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    La technologie et le capitalisme sont des structures qui désormais s’entretiennent l’une l’autre et se renforcent mutuellement. Des « structures », au sens que, l’une comme l’autre, forcent la vie sociale à s’y adapter et par lesquelles nous sommes complètement ensevelis, explique le politologue australien Jathan Sadowski dans son nouveau livre, The Mechanic and the Luddite : a ruthless criticism of technology and capitalism (Le mécanicien et le luddite : une critique impitoyable de la technolog

Le risque, cette gouvernance moderne que certains font peser sur les autres

12 janvier 2026 à 07:00

La technologie et le capitalisme sont des structures qui désormais s’entretiennent l’une l’autre et se renforcent mutuellement. Des « structures », au sens que, l’une comme l’autre, forcent la vie sociale à s’y adapter et par lesquelles nous sommes complètement ensevelis, explique le politologue australien Jathan Sadowski dans son nouveau livre, The Mechanic and the Luddite : a ruthless criticism of technology and capitalism (Le mécanicien et le luddite : une critique impitoyable de la technologie et du capitalisme, University of California Press, 2025, non traduit). 

Comment la technologie accélère le capitalisme

Si le capitalisme produit de l’argent, la technologie, elle, produit des outils pour accélérer la production d’argent, explique simplement le chercheur. Et ces outils sont devenus désormais le plus important vecteur de pouvoir, notamment parce qu’ils servent comme nulle autre à produire de l’argent. 

Déterministe, prévisible, linéaire, la technologie se présente comme le moyen pour donner forme au monde que le capital finance pour en tirer avantage. Le capital y encode ses intérêts, comme il encode ses intérêts dans la législation. La loi et la techno sont créées par une classe économique qui profite de leur déploiement pour asseoir sa domination sur le monde. « Si la technologie assure du pouvoir, le capitalisme assure lui du profit ». D’ailleurs, rappelle-t-il à propos, les plus grandes transformations du capitalisme sont basées sur la création de nouvelles technologies qui ont augmenté et étendu la puissance du capital. La techno permet de rendre le capitalisme plus dur, plus rapide, plus fort. Les plus grandes machines du capital sont basées sur des instruments financiers et des plateformes numériques qui transforment le profit en pure spéculation, sans que l’on comprenne très bien comment le profit s’y accomplit, à l’image des transactions à haute fréquence

Par essence, le capitalisme construit des hiérarchies de pouvoir pour générer des formes de contrôles et d’inégalités. Il crée des distinctions entre les gens pour mieux les exploiter. La division en classe est essentielle au fonctionnement du capitalisme, rappelle Sadowski. La classe est une relation aux moyens de production et au capital. En 2022, 10% des habitants de la planète se partagent 76% des ressources, 50% des plus pauvres, seulement 2%. Le capitalisme consiste à accomplir ce transfert de richesses, de la grande majorité à quelques-uns, du travail vers le capital. Pour Sadowski, ce que la technologie transforme, c’est la vitesse de ce transfert et le taux d’exploitation. Et les détenteurs du capital orientent profondément le développement de la technologie et de ce transfert à leur profit, notamment par l’investissement dans les technologies.

Dans son livre précédent, Too Smart (MIT Press, 2020, non traduit) qui s’inquiétait de l’inéluctable montée des technologies de surveillance, Jadowski décryptait déjà la logique du solutionnisme technologique. La technologie permet de justifier son emprise en se construisant : elle propose une forme de « terraformation de la société », une subsomption, c’est-à-dire une subordination des individus aux impératifs du capitalisme. Comme l’exprimait l’auteur de science-fiction Ted Chiang, notre grande crainte désormais est que le capitalisme utilise la technologie contre nous … Et c’est bien ce qui est en train de se passer, constate Sadowski. La technologie est devenue le lieu d’une concentration du pouvoir capitaliste sans précédent, et le numérique est devenu « l’infrastructure pour faire tout le reste ». Les développements logiciels et matériels impactent désormais toutes les autres pratiques : les voitures sont désormais rien d’autre que des ordinateurs qui roulent. 

Nous pensons souvent que le progrès technique implique d’autres formes de progrès : le progrès social, économique, politique ou moral, permettant de faire progresser la liberté, la justice, l’égalité ou l’équité… Mais ce ruissellement du progrès technique vers tous les autres semble être de moins en moins vrai. L’industrialisation en elle-même n’a apporté aucun progrès social, c’est bien la lutte sociale qui a permis de conquérir les congés payés, le droit à l’éducation, la retraite… Pas étonnant alors que le progrès technique devenu le majordome du capitalisme rencontre un scepticisme plus marqué. Les discriminations, les biais (un mot bien neutre pour désigner l’oppression systémique encodée dans les données), le racisme ou le sexisme que le numérique amplifie nous invitent à reconnecter ces problèmes au capitalisme technologique. Mais « la critique technologique ne peut pas être seulement l’ambulance qui arrive toujours après l’accident », nous devons mieux comprendre les enjeux du capitalisme technologique pour le démanteler. 

Réconcilier le mécanicien et le luddite

Le problème, c’est que les systèmes recouvrent ce qu’ils font réellement d’un épais voile d’obfuscation. Comprendre ce que les systèmes font est devenu compliqué. Les boîtes noires de l’IA opacifient les traitements comme les clauses de non divulgation opacifient les accords commerciaux. Pour y voir clair, nous devrions chercher à réconcilier les approches critiques, estime Jadowski, à savoir celle du mécanicien, qui connait la machine, et celle du luddite, qui sait pourquoi la machine a été construite et au profit de qui. Le savoir du mécanicien a été supplanté par le savoir de l’ingénieur à mesure que les machines sont devenues plus complexes, comme l’expliquait un article de Brooklyn Rail. Là où le mécanicien restait un artisan, maître des machines, l’ingénieur, lui, est au service de la technologie et du capital : il rationalise et optimise chaque étape de la production. Lieutenant du capital, il est devenu une profession de prestige, quand le mécanicien, lui, a été rétrogradé. Mais le savoir du mécanicien reste celui qui permet de comprendre le fonctionnement et d’y apporter une connaissance critique, fonctionnelle. 

Le luddite, lui, s’intéresse aux enjeux de la technologie. Les luddites ne se sont pas tant battus contre la technologie que contre les conditions nouvelles de leur déploiement, c’est-à-dire contre les propriétaires des métiers à tisser qui apportaient avec les machines des conditions économiques transformatives et qui leur étaient peu favorables. Ils n’étaient pas contre l’innovation, rappelle Sadowski, mais bien contre le nouveau modèle économique associé aux machines à lainer qui étaient pourtant utilisées depuis très longtemps dans l’industrie textile comme le pointait l’historien Andrian Randall. Si la destruction des machines est ce que nous avons retenu du mouvement Luddite, cette destruction n’a été que la conséquence de l’impossibilité d’ouvrir la gouvernance démocratique des systèmes, verrouillée par ceux qui avaient le pouvoir et la fortune. “Le droit de refuser est un droit qui paraît toujours radical”, rappelle avec pertinence Sadowski. Or, aujourd’hui encore, nous ne proposons aux gens confrontés aux problèmes technologiques, qu’une « éthique de l’acceptation », c’est-à-dire un ensemble de principes et de promesses qui proposent de créer des politiques pour une innovation responsable, basées sur l’auto-régulation, la réduction des biais et l’amélioration de la précision. « L’éthique est mise au service de la technologie sans menacer le moindre intérêt ». Il y a une absence totale du mot « non » dans les discussions sur l’éthique des données, explique Anna Lauren Hoffmann. On ne cesse de promettre des améliorations, une considération… mais sans que la possibilité de refuser ne soit proposée. Vous ne pouvez que consentir, qu’importe si c’est contre votre gré.

Pour Sadowski, nous devons produire une critique « impitoyable », c’est-à-dire plus coriace qu’elle n’est. Qu’il s’agisse d’IA ou d’instruments financiers, les mécanismes internes de ces systèmes qui exercent un pouvoir démesuré sur la société sont dissimulés par des couches d’opacité. S’ils sont complexes, ils sont bien plus encore « mystifiés by design », c’est-à-dire obscurcit par la technologie, son vocabulaire et sa grammaire dépolitisés. Seule une petite élite comprend et maîtrise leurs fonctionnement et encore moins savent comment ils fonctionnent. Nous sommes privés de notre droit à les contester ou à demander à ce qu’ils fonctionnent autrement. Pourtant, leurs fonctionnements devraient nous êtres clairs. « Le but d’un système est ce qu’il fait », disait avec discernement Stafford Beer. A nous d’observer alors, avec l’art du mécanicien et la compréhension du luddite. 

La sainte innovation

Dans le technocapitalisme, l’objet le plus vénéré est sans conteste l’innovation, certainement parce que le capitalisme est le plus efficace des systèmes pour produire de l’innovation capitaliste, ironise Sadowski. Le capitalisme sait parfaitement sélectionner les innovations qui vont lui permettre d’accélérer et d’étendre son emprise, à l’image d’Uber, de Palantir ou de Clearview. Et la Silicon Valley n’est rien d’autre qu’une industrie dédiée à l’accélération de cette emprise. Mais l’innovation n’est pas tant une force de progrès qu’un instrument pour produire du changement social, une arme au service d’une « élite oligarchique qui contrôle les décisions financières et le développement technique » et s’en sert pour produire du changement législatif et social. Les innovateurs n’ont jamais l’intérêt commun en vue : seulement leurs profits. 

Ceux qui financent l’innovation financent avant tout des technologies et des développements qui priorisent leurs intérêts et les valeurs sociales qu’ils défendent. Le capital-risque est le mode opératoire qui soutient le modèle d’investissement de la Silicon Valley pour transformer ses idées en profit, comme l’expliquait Tom Nicholas dans son Histoire du capital risque (Harvard University Press, 2019). C’est ce modèle d’investissement qui a rendu possible l’informatique mainframe des années 70, puis l’informatique personnelle, les applications logicielles, l’internet et l’e-commerce des années 90, l’industrie mobile et du web social des années 2000, l’économie collaborative et les plateformes servicielles des années 2010, celle des crypto et de l’IA générative des années 2020 (sans oublier les biotechs depuis les années 80). Sous la pression de ce type de financement, l’investissement s’est transformé : en s’orientant vers des investissements de plus courts termes et à moindre risque, avec des retours sur investissement toujours plus élevés. 

Les investisseurs du capital-risque sont les nouveaux gardiens du capital. « Ils s’assurent que l’économie numérique suit leur logique et servent leurs besoins ». « Le capital risque n’est pas qu’une question de maximisation du profit. L’hypercroissance est fondée sur la sélection de plateformes, de technologies, de modèles d’affaires qui peuvent passer à l’échelle d’une manière exponentielle sur une très courte période et qui ont le potentiel de dominer leur marché ». Ils mobilisent dans leur sillon des investisseurs institutionnels, comme les fonds de pension et les fonds universitaires, qui cherchent à faire des profits rapides. Dès les années 70, ils se mobilisent en créant un lobby dédié (la National venture capital association) pour produire des changements législatifs au profit du secteur, permettant de réduire les charges de ce type d’investissement, pour produire des bénéfices plus élevés et moins risqués. Le paysage du financement de l’innovation a considérablement changé avec la montée du capital-risque qui est venu se substituer aux dépenses de R&D ou à la planification. En 2021, le capital risque américain a investi quelque 330 milliards de dollars. « Mais où sont les progrès sociaux ? A-t-on l’impression que le monde s’est amélioré de 330 milliards ou cet argent a-t-il servi à le rendre pire qu’il n’était ? », questionne pertinemment le chercheur.

Mark Fisher parle de Réalisme capitaliste (Entremondes, 2018) pour désigner le fait que le capitalisme nous semble à tous être devenu inévitable, sans alternative. Sadowski, lui, parle du « réalisme de l’innovation ». Le capital-risque est devenu un lobbying politique qui contrôle de surcroît une formidable machine à battage médiatique au profit de ses produits phares. On l’a vu avec le cycle des cryptomonnaies ou du metavers, ou les investissements ont été capables de produire ces pures créations, quand bien même personne n’en voulait. L’investissement technologique ressemble de plus en plus à un casino. « Le cycle des tendances technologiques et des bulles d’investissement semble s’accélérer ». Qu’importent si les innovations, comme le Metavers, ne survivent pas. Le modèle, lui, continue de prospérer : « non pas parce qu’il est le meilleur, mais parce qu’il permet de conserver le capital en mouvement »

Les investissements s’accompagnent toujours d’un intense lobbying politique pour assouplir les réglementations, comme on l’a vu dans le cas des cryptomonnaies (le nombre de lobbyistes du secteur a triplé depuis 2021, les dépenses également, passant de 2 millions en 2018 à 9 millions de dollars en 2021). Une débauche d’action vise à établir de la légitimité pour des technologies qui opèrent à la limite de la légalité. « Produire de la hype sur une techno est crucial à la croissance de sa valeur – réelle, perçue comme spéculative ». Reste que ces investissements n’ont rien à voir avec la qualité de l’innovation. Au contraire. Si l’investissement se concentre tant sur l’industrie logicielle, rappelle Jathan Sadowski, ce « n’est pas parce que c’est la meilleure innovation ». « C’est d’abord parce que le logiciel n’est pas cher à construire, rapide et facile à faire passer à l’échelle, capable de servir de petits comme de grands marchés, et à moindre risque comparativement à bien d’autres technologies ». Si l’investissement se concentre sur le logiciel, c’est parce que ses qualités promettent de meilleurs retours sur investissement que d’autres formes d’industries.

Pour David Harvey, auteur notamment des Limites du capital (éditions Amsterdam, 2020), le capital fictif désigne de l’argent mis en circulation comme capital sans aucune base matérielle. C’est de l’argent dérivé des droits de propriété, de l’ingénierie financière et de la valorisation spéculative : « c’est de l’argent représenté par des nombres dans un tableur »Et le capital-risque valorise comme nul autre de l’argent dans des tableurs, puisque le montant réel des investissements réalisés est bien inférieur à la valorisation calculée des startups. Sans compter, rappelle Sadowski, que les technologies numériques ont permis comme nulles autres la financiarisation, comme le shadow banking (wikipédia). Plus qu’un capital fictif, c’est un capital fictionnel qui domine de plus en plus les conditions du réel. L’ingénierie financière permet le développement d’une finance hors sol, du trading haute fréquence aux subprimes responsables de la crise financière de 2008. Le capital-risque est de plus en plus la modalité pour créer et faire circuler cette fiction du capital. Sur les marchés, la valorisation des startups est totalement fictive, toujours fortement surestimée. Les licornes, ces entreprises valorisées à plus d’un milliard de dollars, ne sont assurément pas des créatures magiques, puisqu’elles ne sont rien d’autres que des créations artificielles ingéniées par des capitaux-risqueurs pour faire circuler le capital et l’accroitre. 

