❌

Vue normale

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.
À partir d’avant-hierBoyaux de la tête

Baromètres Vérian-La Croix et Edelman Trust : Les Français n’ont jamais autant suivi l’actualité… ni autant douté d’elle

En 2024, l’intérêt des Français pour l’actualité a atteint un niveau inédit, égalant celui observé en 2015, avec plus de trois quarts des Français déclarant suivre l’actualité avec un grand intérêt. Ce taux marque une progression d’un point par rapport à 2023. Cette année, l’intelligence artificielle et les réseaux sociaux ont occupé une place centrale […]

The post Baromètres Vérian-La Croix et Edelman Trust : Les Français n’ont jamais autant suivi l’actualité… ni autant douté d’elle first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

  • ✇Méta-media | La révolution de l'information
  • 57 patrons stars du journalisme américain, au chevet d’une presse vacillante
    Le New York Magazine a demandé à 57 magnats de la presse de partager leurs réflexions sur l'avenir des médias, alors que les modèles économiques se fissurent et que la méfiance du public bat des records. Que disent-ils en scrutant leur boule de cristal ? Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions « Nous avons demandé aux personnes qui continuent de vous licencier si les médias peuvent survivre », rit jaune le journaliste Matt Brown. Dans un dossier fleuve, le New Y

57 patrons stars du journalisme américain, au chevet d’une presse vacillante

Le New York Magazine a demandé à 57 magnats de la presse de partager leurs réflexions sur l'avenir des médias, alors que les modèles économiques se fissurent et que la méfiance du public bat des records. Que disent-ils en scrutant leur boule de cristal ?

Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions

« Nous avons demandé aux personnes qui continuent de vous licencier si les médias peuvent survivre », rit jaune le journaliste Matt Brown. Dans un dossier fleuve, le New York Magazine – appartenant au groupe Vox Media – a donné la parole à 57 grands noms du journalisme américain pour prendre le pouls d'une presse épuisée. « En train de s'effondrer comme toujours, si l’on en croit ce qu'on me dit », ironise Ben Smith, co-fondateur de Semafor. (A part le New York Times, « l’Amazon des médias traditionnels », qui emploie plus de 7% des journalistes de presse écrite du pays !) Ici, les voix recueillies ne se limitent pas à celles de la presse mainstream. Neal Mohan, directeur de YouTube, où « les jeunes de la Génération Z s'informent de plus en plus », et Lauren Kern, directrice d'Apple News, « le plus grand kiosque à journaux au monde », se prêtent également à l’exercice. Un consensus se dégage : le pouvoir des médias existe toujours, mais il est de plus en plus menacé par l’effondrement rapide de l’accord commun sur les faits.

Revue de quelques points clés de l'examen de conscience.

Can the Media Survive ?

« Les jeunes sont trop mous »

  • Certains clichés collent fort à la jeunesse. Les journalistes débutants « ne sont pas aussi talentueux que les gens d’il y a 10, 15 ou 20 ans», affirme un vétéran de la presse, courageusement anonyme. Avec la pandémie et l’essor du télétravail, les jeunes employés n’ont pas pu bénéficier d’un mentorat. « Ils sont probablement moins qualifiés parce qu’ils ont reçu moins de formation et leur attitude est moins servile qu’avant », remarque un rédacteur en chef. « Ils veulent tout, tout de suite. Ils veulent que tout aille vite. Ils sont ultra-ambitieux, mais pas dans le bon sens. Ceux qui réussissent sont généralement ceux qui font du bon travail, se dépassent et partent du principe que les bonnes personnes vont s’en rendre compte (…) Ce qu’on ne veut surtout pas, c’est quelqu’un qui est là depuis neuf mois et qui demande déjà quel est son plan de carrière sur sept ans », renchérit un autre ponte.
  • Cette partie a suscité de nombreuses réactions en ligne. Dans sa newsletter entièrement dédiée à cette critique, la journaliste Ann Helen Petersen parle de « la connerie générationnelle à propos de l’éthique du travail ». Sopan Deb, qui écrit pour le New York Times, pointe le fait que si les jeunes journalistes ne bénéficient pas de mentorat autant qu’auparavant (« un argument spécieux qui suppose qu’il y avait beaucoup de mentorat avant la pandémie »), « la responsabilité en incombe entièrement aux institutions médiatiques qui les abandonnent, et non aux jeunes journalistes qui ne seraient pas aussi bons ». « Le travail que les journalistes en école réalisent aujourd'hui est impressionnant. Il est bien plus vaste et approfondi que ce que nous faisions à l'université. Les étudiants d'aujourd'hui doivent filmer, écrire, monter, réaliser des podcasts, etc., parfois tout en même temps. Ce n’était pas ce que faisaient les diplômés en journalisme il y a des décennies », défend-il.
  • Les jeunes journalistes vivent en effet aujourd’hui une période inédite en termes de fragilité de modèle économique, de remise en question des méthodes de travail. Selon les travaux du sociologue des médias Jean-Marie Charon, l’institution fait peser sur eux une bonne partie de la charge de la transformation nécessaire : « Il faut savoir travailler sur beaucoup de supports, et avec des outils nouveaux que les anciens ne savent parfois pas utiliser ». Ils évoluent aujourd’hui par ailleurs dans un contexte économique que leurs aînés n’ont pas eu à connaître. Depuis cette année, les États-Unis ont perdu plus d'un tiers de leurs journaux (3 300) par rapport à 2005 — une statistique projetée par l'école de journalisme Medill de l'Université Northwestern l'année dernière. Le nombre d'emplois dans la presse a chuté de 73 % durant cette période, « l'un des déclins les plus importants dans tout secteur d'emploi au cours des deux dernières décennies », rappelle Axios.

gross and not deserving of anonymity https://t.co/hYhE9sChXa pic.twitter.com/p3CJsodRhM

— Sopan Deb (@SopanDeb) October 23, 2024

  • Et qu’en pensent les principaux concernés ? Dans sa newsletter pour le New York Mag, appelé Dinner Party, Choire Sicha a interrrogé plusieurs membres de la génération Z sur leur avis à ce sujet. « Je pense que ce que certains de ces cadres appellent « super ambitieux » et « moins servile » est peut-être la manifestation d’une peur profondément enracinée (et pour eux complètement étrangère) de ne jamais gagner assez d’argent pour prendre sa retraite. Sur le point B, faire simplement du « bon travail » ne suffit plus pour se démarquer. Il faut être bruyant, impressionnant, ou parfois super-énervant », fait remarquer Paula Aceves, journaliste.

Apple News, un service qui « donne un coup de pouce énorme » aux articles

  • « Alors que les clics se font rares pour les sites d'actualités, l'application Apple News pourrait-elle être une bouée de sauvetage ?», s’interrogeait Semafor en mai 2024. En invitant notamment Lauren Kern à participer, directrice d’Apple News, et ex-directrice exécutive de New York Magazine, il a donc été question du pouvoir du kiosque de presse sur iPhone. Apple News+ facture 12,99$ par mois pour un abonnement regroupé aux articles de magazines et journaux premium, proposant des actualités en continu de sites et magazines américains majeurs, comme The New Yorker, The Atlantic, The Washington Post, la BBC, le LA Times, et des centaines d’autres.
  • Le fonctionnement ? Des journalistes « humains » sélectionnent des nouvelles provenant de diverses sources pour les utilisateurs, dont certains paient pour accéder à du journalisme que les éditeurs offrent uniquement à leurs abonnés. « Cela revient à une compétence très ancienne de curation humaine pour décider de que vous allez mettre en avant », résume Janice Min de The Ankler. « Apple News donne un coup de pouce énorme à nos articles. Nous atteignons un public vaste que nous ne pourrions pas toucher par nous-mêmes », constate Betsy Reed, éditrice au Guardian US. « Si vous êtes un petit éditeur, Apple News est une bénédiction. C’est du trafic gratuit », renchérit Sewell Chan, éditeur exécutif au Columbia Journalism Review.
  • Les éditeurs derrière le mur payant d’Apple News+ sont rémunérés selon un système similaire à celui de Spotify. Tous les frais mensuels sont mis en commun, et une partion est allouée aux éditeurs en fonction du nombre de minutes que les gens passent sur leurs articles. Le taux mensuel revient à quelques centimes pour chaque « minute d’engagement » qu’un article attire, explique l’article.
  • Pour le contexte : La version gratuite d'Apple News attire l'attention des lecteurs depuis son lancement en 2015. La version gratuite d'Apple News est l'une des plus grandes plateformes de nouvelles au monde, étant l'application d'actualités la plus utilisée aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Canada et en Australie, avec plus de 125 millions d'utilisateurs mensuels en 2020.
  • Cela dit, ce partenariat soulève des questions. Il incite les utilisateurs à s’abonner à Apple News+ plutôt qu’aux publications elles-mêmes, avec un risque de cannibalisation des revenus. Cette situation influence les décisions des éditeurs, qui doivent encore ajuster leur stratégie de contenu pour répondre aux demandes d'une plateforme. Et « qu’est-ce qui empêche Apple News de couper les vivres ? Pas grand-chose », répond l'article. Apple pourrait décider, comme Facebook, de quitter le marché des actualités, sans préavis. « Il y a beaucoup d’entreprises médiatiques qui comptent sur Apple News en ce moment et probablement de manière trop dépendante. (…) C’est une épée à double tranchant », prévient Gus Wenner de Rolling Stone.

Qui passe une bonne année, selon ces patrons ? La NBA !

  • « Personne ne passe une meilleure année que le NBA en ce moment. Ils viennent de conclure une négociation historique qui rend leurs droits médiatiques presque aussi sérieux que ceux de la National Football League. Ils ont un modèle commercial incroyable avec des propriétaires engagés et confirmés, se réjouit Jon Kelly, co-fondateur de Puck, les propriétaires et Adam Silver (grand patron de la NBA) ont fait un excellent travail pour convaincre trois des plus grandes entreprises de divertissement que leur sport est essentiel à la survie à long terme de l’industrie ».
  •  Pour aller plus loin : A ce sujet, Digiday a récemment mis en avant le travail de la NBA pour promouvoir et populariser le basketball. La ligue a élargi sa collaboration avec des créateurs de contenu en faisant appel par exemple au streamer Twitch Kai Cenat et la créatrice TikTok Drew Afualo pour marquer le début de la saison 2024-2025 « avec une bande-annonce éclatante ». Par ailleurs, la NBA offre désormais aux créateurs l’accès à 25 000 heures d’images de match couvrant les dix dernières années de basketball, de 2014 à la saison 2023-2024. « L’idée ici est que si nous pouvons autonomiser un groupe très sélect de créateurs sur YouTube, cela nous aidera à toucher de nouveaux fans à l’échelle mondiale », a expliqué Bob Carney, vice-président principal des contenus sociaux et numériques de la NBA.

