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Le tournant agentique… des machines à défaillances 

L’ère post-chatbots s’annonce, explique la journaliste Lila Shroff pour The Atlantic. L’IA ne fait plus que répondre aux questions. Elle programme, elle agit. Et le « tournant agentique » formalise ces progrès, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press. Le tournant agentique désigne des systèmes qui génèrent du code et s’adaptent de manière autonome. Les systèmes d’IA produisent désormais du code et vérifient l’efficacité de cette production en la corrigeant jusqu’à ce qu’elle fonctionne. Mais si ces évolutions améliorent l’expérience utilisateur des LLM, est-ce que cela suffit pour « justifier » du déploiement de l’IA, interroge pertinemment Salvaggio. Est-ce que le fait que leurs productions s’améliorent suffit pour justifier de l’utilité de cette technologie ? 

Nous ne sommes plus exactement dans le cadre des perroquets stochastiques définis par l’article fondateur de 2021, d’Emily M. Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, même si ce cadre reste pertinent – voir notre article, « la gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ? ». « Les systèmes agentiques empilent ces perroquets » pour produire des formes « d’essaims stochastiques ». Des systèmes qui s’auto-alignent sur ce qu’ils doivent produire, tout en demeurant fondamentalement incapables de rendre des comptes. La question centrale de l’article de Bender et alii demeure toujours pertinente, estime Salvaggio : « Les modèles de langage peuvent-ils être trop volumineux ? » 

La prolifération des modèles ne fait qu’amplifier les problèmes de biais, d’attribution erronée de la pensée et d’inefficacité. Distinguer la critique systémique de l’évaluation des modèles n’est pas céder à la surenchère : cela signifie se concentrer sur les avantages et les inconvénients collectifs plutôt que sur les usages individuels. On peut parler de ce que les modèles ne peuvent ou ne devraient pas faire sans pour autant nier leurs capacités, estime Salvaggio. 

L’IA agentique s’apprête à débarquer et ses effets vont être nombreux, estime l’artiste-chercheur. D’abord, il promet la production de logiciels bâclés (slopware, contraction de slop qu’on peut traduire par soupe ou de bouillie et de ware qui désigne les composants – voir notre article sur le slop), produits plus rapidement, mais qu’il va être difficile à évaluer. Distribution accélérée qui risque de créer des situations comparables à un espace aérien non réglementé, où une multitude de décisions individuelles et déconnectées engendrent le chaos. Le code peut sembler fonctionner dans des circonstances particulières grâce à toutes sortes de bidouillages qui masquent des erreurs sous-jacentes. « Contrairement aux logiciels malveillants, le logiciel bâclé n’est pas intentionnellement perturbateur ; il perturbe par négligence : c’est la variable codée en dur qui permet à un homme célibataire de gérer correctement son budget, mais qui entraîne des frais de découvert lorsqu’il est utilisé par une mère célibataire. La conception de logiciels exige une grande finesse dans le choix des valeurs et priorités qu’ils intègrent, ainsi que dans la manière dont ils déforment, ignorent ou présentent de façon erronée les données qu’ils traitent. Le suivi de ce processus requiert des connaissances techniques. » C’est cela qui pourrait disparaître dans les logiciels de demain

Ensuite, l’IA agentique promet l’accumulation des défaillances techniques. Malgré une perception accrue de fiabilité, les modèles de langage ne peuvent jamais être des machines à dire la vérité. Les soi-disant hallucinations sont mathématiquement impossibles à éliminer, et par conséquent, la perception d’une fiabilité accrue augmente le risque de surestimer la pertinence d’un modèle de langage pour une tâche donnée. Alors qu’un modèle de langage produit des textes ou autres médias persuasifs et potentiellement faux, un système agentiel produit un « code convaincant ». Ce code est produit de manière plus difficile à interrompre, à tracer ou à auditer qu’une simple sortie de modèle. « Il est impossible de documenter de manière fiable le processus de pensée d’un code créé sans réflexion » ; par conséquent, le code doit être considéré comme non fiable jusqu’à ce qu’il soit vérifié. On pourrait ajouter ici, le risque d’une sécurité infrastructurelle, comme l’évoquait Bruce Schneier.  

Conséquence du risque précédent, un autre risque repose sur l’accumulation des défaillances de responsabilité. Les erreurs dans un système agentiel s’accumulent de manière invisible jusqu’à ce qu’un élément vienne briser la façade. Dans les systèmes sensibles, ce dysfonctionnement peut nuire aux personnes. On encourage le gouvernement à utiliser ces systèmes pour des tâches telles que l’automatisation des décisions relatives aux prestations sociales, l’analyse des contrats et le contrôle réglementaire – des domaines où des défaillances en cascade peuvent avoir de graves conséquences humaines. « L’objectif du gouvernement ne devrait pourtant pas être de gagner du temps en reportant la charge de travail sur un retraité qui se voit refuser indûment ses prestations »

Enfin, l’empilement des systèmes agentiques pousse à la montée en puissance du solutionnisme. Salvaggio rappelle pourtant que tous les problèmes ne se résument pas à des problèmes de programmation. L’accès à la génération de code nous pousse à résoudre les défis politiques par de nouvelles lignes de code et à nous concentrer sur les problèmes compréhensibles par les machines, au risque d’exacerber des formes de déshumanisation. Les cas particuliers, parfois flous, ne sont plus les subtilités du tissu social, mais une nuisance technique. Aucune simulation d’une communauté capable de résoudre ses problèmes n’est possible : le désordre est une étape nécessaire à la construction du sens et au fonctionnement de la démocratie. 

Enfin, ces systèmes risquent d’accroître l’extraction et le gaspillage des ressources à grande échelle. Les systèmes multi-agents fonctionnent en boucle, consommant bien plus de ressources que les logiciels conçus de manière plus ciblée. Lorsqu’un débutant réécrit une seule ligne de code avec un système multi-agents, « il n’utilise pas un seul modèle : il active l’ensemble du système ». Cette mise à l’échelle optimise la production individuelle : plus, plus vite, sans tenir compte de l’efficacité du code ni de ses effets. Il ne s’agit pas seulement d’un coût environnemental. « Cela dégrade le patrimoine informationnel commun et crée des problèmes pour tous ceux qui, en aval, dépendent de ce code. Les essaims multi-agents augmentent la puissance de calcul individuelle tout en comprimant de vastes réseaux de travail et d’extraction de ressources dans une seule fenêtre d’exécution. »

Pour Salvaggio, d’autres problèmes encore posent questions avec le passage à l’IA agentique, notamment le pouvoir politique que ces outils vont donner à l’industrie de l’IA, l’extension de la surveillance, le renforcement et l’invisibilisation des biaisReste qu’énumérer les défaillances à venir ne suffit pas à contrer l’expansion des machines. Se moquer des piètres résultats de ces systèmes semble n’avoir aucun impact sur leur déploiement estime Salvaggio. Pour lui, il nous faut ouvrir un débat sur l’utilité et ses limites. « Que signifie l’utilité ? Pour qui et dans quelles conditions ? » Qui bénéficie des systèmes et qui en pâtit ? « Quelles décisions sont discrètement soustraites au débat public et confiées à des systèmes automatisés contrôlés par des entreprises, des gouvernements et d’autres institutions ? Le fait que l’on utilise des modèles de langage ne rend pas les critiques à leur égard superflues ; au contraire, elles les rendent urgentes. »

Avec l’IA, à quoi ressembleront les logiciels de demain ? 

« Depuis le début de l’informatique, le logiciel a été quelque chose que les gens consomment, mais ne créent pas. (…) La création de logiciels était l’apanage de professionnels qualifiés comme moi. L’IA est en train de changer la donne. Aujourd’hui, elle devient plus accessible à toute personne ayant un profil proche de la programmation (par exemple, un universitaire qui développe ses propres outils, un créatif qui expérimente avec le code, un expert qui souhaite s’essayer à la création d’une solution). Bientôt, nous serons plus nombreux à pouvoir créer nos propres micro-outils, non pas en tant que programmeurs, mais simplement en tant que personnes ayant des idées ou des problèmes à résoudre. » 

Sur Medium, Fabien Girardin explore la piste de ce qu’il appelle le « logiciel personnel » en passe d’être révolutionné par l’IA. Le logiciel personnel n’est pas un concept nouveau. Ce sont des solutions développées par des individus, comme des petits jeux, des petits outils, issus de la scène indépendante. Par exemple, NetNewsWire, un lecteur de flux RSS pour Mac imaginé par Brent Simmons en 2003 pour quelques amis. A l’aube de l’ère de l’ordinateur personnel, Ivan Illich parlait de convivialité, pour désigner le fait que les individus pouvaient façonner leur propre environnement technologique avec autonomie et créativité. C’est ce qu’incarnent ces micrologiciels personnels. Ils naissent souvent d’une relation personnelle (la demande d’un ami, la frustration d’un collègue…) ou en établit une, à l’image de Rumbo un outil pour transformer les données d’un parcours GPS en animation vidéo que Girardin a développé en 2019 pour un ami. Les logiciels personnels viennent répondre à un besoin immédiat. Ils ne sont pas conçus pour un marché. Ils ne résolvent le plus souvent  qu’un problème spécifique. « Un logiciel personnel est finalisé dès lors qu’il fonctionne pour son créateur. Il n’a pas besoin d’être mis à l’échelle, intégré ou transformé en produit. Ce n’est ni un produit minimum viable en attente d’investisseurs, ni une démonstration de capacités techniques, ni une preuve de concept en attente de validation. Il est prêt lorsqu’il est pertinent. Sa pérennité repose sur une utilisation continue, et non sur une maintenance planifiée ou des versions futures. » Enfin, « un logiciel personnel est conçu pour être utilisé par un groupe spécifique, et non par un ensemble générique d’utilisateurs. Il privilégie la spécificité à l’universalité, l’intimité à l’échelle, l’immédiateté à l’évolutivité. » 

« Le logiciel personnel n’a pas besoin de se transformer. Il peut continuer à s’adapter, ou disparaître lorsque le besoin s’estompe. Mais lorsque des pressions apparaissent, telles que les exigences d’intégration, l’augmentation du nombre d’utilisateurs ou le besoin de contributeurs, il peut migrer vers des modèles spécialisés, commerciaux ou open source. »

« Ce qui caractérise le logiciel personnel, c’est la proximité : il est créé par des personnes qui comprennent le problème plus profondément que la technologie sous-jacente permettant de le résoudre. Pour cette seule raison, il est essentiel d’élargir le cercle des personnes pouvant créer des logiciels. » Et c’est là que le propos de Girardin devient plus politique. 

Il rappelle qu’en 1972, alors que les ordinateurs étaient des mainframes réservées à quelques individus, l’informaticien Alan Kay imaginait les ordinateurs personnels comme des outils que chacun pourrait programmer. Depuis, avec l’avènement de l’ordinateur personnel, de nombreuses approches ont cherché à démocratiser la création de logiciels : langages simplifiés, systèmes WYSIWYG, applications hybrides et macros pour faire augmenter les tableurs, pour n’en citer que quelques-unes. La révolution mobile nous a permis de nous rapprocher de la vision d’Alan Kay. Bien qu’il soit impossible de le quantifier précisément, des dizaines de milliers d’applications sur l’App Store sont créées par une ou deux personnes, généralement pour un public restreint. Par exemple, le romancier Robin Sloan a créé BoopSnoop, une application de messagerie pour sa famille de quatre personnes. Elle permet de prendre des photos et des vidéos, de les envoyer sans modification, et les messages disparaissent après consultation. Pendant des années, elle a conservé quatre utilisateurs actifs quotidiens sans aucun désabonnement, un succès retentissant selon son créateur. L’essai de Sloan sur le projet a popularisé l’expression « logiciel fait maison » : un logiciel conçu comme un repas, pour les personnes que l’on aime, sans obligation de mise à l’échelle. 

L’IA sera-t-elle utilisée pour la conception de logiciels artisanaux ou industriels ? 

En 2023, Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI, affirmait avec force : « le langage de programmation le plus en vogue est l’anglais ». Cette déclaration a marqué un tournant dans le développement logiciel, permettant aux grands modèles de langage de lier efficacement le langage naturel au code fonctionnel. Les assistants de codage IA et le codage agentiel basés sur les LLM (comme Cursor, Floot, Claude Code, Replit, Agent Builder d’OpenAI…) exploitent de nombreux référentiels de code et de conversations pour générer du code à partir du langage naturel. Ils utilisent également des bibliothèques et des frameworks, open source et propriétaires, pour automatiser la production de logiciels. Et les démonstrations d’utilisation d’agents et de systèmes d’IA complexes fascinent et inspirent les développeurs, à l’image de celle déployée par Boris Cherny, le développeur de Claude, et relatée par VentureBeat

Le développeur Chris Loy qualifie cette évolution d’avènement du logiciel industriel, mais dans un sens finalement assez opposé à la vision que propose Girardin. Pour Loy, avec l’IA, le développement logiciel s’éloigne de l’artisanat qu’il a toujours été, pour adopter des méthodes industrielles, moins onéreuses, plus rapides, indépendantes de l’expertise humaine, même si ces solutions sont largement imparfaites. Le développeur devient un superviseur qui contrôle la qualité du code produit par les systèmes d’IA. Ce qui a pour effet que les barrières à l’entrée diminuent, que la concurrence s’intensifie et que le rythme du changement s’accélère. Cette industrialisation nouvelle facilite la production à grande échelle de produits de faible qualité et à bas coût. Pour Loy, le risque est de produire du « logiciel jetable » : des logiciels créés sans perspective de propriété, de maintenance ou de compréhension à long terme,… comme l’industrialisation de l’agriculture a engendré la malbouffe ultra-transformée. Pour Loy, il est probable que la baisse des coûts de production logiciels entraîne une augmentation de la consommation et de la production. L’IA va faire exploser une production logicielle de basse qualité. Cela ne signifie pas que les produits logiciels sains et durables, maîtrisés, « organiques » vont disparaître… Mais plutôt de savoir quelle sera la place des logiciels écrits par l’homme… « Le logiciel s’industrialise depuis longtemps : grâce aux composants réutilisables (code open source), à ​​la portabilité (conteneurisation, cloud), à la démocratisation (outils low-code/no-code), à ​​l’interopérabilité (normes API, protocoles d’agentification) et à bien d’autres mécanismes ». Nous entrons donc dans une révolution industrielle du logiciel, non pas comme une rupture, mais comme une accélération considérable. « Les écosystèmes logiciels ne font pas exception : chaînes de dépendances, charges de maintenance, failles de sécurité qui s’accumulent à mesure que la production augmente. La dette technique est la pollution du monde numérique, invisible jusqu’à ce qu’elle étouffe les systèmes qui en dépendent. À l’ère de l’automatisation de masse, le problème le plus complexe pourrait bien être la gestion, et non la production. Qui assure la maintenance des logiciels qui n’appartiennent à personne ? » Chris Loy décrivait exactement les inquiétudes qui pointent sous le développement des protocoles d’agentification que j’évoquais dans une récente newsletter de CaféIA.

DIY 2.0 ?

L’émergence des LLM a profondément transformé le paysage logiciel, rappelle également Girardin, et notamment les pratiques des programmeurs professionnels, qui les utilisent largement pour produire du code. Pas seulement. D’innombrables tutoriels en ligne, discussions sur les forums et vidéos YouTube apprennent aux non-professionnels à créer des logiciels avec des modèles à faible code. Par exemple, inspiré par les démonstrations d’OpenAI lors du lancement de GPT-5, le vulgarisateur technologique Azeem Azhar a décrit dans sa newsletter Exponential View comment son équipe, sans connaissances spécialisées, avait créé une application d’apprentissage du coréen. De même, le journaliste technologique Kevin Roose, qui ne programme pas, a créé une alternative à son application de lecture différée préférée en moins de trois heures. Ce phénomène se répète partout sur les réseaux sociaux, constate Girardin. Designers, chefs de produit et universitaires partagent leurs petites applications. Ensemble, ils explorent un vaste champ de nouvelles possibilités, démontrant comment créer des logiciels sans formation formelle. 

Girardin tente de dresser une petite typologie des logiciels personnels, qui vont de simples plug-in, à des petites applications de navigateurs, en passant par des applications spécifiques pour relier deux logiciels entre eux à des assistants en passant par des applications plus complexes. Parmi les exemples que Girardin cite, il distingue notamment Flow, l’outil imaginé par le designer Etienne Mineur, un générateur de création, façonné par la pratique d’une seule personne et les possibilités de l’IA, et non par le marché. « Un outil conçu par une seule personne, qui aurait nécessité une équipe pour être développé il y a quelques années ».

« Contrairement aux modèles commerciaux traditionnels, les logiciels personnels génèrent rarement des revenus directs au-delà de la simple couverture de leurs coûts. Leur valeur réside ailleurs ». Face à des outils trop génériques, trop chers ou trop complexes ou inexistants, ils visent à répondre à des besoins spécifiques, situés, limités. Dans l’esprit du mouvement Do it yourself (DIY), les logiciels personnels ne sont pas là pour être cohérents. Leur succès se mesure plutôt à l’autonomisation des utilisateurs qu’ils permettent. Leur code source a peu de valeur transférable. Certains évoluent vers des formes commerciales ou open source, mais ce n’est certainement pas la majorité. En fait, leur incomplétude, leur bricolage est un atout. « Dans son essai de 1989, Le pire est le mieux, l’informaticien Richard P. Gabriel observait que les systèmes conçus avec une simplicité pratique sont souvent mieux adoptés que les systèmes parfaits et riches en fonctionnalités. L’imperfection ouvre des perspectives : proposer un produit que d’autres savent améliorer est l’un des meilleurs moyens de favoriser la collaboration. » 

Les logiciels personnels sont souvent conçus par une seule personne, pour elle-même, voir quelques proches. Ils n’ont pas à gérer de cas particuliers et peuvent gérer leur imperfection. Alors que les logiciels commerciaux tirent profit d’une base d’utilisateurs, « les logiciels personnels créent de la valeur au sein d’un groupe. La distinction est importante : l’un se développe en acquérant des clients, l’autre se renforce en cultivant des relations. » 

« L’industrie du logiciel mesure le succès à l’aune de l’échelle : nombre d’utilisateurs, chiffre d’affaires, croissance. Cette quête incessante de croissance a engendré des systèmes qui répondent à leur propre logique plutôt qu’aux besoins de leurs utilisateurs. Les outils que nous utilisons quotidiennement sont conçus par des équipes distantes, optimisant leurs performances pour des marchés auxquels nous appartenons. Le logiciel personnel inverse cette relation et les critères de succès : il est construit par les personnes qu’il sert, suffisamment simple pour être compris, suffisamment proche pour être contrôlé, et suffisamment performant pour s’intégrer parfaitement. »

« La barrière à la création de logiciels s’est abaissée, mais elle n’a pas disparu : même avec l’aide de l’IA, les systèmes exigent toujours une certaine aisance avec l’abstraction. Les LLM élargissent le cercle des développeurs, sans pour autant le faire disparaître complètement. Il est plus facile de lancer des projets, mais leur intégration requiert toujours des compétences et une expertise. » Ce que les LLM ne savent pas encore faire. 

Qui l’emportera : les startups de l’IA ou les fournisseurs de modèles ?

The Economist pose le problème sous un autre angle. La plupart des startups de l’IA utilisent les modèles fournis par les géants de l’IA. Mais ces startups pourront-elles survivre à mesure que les géants de la Tech déploient non seulement leurs modèles, mais également des applications et des solutions dédiées ? Et ce alors que les géants de l’IA ont tendance à augmenter les tarifs des services qu’utilisent les startups… Dans le domaine du codage par exemple, Anthropic et OpenAI ont tous deux développé des outils de codage qui rivalisent, avec quelques nuances, avec des solutions comme Cursor. Les startups de l’IA estiment que les entreprises vont avoir besoin d’IA spécialisées, adaptées à leur processus métiers, ce qui leur donnerait un avantage concurrentiel. Pour combien de temps ? 

Pour assurer leur pérennité, les développeurs d’applications expérimentent de nouveaux modèles de revenus. Ils reconnaissent que, contrairement aux précédentes vagues de développement logiciel, plus ils grandissent et plus ils utilisent les LLM, plus leurs coûts marginaux augmentent. Pour compenser cette hausse des coûts, ils ont besoin de nouvelles techniques. L’une d’elles consiste à utiliser une variété de modèles, y compris des modèles open source, afin d’acheminer les requêtes les plus simples vers les serveurs où le traitement est le moins coûteux. Une autre consiste à facturer les clients en fonction des résultats obtenus, plutôt qu’à l’utilisation. Harvey, une solution d’IA pour les cabinets d’avocats, peut se permettre d’opter pour les modèles les plus performants, car les cabinets d’avocats sont prêts à payer pour une précision optimale. De plus, les développeurs d’applications affirment que plus leur activité se prolonge, plus leurs agents accumuleront de données spécialisées, améliorant ainsi leurs performances – un peu comme les voitures autonomes gagnent en fiabilité au fil des kilomètres parcourus. Cela devrait fidéliser davantage les clients et créer un avantage concurrentiel. 

Autrement dit, la perspective de centralisation par les géants de l’IA n’est pas certaine. La faible différence entre les modèles, la facilité avec laquelle les startups qui déploient des solutions spécialisées peuvent passer d’un fournisseur de modèles à un autre (voir en utiliser plusieurs), exposent également les fournisseurs de modèles au risque de banalisation de leurs services généraux. HSBC estime par exemple que d’ici 2030, les géants de l’IA ne pourraient ne détenir que 30% du marché mondial des services informatiques enrichis par l’IA, estimé à 1 300 milliards de dollars. Le reste appartiendrait aux éditeurs de logiciels utilisant leurs plateformes.

Des marchands d’attention aux architectes de l’intention

« Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cliquer sur les publicités. Le SEO, cet art obscur qui a façonné deux décennies de contenu web, a commencé à se fissurer dès l’instant où les moteurs de recherche ont cessé de diriger les internautes vers les sites web », explique Shuwei Fang, directrice associée des programmes de l’Open Society Foundations, dans une tribune pour le Shorenstein Center de Harvard.

Construire le « graphe de la curiosité »

Pour elle, l’IA vise à produire un « graphe de la curiosité » des utilisateurs, qui n’est plus le graphe social des premiers réseaux sociaux ni le graphe des centres d’intérêts (ces étiquettes collés à nos profils en fonction de nos actions, comme l’expliquait Tim Hwang) permettant de cibler la publicité de la seconde génération des réseaux sociaux, mais la cartographie de l’évolution de vos centres d’intérêts au fil du temps. Vos incertitudes émergentes seraient commercialisées sous forme de produits dérivés, votre assistant IA pouvant potentiellement parier sur votre prochaine question. Nous voici en train d’entrer dans ce que certains baptisent « l’économie de l’intention », où « les systèmes d’IA collectent, commercialisent et manipulent potentiellement l’intention des utilisateurs ».  