Les données sont le nouveau capital du technocapitalisme

Le moteur de l’investissement repose quant à lui sur les données. Elles sont des commodités qui peuvent être achetées et vendues sur des marchés. Elles sont une forme de capital que l’on peut miner, c’est-à-dire raffiner et exploiter. Elles sont les ressources du capitalisme technologique, qui doivent continuer à grossir, à se développer pour faire fonctionner la machine. Kroger, l’une des grandes chaînes de supermarché américain, dispose des données de 2 milliards de transactions annuelles de 60 millions de foyers américains. Et ces données sont devenues une nouvelle source de revenus pour l’entreprise qui génère grâce à elles de nouveaux profits, comme l’avait raconté The Markup. Mais les citoyens ne voient rien de ces échanges. Les marchés où s’échangent les données sont cachés, notamment pour maintenir les journalistes, les chercheurs et les régulateurs à distance. Pour Jathan Sadowski, « les données sont une nouvelle forme de capital, au même titre que l’argent et les machines. Et les données sont désormais essentielles à la production, à l’extraction et à la circulation de valeur dans les systèmes numériques ». La surveillance, qui permet de capter et collecter les données, sert à extraire ce capital. « Ce capital de données consiste bien souvent en de discrets bits d’information, en des enregistrements numériques, lisibles par des machines, facilement agrégeables, totalement abstraits, hautement mobiles et socialement précieuses. » En fait, rappelle Sadowski, la circulation des données est devenue une fin en soi… C’est cette circulation même qui produit de la valeur. Le but de cette circulation est de produire un mouvement continu de production de profit. C’est la confidence que faisait Andrew Ng quand il comparait l’IA à l’électricité : dans de grandes entreprises, parfois, on lance des produits non pas pour générer des revenus, mais pour générer des données

Bien sûr, les acteurs de la régulation tentent de minimiser la collecte voire la circulation des données, quand les acteurs du secteur, eux, plaident pour une maximisation des échanges et de la collecte pour alimenter le pipeline de la surveillance. La datafication consiste à transformer chacun d’entre nous en données. De meilleures capacités de surveillance produisent de meilleurs flux de profit et de pouvoir. « Un monde composé de données est un monde sans sujets » où tout devient objet. Toutes les données sont agrégées pour renforcer profit et pouvoir, à l’image de Palantir ou de la police des frontières américaine. 

Les modèles de machine learning sont incompréhensibles, intrinsèquement opaques. « Nous sommes confrontés à des piles de boîtes noires à l’intérieur de boîtes noires », expliquait déjà Frank Pasquale dans Black Box Society (FYP éditions, 2015). Les techno d’IA créent des problèmes systémiques, des fragilités et des échecs que nous ne comprenons pas et que nous ne sommes pas équipés pour nommer. Cette extraction, cette capture et ces traitements de données permet d’assurer et de maintenir un « triforce » : data, calcul et géopolitique, se renforcent les uns les autres, comme le pointaient Amba Kak et Sarah Myers West dans le rapport de l’AI Now Institute de 2023, Face à la puissance technologique. Le business model de l’IA repose sur la force brute, rappelle Sadowski, tant technologiquement qu’économiquement, comme le montre l’intégration de l’IA générative partout, sans que nous n’y ayons consenti. A terme, explique-t-il encore, l’IA promet la fusion du techno-capitalisme et du technonationalisme. 

Raj Patel et Jason Moore dans leur livre Comment notre monde est devenu cheap (Flammarion, 2018) expliquaient que la réduction des coûts (c’est-à-dire l’optimisation) est au cœur du capitalisme. La cheapisation dont ils parlent ne consiste pas seulement à rendre les choses peu chères : c’est un ensemble de stratégies pour contrôler les relations entre le capitalisme et le vivant, c’est un ensemble de « processus mobilisés pour transmuter la vie non monnayable en circuits de production et de consommation, dans lesquels ces relations ont le prix le plus bas possible ». Le capitalisme gouverne par le profit et pour l’imposer, il a fallu l’étendre le plus possible et donc étendre le caractère monnayable du monde. Afin de maximiser ses profits, tout l’enjeu a été de ne cesser de diminuer le prix du monde. « Les choses cheap ne sont donc nullement des choses, mais plutôt des stratégies au moyen desquelles le capitalisme gère et surmonte ses crises », progresse, s’étend. « La valeur sociale des objets est supplantée par leur valeur économique lorsqu’ils sont jetés dans le marché, transformés en actifs, soumis aux dynamiques d’échange et broyés par la machine à profit ». L’innovation capitaliste incarnée par le modèle de la Silicon Valley est certainement plus que tout autre un modèle d’innovation à taux zéro, où tout est développé pour être le moins coûteux possible. C’est le cas également des actifs que l’innovation raffine : les données. L’enjeu n’est pas de produire de bonnes données ou des données de qualité (car produire des données de qualité est un processus coûteux), mais d’obtenir des données suffisamment bonnes pour être exploitées. Dès l’origine, cela a été le cas d’ImageNet, qui s’est révélée rapidement techniquement et socialement problématique. Avec le passage au Big Data et à l’IA, la précision, la neutralité et la causalité sont devenues des modalités sans importance, puisque les traitements pouvaient tout prendre en compte. « Plus grandes sont les données, moins vous avez à vous en faire », plus besoin de s’inquiéter de ses origines ou des contenus. Le Too big to fails’applique également aux traitements, pas seulement aux modèles économiques

Mais, si construire des modèles est excitant, nettoyer les données est ennuyeux. Autant d’éléments qui expliquent que les données aient été rendues bon marché. Et l’IA est une formidable opportunité pour rendre les données encore moins chères, comme le montrait l’analyse des principaux sites digérés par les moteurs les grands modèles de langage sans bourse déliée, ou le passage aux données synthétiques… au risque d’une dégradation sans fin des résultats, avec des modèles de plus en plus autophages. Dans le capitalisme, le cheap l’emporte tout le temps. Qu’importe les biais, les erreurs, les hallucinations… Les données peu chères l’ont emporté. 

A l’avenir, les données vont continuer d’être volées. Quant aux données nettoyées, de qualité, malgré leurs vertus, comme le soulignait Kate Crawford, il est probable qu’elles ne reviendront pas, estime Sadowski.  

La machine à profit perpétuel : la rente plus que le travail

Comme le turc mécanique en son temps, les systèmes d’IA sont des « illusions techniques conçues pour tromper le public », où le travail humain est invisibilisé pour nous faire croire que les machines fonctionnent d’elles-mêmes. Jathan Sadowski parle d’IA Potemkine pour faire référence aux villages Potemkine (le ministre de Catherine II de Russie faisait bâtir de faux villages pour impressionner l’impératrice lors de ses déplacements) : des outils de façade, qui cachent les humains appelés à agir comme des robots, comme l’on masque les humains dans la surveillance des véhicules autonomes. Partout, dans le domaine de l’IA, on utilise des humains sous couvert d’automatisation. En 2019, un rapport de MMC Ventures cité par le Financial Times avait souligné que sur 2800 startups qui affirmaient utiliser de l’IA dans leurs produits, 60% n’en utilisaient pas. Bien souvent, ironise Sadowski, l’IA annoncée n’est rien d’autre qu’un tableur. A son lancement, Mistral a reçu 105 millions d’euros sans avoir le moindre produit à montrer. 

Non seulement les ouvriers de l’IA sont invisibilisés, comme nous le rappelle le Mechanical Turk d’Amazon, mais la technologie elle-même est souvent décrite comme une boîte noire, où ses fonctionnements mêmes sont masqués sous une complexité technique, ambiguë, trompeuse voire mensongère. Le philosophe Byung Chul Han parle lui de Psychopolitique (Circé, 2016) plutôt que d’IA Potemkine, pour décrire une politique qui promeut son propre bénéfice. « Le mode opératoire n’est pas seulement de rendre les gens conformes aux commandements, mais plus encore de les rendre dépendants des systèmes ». Le pouvoir qui opère d’une manière séductrice plutôt que répressive est difficile à reconnaître comme un pouvoir, rappelle Sadowski. 

L’IA promet de résoudre les problèmes du capital par une croissance sans limites en développant des outils à son service, en promettant d’éliminer les coûts du travail. Avec l’IA, le capital cherche à construire une « machine à profit perpétuel », explique le géographe David Harvey dans Seventeen Contradictions and the End of Capitalism (Profile Books, 2015), qui cherche à capturer la valeur sans le travail. Mais plus que de faire disparaître le travail, l’enjeu est de le réorganiser pour en comprimer le moindre coût, par exemple en l’externalisant à l’autre bout du monde

En vérité, pourtant le travail humain est plus central et plus concentré que jamais. Dans un de ses articles, le sociologue Martin Krzywdzinski montre ainsi que Toyota, l’entreprise la plus efficace du monde, enlève des robots de ses chaînes d’assemblages pour améliorer la flexibilité et la réactivité des travailleurs humains : moins de 10% de la chaîne d’assemblage de Toyota est automatisée. La machine à profit perpétuel vise bien à plus à accélérer, optimiser et concentrer la productivité humaine sous le contrôle des machines qu’à nous remplacer par la technologie.

Le modèle économique des plateformes et services en ligne demeure un modèle d’extraction de rentes, rappelle Sadowski. Tous visent à rendre des secteurs entiers dépendants des services technologiques qu’ils fournissent, en transformant leurs clients en locataires. Les interactions sociales comme les transactions économiques sont transformées partout en services, en actifs. L’objectif est de tout transformer en ressources pour générer des revenus sans jamais concéder de propriété. Le but des plateformes de rente consiste à devenir des monopoles pour contrôler toutes les conditions de création de valeur (comme quand Zoom ou Adobe, parmi d’autres, tentent de changer leurs conditions d’utilisation à leur profit). Pour cela, les entreprises du numériques utilisent les Conditions générales d’utilisation, ces contrats unidirectionnels et non négociables, pour s’arroger l’essentiel des droits. CGU que nous devons les accepter « non pas tant pour que ces entreprises obtiennent notre consentement actif, mais bien plus pour sécuriser notre conformité passive »

Mais ce ne sont pas seulement les plateformes qui produisent des rentes, c’est « le système technique numérique tout entier désormais qui est devenu la nouvelle source de rentes. L’internet est l’infrastructure de relations de rentes, le nouveau mécanisme de l’extraction et de la capture », comme l’expliquait Sadowski lui-même. L’utilisateur ne possède plus rien, pas plus sa brosse à dent connectée que son interphone vidéo, pas plus les données que les programmes. Les propriétaires s’arrogent tous les pouvoirs, comme la mise à disposition des données à des tiers ou le changement des conditions unilatéralement

La rente est devenue le modèle que toutes les industries copient. Les plateformes permettent de maximiser les profits tout en minimisant les droits des utilisateurs. Sous couvert d’innovation, ce à quoi on assiste, c’est d’abord à une expropriation de tous puisque nous ne pouvons plus être propriétaires de rien. 

De la mécanique stochastique : la gestion du risque est devenue la modalité politique du monde moderne 

La partie la plus stimulante du livre de Jathan Sadowski est assurément sa réflexion sur l’avènement de la probabilité, en passe de devenir la modalité unique d’organisation et de domination du technocapitalisme. Les secteurs qui ont pris les rênes du technocapitalisme comme la finance, l’assurance, ou les technologies pour les propriétaires sont les secteurs experts de la gestion du risque. Des systèmes acturiaux aux scores de risques en passant par les algorithmes prédictifs, partout, l’évaluation du risque est devenue LA métrique. Ces « mécaniques stochastiques », c’est-à-dire statistiques, probabilistes, ont pris le contrôle. Pas étonnant que l’IA, qui n’est elle-même que le chef d’œuvre d’un traitement statistique à très grande échelle, soit le parangon moderne de cet accomplissement.

Scientifiquement, le risque consiste à comprendre la probabilité d’un événement dans les distributions aléatoires. A l’échelle individuelle, le risque d’avoir un accident de voiture est parfaitement aléatoire. Mais à l’échelle de populations, on peut découvrir des schémas et des fréquences. « Quand le risque est opérationnalisé dans des systèmes (marchés financiers, modèles actuariels, sécurité nationale, politiques de régulation…) l’aléatoire est recadré en problème à résoudre plutôt que traité comme des limites au pouvoir ». Ces techniques ont conduit à produire des méthodes de gestion adaptées : c’est-à-dire des formes de gouvernance du risque. Les risques sont devenus ce qu’il faut gérer, maîtriser. Ils sont à la fois la raison d’être des systèmes de gouvernance et leur justification, c’est-à-dire la raison pour laquelle on les construit, on les renforce. « Le risque est devenu à la fois le moyen et la fin de la gouvernance »

Foucault le disait déjà. La puissance et la connaissance ne sont pas des choses séparées, mais ont des relations symbiotiques entre elles. Connaître le monde consiste à exercer du pouvoir sur lui, et exercer du pouvoir sur lui, c’est le connaître. La gouvernance est un concept hybride, une fusion des pratiques politiques et d’affaires, explique la professeure de sciences politiques Wendy Brown dans Défaire le dèmos (Amsterdam, 2018). Pour Brown, la gouvernance consiste à remplacer les questions politiques par des logiques financières. Et cela a été accompli en important les modèles, les métriques, les valeurs, les concepts et les tactiques des secteurs de la gestion du risque à l’intérieur de toutes les sphères sociopolitiques. « Le risque est un concept puissant pour la gouvernance car il vient habillé de toute la neutralité, l’autorité et la mystique de l’expertise technocratique, tout en étant suffisamment flexible pour être adapté et s’appliquer largement »

« Nous évaluons d’abord le risque à l’aide de systèmes d’analyse, d’évaluation et de modélisation. Ensuite, nous le gérons grâce à des systèmes de surveillance, de réglementation et d’atténuation. Enfin, nous l’inventons grâce à des systèmes de prévision, de contrôle et d’intervention. À chaque étape, l’accent est mis sur le processus technique d’analyse, de surveillance ou de contrôle du risque plutôt que sur le contenu politique de sa définition et de son identification, ou sur les raisons pour lesquelles le risque constitue la meilleure, voire la seule option, pour encadrer les choses. Cette myopie est une caractéristique essentielle de la gouvernance des risques en tant que forme d’anti-politique. Le risque offre une façon de faire de la politique en éliminant et en refusant tout ce qui est politique de ce qui est analysé. (…) Les stratégies de dépolitisation que produisent l’analyse par les risques permettent d’intégrer de la rationalité économique dans tous les domaines de la société et de la vie. En définitive, les détails les plus fondamentaux de la gouvernance du risque – l’identification du risque, la motivation de la gouvernance, la justification du pouvoir, la priorisation des valeurs, la répartition des résultats – ne sont plus sujets à débat. Les enjeux sont tous laissés aux experts. »

La gestion du risque est mise en pratique notamment dans deux enjeux majeurs de nos sociétés : le changement climatique et l’intelligence artificielle, remarque très pertinemment Jathan Sadowski. La question climatique est souvent traitée comme un enjeu de « dérisquisation de l’Etat », c’est-à-dire un enjeu à minimiser le risque du secteur privé – ce que l’économiste Daniela Gabor désigne sous le terme de consensus de Wall Street. Ici, le rôle des autorités consiste à réduire les risques économiques des investissements privés en créant des garanties aux profits des investisseurs en les protégeant des risques politiques. Le but du derisking, c’est-à-dire de la minimisation des risques, est d’établir des conditions favorables (c’est-à-dire profitables) pour le capital privé tout en créant des projets d’investissements pour attirer les investissements. De même, réguler le risque des innovations émergentes est essentiel. L’approche principale pour réguler les technologies comme l’IA aux Etats-Unis ou en Europe s’applique à identifier, trier et atténuer les risques de l’IA non pas tant pour les utilisateurs que pour les entreprises qui les déploient. 

Mais qui établit les protocoles d’identification des risques ? Comment sont définis les niveaux de risques définis ? Quelles formes d’atténuation sont établies et dans quels buts ? Quelles alternatives sont laissées de côté ? « En considérant la régulation des systèmes d’IA comme une régulation des risques, les décideurs politiques adoptent, consciemment ou non, une position normative sur l’IA », observe la juriste Margot Kaminski. Cette position est également un choix qui privilégie et intègre des cadres, des valeurs et des résultats spécifiques à la technologie, et renonce à des formes de régulation qui privilégieraient les droits individuels, les avantages sociaux ou le principe de précaution.