Les dirigeants des médias décrivent un paysage médiatique fragmenté, où les modèles historiques ont disparu et ne reviendront jamais. Les médias se battent pour se relever d’une ex- « relation symbiotique », avec les tzars de la Silicon Valley. Aujourd’hui, l’influence sur la culture et les perspectives semble davantage entre les mains des plateformes sociales et des moteurs de recherche, et… Elon Musk. Il est cependant crucial d’éviter un discours alarmiste. Sewell Chan, qui a passé trois ans à diriger le Texas Tribune, met en garde : « Nous devons faire attention à ne pas trop utiliser le récit de « péril », où les gens penseront que tout est déjà mort et qu’il n’y a plus rien à sauver. »

 

The post 57 patrons stars du journalisme américain, au chevet d’une presse vacillante first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

  • ✇Méta-media | La révolution de l'information
  • Reuters Institute : l'évitement de l'actualité atteint un niveau record
    Alors que les "réinitialisations de plateformes" engendrent de nouvelles incertitudes pour les éditeurs, les audiences s'inquiètent de l'IA et de la désinformation, comme le rapporte le Reuters Institute for the Study of Journalism, qui vient de sortir son rapport annuel sur les pratiques d'information en ligne. Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions Les médias doivent s’adapter rapidement à leur nouvel environnement, sous peine de disparaître. Le Reuters Instit

Reuters Institute : l'évitement de l'actualité atteint un niveau record

Alors que les "réinitialisations de plateformes" engendrent de nouvelles incertitudes pour les éditeurs, les audiences s'inquiètent de l'IA et de la désinformation, comme le rapporte le Reuters Institute for the Study of Journalism, qui vient de sortir son rapport annuel sur les pratiques d'information en ligne.

Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

Les médias doivent s’adapter rapidement à leur nouvel environnement, sous peine de disparaître. Le Reuters Institute for the Study of Journalism a publié, ce 17 juin, son rapport annuel, sur les pratiques d’information en ligne. Coûts en hausse, chute des revenus publicitaires et fortes baisses de trafic provenant des réseaux sociaux exacerbent une situation déjà précaire. Les entreprises tech mènent la danse et réorientent leurs stratégies. Certaines dépriorisent explicitement l’actualité et le contenu politique, tandis que d’autres se focalisent davantage sur les créateurs que sur les éditeurs.

Cette « réinitialisation de plateformes » reflète un changement radical dans la consommation d’information, avec une préférence croissante du public pour les formats vidéo. Parallèlement, l’intelligence artificielle générative bouscule les rédactions. Celles-ci doivent rester prudentes dans leur usage, face à un public qui préfère avant tout que « l’humain » reste aux commandes. Le rapport met également l’accent sur un niveau de confiance toujours faible et une tendance croissante à l’évitement sélectif de l’actualité – notamment dans un contexte de conflit permanent en Ukraine et à Gaza. Telles sont les conclusions de cette enquête, menée auprès de 100 000 personnes dans 47 pays et soutenue par la Google News Initiative et YouTube. L’heure est au changement rapide pour renouer avec le public.

Voici les points clés à retenir pour les médias.

1Meta réduit le rôle de l’actualité sur ses plateformes

Meta a réduit le rôle des actualités sur Facebook, Instagram et Threads, et a restreint la portée du contenu politique (sans pour autant définir clairement les critères permettant de qualifier un contenu de « politique »). L’entreprise a également réduit son soutien aux médias, ne renouvelant pas des accords valant des millions de dollars et supprimant son onglet actualités dans plusieurs pays.

La consommation d’actualités sur Facebook (37%) a diminué de quatre points dans tous les pays au cours de l’année, avec une baisse plus marquée dans des pays comme les Philippines (-11 points), l’Argentine (-11) et la Colombie (-10).

2L’utilisation des actualités en ligne se fragmente

Face à une baisse continue de l’utilisation de Facebook pour les actualités émerge une dépendance croissante à une gamme d’alternatives, y compris les messageries et les réseaux centrés sur la vidéo.

YouTube est utilisé pour les actualités par presque un tiers (31%), WhatsApp par environ un cinquième (21%) tandis que TikTok (13%) a dépassé Twitter (10%) pour la première fois.

« Le public s’appuie de plus en plus sur des plateformes concurrentes pour accéder à toutes sortes de contenus et d’informations. Beaucoup de ces plateformes s’éloignent de plus en plus des actualités et des éditeurs, et se concentrent davantage sur d’autres types de contenu et d’autres créateurs. Cet écosystème de plateformes plus complexe, la fin des renvois massifs depuis les réseaux sociaux traditionnels, et la concurrence croissante pour l’attention signifient que les journalistes et les éditeurs devront travailler beaucoup plus dur pour capter l’attention du public, sans parler de les convaincre de payer pour les actualités », analyse Rasmus Nielsen, directeur de l’Institut Reuters.

3La vidéo devient une source plus importante d’actualités en ligne

En lien avec ces changements de plateforme, la vidéo devient une source plus importante d’actualités en ligne, en particulier pour les groupes plus jeunes. Les courtes vidéos d’actualités sont consultées chaque semaine par 66% des sondés, tandis que les formats les plus longs attirent environ la moitié (51%).

Les « consommateurs » d’actualité regardent surtout sur les plateformes en ligne (72%) plutôt que sur les sites des médias (22%), ce qui accroît les défis autour de la monétisation. Ce n’est que dans des pays comme la Norvège que la moitié des utilisateurs (45%) décalrent que leur principale consommation de vidéos se fait via des sites web, ce qui reflète la force des marques sur ce marché.

YouTube et Facebook restent les plateformes les plus importantes pour les vidéos d’actualités en ligne. YouTube est également la principale destination pour les moins de 25 ans, bien qu’Instagram et TikTok ne soient pas loin derrière.

TikTok reste populaire auprès des jeunes, la proportion de personnes l’utilisant pour les actualités est passée à 13% (+2) dans tous les marchés et à 23% pour les 18-24 ans. La portée croissante de TikTok n’a pas échappé à l’attention des politiciens, qui l’ont intégré dans leurs campagnes médiatiques. Le nouveau président populiste de l’Argentine, Javier Milei, a ainsi un compte TikTok avec 2,2 millions d’abonnés.

4Une focalisation croissante sur les influenceurs, en particulier sur YouTube et TikTok

Les utilisateurs de TikTok, Instagram et Snapchat s'informent davantage auprès des influenceurs et célébrités que des journalistes et médias traditionnels.

Sur les réseaux traditionnels, tels que Facebook et Twitter, les médias attirent encore la plupart de l’attention et mènent les conversations.

En France, Hugo Décrypte obtient plus de mentions que les marques d’actualités traditionnelles que sont le Monde et BFMTV. L’âge moyen de son audience est seulement de 27 ans, contre 40 et 45 ans pour les grandes marques.

Le créateur de contenu le plus mentionné sur TikTok au Royaume-Uni est Dylan Page, qui compte plus de 10 millions d’abonnés sur la plateforme. Aux Etats-Unis, Vitus Spehar présente un résumé quotidien, souvent couché au sol, sur @underthedesknews, une sorte de format satirique de la télévision classique.

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par V Spehar (@underthedesknews)

Enfin, Taylor Swift, les Kardashian, Lionel Messi ont été largement mentionnés par les jeunes. « Les jeunes ont une vision large de l’actualité, incluant potentiellement les mises à jour sur les dates de tournée d’un chanteur, sur la mode ou sur le football », note le rapport.

« Les consommateurs adoptent la vidéo parce qu’elle est facile à utiliser et offre une large gamme de contenus pertinents et engageants. Mais de nombreuses salles de rédactions traditionnelles sont encore ancrées dans une culture basée sur le texte et peinent à adapter leur narration, tandis que le côté commercial est également réticent car les chiffres ne sont pas concluants», analyse le rapport.

5Les préoccupations concernant la désinformation ont augmenté

Les préoccupations concernant ce qui est réel et ce qui est faux sur la toile en termes d’actualités ont augmenté de trois points au cours de la dernière année. Environ six personnes sur dix (59%) se disent inquiètes. Le chiffre est considérablement plus élevé en Afrique du Sud (81%) et aux Etats-Unis (72%), deux pays qui ont tenu des élections cette année.

Plus d’un quart des utilisateurs de TikTok (27%) déclarent avoir du mal à détecter les actualités fiables, le score le plus élevé parmi les réseaux sociaux. Sur Twitter, les utilisateurs sont également nombreux à être soucieux (24%) : « Cela peut être dû au fait que les actualités jouent un rôle disproportionné sur la plateforme, en raison de la large gamme de points de vue exprimés, encouragée davantage par Elon Musk, un défenseur autoproclamé de la liberté d’expression », suggère l'étude.

Des recherches qualitatives menées au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Mexique indiquent une préoccupation croissante concernant les images 'photo-réalistes' générées par l'IA et les vidéos dites deepfake.

6Les audiences restent prudentes concernant l’utilisation de l’IA

Dans tous les pays, seule une minorité se sent actuellement à l’aise avec l’utilisation de l’actualité produite par des humains avec l’aide de l’IA (36%), et une proportion encore plus faible est à l’aise avec l’utilisation de l’actualité produite principalement par l’IA avec la supervision humaine (19%).

Aux États-Unis, les répondants sont plus à l’aise avec les diverses applications de l'IA par rapport à leurs homologues européens, ce phénomène pouvant être attribué aux messages médiatiques reçus. La couverture médiatique britannique sur l'IA est souvent décrite comme étant excessivement négative et sensationnaliste. En contraste, les récits médiatiques américains mettent davantage l'accent sur le rôle prépondérant des entreprises américaines ainsi que sur les opportunités d'emploi et de croissance associées.

Le simple fait de savoir que les médias utilisent l’IA peut diminuer la confiance. Selon les recherches, les audiences considèrent les actualités étiquetées comme générés par l’IA comme moins dignes de confiance que celles créées par les journalistes. « Cette tension signifie que les médias voudront réfléchir attentivement à quand la divulgation est nécessaire et comment la communiquer », note le rapport.