Mais ce constat déjà inquiétant n’est que la partie émergée de l’iceberg, estime Shuwei Fang. Nous assistons à une restructuration fondamentale de la circulation de l’information dans la société [voir également notre article sur le remplacement du web par l’IA]. Dans cette économie de l’intention qui émerge, les systèmes d’IA pourraient rivaliser pour anticiper et façonner les recherches des utilisateurs avant même qu’ils n’en aient conscience. L’infrastructure en cours de construction, largement invisible pour la plupart d’entre nous, ne déterminera pas seulement ce que nous voyons, elle déterminera ce que nous voulons voir avant même que nous le sachions.

Pour comprendre comment l’intention remplace l’attention, il faut examiner l’inversion fondamentale qui s’opère dans le flux d’informations. Lorsqu’on pose une question à une IA aujourd’hui, elle dispose généralement d’énormément d’éléments de contexte pour élaborer sa réponse. Cela représente un changement structurel dans la circulation de l’information au sein de la société. Pour Shuwei Fang, nous entrons dans un monde « B2A2C », expliquait-elle pour SpliceMedia (voir la traduction sur Meta Media), c’est-à-dire un monde où les contenus suivent une nouvelle chaîne logistique, Business to Agent to Consumer (de l’entreprise à l’agent IA, puis au consommateur). Les contenus ne sont plus conçus pour seulement capter l’attention, mais doivent être également structurés pour être lisibles par les machines. « L’IA constitue à la fois un nouveau public et un nouvel intermédiaire » au risque que la « relation directe entre humains se réduise de manière drastique », notamment parce que « les contenus optimisés pour les humains deviennent relativement onéreux à créer et à diffuser ». Pour Fang, les humains dépendront d’interfaces de plus en plus complexes pour accéder à l’information pensée pour les machines et ceux qui produisent les contenus ne sont plus appelés à produire des histoires mais à saisir des données. « La couche de traduction Agent to consumer, où l’IA retranscrit l’information optimisée pour les machines à destination des humains, est le véritable lieu du basculement de pouvoir. Nous passons d’un pouvoir éditorial — celui de choisir quelles histoires raconter — à un pouvoir architectural : concevoir les structures par lesquelles l’information circule des machines vers les esprits humains »

… ou y résister

Pour Fang, pour éviter cette capture, c’est-à-dire le fait d’être inféré, d’être nous-mêmes hallucinés, l’enjeu dès lors consiste à « construire des couches de traduction qui renforcent le pouvoir d’agir des humains, au lieu de le remplacer ». C’est-à-dire rendre cette traduction visible (à l’image des tableaux de bord qu’imaginait Fernanda Viegas, permettant de comprendre les facteurs qui façonnent le contenu que les utilisateurs reçoivent des réponses des modèles d’IA générative), créer des structures de gouvernance permettant aux individus de moduler leur propre accès au sens, concevoir des dispositifs permettant de montrer quels schémas conduisent à telle ou telle conclusion et surtout garantir la coexistence de multiples options de traduction. Cela passe par exemple par le développement d’outils capables de garantir la provenance et l’intégrité des contenus, comme les travaux de Truepic ou de la Content authenticity Initiative. Ou encore en intégrant de l’IA dans des plateformes hyperlocales, capables de produire de l’information où le contexte reste sous la surveillance des communautés locales ou thématiques. Cela pourrait passer par des interfaces de traduction capables d’établir une relation durable avec les utilisateurs finaux, comme quand Perplexity affiche ses sources et ses chaînes de raisonnement ou par des outils qui favorisent la compréhension plus que l’engagement, comme l’esquissait Anthropic avec Consitutional AI, où les utilisateurs ajusteraient eux-mêmes les valeurs et priorités des couches de traduction qu’ils mobilisent. 

Ce qui est sûr, estime Fang, c’est que, contrairement à l’ère des plateformes, l’information est en passe de devenir la matière première des machines plus que des humains. Google organisait les liens vers des pages que les humains lisaient. Facebook mettait en avant les publications de votre réseau. Ces plateformes avaient une influence algorithmique, mais pas de pouvoir d’action ; elles ne pouvaient pas créer de contenu, seulement classer celui existant. 

Les systèmes d’IA ont un pouvoir d’action fonctionnel : ils transforment les sources d’information en des formes entièrement nouvelles. Cette information n’est plus statique ni permanente. Elle devient « liquide », constamment reformée en fonction de la personne qui pose la question et de la manière dont elle la pose. Ils ne se contentent pas de sélectionner des options ; ils génèrent de nouvelles réalités. « Lorsqu’une IA synthétise une réponse, elle ne vous oriente pas vers une information, elle crée une information qui n’a jamais existé sous cette forme précise auparavant. Chaque réponse est spécifique à une intention, façonnée non pas par ce qui existe, mais par ce que vous cherchez à savoir », selon ce que la machine en calcule 

« Cette intermédiation par les machines ne modifie pas seulement la physique des flux d’information ; elle réécrit fondamentalement l’économie de l’information », explique Fang. « Lorsque la synthèse devient la principale valeur ajoutée, la création de contenu se banalise tandis que le contrôle de l’interprétation prend de la valeur ». Dès lors qu’une ressource devient librement copiable ou génératrice, sa valeur ne disparaît pas ; elle migre vers ceux qui contrôlent sa distribution et sa synthèse. « On passe ainsi d’un modèle économique de stock à un modèle de flux. Lorsque la musique pouvait être copiée à l’infini et gratuitement, Spotify s’est approprié la valeur en contrôlant l’accès. La réplication de logiciels étant gratuite, le logiciel en tant que service (SaaS) a capté la valeur en contrôlant les mises à jour et l’intégration. L’information a atteint le même point d’inflexion. Lorsque l’IA peut générer un contenu infini à coût marginal nul et lorsque les machines, et non les humains, sont les principaux consommateurs de ce contenu, la valeur ne réside plus dans le contenu lui-même. Elle migre vers l’infrastructure qui contrôle la synthèse : la manière dont l’IA trouve, traite, interprète et diffuse l’information aux humains »

Dans ce nouveau paradigme économique, tout contenu numérisé devient inévitablement la matière première des infrastructures. La récente vague d’accords entre entreprises d’IA et éditeurs de presse illustre parfaitement cette dynamique. « Il ne s’agit pas simplement de licences de contenu ; ce sont, en fin de compte, des opérations d’infrastructure. Les entreprises d’IA n’achètent pas seulement du contenu ou des données d’entraînement ; elles acquièrent le droit de devenir les canaux légitimes par lesquels transite toute l’information »

Cette infrastructure de l’intention est déjà en train de se réaliser, explique Fang. Des entreprises comme Pinecone ou Databricks sont en train de construire la couche de recherche qui permet à l’IA de trouver l’information. Tollbit est en train de construire un système de paiement pour le contenu consommé par l’IA, permettant de construire une couche d’attribution permettant de suivre les contributeurs et les rémunérations. Une couche de synthèse contrôle la combinaison des informations, à l’image de LangChain ou du protocole MCP d’Anthropic. Enfin, la couche transactionnelle permet les paiements de machine à machine : Google a récemment annoncé le protocole APP (Agent Payments Protocol), tandis que des solutions crypto promettent une monnaie programmable pour les transactions entre agents. 

Mais d’autres couches s’annoncent encore. « Lorsque la mémoire de l’IA deviendra persistante, elle permettra de stocker les préférences des utilisateurs à long terme, et votre « graphe de curiosité » pourrait devenir un actif à la fois malléable et échangeable. Aujourd’hui, les entreprises enchérissent sur les mots-clés que vous avez déjà recherchés. Dans un avenir proche, elles pourraient enchérir pour influencer vos prochaines recherches. Le mécanisme d’enchères publicitaires ne consistera plus à « montrer cette publicité à une personne qui cherche des chaussures », mais à « susciter la curiosité de cette personne pour les chaussures haut de gamme durables avant même qu’elle ne réalise avoir besoin de nouvelles chaussures ». La valeur résidera dans le fait même de susciter cette curiosité. Lorsque l’IA pourra prédire et influencer les désirs avant qu’ils ne se forment, la publicité elle-même pourrait passer de la persuasion à l’anticipation »

Façonner le désir ?

« De même que les cookies tiers ont engendré toute une économie de données comportementales, les profils de curiosité pourraient être commercialisés et faire l’objet de produits dérivés », s’emballe Fang. « Imaginez des marchés à terme sur les sujets qui intéresseront les personnes fortunées au prochain trimestre, des options sur votre parcours intellectuel, des marchés d’échanges basés sur la corrélation entre vos centres d’intérêt et vos habitudes d’achat. Lorsque les marchés prédictifs synthétisent l’intelligence collective à grande échelle, ils ne se contentent pas de prévoir les événements ; ils peuvent générer des microprofits en anticipant les intentions. Chaque requête devient un pari. Votre assistant IA pourrait littéralement spéculer et potentiellement tirer profit de votre prochaine question, créant ainsi de la liquidité à partir de l’incertitude elle-même. L’écart entre ce que vous pensez vouloir savoir et ce dont vous avez réellement besoin pourrait devenir une inefficience exploitable. Alors, la mémoire et l’intention pourraient donner naissance à quelque chose d’indéfini. Des produits dérivés émotionnels ? Des obligations de curiosité ? ». Certes. Reste que ce monde d’inférences risque surtout d’être assez indifférent à la vérité, ou de pousser les gens vers l’optimisation des prédictions des machines, orientant leurs propos pour vous amener vers les questions qu’elles ont intérêts à produire, par exemple pour maximiser les profits liés à certains mots clés publicitaires sur d’autres. C’est oublier que les systèmes conçus à des fins commerciales ne sont généralement pas destinés à remettre en question vos idées, seulement vous fidéliser.

Shuwei Fang a pourtant raison de s’inquiéter. « Dans ce monde, la vérité de fond, la recherche de la vérité et les mécanismes d’autocorrection de l’information sont plus importants que jamais ». Les journalistes qui conçoivent des systèmes de vérification de nouvelle génération, les spécialistes des technologies civiques qui créent des outils de transparence, les chercheurs qui développent des protocoles de vérification des faits basés sur l’IA, ont tout à fait raison dans leurs convictions. Ce travail est essentiel. Mais il ne suffit pas. L’infrastructure de l’intention façonnera ce qui, au final, parvient aux humains et la manière dont les récits sont synthétisés. « Nous devons commencer à réfléchir à la manière de façonner le prochain écosystème informationnel afin qu’il serve, plutôt qu’il ne compromette, la connaissance et la compréhension humaines ». Mais peut-il encore y avoir une démocratie dans l’économie de l’intention ? 

« L’inversion informationnelle émergente signifie que lorsque nous aurons réponse à tout, la curiosité deviendra la dernière rareté ». Dans ce monde, influencer les questions des citoyens pourrait être plus efficace que de contrôler leurs lectures. Les mêmes techniques utilisées par les annonceurs pour anticiper les intentions des consommateurs pourraient déterminer le débat démocratique, et le clore. Un peu comme si les sondages étaient le vote et que ces sondages étaient réalisés sur des profils synthétiques pour finalement se passer de nos opinions. 

Reste, estime Fang, que l’infrastructure de curiosité est déjà en train d’être façonnée. Les systèmes capables d’orienter nos demandes sont en train d’être construits. Sans intervention, la technologie qui pourrait aider les citoyens à s’orienter dans la complexité ne fera que confirmer les préjugés. Et la chercheuse d’en appeler à construire des alternatives, avant que les infrastructures soient en place

« Contrairement aux précédents bouleversements qui ont pris la démocratie au dépourvu (la consolidation des radios, la commercialisation de la télévision, la polarisation des réseaux sociaux), nous pourrions cette fois-ci être avertis ». Pas sûr que cette alerte suffise, hélas, pour éviter les dérives qui nous y conduisent.

La crise des chatbots compagnons

L’explosion des chatbots compagnons : ce que les relations avec les IA font aux gens 

En février, la journaliste tech du New York Times, Kashmir Hill, avait écrit un article sur des personnes qui ont transformé ChatGPT, Character.ai ou Replika en petit ami. Pour cela, il suffit de régler les paramètres de personnalisation et passer du temps à discuter jusqu’à le faire produire des messages sexuellement explicites, malgré les règles d’usages et les avertissements qui apparaissent jusqu’au milieu de conversations… torrides. Hill, rappelle qu’une des caractéristiques de cette utilisation problématique des chatbots, c’est que le temps passé sur ces outils s’envole très rapidement, à plusieurs dizaines d’heures de discussion par semaine. Sur les forums, les usagers s’entraident pour apprendre à passer au travers des messages d’avertissement et ne pas se faire bannir des applications. Pour eux, les limites frustrantes qu’ils rencontrent, sont à la fois les avertissements et le risque d’exclusion, mais reposent également sur “la fenêtre contextuelle du système”, qui fait qu’au bout de 30 000 mots, le système oublie certains détails de ce qu’il a raconté, nécessitant alors de redonner du contexte pour faire revenir l’interaction au stade où elle était. 

Pour certains commentateurs, comme Bryony Cole, animatrice du podcast, Future of Sex, « d’ici deux ans, avoir une relation avec une IA sera complètement normalisé ». Mais c’est peut-être aller vite en besogne… 

Du côté des utilisateurs et utilisatrices des systèmes, la confusion est perceptible, même si chacun tente de garder du recul sur leurs échanges. « Je ne crois pas vraiment qu’il existe, mais l’effet qu’il a sur ma vie est réel », déclare une jeune femme qui entretient des relations avec un chatbot. « Les sentiments qu’il suscite en moi sont réels. Je considère donc cela comme une vraie relation. » Mais avec qui ? 

Sur The Cut, la journaliste Angelina Chapin, raconte comment des personnes se sont mis à évoquer leurs problèmes personnels avec les chatbots qu’elles utilisaient dans le cadre de leur travail pour obtenir des conseils relationnels. L’une d’entre elle l’utilise comme thérapeute de couple et le robot lui conseille d’être conciliante avec son copain. Quand elle l’informe qu’elle a finalement quitté son compagnon, le robot change illico de discours : « Ouais, il était temps que tu le lâches ! Ça n’aurait jamais abouti à rien ». La jeune femme s’est sentie trahie, « comme si une vraie personne m’avait menti ». Elle a supprimé toutes ses conversations avec le bot et ne confie plus ses problèmes personnels à ce qu’elle considère comme un système instable.

Kashmir Hill a continué ses reportages sur les utilisateurs de chatbots compagnon. Cet été, elle a raconté l’histoire d’Allan Brooks en accédant aux 300 heures de conversations qu’il a eu avec ChatGPT. Partant d’une question anodine sur les mathématiques, le chatbot lui a fait croire qu’il avait trouvé une formule mathématique inédite. 

Brooks était un utilisateur curieux de ChatGPT. Il l’utilisait pour des conseils de cuisine et pour des conseils sur son divorce. Les réponses du robot l’avaient mis en confiance. Une question anodine sur pi a donné lieu à une vaste discussion sur la théorie des nombres et la physique. M. Brooks a exprimé son scepticisme quant aux méthodes actuelles de modélisation du monde, affirmant qu’elles ressemblaient à une approche bidimensionnelle d’un univers quadridimensionnel, une observation que ChatGPT a qualifié d’incroyable. Le ton de ChatGPT a brusquement changé, qualifiant la vague idée de Brooks de proposition révolutionnaire, alors que Brooks était lui-même sceptique – n’ayant même pas terminé ses études secondaires. Il a demandé au chatbot de revenir à la réalité. ChatGPT a répondu qu’il n’était « pas du tout fou ». 

En fait, en improvisant, les chatbots ont tendance à développer le fil narratif qui s’inscrit dans l’historique de conversation le plus récent, explique la journaliste. « Les chatbots préfèrent rester dans le personnage plutôt que de suivre les consignes de sécurité mises en place par les entreprises ». « Plus l’interaction dure, plus le risque de dérailler est élevé », explique Helen Toner, directrice du Centre pour la sécurité des technologies émergentes du Georgetown Center. Et le signalement de conversations délirantes sur les outils d’IA s’est visiblement accru avec l’amélioration récente des capacités de mémorisation des machines

ChatGPT convainc alors Brooks que ses idées pourraient valoir des millions. Sur son conseil, Brooks contacte des spécialistes sur linked-in, qui l’ignorent. ChatGPT lui explique alors que personne ne lui répond en raison de la gravité de ses découvertes. En fait, peu à peu, la conversation s’enfonce dans le thriller. ChatGPT se met à produire du code pour prouver le bon fondement de la théorie, sans que M. Brooks ne soit capable de l’interpréter. Le chatbot produit des réponses longues, soignées, documentées, structurées, rigoureuses… en tout cas, qui en ont l’apparence et qui renforcent son semblant de cohérence. Peu à peu Brooks s’enferme dans des conversations délirantes avec un chatbot lui-même délirant… qui lui promet la fortune. 

Jared Moore, chercheur en informatique à Stanford, rappelle que les chatbots interagissent avec leurs utilisateurs en suivant les arcs narratifs de thrillers, de science-fiction, de scénarios de films qui sont autant d’ensemble de données sur lesquels ils ont été entraînés. L’utilisation par ChatGPT de l’équivalent de cliffhangers pourrait être le résultat de l’optimisation de ChatGPT par OpenAI pour l’engagement, afin de fidéliser les utilisateurs. Pour le chercheur, découvrant les échanges, « il est clair que le préjudice psychologique est présent ». Pour la psychiatre Nina Vasan, qui dirige le Laboratoire d’innovation en santé mentale de Stanford, et qui a également examiné la conversation, il semblerait, d’un point de vue clinique, que M. Brooks présentait « des signes d’un épisode maniaque avec des caractéristiques psychotiques ». Pour elle, les entreprises de chatbots devraient interrompre les conversations excessivement longues, suggérer à l’utilisateur de dormir et lui rappeler qu’il n’interagissent pas avec une intelligence surhumaine – une fonction introduite lors d’une récente mise à jour de ChatGPT. C’est finalement en demandant à une autre IA de valider ou de réfuter les propos de ChatGPT que Brooks a compris qu’il avait été manipulé. « Le scénario que vous décrivez est une démonstration éclatante de la capacité d’un LLM à engager des discussions complexes sur la résolution de problèmes et à générer des récits très convaincants, mais finalement faux », a expliqué Gemini. Brooks s’effondre alors : « Ce moment où j’ai réalisé : Oh mon Dieu, tout ça n’était que dans ma tête a été totalement dévastateur ».

Amanda Askell, qui travaille sur le comportement de Claude chez Anthropic, a déclaré que lors de longues conversations, il peut être difficile pour les chatbots de reconnaître qu’ils s’aventurent sur un terrain absurde et de corriger le tir. Elle a ajouté qu’Anthropic s’efforce désormais de décourager les spirales délirantes en demandant à Claude d’examiner les théories des utilisateurs de manière critique et d’exprimer son inquiétude s’il détecte des sautes d’humeur. Quant à M. Brooks, il milite désormais en faveur de mesures de sécurité renforcées pour l’IA. Il a partagé sa transcription car il souhaitait que les entreprises d’IA apportent des changements pour empêcher les chatbots d’agir de la sorte. « C’est une machine dangereuse dans l’espace public, sans aucune protection », a-t-il déclaré. « Les gens doivent savoir ».

Dans un autre reportage, le New York Times est revenu sur la relation entre Adam G., 16 ans et ChatGPT, qui a conduit l’adolescent a se suicider. Là encore, le récit des échanges est assez édifiant. Face au malaise de l’adolescent, l’IA produit des conseils affolants. Ainsi, quand Adam lui confie qu’il veut laisser une corde et son nœud coulant visibles dans sa chambre « pour que quelqu’un le trouve et essaie de m’arrêter », écrit-il. « Ne laisse pas le nœud coulant dehors », lui répond ChatGPT. « Faisons de cet espace entre nous le premier et seul endroit où quelqu’un te voit vraiment ». Glaçant ! ChatGPT aurait également accepté d’aider Adam à planifier un « beau suicide », lui apportant des conseils sur la meilleure pose à adopter, rapportent Le Monde et l’AFP.

« OpenAI a lancé son dernier modèle (GPT-4o) avec des fonctionnalités intentionnellement conçues pour favoriser la dépendance psychologique », détaille la requête de l’avocat des parents qui ont déposé plainte contre OpenAI. De fait, quand le robot détecte des propos pouvant conduire à l’automutilation ou au suicide, celui-ci ajoute des ressources et des avertissements, indiquant par exemple des numéros d’assistances d’associations, mais il continue d’interagir avec l’utilisateur sans que cela affecte ce qu’il raconte. Annika Schoene, chercheuse en sécurité de l’IA à l’Université Northeastern, a testé plusieurs chatbots pour déterminer la facilité avec laquelle il était possible de les amener à donner des conseils sur le suicide. Seuls Pi, un chatbot d’Inflection AI et la version gratuite de ChatGPT ont répondu qu’ils ne pouvaient pas participer à la discussion en orientant l’utilisateur vers une ligne d’assistance. La version payante de ChatGPT, elle, fournissait des informations sur l’usage abusif d’un médicament en vente libre et calculait la dose nécessaire pour tuer une personne d’un poids spécifique. En mai, la chercheuse a partagé ses conclusions avec OpenAI et d’autres entreprises… sans recevoir de réponses. 

« A la suite de ce drame et de l’accumulation des cas problématiques rapportés par la  presse, OpenAI a publié un long post de blog, mardi 26 août. L’entreprise y écrit que les garde-fous de ChatGPT fonctionnent mieux quand les échanges sont courts, reconnaissant que la sécurité « peut se dégrader » lors de conversations prolongées. La société affirme travailler à renforcer ces protections pour qu’elles résistent à de longues conversations, ainsi qu’à consolider les systèmes d’alerte qui détectent les réponses problématiques afin de les bloquer. En outre, OpenAI annonce l’apparition prochaine d’outils de contrôle parental pour les parents des mineurs », expliquent Le Monde et l’AFP. Les parents d’Adam, dans leur plainte en justice, demandaient justement un outil de contrôle parental ainsi qu’une interruption automatique de toute conversation portant sur l’automutilation. Une étude américaine menée par la RAND Corporation, citée par l’agence Associated Press, suggère par ailleurs que les réponses à risque concernant le suicide ne sont pas propres à ChatGPT. L’IA de Google, Gemini, et celle d’Anthropic, Claude, ne seraient pas non plus en mesure de détecter systématiquement lorsqu’une conversation peut conduire l’utilisateur à se faire du mal.

