à désacraliser tout ça très vite pour que je ne ressente aucune limite à ce que je voyais. En même temps, elle-même peignait et sculptait. Dès tout petit, j’ai baigné dans cet univers créatif, très vite elle m’a acheté des toiles et des pinceaux pour que je puisse peindre à ses côtés. J’ai rapidement adoré ça. La culture a toujours habité mon quotidien et, depuis très longtemps, je ne peux pas me rendre dans une ville sans aller dans un musée ou à l’opéra, s’il y en a un… Enfin, élu en 2020, j’ai candidaté pour occuper certains postes réservés à l’opposition et je me suis retrouvé administrateur de la HEAR, de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et de l’Opéra du Rhin, par exemple. Avec Catherine Trautmann, nous nous étions promis de ne pas reproduire les erreurs des autres et donc de ne pas parler de poste avant le soir du second tour. On s’est dit gagnons d’abord et on verra bien ensuite pour l’attribution des responsabilités. Deux jours après la victoire, Catherine m’a spontanément dit qu’elle me voyait bien à la Culture. Je lui ai dit tout de suite que j’étais d’accord. Tout cela n’a pas pris trente secondes…
©Tobias Canales
En ce qui nous concerne, nous ne voulons pas faire de la culture une variable d’ajustement. Aujourd’hui, le budget de la culture à Strasbourg, c’est un peu moins de 100 millions d’euros, dont 45 millions de subventions à des acteurs du territoire, ce qui est énorme. En outre, ce sont 900 agents qui, au sein de la collectivité, travaillent dans ce domaine. Strasbourg reste aujourd’hui, par dépense par habitant, la première des grandes villes de France, hors Paris bien sûr, en termes d’engagement sur la culture. Cet engagement, on souhaite le pérenniser et même le renforcer. Ce sont des choix budgétaires qui seront faits quand on aura enregistré les résultats de l’audit financier actuellement en cours de réalisation. Nous n’ignorons rien des difficultés rencontrées dans beaucoup de secteurs culturels, notamment ce point important qu’est la diminution constante de la marge artistique quand, à côté, il faut subir toutes les hausses de la vie courante. Il y a là un grand sujet sur la précarité culturelle, la précarité des artistes. Enfin, il y a aussi une insuffisance flagrante en matière de lieux de création et de diffusion, que ce soit dans le théâtre, les arts graphiques, la musique… Donc, on voit bien que tenir notre rang et rester présent ne suffit plus. Alors, on va lever beaucoup plus de fonds européens et, comme nous l’avons promis durant la campagne, nous allons créer un vrai service municipal du mécénat qui va aider les acteurs culturels à se rapprocher des mécènes. Nous collecterons les fonds venant du privé et les redistribuerons aux acteurs culturels. C’est innovant, de mémoire je n’ai pas le souvenir qu’on ait déjà initié ça à Strasbourg, en dehors bien sûr du mécénat sur les grands projets.
D’abord, en accord avec la direction de l’Opéra et celle du Ballet, on a repoussé d’un an le calendrier qui avait été annoncé car, vraiment, il nous fallait le temps de bien évaluer l’ensemble du dossier tel qu’il avait été appréhendé par l’ancienne équipe municipale. En fait, cette équipe s’était contentée de faire réaliser des études préalables et de poser l’hypothèse de l’utilisation du palais des Fêtes pendant les travaux. On a donc repoussé d’un an le départ de l’Opéra de son bâtiment pour ne pas fragiliser sa programmation. Nous avons voulu sécuriser l’institution. Au jour où nous parlons, quatre équipes d’architectes et de programmateurs travaillent sur ce projet. Je vous épargne les détails de procédure, mais leurs projets finaux complets seront remis en mars 2027. Nous choisirons au mois de juin suivant, avec un critère déterminant : celui de la jauge de la nouvelle salle, de façon à pouvoir conserver la belle dynamique de succès public de l’Opéra du Rhin et l’excellence de cette extraordinaire maison. Cela étant dit, ce report d’un an nous donne aussi quelques mois pour voir si l’on trouve un autre endroit que le Palais des Fêtes comme lieu de repli. Avec les services, nous étudions toutes les alternatives possibles. Tout est ouvert et j’estime que l’on s’est ainsi donné tous les moyens d’oeuvrer dans l’intérêt de l’institution…