« Si certains aspects de la réglementation des risques peuvent être efficaces pour atténuer certains préjudices, écrit Kaminski, cette approche de la réglementation met toujours l’accent sur des types spécifiques de préjudices en raison de la nature du risque. Ces préjudices doivent être quantifiables pour pouvoir être intégrés aux analyses statistiques et aux modèles financiers, ce qui conduit à négliger les préjudices qui ne sont pas facilement chiffrables sur une feuille de calcul. Ces préjudices sont souvent axés sur l’avenir, de sorte qu’ils peuvent être calculés en termes de probabilités qu’un événement se produise, ce qui écarte des préjudices déjà normalisés dans la société. Ces préjudices sont fondés sur les dangers posés aux personnes et aux populations qui correspondent au profil d’une personne moyenne – généralement un homme adulte blanc – ce qui minimise ou ignore ceux qui s’écartent de ce repère normatif. Ces préjudices sont également pris en compte au niveau agrégé, ce qui signifie que des impacts significatifs sur les individus peuvent être totalement masqués dans les données, largement sous-estimés par des choix coûts-avantages et inégalement répartis au sein de la société.

De plus, la réglementation des risques suppose généralement qu’une technologie sera adoptée malgré ses préjudices. Les causes de ces risques et préjudices – comme les entreprises qui construisent et déploient rapidement des systèmes d’IA pour diverses applications, sans véritable supervision, responsabilité ni précaution – sont traitées comme des conditions statistiques qui ont déjà eu lieu, qui ne peuvent être modifiées et qui doivent servir de point de départ à toute réponse. Autrement dit, la gouvernance des risques transforme le public en concierges chargés de nettoyer les dégâts causés par les entreprises, les armées, les forces de police et autres acteurs qui préfèrent tirer d’abord et ne jamais poser de questions ensuite. Le principe par défaut est de permettre au capital d’innover sans avoir à demander la permission – ou du moins d’avancer avec le moins de garde-fous possible. Le mieux que nous puissions faire – tout comme dans l’exemple du changement climatique – est de réduire les risques liés à ces innovations en encourageant une culture de responsabilité au sein des entreprises et en établissant des systèmes sociaux qui internalisent les coûts des investissements privés. »

« Le risque est un concept moderne qui a coévolué avec le secteur de l’assurance et ses modèles actuariels d’analyse, de projection et de tarification des résultats probables d’événements futurs en fonction des expériences passées et des conditions présentes. Cela confère aux régimes de gouvernance des risques une aura de rigueur technique. Ils sont dépolitisés par conception. Ces caractéristiques en font des outils évidents pour faire face à la complexité et à l’incertitude des technologies émergentes. Pourtant, ces approches ne vident pas la gouvernance des risques de son contenu politique. Elles se contentent d’enterrer le politique, rendant invisibles ces choix chargés de valeurs, brouillant les liens de causalité entre décisions, actions et effets, présentant leurs conséquences comme des compromis inévitables et produisant les conditions sociales qui soutiennent des formes spécifiques de savoir et de pouvoir. »

« L’analyse des risques offre la promesse de prédire l’avenir. C’est pourquoi le risque est devenu un outil si puissant et précieux pour le capitalisme technologique. »

« Dans de nombreux systèmes où l’analyse des risques se transforme en pouvoir matériel, l’incertitude stochastique est balayée. L’analyse scientifique des probabilités, avec ses larges marges d’erreur et de doute, se transforme en application technique de modèles prédictifs visant la précision. » Comme le dit la géographe Louise Amoore dans Cloud Ethics (Duke Press, 2020) : « Les processus et les arrangements de pondérations, de valeurs, de biais et de seuils dans les réseaux neuronaux ne relèvent pas, je crois, de notre champ politique statutaire. Pourtant, je suggère qu’ils doivent être présentés comme des questions et des revendications politiques dans le monde. »

« Au lieu de cela, toute cette immense complexité – technologique, politique, réelle – est remplacée par le score de risque. Arme ultime de la gouvernance du risque, le score prouve que le nombre est un véritable pouvoir. Surtout lorsque ces chiffres sont décontextualisés, revêtus du sceau de l’autorité technocratique et déployés comme des solutions simples à des problèmes complexes. Les scores de risque sont désormais des technologies de gouvernance omniprésentes, en grande partie parce qu’ils constituent des données facilement manipulables comme une massue par les individus et les institutions qui sont en première ligne de l’exercice du pouvoir dans la société. »

« Les scores de risques ont ainsi acquis réellement un impact sur nos vies et façonnent les structures sociales de manière significative. Les révéler est devenue une tâche impossible tant ils sont omniprésents, mais aussi parce que l’existence et le fonctionnement d’un grand nombre d’entre eux sont cachés par leurs créateurs et utilisateurs. Cette opacité endémique montre qu’ils relèvent d’un processus extrêmement politique. Si ces scores étaient objectifs et purement scientifiques, nul ne se donnerait la peine de les obscurcir. »

« Nombre des décisions les plus importantes prises par la police, les services frontaliers ou l’armée sont prises à l’aide – voire en grande partie sous-traitées – d’un arsenal diversifié de scores de risque, dont beaucoup sont créés par des entreprises privées puis vendus comme services exclusifs aux agences gouvernementales. L’objectif de la quantification de l’évaluation des risques est de transformer des jugements jusqu’alors subjectifs et discrétionnaires en calculs qui semblent plus objectifs et standardisés. Si certains outils peuvent être simples à comprendre, de nombreuses méthodes de production de scores s’appuient sur des algorithmes qui absorbent des quantités massives de données sur des sujets très divers, des statistiques de criminalité aux phases lunaires, et les synthétisent en un chiffre unique destiné à identifier les personnes considérées comme une menace pour la sécurité et à déterminer le comportement des agents face à une situation donnée. »

Par exemple, les services de police américains ont mis en place un logiciel appelé Beware pour générer des scores de menace personnalisés concernant une personne, une adresse ou une zone. Ce logiciel prétend fonctionner en traitant des milliards de données, notamment des rapports d’arrestation, des registres fonciers, des bases de données commerciales, des recherches sur le web profond et les publications de la personne sur les réseaux sociaux, rapporte le Washington Post. « Les scores sont codés par couleur afin que les agents puissent connaître d’un coup d’œil le niveau de menace d’une cible : vert, jaune ou rouge. La différence fondamentale entre un score vert et un score rouge est un mystère pour l’agent, mais elle peut faire toute la différence entre un agent qui lance un contrôle routier avec un sourire amical ou qui, le doigt sur la gâchette, est prêt à engager le combat. »

Mais surtout, rappelle Sadowski : « les gens ne doivent pas savoir pourquoi ils sont signalés par des systèmes d’analyse de risque automatisés ». La sociologue Barbara Kiviat dans son étude sur le score de crédit dans la fixation des prix des assurances rappelle : « la prédiction algorithmique est imprégnée de points de vue normatifs, qui répondent aux objectifs des entreprises. L’utilisation de systèmes de notation basés sur les données pour la classification des risques s’inscrit dans la longue histoire du secteur, qui a créé toutes sortes de méthodes scientifiques pour justifier moralement ses propres intérêts et actions », comme le montraient les ouvrages des historiens Dan Bouk, How Our Days Became Numbered: Risk and the Rise of the Statistical Individual (University of Chicago Press, 2015) et Caley Horan, Insurance Era: Risk, Governance, and the Privatization of Security in Postwar America (University of Chicago Press, 2021).

« Nombre des décisions les plus importantes prises par les services sociaux, les organismes d’aide sociale et les programmes d’assistance publique sont prises à l’aide – voire en grande partie sous-traitées – d’un arsenal diversifié d’indices de risque. Ces derniers comptent parmi les outils les plus insidieux de la gouvernance néolibérale actuelle et reconfigurent le fonctionnement des services sociaux pour l’adapter à des logiques financières. Plutôt que d’identifier ceux qui ont le plus besoin d’aide, ces institutions utilisent les indices de risque pour identifier ceux qui représentent les menaces les plus dangereuses pour le système : les fraudeurs potentiels. » 

« Ces technologies sont conçues pour éviter (ou générer) les faux négatifs : mieux vaut refuser l’aide à mille personnes dans le besoin que de laisser passer un seul escroc indigne de l’aide sociale. À cette fin, les services sociaux publics du monde entier ont mis en œuvre des formes de gouvernance des risques parmi les plus rigoureuses, qui traitent les populations déjà défavorisées comme des menaces qu’il faut identifier, suivre, gérer, enquêter et neutraliser. » C’est ce que montraient les nombreuses enquêtes sur les services sociaux, notamment l’exemple néerlandais analysé par Lightouse Reports : le but de ces systèmes n’est pas de trouver qui a besoin d’aide, mais de discriminer ceux qui tentent de recevoir de l’aide. Malgré qu’ils soient extrêmement complexes et qu’ils étendent des formes de discrimination, ces systèmes sont aussi terriblement simplistes et arbitraires dans leurs décisions. Ils ne font pas bien mieux que l’aléatoire, disait Lightouse Reports en produisant des discriminations flagrantes (et illégales) depuis des facteurs simples comme l’origine ethnique, le genre et le handicap. Dans ces systèmes de risques, être pauvre et demander de l’aide est un comportement à haut risque qui déclenche enquêtes sociales, enquêtes de police et interventions administratives. Julia Dressel et Hany Farid ont montré que Compas, n’est pas plus précis ou équitable qu’une prédiction de bistrot. Et « l’augmentation de la complexité n’améliore pas la précision de ces systèmes, mais amplifie leur autorité sociale en racontant comment il vous donnera accès à des informations précises, neutres et quasi divines sur le monde. Plus de données ne signifie pas plus de connaissances, mais cela peut signifier plus de pouvoir si vous convainquez les gens que les scores de risque sont des vérités prédictives prêtes à être utilisées pour une action immédiate ».

Dans trop de cas, avance Sadowski, comme le proposait également Arvind Narayanan, il semble que l’échantillonnage aléatoire constituerait en réalité une amélioration significative par rapport aux scores de risque, dont il a été prouvé qu’ils sont systématiquement inexacts et socialement biaisés, et qu’ils conduisent à toutes sortes de discriminations injustes. « Ces technologies excellent dans la reconnaissance de formes, mais elles sont aussi des machines à renforcer les formes. Elles extraient des données du passé et les transforment en décisions pour l’avenir. Les dés technologiques ont été truqués depuis longtemps pour favoriser certains intérêts sociaux, écrit le philosophe Langdon Winner. Je préfère être jugé par un tirage au sort plutôt que par des dés pipés. »

« Il est difficile de résister à l’attrait d’une technologie qui offre le vernis d’une autorité objective et l’utilité de réduire des événements complexes à un seul chiffre, voire à une seule couleur. »

Sadowki rappelle l’histoire de l’assurance en convoquant l’historien Dan Bouk qui expliquait les limites de sa promesse de calculer un risque toujours plus individualisé en ségrégant le risque en d’innombrables catégories. L’idée ou le but a toujours été d’appliquer des risques statistiques sur chaque individu, afin d’affiner, d’augmenter, de renforcer les principes de fixation des prix. Mais ce que cela produit, c’est des méthodes avancées pour la ségrégation sociale, les discriminations tarifaires et l’hyperpersonnalisation, disait déjà Greta Krippener. L’intensification de ces pratiques a fini par être transformatif.  Pour Colm Holmes, président d’Aviva et d’Allianz, le risque est de créer des gens qui n’ont pas besoin d’assurance et des gens qui ne sont pas assurables. Oubliant que l’assurance ne fonctionne que du fait de l’incertitude. 

« Les scores produisent un réductionnisme technocratique en pratique ». Pour les assureurs et les financiers, le seul but est de mettre un prix au risque et de le faire de manière profitable ce qui suppose de transformer les qualités en quantités, en chiffres. Sadowski, rappelle qu’il est difficile de combattre toutes les pratiques d’optimisation (des prix, comme des réclamations… ). Et assène : « l’optimisation est un euphémisme industriel pour désigner la discrimination ». Le problème, c’est qu’elle a des effets régressifs : les personnes les plus vulnérables et déjà défavorisées – par exemple, les plus pauvres, les plus âgées, les moins instruites ou les personnes de couleur – se retrouvent également dans une situation où elles n’ont d’autre choix que d’accepter des prix plus élevés et des indemnisations plus faibles. « L’intégration de l’apprentissage automatique dans l’assurance rend ces tactiques discriminatoires plus puissantes, plus répandues et plus difficiles à démasquer. Désormais, ces pratiques – et les données sensibles sur lesquelles elles reposent – ​​peuvent être blanchies grâce à l’opacité de l’apprentissage automatique, offrant ainsi aux actuaires humains un démenti plausible lorsque la discrimination et la tromperie sont découvertes. »

Pour Jathan Sadowski, « le risque n’est pas une mesure objective des phénomènes naturels et des schémas mathématiques ». Il ne repose même pas toujours ni entièrement sur l’analyse scientifique des processus stochastiques et des propriétés émergentes. « Il est créé par les régimes mêmes qui le calculent et le gouvernent. Il est le produit de systèmes technopolitiques et d’intérêts socio-économiques, et il est instrumentalisé pour les servir. Il est créé, encadré, conçu, tarifé, déplacé et déployé de manières spécifiques pour agir sur le monde. Le risque fait partie intégrante des opérations de pouvoir, de données et de valeur dans le capitalisme ». 

Dans son livre How Our Days Became Counted, l’historien Dan Bouk détaille comment le secteur de l’assurance a non seulement créé des méthodes d’analyse statistique, mais a également contribué à créer une culture où il était logique de concevoir les individus et les sociétés comme des nombres à suivre, analyser, prédire et gérer afin de se prémunir contre des risques (in)certains. C’est un processus que Bouk appelle « créer le risque » : « avec la généralisation de l’assurance, le risque a acquis une définition plus précise : il est devenu une sorte de marchandise ».

Les modes de production, d’achat et de vente du risque ont évolué à maintes reprises au cours des cent dernières années, à mesure que de nouveaux moyens de production et d’échange se développaient pour garantir que le risque demeure une source fiable de profit et de pouvoir pour le capital et les États. À l’apogée du capitalisme industriel américain, le risque était perçu comme une affaire intrinsèquement collective, calculable uniquement comme une propriété de groupes, comme l’explique la sociologue Greta Krippner. Cette conception est la base des traditions de bien-être mutuel qui traitent le risque comme un fardeau et la sécurité comme un avantage qui devrait être partagé équitablement entre l’ensemble du groupe. « Mais la collectivisation du risque a également été directement codifiée dans les institutions juridiques, sociales et culturelles par le capital de manières très spécifiques. Alors que le nombre d’accidents du travail, de blessures et de décès de travailleurs montait en flèche au début des années 1900, les capitalistes ont soutenu des notions de risque qui dépersonnalisaient ces incidents et socialisaient toute responsabilité pour leurs conditions, leurs causes et leurs conséquences. De nouvelles méthodes de collecte de données statistiques ont montré qu’il y avait une régularité écrasante des accidents du travail sur les lieux de travail. La conclusion tirée par les entreprises et le gouvernement était que ces dangers étaient inévitables et naturels, une triste réalité de la société industrielle et le prix du progrès ; il fallait la « gérer », mais elle ne pouvait jamais être changée ». Comme l’explique Krippner : « Le calcul du risque ne cherchait plus à appréhender des expériences particulières de blessures et de décès, mais s’efforçait plutôt de décrire la fréquence des accidents du travail dans la population globale. L’attention se concentrait non pas sur les circonstances particulières qui déterminaient la manière dont une personne était blessée, mais sur le nombre total de travailleurs blessés sur une période donnée, quelles que soient les circonstances. L’objectif de ces nouvelles technologies de gestion du risque n’était pas d’enquêter sur des accidents déjà survenus afin d’en attribuer la responsabilité, mais plutôt de prédire (et éventuellement de prévenir) les accidents futurs afin de pouvoir en répartir et en gérer les coûts. Cette notion de risque était abstraite, sa méthode actuarielle et sa signification démoralisée ». 

