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    Dans sa newsletter, la journaliste et ethnographe Katherine Dee, se demande si nous sommes en train de passer à un internet post-alphabétique. Lorsque nous passons plus de temps dans le cyberespace que dans le monde réel, notre perception s’altère. Depuis au moins le Covid, notre rapport au numérique s’est accéléré. Tout le monde parle de la chute de la lecture, de la diminution de la capacité d’attention, de l’omniprésence des écrans. Nous sommes confrontés à une transformation où la voix et la

Vers un internet post-alphabétique ?

9 décembre 2025 à 07:00

Dans sa newsletter, la journaliste et ethnographe Katherine Dee, se demande si nous sommes en train de passer à un internet post-alphabétique. Lorsque nous passons plus de temps dans le cyberespace que dans le monde réel, notre perception s’altère. Depuis au moins le Covid, notre rapport au numérique s’est accéléré. Tout le monde parle de la chute de la lecture, de la diminution de la capacité d’attention, de l’omniprésence des écrans. Nous sommes confrontés à une transformation où la voix et la vidéo semblent avoir pris le pas sur le texte.

Ce n’est pas seulement une transformation de notre manière de parler, une adaptation aux algorithmes, comme le défend le linguiste et influenceur Adam Aleksic dans son livre, Algospeak (Knopf, 2025, non traduit), où il analyse comment les réseaux sociaux nous poussent à modifier notre langage, par exemple pour contourner les modes de censure automatisés, à l’image du terme unalive qui est venu remplacer le terme suicide dans l’argot américain. Pour lui, expliquait-il au New York Times, avec le numérique les néologismes accélèrent, c’est-à-dire qu’ils semblent être plus nombreux que jamais et leur diffusion est plus rapide que jamais. « C’est un écosystème linguistique où les mots passent de la marge au courant dominant en quelques jours, et disparaissent parfois tout aussi vite ». C’est notre vocabulaire lui-même qui est bouleversé, secoué, transformé par notre rencontre avec les technologies numériques. 

La présence plus que la patience

Katherine Dee explique qu’elle écoute les machines lire les newsletters auxquelles elle est abonnée plus souvent qu’elle ne les lit. « Nos machines ont aussi commencé à nous répondre, lentement et progressivement : d’abord Alexa et Siri, maintenant ChatGPT. Nous consommons davantage de sons et pensons à voix haute ». C’est un peu comme si nous avions plus qu’avant besoin de moduler notre expression pour comprendre nos émotions, comme le montrent toutes ces vidéos de gens en pleurs dans leurs voitures qui se confient à eux-mêmes et aux autres en vidéo. « La voix abolit la distance entre la pensée et l’expression. C’est le registre idéal pour une époque qui valorise la présence plus que la patience. Quand on parle à un appareil, ou qu’on écoute quelqu’un parler dedans, on s’affranchit du délai qu’imposait autrefois l’écriture. La pause entre l’idée et son expression, cette pause qui rendait l’écriture possible, a quasiment disparu »

Dans un très long billet, le journaliste James Marriott constate que la lecture nous apprenait autrefois à penser de manière séquentielle – à ralentir et à structurer notre pensée – et que cette capacité se perd. Partout, la lecture est en recul. « Les sociétés orales pré-alphabétisées paraissent souvent aux visiteurs de pays alphabétisés remarquablement mystiques, émotionnelles et antagonistes », explique-t-il. « Avec la disparition progressive des livres, nous semblons revenir à ces habitudes de pensée orales. Notre discours sombre dans la panique, la haine et les conflits tribaux. La pensée anti-scientifique prospère jusqu’au plus haut niveau du gouvernement américain »

« Sur le papier, leurs arguments sembleraient absurdes. À l’écran, ils sont persuasifs pour beaucoup ». « L’ignorance était un pilier de l’Europe féodale. Les profondes inégalités de l’ordre aristocratique pouvaient se maintenir en partie parce que la population n’avait aucun moyen de prendre conscience de l’ampleur de la corruption, des abus et des dysfonctionnements de ses gouvernements ». L’imprimé a été une condition préalable et indispensable à la démocratie, rappelle Marriott, qui s’inquiète des conséquences de sa disparition. « À l’ère des vidéos courtes [voir également notre article : « L’ère post-TikTok va continuer à bouleverser la société »], la politique favorise l’exacerbation des émotions, l’ignorance et les affirmations non étayées. Ces circonstances sont extrêmement propices aux charlatans charismatiques. Inévitablement, les partis et les politiciens hostiles à la démocratie prospèrent dans ce monde post-alphabétisé. L’utilisation de TikTok est corrélée à une augmentation du score électoral des partis populistes et de l’extrême droite. » « Les oligarques de la tech ont autant intérêt à l’ignorance de la population que le plus réactionnaire des autocrates féodaux. » Pour Marriott, nous risquons d’entrer dans un second âge féodal, celui de la société post-alphabétisée.

L’ère de l’oralité numérique

Ce qui émerge pourtant, soutient le spécialiste des médias, Andrey Mir, ce n’est pas l’illettrisme, c’est la post-alphabétisation. Selon lui, nous entrons dans « l’oralité numérique » – un retour aux schémas de pensée oraux, mais médiatisés par la technologie numérique. Un retour à l’impulsivité et à l’immersion environnementale. Dans l’interview que lui consacre Katherine Dee, Andrey Mir explique : « l’oralité numérique n’est ni vocale ni orale – ce n’est pas sa caractéristique principale. Il ne s’agit pas de transmettre des informations ou de communiquer oralement. L’oralité numérique est un phénomène culturel et cognitif induit par les nouveaux médias, qui peuvent ou non utiliser des canaux vocaux/audio »

Avant l’écriture, les êtres humains étaient immergés dans un environnement physique (la nature) et social (la tribu). Ils recevaient simultanément des informations de leur environnement, à la manière d’un « espace acoustique », selon l’expression du théoricien des médias Marshall McLuhan. L’écriture les a détachés de cet environnement et les a contraints à se plonger dans la contemplation d’idées et de pensées. L’écriture a imposé l’isolement de la vision par rapport aux autres sens, instaurant un état cognitif particulier. Pour McLuhan, le sens isolé de la vision engourdissait les autres sens lorsqu’une personne écrivait ou lisait. Cet isolement visuel et cet engourdissement des autres sens ont transformé la capacité sensorielle de la vision en une faculté cognitive de vision intérieure – ce que Walter Ong appelait le « tournant vers l’intérieur ». L’isolement visuel et le détachement de l’environnement ont permis une concentration prolongée sur les idées. 

Contrairement aux impulsions immédiates propres à l’oralité, l’écriture et la lecture ont permis un délai de réaction, mis à profit pour la contemplation, explique Andrey Mir. Cela a conduit à la délibération, ce qui, là encore, n’est pas typique de l’immersion environnementale « naturelle », où les individus réagissent vite et impulsivement. L’écriture, d’un point de vue purement technique, exige une organisation linéaire du contenu, ce qui a structuré la pensée elle-même. « Le repli sur soi cognitif, rendu possible par l’écriture, a conduit à la théorisation, à la classification, à l’individualisme, à l’introspection, à la structuration du savoir, au rationalisme, etc. » McLuhan avait déjà observé que la radio et la télévision – médias électroniques – requièrent une implication empathique. La « vocalité » de la transmission de l’information n’est pas essentielle, ce qui importe, ce sont les effets sensoriels et cognitifs du média. « Les médias numériques permettent non seulement une « implication empathique » dans l’environnement induit, mais aussi un engagement empathique. Ils ont transposé l’interactivité de type oral jusqu’à l’écriture. Le texte des courriels, et surtout des messageries instantanées et des réseaux sociaux, est utilisé à cette fin. De manière conversationnelle, comme une interaction dans un environnement partagé, semblable à la parole. C’est cela, l’oralité numérique », explique Mir. Elle est qualifiée « d’orale » non pas parce qu’elle est « vocale » (elle peut l’être, mais ce n’est pas essentiel), mais parce qu’elle est conversationnelle, impulsive et immersive. L’oralité numérique n’est donc pas un phénomène « phonétique », mais une condition cognitive et culturelle. 