7L’évitement de l’actualité atteint un niveau record

Jusqu’à 39%, disent maintenant qu’ils évitent parfois ou souvent les nouvelles (soit quatre personnes sur dix) – une augmentation de 3 points par rapport à la moyenne de l’année dernière, avec des augmentations plus significatives au Brésil, en Espagne, en Allemagne et en Finlande. Au Royaume-Uni, il a presque été réduit de moitié depuis 2015.

Ce n'est pas seulement que les nouvelles peuvent être déprimantes, elles sont également incessantes ! Dans tous les marchés, la même proportion, environ quatre personnes sur dix (39 %), disent se sentir « épuisées » par la quantité de nouvelles de nos jours, contre 28 % en 2019, mentionnant fréquemment que la couverture des guerres, des catastrophes et de la politique éclipse d'autres sujets.

Les plateformes qui nécessitent un volume de contenu pour alimenter leurs algorithmes sont potentiellement un autre facteur contribuant à ces augmentations. « Il est notable que, dans notre enquête sur l'industrie, au début de 2024, la plupart des éditeurs ont déclaré qu'ils prévoyaient de produire plus de vidéos, plus de podcasts et plus de newsletters cette année », remarque le rapport.

8Les attentes simples du public

La plupart des sondés souhaite que les nouvelles soient exactes, justes, évitent le sensationnalisme, soient ouvertes sur les agendas et les préjugés, y compris le manque de diversité, admettent leurs erreurs - et ne ménagent pas leurs efforts lorsqu'il s'agit d'enquêter sur les riches et puissants.

La confiance dans les actualités (40%) est restée stable au cours de la dernière année, mais est toujours inférieure à quatre points par rapport à ce qu’elle était au plus fort de la pandémie.

Pour que la confiance soit acquise, il faut montrer les coulisses. Certaines grandes organisations de presse, comme la BBC, ont créé des unités ou des sous-marques qui répondent aux questions du public ou visent à expliquer comment les nouvelles sont vérifiées. BBC Verify, lancé en mai 2023, vise à montrer et à partager le travail en coulisses pour vérifier les informations, en particulier les images et les contenus vidéo, à une époque où la désinformation est en croissance. « Les gens veulent savoir non seulement ce que nous savons (et ne savons pas), mais aussi comment nous le savons », déclare Deborah Turness, PDG de BBC News.

La confiance, tant au niveau de la marque qu'au niveau général, influence le rôle que les informations peuvent jouer dans la société. Les journalistes et les organisations médiatiques ont à la fois des raisons pragmatiques de s'en préoccuper - « la confiance peut être la clé pour débloquer les revenus des utilisateurs », comme le dit Agnes Stenbom, responsable de IN/LAB chez Schibsted - et des raisons plus fondamentales de s'en préoccuper, car des années de recherche ont documenté comment les personnes qui ont moins confiance dans les informations sont moins susceptibles de croire aux informations qu'elles présentent et d'en tirer des enseignements.

CONCLUSION

Ce rapport annuel intervient à un moment où environ la moitié de la population mondiale participe à des élections nationales et régionales, alors que les guerres continuent de faire rage en Ukraine et à Gaza. Les actualités sont rétrogradées parce que les entreprises tech estiment qu’elles causent plus de problèmes qu’elles n’en valent la peine. « Le trafic en provenance des médias sociaux et des moteurs de recherche devrait devenir de plus en plus imprévisible avec le temps, mais se libérer du cycle algorithmique ne sera pas facile », prévient l’étude.

Pour le Reuters Institute, il reste de l’espoir. Certains éditeurs parviennent à établir une position plus solide : « Si les marques d’informations parviennent à montrer que leur journalisme repose sur l’exactitude, l’équité et la transparence – et que les humains restent aux commandes – les audiences sont plus susceptibles de répondre positivement ».

 

Illustration : @nickfancher Unsplash

The post Reuters Institute : l'évitement de l'actualité atteint un niveau record first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

  • ✇Méta-media | La révolution de l'information
  • Liens vagabonds : Internet, le royaume de l’éphémère
    L’internet, cet océan de connaissances en perpétuelle expansion, est-il en train de se vider de son contenu ? Selon une récente étude du Pew Research Center, de vastes pans de ce réservoir numérique sont en train de disparaître, défiant l’idée que le web est une archive immuable, au moment même où les IA génératives ingurgitent à toute vitesse ce qui en reste pour générer un nouvel Internet. Le contenu disparaît sous nos yeux L’étude révèle ainsi des statistiques alarmantes : 38% des pages exis

Liens vagabonds : Internet, le royaume de l’éphémère

L’internet, cet océan de connaissances en perpétuelle expansion, est-il en train de se vider de son contenu ? Selon une récente étude du Pew Research Center, de vastes pans de ce réservoir numérique sont en train de disparaître, défiant l’idée que le web est une archive immuable, au moment même où les IA génératives ingurgitent à toute vitesse ce qui en reste pour générer un nouvel Internet.

Le contenu disparaît sous nos yeux

L’étude révèle ainsi des statistiques alarmantes : 38% des pages existantes en 2013 ne sont plus accessibles dix ans plus tard. Même les pages les plus récentes ne sont pas à l’abri de cette tendance, avec 8% des pages existant en 2023 ayant déjà disparu. Cette « dégradation numérique » touche toutes les sphères, des sites gouvernementaux aux médias, en passant par Wikipédia. 23% des pages d’actualités contiennent au moins un lien « brisé ».

En Chine, la situation est critique. Presque toutes les infos publiées sur les portails d’info chinois, les blogs, les forums entre 1995 et 2005 ne seraient plus disponibles, rapporte le New York Times. La journaliste Li Yuan se souvient des « excellentes couvertures médiatiques » du grand tremblement de terre du Sichuan le 12 mai 2008, qui a fait plus de 69 000 morts, une époque où « les journalistes avaient plus de liberté que ne le permettrait généralement le Parti communiste ». Elle ne retrouvé aujourd'hui aucun de ces articles. 

Pourquoi ce fossé qui se creuse ?

Il est d’abord techniquement difficile et coûteux pour les sites web d’archiver du contenu plus ancien, et pas seulement en Chine. Certains sites sacrifient ainsi du matériel ancien sur l’autel de Google, pour améliorer leur référencement. Le moteur de recherche, privilégiant les sites web à chargement rapide. Pour qu’un site soit plus rapide, il suffit donc de se débarrasser de sa substantifique moelle.  « Si certains comprennent ce compromis – qui n’a jamais été agacé par la vitesse de chargement d’un site ? – en revanche, la raison de visiter un site web n’est sûrement pas la bannière pop-up, la demande d’envoi d’alertes, la vidéo qui se lance automatiquement, la multitude de publicités cliquables vous invitant à voir à quoi ressemble une femme qui avait 18 ans et qui en a maintenant 50, réagissait déjà en 2022 l’écrivain Simon Brew, au lieu de réduire tout cela, ce sont les archives qui sont rationnalisées et épurées...».

En Chine, la raison de cet effacement du web est aussi d’ordre politique. Le Parti communiste tient à maintenir à tout prix une pureté politique et une culture « harmonisée » du cyberespace chinois. Les entreprises internet ont ainsi plus d’incitation à la « sur-censure ».

Capture d'écran du site Unofficial Archives

Des actions de résistance

Face à cette menace croissante, des efforts sont déployés pour préserver le contenu en ligne. Des sites comme archive.org, un lieu d’archivages des sites internet, offrent une bouée de sauvetage pour le matériel menacé.  En Chine, le journaliste Ian Johnson a fondé le site web Unofficial Archives, qui cherche à préserver les blogs, les films et les documents en dehors de l’internet chinois. Cependant, ces efforts restent marginaux par rapport à la masse de données effacées quotidiennement.

Cette érosion rend internet moins reconnaissable, un espace qui « n’est plus pour les humains, par les humains », ont récemment alerté les universitaires Jake Renzella et Vlada Rozova sur The Conversation. Les interactions en ligne deviennent dès lors de plus en plus « artificielles » à mesure que l'intelligence artificielle et le contenu généré par des algorithmes gagnent en importance.

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • Des fausses nouvelles et des vidéos cherchent à saper les Jeux olympiques de Paris (New York Times)
  • La Russie vise les Jeux olympiques de Paris avec une fausse vidéo de Tom Cruise (The Guardian)
  • Grève de vingt-quatre heures au sein de l’Agence France-Presse jeudi, au sujet du statut des journalistes hors de France (Le Monde)
  • Plus d’un million d’euros ont été récoltés suite à la mobilisation Twitch “Streamers 4 Palestinians” (Ouest France)
  • La Sacem atteint un nouveau record de collecte à 1,49 milliard d'euros (Correspondance de la Presse)
  • « Il est de plus en plus difficile pour la presse judiciaire d’accomplir son travail » (Le Monde)
  • Ten Ten : tout comprendre à l’application au succès surprise, qui inquiète jusqu’au ministère de l’intérieur (Le Monde)
  • Européennes : mobilisation contre les violences numériques de genre (Next)

Visuel tiré du faux documentaire «Olympics Has Fallen»

3 CHIFFRES

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Le coût de la plupart des grands services de streaming a augmenté de plus de 40 % depuis leur lancement

Source : Axios

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • OpenAI ressemble de plus en plus à Facebook (The Atlantic)
  • Alerte rouge pour les médias de services publics", selon Tim Davie, le patron de la BBC (Deadline)
  • La vie, la mort et la renaissance d'un média généré par une intelligence artificielle (New York Times)
  • À mesure que l'Internet chinois disparaît, "nous perdons des parties de notre mémoire collective"(New York Times)

Capture d'écran du New York Times sur la disparition progressive des contenus sur internet en Chine

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Le moteur de recherche DuckDuckGo a lancé son propre AI Chat, agent conventionnel anonyme et sécurisé (JustGeek)
  • Nvidia, Microsoft et Apple sont plus gros que le marché boursier chinois (Bloomberg)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE,DÉSINFORMATION 

  • Les utilisateurs de TikTok reçoivent des informations trompeuses sur les élections, selon la BBC (BBC)
  • Israël cible secrètement les législateurs américains avec une campagne d'influence sur la guerre de Gaza (New York Times)
  • Elon Musk ne comprend pas les craintes de l'UE concernant la désinformation sur X, selon une fonctionnaire (The Guardian)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Italie : Meta écope d'une amende de 3,5 millions d'euros pour « pratiques commerciales déloyales » (La Repubblica)