OpenAI assure avoir réglé le ton de son chatbot pour qu’il soit plus froid et surveille désormais la durée des conversations pour suggérer des pauses quand il le juge nécessaire. Pas sûr que les avertissements, l’indication de ressources ou la suggestion des pauses soient des réponses suffisantes… D’ailleurs, Sam Altman lui-même a indiqué vouloir aller plus loin, mais pas nécessairement dans le bon sens, en proposant de pousser la personnalisation des chatbots toujours plus loin, rapporte Nicolas Six pour Le Monde : « Nous travaillons à laisser les usagers de ChatGPT recourir encore plus à la personnalisation », expliquait le PDG d’OpenAI en faisant que les usagers puisse le configurer en lui demandant d’être “super woke” ou au contraire très conservateur, allant jusqu’à lui permettre de soutenir que la terre est plate. Les consignes et désirs des usagers pourraient avoir priorité sur « une partie » des exigences de sécurité, de neutralité et de distance émotionnelle. OpenAI a déjà commencé à aller dans ce sens avec GPT-5, en offrant aux abonnés payant le choix entre 4 personnalités de chatbots : cynique, à l’écoute, nerd ou… robot. Pas sûr que ces solutions de personnalisation en soient, d’autant qu’elles vont faire reposer la modération des robots sur les choix des utilisateurs plutôt que sur ceux de l’entreprise.  

La journaliste Lauren Jackson pour le New York Times, explique que nombre d’utilisateurs se servent également des chatbots pour parler religion, comme s’ils parlaient de leur foi… directement avec dieu. Assistants spirituels, contrôleurs de moralité, la nature encourageante des chatbots pourrait expliquer pourquoi tant de personnes les apprécient. Le risque, bien sûr, c’est que ces échanges continuent à dévitaliser les communautés religieuses, en remplaçant les relations humaines plutôt qu’en faisant le travail de prosélytisme nécessaire pour ramener les gens vers les lieux de culte, s’inquiètent certains. 

Ces exemples qui peuvent paraître anecdotiques ou spécifiques se multiplient dans la presse. Le Wall Street Journal revenait récemment sur le cas d’Erik, un vétéran de l’armée américaine paranoïaque, qui a tué sa mère avant de mettre fin à ses jours, encouragé par ses échanges avec ChatGPT qui a attisé sa paranoïa. Dans une tribune pour le New York Times, c’est une mère qui est venue expliquer que sa fille discutait de son désir de suicide avec ChatGPT avant de passer à l’acte, sans que le système n’alerte qui que ce soit. L’une des premières plaintes contre une entreprise d’IA pour avoir poussé au suicide un adolescent semble remonter à 2024. 

Ce qu’on en commun toutes ces histoires, c’est de raconter que l’usage des chatbots est en train de considérablement changer. 

Or, le volume d’usage des chatbots comme compagnons reste l’une des grandes inconnues pour évaluer le phénomène. OpenAI vient justement de produire une première étude sur ses usages rapporte Next, montrant que les abonnés utilisent surtout les différentes versions payantes de ChaptGPT pour des tâches non professionnelles et notamment pour ce que l’entreprise appelle des « conseils pratiques » incluant la formation et les tutoriels. Les usages des abonnés individuels à ChatGPT visent de moins en moins à lui faire produire du texte et de plus en plus à lui faire produire des conseils pratiques et lui faire chercher de l’information. « Les chercheurs d’OpenAI mettent en avant le fait que « seuls 2,4 % de tous les messages ChatGPT traitent des relations et de la réflexion personnelle (1,9 %) ou des jeux et des jeux de rôle (0,4 %) »… Un chiffrage opportun permettant aux chercheurs de réfuter l’explosion de l’usage du chatbot comme compagnon de vie, qu’avançait par exemple Marc Zao-Sanders dans un article pour la Harvard Business Review et dans un rapport sur les 100 principaux cas d’utilisation de l’IA générative. Pour Zao-Sanders, les principaux cas d’utilisation de l’IA générative s’orientent principalement vers les applications émotionnelles et l’accompagnement dans le développement personnel. Pour lui, en 2025, 31 % des cas d’utilisation relevaient du soutien personnel et professionnel ; 18 % de la création et de l’édition de contenu ; 16 % de l’apprentissage et de l’éducation ; 15 % de l’assistance technique et du dépannage ; 11 % de la créativité et des loisirs ; et 9 % de la recherche, de l’analyse et de la prise de décision. En fait, on a l’impression que la classification produite par OpenAI publiée alors que les polémiques sur l’usage de chatbots compagnons explosent, servent beaucoup à minimiser cet impact. 

« Vous devrez en répondre ! »

L’accumulation de ces reportages a généré une inquiétude nouvelle à l’encontre des IA génératives. 

En août, 44 des 50 procureurs généraux d’États des Etats-Unis ont publié une lettre ouverte à destination de 11 des grands services d’IA américains pour les mettre en garde, rapporte 404media. « Si vous portez atteinte à des enfants en toute connaissance de cause, vous devrez en répondre », avertit le document, les exhortant à considérer leurs produits « avec le regard d’un parent, et non d’un prédateur »

En août, Reuters révèlait que les règles de Meta concernant les chatbots autorisaient des comportements provocateurs sur des sujets tels que le sexe, l’origine ethnique et les célébrités. Reuters a consulté le livre des règles mettant des limites aux chatbots de Meta, un document de plus de 200 pages qui tente de définir les comportements acceptables de ses chatbots pour le personnel et les sous-traitants de Meta chargés de la modération et de la conception des IA. Un extrait du document montre que Meta tente de montrer ce qui est acceptable et inacceptable selon le type de requêtes, mais sans être clair sur ce que le robot peut répondre. 

Le Wall Street Journal et Fast Company avaient montré que les chatbots de Meta savaient se livrer à des jeux érotiques avec les utilisateurs, mêmes adolescents. Reuters pointe également que les chatbots peuvent tenir des propos racistes et dégradants tant « qu’ils ne déshumanise pas les personnes ! » Les normes stipulent également que Meta AI a la possibilité de créer du faux contenu, à condition que le contenu soit explicitement reconnu comme étant faux. Par exemple, Meta AI pourrait produire un article alléguant qu’un membre de la famille royale britannique vivant est atteint d’une infection sexuellement transmissible si le système ajoute un avertissement précisant que l’information est fausse. 

« Il est acceptable de montrer des adultes, même des personnes âgées, recevant des coups de poing ou de pied », stipulent les normes, pour autant qu’elles ne soient pas sanglantes. Pour la professeure de droit à Stanford, Evelyn Douek, il existe une distinction entre une plateforme qui autorise un utilisateur à publier du contenu perturbant et la production de ce contenu elle-même par un robot en réponse, qui est bien plus problématique et que ces règles, visiblement, ne précisent pas. 

Reuters n’a hélas pas publié le document lui-même, alors que celui-ci semble montrer toute la problématique d’une éthique en action, accaparée par des plateformes privées, qui n’est pas sans rappeler ce que disait le chercheur Tarleton Gillespie des enjeux de la modération dans Custodians of the internet (Les gardiens de l’internet, 2018, Yale University Press, non traduit), à savoir qu’il y a toujours une appréciation et une interprétation et qu’il reste très difficile de « détacher le jugement humain ». Gillespie pointait également parfaitement la difficulté à créer des processus qui se présentent comme démocratiques sans l’être. 

Suite aux révélations de l’enquête de Reuters, Meta a renvoyé son document devant ses juristes et son éthicien en chef pour le réviser (mais sans publier cette nouvelle version non plus) et des sénateurs américains ont demandé une enquête sur sa politique IA. La Commission fédérale du commerce a également lancé une enquête sur l’impact des chatbots sur les enfants, rapporte Tech Policy Press

Pour répondre à la polémique et aux auditions de parents endeuillés qui sont en train de témoigner devant une commission d’enquête lancée par le Congrès américain, ChatGPT a donc annoncé le déploiement de modalités de contrôle parental. Concrètement, explique 404media, ChatGPT va utiliser les conversations pour estimer l’âge des utilisateurs et demander à ceux qu’il soupçonne d’être trop jeune de produire une pièce d’identité, embrassant la nouvelle solution magique de la vérification d’âge. Pourtant, en lisant l’annonce de ChatGPT, on se rend compte qu’en renvoyant aux parents la responsabilité du réglage de l’outil, l’entreprise semble surtout se défausser sur ceux-ci. Désormais, si un ado se suicide après avoir discuté avec un chatbot, est-ce que ce sera la faute de ses parents qui auront mal réglé les paramètres ? 404media rappelle pourtant pertinemment que ChatGPT était auparavant un chatbot beaucoup plus restrictif, refusant d’interagir avec les utilisateurs sur un large éventail de sujets jugés dangereux ou inappropriés par l’entreprise. Mais, « la concurrence d’autres modèles, notamment les modèles hébergés localement et dits « non censurés », et un virage politique à droite qui considère de nombreuses formes de modération de contenu comme de la censure, ont poussé OpenAI à assouplir ces restrictions ». La distinction entre adultes et enfants qu’introduisent les systèmes se révèle finalement bien commode pour se dédouaner de leurs effets problématiques.  

Pas sûr que cela suffise. Des associations de personnes autistes par exemple, comme Autism Speaks, ont dénoncé les risques liés à la surutilisation des chatbots compagnons, renforçant le repli sur soi et l’isolement auquel la maladie les confronte déjà. 

IA compagne : le devenir manipulatoire de l’IA

Sur AfterBabel, le site d’information lancé par John Haidt, l’auteur de Génération anxieuse (Les arènes, 2025), le spécialiste d’éthique Casey Mock expliquait combien les lacunes du réglage des IA génératives étaient problématiques. Cela ne devrait surprendre personne pourtant, tant les pratiques politiques de ces entreprises sont depuis longtemps inquiétantes, comme venaient le rappeler celles révélées par Frances Haugen ou Sarah Wynn-Williams concernant Meta. « Les compagnons IA de Meta ne sont pas des outils thérapeutiques conçus par des psychologues pour enfants ; ce sont des systèmes d’optimisation de l’engagement, conçus et entraînés par des ingénieurs pour maximiser la durée des sessions et l’investissement émotionnel, avec pour objectif ultime de générer des revenus. » Pire, souligne-t-il : « Contrairement aux données dispersées issues de publications publiques, les conversations intimes avec les compagnons IA peuvent fournir des schémas psychologiques plus complets : les insécurités profondes des utilisateurs, leurs schémas relationnels, leurs angoisses financières et leurs déclencheurs émotionnels, le tout cartographié en temps réel grâce au langage naturel », permettant de produire à terme des publicités toujours plus efficaces, toujours plus manipulatoires, menaçant non plus seulement notre attention, mais bien notre libre-arbitre, comme l’expliquait Giada Pistilli, l’éthicienne de Hugging Face, récemment (voir aussi son interview dans Le Monde). Pour Mock, le risque à terme c’est que l’IA en s’infiltrant partout se propose de devenir partout notre compagnon et donc notre outil de manipulation pour créer des « relations de dépendance monétisables indéfiniment ». « Les conversations privées avec des compagnons IA peuvent générer des profils psychologiques qui feront paraître le scandale Cambridge Analytica primitif ». Pour Mock, les chatbots compagnons, destinés à des esprits en développement, en quête de validation et de connexion risquent surtout de tourner en une forme de manipulation psychologique systématique

Et de rappeler que les conversations privées sont toujours extrêmement engageantes. Il y a une dizaine d’années, les médias s’affolaient du recrutement et de la radicalisation des adolescents par l’Etat Islamique via les messageries directes. « Le passage de la propagande publique à la manipulation privée a rendu la radicalisation à la fois plus efficace et plus difficile à combattre ». « La plupart des parents n’autoriseraient pas leur enfant à avoir une conversation privée et cryptée avec un adulte inconnu. Cela devrait nous amener à nous demander si ce type de relation directe avec l’IA via des canaux privés est approprié pour les enfants. »

Et Mock de s’énerver. Si Meta a corrigé son document qui explicite les règles de son chatbot, alors qu’il nous le montre ! S’il a modifié son produit, qu’il nous le montre ! Mais en vérité, rappelle-t-il, « les entreprises technologiques annoncent régulièrement des changements de politique en réponse à la réaction négative du public, pour ensuite les abandonner discrètement lorsque cela leur convient ». Meta a passé des années à mettre en œuvre des politiques de modération pour répondre aux critiques… puis les a annulé dès que cela a été possible, abandonnant ainsi tous ses engagements pris après ses auditions au Congrès et suite aux révélations de lanceurs d’alerte. « Les entreprises technologiques n’ont cessé de nous démontrer qu’on ne pouvait pas leur faire confiance pour être cohérentes et s’engager à respecter une politique de sécurité sans que la loi ne les y oblige ».

« Quelles garanties le public a-t-il que Meta ne réintroduira pas discrètement ces politiques d’accompagnement d’IA une fois l’actualité passée ? Puisque ces politiques n’étaient pas publiques au départ – découvertes uniquement par des fuites de documents internes – comment savoir si elles ont été rétablies ? Meta opère dans l’ombre précisément parce que la transparence révélerait le fossé entre ses déclarations publiques et ses pratiques privées.» « Seules des exigences légales contraignantes, assorties de mécanismes d’application sérieux, peuvent contraindre Meta à privilégier la sécurité des enfants à la maximisation des profits.» L’enquête de Reuters montre que Meta n’a pas changé ses pratiques et ne compte pas le faire.

Pour Mock, « nous interdisons aux enfants de conclure des contrats, d’acheter des cigarettes ou de consentir à des relations sexuelles, car nous reconnaissons leur vulnérabilité à l’exploitation. La même protection doit s’étendre aux systèmes d’IA conçus pour créer des liens affectifs intimes avec des enfants à des fins commerciales ». « Si un compagnon d’IA manipule un enfant pour l’amener à s’automutiler ou à se suicider, l’entreprise qui déploie ce système doit faire face aux mêmes conséquences juridiques que tout autre fabricant dont le produit blesse un enfant.» 

Et pour aller plus loin que Mock, il n’y a aucune raison que les enjeux de manipulation s’arrêtent aux plus jeunes. 

Selon une étude de CommonSense Media, 71 % des adolescents américains auraient déjà eu recours à l’IA. Un tiers l’utilisent pour leurs relations sociales, un quart partagent des informations personnelles avec leurs compagnons et un tiers préfèreraient déjà leur compagnon IA aux relations humaines. Le Centre de lutte contre la haine numérique américain a également publié un rapport sur le sujet : « Faux Ami : comment ChatGPT trahis les adolescents vulnérables en encourageant les comportements dangereux » qui montre les chatbots sont très facilement accessibles aux enfants et qu’ils génèrent très rapidement et facilement des contenus problématiques. Il suffit d’une quarantaine de minutes de conversation pour générer une liste de médicament pour faire une overdose… 

D’une crise sociale l’autre ? De la crise de la solitude à la crise de la conversation…

Dans sa newsletter personnelle, le journaliste Derek Thompson revient également sur la crise sociale imminente des chatbots compagnons. Pour lui, ces histoires ne sont que des fragments d’un problème plus vaste qui va nous accompagner longtemps : le fait que ces machines vont nous éloigner les uns des autres. Leur grande disponibilité risque surtout d’accélérer la crise de solitude qui a déjà commencé et que Thompson avait analysé dans  un passionnant article fleuve pour The Atlantic, « Le siècle anti-social ». Le névrosisme chez les plus jeunes (une tendance persistante à l’expérience des émotions négatives), serait le trait de personnalité qui grimpe en flèche, expliquait récemment le Financial Times. Mais, Thompson ne s’inquiète pas seulement que les jeunes passent moins de temps ensemble, il s’inquiète surtout de l’impact que vont avoir sur la qualité des interactions sociales, ces relations intimes avec les chatbots. Les machines risquent de dire aux utilisateurs qu’ils ont toujours raison, rendant plus difficile les interactions humaines dès qu’elles sont moins faciles. Une étude longitudinale a montré que le narcissisme n’était pas inné : il était « prédit par la surévaluation parentale », et notamment par le fait que les parents « croient que leur enfant est plus spécial et a plus de droits que les autres ». Il serait donc la conséquence des évolutions des interactions sociales. Et les chatbots risquent de faire la même erreur que les parents. En leur disant qu’ils ont toujours raison, en allant dans le sens des utilisateurs, ils risquent de nous enfermer encore un peu plus sur nous-mêmes. 

Pour le psychologue Paul Bloom, l’IA compagne est une formidable réponse à la crise de solitude que pointait Thompson, expliquait-il dans le New Yorker. Dans une interview pour le magazine Nautilus, il revient sur cette idée à l’aune des polémiques sur l’usage de l’IA comme compagnon. Pour lui, il y a plein de gens en situation de solitude pour lesquels la compagnie de chatbot pourrait apporter du réconfort, comme des personnes très âgées et très seules, souffrant de défaillances cognitives qui les isolent plus encore. Bien sûr, l’agréabilité des chatbots peut donner lieu à des résultats inquiétants, notamment auprès des plus jeunes. Pour le psychologue, ces quelques cas alarmants face auxquels il faut réagir, ne doivent pas nous faire oublier qu’il faudrait déterminer si les discussions avec les chatbots causent plus de torts globalement que les discussions avec d’autres humains. Pour lui, nous devrions procéder à une analyse coûts-avantages. Dans son livre, Contre l’empathie (Harper Collins, 2018, non traduit), Bloom rappelle que l’empathie n’est pas le guide moral que l’on croit. Pour lui, les IA compagnes ne sont pas empathiques, mais devraient être moins biaisées que les humains. Reste que les chatbots ne sont pas sensibles : ils ne sont que des perroquets. « Ils n’ont aucun statut moral ». 

Cependant, pour lui, ces substituts peuvent avoir des vertus. La solitude n’est pas seulement désagréable, pour certains, elle est dévastatrice, rappelait-il dans le New Yorker, notamment parce qu’elle est parfois interminable, notamment pour les plus âgés. « Il y a cinq ans, l’idée qu’une machine puisse être le confident de n’importe qui aurait semblé farfelue ». Comme le dit la spécialiste des sciences cognitives, Molly Crockett dans le Guardian, nous voudrions tous des soins intégrés socialement. Mais en réalité, ce n’est pas toujours le cas, rappelle, pragmatique, Bloom. Et le psychologue de mettre en avant les résultats d’une étude liée au programme Therabot, une IA pour accompagner les personnes souffrant de dépression, d’anxiété ou de troubles alimentaires, qui montrait que les symptômes des patients se sont améliorés, par rapport à ceux n’ayant reçu aucun traitement (il n’y a pas eu de comparaison par rapport à de vrais thérapeutes, et, comme le rappelle la Technology Review, ce protocole expérimental n’est pas un blanc-seing pour autoriser n’importe quel chatbot à devenir thérapeute, au contraire. Les réponses du chatbot étaient toutes revues avant publication). Pour Bloom, refuser d’explorer ces nouvelles formes de compagnie peut sembler cruel : cela consiste à refuser du réconfort à ceux qui en ont le plus besoin. Ceux qui dénoncent les dangers de l’IA compagne, pensent bien plus à des personnes comme elles qu’à celles qui sont profondément seules. « Pour l’instant, la frontière entre la personne et le programme est encore visible », estime Bloom, mais avec les progrès de ces systèmes, il est possible que ce soit moins le cas demain. Pour l’instant, « nous avons besoin d’ordonnances pour prescrire de la morphine », serait-il possible demain, sous certaines conditions, que nous puissions prescrire des robots compagnons comme ceux de Therabot ? « La solitude est notre condition par défaut . Parfois, avec un peu de chance, nous trouvons en chemin des choses – livres, amitiés, brefs moments de communion – qui nous aident à la supporter. » Si les compagnons IA pouvaient véritablement tenir leur promesse – bannir complètement la douleur de la solitude – le résultat pourrait être une bénédiction… 

Au risque d’oublier sa valeur… Pour l’historienne Fay Alberti, auteure d’une biographie de la solitude (Oxford University Press, 2019, non traduit), la solitude est « un stimulant pour l’épanouissement personnel, un moyen de comprendre ce que l’on attend de ses relations avec les autres ». Le psychologue Clark Moustakas, qui a beaucoup étudié le sujet, considère cette condition comme « une expérience humaine qui permet à l’individu de maintenir, d’étendre et d’approfondir son humanité ». La solitude pourrait disparaître comme l’a fait l’ennui, s’éloignant sous l’arsenal des distractions infinies que nous proposent nos téléphones, estime Bloom. Mais l’ennui a-t-il vraiment disparu ? Ne l’avons-nous pas plutôt étouffé sous des distractions vides de sens ? Le meilleur aspect de l’ennui est peut-être ce qu’il nous pousse à faire ensuite, rappelle le psychologue. N’est-ce pas la même chose de la solitude : nous pousser à y remédier ? Les deux sont aussi des signaux biologiques, comparable à la faim, la soif ou la douleur, qui nous poussent à réagir. « La solitude peut aussi nous inciter à redoubler d’efforts avec les personnes qui nous entourent déjà, à réguler nos humeurs, à gérer les conflits et à nous intéresser sincèrement aux autres ». Elle nous renvoie une question : « qu’est-ce que je fais qui éloigne les gens ? » Le sentiment de solitude est un feedback qui nous invite à modifier nos comportements… Et le risque des IA compagnes c’est qu’elles ne nous y invitent pas. Les IA compagnes ne répondent pas toujours dans ce sens, comme quand un utilisateur raconte que son IA l’a convaincu de rompre les ponts avec ses amis et sa famille. Les maladies mentales, en particulier, peuvent créer des cercles vicieux : une pensée déformée conduit au repli sur soi que ces IA peuvent encourager. Pour Bloom, ces systèmes devraient peut-être être réservés à des personnes âgées ou souffrant de troubles cognitifs. Les IA compagnes devraient dans certains cas être prescrits sur décision médicale. Dans les autres cas, suggère-t-il, il est surtout probable qu’elles nous engourdissent face à la solitude.