Paradoxalement, remarque-t-il, le principal « médium technique » de l’oralité numérique reste le texte ; non pas exactement le texte des livres (le texte de l’écriture), mais les SMS – et notamment les signes et les émojis qui servent la conversation et l’expression spontanée de soi, à la manière de la communication orale/tribale. L’oralité numérique achève la retribalisation de McLuhan, estime-t-il. Il s’agit d’un renversement du « repli sur soi » d’Ong, mais d’une manière particulière, à la manière d’un ruban de Möbius : un « repli sur soi-ouverture », car les utilisateurs numériques restent physiquement isolés tout en étant immergés dans un environnement numérique partagé.

Les technologies vocales (par exemple, Siri, Alexa, les mémos vocaux) accélèrent le déclin de la culture imprimée. Les interfaces vocales permettent une interaction conversationnelle, dans laquelle les interlocuteurs s’appuient l’un sur l’autre pour développer le dialogue et non pas seulement sur la structure du discours. L’utilisateur d’appareils vocaux s’engage dans un échange naturellement impulsif et réactif, qui requiert une implication émotionnelle plutôt qu’une réflexion rationnelle. « Tout média vocal et interactif favorise la prédominance de l’émotivité sur la rationalité et inverse de nombreuses autres caractéristiques essentielles de l’alphabétisation ». Habitués au confort et à l’intimité des appareils personnels, les utilisateurs du numérique sont conditionnés à maintenir des frontières physiques et sociales strictes, d’où l’anxiété sociale croissante des jeunes générations. « Ils n’interrogent pas l’IA en public ; ils lui envoient des SMS ou des messages. C’est plus intime et plus confortable ».

« Dès que les voitures autonomes libéreront les conducteurs des mains et des yeux, la part d’audience de la radio diminuera et rejoindra celle des journaux papiers parmi les espèces en voie de disparition. Si les médias d’ambiance (c’est-à-dire ceux qu’on écoute sans s’impliquer) vont rester, ils risquent de devenir secondaires », prophétise Andrey Mir.

« L’alphabétisation a structuré le monde à l’image d’un catalogue. L’éducation consistait essentiellement à étudier ce catalogue de connaissances pour accéder à des savoirs plus spécialisés ». Les premiers sites web étaient organisés comme des livres ou des bibliothèques, avec des tables des matières ou des catalogues. Le champ de recherche a sonné le glas du catalogue. Plus besoin de se souvenir des connaissances engrangées ou de l’arborescence de son ordinateur, puisqu’il suffit d’interroger le champ de recherche de son ordinateur, un moteur de recherche ou une intelligence artificielle générative. La compétence cruciale désormais dans ce mode de fonctionnement est la capacité à formuler des questions pertinentes pour obtenir la meilleure réponse. Une capacité qui ne repose en rien sur la maîtrise de l’écrit traditionnel.

« Une autre compétence médiatique essentielle consiste à apprendre non pas comment utiliser un média, mais comment ne pas l’utiliser ». Comprendre la dimension hormonale de la consommation médiatique est essentiel à l’éducation aux médias, car cela peut nous aider à éteindre un appareil ou à passer d’un appareil à l’autre, avance-t-il encore.

« Les personnes ayant connu une ère pré-numérique savent généralement qu’un effort important engendre des récompenses importantes et multiples. Lire Dostoïevski demande un effort considérable, mais apporte non seulement une révélation intellectuelle, mais aussi un statut social et l’épanouissement personnel ». « Construire une relation amoureuse demande des efforts soutenus, mais apporte bien plus que des relations sexuelles : le confort du mariage et la sécurité de la famille. Cette récompense substantielle exige un effort conséquent – ​​c’était là l’essence même du système effort-récompense dans le monde physique. Les appareils numériques récompensent de simples clics, mais cette récompense est minime. Elle ne satisfait jamais pleinement ; elle se contente de maintenir l’utilisateur en marche. Cela modifie radicalement les circuits neurophysiologiques liés à l’effort et à la récompense. Les médias numériques récompensent la simple présence – un clic suffit pour se montrer, afficher ses préférences – et, par conséquent, c’est la simple présence, et non l’effort, qui acquiert de la valeur. Sur les plateformes numériques, « faire » n’a pas la même importance que dans le monde physique ; ce qui compte, c’est « être » – signaler sa présence. » 

Cette configuration cognitive engendre des conséquences culturelles profondes. La prédominance de « être » sur « faire » conduit à la génération « flocon de neige » et aux politiques identitaires, où l’identité prime sur le mérite. Ce que vous faites importe peu. L’important désormais, c’est l’identité. Et c’est pourquoi on la perçoit comme un gage de réussite, exigeant des récompenses ou des sanctions basées sur l’identité et non sur les actes. 

Un autre effet de la transition numérique est la diminution de la capacité des individus à fournir des efforts soutenus. Le cerveau n’est pas conditionné à fournir un effort soutenu et prolongé lorsque la récompense se résume à un simple clic. Par conséquent, le niveau d’éducation baisse, les carrières deviennent plus difficiles à construire, la vie personnelle plus ardue, etc. Globalement, l’anxiété sociale augmente. 

La solution à ce problème commence par l’éducation parentale, explique encore Mir. En règle générale, l’accès des enfants aux différents médias devrait suivre les étapes de l’évolution médiatique de l’humanité : jouets et jeux actifs, écoute des récits des parents, lecture, médias électroniques, et seulement ensuite, vers l’âge de 14 ans, appareils tactiles. Si cet ordre est inversé et que les appareils numériques précèdent les jouets et les livres, le cerveau ne bénéficiera pas de la stimulation neuronale associée aux médias précédents : coordination œil-main, orientation spatiale, concentration, persévérance, effort soutenu et récompense différée. 

Cependant, le monde est déjà passé des médias imprimés aux appareils numériques, et nous vivons actuellement la transition de la culture écrite à l’oralité numérique. Aucune stratégie personnelle ne peut annuler ou inverser ce changement, conclut-il. Nous devons donc nous y adapter. 

Le copier-coller, comme oralité

Dans la Suite dans les idées, Sylvain Bourmeau recevait récemment le chercheur Allan Deneuville, auteur notamment de Copier-Coller, le tournant photographique de l’écriture numérique (UGA,2025) qui expliquait que l’un de nos gestes d’écriture le plus courant, le copier-coller, n’en est pas un. Pour lui, cela consiste à écrire avec de la photographie, car copier-coller, consiste bien plus à photographier un texte et à le déplacer. Dans l’acte même de copier-coller, on n’écrit pas. Le copier-coller, au même titre que les SMS ou les vocaux, tient d’un support de l’oralité numérique. 