JOURNALISME

  • Le groupe français Keleops (01Net, Journal du Geek, Presse Citron) va racheter le site américain Gizmodo (Les Echos)
  • Will Lewis défend sans détour le remaniement du Washington Post (Vanity Fair)
  • Facebook supprime les publications d'informations locales et les qualifie de spam (Press Gazette)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Facebook et Instagram sont officiellement des plateformes vidéo (Marketing Brew)

ENVIRONNEMENT

  • Près de la moitié des journalistes couvrant la crise climatique à l'échelle mondiale ont reçu des menaces (The Guardian)


Capture d'écran du rapport Covering The Planet

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • Donald Trump rejoint TikTok, l'application qu'il avait tenté d'interdire en tant que président (Variety)
  • Instagram confirme le test des publicités « inskippables » (TechCrunch)
  • X autorise officiellement la pornographie sur sa plateforme (Twitter)
  • Le bouton « J'aime » de YouTube ne s'affiche pas pour certains utilisateurs (The Verge)
  • Les professionnels des relations publiques abandonnent X pour LinkedIn (Axios)

Source : Axios

STREAMING, OTT, SVOD

  • Cauchemar à Hollywood ? Un nouveau service de streaming permet aux spectateurs de créer leurs propres émissions grâce à l'IA (The Hollywood Reporter)
  • Le Canada contraint les plateformes de streaming à participer aux contenus locaux (L’Humanité)
  • La NBA est proche d'un accord télévisé de 76 milliards de dollars, un moment décisif pour les médias et le sport (Wall Street Journal)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Les clients de Spotify sont les moins susceptibles d'annuler leur abonnement (Bloomberg)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Kling, le Sora chinois proposé par Kuaishou (SCMP)
  • Un groupe d'ex ou actuels collaborateurs d'OpenAI dénonce ce qu'ils considèrent comme une culture de désinvolture (New York Times)
  • Future you, un chatbot permettant aux utilisateurs de parler à une version “future” d’eux-mêmes (The Guardian)
  • Comment diriger une armée de détectives numériques à l'ère de l'IA ? (Wired)
  • L'entreprise xAI d'Elon Musk prévoit de construire un supercalculateur d'IA à Memphis (Wall Street Journal)
  • Le nouveau conseil de l'IA de Meta est entièrement composé d'hommes blancs (TechCrunch)
  • À quoi ressemble une belle femme selon l'IA (Washington Post)
  • Le PDG de Zoom veut des clones d'IA en réunion (The Verge)
  • OpenAI a corrigé un problème qui a causé une panne globale pour les utilisateurs de ChatGPT, qui a duré plusieurs heure (TechCrunch)

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • L'activité de licence d'IA de Shutterstock a généré 104 millions de dollars l'année dernière (Bloomberg)

 

Kati Bremme et Alexandra Klinnik

 

The post Liens vagabonds : Internet, le royaume de l’éphémère first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

Biographies des journalistes : comment engager son lectorat en incarnant son média ?

Les biographies permettent au lectorat d’en savoir plus sur les journalistes derrière les papiers. Mediapart et le New York Times expliquent comment cet outil est une manière de renforcer confiance et engagement.

Par Agathe Kupfer, journaliste indépendante 

Si vous pouvez reconnaître dans la rue le ou la présentateur·ice du journal de 20 heures, il y a peu de chance que vous reconnaissiez le ou la journaliste qui a signé le dernier papier que vous avez lu. En presse écrite, les signatures et les pages de bios ne disent pas grand-chose de l’auteur·ice et de son travail. 

Pourtant, incarner son média, même à l’écrit, permet aux lecteur·ices d’en savoir plus sur le·la journaliste qui a écrit tel ou tel article. Par cette même occasion, les journalistes peuvent être plus transparent·es sur leur manière de travailler, de choisir leur sujet et leur expertise pour en parler. La jeune génération va chercher l’information chez des sources dans lesquelles ils et elles ont confiance, d’après une étude du Financial Times sur le rapport des jeunes générations aux médias et à l’information parue en mars. Le·la lecteur·ice fait confiance à une source lorsqu’elle a une expertise et une crédibilité pour parler d’un sujet, si il·elle se sent proche d’elle et enfin si ses intentions, biais et possibles conflits d’intérêts sont connus. 

L’incarnation devient alors essentielle pour les médias qui cherchent à toucher un public jeune, notamment via les réseaux sociaux comme TikTok et Instagram, mais aussi à instaurer un lien de confiance en général. Certains médias choisissent de mettre des journalistes devant une caméra afin de montrer aux lecteur·ices les visages de certaines personnes qui travaillent dans la rédaction. 

Pourtant, cette stratégie n’est pas la seule pour engager son lectorat en misant sur la transparence et l’incarnation. Sous-estimées et peu utilisées en France, les biographies accessibles depuis le site du média sont une manière de valoriser le travail des journalistes à l’origine des articles que nous lisons et plus largement les équipes derrière les médias comme le fait Contexte, média destiné aux profesionnel·les de la politique. Aux États-Unis, la pratique est courante, la majorité des grands sites d’information ont des fiches biographiques, plus ou moins détaillées, pour leurs journalistes. En France, la tendance est autre : certains médias ont construit des pages auteur·ices qui associent un nom de journaliste à la série de papiers qu’il·elle a écrits. Quand vous lisez un papier vous avez ainsi la possibilité de cliquer sur le nom du journaliste qui en est à l’origine (en tête ou en bas de page) ; vous serez redirigé·e vers l’ensemble des papiers qu’il·elle a produits pour le média. 

La menace de l’intelligence artificielle

Une habitude américaine qui pourrait s’expliquer par « la figure du journaliste star qui existe même dans la presse écrite aux États-Unis et moins en France », suppose Renaud Creus, directeur de la communication de Mediapart qui accompagne le nom de ces journalistes de quelques lignes biographiques et d’une déclaration d’intérêts. Côté américain, Edmund Lee, qui dirige la trust team du New York Times (une équipe transversale dont l’objectif est d’établir des stratégies pour renforcer la confiance des lecteur·ices dans le journal), estime que la France et plus largement l’Europe ont « un état d’esprit plus traditionnel qu’aux États-Unis » attachée au fait d’écrire de manière synthétique et d’aller à l’essentiel. 

À l’ère du numérique, de la multiplication des sources d’information et l’arrivée des contenus générés par l’intelligence artificielle, ne laisser qu’un nom en signature ne semble plus suffire pour montrer aux lecteur·ices qu’ils·elles peuvent avoir confiance en l’article qu’ils·elles lisent. Inclure les biographies de ses journalistes est aussi un moyen pour un média d’information de rappeler que ses articles ne sont pas écrits par des robots. « Maintenant, les lecteur·ices peuvent être encore plus facilement berné·es et nous voulons que ce soit d’autant plus clair que ce sont des humains qui font notre travail et pas des robots », affirme Edmund Lee. Pour cette raison, le New York Times, qui avait intégré les biographies à son site peu après son arrivée sur internet en 1996, a commencé à intégrer une version enrichie de ces dernières en septembre. « Les gens veulent tout savoir, leurs attentes sont différentes d’auparavant », estime Edmund Lee.

Les journalistes du quotidien américain doivent à présent expliquer dans leur fiche biographique ce qu’ils·elles ont fait avant d’intégrer la rédaction, les sujets qu’ils·elles couvrent et l’éthique journalistique à laquelle ils·elles s’astreignent. Le lieu depuis ils·elles travaillent est aussi inscrit. « Les lecteur·ices ont de fausses idées concernant nos journalistes. Beaucoup pensent par exemple que nous sommes tous·tes de New York, alors que ce n’est pas vrai. La majorité sont d’ailleurs et travaillent aussi ailleurs », explique Edmund Lee. 

Renforcer la culture de l’information

En donnant des informations personnelles sur les journalistes, ces médias renforcent autant la confiance que la transparence sur leur manière de travailler. La plus grande innovation des biographies du New York Times est la partie sur l’éthique journalistique. « Quand nous l’avons testée auprès des lecteur·ices, ils·elles ont eu l’impression que c’était la chose la plus importante à savoir », affirme Edmund Lee. Ainsi, par le biais de ses journalistes, le New York Times rappelle qu’il est un média indépendant qui n’a pas de connection avec les sujets dont il traite. 

Les lecteur·ices apprennent également dans cette rubrique la manière dont les journalistes travaillent. On peut lire dans la biographie de la journaliste Vivan Yee, reporter au Caire qui couvre l’Afrique du Nord : « Consciente que je ne suis pas originaire de la région ou de la culture que je couvre, j'essaie toujours de mieux comprendre l'endroit où je me trouve, tout en remettant en question mes propres hypothèses et préjugés. » Ou encore de comprendre comment un·e journaliste traite ses sources, comme l’explique le journaliste d’investigation Ben Protess dans sa bio : « Je prends également des mesures pour éviter de créer un conflit. Ainsi, lorsque je rencontre une source, je paie le café ou le déjeuner et je n'accepte pas de cadeaux. »

Répondre aux besoins de sa communauté

Aujourd’hui, près de 90% de la rédaction du New York Times a adopté cette nouvelle biographie, soit près de 600 journalistes. Mettre en place cette innovation à l’échelle d’une si grande rédaction demande cependant beaucoup de moyens. La trust team du New York Times a fait des recherches pendant deux ans pour concevoir ces nouvelles biographies. Elle a notamment sondé un panel de lecteur·rices restreint choisi·es à la suite d’entretiens. Une maquette leur a été présentée avec plusieurs catégories (leur formation et origines, leur éthique, leur rôle, leur travail, d’où travaillent-ils, etc) pour composer les biographies. Ils·elles pouvaient en enlever ou en ajouter et changer leur ordre. Engager sa communauté de lecteur·ices dans le développement et l’évolution du média est par ailleurs une manière de soigner le lien de confiance avec elle.

Il a fallu ensuite convaincre les journalistes de la rédaction d’écrire leurs nouvelles biographies. L’équipe d’Edmund Lee a encore une fois commencé par constituer un petit groupe pilote de journalistes pour inciter les autres à le faire petit à petit. Le procédé est toujours le même pour l’implantation des nouvelles biographies. Une fois que les journalistes l’ont rédigée grâce aux indications et aux exemples de la trust team, elles sont relues et éditées par cette même équipe avant d’être validées par leur rédacteur·ice en chef. Une fois encore le temps accordé à ce suivi et ces relectures demande beaucoup de moyens dont le New York Times dispose. 