Cette vision du risque persiste encore largement aujourd’hui. Cependant, elle a également été remodelée par les avancées du capitalisme, estime Jadowski. Les caractéristiques du risque comme inévitabilité collective, qui se sont imposées dans le capitalisme industriel, coexistent désormais avec les approches du risque nées avec le capitalisme financier. Et le capitalisme technologique produit des innovations dans le domaine, comme l’assurance comportementale qui consiste à capturer des données sur le comportement des consommateurs (ou les activités, les choix et les modes de vie des assurés). Via des capteurs, comme ceux qui surveillent votre condition physique ou votre style de conduite, l’assurance comportementale vise à analyser et à évaluer avec précision le comportement des consommateurs. Elle intègre ensuite ces données dans des aspects clés de l’entreprise, comme le développement de produits, les campagnes marketing, la tarification des primes et le traitement des sinistres, tout en espérant « atteindre le Saint Graal de la gestion des risques : modifier activement le comportement des consommateurs pour s’assurer qu’ils mènent une vie moins risquée ». À la base de cette approche se trouve une théorie qui établit des liens de causalité directs entre les comportements individuels, les facteurs de risque et les résultats spécifiques. Au-delà de la simple affirmation que « les comportements sont des variables clés à prendre en compte ou à traiter », cette théorie du risque pousse à la conclusion plus extrême que seuls les choix personnels comptent ; les conditions externes et les structures sociales n’en ont pas. La responsabilité ultime du risque et de ses conséquences incombe aux individus et à leurs choix contrôlables. D’où l’orientation toujours plus forte sur les usages personnels, les petits gestes, le renvoi des utilisateurs à leur responsabilité.

Si les conceptions du risque ont évolué, le test ultime que tout système de gouvernance du risque doit réussir est pragmatique : « est-il efficace pour générer du profit et du pouvoir ? »

Le secteur de la prédiction du risque est animé par la grande ambition d’être le gardien de l’avenir supervisant chacun de nos mouvements et nous protégeant des aléas stochastiques de la vie. L’industrie justifie sa position parmi les institutions les plus omniprésentes et les plus puissantes de la société en se présentant comme un agent de progrès social qui utilise son expertise technocratique en analyse des risques pour intervenir et gouverner pour le mieux. Mais cet impératif moral ne va pas plus loin que les limites financières le permettent. Le capital est contraint de classer, hiérarchiser et exclure les individus de manière de plus en plus granulaire. Si notre profil de risque s’écarte trop de la norme de rentabilité, nous sommes alors abandonnés aux aléas du hasard. « Certains prennent des risques ; d’autres doivent les assumer. » Mais au final, certains assument toujours les risques que d’autres prennent parce qu’ils les prennent contre les premiers. 

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Jathan Sadowski, The Mechanic and The Luddite.
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  • Des délires tarifaires au blocage économique
    Le 2 avril 2025, le président américain a mis à exécution sa décision d’augmenter unilatéralement les droits de douane pour les produits étrangers entrant sur le sol américain. Trump a pourtant rapidement rétropédalé, mais sans annuler complètement les augmentations (voir le détail des mesures et revirements prises par l’administration américaine sur Wikipédia). Les tarifs ont été modérés depuis (sauf pour la Chine), notamment pour certains secteurs (dont les produits technologiques), abaissés v

Des délires tarifaires au blocage économique

5 mai 2025 à 07:00

Le 2 avril 2025, le président américain a mis à exécution sa décision d’augmenter unilatéralement les droits de douane pour les produits étrangers entrant sur le sol américain. Trump a pourtant rapidement rétropédalé, mais sans annuler complètement les augmentations (voir le détail des mesures et revirements prises par l’administration américaine sur Wikipédia). Les tarifs ont été modérés depuis (sauf pour la Chine), notamment pour certains secteurs (dont les produits technologiques), abaissés voire figés pour 90 jours, mais avec la menace que les augmentations reprennent dans 3 mois. Suite à la panique boursière, à d’innombrables contestations (notamment judiciaires d’Etats américains) et représailles des pays touchés par ces nouvelles exigences tarifaires, les tarifs douaniers mondiaux sont devenus partout l’inconnu des perspectives économiques. Cette politique de sanctions commerciales et de protectionnisme a surtout déclenché une grande incertitude économique, non seulement tout autour de la planète, mais plus encore aux Etats-Unis. 

Partout, les économistes dénoncent une politique inconséquente, qui s’apprête surtout à ralentir les échanges, relancer l’inflation et ralentir l’innovation, plus que de protéger l’industrie américaine. Explications. 

Incertitude généralisée

L’escalade des tarifs et les revirements de Trump ont surtout produit ce que tout le monde déteste en économie : de l’incertitude. C’était particulièrement flagrant concernant les droits de douane des produits technologiques, dans un premier temps impactés par les évolutions tarifaires, puis soudainement exclues, visiblement sous la pression des entreprises de la tech qui ont su imposer un lobbying puissant sur le président Trump, ce qui est loin d’être le cas de nombre d’autres secteurs de l’économie qui n’ont pas l’oreille présidentielle pour les protéger. « Les va-et-vient de l’administration Trump concernant les droits de douane sur les produits technologiques sèment la confusion dans un secteur fortement dépendant des chaînes d’approvisionnement mondiales », explique The Hill. L’exemption des droits de douane sur les produits technologiques n’est annoncée que comme temporaire. Or, « Les entreprises apprécient la stabilité, la prévisibilité et la certitude de l’environnement commercial, et cela s’applique non seulement à la politique commerciale, mais aussi aux niveaux institutionnels, programmatiques, réglementaires, etc. » En fait, tant que l’issue des négociations sur l’évolution des tarifs restera floue, les investissements des entreprises risquent d’être freinés. Pour l’économiste Paul Krugman : l’exemption des produits électroniques des droits de douane n’est pas un retour à la raison de Trump ou de son administration, c’est surtout le signe qu’ils pilotent à vue sans savoir où ils vont. Le yoyo des tarifs est en train de générer une incertitude fatale pour les entreprises américaines, estime Krugman.

Comment les des droits de douane… vont favoriser les plus forts

Pour David Dayen de The American Prospect, les droits de douane imposés par Trump vont surtout favoriser les monopoles, notamment parce que les exemptions, comme vient de le connaître le secteur technologique, ne sont pas des solutions à la portée des petites entreprises. Aux Etats-Unis, le géant de l’alimentation Albertsons a annoncé qu’il refusera l’augmentation du coût des produits, invitant les producteurs à assumer seuls la charge de l’élévation des droits de douane, sans vouloir les faire porter sur les consommateurs finaux. Il est probable que les deux autres géants de la distribution, Walmart et Kroger, imposent les mêmes conditions à leurs fournisseurs. Mais les indépendants, eux, ne pourront pas imposer les mêmes règles. Le problème, explique Dayen, c’est que la guerre tarifaire est concomitante à l’affaiblissement des aides aux petites entreprises du fait du démantèlement des agences fédérales, à l’image de la Small Business Administration. Or, rappelle le Wall Street Journal, les petites entreprises américaines sont responsables d’un tiers des importations américaines et elles ne pourront pas éviter la hausse des coûts due aux droits de douane, ni en transférer la charge à quelqu’un d’autre. « La situation pourrait empirer avec l’annonce par la Chine d’imposer des contrôles à l’exportation de terres rares et d’aimants vers les États-Unis », qui pourrait paralyser des secteurs entiers de la production américaine, explique le New York Times.

Sans alternatives nationales pour rapatrier rapidement leur production aux Etats-Unis et avec peu de temps pour s’adapter, de nombreuses PME sont déjà en difficulté. Celles qui optent pour l’augmentation du prix de leurs produits se mettent à produire des « frais de douane » sur les factures de leurs clients pour accroître la pression populaire à leur contestation voire à leur suppression. Mais l’augmentation des tarifs risque surtout de rapidement détourner les consommateurs de produits devenus trop chers. Les droits de douane de Trump n’avaient peut-être pas l’objectif de favoriser la concentration de l’économie américaine, mais le fait que les plus grands acteurs puissent négocier des exemptions à leur avantage pourraient bien d’abord et avant tout renforcer certains monopoles. 

Pour un responsable de la division antitrust du ministère de la Justice, l’inflation de ces dernières années avait déjà permis à des entreprises de se livrer à des pratiques extrêmement néfastes pour la société… le risque est que les droits de douane permettent à nombre d’acteurs d’augmenter leurs tarifs au-delà du nécessaire, à l’image de la récente grippe aviaire qui a été une explication bien commode pour augmenter le prix des œufs aux Etats-Unis, ces derniers mois. En effet, aux Etats-Unis, le prix des œufs a augmenté de 53%. L’explication la plus communément avancée pour expliquer « l’eggflation » serait dû à la grippe aviaire et à l’abattage en masse qui en a résulté, explique Basel Musharbash dans sa newsletter, Big. Pourtant, souligne-t-il, la production d’oeufs n’a pas baissée : par rapport à 2021, la baisse de la production d’oeufs n’a été que de 3 à 5 %, alors que la consommation d’oeufs est passée de 206 oeufs par Américain et par an en 2021 à 190 oeufs en 2024 (-7,5%). Sans compter que l’exportation d’œufs a également reculé… L’augmentation des tarifs n’est donc pas liée à la baisse de production, comme on l’entend trop souvent, mais à la nouvelle concentration du marché. Cal-Maine Foods – le plus grand producteur d’œufs et le seul à publier ses données financières en tant que société cotée en bourse – a vu ses profits s’envoler avec l’épidémie de grippe aviaire, “dépassant le milliard de dollars pour la première fois de son histoire”. En fait, Cal-Maine a réalisé des marges sans précédent de 70 à 145 % sur les coûts de production agricoles. Pour Doctorow, l’oeuflation est typique d’une inflation de la cupidité, liée à l’établissement de monopoles sur les marchés. Pour nombre d’entreprises, la reprise de l’inflation pourrait bien être une aubaine pour continuer à augmenter leurs tarifs. 

L’augmentation des tarifs ne relocalisera pas la production

Wired explique pourquoi nombre de petites entreprises américaines ne peuvent pas produire aux Etats-Unis. Pour elles, bien souvent, il n’y a pas d’alternative à faire produire en Chine, quels que soient le niveau des droits de douane, notamment parce que l’appareil productif américain n’est plus disponible. En fait, la hausse des droits de douane à eux seuls ne suffiront pas à inciter les entreprises à s’implanter aux États-Unis, affirme Kyle Chan, chercheur spécialisé dans la politique industrielle à l’université de Princeton. Si les coûts bas sont une raison importante qui motive l’approvisionnement en Chine, la raison pour laquelle la production manufacturière en Chine est moins chère que dans d’autres régions n’est pas toujours liée au salaire des travailleurs ni à une moindre qualité. Au contraire. L’industrie chinoise est très qualifiée, spécialisée et intégrée. « La Chine est également un leader mondial dans la production d’outils industriels, ce qui signifie que les usines peuvent facilement adapter leurs machines aux besoins en constante évolution de leurs clients ». Non seulement la production chinoise sait s’adapter aux exigences, mais elle sait produire aussi tant en petites qu’en grosses quantités. Enfin, rapatrier la production aux Etats-Unis nécessiterait de construire des usines, voire de faire venir des spécialistes chinois pour cela, ce qui avec les politiques d’immigration mises en place s’avérerait désormais impossible. 

Dans un éditorial saignant, le modéré Financial Times n’a pas de mots assez durs contre la hausse des tarifs douaniers décidés par Trump qu’il qualifie de « pire acte d’autodestruction de l’histoire économique américaine ». Pour l’économie américaine, les effets les plus immédiats des mesures de Trump seront une hausse de l’inflation et un ralentissement de l’activité économique. Même son de cloche pour David Brooks dans le New York Times : « Trump construit des murs. Ses politiques commerciales entravent non seulement la circulation des biens, mais aussi celle des idées, des contacts, des technologies et des amitiés. Ses politiques d’immigration ont le même effet. Il s’en prend aux institutions et aux communautés les plus impliquées dans les échanges internationaux ». C’est oublier que les grandes nations sont des carrefours, rappelle Brooks. « Elles ont été des lieux où des gens du monde entier se sont rencontrés, ont échangé des idées et en ont inventé de nouvelles ensemble ». L’entrée en vigueur des droits de douane aux Etats-Unis n’est pas le « Jour de la Libération » de l’Amérique comme le clame Trump, mais risque bien plus d’être le « Jour de la Stagnation » et du déclin de l’empire américain.

La presse américaine se fait l’écho des effets très immédiats que les tarifs douaniers ont sur le commerce. Le New York Times par exemple explique que les droits de douane réduisent déjà les importations de voitures et paralysent les usines américaines, du fait de pièces indisponibles, comme aux pires temps de la pandémie. Avec les tarifs douaniers, Trump espère faire revivre l’industrie manufacturière d’après-guerre, qui, jusque dans les années 70, a employé plus de 20 millions d’Américains, rappelle le New York Times. Mais les pôles industriels ont largement périclité depuis. Les économistes eux-mêmes restent profondément sceptiques : pour eux, les droits de douane ne suffiront pas à rétablir l’industrie d’antan. Ils ne suffisent pas à faire une politique industrielle. 

Pour Wired, le gouvernement Trump, en même temps qu’il augmentait les droits de douane, a surtout arrêté de financer le programme qui a stimulé l’industrie américaine pendant des décennies, le Manufacturing Extension Partnership (MEP), un programme et un réseau d’aide à l’industrialisation pour les PME américaines. Dans une tribune, Brian Desse, ancien président du Conseil économique des Etats-Unis durant l’administration Biden, rappelle que l’industrie automobile américaine est désormais à la traîne dans la course à l’innovation. 60% des pièces qui constituent les véhicules américains sont importées et les droits de douane vont surtout venir renchérir les prix des véhicules des constructeurs nationaux. Mais Trump ne s’est pas attaqué qu’aux droits de douane. Son projet de réduire les incitations fiscales pour l’innovation et la production nationale de batteries par exemple a gelé les investissements des constructeurs américains : au premier trimestre 2025, les entreprises ont annulé plus de 6 milliards de dollars de projets de fabrication de batteries. Or, ces incitations fiscales ont permis de limiter le retard dans la production de batteries, qui est aujourd’hui le lieu de la course à l’innovation pour la voiture du futur. Trump enferme les Etats-Unis dans un piège luddiste, qui risque bien plus de pénaliser les entreprises américaines que de les aider à développer leurs capacités d’innovation et d’investissements. 

Le Financial Times semble assez inquiet de l’escalade des tarifs douaniers lancée par le président Américain. Les marchés également, qui anticipent plutôt un ralentissement économique mondial voire une récession. “Les droits de douane de Trump n’ont pas accéléré la croissance économique américaine. Au contraire, ils l’ont probablement stoppée”, rapporte Vox. Les entrepreneurs de la Tech, qui s’étaient ralliés massivement à Trump, sont en train de faire la grimace. Pourtant, pour l’instant, souligne The Verge, ils restent assez silencieux sur l’augmentation des tarifs malgré l’impact certain sur leur activité. Il faut dire que personne ne souhaite se mettre Trump à dos. 