Deneuville pose les mêmes questions que Mir : nous n’interrogeons pas suffisamment ce que signifie écrire avec de la photographie. « Qu’est-ce que cela change à l’écriture et à la pensée, quand écrire ne consiste plus à écrire, ne consiste plus à faire passer la manière textuelle par notre propre écriture dans la pensée ? » La copie est aussi ancienne que l’écriture, rappelle Deneuville. Elle répond à deux injonctions : aller vite et être exacte. La copie manuscrite et photographique finissent par se mélanger avec la photocomposition et le photocopieur. Le copier-coller, inventé par Larry Tesler chez Xerox date de cette même époque. 

Pour Deneuville, le copier-coller a des effets sur notre manière même d’écrire. Le copier-coller est d’abord un moyen de mieux écrire, comme les élèves ont recopié  Wikipédia ou les contenus de l’IA. Nous devons trouver les modalités d’une « pédagogie du copié-collé », car le copié-collé permet tout de même d’avoir une connaissance accrue des textes. Quand on copie-colle, l’enjeu est de masquer ce qui est copié, de le faire disparaître, explique-t-il. Il faut une compréhension logique du texte pour éviter les ruptures. C’est la mythologie de l’écriture elle-même qu’il faut défaire, estime Deneuville. C’est-à-dire nous défaire du « fantasme de l’écriture »

Pour Bourmeau, copier-coller, c’est cadrer et composer, ce qui nécessite bien plus de créativité qu’on le pense. Pour Deneuville, voilà longtemps que nous savons considérer la photographie comme de l’art. Faire de la photographie avec du texte, devrait nous inviter à faire du traveling, du cadrage, du collage, de la contextualisation, de la composition, du montage… de texte. 

Pour Deneuville, l’arrivée de l’IA dans les apprentissages sonne comme une panique morale, notamment pour tous ceux qui ont une pratique professionnelle de l’écriture. Si cette panique est certainement exagérée tant nous réifions l’écriture, nous ne devons pas pour autant diminuer les risques que l’IA fait peser. Les étudiants l’utilisent d’abord pour écrire sans faire de fautes : c’est notre rapport social qui est interrogé par ces outils qui nous poussent à écrire mieux.  

Vers la folklorisation d’internet ?

« Internet est inondé d’images politiques générées par l’IA que personne ne prend pour la réalité », explique la psychologue sociale finlandaise Zea Szebeni dans un billet pour la newsletter Peripheral Politics. Le débat sur la désinformation, s’est beaucoup concentré sur les deepfakes, ces contrefaçons réalistes utilisées comme outils de déstabilisation politique… qui présentent des risques réels. Mais ce débat oublie que l’essentiel des images générées par l’IA n’ont pas la prétention à tromper. Bien souvent, personne ne les prend pour la réalité. Elles viennent la compléter, construire une atmosphère émotionnelle autour de la réalité, lui donner des formes de résonances émotionnelles, comme si elle permettait de générer un folklore, c’est-à-dire « des variations infinies sur les mêmes archétypes, constamment adaptés et partagés », qui façonnent notre perception sans jamais prétendre à la réalité

Dans les cultures orales, la « vérité » ne résidait pas principalement dans l’exactitude des faits, mais dans la résonance, rappelle la chercheuse : une histoire avait de l’importance si elle aidait les gens à comprendre leur monde, si elle pouvait être mémorisée et partagée. Puis vinrent l’écriture et l’imprimerie, qui ont tout changé. L’alphabétisation a encouragé la pensée linéaire et l’idée que la vérité pouvait être figée dans des textes faisant autorité. L’information est devenue vérifiable par la consultation des sources. Mais les médias numériques nous ramènent en arrière. Walter Ong a appelé cela une « oralité secondaire » ; nous n’avons pas perdu l’écriture, mais nous avons acquis en parallèle un système qui ressemble à la communication orale.

L’information ne réside plus dans un stockage stable, mais dans une circulation constante. Comme le souligne le journaliste de Vox, Eric Levitz : « l’information ne s’ancre pas lorsqu’elle est stockée ; elle s’ancre lorsqu’elle circule ». Ainsi, la répétition crée la réalité. Dans ce contexte, les images politiques générées par l’IA fonctionnent moins comme des affirmations factuelles que comme des mythes en circulation – évaluées non pas comme vraies ou fausses, mais comme pertinentes ou insipides.

« Nous ne sommes pas (seulement) confrontés à une crise où il est devenu impossible de distinguer le vrai du faux. Nous sommes confrontés à quelque chose de plus étrange encore, où la vérité se heurte aux récits mythiques, et dans cette compétition, les faits sont souvent désavantagés. » Mais si on peut débunker une fausse information ou un deepfake, il est plus difficile de défaire un folklore. Pour Zea Szebeni, ces productions tiennent du « lore », d’un univers folklorique, des récits qui se répètent, circulent, s’inscrustent. « Ces productions n’ont pas besoin de tromper pour fonctionner ; il leur suffit de circuler, de se répéter, de s’intégrer à la mythologie ambiante dans laquelle nous baignons. Et comme l’IA rend la production de mythes quasi gratuite, nous vivons tous désormais au sein de multiples légendes concurrentes, chacune renforcée par l’abondance algorithmique ». Ces lores fabriquent des perceptions, les recyclent, les renforcent, même si on sait qu’elles sont fausses. La circularité des fausses images de Trump par exemple renforce sa présence, sa posture, qu’elles soient jugées pertinentes pour les uns ou délirantes pour les autres. Le folklore entretient les représentations, comme l’IA les sédimentent.

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  • Des marchands d’attention aux architectes de l’intention
    « Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cl

Des marchands d’attention aux architectes de l’intention

27 novembre 2025 à 07:00

« Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cliquer sur les publicités. Le SEO, cet art obscur qui a façonné deux décennies de contenu web, a commencé à se fissurer dès l’instant où les moteurs de recherche ont cessé de diriger les internautes vers les sites web », explique Shuwei Fang, directrice associée des programmes de l’Open Society Foundations, dans une tribune pour le Shorenstein Center de Harvard.

Construire le « graphe de la curiosité »

Pour elle, l’IA vise à produire un « graphe de la curiosité » des utilisateurs, qui n’est plus le graphe social des premiers réseaux sociaux ni le graphe des centres d’intérêts (ces étiquettes collés à nos profils en fonction de nos actions, comme l’expliquait Tim Hwang) permettant de cibler la publicité de la seconde génération des réseaux sociaux, mais la cartographie de l’évolution de vos centres d’intérêts au fil du temps. Vos incertitudes émergentes seraient commercialisées sous forme de produits dérivés, votre assistant IA pouvant potentiellement parier sur votre prochaine question. Nous voici en train d’entrer dans ce que certains baptisent « l’économie de l’intention », où « les systèmes d’IA collectent, commercialisent et manipulent potentiellement l’intention des utilisateurs ».  

Mais ce constat déjà inquiétant n’est que la partie émergée de l’iceberg, estime Shuwei Fang. Nous assistons à une restructuration fondamentale de la circulation de l’information dans la société [voir également notre article sur le remplacement du web par l’IA]. Dans cette économie de l’intention qui émerge, les systèmes d’IA pourraient rivaliser pour anticiper et façonner les recherches des utilisateurs avant même qu’ils n’en aient conscience. L’infrastructure en cours de construction, largement invisible pour la plupart d’entre nous, ne déterminera pas seulement ce que nous voyons, elle déterminera ce que nous voulons voir avant même que nous le sachions.