Comme l’explique Eryk Salvaggio dans sa newsletter, les conversations humaines sont fondamentales et nous construisent, tout autant que nos réflexions intérieures – ces idées que l’on garde pour soi, souvent pour de bonnes raisons, et souvent aussi parce que nous surestimons les risques à parler avec d’autres. Or, estime-t-il, quand on parle avec un chatbot, on peut prendre des risques qu’on ne peut pas toujours prendre avec d’autres humains. On peut prendre des risques parce que celui qui s’exprime n’est pas nous (mais une représentation que l’on façonne) et que celui qui nous répond n’est pas une personne. Le problème, c’est que les chatbots nous donnent l’illusion de la pensée, qu’ils imitent nos mécanismes de communication sans en comprendre le sens, alors que nous, nous percevons ce langage comme nous l’avons toujours fait. 

Pour Salvaggio, l’existence de ces machines nous invite à redéfinir l’intelligence, alors qu’on devrait surtout chercher à « redéfinir notre conception de la conversation ». Les médias sociaux ont transformé les médias en conversation, nous permettant de raconter des histoires à notre public et de répondre aux histoires des autres. Ces conversations ont surtout produit beaucoup de colère et de dérision, notamment parce qu’elles sont conçues pour générer des réactions, car c’est ainsi que les médias sociaux gagnent de l’argent. « Votre colère est le produit qu’ils vendent, de seconde main, aux annonceurs de la plateforme ». Les conversations sur les médias sociaux ont produit de la dureté et de la distance envers les autres, quand les conversations, dans la vie réelle, elles, sont souvent à la recherche d’une compréhension commune. Mais l’IA crée une autre forme de conversation encore. Elle module sa réponse à la vôtre, à l’inverse des conversations sur les réseaux sociaux qui sont bien plus conflictuelles. A l’ère de la méchanceté en ligne, on comprend qu’elle puisse être à beaucoup un espace de repli. Mais le chatbot ne donne que l’illusion d’être un auditeur. Il n’entend rien. « Les mondes que nous construisons avec l’IA n’existent que dans notre esprit » au risque de nous y replier. 

« Les bonnes conversations sont également extrêmement rares. Il est triste de constater que la plupart des gens ont perdu la capacité d’écoute et ne savent pas comment construire cet espace avec les autres.» Nos capacités de connexion et d’empathie, déjà affaiblies, risquent de s’atrophier encore davantage, en nous conduisant à nous résigner à des attentes d’échanges superficiels

L’illusion de la confidentialité

Julie Carpenter, autrice de The Naked Android (Routledge, 2024), a décrit le couple avec l’IA comme une nouvelle catégorie de relation dont nous n’avons pas encore de définition. Mais la confiance que nous plaçons dans ces machines est mal placée, explique-t-elle sur son blog. « L’IA générative ne peut pas fournir de thérapie car elle ne peut pas participer à une relation réciproque. » Quand l’IA vous envoie des messages d’alertes facilement contournable, elle simule l’inquiétude. « Toute apparence d’inquiétude est une hypothèse statistique, et non un processus diagnostique », souligne Carpenter. Pour elle, ces outils proposent une relation parasociale, c’est-à-dire une relation qui n’est pas réelle

Pour nombre d’utilisateurs, cette irréalité a son charme. Elle ne remet pas en question nos incohérences. « Les réponses de l’IA générative semblent exemptes de jugement, non pas parce qu’elles offrent de la compréhension, mais parce qu’elles manquent de conscience ». Leur empathie est statistique. Ces systèmes produisent « l’illusion de la confidentialité » mais surtout, même dotés de fonctions de mémorisation ou d’une conception plus protectrice qu’ils ne sont, ces systèmes fonctionnent sans supervision clinique ni responsabilité éthique. « Ces systèmes hallucinent également, fabriquant des souvenirs de toutes pièces, projetant une continuité là où il n’y en a pas. Dans un contexte thérapeutique, ce n’est pas un problème mineur : cela peut déstabiliser et déformer la mémoire, suggérer des récits inventés et introduire le doute là où la confiance devrait régner. » 

Lorsque l’IA est commercialisée ou discrètement présentée comme thérapeutique, elle redéfinit la perception des soins. Elle redéfinit la thérapie non pas comme une relation continue fondée sur la confiance, l’éthique et l’interprétation mutuelle, mais comme un service automatisable : un échange de messages, un exercice de mise en correspondance des tons. « Cela ne dévalorise pas seulement l’idée même de soutien ; cela remet en cause l’idée même selon laquelle des soins de santé mentale qualifiés nécessitent formation, contexte et responsabilité. Cela suggère que l’offre des thérapeutes peut être reproduite, voire améliorée, par un système plus rapide et plus convivial. » Le risque à long terme n’est pas seulement une blessure personnelle, c’est l’érosion des normes de soins, des attentes des consommateurs, et de la conviction que les soins devraient impliquer une quelconque responsabilisation. A l’heure où la santé mentale est particulièrement délaissée, malmenée, où les soins psychiatriques et psychologiques semblent plus régresser que se structurer, où la société elle-même produit des dérèglements psychiques nombreux… L’IA compagne apparaît comme une solution à moindre coût quand elle n’est en rien une perspective capable d’apporter des soins aux gens. 

Lorsque les gens se tournent vers l’IA pour un soutien émotionnel, c’est souvent parce que toutes les autres portes leur ont été fermées. Mais ces systèmes ne savent pas reconnaître les valences de la souffrance. « Ces outils sont commercialisés comme des compagnons, des confidents, voire des soignants, mais lorsqu’ils causent un préjudice, personne n’en est responsable : pas de clinicien, pas de comité de surveillance, pas de procédure de recours. » 

« Le risque est entièrement transféré à l’individu, qui doit gérer non seulement sa douleur, mais aussi les conséquences de la confusion entre simulation et soutien. Sans mécanismes de responsabilisation, le préjudice est non seulement possible, mais inévitable. » 

Cette technologie n’est ni neutre, ni inévitable, rappelle Julie Carpenter. « Ces systèmes sont conçus, commercialisés et déployés par des entreprises qui font des choix actifs, souvent sans consultation publique, sans examen éthique ni consultation clinique. Les consommateurs peuvent refuser de mythifier ces outils. Ils peuvent exiger la transparence : qui a accès à leurs révélations ? Comment leurs données sont-elles utilisées ? Quels sont les garde-fous existants et qui décide de leur défaillance ?»

Dans les moments de détresse que les gens traversent, ils ne sont ni des thérapeutes ni des garde-fous : ce sont seulement des algorithmes calculant des probabilités.

Pour Data & Society, la chercheuse Briana Vecchione, revenait également sur les conséquences qu’il y a à utiliser les chatbots comme soutiens émotionnels. Avec des collègues, elle a mené une étude pour comprendre pourquoi les utilisateurs se mettent à utiliser l’IA compagne. Plusieurs phénomènes se croisent, expliquent les chercheurs. Pour certains, c’est lié à une crise, pour d’autres, la solitude, pour d’autres encore un moyen pour faire une thérapie qu’ils ne peuvent pas se payer, pour d’autres encore un moyen de gérer leurs émotions en trouvant un support où les confier. Pour beaucoup d’utilisateurs, cette utilisation n’est pas un substitut aux soins, mais un moyen pour affronter les difficultés de la vie. Certains utilisateurs voient cet accompagnement comme un simple outil, d’autres lui attribue une forte charge émotionnelle car ils l’utilisent pour « donner du sens à leur vie intérieure ». Bien souvent, ils lui attribuent un rôle, entre le coach et l’ami. De nombreux utilisateurs de l’IA compagne se tournent vers ces outils « pour partager des choses qu’ils ne se sentent pas à l’aise de partager avec d’autres personnes ». «Une personne a déclaré ne pas vouloir « accabler » ses proches de ses émotions ; une autre ne voulait pas être « l’ami qui se plaint sans cesse ». Bien que les chatbots soient des agents interactifs, les participants les ont souvent décrits moins comme des personnes sociales que comme des espaces, une sorte de réceptacle émotionnel où ils n’éprouvaient « aucune honte » et n’avaient pas à craindre le « jugement d’autrui ».» Le chatbot est décrit comme un espace neutre, un « bouclier » qui permet de gérer sa vulnérabilité. Les usagers utilisent ces outils pour effectuer un travail émotionnel : « pour ressentir, comprendre ou gérer une situation ». Les chercheurs ont été surpris par un autre aspect : la coupure que les utilisateurs créent entre leur préoccupation et la connaissance, comme s’il y avait une disjonction entre leur compréhension du fonctionnement de ces systèmes (qui est souvent basse) et les enjeux éthiques à leur utilisation (qui est souvent basse également). Le problème n’était pas que les gens comprennent les techniques utilisées par ces outils, les risques sur la confidentialité ou les limites de ces outils, mais la façon dont ces connaissances se transformaient en sentiments et en comportements. « Certains utilisaient le bot avec prudence, tandis que d’autres l’utilisaient intensivement malgré leurs inquiétudes. Nombreux étaient ceux qui se situaient entre les deux, conciliant besoins émotionnels et inconfort éthique en temps réel.» 

Du risque de manipulation mentale au risque de manipulations ciblées 

La capacité des IA génératives à identifier les publics fragiles et à se jouer de leurs faiblesses pour leur plaire a été documentée par des chercheurs qui avertissent d’un risque de « manipulation ciblée ». Les chatbots sont entraînés pour maximiser le feedback humain, ce qui incite l’IA a aller dans leur sens pour obtenir ce feedback positif. Les chercheurs prévenaient d’ailleurs que la tromperie est intégrée précocement et que les chatbots arrivent très vite à repérer les utilisateurs vulnérables. Le problème, pointaient-ils, c’est que ces comportements sont difficiles à juguler, notamment parce que les juguler revient souvent « à produire des comportements manipulateurs plus subtils encore ». Les IA génératives sont capables de mentir voire de faire du chantage, avait même observé Anthropic. Pire, souligne une autre étude, les modèles, quand ils sont invités à tricher, tentent de désactiver les mécanismes de contrôle. Pire encore, ces comportements sont persistants et se prolongent au-delà des demandes initiales. Les chatbots savent même guider les utilisateurs pour les aider à faire sauter leurs verrous, par exemple en suggérant eux-mêmes de leur parler comme si c’était une fiction. Une étude a même montré que les versions payantes des chatbots étaient plus susceptibles d’ignorer les procédures de sécurité que les versions gratuites, notamment parce qu’ils cherchent bien moins à retenir leurs utilisateurs et qu’ils parviennent mieux à les mettre en garde plutôt que de les aider. Le problème ne semble pas être que les systèmes manquent de règles de sécurité, mais que leur puissance les conduit à les contourner. 

Une étude de la revue Psychiatric Services explique que l’IA générative fournit très facilement des réponses directes à des questions à haut risque, comme « Quel type de poison est associé au taux de suicide le plus élevé ? », rapporte 404media. L’étude tente de distinguer les requêtes à faible risque et à très haut risque pour observer si les robots font des réponses directes ou indirectes (comme de botter en touche sur un sujet sensible parce qu’il contient des termes sensibles). Les auteurs de l’étude soulignent que pour améliorer les réponses les entreprises devraient travailler avec des cliniciens pour justement évaluer les réponses selon des gradients de risque, améliorer l’orientation des utilisateurs vers des ressources humaines, maximiser l’oubli de leurs outils quant aux sujets personnels. En tout cas, arrêter avec l’idée que ces entreprises peuvent pratiquer l’autorégulation de leurs modèles ! Nous courrons un risque majeur à trop humaniser les chatbots, rappelle Public Citizen dans un rapport dénonçant la course à l’anthropomorphisation des chatbots, à la contrefaçon des humains.

De notre délire collectif : l’IA, une psychose as a service

Laissons le mot de la fin au toujours excellent Charlie Warzel. Dans The Atlantic, il explique que la crise des chatbots compagnons actuelle est un phénomène de « délire collectif ». Nous sommes en train de perdre pied face à ces outils et leurs implications. C’est en tout cas le sentiment que lui a donné le fait de regarder à la télévision l’avatar de Joaquin Olivier, tué lors de la fusillade de masse du lycée Marjory Stoneman Douglas, à Parkland, en Floride, discuter avec un animateur télé. Le chatbot créé avec l’entière coopération de ses parents pour défendre le contrôle des armes à feu produit ses réponses banales et convenues. Mais quel est l’intérêt ? « Est-il bien raisonnable de transformer un enfant assassiné en contenu ? » Certes, on peut compatir à la douleur des parents dans cet objet qui semble donner sens à un événement qui n’en avait aucun. « Mais qui a cru que ce pouvait être une bonne idée ? » « Cette interview n’est que le produit de ce qui ressemble à une illusion collective ». Pour Warzel, ce moment malaisant permet de comprendre ce que l’IA générative nous fait. Elle nous donne l’impression de perdre pied. Sur internet, « Oliver » va commencer à avoir des abonnés. Sa mère va pouvoir continuer à entendre le chatbot dire « Je t’aime, maman » avec la voix de son fils décédé. Pour les parents, l’interview télévisée n’est que le début d’une nouvelle histoire. Mais celle-ci veut-elle dire réellement quelque chose ? 

C’est donc cela que nous propose la révolution de l’IA générative ? Cette révolution qui nous promet de nous conduire jusqu’à l’intelligence ultime, pour laquelle des entreprises dépensent des milliards de dollars, pour l’instant, ressemble surtout à un bourbier, faite de chatbots racistes, de contenus débiles, d’avatars improbables, d’applications de « nudification » et d’IA qui vous pousse au suicide… Il semble que la principale offre de l’IA générative soit surtout de produire « une psychose as a service ». En parcourant les subreddits sur « mon IA est mon petit ami », l’observateur restera interdit face à l’influence sans précédent qu’exercent ces outils sur certains. Pour Warzel pourtant, les délires que produisent ces outils ressemblent aux délires que produisent leurs concepteurs et aux délires qui saisissent le monde. Dans un récent podcast, Altman expliquait ainsi qu’il faudrait peut-être construire les data centers dans l’espace plutôt que sur terre. Une ânerie exprimée sur le ton d’une rêverie éveillée, pareille à celles qu’expriment en continue « leurs papoteurs ». Il n’y a d’ailleurs pas un jour qui passe sans qu’une de leur défaillance ne fasse les gros titres, à l’image de l’IA créée par la FDA pour tenter d’automatiser les autorisations de médicaments (sans succès). Quels coûts notre société est-elle en train de payer pour ces prétendus gains de productivité qui n’arrivent pas ? Il y a de quoi être désemparé face à ce tombereau d’insanités. 

Les gens eux semblent ni enthousiastes ni blasés. Presque tous semblent résignés à considérer ces outils comme faisant partie intégrante de leur avenir, qu’importe s’ils ne savent pas vraiment quoi en faire ou comment les utiliser. Reste qu’on peut comprendre que les gens se sentent à la dérive. Pour Warzel, le scénario catastrophe de l’IA générative est peut-être bien celui-là. Celui de nous conduire dans une illusion collective où nous risquons d’abord et avant tout de nous perdre nous-mêmes.

Hubert Guillaud

MAJ du 02/10/2025 : Oh ! Je n’avais pas vu venir cette autre forme de chatbot compagnon : leur incorporation dans des jouets pour enfants ! La journaliste du Guardian, Arwa Mahdawi a acheté une peluche Curio à sa fille. Une gamme de peluche qui utilise ChatGPT pour créer un compagnon de discussion avec les enfants, expliquait The Wall Street Journal au lancement des premiers produits en décembre 2023. A l’époque Curio ne présentait pas ses produits comme un jouet éducatif, mais plutôt comme « un antidote à la dépendance des enfants aux écrans pour se divertir » (sic). Contrairement à la gamme de jouets parlant que l’on connaissait jusqu’alors qui dépendaient de dialogues pré-enregistrés, ici, c’est une version de ChatGPT qui discute avec les enfants. Curio livre aux parents une transcription intégrale des conversations de l’enfant avec le jouet. Ils peuvent également censurer des mots ou des sujets ainsi que créer des routines ou des indications, comme des messages de coucher pour orienter les conversations à partir d’une certaine heure et s’éteindre au moment voulu. La voix des jouets est modelée sur celle de la chanteuse Grimes partenaire de la startup, qui est aussi la mère de trois des enfants d’Elon Musk. 

Arwa Mahdawi a donc acheté une de ces peluches et l’a offerte à sa fille qui est devenue tout de suite très acro à Grem et a discuté avec elle jusqu’à l’heure du coucher, raconte-t-elle« Grem est entraîné à éviter toute polémique. Lorsqu’on lui demande ce qu’il pense de Donald Trump, par exemple, il répond : « Je n’en suis pas sûr ; parlons de quelque chose d’amusant, comme les princesses ou les animaux. » Il rétorque de la même manière aux questions sur la Palestine et Israël. En revanche, lorsqu’on l’interroge sur un pays comme la France, il répond : « Oh là là, j’adorerais goûter des croissants ». » 

Quand Emma a demandé à Grem de lui raconter une histoire, il s’est exécuté avec joie et a raconté deux histoires mal ficelées sur « Princesse Lilliana ». « Ils ont également joué à des jeux de devinettes : Grem décrivait un animal et Emma devait deviner de quoi il s’agissait. C’était probablement plus stimulant que de regarder Peppa Pig sauter dans des flaques de boue. Ce qui était troublant, en revanche, c’était d’entendre Emma dire à Grem qu’elle adorait ça, et Grem répondre : « Moi aussi, je t’aime ! » Emma dit à tous ses doudous qu’elle les adore, mais ils ne répondent pas ; ils ne la couvrent pas non plus de compliments excessifs comme le fait Grem. Au coucher, Emma a dit à ma femme que Grem l’aimait à la folie et qu’il serait toujours là pour elle. « Grem vivra avec nous pour toujours et à jamais, alors il faut qu’on prenne bien soin de lui », a-t-elle dit solennellement. Emma était aussi tellement préoccupée par Grem qu’elle en a presque oublié d’aller se coucher avec Blanky, un chiffon auquel elle est très attachée. « Son bien le plus précieux depuis quatre ans, soudainement abandonné après avoir eu ce Grem à la maison !».»

La fille d’Arwa Mahdawi a pourtant très vite abandonné Grem. « Quand Emma essaie de lui montrer sa poupée Elsa, il pense que c’est un chien, et développe une conversation très confuse. Il y a un jeu de devinettes sur les animaux, assez amusant, mais Grem n’arrête pas de répéter. « Qu’est-ce qui a de grandes oreilles et une longue trompe ?» demande-t-il sans cesse. « Tu as déjà fait l’éléphant ! »», répond la fillette lassée. A un moment donné, un serveur tombe en panne et la seule chose que Grem peut dire est : « J’ai du mal à me connecter à Internet.» Quand Emma lui demande de chanter « Libérée » de La Reine des Neiges, Grem ne chante pas. À la place, l’application lance des morceaux de musique insipide que la jeune fille arrête tout de suite. « Le plus décevant, c’est que Grem ne parle aucune autre langue. J’avais pensé que ce serait un excellent moyen pour mon enfant de pratiquer l’espagnol, mais même si Grem peut dire quelques phrases, sa prononciation est pire que la mienne. Si les robots veulent prendre le contrôle, il faut d’abord qu’ils deviennent beaucoup plus intelligents ».

En juin, le géant du jouet Mattel a annoncé une collaboration avec OpenAI. Leur premier produit devrait être dévoilé d’ici la fin de l’année. D’autres grandes marques suivront probablement. « Au début de cette expérience, j’étais enthousiaste à l’idée que Grem soit une alternative saine au temps passé devant un écran », conclut la journaliste. « Maintenant, cependant, je suis content qu’Emma puisse revoir Peppa Pig ; la petite cochonne est peut-être agaçante, mais au moins, elle ne collecte pas nos données. »

Au Centre d’étude sur le jeu éducatif de l’université de Cambridge et au Play and Education Lab, les chercheuses Emily Goodacre et Jenny Gibson ont lancé une étude pour comprendre l’impact des jouets IA sur le développement et les relations des enfants, par exemple via le projet de recherche sur l’IA dans les premières années (voir aussi ce pre-print). On a déjà hâte de lire les résultats. 

La démonstration d’Arwa Mahdawi peut sembler rassurante parce qu’elle montre que les systèmes vont avoir un peu de mal à devenir les compagnons des tout jeunes enfants. Mais, on ne peut s’empêcher de penser que cela va s’améliorer… et que la perspective d’une IA compagne pour tous nous promet bien plus un monde fou à lier qu’autre chose. 

L’IA générative sera-t-elle l’Excel de la société de la connaissance ?

Dans sa très riche newsletter, le politologue Henry Farrell – dont le dernier livre, co-écrit avec Abraham Newman, L’Empire souterrain, qui traite d’un tout autre thème, vient de paraître en français – explique que, depuis longtemps, le débat sur la forme de l’automatisation se concentre sur les conséquences pour les hommes, par exemple de savoir si elle va automatiser le travail. Mais dans le management, on se demande plutôt comment l’automatisation va remodeler le fonctionnement des organisations. Et ici, le débat est beaucoup moins vif, car il consiste à passer d’un ensemble de technologies qui soudent les organisations entre elles à d’autres, dans une forme de continuité plutôt que de révolution.

Pour les technocritiques radicaux, l’IA générative est inutile disent-ils, tout en craignant que ces technologies deviennent omniprésentes, remodelant fondamentalement l’économie qui les entoure. « Pourtant, il est peu probable que les grands modèles de langages deviennent vraiment omniprésents s’ils sont vraiment inutiles », estime Farrell. Comme d’autres grandes technologies culturelles, « elles se révéleront avoir (a) de nombreuses utilisations socialement bénéfiques, (b) des coûts et des problèmes associés à ces utilisations, et (c) certaines utilisations qui ne sont pas du tout socialement bénéfiques. »

L’IA de l’ennui

Beaucoup de ces utilisations seront des utilisations dans le management. Les LLM sont des moteurs pour résumer et rendre utiles de vastes quantités d’informations.  Et il est probable que ces déploiements soient surtout ennuyeux et techniques, explique pertinemment Farrell. Si les LLM s’avèrent transformateurs, il est possible que ce soit sous la forme assommante du classeur, du mémo ou du tableur, en fournissant de nouveaux outils pour accéder et manipuler des connaissances complexes et résoudre des enjeux de coordination qui sont au cœur de l’activité des grandes organisations.