Dans le New York Times, la journaliste Patricia Cohen estime que les perturbations économiques introduites par le gouvernement Trump seront difficiles à inverser, notamment parce que le reste du monde, lui, va rapidement s’y adapter. “Les chaînes d’approvisionnement seront réorganisées, de nouveaux partenariats seront conclus, et les étudiants, chercheurs et talents technologiques étrangers trouveront d’autres destinations où migrer.” 

Face au virage protectionniste de l’Amérique, Pékin se positionne déjà comme le défenseur du libre-échange et le nouveau leader du système commercial mondial. Comme le montrait un reportage du New York Times, les entreprises chinoises s’adaptent déjà et réorientent leurs marchés et leurs budgets publicitaires, quand ils ne se mettent pas à s’adresser directement aux Américains, explique la Technology Review, pour leur proposer des modalités de vente directe pour réduire les prix en tentant de contourner l’augmentation des tarifs, comme les commissions des grandes plateformes chinoises de B2B, qui mettent les fabricants en relation avec les entreprises américaines.

Les conséquences ne se font pas attendre. Les tarifs de la Fast Fashion ont augmenté de 300% et les sites Shein et Temu ont clairement affiché sur leurs sites l’impact des droits de douanes de chaque produit. Sur Amazon, Trump a appelé personnellement Jeff Bezos pour que celui-ci n’affiche pas, en plus du prix des produits, les droits de douane spécifiques de chacun, afin que les consommateurs ne voient pas l’impact des tarifs douaniers sur le prix des produits. Bezos a visiblement cédé très facilement. Le grand défenseur de la liberté et du libre marché, celui qui avait promis de mettre sa fortune en rempart contre les intimidations, n’a pas été plus courageux que les autres, ironise The Verge. Amazon a préféré faire pression sur ses fournisseurs pour que leurs prix n’augmentent pas et qu’ils absorbent eux-mêmes l’augmentation plutôt que de réduire les commissions que prélève sa plateforme. 

En s’intéressant aux conséquences sur une vaste gamme de produits, The Verge montre surtout que plus personne n’y comprend rien… Et que l’incompréhension génère un fort attentisme des entreprises américaines qui ralentissent leurs achats comme leurs investissements. L’évolution des tarifs va également “modifier les habitudes de consommation des Américains, ainsi que la production et les produits des entreprises américaines”. Les droits de douane ressemblent à une arme automatique qui tire dans tous les sens. Mais nul ne sait qui elle va abattre en premier. Ce qui est sûr, c’est que la guerre commerciale, elle, a déjà commencé. Et elle ne va bénéficier à personne, sauf aux plus grandes entreprises qui vont continuer d’imposer leurs conditions à toutes les autres.

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  • Vers la fin du modèle des startups ?
    Les startups de l’IA n’auraient plus besoin de liquidités, estime Erin Griffith dans le New York Times. Alors que les investisseurs se pressent pour prendre des parts, les startupeurs de l’IA font la fine bouche. Certaines sont déjà rentables, à l’image de Gamma, une entreprise qui fabrique des outils d’IA pour créer des présentations et des sites web. Fort de seulement 28 employés, Gamma génère déjà des dizaines de millions de revenus auprès de 50 millions d’utilisateurs. Plutôt que d’embaucher

Vers la fin du modèle des startups ?

20 mars 2025 à 07:00

Les startups de l’IA n’auraient plus besoin de liquidités, estime Erin Griffith dans le New York Times. Alors que les investisseurs se pressent pour prendre des parts, les startupeurs de l’IA font la fine bouche. Certaines sont déjà rentables, à l’image de Gamma, une entreprise qui fabrique des outils d’IA pour créer des présentations et des sites web. Fort de seulement 28 employés, Gamma génère déjà des dizaines de millions de revenus auprès de 50 millions d’utilisateurs. Plutôt que d’embaucher, Gamma utilise des outils d’intelligence artificielle pour augmenter la productivité de ses employés dans tous les domaines, du service client et du marketing au codage et à la recherche client.

Alors qu’avant la réussite des petites équipes consistait à lever des fonds pour croître, désormais, elles limitent leur taille et optimisent leur rentabilité. Anysphere, une start-up qui a créé le logiciel de codage Cursor, comme ElevenLabs, une société d’IA spécialiste des produits vocaux, ont atteint 100 millions de dollars de revenus récurrents annuels en moins de deux ans avec seulement 20 employés. Sam Altman, le directeur général d’OpenAI, a prédit qu’il pourrait y avoir un jour une entreprise unipersonnelle valant 1 milliard de dollars… C’est pour l’instant encore bien présomptueux*, mais on comprend l’idée.

Cette cure de productivité des personnels concerne également les entreprises d’IA qui développent des modèles. OpenAI emploie plus de 4000 personnes, a levé plus de 20 milliards de dollars de financement et continue à chercher à lever des fonds, ce qui produit environ le même ratio : 5 millions de dollars de levés de fonds par employés (même si ici, on parle de levée de fonds et non pas de revenus récurrents). Les nouvelles start-ups de l’IA qui s’appuient sur ces modèles font penser à la vague d’entreprises qui ont émergé à la fin des années 2000, après qu’Amazon a commencé à proposer des services de cloud computing bon marché. Amazon Web Services a réduit le coût de création d’une entreprise, ce qui a permis de créer de nouvelles entreprises, pour moins chères.

« Avant l’essor de l’IA, les start-ups dépensaient généralement 1 million de dollars pour atteindre un chiffre d’affaires de 1 million de dollars », explique Gaurav Jain, investisseur à Afore Capital. Aujourd’hui, atteindre un million de dollars de chiffre d’affaires coûte un cinquième de moins et pourrait éventuellement tomber à un dixième, selon une analyse de 200 startups menée par Afore. Tant et si bien que le revenu récurrent annuel par employé semble désormais s’imposer comme l’indicateur clef de ces « ultra » lean startups, explique le French Tech Journal. Pour parvenir à 100 millions de dollars de revenus dans les années 2000, il a fallu 900 employés à Linkedin et 600 à Shopify. Dans les années 2010, il fallait encore 250 employés à Slack pour parvenir au même revenu récurrent. Désormais, pour les entreprises de la « génération IA » il n’en faut plus que 100 ! L’objectif, c’est qu’un employé rapporte entre 5 et 1 million de dollars ! On espère que les salaires des salariés suivent la même courbe de croissance !

Le tableau des startups selon leur nombre d’employés pour atteindre les 100 millions de dollars de revenus récurrents. Reste que l’explication par le développement de produits basés sur l’IA vise à nous faire croire que les entreprises qui ont pris plus de temps et d’employés pour atteindre les 100 millions de revenus n’auraient pas utilisé l’IA pour leur produit. hum !

Mais si les startups peuvent devenir rentables sans dépenser beaucoup, cela pourrait devenir un problème pour les investisseurs en capital-risque. L’année dernière, les entreprises d’IA ont levé 97 milliards de dollars de financement, ce qui représente 46 % de tous les investissements en capital-risque aux États-Unis, selon PitchBook, le spécialiste de l’analyse du secteur. Pour l’instant, les investisseurs continuent de se battre pour entrer dans les entreprises les plus prometteuses. Scribe, une start-up de productivité basée sur l’IA, a dû faire face l’année dernière à un intérêt des investisseurs bien supérieur aux 25 millions de dollars qu’elle souhaitait lever. Certains investisseurs sont optimistes quant au fait que l’efficacité générée par l’IA incitera les entrepreneurs à créer davantage d’entreprises, ce qui ouvrira davantage d’opportunités d’investissement. Ils espèrent qu’une fois que les startups auront atteint une certaine taille, les entreprises adopteront le vieux modèle des grandes équipes et des gros capitaux. Mais ce n’est peut-être pas si sûr.

Chez Gamma, les employés utilisent une dizaine d’outils d’IA pour les aider à être plus efficaces, notamment l’outil de service client d’Intercom pour gérer les problèmes, le générateur d’images de Midjourney pour le marketing, le chatbot Claude d’Anthropic pour l’analyse des données et le NotebookLM de Google pour analyser la recherche de clients. Les ingénieurs utilisent également le curseur d’Anysphere pour écrire du code plus efficacement. Le produit de Gamma, qui s’appuie sur des outils d’OpenAI et d’autres, n’est pas aussi coûteux à fabriquer que d’autres produits d’IA. D’autres startups efficaces adoptent une stratégie similaire. Thoughtly, un fournisseur d’agents IA téléphoniques, a réalisé un bénéfice en 11 mois, grâce à son utilisation de l’IA, a déclaré son cofondateur Torrey Leonard, notamment l’outil d’IA ajouté au système de Stripe pour analyser les ventes. Pour son PDG, sans ces outils, il aurait eu besoin d’au moins 25 personnes de plus et n’aurait pas été rentable aussi rapidement. Pour les jeunes pousses, ne plus avoir peur de manquer de liquidités est « un énorme soulagement ». Chez Gamma, le patron prévoit néanmoins d’embaucher pour passer à 60 personnes. Mais plutôt que de recruter des spécialistes, il cherche des généralistes capables d’effectuer une large gamme de tâches. Le patron trouve même du temps pour répondre aux commentaires des principaux utilisateurs du service.

Dans un autre article, Erin Griffith explique que nombre d’entreprises retardent leur entrée en bourse. Beaucoup attendaient l’élection de Trump pour se lancer, mais les annonces de tarifs douaniers de l’administration et les changements réglementaires rapides ont créé de l’incertitude et de la volatilité. Et l’arrivée de DeepSeek a également remis en question l’engouement pour les technologies d’IA américaines coûteuses. Enfin, l’inflation du montant des investissements privés retarde également les échéances de mises sur le marché. En fait, les startups peuvent désormais lever des fonds plus importants et les actionnaires peuvent également vendre leurs actions avant mise sur le marché public, ce qui a contribué à réduire le besoin d’entrer en bourse.

Dans un autre article encore, la journaliste se demande ce qu’est devenu le capital risque. Pour cela, elle convoque les deux modèles les plus antinomiques qui soient, à savoir Benchmark Capital et Andreessen Horowitz. « Andreessen Horowitz s’est développé dans toutes les directions. Elle a créé des fonds axés sur les crypto-monnaies, la Défense et d’autres technologies, gérant un total de 44 milliards de dollars. Elle a embauché 80 partenaires d’investissement et ouvert cinq bureaux. Elle publie huit newsletters et sept podcasts, et compte plus de 800 sociétés en portefeuille ».

« Benchmark, en revanche, n’a pratiquement pas bougé. Elle compte toujours cinq partenaires qui font des investissements. Cette année, elle a levé un nouveau fonds de 425 millions de dollars, soit à peu près la même taille que ses fonds depuis 2004. Son site Web se résume à une simple page d’accueil ». La plupart des entreprises d’investissement ont suivi le modèle d’Andreessen Horowitz se développant tout azimut. Le capital risque est devenu un mastodonte de 1200 milliards de dollars en 2024, alors qu’il ne représentait que 232 milliards en 2009. Les partisans de la théorie du toujours plus d’investissement affirment qu’il faut encore plus d’argent pour résoudre les problèmes les plus épineux de la société en matière d’innovation. « Les petits fonds, se moquent-ils, ne peuvent soutenir que les petites idées ». Mais pour d’autres, les fonds de capital-risque sont devenus trop gros, avec trop peu de bonnes startups, ce qui nuit aux rendements. Dans l’approche à là Andreessen Horowitz, l’enjeu est d’investir beaucoup mais également de facturer fort, ce qui n’est pas le cas des plus petits acteurs. « Les fonds plus petits ont généralement obtenu des rendements plus élevés, mais ils ont également eu des taux de pertes plus élevés. Les fonds plus importants ont tendance à avoir des rendements médians mais moins de pertes, ce qui signifie qu’ils sont des paris plus sûrs avec moins de potentiel de hausse », explique une analyste.

Mais on n’investit pas dans le capital-risque pour obtenir des rendements médians. Or, le développement de fonds de plusieurs milliards de dollars pourrait modifier le profil de rendement du capital-risque, qui n’est pas si bon, malgré ses promesses. La crise économique post-pandémie a modifié les cartes. « En 2022 et 2023, les sociétés de capital-risque ont investi plus d’argent qu’elles n’en ont rendu à leurs investisseurs, inversant une tendance qui durait depuis dix ans ». Comme l’expliquait le sociologue de la finance, Fabien Foureault, dans le 4e numéro de la revue Teque, parue l’année dernière, le capital-risque est intrinsèquement dysfonctionnel. Il favorise les emballements et effondrements, peine à inscrire une utilité sociale, et surtout, ses performances financières restent extrêmement médiocres selon les études longitudinales. “L’économie numérique, financée par le capital-risque, a été conçue par les élites comme une réponse au manque de dynamisme du capitalisme tardif. Or, on constate que cette activité se développe en même temps que les tendances à la stagnation et qu’elle n’arrive pas à les contrer.” La contribution du capital-risque à la croissance semble moins forte que le crédit bancaire et le crédit public ! “Le rendement de la financiarisation et de l’innovation est de plus en plus faible : toujours plus d’argent est injecté dans le système financier pour générer une croissance en déclin sur le long-terme”

Hubert Guillaud

* Comme toujours, les grands patrons de la tech lancent des chiffres en l’air qui permettent surtout de voir combien ils sont déconnectés des réalités. Passer de 100 millions de revenus à 20 personnes à 1 milliard tout seul, nécessite de sauter des paliers et de croire aux capacités exponentielles des technologies, qui, malgré les annonces, sont loin d’être démontrées. Bien souvent, les chiffres jetés en l’air montrent surtout qu’ils racontent n’importe quoi, à l’exemple de Musk qui a longtemps raconté qu’il enverrait un million de personnes sur Mars en 20 ans (ça ne tient pas).

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  • L’IA générative sera-t-elle l’Excel de la société de la connaissance ?
    Dans sa très riche newsletter, le politologue Henry Farrell – dont le dernier livre, co-écrit avec Abraham Newman, L’Empire souterrain, qui traite d’un tout autre thème, vient de paraître en français – explique que, depuis longtemps, le débat sur la forme de l’automatisation se concentre sur les conséquences pour les hommes, par exemple de savoir si elle va automatiser le travail. Mais dans le management, on se demande plutôt comment l’automatisation va remodeler le fonctionnement des organisati

L’IA générative sera-t-elle l’Excel de la société de la connaissance ?

30 janvier 2025 à 07:00

Dans sa très riche newsletter, le politologue Henry Farrell – dont le dernier livre, co-écrit avec Abraham Newman, L’Empire souterrain, qui traite d’un tout autre thème, vient de paraître en français – explique que, depuis longtemps, le débat sur la forme de l’automatisation se concentre sur les conséquences pour les hommes, par exemple de savoir si elle va automatiser le travail. Mais dans le management, on se demande plutôt comment l’automatisation va remodeler le fonctionnement des organisations. Et ici, le débat est beaucoup moins vif, car il consiste à passer d’un ensemble de technologies qui soudent les organisations entre elles à d’autres, dans une forme de continuité plutôt que de révolution.