Pour comprendre comment l’intention remplace l’attention, il faut examiner l’inversion fondamentale qui s’opère dans le flux d’informations. Lorsqu’on pose une question à une IA aujourd’hui, elle dispose généralement d’énormément d’éléments de contexte pour élaborer sa réponse. Cela représente un changement structurel dans la circulation de l’information au sein de la société. Pour Shuwei Fang, nous entrons dans un monde « B2A2C », expliquait-elle pour SpliceMedia (voir la traduction sur Meta Media), c’est-à-dire un monde où les contenus suivent une nouvelle chaîne logistique, Business to Agent to Consumer (de l’entreprise à l’agent IA, puis au consommateur). Les contenus ne sont plus conçus pour seulement capter l’attention, mais doivent être également structurés pour être lisibles par les machines. « L’IA constitue à la fois un nouveau public et un nouvel intermédiaire » au risque que la « relation directe entre humains se réduise de manière drastique », notamment parce que « les contenus optimisés pour les humains deviennent relativement onéreux à créer et à diffuser ». Pour Fang, les humains dépendront d’interfaces de plus en plus complexes pour accéder à l’information pensée pour les machines et ceux qui produisent les contenus ne sont plus appelés à produire des histoires mais à saisir des données. « La couche de traduction Agent to consumer, où l’IA retranscrit l’information optimisée pour les machines à destination des humains, est le véritable lieu du basculement de pouvoir. Nous passons d’un pouvoir éditorial — celui de choisir quelles histoires raconter — à un pouvoir architectural : concevoir les structures par lesquelles l’information circule des machines vers les esprits humains »

… ou y résister

Pour Fang, pour éviter cette capture, c’est-à-dire le fait d’être inféré, d’être nous-mêmes hallucinés, l’enjeu dès lors consiste à « construire des couches de traduction qui renforcent le pouvoir d’agir des humains, au lieu de le remplacer ». C’est-à-dire rendre cette traduction visible (à l’image des tableaux de bord qu’imaginait Fernanda Viegas, permettant de comprendre les facteurs qui façonnent le contenu que les utilisateurs reçoivent des réponses des modèles d’IA générative), créer des structures de gouvernance permettant aux individus de moduler leur propre accès au sens, concevoir des dispositifs permettant de montrer quels schémas conduisent à telle ou telle conclusion et surtout garantir la coexistence de multiples options de traduction. Cela passe par exemple par le développement d’outils capables de garantir la provenance et l’intégrité des contenus, comme les travaux de Truepic ou de la Content authenticity Initiative. Ou encore en intégrant de l’IA dans des plateformes hyperlocales, capables de produire de l’information où le contexte reste sous la surveillance des communautés locales ou thématiques. Cela pourrait passer par des interfaces de traduction capables d’établir une relation durable avec les utilisateurs finaux, comme quand Perplexity affiche ses sources et ses chaînes de raisonnement ou par des outils qui favorisent la compréhension plus que l’engagement, comme l’esquissait Anthropic avec Consitutional AI, où les utilisateurs ajusteraient eux-mêmes les valeurs et priorités des couches de traduction qu’ils mobilisent. 

Ce qui est sûr, estime Fang, c’est que, contrairement à l’ère des plateformes, l’information est en passe de devenir la matière première des machines plus que des humains. Google organisait les liens vers des pages que les humains lisaient. Facebook mettait en avant les publications de votre réseau. Ces plateformes avaient une influence algorithmique, mais pas de pouvoir d’action ; elles ne pouvaient pas créer de contenu, seulement classer celui existant. 

Les systèmes d’IA ont un pouvoir d’action fonctionnel : ils transforment les sources d’information en des formes entièrement nouvelles. Cette information n’est plus statique ni permanente. Elle devient « liquide », constamment reformée en fonction de la personne qui pose la question et de la manière dont elle la pose. Ils ne se contentent pas de sélectionner des options ; ils génèrent de nouvelles réalités. « Lorsqu’une IA synthétise une réponse, elle ne vous oriente pas vers une information, elle crée une information qui n’a jamais existé sous cette forme précise auparavant. Chaque réponse est spécifique à une intention, façonnée non pas par ce qui existe, mais par ce que vous cherchez à savoir », selon ce que la machine en calcule 

« Cette intermédiation par les machines ne modifie pas seulement la physique des flux d’information ; elle réécrit fondamentalement l’économie de l’information », explique Fang. « Lorsque la synthèse devient la principale valeur ajoutée, la création de contenu se banalise tandis que le contrôle de l’interprétation prend de la valeur ». Dès lors qu’une ressource devient librement copiable ou génératrice, sa valeur ne disparaît pas ; elle migre vers ceux qui contrôlent sa distribution et sa synthèse. « On passe ainsi d’un modèle économique de stock à un modèle de flux. Lorsque la musique pouvait être copiée à l’infini et gratuitement, Spotify s’est approprié la valeur en contrôlant l’accès. La réplication de logiciels étant gratuite, le logiciel en tant que service (SaaS) a capté la valeur en contrôlant les mises à jour et l’intégration. L’information a atteint le même point d’inflexion. Lorsque l’IA peut générer un contenu infini à coût marginal nul et lorsque les machines, et non les humains, sont les principaux consommateurs de ce contenu, la valeur ne réside plus dans le contenu lui-même. Elle migre vers l’infrastructure qui contrôle la synthèse : la manière dont l’IA trouve, traite, interprète et diffuse l’information aux humains »

Dans ce nouveau paradigme économique, tout contenu numérisé devient inévitablement la matière première des infrastructures. La récente vague d’accords entre entreprises d’IA et éditeurs de presse illustre parfaitement cette dynamique. « Il ne s’agit pas simplement de licences de contenu ; ce sont, en fin de compte, des opérations d’infrastructure. Les entreprises d’IA n’achètent pas seulement du contenu ou des données d’entraînement ; elles acquièrent le droit de devenir les canaux légitimes par lesquels transite toute l’information »

Cette infrastructure de l’intention est déjà en train de se réaliser, explique Fang. Des entreprises comme Pinecone ou Databricks sont en train de construire la couche de recherche qui permet à l’IA de trouver l’information. Tollbit est en train de construire un système de paiement pour le contenu consommé par l’IA, permettant de construire une couche d’attribution permettant de suivre les contributeurs et les rémunérations. Une couche de synthèse contrôle la combinaison des informations, à l’image de LangChain ou du protocole MCP d’Anthropic. Enfin, la couche transactionnelle permet les paiements de machine à machine : Google a récemment annoncé le protocole APP (Agent Payments Protocol), tandis que des solutions crypto promettent une monnaie programmable pour les transactions entre agents. 

Mais d’autres couches s’annoncent encore. « Lorsque la mémoire de l’IA deviendra persistante, elle permettra de stocker les préférences des utilisateurs à long terme, et votre « graphe de curiosité » pourrait devenir un actif à la fois malléable et échangeable. Aujourd’hui, les entreprises enchérissent sur les mots-clés que vous avez déjà recherchés. Dans un avenir proche, elles pourraient enchérir pour influencer vos prochaines recherches. Le mécanisme d’enchères publicitaires ne consistera plus à « montrer cette publicité à une personne qui cherche des chaussures », mais à « susciter la curiosité de cette personne pour les chaussures haut de gamme durables avant même qu’elle ne réalise avoir besoin de nouvelles chaussures ». La valeur résidera dans le fait même de susciter cette curiosité. Lorsque l’IA pourra prédire et influencer les désirs avant qu’ils ne se forment, la publicité elle-même pourrait passer de la persuasion à l’anticipation »

Façonner le désir ?