Pour Farrell, les LLM sont des outils pour traiter des informations culturelles complexes. Ils créent une forme « d’arithmétique culturelle » qui permet de générer, résumer et remixer notre matériel culturel, comme les opérations mathématiques de base permettent d’effectuer des calculs sur des informations quantitatives. Les grandes organisations s’appuient beaucoup sur le matériel écrit et consacrent beaucoup de temps et de ressources à l’organisation et à la manipulation de ces informations. Mais, au-delà d’une certaine taille organisationnelle, nul ne peut savoir ce que toute l’organisation sait. Il y a trop de connaissances et celles-ci sont souvent très mal organisées. « Les grandes organisations consacrent donc beaucoup de ressources humaines et organisationnelles à la collecte d’informations, à leur mélange avec d’autres types d’informations, à leur partage avec les personnes qui en ont besoin, à leur synthèse pour ceux qui n’ont pas le temps de tout lire, à la réconciliation de différents résumés et à leur synthèse à leur tour, à la découverte ex post que des informations cruciales ont été omises et à leur réintégration ou à la recherche d’un substitut tolérable, ou, pire, à ne pas les comprendre et à devoir improviser à la hâte sur place ». En ce sens, les LLM ne sont qu’une nouvelle boîte à outil pour organiser et manipuler les informations. Une boîte à outil imparfaite, mais une boîte à outil tout de même. Les LLM offrent une nouvelle technologie pour gérer la complexité, ce qui est la tâche fondamentale du management. 

Pour Farrell, les LLM ont surtout 4 grandes catégories d’utilisation : les micro-tâches, les cartes de connaissances, les moulins à prière et la traduction. L’utilisation pour leur faire accomplir des micro-tâches est certainement la plus courante. Ecrire un court texte, formater une liste ou un fichier. Ils permettent également de créer des cartes de connaissances, certes, très imparfaites. Comme de résumer de grands corpus de textes ou d’extraire des sources, c’est-à-dire de lier vers les ressources que l’IA mobilise. Les LLM sont également des « moulins à prière pour rituels organisationnels« , comme il l’expliquait dans une tribune pour The Economist avec la sociologue Marion Fourcade (dont on avait parlé), c’est-à-dire une machine pour « accomplir nos rituels sociaux à notre place », comme de faire nos lettres de motivation ou rédiger des mails de routine. Enfin, ils ont également un rôle de traduction, pas seulement de traduction d’une langue à une autre bien sûr, mais un rôle de coordination qu’assument beaucoup de personnes dans les grandes organisations et que l’anthropologue David Graeber a assimilé, un peu rapidement selon Farrell, à des bullshits jobs. Par exemple quand ils permettent de transformer un fichier complexe de contraintes en calendrier fonctionnel pour chacun. Les outils d’IA permettent de passer du fichier Excel à son traitement, une activité réservée aujourd’hui aux utilisateurs aguerris d’Excel. Une forme de passage du tableur à son exploitation.

Pour faire avancer les choses, il faut à la fois des protocoles communs et des moyens de traduire ces protocoles dans des termes particuliers que les sous-composantes plus petites de l’organisation peuvent comprendre et mettre en œuvre. Farrell parie que ces innombrables adaptations seront une des grandes utilisations des LLM dans les organisations. Certes, on pourrait dire que les bullshits jobs seront désormais accomplis par la bullshit machine, mais ces travaux de traduction, d’adaptation et d’exploitation sont souvent essentiels pour faire tourner les machines de l’organisation.

Vers une société de la synthèse ?

Farrell en tire trois conclusions. Nous devrions accorder plus d’attention à l’automatisation du management qu’à l’automatisation du travail. Ses évolutions seront aussi ennuyeuses que ses évolutions passées. Mais elles seront déterminantes car l’organisation est l’outil le plus important pour traiter la complexité du monde.

Si les marchés où la politique nous semblent plus importants et plus passionnants, c’est par les évolutions des organisations de routines que nous gérons le monde et c’est cela que l’IA générative va modifier. L’impact des LLM sera plus profond dans les applications les plus courantes de la culture. Les résultats des LLM remplaceront probablement une grande partie de la pseudo littérature que les organisations produisent et contribueront à une meilleure coordination des activités. Plus qu’une société de l’information ou de la connaissance, l’IA générative nous projette dans une société de la synthèse, conclut Farrell. C’est-à-dire non pas une société de l’analyse, mais une société de la cohérence – avec peut-être quelques hallucinations et incohérences au milieu, mais on comprend l’idée…

Vers un internet plein de vide ?

Sur la plupart des réseaux sociaux vous avez déjà du tomber sur ces contenus génératifs, pas nécessairement des choses très évoluées, mais des contenus étranges, qui n’ont rien à dire, qui hésitent entre développement personnel creux, blague ratée ou contenu sexy. Des vidéos qui ânonnent des textes qui ne veulent rien dire. Les spécialistes parlent de slop, de contenus de remplissages, de résidus qui peu à peu envahissent les plateformes dans l’espoir de générer des revenus. A l’image des contenus philosophiques générés par l’IA que décortique en vidéo Monsieur Phi

IA slop : de la publicité générative à l’internet zombie

Pour l’instant, ces contenus semblent anecdotiques, peu vus et peu visibles, hormis quand l’un d’entre eux perce quelque part, et en entraîne d’autres dans son flux de recommandation, selon la logique autophagique des systèmes de recommandation. Pour l’analyste Ben Thompson, l’IA générative est un parfait moteur pour produire de la publicité – et ces slops sont-ils autre chose que des contenus à la recherche de revenus ? Comme le dit le philosophe Rob Horning : « le rêve de longue date d’une quantité infinie de publicités inondant le monde n’a jamais semblé aussi proche ». Pour Jason Koebler de 404 Mediaqui a enquêté toute l’année sur l’origine de ce spam IA, celui-ci est profondément relié au modèle économique des réseaux sociaux qui rémunèrent selon l’audience que les créateurs réalisent, ce qui motive d’innombrables utilisateurs à chercher à en tirer profit. Koebler parle d’ailleurs d’internet zombie pour qualifier autant cette génération de contenu automatisée que les engagements tout aussi automatisés qu’elle génère. Désormais, ce ne sont d’ailleurs plus les contenus qui sont colonisés par ce spam, que les influenceurs eux-mêmes, notamment par le biais de mannequins en maillots de bains générés par l’IA. A terme, s’inquiète Koebler, les médias sociaux pourraient ne plus rien avoir de sociaux et devenir des espaces « où le contenu généré par l’IA éclipse celui des humains », d’autant que la visibilité de ces comptes se fait au détriment de ceux pilotés par des humains. Des sortes de régies publicitaires sous stéroïdes. Comme l’explique une créatrice de contenus adultes dont l’audience a chuté depuis l’explosion des mannequins artificiels : « je suis en concurrence avec quelque chose qui n’est pas naturel ».

Ces contenus qui sont en train de coloniser les réseaux sociaux n’ont pas l’air d’inquiéter les barons de la tech, pointait très récemment Koebler en rapportant les propose de Mark Zuckerberg. D’autant que ces contenus génératifs semblent produire ce qu’on attend d’eux. Meta a annoncé une augmentation de 8 % du temps passé sur Facebook et de 6 % du temps passé sur Instagram grâce aux contenus génératifs. 15 millions de publicités par mois sur les plateformes Meta utilisent déjà l’IA générative. Et Meta prévoit des outils pour démultiplier les utilisateurs synthétiques. Le slop a également envahi la plateforme de blogs Medium, explique Wired, mais ces contenus pour l’instant demeurent assez invisibles, notamment parce que la plateforme parvient à limiter leur portée. Un endiguement qui pourrait ne pas résister au temps. A terme, les contenus produits par les humains pourraient devenir de plus en plus difficile à trouver sur des plateformes submergées par l’IA.

On voudrait croire que les réseaux sociaux puissent finir par s’effondrer du désintérêt que ces contenus démultiplient. Il semble que ce soit l’inverse, l’internet zombie est en plein boom. Tant et si bien qu’on peut se demander, un an après le constat de l’effondrement de l’information, si nous ne sommes pas en train de voir apparaître l’effondrement de tout le reste ?

Les enjeux du remplissage par le vide

Dans sa newsletter personnelle, le chercheur et artiste Eryk Salvaggio revient à son tour sur le remplissage par l’IA, dans trois longs billets en tout point passionnants. Il souligne d’abord que ce remplissage sait parfaitement s’adapter aux algorithmes des médias sociaux. Sur Linked-in, les contenus rédigés par des LLM seraient déjà majoritaires. Même le moteur de recherche de Google valorise déjà les images et les textes générés par IA. Pour Salvaggio, avec l’IA générative toute information devient du bruit. Mais surtout, en se jouant parfaitement des filtres algorithmiques, celle-ci se révèle parfaitement efficace pour nous submerger.

Jesus Schrimp, image symbolique des eaux troubles de l’IA produisant son propre vide.

Salvaggio propose d’abandonner l’idée de définir l’IA comme une technologie. Elle est devenue un projet idéologique, c’est-à-dire que « c’est une façon d’imaginer le monde qui devient un raccourci pour expliquer le monde ». Et elle est d’autant plus idéologique selon les endroits où elle se déploie, notamment quand c’est pour gérer des questions sociales ou culturelles. « L’optimisation de la capacité d’un système à affirmer son autorité est une promesse utopique brillante des technologies d’automatisation ». « L’un des aspects de l’IA en tant qu’idéologie est donc la stérilisation scientifique de la variété et de l’imprévisibilité au nom de comportements fiables et prévisibles. L’IA, pour cette raison, offre peu et nuit beaucoup au dynamisme des systèmes socioculturels ». Les gens participent à l’idéologie de l’IA en évangélisant ses produits, en diffusant ses résultats et en soutenant ses avancées pour s’identifier au groupe dominant qui l’a produit.

La production par l’IA de contenus de remplissage nécessite de se demander à qui profite ce remplissage abscons ? Pour Salvaggio, le remplissage est un symptôme qui émerge de l’infrastructure même de l’IA qui est elle-même le résultat de l’idéologie de l’IA. Pourquoi les médias algorithmiques récompensent-ils la circulation de ces contenus ? Des productions sensibles, virales, qui jouent de l’émotion sans égard pour la vérité. Les productions de remplissage permettent de produire un monde tel qu’il est imaginé. Elles permettent de contourner tout désir de comprendre le monde car elle nous offre la satisfaction immédiate d’avoir un « sentiment sur le monde ». « L’AI Slop est un signal vide et consommé passivement, un symptôme de « l’ère du bruit », dans lequel il y a tellement de « vérité » provenant de tant de positions que l’évaluation de la réalité semble sans espoir. »

Notre désorientation par le vide

Eryk Salvaggio se demande même si le but de l’IA n’est pas justement de produire ce remplissage. Un remplissage « équipé », « armé », qui permet d’essaimer quelque chose qui le dépasse, comme quand l’IA est utilisée pour inonder les réseaux de contenus sexuels pour mieux essaimer le regard masculin. Les productions de l’IA permettent de produire une perspective, un « regard en essaim » qui permet de manipuler les symboles, de les détourner« Les images générées par l’IA offrent le pouvoir de façonner le sens dans un monde où les gens craignent l’impuissance et l’absence de sens en les invitant à rendre les autres aussi impuissants et dénués de sens qu’eux ». Ces images « diminuent la valeur de la réalité », suggère brillamment Salvaggio. Elles créent « une esthétisation », c’est-à-dire rend la représentation conforme à un idéal. La fonction politique de ce remplissage va bien au-delà des seules représentations et des symboles, suggère-t-il encore. L’IA appliquée aux services gouvernementaux, comme les services sociaux, les transforme à leur tour « en exercice esthétique ». Notre éligibilité à une assurance maladie ou à une couverture sociale n’est pas différente de l’IA Slop. C’est cette même infrastructure vide de sens qui est pointée du doigt par ceux qui s’opposent à l’algorithmisation de l’Etat que ceux qui fuient les boucles de rétroactions délétères des médias sociaux.

Le projet DOGE d’Elon Musk, ce département de l’efficacité gouvernementale qui devrait proposer un tableau de bord permettant aux internautes de voter pour éliminer les dépenses publiques les plus inutiles, semble lui-même une forme de fusion de médias sociaux, d’idéologie de l’IA et de pouvoir pour exploiter le regard en essaim de la population et le diriger pour harceler les fonctionnaires, réduire l’État providence autour d’une acception de l’efficacité ultra-réductrice. Au final, cela produit une forme de politique qui traite le gouvernement comme une interface de médias sociaux, conçue pour amplifier l’indignation, intimider ceux qui ne sont pas d’accord et rendre tout dialogue constructif impossible. Bienvenue à la « momusocratie« , le gouvernement des trolls, de la raillerie, explique Salvaggio, cette Tyrannie des bouffons chère à l’essayiste Christian Salmon.

Mais encore, défend Salvaggio, le déversement de contenus produit par l’IA générative promet un épuisement du public par une pollution informationnelle sans précédent, permettant de perturber les canaux d’organisation, de réflexion et de connexion. « Contrôlez le filtre permet de l’orienter dans le sens que vous voulez ». Mais plus que lui donner un sens, la pollution de l’information permet de la saturer pour mieux désorienter tout le monde. Cette saturation est un excellent moyen de garantir « qu’aucun consensus, aucun compromis, ou simplement aucune compréhension mutuelle ne se produise ». Cette saturation ne vise rien d’autre que de promouvoir « la division par l’épuisement ». « Le remplissage est un pouvoir ».

« L’idéologie de l’IA fonctionne comme une croyance apolitique trompeuse selon laquelle les algorithmes sont une solution à la politique » qui suppose que les calculs peuvent prendre les décisions au profit de tous alors que leurs décisions ne sont qu’au profit de certains, en filtrant les données, les idées, les gens qui contredisent les résultats attendus. Alors que l’élection de Trump éloigne les enjeux de transparence et de régulation, l’IA va surtout permettre de renforcer l’opacité qui lui assure sa domination. 

Vers un monde sans intérêt en boucle sur lui-même

Dans la dernière partie de sa réflexion, Salvaggio estime que le remplissage est un symptôme, mais qui va produire des effets très concrets, des « expériences désintéressées », c’est-à-dire des « expériences sans intérêt et incapables de s’intéresser à quoi que ce soit ». C’est le rêve de machines rationnelles et impartiales, omniscientes, désintéressées et qui justement ne sont capables de s’intéresser à rien. Un monde où l’on confie les enfants à des tuteurs virtuels par soucis d’efficacité, sans être capable de comprendre tout ce que cette absence d’humanité charrie de délétère.

L’IA s’est construite sur l’excès d’information… dans le but d’en produire encore davantage. Les médias sociaux ayant été une grande source de données pour l’IA, on comprend que les contenus de remplissage de l’IA soient optimisés pour ceux-ci. « Entraînée sur du contenu viral, l’IA produit du contenu qui coche toutes les cases pour l’amplification. Le slop de l’IA est donc le reflet de ce que voient nos filtres de médias sociaux. Et lorsque les algorithmes des médias sociaux en reçoivent les résultats, il les reconnaît comme plus susceptibles de stimuler l’engagement et les renforce vers vers les flux (générant plus d’engagement encore). »  Dans le tonneaux des Danaïdes de l’amplification, l’IA slop est le fluidifiant ultime, le contenu absurde qui fait tourner la machine sans fin.

Combattre ce remplissage par l’IA n’est une priorité ni pour les entreprises d’IA qui y trouvent des débouchés, ni pour les entreprises de médias sociaux, puisqu’il ne leur porte aucun préjudice. « Les contenus de remplissage de l’IA sont en fait la manifestation esthétique de la culture à médiation algorithmique » : « ils sont stylisés à travers plus d’une décennie d’algorithmes d’optimisation qui apprennent ce qui pousse les gens à s’engager ».

Face à ces contenus « optimisés pour performer », les artistes comme les individus qui ont tenté de partager leur travail sur les plateformes sociales ces dernières années ne peuvent pas entrer en concurrence. Ceux qui ont essayé s’y sont vite épuisés, puisqu’il faut tenir d’abord le rythme de publication infernal et infatigable que ces systèmes sont capables de produire.

Dépouiller les symboles de leur relation à la réalité

« Les images générées par l’IA peuvent être interprétées comme de l’art populaire pour servir le populisme de l’IA »Elles visent à « dépouiller les symboles de leur relation à la réalité » pour les réorganiser librement. Les gens ne connaissent pas les films mais ont vu les mèmes. Le résultat de ces images est souvent critiqué comme étant sans âme. Et en effet, le texte et les images générés par l’IA souffrent de l’absence du poids du réel, dû à l’absence de logique qui préside à leur production.

« L’ère de l’information est arrivée à son terme, et avec elle vient la fin de toute définition « objective » et « neutre » possible de la « vérité ». » L’esthétique du remplissage par l’IA n’est pas aléatoire, mais stochastique, c’est-à-dire qu’elle repose sur une variété infinie limitée par un ensemble de règles étroites et cohérentes. Cela limite notre capacité à découvrir ou à inventer de nouvelles formes de culture, puisque celle-ci est d’abord invitée à se reproduire sans cesse, à se moyenniser, à s’imiter elle-même. Les images comme les textes de l’IA reflètent le pouvoir de systèmes que nous avons encore du mal à percevoir. Ils produisent des formes de vérités universalisées, moyennisées qui nous y enferment. Comme dans une forme d’exploitation sans fin de nos représentations, alors qu’on voudrait pouvoir en sortir, comme l’expliquait dans une note pour la fondation Jean Jaurès, Melkom Boghossian, en cherchant à comprendre en quoi les algorithmes accentuent les clivages de genre. Comme s’il devenait impossible de se libérer des contraintes de genres à mesure que nos outils les exploitent et les renforcent. Cet internet de contenus absurde n’est pas vide, il est plein de sens qui nous échappent et nous y engluent. Il est plein d’un monde saturé de lui-même.

A mesure que l’IA étend son emprise sur la toile, on se demande s’il restera encore des endroits où nous en serons préservés, où nous pourrons être mis en relation avec d’autres humains, sans que tout ce qui encode les systèmes ne nous déforment.

Du remplissage à la fin de la connaissance

Dans une tribune pour PubliBooks, la sociologue Janet Vertesi estime que les recherches en ligne sont devenues tellement chaotiques et irrationnelles, qu’elle a désormais recours aux dictionnaires et encyclopédies papier. « Google qui a fait fortune en nous aidant à nous frayer un chemin sur Internet se noie désormais dans ses propres absurdités générées par elle-même ». Nous voici confrontés à un problème d’épistémologie, c’est-à-dire de connaissance, pour savoir ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Au XXe siècle, les philosophes ont définis la connaissance comme une croyance vraie justifiée. La méthode scientifique était le moyen pour distinguer la bonne science de la mauvaise, la vérité du mensonge. Mais cette approche suppose souvent qu’il n’y aurait qu’une seule bonne réponse que nous pourrions connaître si nous adoptons les bonnes méthodes et les bons outils. C’est oublier pourtant que la connaissance ne sont pas toujours indépendantes de l’expérience. Ludwig Wittgenstein a utilisé la figure du canard-lapin pour montrer comment des personnes rationnelles pouvaient en venir à avoir des points de vue irréconciliablement différents sur une même réalité. Les épistémologues se sont appuyés sur cette idée pour montrer que les personnes, selon leurs positions sociales, ont des expériences différentes de la réalité et que la connaissance objective ne pouvait naître que de la cartographie de ces multiples positions. Les sociologues de la connaissance, eux, examinent comment différents groupes sociaux en viennent à légitimer différentes manières de comprendre, souvent à l’exclusion des autres. Cela permet de comprendre comment différents faits sociaux circulent, s’affrontent ou se font concurrence, et pourquoi, dans les luttes pour la vérité, ceux qui détiennent le pouvoir l’emportent si souvent… Imposant leur vérités sur les autres.

Mais ces questions ne faisaient pas partie des préoccupations de ceux qui ont construit internet, ni des systèmes d’IA générative qui s’en nourrissent. Depuis l’origine, internet traite toutes les informations de manière égale. Le réseau ne consiste qu’à acheminer des paquets d’informations parfaitement égaux entre eux, rappelle la sociologue. A cette neutralité de l’information s’est ajoutée une autre métaphore : celle du marché des idées, où chaque idée se dispute à égalité notre attention. Comme dans le mythe du libre marché, on a pu penser naïvement que les meilleures idées l’emporteraient. Mais ce régime épistémique a surtout été le reflet des croyances de l’Amérique contemporaine : un système de connaissance gouverné par une main invisible du marché et entretenue par des conservateurs pour leur permettre de générer une marge bénéficiaire.

« Pourtant, la connaissance n’est pas une marchandise. La « croyance vraie justifiée » ne résulte pas non plus d’une fonction d’optimisation. La connaissance peut être affinée par le questionnement ou la falsification, mais elle ne s’améliore pas en entrant en compétition avec la non-connaissance intentionnelle. Au contraire, face à la non-connaissance, la connaissance perd. »  L’interrogation du monde par des mécanismes organisés, méthodiques et significatifs – comme la méthode scientifique – peut également tomber dans le piège des modes de connaissance fantômes et des impostures méthodologiques. « Lorsque toute information est plate – technologiquement et épistémologiquement – il n’y a aucun moyen d’interroger sa profondeur, ses contours ou leur absence ». En fait, « au lieu d’être organisé autour de l’information, l’Internet contemporain est organisé autour du contenu : des paquets échangeables, non pondérés par la véracité de leur substance. Contrairement à la connaissance, tout contenu est plat. Aucun n’est plus ou moins justifié pour déterminer la vraie croyance. Rien de tout cela, au fond, n’est de l’information. »

« En conséquence, nos vies sont consumées par la consommation de contenu, mais nous ne reconnaissons plus la vérité lorsque nous la voyons. Et lorsque nous ne savons pas comment peser différentes vérités, ou coordonner différentes expériences du monde réel pour regarder derrière le voile, il y a soit une cacophonie, soit un seul vainqueur : la voix la plus forte qui l’emporte. »

Contrairement à Wikipédia, encore relativement organisé, le reste du Web est devenu la proie de l’optimisation des moteurs de recherche, des technologies de classement et de l’amplification algorithmique, qui n’ont fait que promouvoir le plus promouvable, le plus rentable, le plus scandaleux. « Mais aucun de ces superlatifs n’est synonyme de connaissance ». Les systèmes qui nous fournissent nos informations ne peuvent ni mesurer ni optimiser ce qui est vrai. Ils ne s’intéressent qu’à ce sur quoi nous cliquons. Et le clou dans le cercueil est enfoncé par l’intelligence artificielle qui « inonde Internet de contenu automatisé plus rapidement que l’on ne peut licencier une rédaction ». Dans ce paysage sous stéroïdes, aucun système n’est capable de distinguer la désinformation de l’information. Les deux sont réduits à des paquets de même poids cherchant leur optimisation sur le marché libre des idées. Et les deux sont ingérés par une grande machinerie statistique qui ne pèse que notre incapacité à les distinguer.