Mais quelle que soit l’échelle d’un média, des pratiques peuvent être imaginées pour implémenter des biographies qui répondent aux besoins du lectorat. En plus d’une page « équipe », toutes les signatures des articles des Jours sont cliquables et présentent une biographie de la personne concernée ainsi qu’une photo. Cette page s’accompagne également d’un onglet « m’écrire » avec un formulaire de contact. Un autre exemple du côté de Brief.me, une newsletter d'actualité quotidienne, qui présente chaque membre du média sous l’onglet « l’équipe » avec une bio, une photo et une déclaration d’intérêt. Sans avoir de catégories spécifiques, les biographies de ces deux médias, dont les équipes sont petites, allient parcours professionnels, sujets de prédilection et souvent aussi des informations sur la personnalité de la personne. 

Montrer la diversité d’une rédaction

Les biographies sont « une façon d’incarner la rédaction, de montrer que derrière un site, des articles, des signatures, il y a aussi des visages et des gens », estime Renaud Creus à Mediapart. « On est une rédaction avec 65 journalistes et autant de profils différents », ajoute-t-il. En plus d’être liées aux signatures des articles, ces pages biographiques sont aussi accessibles depuis le bas de la page d’accueil en cliquant sur les photos des membres de la rédaction. Les journalistes de Mediapart n’ont pour l’instant pas d’obligation pour la remplir. Sur sa page, chacun·e doit y faire figurer sa déclaration d’intérêt mais ils·elles choisissent d’écrire ce qu’ils·elles veulent sans être contraint·es par des catégories spécifiques. L’équipe de Mediapart a pour objectif proche d’établir quelques indications et une trame avec leur parcours professionnel, pourquoi ils·elles traitent ces sujets et comment ils·elles les abordent pour de futures biographies enrichies. 

Un procédé similaire est utilisé par Contexte qui présente son équipe (éditoriale mais pas que) sur sa page « Équipe » par un trombinoscope. Par ailleurs, cette page ne présente qu’une vingtaine de membres et change chaque jour pour découvrir d’autres membres de l’entreprise. En cliquant sur les photos de membres de l’équipe, on découvre une courte biographie ainsi que plusieurs liens vers leurs réseaux sociaux et enfin leur déclaration d’intérêts.

Inspirer la confiance pour les sources 

Si ces informations rendent service aux lecteur·ices, elles rendent aussi service aux journalistes. Les biographies de la rédaction de Mediapart s’accompagnent de liens pour permettre à des personnes de les contacter dans le but de leur communiquer des informations. « Ils peuvent aller chercher qui est la personne qui couvre le sujet concerné et c’est aussi une manière de renforcer le lien de confiance », explique Renaud Creus. Un constat que partage Edmund Lee au New York Times : « les sources font davantage confiance aux journalistes car l’accès à certaines informations personnelles leur permettent de se sentir plus à l’aise pour leur parler. » L’ajout des liens vers les réseaux sociaux, comme celui de liens en général, permet également à ces pages d’être mieux référencées sur internet. 

Les biographies permettent d’éduquer les lecteur·ices à la culture de l’information mais aussi de mettre en avant les valeurs d’une rédaction notamment la transparence et le respect d’une éthique journalistique. « Ajouter des biographies aux noms des journalistes permet de montrer la diversité et la richesse de notre rédaction mais en ne mettant pas une personne au-dessus des autres », conclut Renaud Creus. 

 

Cet article d'Agathe Kupfer est republié sous licence Creative Commons depuis le site Médianes. 

The post Biographies des journalistes : comment engager son lectorat en incarnant son média ? first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

  • ✇InternetActu.net
  • Scoring partout… justice nulle part
    « Si vous n’avez pas accès à votre score ou si vous ne savez pas qu’un score est calculé, quelle possibilité d’action vous reste-t-il ? » Aucune, explique une excellente vidéo du Data Justice Lab (@DataJusticeLab) – et on pourrait d’ailleurs ajouter, que savoir qu’on est calculé ou comment ne vous donne pas pour autant de possibilité d’actions, hélas ! Le problème de la multiplication des « scores de données » comme outils de gouvernance des administrés, explique le laboratoire de recherche de

Scoring partout… justice nulle part

25 novembre 2021 à 06:00

« Si vous n’avez pas accès à votre score ou si vous ne savez pas qu’un score est calculé, quelle possibilité d’action vous reste-t-il ? » Aucune, explique une excellente vidéo du Data Justice Lab (@DataJusticeLab) – et on pourrait d’ailleurs ajouter, que savoir qu’on est calculé ou comment ne vous donne pas pour autant de possibilité d’actions, hélas !

Le problème de la multiplication des « scores de données » comme outils de gouvernance des administrés, explique le laboratoire de recherche de l’Ecole de journalisme de l’université de Cardiff, c’est que les citoyens ont très peu d’informations sur le déploiement de ces systèmes de scoring : ce qui empêche, pour le moment, tout débat public sur leur utilité et leurs biais. L’autre problème, bien sûr, de ces nouvelles modalités de gouvernance des usagers par les services publics (mais également par des systèmes privés), interroge les indicateurs produits (voir notamment notre article « Peut-on limiter l’extension de la « société de la notation » ?) Qu’est-ce qu’on mesure depuis ces scores ? Quelles caractéristiques sont utilisées pour déterminer des comportements ou des risques ? Et comment ces scores déterminent-ils l’affectation de ressources relative aux risques calculés ? Le problème, bien sûr, c’est que ces scores prennent bien plus en compte des facteurs individuels que structurels : ils reposent par exemple sur des défaillances de paiements plus que sur la montée des emplois précaires ou la réduction des prestations sociales, ils prennent plus facilement en compte l’absentéisme des élèves que les problèmes de désorganisation à l’école…

Ces systèmes portent toujours plus d’attention sur les individus que sur les causes structurelles des problèmes sociaux, dénonce avec justesse le Data Justice Lab. Le risque, bien sûr, c’est de produire une modification profonde des relations des organismes publics avec les citoyens ou des entreprises avec leurs employés en accusant toujours les comportements individuels plutôt que les défaillances structurelles ou organisationnelles !

Scores de données : la responsabilité individuelle plutôt que les défaillances structurelles

Couverture du livre Femmes InvisiblesDans un rapport (.pdf) (qui date de décembre 2018) coordonné par Lina Dencik (@LinaDencik), Arne Hintz (@arne_hz), Joanna Redden et Harry Warne, le Data Justice Lab s’est intéressé en profondeur à l’avènement de ces « scores de données » dans les services publics du Royaume-Uni. Le rapport livre plusieurs études de cas (qui portent sur des systèmes liés à la fraude sociale, à la santé, à la protection de l’enfance, aux services sociaux comme à la police), mais souligne surtout la grande carence d’informations sur les déploiements de ces systèmes, que ce soit sur les objectifs des systèmes, les données utilisées, tout comme sur les résultats produits.

Le Data Justice Lab alerte également sur l’étendue de la collecte et du partage de données opérés par ces projets, leur manque criant de transparence, le fait qu’ils soient souvent produits sans consentement des publics cibles, sans garde-fous éthiques, sans garanties ni modalités de contestation, sans association des usagers… et surtout bien sûr, le fait qu’étiqueter quelqu’un à risque consiste essentiellement à cibler et stigmatiser les plus fragiles.

L’analyse de données automatisée est promue dans un contexte économique de baisse budgétaire, de maîtrise des finances publiques et d’amélioration des services publics. Mais, l’introduction de l’analyse de données dans les services publics conduit surtout à réduire les soins, les prestations sociales et les droits, sans que les personnes concernées n’aient la possibilité de comprendre ou contester ces mesures, comme l’ont montré les travaux de Virginia Eubanks. Ces analyses de données reposent sur des pratiques de catégorisation, de segmentation, d’évaluation et de classement des populations en fonction de divers critères dans le but d’allouer les services en conséquence de ces critères et d’identifier des risques ou comportements spécifiques. Le scoring, c’est-à-dire le résultat d’analyse de ces critères, produit des indicateurs qui permettent de rendre les catégorisations effectives. Le scoring est utilisé depuis longtemps dans le secteur financier et le crédit où on utilise non seulement des données « socialement orientées » mais également, de plus en plus, des données comportementales (usages des téléphones mobiles par exemple) ou sociales (analyse des réseaux relationnels par exemple). Ces scores se sont ensuite répandus dans les services publics, notamment dans le secteur éducatif aux États-Unis, dans la mesure de risques juridiques, les outils de contrôle aux frontières, dans la santé et les politiques sociales liées à l’enfance et la famille. Au Royaume-Uni, l’analyse et l’utilisation des scores sont, pour l’instant encore, peu documentées. La Commission de la science et de la technologie de la Chambre des communes dans un rapport (.pdf) recommande au gouvernement de produire, maintenir et publier une liste des algorithmes utilisés par les autorités, notamment là où leur impact social est majeur. Dans les faits, il semble que nous soyons encore assez loin.

Dans leur étude, le Data Justice Lab revient sur plusieurs outils déployés en Grande-Bretagne. À défaut de les observer tous, intéressons-nous à l’un d’entre eux.

À Bristol, le centre d’analyse intégré vise à permettre aux services municipaux de traiter les familles dans leur ensemble, plutôt que chaque service indépendamment. Le programme Troubled Families, lancé en 2011, vise à aider les familles en proie à d’innombrables difficultés… Pour cela, le centre a construit une base de données (Think Family) avec des informations provenant de 35 ensembles de données concernant 54 000 familles. Le but : offrir une compréhension « holistique » des familles confrontées aux problèmes sociaux.

Depuis la création de cet outil d’agrégation de données, la ville a déployé des outils de modélisation prédictive… Parmi les données collectées, il y a des informations de police, des informations scolaires (sur les absences et les exclusions notamment), des informations provenant de l’assistance sociale, de santé… Le centre d’analyse achète également des données de partenaires privés (sur les évolutions socio-démographiques des quartiers notamment). Le centre produit un score de risque pour chaque jeune de sa base de données, basé sur des données d’entraînements provenant de seulement 31 victimes confirmées des années précédentes.

Le rapport souligne que le modèle repose essentiellement sur des données négatives (fréquentation scolaire, violence domestique…) excluant des données contextuelles (par exemple, le fait qu’un enfant soit actif dans des associations, même si sa fréquentation scolaire est plus problématique). Quelque 450 travailleurs sociaux ont accès au système. Il pointe également que les résultats de ce modèle ne dispensent pas de l’avis de professionnels, mais visent surtout à permettre de comprendre les difficultés à venir pour favoriser des interventions en amont.