« De même que les cookies tiers ont engendré toute une économie de données comportementales, les profils de curiosité pourraient être commercialisés et faire l’objet de produits dérivés », s’emballe Fang. « Imaginez des marchés à terme sur les sujets qui intéresseront les personnes fortunées au prochain trimestre, des options sur votre parcours intellectuel, des marchés d’échanges basés sur la corrélation entre vos centres d’intérêt et vos habitudes d’achat. Lorsque les marchés prédictifs synthétisent l’intelligence collective à grande échelle, ils ne se contentent pas de prévoir les événements ; ils peuvent générer des microprofits en anticipant les intentions. Chaque requête devient un pari. Votre assistant IA pourrait littéralement spéculer et potentiellement tirer profit de votre prochaine question, créant ainsi de la liquidité à partir de l’incertitude elle-même. L’écart entre ce que vous pensez vouloir savoir et ce dont vous avez réellement besoin pourrait devenir une inefficience exploitable. Alors, la mémoire et l’intention pourraient donner naissance à quelque chose d’indéfini. Des produits dérivés émotionnels ? Des obligations de curiosité ? ». Certes. Reste que ce monde d’inférences risque surtout d’être assez indifférent à la vérité, ou de pousser les gens vers l’optimisation des prédictions des machines, orientant leurs propos pour vous amener vers les questions qu’elles ont intérêts à produire, par exemple pour maximiser les profits liés à certains mots clés publicitaires sur d’autres. C’est oublier que les systèmes conçus à des fins commerciales ne sont généralement pas destinés à remettre en question vos idées, seulement vous fidéliser.

Shuwei Fang a pourtant raison de s’inquiéter. « Dans ce monde, la vérité de fond, la recherche de la vérité et les mécanismes d’autocorrection de l’information sont plus importants que jamais ». Les journalistes qui conçoivent des systèmes de vérification de nouvelle génération, les spécialistes des technologies civiques qui créent des outils de transparence, les chercheurs qui développent des protocoles de vérification des faits basés sur l’IA, ont tout à fait raison dans leurs convictions. Ce travail est essentiel. Mais il ne suffit pas. L’infrastructure de l’intention façonnera ce qui, au final, parvient aux humains et la manière dont les récits sont synthétisés. « Nous devons commencer à réfléchir à la manière de façonner le prochain écosystème informationnel afin qu’il serve, plutôt qu’il ne compromette, la connaissance et la compréhension humaines ». Mais peut-il encore y avoir une démocratie dans l’économie de l’intention ? 

« L’inversion informationnelle émergente signifie que lorsque nous aurons réponse à tout, la curiosité deviendra la dernière rareté ». Dans ce monde, influencer les questions des citoyens pourrait être plus efficace que de contrôler leurs lectures. Les mêmes techniques utilisées par les annonceurs pour anticiper les intentions des consommateurs pourraient déterminer le débat démocratique, et le clore. Un peu comme si les sondages étaient le vote et que ces sondages étaient réalisés sur des profils synthétiques pour finalement se passer de nos opinions. 

Reste, estime Fang, que l’infrastructure de curiosité est déjà en train d’être façonnée. Les systèmes capables d’orienter nos demandes sont en train d’être construits. Sans intervention, la technologie qui pourrait aider les citoyens à s’orienter dans la complexité ne fera que confirmer les préjugés. Et la chercheuse d’en appeler à construire des alternatives, avant que les infrastructures soient en place

« Contrairement aux précédents bouleversements qui ont pris la démocratie au dépourvu (la consolidation des radios, la commercialisation de la télévision, la polarisation des réseaux sociaux), nous pourrions cette fois-ci être avertis ». Pas sûr que cette alerte suffise, hélas, pour éviter les dérives qui nous y conduisent.

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    En suspendant l’interdiction de TikTok, Trump assure à la plateforme vidéo un court répit, le temps de peaufiner une vente dans une logique de marchandage au service des intérêts de la broligarchie américaine, qui se croit toute puissante. Et il est bien probable que cette logique transactionnelle, soit plus que jamais la logique des années à venir. Dès l’annonce du bannissement de TikTok, nous avions pourtant été prévenus. Que la plateforme soit dépecée ou annihilée, les techbros sont prêts à p

L’ère post-TikTok va continuer de bouleverser la société

27 janvier 2025 à 07:00

En suspendant l’interdiction de TikTok, Trump assure à la plateforme vidéo un court répit, le temps de peaufiner une vente dans une logique de marchandage au service des intérêts de la broligarchie américaine, qui se croit toute puissante. Et il est bien probable que cette logique transactionnelle, soit plus que jamais la logique des années à venir. Dès l’annonce du bannissement de TikTok, nous avions pourtant été prévenus. Que la plateforme soit dépecée ou annihilée, les techbros sont prêts à profiter de l’exode annoncé. Ils avaient d’ailleurs prévus des outils d’éditorialisation vidéo pour accueillir les réfugiés de TikTok, sachant bien, comme le montrait le précédent indien, qui a banni TikTok avant eux, que les grands services américains resteraient les premiers bénéficiaires. Désormais, ils sont assurés de gagner quel que soit la décision finale.

Reste, que TikTok ferme ou soit revendu, le basculement qu’il symbolise vers un internet de vidéos courtes, lui, est là pour rester. Internet est TikTok désormais, rappelle Hana Kiros, même si TikTok disparaît. C’est-à-dire que toutes les grandes plateformes intègrent désormais des vidéos courtes, partout. Tout le monde s’ingéniant à copier le haut niveau d’engagement que le format vidéo qu’à imposé TikTok a produit.

Mais cette transformation n’est pas sans conséquence.

La vidéo plutôt que l’écrit, le charisme plutôt que les faits

“La part des adultes lisant des articles d’actualité en ligne aux États-Unis est passée de 70 à 50 % depuis 2013. La part des Britanniques et des Américains qui ne consomment plus aucun média d’information conventionnel est passée de 8% à environ 30 %. Si le déclin de la presse écrite a surtout été un problème pour les résultats financiers des journaux, le déclin de la consommation de l’information en général est un problème pour la société”, rappelle John Burn-Murdoch pour le Financial Times. Aujourd’hui, les adultes américains de moins de 50 ans sont plus susceptibles de s’informer directement à partir des flux sociaux vidéo que d’un article d’actualité, selon le dernier Digital News Report du Reuters Institute for the Study of Journalism. Des tendances qui sont assez similaires au-delà des seuls Etats-Unis d’ailleurs. Dans un entretien avec le sociologue Dominique Cardon dans le second numéro de la revue de SciencesPo, Comprendre son temps, l’économiste Julia Cagé, rappelait que les bulles de filtres de médias sociaux, ne consistait pas seulement à enfermer les publics à droite ou à gauche, « mais à séparer les publics qui s’intéressent à l’information de ceux qui ne s’y intéressent pas«  et à renforcer ainsi le désintérêt de la vie publique des deniers.

Nous sommes passés d’articles à leurs commentaires en 280 caractères, au détriment du compromis, de la subtilité et de la complexité. Désormais, nous sommes en train de passer aux vidéos courtes, qui prennent le pas sur ce qu’il restait de textes sur les réseaux sociaux, rappelle Burn-Murdoch. Ce pivot ne relègue pas seulement le texte, mais change également la chronologie et le rapport à l’information. Être le premier sur l’actu est devenu bien moins important qu’être engageant. Le charisme risque de prendre le pas sur les faits, s’alarme le Financial Times.