Pour les technocritiques radicaux, l’IA générative est inutile disent-ils, tout en craignant que ces technologies deviennent omniprésentes, remodelant fondamentalement l’économie qui les entoure. « Pourtant, il est peu probable que les grands modèles de langages deviennent vraiment omniprésents s’ils sont vraiment inutiles », estime Farrell. Comme d’autres grandes technologies culturelles, « elles se révéleront avoir (a) de nombreuses utilisations socialement bénéfiques, (b) des coûts et des problèmes associés à ces utilisations, et (c) certaines utilisations qui ne sont pas du tout socialement bénéfiques. »

L’IA de l’ennui

Beaucoup de ces utilisations seront des utilisations dans le management. Les LLM sont des moteurs pour résumer et rendre utiles de vastes quantités d’informations.  Et il est probable que ces déploiements soient surtout ennuyeux et techniques, explique pertinemment Farrell. Si les LLM s’avèrent transformateurs, il est possible que ce soit sous la forme assommante du classeur, du mémo ou du tableur, en fournissant de nouveaux outils pour accéder et manipuler des connaissances complexes et résoudre des enjeux de coordination qui sont au cœur de l’activité des grandes organisations.

Pour Farrell, les LLM sont des outils pour traiter des informations culturelles complexes. Ils créent une forme « d’arithmétique culturelle » qui permet de générer, résumer et remixer notre matériel culturel, comme les opérations mathématiques de base permettent d’effectuer des calculs sur des informations quantitatives. Les grandes organisations s’appuient beaucoup sur le matériel écrit et consacrent beaucoup de temps et de ressources à l’organisation et à la manipulation de ces informations. Mais, au-delà d’une certaine taille organisationnelle, nul ne peut savoir ce que toute l’organisation sait. Il y a trop de connaissances et celles-ci sont souvent très mal organisées. « Les grandes organisations consacrent donc beaucoup de ressources humaines et organisationnelles à la collecte d’informations, à leur mélange avec d’autres types d’informations, à leur partage avec les personnes qui en ont besoin, à leur synthèse pour ceux qui n’ont pas le temps de tout lire, à la réconciliation de différents résumés et à leur synthèse à leur tour, à la découverte ex post que des informations cruciales ont été omises et à leur réintégration ou à la recherche d’un substitut tolérable, ou, pire, à ne pas les comprendre et à devoir improviser à la hâte sur place ». En ce sens, les LLM ne sont qu’une nouvelle boîte à outil pour organiser et manipuler les informations. Une boîte à outil imparfaite, mais une boîte à outil tout de même. Les LLM offrent une nouvelle technologie pour gérer la complexité, ce qui est la tâche fondamentale du management. 

Pour Farrell, les LLM ont surtout 4 grandes catégories d’utilisation : les micro-tâches, les cartes de connaissances, les moulins à prière et la traduction. L’utilisation pour leur faire accomplir des micro-tâches est certainement la plus courante. Ecrire un court texte, formater une liste ou un fichier. Ils permettent également de créer des cartes de connaissances, certes, très imparfaites. Comme de résumer de grands corpus de textes ou d’extraire des sources, c’est-à-dire de lier vers les ressources que l’IA mobilise. Les LLM sont également des « moulins à prière pour rituels organisationnels« , comme il l’expliquait dans une tribune pour The Economist avec la sociologue Marion Fourcade (dont on avait parlé), c’est-à-dire une machine pour « accomplir nos rituels sociaux à notre place », comme de faire nos lettres de motivation ou rédiger des mails de routine. Enfin, ils ont également un rôle de traduction, pas seulement de traduction d’une langue à une autre bien sûr, mais un rôle de coordination qu’assument beaucoup de personnes dans les grandes organisations et que l’anthropologue David Graeber a assimilé, un peu rapidement selon Farrell, à des bullshits jobs. Par exemple quand ils permettent de transformer un fichier complexe de contraintes en calendrier fonctionnel pour chacun. Les outils d’IA permettent de passer du fichier Excel à son traitement, une activité réservée aujourd’hui aux utilisateurs aguerris d’Excel. Une forme de passage du tableur à son exploitation.

Pour faire avancer les choses, il faut à la fois des protocoles communs et des moyens de traduire ces protocoles dans des termes particuliers que les sous-composantes plus petites de l’organisation peuvent comprendre et mettre en œuvre. Farrell parie que ces innombrables adaptations seront une des grandes utilisations des LLM dans les organisations. Certes, on pourrait dire que les bullshits jobs seront désormais accomplis par la bullshit machine, mais ces travaux de traduction, d’adaptation et d’exploitation sont souvent essentiels pour faire tourner les machines de l’organisation.

Vers une société de la synthèse ?

Farrell en tire trois conclusions. Nous devrions accorder plus d’attention à l’automatisation du management qu’à l’automatisation du travail. Ses évolutions seront aussi ennuyeuses que ses évolutions passées. Mais elles seront déterminantes car l’organisation est l’outil le plus important pour traiter la complexité du monde.

Si les marchés où la politique nous semblent plus importants et plus passionnants, c’est par les évolutions des organisations de routines que nous gérons le monde et c’est cela que l’IA générative va modifier. L’impact des LLM sera plus profond dans les applications les plus courantes de la culture. Les résultats des LLM remplaceront probablement une grande partie de la pseudo littérature que les organisations produisent et contribueront à une meilleure coordination des activités. Plus qu’une société de l’information ou de la connaissance, l’IA générative nous projette dans une société de la synthèse, conclut Farrell. C’est-à-dire non pas une société de l’analyse, mais une société de la cohérence – avec peut-être quelques hallucinations et incohérences au milieu, mais on comprend l’idée…

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    Notre façon de mesurer le mérite est problématique. Dans son petit livre éponyme (Mérite, Anamosa, 2021), la sociologue Annabelle Allouch rappelait que celui-ci est d’abord un mode de justification de l’ordre social et des inégalités, dénonçant sa transformation en métrique qui masquent leurs biais sous leur fausse objectivité. Elle y invitait déjà à repolitiser le mérite. Dans Le talent est une fiction (JC Lattès, 2023), la neuroscientifiique Samah Karaki dénonçait à son tour la fiction du tale

Réinventer le mérite

26 novembre 2024 à 07:30

Notre façon de mesurer le mérite est problématique. Dans son petit livre éponyme (Mérite, Anamosa, 2021), la sociologue Annabelle Allouch rappelait que celui-ci est d’abord un mode de justification de l’ordre social et des inégalités, dénonçant sa transformation en métrique qui masquent leurs biais sous leur fausse objectivité. Elle y invitait déjà à repolitiser le mérite. Dans Le talent est une fiction (JC Lattès, 2023), la neuroscientifiique Samah Karaki dénonçait à son tour la fiction du talent : “Croire que notre mérite découle de nos talents et de notre travail personnel encourage l’égoïsme, la discrimination et l’indifférence face au sort des autres”, écrivait-elle. Le philosophe Michael Sandel dans La tyrannie du mérite (Albin Michel, 2021) invitait également à le défaire notamment parce qu’il nous rend aveugle « aux causes et influences sociales qui échappent pourtant au contrôle individuel »

Le mérite n’est pas unique. Or, la façon dont nous le promouvons, l’instrumentons tend à saper la diversité des talents dont nous avons besoin. Ces auteurs soulignent tous que la façon dont nous concevons et instrumentons le mérite ne fonctionne pas. 

C’est également le constat que dresse le journaliste américain David Brooks dans un passionnant article fleuve pour The Atlantic : la méritocratie ne fonctionne plus, observe avec dépit le journaliste américain, en proposant des pistes particulièrement stimulantes pour la réinventer. 

Image : l’article de David Brooks pour The Atlantic.

La méritocratie, un idéal déçu

Dans son article, Brooks rappelle que jusque dans les années 50, l’idéal méritocratique était d’abord un idéal bourgeois qui s’appuyait sur la seule reproduction sociale des élites entre elles. C’était l’âge des privilèges sociaux, où les élèves des grandes universités élitaires n’étaient pas les meilleurs élèves du pays, mais les descendants des élites en place. C’est dans le recrutement universitaire que les choses ont bougé, notamment par l’influence de James Conant, président de Harvard de 1933 à 1953, qui a dénoncé cette « aristocratie héréditaire » et son « féodalisme industriel ». Conant a fait bouger les critères d’admission pour privilégier l’intelligence, révélée par la réussite scolaire. C’est lui qui va introduire des tests d’admission à Harvard qui vont devenir le SAT, cet examen standardisé utilisé par toutes les universités américaines. « En modifiant ainsi les critères d’admission, il espérait réaliser le rêve de Thomas Jefferson d’une aristocratie naturelle des talents, en sélectionnant les personnes les plus intelligentes de toutes les couches de la société. Conant voulait créer une nation avec plus de mobilité sociale et moins de conflits de classes ». Il incarnait une époque où les gens avaient une foi inébranlable dans les projets d’ingénierie sociale et la planification centralisée. 

La société s’est très vite adaptée à cette « maximisation » du talent. L’école et l’université sont devenues des systèmes de tri, censés produire une classe dirigeante variée et diverse. « L’ère de l’homme bien élevé était révolue. L’ère de l’élite cognitive était arrivée. » L’effet a été transformateur, souligne Brooks. La société a changé. Les parents ont essayé de produire le type d’enfants qui pourraient entrer dans les universités sélectives, certains y arrivant tout de même mieux que d’autres, notamment ceux dotés eux-mêmes de diplômes, pratiquant une « culture concertée » comme l’explique la sociologue Annette Lareau dans son livre, Unequal Childhoods, c’est-à-dire en apportant à leurs enfants les activités qui sont valorisées par la sélection. Toute l’éducation s’est adaptée à cette évolution. Dans les écoles primaires et secondaires, les temps consacrés à la récréation, aux arts plastiques ou au bricolage ont été réduits… 

Le problème, c’est que la maximisation de l’intelligence a eu des effets de bords. L’évaluation permanente conduit à orienter les élèves de plus en plus tôt. Alors que les élèves méritants sont canalisés vers les bonnes écoles, les autres, dès 9 ou 10 ans, savent déjà que l’école ne veut pas d’eux.

La structure des opportunités aux Etats-Unis a également évolué en regard. Il est devenu de plus en plus difficile d’obtenir un bon emploi si vous n’avez pas un diplôme universitaire, en particulier un diplôme d’une université d’élite. « Lorsque j’ai commencé dans le journalisme, dans les années 1980, des journalistes âgés de la classe ouvrière parcouraient encore les salles de rédaction. Aujourd’hui, le journalisme est une profession réservée presque exclusivement aux diplômés de l’université, en particulier de l’élite. Une étude de 2018 a révélé que plus de 50 % des rédacteurs du New York Times et du Wall Street Journal avaient fréquenté l’une des 34 universités ou collèges les plus prestigieux du pays. Une étude plus vaste, publiée dans Nature cette année, a examiné les meilleurs éléments de diverses professions – avocats, artistes, scientifiques, chefs d’entreprise et dirigeants politiques – et a constaté le même phénomène : 54 % avaient fréquenté les mêmes 34 institutions d’élite. » Les entreprises d’élites de la finance, du conseil ou du droit sont également obsédées par le recrutement de prestige, explique la sociologue Lauren Rivera, qui montre que passé une poignée d’écoles d’élites, elles, ne regardent plus les candidatures provenant d’ailleurs.

Cette réforme méritocratique aurait dû conduire à un âge d’or à une société plus juste. Et c’est ce qui s’est en partie passé. La classe dirigeante américaine est devenue plus diversifiée et plus intelligente. « Mais nous n’avons pas produit une relation plus saine entre notre société et ses élites ». Nombre de diplômés de ces écoles ont mis leur talent au service d’un emploi bien rémunéré. Certes, cette élite a produit le New Deal, la paix et la prospérité américaine, mais elle a aussi produit les bourbiers militaires, la crise financière, l’essor des réseaux sociaux toxiques et notre actuel dysfonctionnement politique, estime Brooks. « Aujourd’hui, 59 % des Américains pensent que le pays est en déclin, 69 % pensent que l’élite politique et économique ne se soucie pas des travailleurs, 63 % pensent que les experts ne comprennent pas leur vie et 66 % pensent que l’Amérique a besoin d’un dirigeant fort pour reprendre le pays aux riches et aux puissants », estime une enquête Ipsos sur le populisme. En bref, sous la direction de notre classe méritocratique actuelle, la confiance dans les institutions a chuté au point que « une grande masse d’électeurs a fait un gros doigt d’honneur aux élites en votant pour Donald Trump ».

Les 6 péchés capitaux de la méritocratie

Brooks confesse qu’il a passé une grande partie de sa vie à fréquenter cette élite et à enseigner dans ces universités d’élites. « Ce sont des institutions impressionnantes remplies de personnes impressionnantes », mais qui restent coincées dans le système que Conant a mis en place avant les années 50. Nous sommes prisonniers de ce système de tri. « Les étudiants ne peuvent pas se concentrer sur les matières académiques qui les passionnent, car les dieux de la moyenne générale exigent qu’ils aient toujours des A partout ». Le piège sélectif s’est refermé sur chacun

Pour David Brooks, la méritocratie est coincée dans ses 6 péchés capitaux qui en pointent les contradictions insolubles :
 

1. Le système surestime l’intelligence et ses indicateurs spécifiques, qu’ils aient la forme de tests standardisés ou de tests de QI. « Le QI – malgré toutes ses déficiences – est devenu la mesure non pas de ce que vous faites, mais de qui vous êtes », explique l’historien Nathaniel Comfort. Certes, l’intelligence est importante, mais elle ne fait pas tout. Une étude sur les jeunes mathématiciens précoces, à 12 ou 13 ans, montre que leurs résultats sont corrélés à une plus forte probabilité d’obtenir des doctorats ou de déposer des brevets. Cependant, l’intelligence est moins signifiante qu’on le pense. A partir des années 1920, le psychologue Lewis Terman – qui est l’un des inventeurs du test de QI – et ses collègues de Stanford ont suivi environ 1500 enfants à QI élevé tout au long de leur vie. Le groupe a obtenu 97 doctorats, 55 doctorats en médecine et 92 diplômes en droit… Mais aucun génie n’est sorti du groupe. Ces jeunes gens brillants ont occupé des emplois parfaitement respectables en tant que médecins, avocats et professeurs, mais il n’y a pas eu de figures transformatrices, pas de changeurs de monde ou de lauréats du prix Nobel. Les jeunes prodiges ne sont pas devenus des adultes prodiges. Comme l’a conclu le journaliste scientifique Joel Shurkin, qui a écrit un livre sur l’étude Terman, le QI ne mesure pas la créativité. En 2019, les chercheurs de l’université Vanderbilt ont étudié 677 personnes dont les scores SAT à 13 ans les situaient dans le top des 1%. 12% de ces adolescents ont atteint une « éminence » (c’est-à-dire le fait d’atteindre le sommet dans son domaine, comme de devenir professeur dans une grande université, PDG d’une entreprise Fortune 500, juge, écrivain primé…) dans leur carrière à 50 ans. C’est un pourcentage important, mais cela signifie que 88% d’entre eux n’ont pas atteint ce niveau de réussite. Faire passer un test standardisé à quelqu’un permet d’apprendre quelque chose d’important sur lui, mais ne permet pas de faire une prédiction sur le fait qu’il contribuera utilement à la société.

« L’intelligence n’est pas la même chose que l’efficacité », rappelle Brooks. Le psychologue cognitif Keith E. Stanovich a inventé le terme de dysrationalité pour décrire le phénomène qui conduit des personnes intelligentes à prendre des décisions stupides ou irrationnelles. « Être intelligent ne signifie pas que vous êtes prêt à essayer des points de vue alternatifs, ou que vous êtes à l’aise avec l’incertitude, ou que vous pouvez reconnaître vos propres erreurs. Cela ne signifie pas que vous avez une vision claire de vos propres préjugés. En fait, les personnes à haut QI sont peut-être meilleures que les autres pour se convaincre que leurs propres opinions erronées sont vraies », cingle Brooks.