Le système n’est pourtant pas si optimal qu’il le promet. Par exemple, l’équipe du centre n’a pas la possibilité de corriger les données qui proviennent d’autres services, même quand elles posent problèmes. L’autre enjeu est que le système influe sur les pratiques de travail des travailleurs sociaux, notamment sur le rapport aux enfants que les scores produisent en créant des risques de mauvaise interprétation… Le vrai problème, c’est bien souvent la sur-réaction aux données, comme l’expliquait Ben Green. L’autre difficulté, c’est que le système génère ses propres boucles de rétroactions. Par exemple, un travailleur social peut avoir tendance à prévenir la police du risque élevé affecté à un enfant, mais dans le modèle lui-même, le contact avec la police est lui-même un facteur qui élève le risque ! Exemple typique de boucles de rétroactions où les scores s’alimentent les uns les autres, au risque de produire des indices encore plus problématiques qu’ils ne sont ! Enfin, rappellent les auteurs du rapport, un système de ce type oublie le travail préventif et proactif, pour favoriser des réactions à des seuils et niveaux de risques. Il concentre le travail sur certains cas, au détriment des autres. Dans un contexte d’austérité et de ressources limitées, le risque est de ne travailler qu’à partir de certains scores, qu’à certains niveaux de vulnérabilité, que depuis des alertes… Enfin, bien sûr, si le système peut identifier des besoins, reste à savoir si les structures d’aides à l’enfance peuvent y répondre ! Le risque, bien sûr, c’est qu’à mesure qu’elles perdent en moyens, les seuils d’alertes s’élèvent… Enfin, comme le pointait une étude que nous avions relayée sur les systèmes d’identification automatisés des enfants à risques par les services à l’enfance britanniques, aucun de ces systèmes de prédiction des risques ne donne de résultats probants.

Le rapport consacre également plusieurs pages au rôle que jouent des ensembles de données privées dans ces projets à destination de services publics. Il détaille notamment le cas d’Experian, une agence d’évaluation du crédit à la consommation qui dispose d’un outil de segmentation géodémographique – moteur de la personnalisation publicitaire, comme l’expliquait Tim Wu dans son livre, Les marchands d’attention – lui permettant de trier la population en segments. Mais c’est également le cas d’entreprises comme Xantura, Callcredit et Capita qui fournissent des services de profilage, de vérification d’identité ou d’évaluation des risques. Né dans les années 60, le développement des techniques de géodémographie a été financé par le ministère américain du Logement pour parvenir à mieux cibler les subventions au logement, avant d’être étendu à des usages plus commerciaux. Dans les années 80, ces travaux ont été adaptés au Royaume-Uni par Richard Webber afin de produire une classification des quartiers (Webber a fondé la division micromarketing d’Experian). Pour ses promoteurs, la géodémographie consiste à dire que l’endroit où l’on vit compte pour comprendre les valeurs, choix et comportements des consommateurs. Elle utilise de nombreuses données pour placer chaque citoyen dans une catégorie en fonction du quartier où il vit. Dans le secteur public, les autorités publiques, et surtout locales, intègrent de plus en plus souvent des données géodémographiques pour affiner les leurs. Mosaic, le produit de classement géodémographique d’Experian, classe les individus en 15 grands groupes et 66 types. Reste que si les services utilisent, les chercheurs soulignent qu’on ne sait pas grand-chose des données mobilisées par ces entreprises, ni les méthodes d’analyses qu’elles y appliquent. Experian estime détenir des informations sur 49 millions des 63 millions d’adultes du Royaume-Uni… et sait produire des taux de correspondance à 50 % avec Facebook et 35 % pour Twitter.

Vers des systèmes sans évaluation qui transforment les problèmes sociaux en problèmes individuels

La dernière partie du rapport donne la parole à différents groupes de la société civile que les auteurs ont rencontré, des associations britanniques qui travaillent dans le domaine des droits numériques, des droits sociaux, de l’éducation en les interrogeant sur leur compréhension de ces systèmes (comme Defend Council Housing, Disabled People Against Cuts, Netpol, Big Brother Watch, Open Rights Group, Involve, Liberty,British Association of Social Workers). Pour l’essentiel, celles-ci se montrent inquiètes de ces évolutions, à la fois en ce qui concerne l’étendue de la collecte, du partage, le risque de partialité et de discrimination, la possibilité de ciblage, de stigmatisation, de stéréotypie de groupes, le manque de transparence, de consentement, d’information… L’inquiétude porte notamment sur une forme de « maximisation des données » qui consiste à collecter toujours plus de données et à accroître leur partage sans grandes limites, quel que soit le caractère sensible des données. Or, nombreux rappellent que la minimisation des données est essentielle pour répondre à cette tendance. Les personnes calculées et les associations s’inquiètent de cette fluidification des données : les communautés de migrants par exemple s’inquiètent de voir leurs statuts d’immigration divulgués quand ils se rendent à l’hôpital et que celui-ci puisse être utilisé pour les exclure des soins ou les dénoncer aux services sociaux ou de police… et ont donc tendance à renoncer à se rendre dans certains services publics. Autres constats que dressent les associations, celle de la transformation du travail, notamment des travailleurs sociaux, qui passent de plus en plus de temps à collecter et renseigner les données. Les systèmes transforment la façon dont les problèmes et les solutions sont définis. Or, bien souvent, les systèmes mis en place pensent que les données sont la solution, plutôt que de s’interroger sur pourquoi et comment elles peuvent y contribuer. Beaucoup d’acteurs sont préoccupés par cette collecte extensive et plus encore par la situation de monopole qu’elle crée, renforçant la nature asymétrique du pouvoir entre les autorités et les administrés. Bien sûr, les acteurs de la société civile sont très inquiets des effets de stigmatisation, de ciblage, de stéréotypie et de discrimination que renforcent ces outils. « Les personnes bénéficiant de l’aide sociale ont toujours été particulièrement visées (par le contrôle social) et cela semble s’aggraver », estime Big Brother Watch. De quel droit étiquetons-nous quelqu’un à risque uniquement parce qu’il appartient à une famille pauvre ?, s’inquiète l’Open Rights Group. Sans compter que l’étiquetage a tendance à être durable si ce n’est permanent. Tous s’inquiètent du manque de transparence des systèmes, des critères, des calculs. Quant au consentement, il est bien souvent arraché sans que les familles n’en saisissent les implications ou ne puissent en fait s’y opposer. Tous les groupes de la société civile souhaitent une meilleure réglementation, mais peinent à en formuler les règles qui seraient nécessaires. Pour tous pourtant, ces systèmes sont politiques. L’exploitation des données est profondément liée à l’austérité. Le but n’est pas de les utiliser au service des gens, mais bien de construire une approche très technologique de la politique dans une forme d’hypersurveillance des plus en difficultés.

Dans leurs conclusions, les chercheurs soulignent la difficulté à évaluer les différents systèmes mis en place, du fait qu’aucune procédure standard n’est mise en œuvre et que leurs usages mêmes peuvent être très différents d’un acteur l’autre. Certains s’en servent pour maximiser l’information, d’autres pour calculer de nouvelles informations. Reste que tous ces systèmes se mettent en place dans des contextes d’austérité, c’est-à-dire visent à utiliser les données pour mieux définir les ressources, mais sans que ces enjeux d’affectation des ressources ne soient posés en regard du déploiement de ces systèmes de calcul. Nous entrons dans des services « riches en données, mais pauvres en ressources », comme s’en inquiétait Dan McQuillan pour Open Democracy. Si ces systèmes laissent souvent à ceux qui y accèdent des modalités d’appréciation, la limitation des ressources et la déqualification des personnels font que ces résultats limitent considérablement leur appréciation. Pour les calculés en tout cas, la manière (et les raisons) de mise en œuvre de ces systèmes reste insaisissable. Le manque de transparence demeure un problème majeur. Quand, il y a quelques modalités d’organisation de la transparence, celles-ci sont insuffisantes pour remédier à l’asymétrie de pouvoir entre les institutions et les citoyens… En tout cas, elle ne conduit pas à des possibilités de recours efficaces.

Pour les chercheurs, il est plus que nécessaire d’ouvrir ces systèmes à des audits citoyens et à des formes de participation du public. À nouveau, nombre de ces systèmes visent d’une manière disproportionnée une partie particulière de la population : ceux qui font appel aux services sociaux. Pour les chercheurs, il est nécessaire de mieux équilibrer l’utilisation des données et notamment mieux comprendre les situations où elles ne sont pas nécessaires et quand elles risquent de produire des utilisations qui vont au-delà de leurs objectifs, même ceux qui semblent vertueux, comme une vision plus intégrée des bénéficiaires. Enfin, il y a une hypothèse sous-jacente aux développements de ces systèmes : celle que l’information conduit à agir, mais sans que les actions produites par les scores soient elles-mêmes définies ! Produisent-elles des mesures plus préventives ou plus punitives ? Comment ces actions sont-elles évaluées et décidées ? Quels effets produit l’étiquetage des populations ? Et plus encore, quels effets produisent ces étiquetages de risque dans des chaînes de systèmes ?… Il est aussi nécessaire d’observer le réductionnisme que ces données produisent au détriment de la connaissance sociale et réelle des personnes, permettant à des opérateurs d’agir sans qu’ils aient la connaissance des contextes particuliers des personnes cibles. Enfin, bien sûr, ces systèmes privilégient des calculs et des réponses individuelles sans que soit interrogée la démission des réponses collectives ou structurelles que ces réponses atomisées induisent. Par exemple, nous courons le risque de mesurer l’impact des absences scolaires, mais pas les lacunes d’un accompagnement scolaire défaillant, car non financé. Ces systèmes renforcent finalement les corrélations sur les causalités et transforment les problèmes sociaux en problèmes toujours plus individuels. Les individus ne sont plus vus comme des participants à la société, mais uniquement comme des risques. Pire, bien souvent ces systèmes disqualifient les professionnels qui sont en première ligne avec ces publics… comme si finalement les données pouvaient remplacer leurs évaluations, leurs expériences, leurs compréhensions des contextes réels des familles.