Si les médias sociaux ont cannibalisé les sites d’information, les comptes d’information les plus importants sur ceux-ci étaient encore ceux de journalistes ou d’organes de presse grand public, rappelle-t-il. Dans le monde de la vidéo, ce n’est plus le cas, même pour l’information. Or, le monde de l’influence n’est pas neutre, au contraire. D’autant que les influenceurs ont tendance à être plus de droite et sont globalement anti-établissement. Le développement de l’écoute privée, depuis un podcast plutôt que sur la radio par exemple, a tendance à produire des propos plus fragmentés, plus controversés. Le paysage médiatique de 2025 est très différent de celui de 2004. Il y a fort à parier qu’il ait des impacts sur la politique, estime John Burn-Murdoch, qui voit dans le passage de l’écrit à la vidéo un risque de renforcer le populisme

S’inspirer des recettes des influenceurs pour rétablir la confiance dans l’information ?

Charlie Warzel pour The Atlantic dresse un peu le même constat désabusé. Mais plutôt que de désespérer, il convoque en entrevue la journaliste Julia Angwin qui vient de publier un rapport après avoir passé un an à étudier la crise de confiance du journalisme en observant comment les influenceurs produisent de l’information. 

Pour la journaliste, la confiance dans les influenceurs repose sur le fait qu’ils doivent convaincre leur public de leurs capacités, de leur bonne foi et de leur intégrité (même si ces qualités ne sont pas toujours là) quand les médias tiennent cette confiance pour acquise. Ce positionnement différent à un impact sur la façon même de produire du contenu. Les influenceurs vont vous dire qu’ils ont testé 7 fards à paupière pour trouver le meilleur, quand les journalistes disent tout de suite qu’ils ont trouvé le meilleur fard à paupière. “Les créateurs de contenu commencent par la question : lequel est le meilleur ? Et puis ils font leur démonstration aux gens, en énumérant les preuves. Ils ne tirent pas toujours de conclusion, et parfois c’est plus engageant pour un public. Cela renforce la crédibilité.” C’est une sorte de journalisme inversé, semblable à une plaidoirie d’avocat ou à une démonstration scientifique. Sur YouTube, les titres des vidéos comportent souvent des points d’interrogation, relève Angwin. “Ils posent une question, ils n’y répondent pas. Et c’est exactement le contraire de la plupart des titres des rédactions.” 

“Je pense que poser des questions et cadrer le travail de cette façon ouvre en fait un espace pour plus d’engagement avec le public. Cela lui permet de participer à la découverte.” Autre point, les influenceurs sont souvent plus en contact avec leurs publics que les journalistes qui ne sont pas encouragés à le faire. Pour Angwin, “le journalisme a placé de nombreux marqueurs de confiance dans des processus institutionnels qui sont opaques pour le public, tandis que les créateurs tentent d’intégrer ces marqueurs de confiance directement dans leurs interactions avec le public”, par exemple en passant du temps à réagir aux premiers commentaires. Les micro-entreprises des influenceurs semblent plus sympathiques que les conglomérats médiatiques. Les fans apprécient les parrainages de marques, pour autant qu’ils soient transparents. 

Pour Angwin, le public doit pouvoir comprendre les éléments de confiance qui lui sont proposés, par exemple de comprendre d’où vous parlez ou quelle hypothèse vous explorez et ces éléments doivent être accessibles dans l’article ou la vidéo postée, pas seulement dans la marque. La confiance ne repose pas tant sur la neutralité que sur la transparence, rappelle-t-elle. Soit, mais cette explication de gagner la confiance par la forme n’est pas pleinement convaincante. D’autant que la norme de qualité des contenus que produisent les influenceurs est bien plus abaissée qu’élevée par rapport à celle du journalisme traditionnel.

La technologie n’améliore pas la production d’information de qualité

« Le journalisme lutte pour sa survie dans une démocratie post-alphabétisée« disait récemment le journaliste Matt Pearce. La vérité disparaît pour des raisons macro-économiques, rappelle-t-il. « Le travail de récolte et de vérification des faits présente un désavantage économique majeur par rapport à la production de conneries, et cela ne fait qu’empirer »« Les nouvelles technologies continuent de faire baisser le coût de la production de conneries alors que le coût d’obtention d’informations de qualité ne fait qu’augmenter. Il devient de plus en plus coûteux de produire de bonnes informations, et ces dernières doivent rivaliser avec de plus en plus de déchets une fois qu’elles sont sur le marché ». La technologie n’améliore pas la production de l’information de qualité. C’est ce qu’on appelle la loi de Baumol ou maladie des coûts. Dans certains secteurs, malgré une absence de croissance de la productivité, les salaires et les coûts augmentent. Cela s’explique par la hausse de la productivité dans les autres secteurs, qui tirent l’ensemble des coûts vers le haut.

Les consommateurs eux-mêmes sont devenus assez tolérants aux conneries. « Ils exigent des médias d’information traditionnels des normes de comportement éthique et précis bien plus élevées que pratiquement toutes les autres sources d’information qu’ils rencontrent, même lorsqu’ils ont commencé à s’appuyer sur ces autres sources d’information plutôt que sur les médias d’information. C’est une bonne chose que les consommateurs exigent du journalisme des normes élevées. Le problème ici est que la barre est abaissée, et non relevée, pour tout le reste. »

Enfin, et surtout, le journalisme écrit notamment périclite et les plateformes elles-mêmes rendent l’écrit de plus en plus difficile à monétiser. Elles y sont même devenu hostiles, que ce soit en valorisant d’autres types de contenus et d’autres types de publication comme les vidéos courtes bien sûr, en dégradant les hyperliens, en multipliant les contenus de remplissages synthétiques ou en s’appuyant sur les contenus générés par les utilisateurs. « Le temps que vous passez à lire un article de magazine est du temps que vous ne passez pas sur les produits Meta à regarder des publicités numériques et à enrichir Mark Zuckerberg ». L’information devient plus chère : pour quelques dollars par mois vous vous abonnez à une lettre sur Substack pour le prix d’un accès à un média avec plusieurs centaines de journalistes. Enfin, bien sûr, les préférences des consommateurs à lire se dégradent. « La destruction de la patience est l’un des changements culturels les plus spectaculaires que nous connaîtrons probablement de notre vie, et il imprègne tout ». Un professeur d’étude cinématographique se désolait même que ses étudiants ne regardent plus vraiment les films. Et ce n’est d’ailleurs pas qu’un phénomène générationnel, précise Pearce : nous passons tous plus de temps sur les plateformes en concurrence avec d’autres formes médiatiques. Le journaliste Vincent Bevins qui évoquait ses efforts pour retrouver le goût de lire, le résumait parfaitement : « les gens qui arrivent dans un café et posent ensuite un téléphone et un livre ensemble sur la table essaient de battre Satan dans un jeu qu’il a conçu. Il est peut-être possible de gagner, mais je n’ai jamais vu cela se produire ».

Coincés dans le populisme des plateformes

Le résultat de tout cela, conclut Pearce, « c’est une aliénation croissante des consommateurs (…) un retour à une sorte de société de contes populaires mûre pour la manipulation par des démagogues qui promettent la simplicité dans un monde de plus en plus complexe« .