2. La réussite scolaire n’est pas la même chose que la réussite dans la vie… notamment parce que l’école n’est pas vie. « La réussite scolaire consiste à franchir les obstacles que les adultes mettent devant vous quand la réussite dans la vie implique surtout de tracer sa propre voie ». À l’école, une grande partie de la réussite est individuelle. Dans la vie, les réussites sont souvent bien plus collectives et nécessitent de savoir travailler à plusieurs, ce que les tests évaluent assez mal. « Les notes révèlent qui est persévérant, autodiscipliné et docile, mais elles ne révèlent pas grand-chose sur l’intelligence émotionnelle, les compétences relationnelles, la passion, la capacité de leadership, la créativité ou le courage ». Le mérite est non sequitur. Les étudiants sont classés dans un domaine, puis on les place dans des domaines qui ont peu à voir avec ce pour quoi ils ont été entraînés. Pour le psychologue Adam Grant, « l’excellence académique n’est pas un bon indicateur de l’excellence professionnelle. Dans tous les secteurs, les recherches montrent que la corrélation entre les notes et les performances professionnelles est modeste la première année après l’université et insignifiante au bout de quelques années », expliquait-il dans une tribune pour le New York Times. Dans une étude portant sur 28 000 jeunes étudiants, ceux qui fréquentaient des universités de rang supérieur n’ont obtenu des résultats professionnels dans le conseil que très légèrement supérieurs à ceux qui fréquentaient des universités de rang inférieur. Pire, les étudiants des universités et collèges les mieux classés, étaient plus susceptibles de ne pas accorder suffisamment d’attention aux relations interpersonnelles et, dans certains cas, d’être « moins amicaux », « plus enclins aux conflits » et « moins susceptibles de s’identifier à leur équipe ». Enfin, souligne Brooks, à l’ère de l’IA, qui est déjà capable de rédiger des articles permettant d’obtenir un A à Harvard, ces étudiants ont désormais des talents qui pourraient bientôt se révéler obsolètes.

3. La méritocratie est truquée. Elle ne trie pas les gens selon leurs capacités innées, mais prend en compte la richesse de leurs parents, notamment parce que les parents aisés investissent très massivement dans l’éducation de leurs enfants pour qu’ils puissent gagner la course aux admissions. Selon le professeur de droit Daniel Markovits, auteur de The Meritocracy Trap, les familles plus riches consacrent énormément d’argent à l’éducation de leurs enfants. Les étudiants issus de familles appartenant au 1% des plus riches, ont 77 fois plus de chances de fréquenter une université d’élite que les étudiants de familles gagnant 30 000 dollars par an. Un enfant de 3 ans qui grandit avec des parents gagnant plus de 100 000 dollars par an a environ deux fois plus de chances d’aller à l’école maternelle qu’un enfant de 3 ans dont les parents gagnent moins de 60 000 dollars. Et ces écarts se sont creusés de 40 à 50% au cours des dernières décennies. Selon les données des résultats d’admissions les plus récents, au moment où les étudiants postulent à l’université, les enfants de familles gagnant plus de 118 000 dollars par an obtiennent 171 points de plus au SAT que les étudiants de familles gagnant entre 72 000 et 90 000 dollars par an, et 265 points de plus que les enfants de familles gagnant moins de 56 000 dollars. Comme l’a noté Markovits, l’écart académique entre les riches et les pauvres est plus grand que l’écart académique entre les étudiants blancs et noirs dans les derniers jours des lois instituant la ségrégation raciale américaine. Conant imaginait un monde où les universités ne seraient pas seulement pour les enfants des riches, rappelle Brooks. Ce n’est plus le cas. Les écoles d’élites se sont refermées sur les enfants riches. En 1985, selon l’écrivain William Deresiewicz, 46 % des étudiants des 250 universités les plus sélectives venaient du quart supérieur de la distribution des revenus. En 2000, ce chiffre était de 55 %. En 2006, il était de 67 %. 

La méritocratie intellectuelle a « rétabli l’ancienne hiérarchie fondée sur la richesse et le statut social ». « Mais les nouvelles élites ont une plus grande arrogance, car elles croient que leur statut a été gagné par le travail acharné et le talent plutôt que par la naissance ». Elles ont le sentiment qu’elles méritent leur succès, qu’elles ont obtenu le droit d’en tirer les fruits. Le talent n’est pas aussi inné qu’on l’a longtemps pensé. Le talent comme l’effort, comme l’a observé le professeur de droit Joseph Fishkin n’est pas isolé des circonstances de naissances. 

4. La méritocratie a créé un système de castes. « Après des décennies de ségrégation cognitive, un gouffre sépare les personnes instruites des moins instruites ». « Le diplômé du secondaire moyen gagnera environ 1 million de dollars de moins au cours de sa vie que le diplômé moyen d’un cursus universitaire de quatre ans. La personne moyenne sans diplôme universitaire de quatre ans vit environ huit ans de moins que le diplômé moyen d’un cursus universitaire de quatre ans. Trente-cinq pour cent des diplômés du secondaire sont obèses, contre 27 pour cent des diplômés d’un cursus universitaire de quatre ans. Les diplômés du secondaire ont beaucoup moins de chances de se marier, et les femmes diplômées du secondaire ont environ deux fois plus de chances de divorcer dans les dix ans suivant leur mariage que les femmes diplômées de l’université. Près de 60 pour cent des naissances chez les femmes diplômées du secondaire ou moins surviennent hors mariage, ce qui est environ cinq fois plus élevé que le taux des femmes titulaires d’au moins une licence. Le taux de mortalité par opioïdes chez les personnes titulaires d’un diplôme du secondaire est environ dix fois plus élevé que chez celles titulaires d’au moins une licence. » Les écarts sociaux sont plus forts que jamais. « Selon une étude de l’American Enterprise Institute, près d’un quart des personnes ayant un diplôme d’études secondaires ou moins déclarent ne pas avoir d’amis proches, alors que seulement 10 % de celles ayant un diplôme universitaire ou plus le disent. Ceux dont l’éducation ne s’étend pas au-delà du lycée passent moins de temps dans les espaces publics, moins de temps dans les groupes de loisirs et les ligues sportives. Ils sont moins susceptibles d’accueillir des amis et de la famille chez eux. » Pire, souligne Brooks, les avantages d’une éducation supérieure d’élite se multiplient au fil des générations. « Des parents aisés et bien éduqués se marient entre eux et confèrent leurs avantages à leurs enfants, qui vont ensuite dans des universités prestigieuses et épousent des personnes comme eux. Comme dans toutes les sociétés de castes, la ségrégation profite aux ségrégateurs. Et comme dans toutes les sociétés de castes, les inégalités impliquent des inégalités non seulement de richesse mais aussi de statut et de respect. » La méritocratie dans son ensemble est un système de ségrégation. Et cette ségrégation par l’éducation a tendance à se superposer à la ségrégation par la race et à y contribuer, un problème qui ne fait que s’aggraver depuis la disparition de la discrimination positive en 2023. Les Noirs constituent environ 14 % de la population américaine, mais seulement 9 % de la classe de première année actuelle de Princeton. En 2024, le MIT a constaté que le nombre de Noirs dans sa classe de première année est passé de 15 % à 5 %.

Depuis environ 50 ans, l’élite cognitive s’est retirée de l’engagement avec le reste de la société américaine. Depuis 1974 environ, comme l’a noté la sociologue de Harvard Theda Skocpol, les Américains diplômés de l’enseignement supérieur ont quitté les organisations sociales où ils côtoyaient les personnes des classes sociales peu éduquées pour rejoindre des organisations où ils se côtoient seulement entre eux. Les classes sociales se sont contractées et se sont refermées sur elles-mêmes, comme l’explique le journaliste David Goodhart dans son livre La tête, la main et le cœur qui dénonce la toute puissance d’une classe cognitive, avec des conséquences sociales délétères : une désillusion massive parmi la jeunesse diplômée et une frustration chez celle qui ne l’est pas

5. La méritocratie a endommagé la psyché de l’élite américaine. « La méritocratie est un gigantesque système de récompenses extrinsèques. Ses gardiens – les éducateurs, les recruteurs d’entreprise et les superviseurs sur le lieu de travail – imposent une série d’évaluations et d’obstacles aux jeunes. Les étudiants sont formés pour être de bons franchisseurs d’obstacles ». Nous couvrons d’approbation ou de désapprobation ceux qui franchissent ou pas les obstacles des admissions. Ceux qui ne réussissent pas à franchir les critères sociaux que nous avons mis en place s’effondrent. Certains jeunes sont submergés par la pression qui s’impose à eux. D’autres apprennent à trouver les astuces pour franchir les obstacles. « Les personnes élevées dans ce système de tri ont tendance à devenir réticentes au risque, consumées par la peur qu’un seul échec les fasse chuter définitivement ». La réussite professionnelle est devenue le seul critère du jeu.

6. Mais surtout, explique Brooks, cette « méritocratie a provoqué une réaction populiste qui déchire et fracture la société ». Le psychologue Robert Rosenthal et la directrice d’école Leonore Jacobson ont étudié dans les années 60 « l’effet Pygmalion » montrant que les enseignants se comportent différemment envers les élèves qu’ils considèrent comme intelligents. Des années de recherche ont montré qu’ils sourient et hochent la tête plus souvent à ces enfants, leur offrent plus de commentaires, leur accordent plus de temps pour poser des questions… Les autres par contre, eux, se rendent vite compte que ce système n’est pas pour eux. « Beaucoup de personnes qui ont perdu la course au mérite ont développé un mépris pour l’ensemble du système et pour les personnes qu’il élève. Cela a remodelé la politique nationale. Aujourd’hui, la fracture politique la plus importante se situe au niveau de l’éducation : les personnes moins instruites votent républicain, et les personnes plus instruites votent démocrate ». En 1960, John F. Kennedy a perdu le vote des diplômés universitaires blancs par deux contre un et est arrivé à la Maison Blanche grâce à la classe ouvrière. En 2020, Joe Biden a perdu le vote de la classe ouvrière blanche par deux contre un et est arrivé à la Maison Blanche grâce aux diplômés de l’enseignement supérieur. Le problème, c’est que des dirigeants populistes exploitent et rallient désormais les moins instruits et les déclassés, à l’image de Trump. « Ces dirigeants comprennent que la classe ouvrière en veut plus à la classe professionnelle qui sait tout et qui a de beaux diplômes qu’aux magnats de l’immobilier milliardaires ou aux riches entrepreneurs. Les dirigeants populistes du monde entier se livrent à des exagérations grossières, à des généralisations grossières et à des mensonges éhontés, tous destinés à dire à la classe instruite, en substance : « Allez vous faire foutre ! » » 

« Lorsque le niveau de revenu est la division la plus importante d’une société, la politique est une lutte pour savoir comment redistribuer l’argent. Lorsque la société est davantage divisée par l’éducation, la politique devient une guerre de valeurs et de culture ». « Dans un pays après l’autre, les gens diffèrent en fonction de leur niveau d’éducation sur l’immigration, les questions de genre, le rôle de la religion sur la place publique, la souveraineté nationale, la diversité et la confiance que l’on peut accorder aux experts pour recommander un vaccin. »

« Alors que les électeurs de la classe ouvrière se sont déplacés vers la droite, le progressisme est devenu un signal élitaire ». En 2023, 65 % des étudiants de dernière année de Harvard, l’école la plus riche du monde, se sont identifiés comme progressistes ou très progressistes.

« James Conant rêvait de construire un monde de mélange de classes et de courtoisie sociale ; nous nous sommes retrouvés avec un monde de lignes de castes rigides et de guerre culturelle et politique à tous les étages. Conant rêvait d’une nation dirigée par des dirigeants brillants. Nous nous sommes retrouvés avec le président Trump. »

Comment changer la méritocratie ? 

Régulièrement, des gens de gauche proposent de démanteler la méritocratie actuelle, de se débarrasser des admissions sélectives, proposent que les écoles aient toutes les mêmes ressources… Mais pour Brooks, c’est peut-être oublier que toutes les sociétés humaines ont été hiérarchisées, même la Russie soviétique et la Chine maoïste. « Ce qui détermine la santé d’une société n’est pas l’existence d’une élite, mais l’efficacité de l’élite, et le fait que les relations entre les élites et tous les autres soient mutuellement respectueuses. »

« Nous devons toujours trouver et former les personnes les mieux équipées pour devenir des physiciens nucléaires et des chercheurs en médecine. Si la méritocratie américaine ne parvient pas à identifier les plus grands jeunes génies et à les former dans des universités comme Caltech et MIT, la Chine – dont la méritocratie utilise depuis des milliers d’années des tests standardisés pour sélectionner les plus brillants – pourrait nous dépasser dans la fabrication de puces électroniques, l’intelligence artificielle et la technologie militaire, entre autres domaines. Et malgré tous les défauts du système éducatif américain, nos universités d’élite font de la recherche pionnière, génèrent des avancées considérables dans des domaines tels que la biotechnologie, propulsent des étudiants brillants dans le monde et stimulent une grande partie de l’économie américaine. Nos meilleures universités continuent de faire l’envie du monde. »

« Le défi n’est pas de mettre fin à la méritocratie », estime Brooks, « mais de l’humaniser et de l’améliorer ». Un certain nombre d’événements récents rendent cette tâche encore plus urgente – tout en rendant peut-être le moment politiquement propice à une vaste réforme (ou à son délitement dans une idiocratie qui pourrait être le point terminal de la méritocratie, pourrait-on ajouter, dans une perspective plus pessimiste). 

Tout d’abord, la fin de la discrimination positive par la Cour suprême a limité la capacité des universités à accueillir des étudiants issus de milieux moins favorisés, estime Brooks. Désormais, pour intégrer des enfants de milieux sous-représentés, elles devront trouver de nouveaux moyens d’y parvenir. Deuxièmement, la concurrence intellectuelle de l’IA nécessite de trouver la manière pour détecter et former les personnes créatives, capables de faire ce que l’IA ne sait pas faire. Enfin, les universités sont confrontées à une crise de valeur lié au conflit Israélo-Palestinien que les Républicains instrumentisent pour intensifier leur guerre contre l’enseignement supérieur. Pour Brooks, cela invite les universités à reposer leurs principes et leurs valeurs. Enfin, le déclin démographique oblige les universités à réformer et réinventer leurs modalités d’inscriptions pour ne pas devenir exsangues. 