Couverture du rapport sur l'Electronic Visit VerificationIllustrons ces constats d’un autre exemple pour nous aider à comprendre. De l’autre côté de l’Atlantique, le toujours excellent Data & Society (@datasociety) vient lui de publier un rapport sur la surveillance des personnels de soins à domicile. En effet, l’État fédéral a lancé une application mobile de vérification électronique des visites (EVV) permettant de surveiller à la fois les personnels de soins et ceux qui bénéficient de leurs aides, bien souvent deux populations l’une comme l’autre marginalisées. Pour la chercheuse Alexandra Mateescu (@cariatidaa), ces systèmes de contrôle, très intrusifs, privilégient des formes de normalisation et d’efficacité au détriment des expériences vécues et des réalités de terrain. Ces applications enregistrent les heures et les déplacements des personnels de soin à domicile. L’application de suivi a rendu le travail des travailleurs du soin plus difficile et a tendu les relations entre les travailleurs et les bénéficiaires, par exemple en informant les aidants que les fonds des bénéficiaires étaient insuffisants alors qu’ils ne l’étaient pas. Ces systèmes exigent des validations permanentes et contraignantes, plusieurs fois par jour. Déployés au prétexte de fraudes – sans que leurs niveaux ne soient jamais évalués -, ces systèmes de contrôle produisent des erreurs, au détriment de ceux qui prodiguent le soin comme de leurs patients, expliquaient Virginia Eubanks et Alexandra Mateescu cet été dans une tribune pour The Guardian. Dotée de fonctions de géolocalisation (pour vérifier que les travailleurs à domicile se rendent bien au domicile des bénéficiaires), l’application signale par exemple automatiquement le fait de s’éloigner du domicile des bénéficiaires, comme pour les emmener à un rendez-vous chez le médecin, et demande de le justifier. Au final, nombre de bénéficiaires ne souhaitent plus bouger de chez eux, de peur que ces signalements ne leur fassent perdre les prestations de soins à domicile dont ils bénéficient. Une surveillance qui risque de miner le droit à l’autonomie des personnes dépendantes, rappellent les chercheuses. Le système ne surveille finalement pas seulement le personnel qui dispense des soins, mais également ceux qui en bénéficient, explique une association qui mène campagne contre la généralisation du système. Le système a également produit des retards de paiement généralisés. Rappelons au passage que l’Arkansas, où ont eu lieu les premiers déploiements de ce système, avait déjà été épinglé pour des problèmes relatifs à des systèmes d’évaluation des besoins des personnes handicapées en 2016 (voir notre article « L’État automatisé au risque d’une crise de légitimité »). Pourtant, tous les systèmes de surveillance des personnels qui fournissent des soins à domicile ne sont pas conçus de la même manière. En Californie, le syndicat des travailleurs domestiques et l’organisation pour les droits des personnes handicapées ont collaboré pour produire un système qui ne recueille pas de données de déplacements ni n’enregistre les heures passées en temps réel. En Virginie, la géolocalisation est facultative et exempte les aidants familiaux du système. En étant conçus sans prendre en compte les besoins réels des personnes, en produisant du surcontrôle, ces systèmes produisent surtout du mépris envers les populations qu’ils sont censés adresser.

Couverture du rapport Little Tech WorkersLe risque, bien sûr, c’est que ces formes d’hypersurveillance se démultiplient. L’association Coworker (@teamcoworker) a récemment publié un rapport (.pdf) (et une base de données des plateformes et applications de surveillance au travail) qui revient sur l’explosion des outils d’analyse et de gestion des travailleurs. Des outils qui sapent et contournent les réglementations en matière de travail et qui ne sont pas transparents sur les données qu’ils collectent et la manière dont ils en tirent profit. Ce secteur des « Little Tech », comme les appelle CoWorker – mais qui relèvent bien plus du « bossware » – qui collecte des données sur les travailleurs, approfondit et accélère une forme d’ubérisation généralisée de l’emploi. Ce secteur met concrètement en œuvre l’infrastructure qui fait tourner l’économie, les lieux de travail et les marchés de l’emploi. Cette Little Tech qui outille notamment l’économie des petits boulots, produit des technologies d’amélioration de la productivité, en exploitant des données sensibles, sans rémunérer davantage les travailleurs, et bien souvent, en portant atteinte à leur sécurité, et sans prévenir des formes de discriminations. « L’industrie technologique n’est pas puissante à cause des produits qu’elle développe, mais parce qu’elle restructure fondamentalement les marchés du travail (…) par une surveillance sans contrôle ».

Hubert Guillaud

MAJ : Eve Zellickson (@zel_eve) pour Points, le magazine de Data & Society revient sur le vol des pourboires par les plateformes de l’économie des petits boulots. Amazon a été condamné à payer 61,7 millions de dollars pour vol de pourboire à ses chauffeurs ! Les chauffeurs ont fini par remarquer que les pourboires étaient à la baisse et s’en sont plaint. Amazon leur a répondu individuellement en soutenant qu’ils recevaient 100 % des pourboires, alors que l’entreprise les utilisait en partie pour améliorer le salaire de base que gère l’application. Zellickson note que les chauffeurs sont habitués à être en relation avec un support peu réactif face aux problèmes qu’ils rencontrent, hormis pour la livraison elle-même. Le problème de l’absence de communication réciproque et de processus clair de résolutions de conflits, dans ces applications, est au cœur de bien des problèmes, souligne la chercheuse. Signalons que ce problème ne touche pas qu’Amazon.

  • ✇InternetActu.net
  • Rationalité et irrationalité pandémiques
    « Apprendre à vivre avec le virus » est un message peu rassurant qui nous demande d’apprendre à vivre avec l’incertitude, explique Lauren Collee (@lacollee) dans l’indispensable Real Life (@_reallifemag). « Ce message est aussi effrayant pour les organismes que pour le grand public, car l’incertitude est fondamentalement en contradiction avec le type de rationalisme empirique qui génère des récits rassurants sur la fermeture », c’est-à-dire sur la fin possible de la pandémie. Or, après 2 années

Rationalité et irrationalité pandémiques

7 octobre 2021 à 07:00

« Apprendre à vivre avec le virus » est un message peu rassurant qui nous demande d’apprendre à vivre avec l’incertitude, explique Lauren Collee (@lacollee) dans l’indispensable Real Life (@_reallifemag). « Ce message est aussi effrayant pour les organismes que pour le grand public, car l’incertitude est fondamentalement en contradiction avec le type de rationalisme empirique qui génère des récits rassurants sur la fermeture », c’est-à-dire sur la fin possible de la pandémie. Or, après 2 années de pandémie, le soulagement d’une fin de pandémie ne semble toujours pas à l’horizon.

En psychanalyse, Arie Kruglanski, dans les années 90 a imaginé le concept de « besoin de closure cognitive », c’est-à-dire le besoin de mettre fin à quelque chose pour en évacuer l’incertitude, l’inconfort ou l’ambiguïté. Pour la sociologue Nancy Berns (@nancy_berns), qui a étudié La fin du deuil et ce qu’il nous coûte (Temple University Press, 2011, non traduit), la fermeture est souvent considérée comme essentielle à la guérison ou à l’acceptation. Nous n’avons cessé de nous accrocher à un espoir que le moment Covid s’arrête, que le monde revienne à la normale, comme le fait une tempête. Mais, ni le Covid à court ou moyen terme, ni le réchauffement climatique à long terme n’annoncent de retour à la normale.

Pour la spécialiste de bioéthique, Catherine Belling (@CateBelling), auteure de La condition du doute : le sens de l’hypocondrie (Oxford University Press, 2012, non traduit), nous devrions plutôt prendre mieux en compte l’hypocondrie, c’est-à-dire, derrière notre inquiétude obsessionnelle à la santé, revoir le schéma trop simple qui nous mène d’un symptôme à une guérison. Pour elle, l’hypocondrie n’est pas tant un trouble psychique, que quelque chose d’inhérent à la médecine contemporaine où la connaissance est nécessairement confrontée à son propre doute. Elle n’est pas qu’une façon de se croire malade, mais un terrain d’anxiétés sociétales partagées lié à un système médical qui se pense plus omniscient qu’il n’est ! L’hypocondriaque est le reflet sombre de la biomédecine, explique-t-elle. Il pose la question de ce que l’on sait et de ce que l’on ne sait pas. Nous avons tous eu l’impression depuis le début de l’épidémie d’avoir plusieurs fois eu les symptômes du Covid. Nous sommes nombreux à être inquiets dès que quelqu’un tousse ou expectore à nos côtés ! Pourtant, l’hypocondriaque est bien le contraire du malade chronique : il ne cesse de chercher obsessionnellement une fin à ses symptômes, quand le malade chronique sait lui combien le mot guérison est un piège. Et pourtant, l’hypocondriaque ne parvient pas à fermer la page, à clore son rapport à ses angoisses médicales. Pour Belling, l’hypocondrie est finalement la condition d’un être humain rationnel dans une société médicalisée aux connaissances par nature instables. Pour l’hypocondriaque, le diagnostic du médecin est lu en relation avec nombre d’autres informations. La fermeture du diagnostic semble alors plus difficile à accepter. Comme si plus d’informations ne conduisaient jamais à plus de certitudes. Ici, l’internet n’a pas changé la donne, au contraire, comme nous le pointions nous-mêmes. Même si nous percevons l’information comme un narrateur omniscient, nous sommes surpris de constater qu’il ne peut pas toujours répondre à nos questions, comme le pointait très bien Linda Besner dans un précédent article de Real Life sur ce que nous ne pouvons pas googliser et les réponses que ne nous apportent pas l’information. Pour Belling, les récits de santé publique s’appuient souvent sur des conventions narratives assez linéaires. À l’heure où les vaccins montrent qu’ils ne sont pas la solution miracle attendue et que rien ne nous garantit d’une « fin » du Covid, on comprend que les récits simplistes et solutionnistes des autorités politiques ou scientifiques soient brouillés par des actualités qui montrent justement que cette lecture est trop simpliste et que l’avenir est plus complexe et incertain. Pour Belling la stratégie des autorités à utiliser la peur comme outil de communication finit souvent par produire une anxiété moins cohérente, qui résiste à toute réassurance. Pour Belling, le doute et l’incertitude font partie intégrante de la médecine qui ne doit pas chercher à la nier. L’hypocondrie ne vise pas tant à saper l’expertise médicale finalement, mais l’invite à adopter des modes plus auto-réflexifs et finalement plus complexes. L’idée d’avoir à vivre avec le virus nous renvoie à une cohabitation qui va continuer à façonner nos vies et nos décisions d’une manière plus incertaine que nous ne le voudrions. Accepter ces incertitudes devrait être essentiel pour construire des systèmes médicaux plus humains, plus justes, plus durables… et finalement moins coercitifs et injonctifs. Pour autant, l’espoir de fermeture demeure fort. Il explique peut-être pourquoi nous nous accrochons à des solutions imparfaites en termes de mesures de santé publique, comme ont pu l’être les confinements ou comme peut l’être le passe sanitaire.