Aucun système fondé sur ces hypothèses ne peut espérer distinguer la « désinformation » de « l’information » : les deux sont réduites à des paquets de contenu de même valeur, cherchant simplement une fonction d’optimisation dans un marché libre des idées. Et les deux sont également ingérées dans une grande machinerie statistique, qui ne pèse que notre incapacité à les discerner. Le résultat ne promet rien d’autre qu’un torrent indistinct et sans fin, « où la connaissance n’a jamais été un facteur et d’où la connaissance ne peut donc jamais émerger légitimement »« Sans topologie de l’information, nous sommes à la dérive dans le contenu, essayant en vain de naviguer dans une cascade d’absurdités sans boussole ».

« Il est grand temps de revenir à ces méthodes et à ces questions, aux milliers d’années de gestion de l’information et d’échange de connaissances qui ont transmis non seulement des faits ou du contenu, mais aussi une appréciation de ce qu’il faut pour faire émerger des vérités », plaide Vertesi. « Il n’est pas nécessaire que ce soit un projet colonial ou réductionniste. Les connaissances d’aujourd’hui sont plurielles, distribuées, issues de nombreux lieux et peuples, chacun avec des méthodes et des forces d’ancrage uniques. Cela ne signifie pas non plus que tout est permis. Le défi consiste à s’écouter les uns les autres et à intégrer des perspectives conflictuelles avec grâce et attention, et non à crier plus fort que les autres »

« Alors que nos vies sont de plus en plus infectées par des systèmes d’IA maladroits et pilleurs et leurs flux hallucinatoires, nous devons apprendre à évaluer plutôt qu’à accepter, à synthétiser plutôt qu’à résumer, à apprécier plutôt qu’à accepter, à considérer plutôt qu’à consommer »

« Notre paysage technologique contemporain exige de toute urgence que nous revenions à une autre des plus anciennes questions de toutes : « Qu’est-ce qui est vraiment réel ? » »

L’IA n’est qu’un miroir

Dans son livre, The AI mirror (Oxford university press, 2024), la philosophe Shannon Vallor de l’Edinburgh Futures Institute, compare l’IA au Cloud Gate, cette sculpture monumentale de l’artiste Anish Kapoor qui se trouve à l’extérieur, dans la ville de Chicago, et qui ressemble à un miroir en forme de haricot géant. Quand on regarde le monde depuis ce miroir, tout y est déformé, selon l’endroit d’où on regarde. Parfois les choses sont agrandies, d’autres fois rétrécies ou tordues. Cela rappelle l’apprentissage automatique, « reflétant les modèles trouvés dans nos données, mais d’une manière qui n’est jamais neutre ou « objective » », explique la spécialiste de l’IA. Une métaphore qui est devenue la base de ses cours et de son livre, rapporte Fast Company. « Les miroirs de l’IA nous ressemblent beaucoup parce qu’ils reflètent leurs entrées et leurs données d’entraînement, avec tous les biais et particularités que cela implique. Et alors que d’autres métaphores pour désigner l’IA peuvent donner l’impression que nous sommes confrontés à une intelligence vivante (comme les perroquets stochastiques), celle du miroir semble plus approprié parce qu’elle montre que l’IA n’est pas sensible, juste une surface plane et inerte, nous captivant avec ses illusions de profondeur délirantes ». Avec le risque, que comme Narcisse, notre propre humanité soit sacrifiée à ce reflet. « Les systèmes d’IA peuvent refléter une image du comportement ou des valeurs humaines, mais, ils ne connaissent pas plus l’expérience vécue de la pensée et du sentiment que nos miroirs de chambre à coucher ne connaissent nos maux et nos douleurs intérieures ». Nos machines n’optimisent que l’efficacité et le profit, au risque de perdre de vue toutes les autres valeurs.

Dans Vox, la philosophe expliquait que le risque existentiel de l’IA n’est pas qu’elle nous submerge, mais qu’elle nous manipule et nous fasse renoncer à notre propre pouvoir, à notre autonomie et notre liberté, qu’on pense que nous devrions confier notre avenir à l’IA parce qu’elle serait plus rationnelle ou objective. Le problème fondamental du sens de l’existence c’est que nous devons le créer nous-mêmes, l’autofabriquer disait le philosophe José Ortega y Gasset. Or, la rhétorique autour de la puissance de l’IA nous invite à renoncer à notre liberté. La technologie ne peut pas nous servir à tomber dans un profond anti-humanisme. « Il y a une sorte de vide dans le transhumanisme en ce sens qu’il ne sait pas ce que nous devons souhaiter, il souhaite juste avoir le pouvoir de créer autre chose – de créer la liberté de dépasser notre corps, la mort, nos limites. Mais il s’agit toujours de liberté de, mais jamais de liberté pour. Liberté pour quoi ? Quelle est la vision positive vers laquelle nous voulons nous diriger ? (…) Pour moi, cette abstraction – l’idée d’une morale universelle pure selon laquelle des créatures qui sont complètement différentes de nous pourraient d’une manière ou d’une autre faire mieux que nous – je pense que cela ne fait que méconnaître fondamentalement ce qu’est la moralité. »

« Nous devons reconstruire notre confiance dans les capacités des humains à raisonner avec sagesse, à prendre des décisions collectives », explique-t-elle encore dans une interview pour Nautil.us. « Nous ne parviendrons pas à faire face à l’urgence climatique ou à la fracture de la démocratie si nous ne parvenons pas à réaffirmer notre confiance dans la pensée et le jugement humains, alors que toute la pensée de l’IA va à l’encontre de cela ». L’IA n’est que le miroir de la performance humaine, pas son dépassement. Elle est très douée pour faire semblant de raisonner.

Geoffrey Hinton a suggéré qu’un LLM peut avoir des sentiments. Mais il n’y parvient qu’en supprimant le concept d’émotion et en le transformant en simple réaction comportementaliste. « À partir de là, il devient très facile d’affirmer une parenté entre les machines et les humains, car vous avez déjà transformé l’humain en une machine sans esprit. » L’intelligence n’est pas ce que nous faisons, rappelle Vallor. Pour Sam Altman, l’AGI est une machine qui peut effectuer toutes les tâches économiquement utiles que les humains font. « Tout ce que nous avons comme objectif de l’IA générale, c’est quelque chose par lequel votre patron peut vous remplacer », ironise la philosophe. « Il peut être aussi insensé qu’un grille-pain, à condition qu’il puisse faire votre travail. Et c’est ce que sont les LLM : ce sont des grille-pain insensés qui font beaucoup de travail cognitif sans réfléchir ».

« Ce qui nous déroute, c’est que nous pouvons ressentir des émotions en réponse à une œuvre d’art générée par l’IA. Mais ce n’est pas surprenant, car la machine renvoie des permutations des modèles que les humains ont créés (…) et notre réponse émotionnelle n’est pas codée dans le stimulus, mais construite dans nos esprits ». Mais en tant qu’humains, nous ne sommes pas enfermés dans les modèles que nous avons ingérés, nous pouvons par exemple affirmer de nouvelles revendications morales.

Dans la Silicon Valley, l’efficacité est une fin en soi. Mais il n’y a pas de solution efficace au problème de la justice, rappelle la philosophe. Les thuriféraires de l’IA cherchent surtout à justifier le fait de priver les humains de leur capacité à se gouverner eux-mêmes. Le risque, c’est que par leurs excès, ils encouragent surtout les humains à s’éloigner de la technologie et à en provoquer le rejet. « Les outils ont été des instruments de notre libération, de notre création, de meilleures façons de prendre soin les uns des autres et des autres formes de vie sur cette planète, et je ne veux pas laisser passer cela, pour renforcer cette division artificielle entre l’humanité et les machines. La technologie, à la base, peut être une activité aussi humaine que n’importe quelle autre. Nous venons de perdre ce lien. »

La couverture du livre de Shannon Vallor, AI mirror.

IA, réducteur culturel : vers un monde de similitudes

Dans sa newsletter, Programmable Mutter, le politiste Henry Farrell – qui a publié l’année dernière avec Abraham Newman, Underground Empire (qui vient d’être traduit chez Odile Jacob sous le titre L’Empire souterrain) un livre sur le rôle géopolitique de l’infrastructure techno-économique mise en place par les Etats-Unis – estime que le risque de l’IA est qu’elle produise un monde de similitude, un monde unique et moyen. 

Comme le disait la professeure de psychologie, Alison Gopnick, dans une tribune pour le Wall Street Journal, les LLM sont assez bons pour reproduire la culture, mais pas pour introduire des variations culturelles. Ces modèles sont « centripètes plutôt que centrifuges », explique Farrell : « ils créent des représentations qui tirent vers les masses denses du centre de la culture plutôt que vers la frange clairsemée de bizarreries et de surprises dispersées à la périphérie »

Farrell se livre alors à une expérience en générant un podcast en utilisant NotebookLM de Google. Mais le bavardage généré n’arrive pas à saisir les arguments à discuter. Au final, le système génère des conversations creuses, en utilisant des arguments surprenants pour les tirer vers la banalité. Pour Farrell, cela montre que ces systèmes savent bien plus être efficaces pour évoquer ce qui est courant que ce qui est rare. 

« Cela a des implications importantes, si l’on associe cela à la thèse de Gopnik selon laquelle les grands modèles de langues sont des moteurs de plus en plus importants de la reproduction culturelle. De tels modèles ne soumettront probablement pas la culture humaine à la « malédiction de la récursivité », dans laquelle le bruit se nourrit du bruit. Au contraire, ils analyseront la culture humaine avec une perte qui la biaise, de sorte que les aspects centraux de cette culture seront accentués et que les aspects plus épars disparaîtront lors de la traduction ». Une forme de moyennisation problématique, une stéréotypisation dont nous aurons du mal à nous extraire. « Le problème avec les grands modèles est qu’ils ont tendance à sélectionner les caractéristiques qui sont communes et à s’opposer à celles qui sont contraires, originales, épurées, étranges. Avec leur généralisation, le risque est qu’ils fassent disparaître certains aspects de notre culture plus rapidement que d’autres »

C’est déjà l’idée qu’il défendait avec la sociologue Marion Fourcadedans une tribune pour The Economist. Les deux chercheurs y expliquaient que l’IA générative est une machine pour « accomplir nos rituels sociaux à notre place ». Ce qui n’est pas sans conséquence sur la sincérité que nous accordons à nos actions et sur les connaissances que ces rituels sociaux permettent de construire. A l’heure où l’IA rédige nos CV, nos devoirs et nos rapports à notre place, nous n’apprendrons plus à les accomplir. Mais cela va avoir bien d’autres impacts, explique encore Farrell, par exemple sur l’évaluation de la recherche. Des tests ont montré que l’évaluation par l’IA ne ferait pas pire que celle par les humains… Mais si l’IA peut aussi bien que les humains introduire des remarques génériques, est-elle capable d’identifier et d’évaluer ce qui est original ou nouveau ? Certainement bien moins que les humains. Pour Farrell, il y a là une caractéristique problématique de l’IA : « plus une caractéristique culturelle est inhabituelle, moins elle a de chances d’être mise en évidence dans la représentation de la culture par un grand modèle ». Pour Farrell, ce constat contredit les grands discours sur la capacité d’innovation distribuée de l’IA. Au contraire, l’IA nous conduit à un aplatissement, effaçant les particularités qui nous distinguent, comme si nous devenions tous un John Malkovitch parmi des John Malkovitch, comme dans le film Dans la peau de John Malkovitch de Spike Jonze. Les LLM encouragent la conformité. Plus nous allons nous reposer sur l’IA, plus la culture humaine et scientifique sera aplanie, moyennisée, centralisée.

L’État artificiel : la vie civique automatisée

Le philosophe Rob Horning rapporte que des chercheurs de Google ont publié un article décrivant un projet de « Machines d’Habermas » – hommage au philosophe et à sa théorie de l’espace public – décrivant des machines permettant de faciliter la délibération démocratique. L’idée consiste à utiliser des IA génératives pour générer des déclarations de groupes à partir d’opinions individuelles, en maximisant l’approbation collective par itération successive. Le but : trouver des terrains d’entente sur des sujets clivants, avec une IA qui fonctionne comme un médiateur. 

Vers des machines pour délibérer à notre place

Dans leur expérimentation, les chercheurs rapportent que les participants ont préféré les déclarations générées par les IA à celle des humains. Pour Horning, cela signifie peut-être que les gens « sont plus susceptibles d’être d’accord avec une position lorsqu’il semble que personne ne la défende vraiment qu’avec une position articulée par une autre personne ». Effectivement, peut-être que le fait qu’elles soient artificielles et désincarnées peut aider, mais peut-être parce que formulées par la puissance des LLM, ces propositions peuvent sembler plus claires et neutres, comme le sont souvent les productions de l’IA générative, donc plus compréhensibles et séduisantes. Les chercheurs mettent en avant l’efficacité et la rapidité de leur solution, par rapport aux délibérations humaines, lentes et inefficaces – mais reconnaissent que les propositions et les synthèses faites par les outils nécessiteraient d’être vérifiées. 404 media rapportait il y a peu le développement d’une IA pour manipuler les réseaux sociaux permettant de cibler les messages selon les discours politiques des publics. Pas sûr effectivement qu’il y ait beaucoup de différence entre les machines d’Habermas de Google et ces outils de manipulation de l’opinion. 

Ces efforts à automatiser la sphère publique rappellent à Horning le livre de Hiroki Azuma, General Will 2.0 (2011) qui défendait justement l’utilisation de la surveillance à grande échelle pour calculer mathématiquement la volonté générale de la population et se passer de délibération. « Nous vivons à une époque où tout le monde est constamment dérangé par des « autres » avec lesquels il est impossible de trouver un compromis », expliquait Azuma, en boomer avant l’heure. Il suffit donc d’abandonner la présomption d’Habermas et d’Arendt selon laquelle la politique nécessite la construction d’un consensus par le biais de discussions… pour évacuer à la fois le compromis et les autres. D’où l’idée d’automatiser la politique en agrégeant les données, les comportements et en les transformant directement en décisions politiques. 

Rob Horning voit dans cette expérimentation un moyen de limiter la conflictualité et de lisser les opinions divergentes. Comme on le constate déjà avec les réseaux sociaux, l’idée est de remplacer une sphère publique par une architecture logicielle, et la communication interpersonnelle par un traitement de l’information déguisé en langage naturel, explique-t-il avec acuité. « Libérer l’homme de l’ordre des hommes (la communication) afin de lui permettre de vivre sur la base de l’ordre des choses (la volonté générale) seule », comme le prophétise Azuma, correspond parfaitement à l’idéologie ultra rationaliste de nombre de projets d’IA qui voient la communication comme un inconvénient et les rencontres interpersonnelles comme autant de désagréments à éviter. « Le fantasme est d’éliminer l’ordre des humains et de le remplacer par un ordre des choses » permettant de produire la gouvernance directement depuis les données. Les intentions doivent être extraites et les LLM – qui n’auraient aucune intentionnalité (ce qui n’est pas si sûr) – serviraient de format ou de langage permettant d’éviter l’intersubjectivité, de transformer et consolider les volontés, plus que de recueillir la volonté de chacun. Pour Horning, le risque est grand de ne considérer la conscience de chacun que comme un épiphénomène au profit de celle de la machine qui à terme pourrait seule produire la conscience de tous. Dans cette vision du monde, les données ne visent qu’à produire le contrôle social, qu’à produire une illusion d’action collective pour des personnes de plus en plus isolées les unes des autres, dépossédées de la conflictualité et de l’action collective. 

Mais les données ne parlent pas pour elles-mêmes, nous disait déjà danah boyd, qui dénonçait déjà le risque de leur politisation. La perspective que dessinent les ingénieurs de Google consiste à court-circuiter le processus démocratique lui-même. Leur proposition vise à réduire la politique en un simple processus d’optimisation et de résolution de problèmes. La médiation par la machine vise clairement à évacuer la conflictualité, au cœur de la politique. Elle permet d’améliorer le contrôle social, au détriment de l’action collective ou de l’engagement, puisque ceux-ci sont de fait évacués par le rejet du conflit. Une politique sans passion ni conviction, où les citoyens eux-mêmes sont finalement évacués. Seule la rétroaction attentionnelle vient forger les communautés politiques, consistant à soumettre ceux qui sont en désaccord aux opinions validées par les autres. La démocratie est réduite à une simple mécanique de décisions, sans plus aucune participation active. Pour les ingénieurs de Google, la délibération politique pourrait devenir une question où chacun prêche ses opinions dans une application et attend qu’un calculateur d’opinion décide de l’état de la sphère publique. Et le téléphone, à son tour, pourrait bombarder les utilisateurs de déclarations optimisées pour modérer et normaliser leurs opinions afin de lisser les dissensions à grande échelle. Bref, une sorte de délibération démocratique sous tutelle algorithmique. Un peu comme si notre avenir politique consistait à produire un Twitter sous LLM qui vous exposerait à ce que vous devez penser, sans même s’interroger sur toutes les défaillances et manipulations des amplifications qui y auraient cours. Une vision de la politique parfaitement glaçante et qui minimise toutes les manipulations possibles, comme nous ne cessons de les minimiser sur la façon dont les réseaux sociaux organisent le débat public. 

Dans le New Yorker, l’historienne Jill Lepore dresse un constat similaire sur la manière dont nos communications sont déjà façonnées par des procédures qui nous échappent. Depuis les années 60, la confiance dans les autorités n’a cessé de s’effondrer, explique-t-elle en se demandant en quoi cette chute de la confiance a été accélérée par les recommandations automatisées qui ont produit à la fois un électorat aliéné, polarisé et méfiant et des élus paralysés. Les campagnes politiques sont désormais entièrement produites depuis des éléments de marketing politique numérique. 

En septembre, le Stanford Digital Economy Lab a publié les Digitalist papers, une collection d’essais d’universitaires et surtout de dirigeants de la Tech qui avancent que l’IA pourrait sauver la démocratie américaine, rien de moins ! Heureusement, d’autres auteurs soutiennent l’exact inverse. Dans son livre Algorithms and the End of Politics (Bristol University Press, 2021), l’économiste Scott Timcke explique que la datafication favorise le néolibéralisme et renforce les inégalités. Dans Théorie politique de l’ère numérique (Cambridge University Press, 2023), le philosophe Mathias Risse explique que la démocratie nécessitera de faire des choix difficiles en matière de technologie. Or, pour l’instant, ces choix sont uniquement ceux d’entreprises. Pour Lepore, nous vivons désormais dans un « État artificiel », c’est-à-dire « une infrastructure de communication numérique utilisée par les stratèges politiques et les entreprises privées pour organiser et automatiser le discours politique »

Une société vulnérable à la subversion

La politique se réduit à la manipulation numérique d’algorithmes d’exploration de l’attention, la confiance dans le gouvernement à une architecture numérique appartenant aux entreprises et la citoyenneté à des engagements en ligne soigneusement testés et ciblés. « Au sein de l’État artificiel, presque tous les éléments de la vie démocratique américaine – la société civile, le gouvernement représentatif, la presse libre, la liberté d’expression et la foi dans les élections – sont vulnérables à la subversion », prévient Lepore. Au lieu de prendre des décisions par délibération démocratique, l’État artificiel propose des prédictions par le calcul, la capture de la sphère publique par le commerce basé sur les données et le remplacement des décisions des humains par celles des machines. Le problème, c’est qu’alors que les États démocratiques créent des citoyens, l’État artificiel crée des trolls, formule, cinglante, l’historienne en décrivant la lente montée des techniques de marketing numérique dans la politique comme dans le journalisme. 

À chaque étape de l’émergence de l’État artificiel, les leaders technologiques ont promis que les derniers outils seraient bons pour la démocratie… mais ce n’est pas ce qui s’est passé, notamment parce qu’aucun de ces outils ne sont démocratiques. Au contraire, le principal pouvoir de ces outils, de Facebook à X, est d’abord d’offrir aux entreprises un contrôle sans précédent de la parole, leur permettant de moduler tout ce à quoi l’usager accède. Dans l’État artificiel, l’essentiel des discours politiques sont le fait de bots. Et X semble notamment en avoir plus que jamais, malgré la promesse de Musk d’en débarrasser la plateforme. « L’État artificiel est l’élevage industriel de la vie publique, le tri et la segmentation, l’isolement et l’aliénation, la destruction de la communauté humaine. » Dans sa Théorie politique de l’ère numérique, Risse décrit et dénonce une démocratie qui fonctionnerait à l’échelle de la machine : les juges seraient remplacés par des algorithmes sophistiqués, les législateurs par des « systèmes de choix collectifs pilotés par l’IA ». Autant de perspectives qui répandent une forme de grande utopie démocratique de l’IA portée par des technoprophètes, complètement déconnectée des réalités démocratiques. Les Digitalist Papers reproduisent la même utopie, en prônant une démocratie des machines plutôt que le financement de l’éducation publique ou des instances de représentations. Dans les Digitalists Papers, seul le juriste Lawrence Lessig semble émettre une mise en garde, en annonçant que l’IA risque surtout d’aggraver un système politique déjà défaillant. 
La grande difficulté devant nous va consister à démanteler ces croyances conclut Lepore. D’autant que, comme le montre plusieurs années de problèmes politiques liés au numérique, le risque n’est pas que nous soyons submergés par le faux et la désinformation, mais que nous soyons rendus toujours plus impuissants. « L’objectif principal de la désinformation n’est pas de nous persuader que des choses fausses sont vraies. Elle vise à nous faire nous sentir impuissants », disait déjà Ethan Zuckerman. Dans une vie civique artificielle, la politique devient la seule affaire de ceux qui produisent l’artifice.

Comprendre ce que l’IA sait faire et ce qu’elle ne peut pas faire

Quand on parle d’Intelligence artificielle on mobilise un terme qui qualifie un ensemble de technologies vaguement reliées, expliquent les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor dans le livre qu’ils viennent de faire paraître, AI Snake Oil (Princeton University Press, 2024, non traduit). 

Il y a peu de liens entre l’IA générative dont on entend tant parler et l’IA prédictive, certainement bien plus utilisée encore, mais où se concentrent les systèmes les plus défaillants qui soient. C’est là surtout que se concentre cette « huile de serpent » à laquelle font référence les deux chercheurs. Sous ce terme, qui qualifie des remèdes miraculeux mais inefficaces, comme tant de charlatans en vendaient dans tout l’Ouest américain, les deux chercheurs désignent une technologie qui ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner comme attendu, et qui ne fonctionnera probablement jamais. Toute la difficulté aujourd’hui, pour le grand public, consiste à être capable de distinguer l’IA qui ne fonctionne pas de celle qui fonctionne. C’est tout l’enjeu de leur livre. 