Certainement pas. Et je ne reviendrai même pas sur toutes ces opportunités ratées ces dernières années, de la Fondation Gandur, prête à s’installer à Strasbourg, à la Maison européenne du dessin de presse avec le fonds Wolinski, sans parler de quelques legs qui nous étaient destinés. Au contraire de ce qui s’est alors passé, on a su être réactifs pour rafler le marché international du film documentaire à Marseille. Nous avons récupéré un événement qui réunit 2 000 professionnels venus de 60 pays et ainsi prouvé que quand on veut on peut ! Et puisque vous évoquez les grands projets, j’en profite pour vous annoncer que nous travaillons déjà activement sur celui d’une grande exposition artistique de portée internationale. Nous avons inscrit au prochain contrat triennal un budget permettant d’organiser, en 2029, une exposition de rang mondial. Strasbourg retrouve donc l’ambition culturelle qu’elle mérite… ←
©Tobias Canales

L’affiche donne le ton. Une montagne surgit sous un ciel traversé d’étoiles filantes. Une ascension et un sommet. Le symbole pourrait sembler héroïque ; il est tout l’inverse. Grande amatrice de ski et de haute montagne, la nouvelle directrice sait qu’aucune cime ne se conquiert seule. En montagne comme à l’opéra, chacun a besoin des autres. Les chanteurs, les musiciens, les costumiers, les techniciens, les administrateurs, les artisans des ateliers, jusqu’au public lui-même composent cette cordée sans laquelle rien n’advient. L’opéra est un art collectif ou il n’est pas. Elle parle peu d’elle-même. Son regard se tourne toujours vers les oeuvres, les artistes, les équipes. Pourtant, son histoire éclaire sa vision. Chez sa grand-mère marseillaise, les mercredis avaient la couleur du Rosenkavalier, de Rigoletto ou de la Tétralogie mise en scène par Patrice Chéreau. La famille n’était pas musicienne, mais ses parents étaient des fervents mélomanes. Très tôt, la jeune Chrysoline comprend que les maisons d’opéra seront son paysage et son terrain de jeu.
Après Sciences Po Paris, elle frappe à la porte de Gérard Mortier, alors directeur de l’Opéra de Paris. « J’ai envie de travailler avec vous, monsieur. Prenez-moi ! » L’audace lui ouvre un monde. Elle y découvre une conception de l’art qui refuse les compromis et considère la création comme une nécessité démocratique. Plus tard, au Festival d’Aixen- Provence auprès de Bernard Foccroulle, elle apprend ce qu’est réellement le métier : accompagner les artistes, construire une saison, penser une institution dans le temps long. L’Orchestre de chambre de Paris puis l’Opéra-Comique viendront confirmer cette conviction profonde : une maison lyrique est d’abord une aventure humaine.
©Pascal Bastien
Lorsqu’elle arrive à Strasbourg, Chrysoline Dupont ne parle ni de rupture ni de révolution. Elle revendique au contraire la continuité. « Une institution solide est un bien précieux », dit-elle. Son ambition est plus subtile : ouvrir encore davantage les portes et faire circuler les idées et les émotions. Son discours tranche avec les clichés qui poursuivent encore le monde lyrique. « Il faut en finir avec l’opéra bashing et les stéréotypes. Je mets ma confiance dans la jeunesse et dans nos institutions. » Le propos n’a rien de défensif. Il s’appuie sur une réalité : les salles sont pleines, près d’un tiers des spectateurs strasbourgeois ont moins de 28 ans, les actions éducatives irriguent le territoire. Pour elle, le problème n’est pas l’opéra ; c’est le récit que l’on continue d’en faire. Sa saison raconte cette confiance. Ariane à Naxos, Pelléas et Mélisande, Rigoletto ou Lucie de Lammermoor côtoient Le Paradis et la Péri, L’Amour des trois oranges ou Le Petit Ramoneur. Les grands titres dialoguent avec les oeuvres plus rares, les jeunes metteurs en scène avec les artistes confirmés. Rien n’y relève de l’effet de catalogue. Chaque choix semble répondre à une même intuition : rester en éveil avec une curiosité intacte. Cette volonté d’ouverture dépasse les seules oeuvres. Les Opéras volants continueront d’aller vers les habitants éloignés des scènes lyriques. Les ateliers resteront gratuits. Les représentations « Relax » accueilleront des spectateurs en situation de handicap dans des conditions adaptées. À Mulhouse, un partenariat avec la chaire de philosophie de Cynthia Fleury prolongera une réflexion sur le soin, la vulnérabilité et la réparation. L’opéra ne se contente plus de représenter le monde ; il cherche aussi à prendre soin de ceux qui l’habitent.