Aimee Walleston (@AimeeWalleston) propose un constat assez proche dans un autre article pour Real Life. Le refus vaccinal doit lui aussi s’entendre dans le contexte d’une médicalisation toujours plus étendue de la société. La promesse vaccinale qui se dessinait dès l’hiver 2020 a apporté l’espoir d’un retour à la normale. Mais les variants et la difficulté à atteindre une efficacité vaccinale optimale ont rapidement douché les espoirs. Les vaccins se sont avérés protecteurs notamment contre les formes graves de la maladie. Mais tout comme les masques ou les tests, les vaccins sont également devenus un point de division de la société. Pourquoi ce vaccin a-t-il été considéré par tant de personnes comme suspicieux (contrairement aux autres obligations vaccinales, dont le rejet est finalement très marginal) ou comme une atteinte à la liberté individuelle ? À l’inverse, pourquoi ce vaccin a-t-il été promu comme LE moyen de mettre fin à la pandémie ? Ces deux réactions sont opposées, mais s’inscrivent l’une comme l’autre dans la même histoire de médicalisation de la société et la croyance que nombre de nos problèmes de santé peuvent être résolus par une intervention médicale individuelle.

La distanciation sociale, le port du masque, la fiabilité des tests, comme la vaccination… ont tous reçu le même accueil. D’un côté, ils étaient la nouvelle liturgie des uns, de l’autre ils étaient la nouvelle profanation des libertés fondamentales des autres. Les uns considérant les autres comme paranoïaques, égoïstes, soumis à un lavage de cerveau et totalement déconnectés de la réalité… et inversement. Le scepticisme comme la foi en l’autorité de l’expertise médicale étaient pour les uns comme pour les autres considérés comme de l’ignorance ou de l’aveuglement.

Les informations sont toujours restées confuses, comme elles l’ont longtemps été sur le port du masque ou comme elles le demeurent encore un peu sur ses modalités concrètes d’utilisation. Les désaccords scientifiques ont été nombreux (par exemple sur le mode de transmission). Les incohérences nourries. Les critiques à l’encontre de la médicalisation de nos sociétés et du régime de vérité imposé par la santé remontent aux années 60, armées par des sociologues, des philosophes et des psychiatres comme Irving Zola, Ivan Illich, Peter Conrad ou Thomas Szasz. Ces critiques ne disent pas que la médecine a souvent tort, mais pointent surtout combien la santé personnelle a cherché à imposer des formes de conformité sociale, comme l’explique Tiago Correia (@correia_tiag) dans un article « Revisiter la médicalisation : une critique des postulats de ce qui compte dans la connaissance médicale ». La médicalisation évoque d’abord l’influence et le rôle de la réglementation médicale dans la vie quotidienne qui a remplacé les institutions de contrôle social précédentes, notamment l’Église et l’État, notamment dans la gestion de la déviance. La maladie a pris la suite du péché et du crime dans la condamnation des comportements non conformes. Ces changements de perspectives n’ont pas eu que des effets délétères, bien sûr. La médicalisation a certainement largement participé à l’amélioration des conditions de vie sur terre. Elle a élargi ses impacts : certains comportements ne relevaient plus d’une défaillance morale personnelle ou d’un crime, mais d’une maladie, comme l’a montré la montée de la prise en compte des addictions. Mais la médicalisation a également étendu son regard sur des états qui ne relevaient ni du crime ni de la morale, recouvrant un éventail toujours plus large d’expériences. C’est un peu comme si tous nos comportements étaient désormais devenus médicaux, comme si les frontières entre les questions médicales et les autres questions s’étaient estompées. La société semble avoir pathologisé les problèmes quotidiens. C’est ce que dénonçait notamment Illich dans son livre, Némésis médicale : l’expropriation de la santé (Le Seuil, 1975), expliquant que la règle médicale s’imposait partout. « La maladie est présumée jusqu’à ce que la santé soit prouvée, tout le système juridique prétend présumer l’innocence », explique Walleston. Pour Illich, le médecin est efficace quand il diagnostique, mais, s’il ne présume pas que le patient est atteint d’une maladie, c’est néanmoins ce qu’il recherche. Il diagnostique donc la maladie plutôt que la santé. Pour Illich, nous sommes désormais dans une société qui transforme les gens en patients où les professionnels de santé exercent une autorité qui va au-delà de la salle de soins, comme l’a montré plus que jamais la pandémie. Pour Illich, nous sommes entrés dans un « impérialisme du diagnostic » qui permet aux « bureaucrates médicaux » de « subdiviser les gens entre ceux qui peuvent conduire une voiture, ceux qui peuvent s’absenter du travail, ceux qui doivent être enfermés, ceux qui peuvent devenir soldats, ceux qui peuvent franchir les frontières, cuisiner, pratiquer la prostitution… ceux qui ne peuvent pas se présenter aux élections (…) ».

Même si cela ne suffit pas pour rejeter les mesures de santé publique, l’idée permet de considérer le refus de la souveraineté médicale non pas tant comme un acte d’ignorance volontaire, mais comme une forme de lutte politique contre ce qui est perçu comme un excès de bureaucratie ou de décision du système médical comme des autorités. Si la médecine a tout pouvoir, la seule façon de s’y soustraire est de la refuser. Dans La médecine comme institution du contrôle social (1972), le sociologue Irving Zola affirme que le discours médical « écarte, voire incorpore, les institutions plus traditionnelles que sont la religion ou l’État. Il devient le nouveau dépositaire de la vérité, le lieu où les jugements absolus et souvent définitifs sont portés par des experts supposés moralement neutres et objectifs », contrairement au clergé ou aux représentants de la loi. Les jugements portés au nom de la santé semblent toujours incontestables (qui voudrait être en mauvaise santé ?), pourtant elle reste un concept politique comme un autre. La santé est ouverte au débat, complexe, multidimensionnel et évolutif, selon par exemple l’importance accordée aux objectifs individuels ou collectifs ou ce qu’on mesure comme relevant de la santé ou n’en relevant pas. « Tout comme il existe de nombreuses façons d’être désavantagés dans la société américaine, il existe de nombreuses façons de définir ce que le terme d’incapacité (ou de maladie ou de handicape) recouvre ». La crise des opioïdes est l’exemple classique de ce qu’Illich qualifiait d’iatrogenèse, par lequel l’intervention médicale accroit la maladie et ses maux sociaux.

Le Covid est bien une crise de santé publique, estime Walleston qu’on peut atténuer par les gestes barrières ou les vaccins. Reste que le scepticisme n’est pas qu’une question de désinformation, il est aussi l’expression de ce que la médicalisation de la société et l’individualisme produisent. Comme l’ont rappelé Caroline Buckee, Abdisalan Noor et Lisa Sattenspiel dans un article pour Nature, les forces centrales qui façonnent les variations locales et mondiales de la charge et de la dynamique de la maladie sont sociales, plus que biologiques. Si d’importantes questions biologiques restent sans réponses, les multiples vagues d’infections qui ont eu lieu ont aussi été favorisées par des politiques de contrôle changeantes et hétérogènes et notamment sur l’impact disproportionné que la maladie a eu sur les communautés les plus pauvres et éloignées des soins. « La perspective d’une réponse médicalisée a négligé de tenir compte de la manière dont les normes communautaires ont un impact sur la santé globale de la société – et ce d’autant plus que dans son cadre limité de diagnostics individuels, elle ne donne pas la priorité à la santé « sociale ». » La médecine est elle aussi sous l’emprise des impératifs du capitalisme et des exigences du consumérisme, comme l’a montré la crise des opioïdes et la réponse à la pandémie ne s’est pas extraite de ce contexte-ci.

Ces dernières années, l’expansion du médical dans nos vies a produit une contre-réaction importante, faite de discours alternatifs entre médecine alternative et promotion du bien-être. Le soin personnel (self-care ou auto-soin) est un concept qui a été proposé par la théoricienne des soins infirmiers Dorothea Orem pour décrire la responsabilité d’un individu dans la gestion et le maintien de sa propre santé. Pour elle, un patient ne doit pas être trop dépendant de l’assistance médicale. C’est à lui d’abord de prendre soin de lui, la médecine prenant le relais quand cela ne suffit plus. Le capitalisme a depuis avalé le concept en faisant à la fois de la santé un produit à consommer et du soin personnel une alternative à la médecine.

Enfin, explique Walleston, la question de la santé et notamment de l’assurance maladie, aux États-Unis, est largement liée à l’emploi. La santé est liée à la viabilité économique d’une personne, « comme si le maintien du bien-être était une question de maintien de la productivité du travailleur ». La santé, la sécurité ou le bonheur sont de plus en plus souvent présentés comme quelque chose qui peut être consommé de manière individuelle. Et c’est là un héritage du cadre médicalisé dans lequel nous vivons et qui a façonné la logique des réponses à la pandémie, tant de l’État, que du système de soin, que des individus. Le vaccin est devenu un combat entre factions en guerre : « un groupe veut une sécurité parfaite grâce au médical, l’autre veut une liberté parfaite grâce au refus. Mais prendre ou ne pas prendre le vaccin ne peut apporter ni l’un ni l’autre. »

Bien sûr, souligne Walleston, ces constats n’apportent aucun argument au refus vaccinal. Choisir d’être vacciné pour répondre à une crise de santé publique est la meilleure approche et la plus universellement bénéfique que nous ayons en ce moment. Reste que les controverses sur l’obligation vaccinale ne devraient pas nous servir à haïr les autres, mais à nous poser la question de la santé que nous voulons. Et celle-ci ne peut assurément pas reposer uniquement sur les ordres qu’on nous donne. Surtout quand ceux-ci finalement ne perçoivent de leurs objectifs que la seule santé au détriment de tous les autres droits. C’est un peu comme cette rengaine que la sécurité serait la première des libertés. Nos droits sont un équilibre. Les ordres de la médecine ne suffisent pas à faire société, au contraire, à mesure qu’ils se démultiplient, ils en interrogent plus que jamais le sens !

Hubert Guillaud

❌
❌