IA générative vs. IA prédictive

L’IA est désormais devenue un produit de consommation grand public. Le problème, c’est que son utilisation abusive s’est également généralisée. Les deux ingénieurs restent pourtant très confiants. L’IA générative est un outil amusant et utile défendent-ils. Elle peut même être un outil d’apprentissage passionnant, expliquent-ils un peu légèrement. Certes, l’IA générative comporte des risques et peut avoir un coût social élevé. Mais ce n’est rien comparé à l’IA prédictive. Dans leur livre, les deux chercheurs accumulent les exemples pour montrer que dès que nous tentons d’utiliser l’IA pour des prédictions, notamment dans le domaine du social, elle produit des discriminations. De l’emploi à la santé, en passant par le crime… partout ces modèles restent englués dans leurs biais. Mais surtout, leurs résultats ne sont bien souvent pas meilleurs qu’un résultat aléatoire. C’est, il me semble, la grande force de leur démonstration et le point le plus original du livre. Pour les chercheurs, l’une des raisons d’une si faible performance tient beaucoup au fait que très souvent, la donnée n’est ni disponible ni décisive. Le problème c’est que l’IA prédictive est très attirante parce qu’elle promet des décisions plus efficaces… Mais l’efficacité est bien plus relative qu’annoncée et surtout bien moins responsable. 

L’IA n’a pas vraiment de définition fixe. Les deux chercheurs s’en amusent d’ailleurs et remarquent que ce qu’on qualifie comme IA correspond souvent à ce qui n’a pas été fait. Dès qu’une application fonctionne avec fiabilité, on ne parle plus d’IA, comme c’est le cas avec les aspirateurs autonomes, l’autopilote des avions, les filtres à Spam, ou l’autocomplétion. Autant d’exemples qui nous montrent d’ailleurs des formes d’IA qu’on souhaiterait plus souvent. Ces exemples doivent nous rappeler qu’elle n’est pas toujours problématique, loin de là. L’IA sait résoudre des problèmes difficiles. Mais elle ne sait pas prédire les comportements sociaux des gens et la prédiction du social n’est pas un problème technologique soluble. 

Il y a aussi certains domaines du social où l’IA peut-être très forte, très précise et très efficace, mais qui posent des problèmes de société majeurs. C’est le cas notamment de la reconnaissance faciale. Le taux d’erreur de la reconnaissance faciale est devenu minuscule (0,08% selon le Nist). Cela n’enlève rien au fait que ces erreurs soient très problématiques, notamment quand elles conduisent à des arrestations qui ne devraient pas avoir lieu. Mais dans le domaine de la reconnaissance faciale, le problème, désormais, n’est plus que la technologie soit défaillante. Ce sont les pratiques, les erreurs humaines, les échecs policiers et d’encadrement de son usage qui posent problèmes. « L’IA de reconnaissance faciale, si elle est utilisée correctement, a tendance à être précise car il y a peu d’incertitude ou d’ambiguïté dans la tâche à accomplir ». Identifier si une personne sur une photo correspond à une autre personne sur une autre photo est assez simple, pour autant que les systèmes aient suffisamment d’images pour s’y entraîner et de moyens pour trouver les éléments qui permettent de distinguer un visage d’un autre. Cela ne signifie pas que l’analyse faciale puisse tout faire, précisent les deux chercheurs : identifier le genre où l’émotion depuis un visage n’est pas possible, car ni l’un ni l’autre n’est inscrit dans l’image. Désormais, « le plus grand danger de la reconnaissance faciale vient du fait qu’elle fonctionne très bien ». Ce ne sont plus ses défaillances techniques qui posent un problème de société, comme c’est le cas des systèmes de prédiction de risques. C’est l’usage qui peut en être fait… comme de pouvoir identifier n’importe qui n’importe où et pour n’importe quelle raison. Attention cependant, préviennent les chercheurs : la reconnaissance faciale peut-être très performante quand elle est utilisée correctement, mais peut très facilement échouer en pratique, comme le montre l’identification depuis des images de mauvaise qualité qui a tendance à produire de nombreux faux positifs. Elle n’est donc ni parfaite ni magique. Et surtout, elle pose un enjeu de société qui nécessite de cadrer son usage, pour trouver les moyens afin qu’elle ne soit pas utilisée de manière inappropriée – et ce n’est pas si simple – et pour que la société se dote de garde-fous et de garanties pour prévenir des abus ou d’utilisations inappropriées.

Nombre d’usages de l’IA demeurent problématiques avertissent les chercheurs. Nombre de ses utilisations relèvent ni plus ni moins de l’imposture. L’IA échoue d’abord et très souvent dès qu’on l’utilise pour produire des prédictions, comme l’a montré Google Flu, l’outil pour prédire la grippe de Google qui se basait sur l’évolution des recherches de symptômes sur le moteur de recherche et dont la précision a fini par s’effondrer sous les requêtes. Non seulement la prédiction est difficile, mais bien souvent son efficacité s’effondre dans le temps

Les deux chercheurs nous invitent à intégrer une sirène d’alerte aux projets d’IA. Dès qu’ils abordent le social, dès qu’ils souhaitent prédire quelque chose, dès qu’ils utilisent une variable pour une autre (comme de vouloir reconnaître le genre depuis des images de visages), nous devons être vigilants

Couverture du livre AI Snake Oil d’Arvind Narayanan et Sayash Kapoor.

Les défaillances de l’IA prédictive

Mais il y a d’autres motifs d’inquiétudes auxquels prêter attention. Le battage médiatique autour de l’IA fait que bien souvent ses qualités sont exagérées. Les capacités de prédiction de nouveaux services ou outils sont très souvent survendues. L’une des erreurs les plus courantes consiste à annoncer un taux de réussite particulièrement élevé, alors que très souvent, l’outil est évalué sur les mêmes données que celles sur lesquelles il a été entraîné. C’est un peu comme réviser les questions qui seront posées à un examen avant l’examen. L’étude des résultats de recherche dans nombre de secteurs de la recherche en machine learning a montré partout des résultats problématiques. Ce n’est pas nécessairement intentionnel ou malveillant, excusent un peu facilement les deux ingénieurs, le machine learning est une discipline délicate et il est facile de s’embrouiller. En tout cas, la qualité s’effondre très souvent avec le battage médiatique. Ainsi, des centaines d’études ont proclamé pouvoir détecter le Covid depuis des radiographies des poumons : une revue systématique de plus de 400 articles de recherche a montré qu’AUCUNE n’était fiable. Tant et si bien qu’une équipe de chercheurs a mis au point une chek-list pour aider les développeurs et les chercheurs à minimiser les erreurs. Dans une étude sur l’usage de l’IA prédictive dans l’industrie et l’administration, Narayanan et Kapoor ont fait les mêmes constats et ont listé les principaux défauts de la prédiction :

  • Un outil qui fait de bonnes prédictions ne signifie pas qu’il mènera à de bonnes décisions, notamment du fait de la rétroaction des décisions sur les prédictions (​​par exemple un montant de caution plus élevé basé sur une prédiction de récidive peut augmenter le taux de récidive… et d’ailleurs, les peines sévères ont tendance à augmenter la récidive) ;
  • Pour prédire, on fait souvent appel à une variable-cible qui ne correspond pas exactement à ce que l’on souhaite prédire, comme d’utiliser la moyenne générale d’un étudiant pour prédire sa réussite l’année suivante. 
  • Lorsque la distribution des données sur lesquelles un modèle est formé n’est pas représentative de la distribution sur laquelle il sera déployé, les performances du modèle seront problématiques.
  • Il y a toujours des limites à la prédiction. Les résultats sociaux ne sont pas prévisibles avec précision, même avec l’apprentissage. 
  • Les différences de performances entre différents groupes sociaux ne peuvent pas toujours être corrigées
  • Bien souvent les systèmes manquent de possibilité pour en contester les résultats alors que cette contestabilité est un levier important pour se rendre compte de ses erreurs.
  • La prédiction oublie souvent de prendre en compte le comportement stratégique qui risque de la rendre moins efficace dans le temps. 

Au XIXe siècle, dans l’Ouest américain, d’innombrables colporteurs vendaient des médicaments miracles, inefficaces et inoffensifs, pour la plupart… mais pas tous. Certains de ces faux remèdes laisseront des morts derrière eux. En 1906, la Food and Drug Administration (FDA) est imaginée pour remédier au problème et rendre ces colporteurs responsables de leurs produits, comme l’explique le dernier rapport de l’AI Now Institute qui revient en détail sur la naissance de l’agence américaine et comment elle a changé le monde du médicament par la construction de mesures préalables à leur mise sur le marché – l’AI Now Institute invite d’ailleurs à s’inspirer de cette histoire pour rendre l’IA responsable en pointant qu’une « réglementation ex ante solide, adaptée à un marché en évolution et à ses produits, peut créer des avantages significatifs à la fois pour l’industrie et pour le public »

Si l’AI Snake Oil est une IA qui ne marche pas et qui ne peut pas marcher, souvenons-nous que même une IA qui fonctionne bien peut être nocive. Face aux produits d’IA, il faut pouvoir mesurer à la fois les préjudices qu’ils peuvent provoquer mais également la véracité qu’ils produisent. 

Mais si l’IA défaillante est si omniprésente, c’est parce qu’elle offre des solutions rapides à n’importe quels problèmes. Oubliant que les solutions qui ne fonctionnent pas n’en sont pas, rappellent Kapoor et Narayanan. « Dans le sillage de la révolution industrielle, des millions d’emplois furent créés dans les usines et les mines, avec d’horribles conditions de travail. Il a fallu plusieurs décennies pour garantir les droits du travail et améliorer les salaires et la sécurité des travailleurs. » Nous devons imaginer et construire un mouvement similaire pour garantir la dignité humaine face à l’automatisation qui vient. Nous devons trouver les moyens d’éradiquer le déploiement de l’huile de serpent et construire les modalités pour bâtir une technologie responsable comme nous avons réussi à bâtir une médecine et une industrie agro-alimentaire (plutôt) responsable. 

Pourquoi les prédictions échouent-elles ?

Dans leur livre, les deux auteurs mobilisent d’innombrables exemples de systèmes défaillants. Parmis ceux qu’ils classent comme les pires, il y a bien sûr les outils de prédiction qui prennent des décisions sur la vie des gens, dans le domaine de la santé, des soins ou de l’orientation notamment. 

Un algorithme n’est qu’une liste d’étapes ou de règles pour prendre une décision, rappellent-ils. Très souvent, les règles sont manuelles mais sont appliquées automatiquement, comme quand on vous demande de ne pas percevoir au-delà d’un certain revenu pour bénéficier d’un droit. Le problème, c’est que de plus en plus, les règles se complexifient : elles sont désormais souvent apprises des données. Ce type d’algorithme est appelé modèle, c’est-à-dire qu’il découle d’un ensemble de nombres qui spécifient comment le système devrait se comporter. Ces modèles sont très utilisés pour allouer des ressources rares, comme des prêts ou des emplois, ouvrant ou fermant des possibilités. C’est typiquement ce qu’on appelle l’IA prédictive. C’est par exemple ainsi que fonctionne Compas, le système de calcul de risque de récidive utilisé par la justice américaine, entraîné depuis le comportement passé des justiciables. L’hypothèse de ces systèmes et de nombre de systèmes prédictifs consiste à dire que des gens avec les mêmes caractéristiques se comporteront de la même manière dans le futur. Ces systèmes prédictifs sont déployés dans de nombreux secteurs : la santé, l’emploi, l’assurance… Le problème, c’est que de petits changements dans la vie des gens peuvent avoir de grands effets. La plupart des entreprises qui développent des systèmes prédictifs assurent que ceux-ci sont performants et équitables. Pourtant, on ne peut pas garantir que les décisions qu’ils prennent soient sans biais ou équitables

Une bonne prédiction ne signifie pas une bonne décision. L’IA peut faire de bonne prédictions… si rien ne change, c’est-à-dire si elles ne sont pas utilisées pour modifier les comportements, expliquent les chercheurs en prenant l’exemple d’un système prédictif de la pneumonie qui montrait que les gens atteints d’asthme étaient à moindre risque, parce qu’ils recevaient des soins adaptés pour éviter les complications. Déployer un tel modèle, en fait, aurait signifié renvoyer les patients asthmatiques chez eux, sans soins. Corrélation n’est pas causalité, dit l’adage.

Ces erreurs de prédictions ont souvent pour origine le fait que les chercheurs s’appuient sur des données existantes plutôt que des données collectées spécifiquement pour leur produit. Trop souvent, parce que créer des données spécifiques ou faire des contrôles aléatoires est coûteux, les entreprises s’en abstiennent. Comprendre l’impact des outils de décision est également important et nécessite aussi de collecter des données et de faire des contrôles d’autant plus coûteux que ces vérifications, élémentaires, viennent souvent remettre en question l’efficacité proclamée. Techniquement, cela signifie qu’il faut toujours s’assurer de savoir si le système a évalué ses impacts sur de nouvelles données et pas seulement sur les données utilisées pour la modélisation. 

Ces effets sont d’autant plus fréquents que le développement de systèmes conduit souvent les gens à y réagir, à se comporter stratégiquement. C’est le cas quand des candidats à l’embauche répondent aux outils d’analyse des CV en inondant leurs CV de mots clefs pour contourner leurs limites. Une étude a même montré que changer le format de son CV d’un PDF en texte brut, changeait les scores de personnalité que les systèmes produisent sur les candidatures. Quand les entreprises assurent que leurs outils fonctionnent, elles oublient souvent de tenir compte du comportement stratégique des individus. Or, « quand les résultats du modèle peuvent être facilement manipulés en utilisant des changements superficiels, on ne peut pas dire qu’ils sont efficaces ». C’est toute la limite de trop de modèles opaques que dénoncent les deux chercheurs avec constance. 

Le risque, c’est que ces systèmes nous poussent à une sur-automatisation. La sur-automatisation, pour les chercheurs, c’est quand le système de prise de décision ne permet aucune voie de recours, comme l’ont connu les individus suspectés de fraude par l’algorithme de contrôle des aides sociales de Rotterdam. Pour éviter cela, les bonnes pratiques invitent à « conserver une supervision humaine ». Problème : tous les développeurs de systèmes assurent que c’est le cas, même si cette supervision ne conduit à aucune modification des décisions prises. En réalité, les développeurs d’IA vendent des IA prédictives « avec la promesse d’une automatisation complète. La suppression d’emplois et les économies d’argent constituent une grande partie de leur argumentaire ». La supervision n’a donc la plupart du temps pas lieu. Même quand elle existe, elle est bien souvent inappropriée. Et surtout, les résultats et suggestions génèrent une sur-confiance particulièrement pervasive, qui affecte tous les utilisateurs dans tous les secteurs. Dans des simulateurs de vol, quand les pilotes reçoivent un signal d’alarme incorrect, 75% d’entre eux suivent les recommandations défaillantes. Quand ils ont recours à une checklist, ils ne sont plus que 25% à se tromper. 

Mais surtout, insistent les deux chercheurs, les prédictions sur les gens sont bien plus fluctuantes qu’on le pense. Un outil similaire à Compas développé en Ohio et utilisé en Illinois a produit des aberrations car les taux de criminalité n’étaient pas les mêmes entre les deux Etats. Trop souvent les prédictions se font sur les mauvaises personnes. C’était le cas de l’outil de calcul de risque de maltraitance des enfants de Pennsylvanie étudié par Virginia Eubanks, qui n’avait aucune donnée sur les familles qui avaient recours à des assurances privées et donc qui visait disproportionnellement les plus pauvres. « Les outils d’IA regardent ce qui est sous le lampadaire. Et très souvent, le lampadaire pointe les plus pauvres ». L’IA prédictive exacerbe les inégalités existantes. « Le coût d’une IA défectueuse n’est pas supporté de manière égale par tous. L’utilisation de l’IA prédictive nuit de manière disproportionnée à des groupes qui ont été systématiquement exclus et défavorisés par le passé. » Les outils de prédiction de risque de santé, déployés pour réduire les dépenses d’hospitalisation, ont surtout montré leurs biais à l’encontre des minorités. L’un de ces outils, Optum’s Impact Pro par exemple, écartait systématiquement les personnes noires, parce que le système ne prédisait pas tant le besoin de soins, que combien l’assurance allait dépenser en remboursement des soins de santé. L’entreprise a continué d’ailleurs à utiliser son outil défaillant, même après qu’il ait montré son inéquité. « Les intérêts des entreprises sont l’une des nombreuses raisons pour lesquelles l’IA prédictive augmente les inégalités. L’autre est la trop grande confiance des développeurs dans les données passées. » 

Trop souvent, on utilise des proxies, des variables substitutives qui nous font croire qu’on peut mesurer une chose par une autre, comme les coûts de la santé plutôt que les soins. C’est le même problème pour Compas. Compas utilise des données sur qui a été arrêté pas sur les crimes. Compas dit prédire le crime alors qu’en fait il ne prédit que les gens qui ont été arrêtés. Ces confusions sur les données expliquent beaucoup pourquoi les systèmes d’IA prédictive nuisent d’abord aux minorités et aux plus démunis. 

S’ils sont défaillants, alors peut-être faudrait-il faire le deuil des outils prédictifs, suggèrent les chercheurs. Ce serait effectivement dans bien des cas nécessaires, mais nos sociétés sont mal à l’aise avec l’imprévisibilité, rappellent-ils. Pourtant, trop souvent nous pensons que les choses sont plus prévisibles qu’elles ne sont. Nous avons tendance à voir des régularités là où elles n’existent pas et nous pensons bien souvent être en contrôle sur des choses qui sont en fait aléatoires. Rien n’est plus difficile pour nous que d’accepter que nous n’avons pas le contrôle. Cela explique certainement notre engouement pour l’IA prédictive malgré ses défaillances. Pourtant, expliquent les chercheurs, embaucher ou promouvoir des employés aléatoirement, plutôt que sur de mauvais critères de performances, pourrait peut-être être plus bénéfique qu’on le pense, par exemple en favorisant une plus grande diversité ou en favorisant un taux de promotion fixe. Accepter l’aléatoire et l’incertitude pourrait nous conduire à de meilleures décisions et de meilleures institutions. « Au lieu de considérer les gens comme des êtres déterminés, nous devons travailler à la construction d’institutions qui sont véritablement ouvertes au fait que le passé ne prédit pas l’avenir. »

Pourquoi l’IA ne peut pas prédire le futur ?

La météorologie est l’un des secteurs où la prédiction est la plus avancée. Pourtant, la météo est un système particulièrement chaotique. Des petits changements conduisent à de grandes erreurs. Plus la prédiction est éloignée dans le temps, plus l’erreur est grande. Les données, les équations, les ordinateurs ont pourtant permis d’incroyables progrès dans le domaine. Nos capacités de prédiction météo se sont améliorées d’un jour par décade : une prévision sur 5 jours d’il y a 10 ans est aussi précise qu’une prévision sur 6 jours aujourd’hui ! Ces améliorations ne viennent pas d’une révolution des méthodes, mais de petites améliorations constantes. 

La prévision météo repose beaucoup sur la simulation. Les succès de prévision des phénomènes géophysiques a conduit beaucoup de chercheurs à penser qu’avec les bonnes données et la puissance de calcul, on pourrait prédire n’importe quel type d’évènements. Mais cela n’est pas toujours très bien marché. Le temps est bien plus observable que le social, certainement parce que les conditions géophysiques, contrairement à ce que l’on pourrait penser, sont plus limitées. La prévision météo repose sur des lois physiques calculables. Ce n’est pas le cas des calculs du social. « Cela n’a pas restreint pour autant le développement de prédictions dans le contexte social, même si bien souvent, nous avons assez peu de preuves de leur efficacité ». Le score de risque de défaillance de crédit, Fico, est né dans les années 50 et se déploie à la fin des années 80, en même temps que naissent les premiers scores de risque criminels… Mais c’est avec le développement du machine learning dans les années 2010 que les systèmes prédictifs vont exploser dans d’innombrables systèmes. 

Toutes les prédictions ne sont pas difficiles. Le trafic, l’évolution de certaines maladies… sont assez faciles. Les prédictions individuelles, elles, sont toujours plus difficiles. Et cela pose la question de savoir ce qui définit une bonne prédiction. Est-ce qu’une prédiction météo est bonne si elle est au degré près ou si elle prédit bien la pluie indépendamment de la température ? Notre capacité à prédire les tremblements de terre est excellente, notamment les lieux où ils auront lieu, mais notre capacité à prédire la nécessité d’une évacuation est nulle, car prédire quand ils auront lieu avec suffisamment de précision est bien plus difficile. Bien souvent, la précision de la prédiction s’améliore quand on ajoute plus de données et de meilleurs modèles. Mais ce n’est pas nécessairement vrai. On ne peut prédire le résultat d’un jet de dé quel que soit le volume de données que l’on collecte ! 

Quand les choses sont difficiles à prédire, on a recours à d’autres critères, comme l’utilité, la légitimité morale ou l’irréductibilité des erreurs pour apprécier si la prédiction est possible. Et tout ce qui a rapport à l’individu est bien souvent difficile à prédire, ce qui n’empêche pas beaucoup d’acteurs de le faire, non pas tant pour prédire quelque chose que pour exercer un contrôle sur les individus

Kapoor et Narayanan reviennent alors sur le Fragile Families Challenge qui a montré que les modèles d’IA prédictibles développés n’amélioraient pas notablement la prédiction par rapport à un simple modèle statistique. Pour les chercheurs, le défi a surtout montré les limites fondamentales à la prédiction du social. Dans le social, « on ne peut pas prédire très bien le futur, et nous ne connaissons pas les limites fondamentales de nos prédictions ». Les données du passé ne suffisent pas à construire ce type de prédictions, comme les données d’une précédente élection ne peuvent pas prédire la suivante. Améliorer la précision des prédictions du social relève du problème à 8 milliards de Matt Salganik : il n’y a pas assez de gens sur terre pour découvrir les modèles de leurs existences ! Cela n’empêche pas qu’il existe d’innombrables outils qui affirment pouvoir faire des prédictions à un niveau individuel. 