Ville-frontière, capitale européenne, Strasbourg porte dans son histoire le dialogue des cultures. L’Opéra national du Rhin doit, selon elle, penser naturellement ses liens avec Stuttgart, Vienne, Londres, Genève ou Nancy. Les coproductions, les circulations d’artistes et les collaborations internationales ne relèvent pas d’une stratégie d’image : elles prolongent l’identité profonde d’une maison née au coeur de l’Europe. Sa référence à Jacques Rancière n’est pas un clin d’oeil intellectuel. Le Partage du sensible résume sa manière d’envisager le théâtre musical : créer un espace où l’on apprend à regarder ensemble. Dans un monde fragmenté, saturé d’écrans et d’opinions irréconciliables, l’opéra demeure un lieu singulier. Pendant quelques heures, des inconnus acceptent de former une communauté provisoire. Ils rient, pleurent, se taisent ensemble. Ils éprouvent cette étrange sensation d’appartenir, l’espace d’un spectacle, à quelque chose de plus vaste qu’eux-mêmes.
Briser les chaînes : celles qui séparent les générations, les territoires et les idées reçues. Loin d’être un manifeste, elle mettra son ambition en oeuvre avec calme et détermination. À l’heure où tant d’institutions cherchent leur raison d’être, elle rappelle que l’opéra n’est pas un sanctuaire réservé à quelques initiés. Il est un lieu où le merveilleux continue de rendre le réel plus habitable. Une possibilité d’utopie, fragile, mais vivante.
©Pascal Bastien

Puis-je vous faire un aveu ? J’adore écouter les Polonaises de Chopin, mais j’ai une passion pour Bowie et Gainsbourg… et il m’arrive même de les écouter juste après Chopin !
J’aurais pu choisir une confession plus spectaculaire, certes, mais celle-ci suffit à poser la question : depuis quand faudrait-il choisir son camp en matière de culture ? Depuis quand l’amour que nous portons à une oeuvre devrait-il nous interdire d’en aimer une autre, née à mille lieues de là, dans un autre siècle, avec d’autres codes et horreur suprême, peut-être même destinée au grand public ?
André Gide avait déjà réglé son compte à cette petite police du bon goût.
Car l’éclectisme a mauvaise presse chez ceux qui confondent volontiers expertise et exclusivité. Pourtant être connaisseur n’a jamais signifié être monomaniaque : on peut connaître intimement Miles Davis et danser sur Daft Punk. Relire Proust et dévorer Simenon. S’émouvoir devant des toiles de Matisse puis passer une soirée entière devant des films de David Lynch. Non parce que « tout se vaut » – cette formule paresseuse est précisément le contraire de l’éclectisme – mais parce que tout ne cherche pas à valoir de la même manière. C’est même probablement là que commence le vrai goût : dans la capacité à ouvrir ses sens et son intellect afin d’avoir la capacité de recevoir les émotions d’où qu’elles viennent.
Pourquoi faudrait-il que l’émotion ou le plaisir procurés par une oeuvre invalident ceux provoqués par une autre ? La sociologie a d’ailleurs fini par mettre un mot sur ce phénomène. Dans les années 1990, Richard A. Peterson a décrit l’émergence de l’« omnivore culturel », cet amateur capable de fréquenter plusieurs territoires artistiques plutôt que de borner son goût aux seules formes consacrées.
Évidemment, vous l’aurez compris, Or Norme se réclame de cet éclectisme si joliment illustré par notre couverture réalisée par Laurence Bentz (dont vous découvrirez le portfolio en page 102), mais également par notre rubrique À VOIR (page 10) qui vous présente avec gourmandise toute la diversité de l’offre culturelle strasbourgeoise et périphérique.
Et que dire de nos festivals ! Ne choisissez pas entre les Bibliothèques Idéales et le Festival Européen du Film Fantastique, vous trouverez bien dans leur programmation et dans votre agenda, les concordances qui vous mèneront vers de belles émotions.
Il y a ainsi pour nous une vraie joie à vous présenter toutes les opportunités d’une rentrée culturelle toujours foisonnante à Strasbourg, et qui nous permet à chaque fois de conserver ce luxe extraordinaire : pouvoir encore être surpris.
Alors oui, allons voir ailleurs ! Entrons dans une salle dont nous ne connaissons pas les usages. Écoutons cette musique que nous aurions autrefois méprisée. Lisons cet auteur qui n’appartient pas à notre panthéon. Faisons comme François Wolfermann, érudit et passionné en matière d’opéra (page 54), mais qui sait être bouleversé par une chanson de trois minutes (page 120).
Et revenons ensuite à Chopin, si nous le souhaitons. Il n’en sera pas moins Chopin. Et nous, peut-être, un peu moins prévisibles.
Patrick Adler, rédacteur en chef et directeur de la publication
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