La raison de l’aliénation populiste, elle, semble, claire, explique l’historien Brian Merchant. Quand Elon Musk fait un salut nazi en direct à la télévision, c’est une démonstration de puissance et un signal. Alors que le geste est parfaitement lisible par tous, les médias sont nombreux à être dans l’embarras pour le traiter et ont tous tendance à l’édulcorer pesamment. Et c’est cet embarras même qui est la première victoire de Musk et Trump. Les médias traditionnels sont morts, répète sans cesse Elon Musk sur X, « ce véhicule de propagande qui élimine la presse ». Et effectivement, la presse est exsangue. Les grandes entreprises technologiques se sont appropriées ses revenus publicitaires, dictent les conditions de distribution… Le journalisme lutte pour sa survie, comme l’expliquait Pearce, mais sans armes. Celles-ci sont dans les mains des oligarques de la Tech qui étaient tous au premier rang, lors de l’investiture de Trump. Ils ont gagné. Zuckerberg peut mettre au placard sa politique de modération et Google peut générer autant de déchets synthétique qu’il veut. « Il est difficile d’imaginer une agence Trump sévir si une IA ordonne à quelqu’un de manger un champignon vénéneux »« L’oligarchie technologique est là, et si satisfaite de son étranglement des médias qu’elle peut, sans honte, pavaner dans sa loyauté affichée à Trump ». « Musk possède la plateforme qui dicte sa propre réalité. Il a à peine eu à se défendre, il l’a à peine nié. Il le fera probablement à nouveau. Qui va l’arrêter ? »

Mais est-ce tant Musk aujourd’hui qu’il faut arrêter que les plateformes et leurs modalités d’amplification devenues problématiques qui donnent aux pires idées une audience qu’elles ne devraient pas avoir ?, comme nous le disions plus tôt. Le journaliste David Dufresne a fait un petit test en tentant de créer un nouveau compte sur X : on a l’impression de s’enregistrer sur une plateforme de propagande.

Au prétexte de maximaliser leurs modèles économiques, les plateformes sont en train de basculer vers le pire. Il est effectivement temps de les fuir et ce d’autant plus que c’est bien leur modèle d’engagement et d’amplification qui les conduit à ces extrémités. Et les micro-vidéo promettent surtout une accélération du populisme des plateformes que leur atténuation.

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  • La désinformation est terminée !
    La panique morale de la désinformation sur les réseaux sociaux serait-elle terminée ? C’est ce que suggère Politico. En 2016, quand Trump a emporté l’élection présidentielle américaine ou quand le Brexit l’a emporté au Royaume-Uni, tout le monde a accusé la désinformation et les réseaux sociaux. “S’en est suivi près d’une décennie d’inquiétude face à la désinformation, les législateurs se demandant quelles idées les plateformes de réseaux sociaux devraient autoriser à se propager et se désolant

La désinformation est terminée !

23 janvier 2025 à 07:00

La panique morale de la désinformation sur les réseaux sociaux serait-elle terminée ? C’est ce que suggère Politico. En 2016, quand Trump a emporté l’élection présidentielle américaine ou quand le Brexit l’a emporté au Royaume-Uni, tout le monde a accusé la désinformation et les réseaux sociaux. “S’en est suivi près d’une décennie d’inquiétude face à la désinformation, les législateurs se demandant quelles idées les plateformes de réseaux sociaux devraient autoriser à se propager et se désolant de voir que tout ce débat rongeait irrémédiablement les fondements de la société”. Pour Kelly McBride, chercheuse en éthique des médias au Poynter Institute, cette fois-ci, “personne n’a été trompé en votant pour Trump” – même si c’est peut-être un peu plus compliqué que cela, la différence de 250 000 voix entre Trump et Harris, pouvant aussi s’expliquer par la grande différence d’amplification des discours conservateurs, comme ceux de Musk et Trump par rapport à Harris. La panique de la désinformation a culminé avec le Covid et l’insurrection du 6 janvier 2021 au Capitole. Depuis 10 ans, la désinformation est devenue une obsession des médias et des élites politiques… Mais ce domaine d’études qui s’est démultiplié ces dernières années, est entré également en crise estime un article de la revue de Harvard consacrée au sujet : désinformés sur la désinformation

De la difficulté à mesurer la désinformation

Après 10 années de travaux, on a l’impression que l’étude de la désinformation n’arrive toujours pas à répondre à la question fondamentale des impacts réels de la désinformation, comme de ses effets sur les élections ou ses liens avec l’extrémisme et la radicalisation, cinglent les chercheuses, Irene Pasquetto, Gabrielle Lim et Samantha Bradshaw. Une question aussi fondamentale que la définition de la désinformation fait toujours débat et le rôle que joue celle-ci sur la société génère des conversations extrêmement polarisantes. Même la question de savoir si Facebook, X, ou l’ingérence russe ont influencé de manière significative les résultats des élections de 2016 n’est toujours pas tranchée. Pour Kathleen Hall Jamieson, auteure de Cyberwar : How Russian Hackers and Trolls Helped Elect a President: What We Don’t, Can’t, and Do Know (2018), le différentiel de voix dans les Etats clefs entre Clinton et Trump n’était que de 80 000 voix, une différence très faible qui plaide pour que certains messages aient conduits les électeurs démocrates à rester chez eux plutôt que d’aller voter. Pour Thomas Rid, auteur de Active Measures : the secret story of disinformation and political warfare (Mac Millan, 2020), il est peu probable que l’ingérence russe ait eut un effet sur le vote américain. L’étude la plus récente, montre plutôt que l’exposition aux comptes de désinformation russes était fortement concentrée : seulement 1 % des utilisateurs représentaient 70 % des expositions. Que cette concentration a surtout agit sur des comptes républicains que démocrates et que l’exposition aux campagnes d’ingérences russe ne montre pas de changement d’attitude du comportement électoral. Nous serions finalement plus têtus que crédules, comme le disait Hugo Mercier.

Depuis le début la désinformation repose sur le fait que des acteurs malveillants diffuseraient des informations fausses que les gens absorberaient sans le savoir ce qui ferait évoluer leurs croyances et comportements. Depuis le début, l’antidote s’est concentré à corriger les informations, en exerçant une pression sur les médias sociaux pour qu’ils suppriment, signalent ou dépriorisent ces contenus problématiques – sans là non plus apporter beaucoup de preuves que la vérification des faits fonctionne, comme le pointait Nature, en faisant le bilan du fact-checking à l’heure où les plateformes envisagent de l’abandonner (voire également la synthèse qu’en livre le Conseil national du numérique). Le problème était nouveau parce que l’influence des réseaux sociaux était nouveau, explique clairement Politico. Le cœur de la désinformation provenant d’acteurs hostiles, souvent étrangers, polluant le discours public. Les études ont pourtant fini par montrer que la désinformation la plus flagrante n’est généralement consommée que par un petit groupe de personnes très investies et encline au conspirationnisme. La désinformation la plus puissante n’est pas tant diffusée par des trolls anonymes sur Internet, mais provient plus souvent d’acteurs nationaux établis. Enfin, la grande majorité de cette désinformation tient plutôt de bribes de vérité décontextualisées de manière trompeuse et provient bien plus de débats télévisés ou de rassemblements publics que des médias sociaux.