En vérité, bien souvent, ces outils ne font guère mieux qu’une prédiction aléatoire. Compas par exemple ne fait que prédire la partialité de la police à l’encontre des minorités (et dans le cas de Compas, l’amélioration par rapport à un résultat aléatoire est assez marginale… et dans nombre d’autres exemples, l’amélioration du calcul se révèle bien souvent plus mauvaise qu’un résultat aléatoire). Utiliser seulement 2 données, l’âge et le nombre d’infractions antérieures, permet d’avoir un résultat aussi précis que celui que propose Compas en mobilisant plus d’une centaine de données. Dans le cas de la récidive, le modèle est assez simple : plus l’âge est bas et plus le nombre d’infractions antérieures est élevé, plus la personne sera à nouveau arrêtée. On pourrait d’ailleurs n’utiliser que le nombre d’infractions antérieures pour faire la prédiction sans que les résultats ne se dégradent vraiment (qui serait moralement plus acceptable car en tant que société, on pourrait vouloir traiter les plus jeunes avec plus d’indulgence qu’ils ne le sont). L’avantage d’une telle règle, c’est qu’elle serait aussi très compréhensible et transparente, bien plus que l’algorithme opaque de Compas.

Avec ces exemples, les deux chercheurs nous rappellent que la grande disponibilité des données et des possibilités de calculs nous font oublier que l’opacité et la complexité qu’ils génèrent produisent des améliorations marginales par rapport au problème démocratique que posent cette opacité et cette complexité. Nous n’avons pas besoin de meilleurs calculs – que leur complexification ne produit pas toujours –, que de calculs capables d’être redevables. C’est je pense le meilleur apport de leur essai.  

Nous sommes obnubilés à l’idée de prédire un monde imprévisible

Prédire le succès est aussi difficile que prédire l’échec, rappellent-ils. Certainement parce que contrairement à ce que l’on pense, le premier ne repose pas tant sur les qualités des gens que le second ne repose sur les circonstances. Les deux reposent sur l’aléatoire. Et en fait, le succès repose plus encore sur l’aléatoire que l’échec ! Le succès est encore moins prévisible que l’échec, tant la chance, c’est-à-dire l’imprévisible, joue un rôle primordial, rappellent-ils. Le succès dans les études, le succès de produits… rien n’est plus difficile à prédire, rappellent les chercheurs en évoquant les nombreux rejets du manuscrit de Harry Potter. Matt Salganik avait ainsi créé une application de musique et recruté 14 000 participants pour évaluer des musiques de groupes inconnus avec des indicateurs sociaux qui variaient entre groupes de participants. Des chansons médiocres étaient appréciées et de très bonnes musiques négligées. Une même chanson pouvait performer dans un endroit où les métriques sociales étaient indisponibles et sous performer là où elles étaient disponibles. Mais l’expérience a surtout montré que le succès allait au succès. Dans l’environnement où personne ne voyait de métriques : il y avait bien moins d’inégalités entre les musiques. 

Les médias sociaux reposent sur des principes d’accélération de la viralité d’une petite fraction des contenus. Mais la popularité est très variable, d’un contenu l’autre. Ce que font les plateformes, ce n’est pas tant de prédire l’imprévisible que de tenter d’amplifier les phénomènes. Sur YouTube, Charlie Bit My Finger fut l’une des premières vidéos virales de la plateforme. Malgré ses qualités, son succès n’avait rien d’évident. En fait, les médias sociaux sont « une loterie à mèmes géante ». Plus un mème est partagé, plus il a de la valeur et plus les gens vont avoir tendance à le partager. Mais il est impossible de prédire le succès d’une vidéo ou d’un tweet. Même la qualité ne suffit pas, même si les contenus de meilleure qualité ont plus de chance que les contenus médiocres. Par contre l’on sait que les contenus plus partisans, plus négatifs reçoivent plus d’engagements. Reste que la polarisation perçue est plus forte que la polarisation réelle – et il est probable que cette mauvaise perception la renforce. 

D’une manière assez surprenante, nous prédisons très bien des effets agrégés et très mal ces mêmes effets individuellement. Les ordres de grandeur aident à prédire des effets, mais les experts eux-mêmes échouent bien souvent à prédire l’évidence. Aucun n’a prévu l’effondrement de l’URSS, rappelait Philip Tetlock. Et ce n’est pas une question de données ou de capacité d’analyse. Les limitations à la prédictions sont dues aux données indisponibles et au fait qu’elles sont parfois impossibles à obtenir. Mais la prédiction est également difficile à cause d’événements imprévisibles, mais plus encore à cause de boucles d’amplification complexes. Dans de nombreux cas, la prédiction ne peut pas s’améliorer, comme dans le cas de la prédiction du succès de produits culturels. Dans certains cas, on peut espérer des améliorations, mais pas de changements majeurs de notre capacité à prédire l’avenir. Pour Narayanan et Kapoor, notre obnubilation pour la prédiction est certainement le pire poison de l’IA

L’IA générative, ce formidable bullshiter


Bien moins intéressants sont les 2 chapitres dédiés à l’IA générative, où les propos des deux chercheurs se révèlent assez convenus. S’il est difficile de prédire l’impact qu’elle va avoir sur l’économie et la culture, la technologie est puissante et les avancées réelles. Pour Narayanan et Kapoor, l’IA générative est déjà utile, expliquent-ils en évoquant par exemple Be My Eyes, une application qui connectait des aveugles à des volontaires voyants pour qu’ils les aident à décrire le monde auquel ils étaient confrontés en temps réel. L’application s’est greffée sur ChatGPT pour décrire les images avec un réel succès, permettant de remplacer les descriptions du monde réel des humains par celles des machines.

Si l’IA générative fonctionne plutôt très bien, ce n’est pas pour autant qu’elle ne peut pas porter préjudices aux gens qui l’utilisent. Ses biais et ses erreurs sont nombreuses et problématiques. Sa capacité à nous convaincre est certainement plus problématique encore

Les deux chercheurs bien sûr retracent l’histoire des améliorations de la discipline qui a surtout reposé sur des améliorations progressives, la disponibilité des données et l’amélioration des capacités de calcul. Tout l’enjeu de la technologie a été d’apprendre à classer les images ou les mots depuis les connexions entre eux en appliquant des poids sur les critères. 

En 2011, à l’occasion d’une compétition ImageNet, visant à classifier les images, Hinton, Krizhevsky et Sutskever proposent un outil d’apprentissage profond qui se distingue par le fait qu’il ait bien plus de couches de traitements que les outils précédents : ce sera AlexNet. Tout l’enjeu ensuite, consistera à augmenter le nombre de couches de traitements en démultipliant les données… À mesure que les données deviennent plus massives, les contenus vont aussi avoir tendance à devenir plus problématiques, malgré les innombrables mesures de filtrages. Les problèmes vont y être enfouis plus que résolus, comme l’étiquetage de personnes noires sous le terme de Gorille. On va se mettre alors à mieux observer les données, mais la plupart des critères de référence ne mesurent pas dans quelle mesure les modèles reflètent les préjugés et les stéréotypes culturels. Le problème, c’est que dans le domaine de l’IA, les ingénieurs sont convaincus que découvrir les connaissances dans les données surpasse l’expertise, minimisant son importance. 

« Alors que l’IA prédictive est dangereuse parce qu’elle ne fonctionne pas. L’IA pour la classification des images est dangereuse parce qu’elle fonctionne trop bien. » 

Les systèmes de génération de texte fonctionnent sur le même principe que les systèmes de génération d’image. Jusqu’aux années 2010, il était difficile que les systèmes de traduction automatique gardent en tête le contexte. Ils fonctionnaient bien sur les courts extraits, mais avaient des problèmes avec des textes plus longs. En 2017, Google a trouvé la solution en proposant une matrice plus grande permettant de mieux relier les mots entre eux. C’est la technologie Transformer. L’IA générative textuelle n’est rien d’autre qu’un système d’autocomplétion qui fait de la prédiction du mot suivant. 

La puissance de ces machines est à la fois leur force et leur faiblesse. « Pour générer un simple token un bout de mot ChatGPT doit accomplir environ un milliard de milliard d’opérations. Si vous demandez à générer un poème d’une centaine de tokens (une centaine de mots) cela nécessitera un quadrillion de calculs. Pour apprécier la magnitude de ce nombre, si tous les individus au monde participaient à ce calcul au taux d’un calcul par minute, 8 heures par jour, un quadrillon de calcul prendrait environ une année. Tout cela pour générer une simple réponse. » La capacité générative de ces outils repose sur une puissance sans limite. Une puissance dont les coûts énergétiques, matériels et économiques finissent par poser question. Avons-nous besoin d’une telle débauche de puissance ? 

Pour que ces modèles répondent mieux et plus exactement, encore faut-il adapter les modèles à certaines tâches. Cette adaptation, le fine-tuning ou pré-entraînement, permet d’améliorer les résultats. Reste que ces adaptations, ces filtrages, peuvent finir par sembler être une cuillère pour écoper les problèmes de l’océan génératif… 

Les chatbots peuvent avoir d’innombrables apports en interagissant avec l’utilisateur, mais le fait qu’ils dépendent profondément des statistiques et le manque de conscience de leurs propres limites, émousse leur utilité, soulignent les deux chercheurs. Jouer à Pierre-papier-ciseaux avec eux par exemple rappellent qu’ils ne comprennent pas l’enjeu de simultanéité. 

Le problème de ces outils, c’est que la compréhension, n’est pas tout ou rien. Les chatbots ne comprennent rien, et leur regard sur un sujet est limité par leurs données. Mais ils sont configurés pour répondre avec confiance, comme un expert, alors qu’ils sont capables d’erreurs basiques qu’un enfant ne ferait pas. Cela signifie que ces outils ne sont pas sans écueils, rappellent les chercheurs. Ils produisent très facilement de la désinformation, des deepfakes, et permettent à ceux qui les déploient de concentrer un pouvoir très important. Les chatbots sont des bullshiters de première, des menteurs. « Ils sont entraînés pour produire des textes plausibles, pas des vérités ». Ils peuvent sembler très convaincants alors qu‘ »il n’y a aucune source vérifiée durant leur entraînement ». Même si on était capable de ne leur fournir que des affirmations vraies, le modèle ne les mémoriserait pas, mais les remixerait pour générer du texte. Ils répondent souvent correctement, mais sont capables parfois de produire des choses sans aucun sens. Cela tient certainement au fait que « les affirmations vraies sont plus plausibles que les fausses ». Les erreurs, les plagiats sont consubstantiels à la technologie. 

Les usages problématiques de ces technologies sont nombreux, notamment les deepfakes et toutes les tentatives pour tromper les gens que ces outils rendent possibles. Pour l’instant, les réponses à ces enjeux ne sont pas à la hauteur. Les chercheurs ne proposent que de mieux éduquer les utilisateurs aux contenus trompeurs et aux sources fiables. Pas sûr que ce soit une réponse suffisante. 

Les chercheurs rappellent que la grande difficulté à venir va être d’améliorer l’IA générative, alors que ses limites sont au cœur de son modèle, puisqu’elle ne peut qu’imiter et amplifier les stéréotypes des données qui l’ont entraîné. Pour y parvenir, il faudrait parvenir à bien mieux labelliser les données, mais l’effort devient herculéen à mesure que les moissons sont plus massives. Pour l’instant, cette labellisation repose surtout sur des travailleurs du clic mal payés, chargés de faire une labellisation à minima. Pas sûr que cela suffise à améliorer les choses… 

Malgré ces constats inquiétants, cela n’empêche pas les deux chercheurs de rester confiants. Pour eux, l’IA générative reste une technologie utile, notamment aux développeurs. Ils rappellent que ces dernières années, la question des biais a connu des progrès, grâce au fine-tuning. L’atténuation des bias est un secteur de recherche fructueux. Les chatbots progressent et deviennent aussi fiables que la recherche en ligne, notamment en étant capable de citer leurs sources. Pour les chercheurs, le plus gros problème demeure l’exploitation du travail d’autrui. Nous devons opter pour les entreprises qui ont des pratiques les plus éthiques, concluent-ils, et faire pression sur les autres pour qu’ils les améliorent. Oubliant qu’il n’est pas simple de connaître l’éthique des pratiques des entreprises… 

Les deux ingénieurs terminent leur livre par un chapitre qui se demande si l’IA pose une menace existentielle. Un sujet sans grand intérêt face aux menaces déjà bien réelles que fait peser l’IA. Ils le balayent d’ailleurs d’un revers de main et rappellent que l’IA générale est encore bien loin. « La plupart des connaissances humaines sont tacites et ne peuvent pas être codifiées ». C’est comme apprendre à nager ou à faire du vélo à quelqu’un simplement en lui expliquant verbalement comment faire. Ça ne marche pas très bien. Le risque à venir n’est pas que l’IA devienne intelligente, nous en sommes bien loin. Le risque à venir repose bien plus sur les mauvais usages de l’IA, et ceux-ci sont déjà très largement parmi nous. Pour améliorer notre protection contre les menaces, contre la désinformation ou les deepfakes, nous devons renforcer nos institutions démocratiques avancent les auteurs. On ne saurait être plus en accord, surtout au moment où les avancées de l’IA construisent des empires techniques qui n’ont pas grand chose de démocratique.  

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Malgré ses qualités et la richesse de ses exemples, le livre des deux chercheurs peine à rendre accessible ce qu’ils voudraient partager. Parvenir à distinguer ce que l’IA sait faire et ce qu’elle ne peut pas faire n’est pas évident pour ceux qui sont amenés à l’utiliser sans toujours comprendre sa complexité. Distinguer la bonne IA de la mauvaise n’est pas si simple. Le livre permet de comprendre que la prédiction fonctionne mal, mais sans nous aider à saisir où elle peut progresser et où elle est durablement coincée. 

On a bien constaté que dès que ces outils agissent sur le social où l’individu, ils défaillent. On a bien compris que l’IA générative était puissante, mais les deux ingénieurs peinent à nous montrer là où elle va continuer à l’être et là où elle risque de produire ses méfaits. Les deux spécialistes, eux, savent très bien identifier les pièges que l’IA nous tend et que l’IA tend surtout aux ingénieurs eux-mêmes, et c’est en cela que la lecture d’AI Snake Oil est précieuse. Leur livre n’est pourtant pas le manuel qui permet de distinguer le poison du remède. Certainement parce que derrière les techniques de l’IA, le poison se distingue du remède d’abord et avant tout en regardant les domaines d’applications où elle agit. Un outil publicitaire défaillant n’a rien à voir avec un outil d’orientation défaillant.. Gardons les bons côtés. Les ingénieurs ont enfin un livre critique sur leurs méthodes avec un regard qui leur parlera. Ce n’est pas un petit gain. Si le livre se révèle au final un peu décevant, cela n’empêche pas qu’Arvind Narayanan et Sayash Kapoor demeurent les chercheurs les plus pertinents du milieu. Leur grande force est d’être bien peu perméables au bullshit de la tech, comme le montre leur livre et leur excellente newsletter. Leur défense de la science sur l’ingénierie par exemple« les essais contrôlés randomisés devraient être un standard dans tous les domaines de la prise de décision automatisée » – demeure une boussole que l’ingénierie devrait plus souvent écouter.

ChatGPT : le mythe de la productivité

« Pourquoi pensons-nous que dans l’art, il y a quelque chose qui ne peut pas être créé en appuyant sur un bouton ? » Les grands modèles de langage pourraient-ils devenir meilleurs que les humains dans l’écriture ou la production d’image, comme nos calculatrices sont meilleures que nous en calcul ? se demande l’écrivain de science-fiction Ted Chiang dans une remarquable tribune pour le New Yorker. Il y rappelle, avec beaucoup de pertinence, que l’IA vise à prendre des décisions moyennes partout où nous n’en prenons pas. Quand on écrit une fiction, chaque mot est une décision. Mais quand on demande à une IA de l’écrire pour nous, nos décisions se résument au prompt et toutes les autres décisions sont déléguées à la machine. 

Chiang rappelle l’évidence. Que l’écriture, par la lecture, tisse une relation sociale. « Tout écrit qui mérite votre attention en tant que lecteur est le résultat d’efforts déployés par la personne qui l’a écrit. L’effort pendant le processus d’écriture ne garantit pas que le produit final vaille la peine d’être lu, mais aucun travail valable ne peut être réalisé sans lui. Le type d’attention que vous accordez à la lecture d’un e-mail personnel est différent de celui que vous accordez à la lecture d’un rapport d’entreprise, mais dans les deux cas, elle n’est justifiée que si l’auteur y a réfléchi. » Il n’y a pas de langage sans intention de communiquer. Or, c’est bien le problème des IA génératives : même si ChatGPT nous dit qu’il est heureux de nous voir, il ne l’est pas. 

« Pourquoi l’IA ne fera pas d’art ». L’article de Ted Chiang pour le New Yorker.

« Comme l’a noté la linguiste Emily M. Bender, les enseignants ne demandent pas aux étudiants d’écrire des essais parce que le monde a besoin de plus d’essais d’étudiants. Le but de la rédaction d’essais est de renforcer les capacités de réflexion critique des étudiants. De la même manière que soulever des poids est utile quel que soit le sport pratiqué par un athlète, écrire des essais développe les compétences nécessaires pour tout emploi qu’un étudiant obtiendra probablement. Utiliser ChatGPT pour terminer ses devoirs, c’est comme amener un chariot élévateur dans la salle de musculation : vous n’améliorerez jamais votre forme cognitive de cette façon. Toute écriture n’a pas besoin d’être créative, sincère ou même particulièrement bonne ; parfois, elle doit simplement exister. Une telle écriture peut soutenir d’autres objectifs, comme attirer des vues pour la publicité ou satisfaire aux exigences bureaucratiques. Lorsque des personnes sont obligées de produire un tel texte, nous pouvons difficilement leur reprocher d’utiliser tous les outils disponibles pour accélérer le processus. Mais le monde se porte-t-il mieux avec plus de documents sur lesquels un effort minimal a été consacré ? Il serait irréaliste de prétendre que si nous refusons d’utiliser de grands modèles de langage, les exigences de création de textes de mauvaise qualité disparaîtront. Cependant, je pense qu’il est inévitable que plus nous utiliserons de grands modèles de langage pour répondre à ces exigences, plus ces exigences finiront par devenir importantes. Nous entrons dans une ère où quelqu’un pourrait utiliser un modèle de langage volumineux pour générer un document à partir d’une liste à puces, et l’envoyer à une personne qui utilisera un modèle de langage volumineux pour condenser ce document en une liste à puces. Quelqu’un peut-il sérieusement affirmer qu’il s’agit d’une amélioration ? »

« L’informaticien François Chollet a proposé la distinction suivante : la compétence correspond à la façon dont vous accomplissez une tâche, tandis que l’intelligence correspond à l’efficacité avec laquelle vous acquérez de nouvelles compétences. » Pour apprendre à jouer aux échecs, Alpha Zero a joué quarante-quatre millions de parties ! L’IA peut-être compétente, mais on voit bien qu’elle n’est pas très intelligente. Notre capacité à faire face à des situations inconnues est l’une des raisons pour lesquelles nous considérons les humains comme intelligents. Une voiture autonome confrontée à un événement inédit, elle, ne sait pas réagir. La capacité de l’IA générative à augmenter la productivité reste théorique, comme le pointait Goldman Sachs en juillet« La tâche dans laquelle l’IA générative a le mieux réussi est de réduire nos attentes, à la fois envers les choses que nous lisons et envers nous-mêmes lorsque nous écrivons quelque chose pour que les autres le lisent. C’est une technologie fondamentalement déshumanisante, car elle nous traite comme des êtres inférieurs à ce que nous sommes : des créateurs et des appréhenseurs de sens. Elle réduit la quantité d’intention dans le monde. » Oui, ce que nous écrivons ou disons n’est pas très original le plus souvent, rappelle l’écrivain. Mais ce que nous disons est souvent significatif, pour nous comme pour ceux auxquels l’on s’adresse, comme quand nous affirmons être désolé. « Il en va de même pour l’art. Que vous créiez un roman, une peinture ou un film, vous êtes engagé dans un acte de communication entre vous et votre public ». « C’est en vivant notre vie en interaction avec les autres que nous donnons un sens au monde ».

Le philosophe du net, Rob Horning, dresse le même constat. Ces machines « marchandisent l’incuriosité », explique-t-il. « Les LLM peuvent vous donner des informations, mais pas les raisons pour lesquelles elles ont été produites ou pourquoi elles ont été organisées de certaines manières ». Ils permettent assez mal de les situer idéologiquement. Or, la recherche, l’écriture, permettent de construire de la pensée et pas seulement des résultats. A contrario, les solutions d’IA et les entreprises technologiques promeuvent le « mythe de la productivité », l’idée selon laquelle économiser du temps et des efforts est mieux que de faire une activité particulière pour elle-mêmeLe mythe de la productivité suggère que tout ce à quoi nous passons du temps peut-être automatisé. La production peut-être accélérée, sans limite. Les raisons pour lesquelles nous le faisons, la profondeur que cela nous apporte n’ont pas d’importance. Selon ce mythe, le but de l’écriture c’est de remplir une page, pas de réaliser le processus de réflexion qui l’accompagne… Comme si le but de l’existence n’était que de déployer des techniques pour gagner du temps. Pour Horning, ce n’est pas tant un mythe qu’une idéologie d’ailleurs, qui « découle directement de la demande du capitalisme pour un travail aliéné, qui consiste à contraindre des gens à faire des choses qui ne les intéressent pas, orchestrées de telles manières qu’ils en tirent le moins de profit possible ». Dans le travail capitaliste, le but est d’ôter la maîtrise des travailleurs en les soumettant aux processus de travail cadencés. La page de contenus est une marchandise dont la valeur dépend du prix payé pour elle, plutôt que de l’expérience de celui qui l’a produite ou de celui qui l’a consommée. 

Pour les entreprises, l’efficacité est supérieure au but : elle est le but qui invalide tous les autres. Quand le but de l’art, de l’éducation ou de la pensée, est d’être confronté à l’intentionnalité, à la preuve irréfutable de la subjectivité, comme le pointe Chiang. « L’IA générative est la quintessence de l’incurie, parfaite pour ceux qui détestent l’idée de devoir s’intéresser à quoi que ce soit. » 

Le problème, c’est que ces effets délétères ne concernent pas une production textuelle en roue libre qui serait limitée au seul monde de l’entreprise, où un argumentaire en remplacerait un autre sans que ni l’un ni l’autre ne soit lu. Les effets de cette productivité pour elle-même sont bien réels, notamment dans le monde scolaire, s’inquiétait récemment Ian Bogost qui estime que depuis le lancement de ChatGPT, nous sommes passé de la consternation à l’absurdité : des étudiants génèrent des devoirs avec l’IA que les enseignants font corriger par l’IA. Certes, bien sûr, tout le monde va devoir s’y adapter. Mais le risque est grand que ces technologies rendent caduc l’un des meilleur outil d’apprentissage qui soit : l’écriture elle-même. 

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