L’absence de modération oriente les discours vers la droite

En fait, explique Politico, les recherches ont donné peu à peu raison aux plus sceptiques sur l’impact de la désinformation. Aux Etats-Unis enfin, les études sur le sujet ont aussi été la cible de poursuites judiciaires nourries, notamment du camp Républicain. Et les grandes plateformes ont peu à peu changé de politique. Alors qu’en 2021 Meta a suspendu le compte de Trump, en 2023, l’entreprise a cessé de supprimer les publications qui reprenaient les déclarations de Trump, avant de rétablir discrètement son profil. En août, Zuckerberg a envoyé une lettre aux Républicains du Congrès exprimant ses regrets que Meta ait cédé à la pression de l’administration Biden pour censurer les contenus liés au Covid-19. “Le dédain d’Elon Musk pour la modération du contenu sur X a également accéléré le changement des normes du secteur et a contribué à ce que d’autres plateformes réduisent la surveillance du contenu.” Tant et si bien que désormais, les rumeurs sans fondements, comme le fait que les immigrants mangeraient des chats, peuvent s’exprimer sans contraintes. “Le discours public du pays s’est déplacé vers la droite, de sorte qu’il n’est plus nécessaire de regarder les espaces marginaux pour entendre des sentiments anti-immigrés, anti-féministes, anti-trans, anti-LGBTQ”, constate Alice Marwick, la directrice de Data & Society. Et le fait de savoir si ce déplacement est dû au réseaux sociaux reste une question ouverte…

A se demander si, plus que d’avoir été résolues, la désinformation et la polarisation ne sont pas devenues plus communes. Déterminer l’impact de la désinformation sur les comportements politiques est une tâche trop ardue, qui ne peut peut-être pas être quantifiée, explique la chercheuse. Pour Marwick, la criminalité des immigrés ou les diffamation sur les femmes qui couchent pour arriver sont des récits qui persistent depuis des millénaires. “Beaucoup de ces choses persistent, non pas parce que l’information elle-même est vraie ou fausse, mais parce qu’elles correspondent à la compréhension commune des gens sur le fonctionnement du monde”. En 2016, l’analyse se concentrait sur les bots russes et la technologie, explique le professeur de journalisme Reece Peck. La persuasion tient bien plus du charisme, estime-t-il après avoir étudié l’impact des médias alternatifs. Le célèbre podcasteur américain Joe Rogan ne peut pas être battu par la qualité de l’information qu’on pourrait lui opposer. L’idée selon laquelle la qualité de l’information et des faits permet de mettre à mal la désinformation ne fonctionne pas.

Sur Tech Policy Press, la jeune chercheuse Sydney Demets, tente de comprendre pourquoi les podcasts conservateurs sont devenus si persuasifs. La voix, la proximité, la confidence, l’authenticité… génèrent une forme d’intimité et de confiance avec les animateurs. Leur longueur permet également de répéter et d’infuser les convictions des animateurs au public, de plaisanter, sur un ton intime et personnel qui paraît plus authentique que les échanges impersonnels et plus courts que l’on trouve à la radio. Même les blagues racistes permettent de donner l’impression d’être plus authentique que les propos policés des médias traditionnels. Malgré les politiques des plateformes, comme Apple ou Spotify, même les podcasts connus pour leur rhétorique violente ne sont pas modérés. En fait, les propos problématiques n’ont aucune répercussions. Le succès des podcasts s’explique certainement bien plus par le fait qu’ils sont un espace où la modération ne s’applique pas. On comprend alors que toutes les autres plateformes oeuvrent à la limiter, pour bénéficier d’une amplification sans frein et des revenus qui vont avec.

Ce n’est pas la désinformation qui est terminée, mais bien les modalités de sa contention. Peut-être qu’en cherchant la vérité à tout crin, nous nous sommes trompés de cible ? La réponse à la question tient peut-être bien plus à limiter l’amplification que produisent les plateformes qu’à contrôler la vérité ! Mais là non plus, nous n’avons pas encore trouvé les éléments pour limiter l’amplification, contraints par des modèles économiques qui ne cessent de la sublimer. De l’amplification des propos les plus polémiques à la fortune des milliardaires, on a décidément beaucoup de mal à limiter la démesure.

Ajout du 24/01/2025 :

« Les technologies à travers lesquelles nous voyons le public façonnent ce que nous pensons qu’il est »

Dans son excellente newsletter, Henry Farrell propose une explication éclairante sur la désinformation dans les médias sociaux. Pour lui, nous avons tendance à penser la démocratie comme un phénomène qui dépend des connaissances et des capacités individuelles des citoyens quand il s’agit avant d’un problème collectif. Nous voulons des citoyens sages, bien informés et disposés à réfléchir au bien collectif. Mais les citoyens individuellement sont partiaux et peu informés, ce qui donne du crédit à une thèse élitiste et anti-démocratique, qui valorise les élites bien informées sur tous les autres, alors qu’ils sont tout aussi partiaux que les autres. Aider les individus à voir les angles morts de leurs raisonnements individuels ne suffira pas. « Ce dont nous avons besoin, ce sont de meilleurs moyens de penser collectivement », comme le défendaient Hugo Mercier, Melissa Schwartzberg et Henry Farrell dans un article de recherche, qui rappelle qu’une grande partie des travaux sur les biais cognitifs humains suggère que les gens peuvent en fait penser beaucoup mieux collectivement qu’individuellement et qui invite à s’intéresser « aux publics démocratiques ». Le problème, c’est que nous ne savons pas ce que tous les citoyens veulent ou croient. D’où le fait que nous ayons recours à des technologies représentatives plus ou moins efficaces, du vote aux sondages. Mais, ces systèmes ne sont pas que des mesures passives : ils rétroagissent sur les publics, c’est-à-dire que les publics sont aussi façonnés par les technologies qui les représentent. « Les technologies à travers lesquelles nous voyons le public façonnent ce que nous pensons qu’il est » et en retour cela façonne notre comportement et notre orientation politique. X ou Facebook sont profondément des outils pour façonner les publics et nos regards sur ceux-ci.

Pour le comprendre, Farrell donne un exemple éclairant. Dans un article de 2019 de Logic Mag, Gustavo Turner évoquait la pornographie sur internet. Il y expliquait que la présentation et la perception que nous avons de la pornographie est façonnée par les algorithmes, mais que ceux-ci sont plus orientés pour valoriser ce pour quoi les publics sont prêts à payer que ce que les gens veulent voir. Les entreprises de pornographie se concentrent sur leurs clients plus que sur le public, et ce sont les goûts des clients qui façonnent les plateformes. Cela a pour résultat de sur-représenter certaines pratiques sur d’autres, non pas parce qu’elles sont les plus populaires auprès des consommateurs, mais parce qu’elles sont plus susceptibles de convertir le public en clients payants. Ce qui, en retour, à des effets sur le public, par exemple les adolescents, leur apportant une vision très déformée de ce qu’on peut considérer comme des pratiques sexuelles communes. Ce qui produit une vision très déformée de leur réalité. L’exemple permet de comprendre que les perspectives collectives qui émergent des médias sociaux – notre compréhension de ce que le public est et veut – sont façonnées de la même manière par des algorithmes qui sélectionnent certains aspects du public tout en en mettant de côté d’autres. « Le changement le plus important concerne nos croyances sur ce que pensent les autres, que nous mettons constamment à jour en fonction de l’observation sociale que nous faisons ». Musk déforme X pour qu’il serve ses intérêts. « Le résultat est que X/Twitter est un Pornhub où tout est tordu autour des défauts particuliers d’un individu spécifique et visiblement perturbé ». Rien de tout cela n’est un lavage de cerveau du public, explique Farrell. Mais on comprend bien comment les orientations économiques façonnent l’amplification. 

De même, on peut se demander si la polarisation croissante de genre que l’on constate en France comme ailleurs, n’est pas – aussi – un effet de l’exploitation du genre par les plateformes sociaux-publicitaires, comme le suggérait très pertinemment Melkom Boghossian pour la Fondation Jean Jaurès. « La demande de masculinité et de féminité est extrêmement facile à stimuler une fois qu’elle a été ciblée chez les individus. Elle devient une source inépuisable de suggestions de contenus, de formation de l’image du monde et, à terme, de redéfinition des comportements ». Avec le risque est celui d’un renforcement des représentations de genres à l’heure où beaucoup souhaiteraient s’en libérer, c’est-à-dire qu’il devienne impossible de se libérer des contraintes de genres à mesure que nos outils les exploitent et les renforcent.

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