Mais la première étape consiste à changer la définition du mérite. Nous devons trouver les moyens d’élargir la définition de Conant. Et Brooks de proposer de commencer par pointer les limites de la définition. « Lui et ses pairs travaillaient à une époque où les gens étaient optimistes quant à la possibilité de résoudre les problèmes sociaux grâce à l’application rationnelle des connaissances dans des domaines tels que les statistiques, l’économie, la psychologie, la théorie de la gestion et l’ingénierie. Ils admiraient les techniciens qui valorisaient la quantification, l’objectivation, l’optimisation et l’efficacité. Ils avaient une grande foi dans la puissance cérébrale brute et ont naturellement adopté une vision rationaliste de l’être humain : la raison est distincte des émotions. » Le problème, c’est que l’ingénierie sociale et ses planifications rationalistes, des grands ensembles sociaux à la planification économique, ont échoué. « Et ils ont échoué pour la même raison : les rationalistes partaient du principe que tout ce qui ne peut être compté et mesuré n’a pas d’importance. Ce n’est pas le cas. Les plans rationalistes échouent parce que la vie est trop complexe pour leurs méthodes de quantification. »

Dans L’Oeil de l’Etat, l’anthropologue James C. Scott raconte l’industrialisation de la forêt allemande et son échec. En cherchant à éliminer le désordre organique de la forêt, le cycle nutritif des arbres s’est déréglé. « En se concentrant uniquement sur les parties de la forêt qui semblaient essentielles à leurs usages, les planificateurs n’ont pas réussi à voir la forêt dans sa globalité. En essayant de standardiser et de contrôler le processus de croissance, les planificateurs ont en fait assassiné les arbres. »

« La méritocratie moderne méconnaît les êtres humains de la même manière que les rationalistes allemands méconnaissaient les arbres ». Pour rendre les gens lisibles par le système de tri, les chercheurs établissent une distinction entre ce qu’ils appellent les compétences « cognitives » et « non cognitives » (on dirait plutôt entre compétences académiques, mesurées par les résultats scolaires et les autres, NDT). Les compétences cognitives sont les compétences « dures » qui peuvent être facilement mesurées, comme le QI et les résultats à un test d’algèbre. Les compétences non cognitives sont des choses plus floues et plus difficiles à quantifier, comme la flexibilité émotionnelle, le courage, l’agilité sociale et les qualités morales (et ce sont aussi des compétences cognitives, rappelle bien sûr Brooks). « Ce que cette méthode de catégorisation révèle, c’est à quel point les rationalistes se soucient peu des capacités qui vont au-delà du QI ». La méritocratie moderne traite ce qui ne relève pas du QI ou de ses substituts, comme les résultats scolaires, comme négligeables, alors que ces autres compétences sont certainement plus essentielles qu’on ne le pense. « Avoir un processeur mental rapide est une bonne chose, mais d’autres traits peuvent jouer un rôle plus important pour déterminer votre contribution à la société : Faites-vous des efforts ? Pouvez-vous établir des relations ? Êtes-vous curieux ? Êtes-vous digne de confiance ? Comment réagissez-vous sous pression ? » En ne regardant que les résultats scolaires, la méritocratie actuelle semble favoriser certaines formes de personnalités sur d’autres, à savoir des personnalités plus égocentriques, plus manipulatrices, plus imbues d’elles-mêmes. 

Pourtant, les caractéristiques non cognitives sont manifestes. L’économiste Raj Chetty et ses collègues ont tenté de comprendre ce qui caractérise les bons enseignants par exemple. Ce qui les distingue, c’est qu’ils semblent transmettre plus efficacement des compétences générales, comme s’entendre avec les autres, rester concentré. « Les chercheurs ont découvert que ces compétences générales, lorsqu’elles sont mesurées vers 9-10 ans, sont 2,4 fois plus importantes que les résultats en mathématiques et en lecture pour prédire le revenu futur d’un élève ». L’expert en leadership organisationnel Mark Murphy a découvert quelque chose de similaire lorsqu’il a étudié les raisons pour lesquelles les gens sont licenciés. Dans son ouvrage Hiring for Attitude, Murphy indique que seulement 11 % des personnes qui ont échoué dans leur travail (c’est-à-dire qui ont été licenciées ou ont obtenu une mauvaise évaluation de performance) l’ont été à cause d’un manque de compétences techniques. Pour les 89 % restants, les échecs étaient dus à des traits sociaux ou moraux qui ont affecté leur performance au travail (humeur maussade, difficulté à être coaché, faible motivation, égoïsme…). Ils ont échoué parce qu’ils manquaient des compétences non cognitives adéquates. Près de 50% des recrues démissionnent ou sont remerciées dans les 18 mois suivant leur embauche. Les effets du défaut de compétences non cognitives est cataclysmique. 

« Pourquoi avons-nous une vision si déformée et incomplète de ce qui constitue les capacités humaines ? »

Les 4 qualités d’une méritocratie humaniste

« Pour repenser la méritocratie, nous devons prendre davantage en compte ces caractéristiques non cognitives », estime Brooks. « Nous devons cesser de traiter les gens comme des cerveaux sur un bâton et prêter davantage attention à ce qui les motive ».

Pour Leslie Valiant, professeur d’informatique à Harvard et spécialiste de la cognition, ce qui compte le plus pour le progrès humain n’est pas l’intelligence mais l’éducabilité, c’est-à-dire la capacité à apprendre de l’expérience. C’est là le cœur des qualités que nous devrions chercher à développer pour une méritocratie humaniste.

Pour Brooks, il faudrait redéfinir le mérite autour de 4 qualités cruciales :

  • La curiosité. Les enfants naissent curieux, rappelle-t-il. Une étude d’observation a noté que les enfants entre 14 mois et 5 ans posaient en moyenne 107 questions par heure… puis ils vont à l’école et n’en posent plus. La psychologue Susan Engel, dans son livre, The Hungry Mind a montré qu’en maternelle les enfants exprimaient leur curiosité seulement 2,4 fois toutes les 2 heures de cours. A 10-11 ans, ce chiffre tombe à 0,48 fois. La productivité que l’on demande à l’enseignement empêche les élèves de poser des questions. « Notre méritocratie actuelle décourage la curiosité au profit d’une simple accumulation de contenu dans le but d’améliorer les résultats aux tests ». Le problème, c’est que lorsque les enfants ont perdu leur curiosité, vers l’âge de 11 ans, estime Engel, ils ont tendance à rester incurieux pour le reste de leur vie. Dans son étude sur les grandes personnalités de l’histoire, le psychologue Frank Barron estime que la curiosité constante est essentielle à leur réussite, c’est elle qui les aide à rester « flexibles, innovants et persévérants ». Notre système méritocratique encourage les gens à se concentrer étroitement sur les tâches cognitives, mais la curiosité exige du jeu et du temps libre non structuré. Si vous voulez comprendre à quel point quelqu’un est curieux, regardez comment il passe son temps libre, comme le recommandent dans leur livre, Talent : How to Identify Energizers, Creatives, and Winners Around the World, le capital-risqueur Daniel Gross et l’économiste Tyler Cowen.
  • Un sens de la motivation et de la mission. Alors qu’il était emprisonné dans les camps de concentration nazis, le psychiatre autrichien Viktor Frankl remarqua que ceux qui survivaient le plus longtemps étaient des personnes qui s’étaient engagés. Comme il le montra dans son livre Découvrir un sens à sa vie (1988), la vie avait un sens pour eux, avant les camps, et ce sentiment les a soutenus dans les circonstances les plus déshumanisantes qui soient. Les personnes qui ont une perception du sens de la vie ou d’un engagement vont là où se trouvent les problèmes, estime Brooks. Certaines personnes sont motivées par des émotions morales, comme l’indignation face à l’injustice, la compassion pour les faibles, l’admiration pour un idéal. « Elles ont un fort besoin d’une vie qui ait un sens, le sentiment que ce qu’elles font compte vraiment ». Ce sentiment transcendant, cette cause qu’ils portent et les dépasse, les pousse à aller de l’avant et leur donne une cohérence interne.
  • L’intelligence sociale. Lorsque Boris Groysberg, professeur de comportement organisationnel à la Harvard Business School, a examiné les carrières de centaines de spécialistes de l’investissement qui avaient quitté une société financière pour travailler dans une autre, il a Il a découvert quelque chose de surprenant : « Dans l’ensemble, les performances professionnelles de ceux qui ont changé d’entreprises ont chuté de manière spectaculaire et ils ont continué à souffrir pendant au moins cinq ans après avoir changé d’entreprise », explique-t-il dans Chasing Stars : The Myth of Talent and the Portability of Performance. Ces résultats suggèrent que parfois, le talent est inhérent à l’équipe, pas à l’individu. Dans une méritocratie efficace, nous voudrions trouver des personnes qui sont de fantastiques bâtisseurs d’équipe, qui ont d’excellentes compétences en communication et en cohésion. En sport, les facilitateurs sont des joueurs qui ont une capacité ineffable à rendre une équipe plus grande que la somme de ses parties. Pour l’économiste David Deming, ces compétences sociales sur le lieu de travail sont un fort prédicateur de la réussite professionnelle. Des recherches ont montré que ce qui rend certaines équipes spéciales n’est pas principalement l’intelligence de ses membres les plus intelligents, mais plutôt la façon dont ses dirigeants écoutent, la fréquence à laquelle ses membres prennent la parole, la façon dont ils s’adaptent aux mouvements des autres, la façon dont ils construisent la réciprocité. 
  • L’agilité. Dans des situations chaotiques, la puissance cérébrale brute peut être moins importante que la sensibilité de perception. Les grecs parlaient de la métis ou ruse de l’intelligence pour désigner cette capacité à synthétiser tous les aspects d’une situation pour la comprendre, une forme d’agilité qui permet l’anticipation. Les tests SAT comme l’apprentissage par les connaissances ne permettent pas d’acquérir cette capacité prédictive. Le psychologue et politologue de l’Université de Pennsylvanie Philip E. Tetlock a découvert que les experts sont généralement très mauvais pour faire des prédictions sur les événements futurs. En fait, il a découvert que plus l’expert est éminent, moins ses prédictions sont précises. Tetlock explique que cela est dû au fait que les opinions des experts sont trop figées : ils utilisent leurs connaissances pour soutenir des points de vue erronés. Les personnes agiles, au contraire, peuvent changer d’état d’esprit et expérimenter des perspectives alternatives jusqu’à ce qu’elles trouvent celle qui s’applique le mieux à une situation donnée. L’agilité vous aide à prendre de bonnes décisions en temps réel. Le neuroscientifique John Coates était un trader financier. Pendant les poussées haussières des marchés qui ont précédé les gros krachs, Coates a remarqué que les traders qui ont ensuite subi d’énormes pertes étaient devenus trop confiants. L’émotion fausse leur jugement, explique Coates dans The Hour Between Dog and Wolf. Ceux qui évitent les pertes dans ces situations ne sont pas ceux qui ont un meilleur QI, mais ceux qui sont capables de comprendre la signification des émotions qui les saisissent. Comme l’explique Leonard Mlodinow dans son livre Emotional: How Feelings Shape Our Thinking, « le contrôle et la connaissance de son état émotionnel sont ce qui est le plus important pour la réussite professionnelle et personnelle ».

Reconstruire la méritocratie

Si nous pouvons orienter notre méritocratie autour d’une définition des capacités humaines qui prend davantage en compte des traits tels que la motivation, la générosité, la sensibilité et la passion, alors nos écoles, nos familles et nos lieux de travail se réajusteront de manière fondamentale veut croire David Brooks.

Dans leur livre, In Search of Deeper Learning, les spécialistes de l’éducation Jal Mehta et Sarah Fine ont montré que dans bon nombre d’écoles, la plupart des élèves passent la majeure partie de leur journée à s’ennuyer, à se désintéresser et à ne pas apprendre. Mehta et Fine n’ont pas constaté beaucoup d’engagement passionné dans les salles de classe. Mais ils les ont observé dans les cours optionnels : le club de théâtre et autres activités parascolaires. Dans ces activités là, les élèves dirigeaient leur propre apprentissage, les enseignants faisaient office de coachs et les progrès étaient réalisés en groupe. Les élèves avaient plus d’autonomie et ressentaient un sentiment d’appartenance et de communauté.

« Plusieurs types d’écoles essaient de faire en sorte que la journée entière ressemble davantage à des activités parascolaires – où la passion est éveillée et le travail d’équipe est essentiel. Certaines de ces écoles sont centrées sur « l’apprentissage par projet », dans lequel les élèves travaillent ensemble sur des projets du monde réel. Les relations professeur-étudiant dans ces écoles ressemblent davantage à celles d’un maître et d’un apprenti qu’à celles d’un professeur et d’un auditeur. Pour réussir, les élèves doivent développer des compétences de leadership et de collaboration, ainsi que des connaissances bien sûr. Ils apprennent à se critiquer les uns les autres et à échanger des commentaires. Ils s’enseignent les uns aux autres, ce qui est une manière puissante d’apprendre. » Dans leur livre, Mehta et Fine documentent ces écoles que l’on retrouve également dans le documentaire Most Likely to Succeed et soulignent que dans ces programmes d’apprentissage par projets, les élèves ont plus d’autonomie. Ces écoles permettent aux élèves de faire des erreurs, de se sentir perdus et en difficulté, un sentiment qui est le prédicat de la créativité. « L’échec occasionnel est une caractéristique de cette approche ; elle cultive la résilience, la persévérance et une compréhension plus profonde. Les élèves font également l’expérience de la maîtrise et de la confiance en soi qui accompagne une réussite tangible ».

« Plus important encore, les élèves apprennent à s’engager pleinement dans un projet avec d’autres. Leurs journées d’école ne sont pas consacrées à la préparation d’examens standardisés ou à des cours magistraux, ce qui stimule leur curiosité, et non l’éteint ». Pour Brooks, cet apprentissage par projet nécessite bien sûr d’investir dans la formation des enseignants. Les données suggèrent en tout cas que les élèves de ces écoles ont tendance à réussir mieux que leurs pairs, même aux tests standardisés, et sans passer tout leur temps à s’y préparer. 

« Construire un système scolaire axé sur la stimulation de la curiosité, de la passion, de la générosité et de la sensibilité nous obligera à changer la façon dont nous mesurons les progrès des élèves et repérons leurs capacités. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde de cours magistraux et de relevés de notes : mais un relevé de notes ne vous dit pas si un élève peut mener un dialogue avec les autres, ou s’il est ouvert ou fermé d’esprit ».

Aux Etats-Unis, quelques 400 lycées font désormais partie d’une organisation appelée Mastery Transcript Consortium, qui utilise des mécanismes d’évaluation alternatifs. Alors qu’un bulletin scolaire standard indique ce qu’un élève sait par rapport à ses camarades de classe à une date donnée, le relevé de maîtrise montre avec beaucoup plus de précision dans quelle mesure l’élève a progressé vers la maîtrise d’un domaine de contenu ou d’un ensemble de compétences donné. Le rapport de maîtrise comprend également des compétences de vie plus larges : quel élève est bon dans l’établissement de relations, qui est bon dans les solutions créatives… 

« Aucune évaluation ne peut à elle seule prédire parfaitement le potentiel d’une personne. Le mieux que nous puissions faire est de combiner des techniques d’évaluation ». Notes, portfolios de réalisations de projets, tests de mesures de compétences non cognitives, comme l’échelle de courage imaginée par la psychologue Angela Duckworth, le questionnaire de caractère moral, les évaluations d’apprentissage social et émotionnel, l’indicateur de trait à haut potentiel

L’enjeu est de comprendre les personnalités, pas de les classer, estime Brooks. En Australie, par exemple, certaines écoles utilisent le Big Picture Learning Credential, qui évalue les traits que les étudiants ont développés en classe et en dehors : compétences en communication, définition d’objectifs, responsabilité, conscience de soi.. La création d’un réseau de centres d’évaluation indépendants dans ce pays qui utilisent de tels outils pourraient aider les étudiants à trouver l’université ou le programme de formation le mieux adapté à leurs intérêts fondamentaux. Ces centres pourraient aider les responsables des admissions à l’université à trouver les étudiants qui conviennent à leur établissement. Ils pourraient aider les employeurs à trouver les bons candidats. En bref, ils pourraient aider tous les membres de la méritocratie à prendre des décisions plus éclairées.

« Ces méthodes d’évaluation seraient inévitablement moins « objectives » qu’un score au SAT, mais c’est en partie là que réside l’intérêt. Notre système actuel est construit autour de la standardisation. Ses concepteurs voulaient créer un système dans lequel tous les êtres humains pourraient être placés sur une seule échelle, soigneusement disposés le long d’une seule courbe en cloche ». Comme l’écrit le spécialiste de l’éducation Todd Rose dans The End of Average, le système méritocratique actuel est construit sur « l’hypothèse paradoxale selon laquelle on peut comprendre les individus en ignorant leur individualité ». L’ensemble du système dit aux jeunes : « Vous devriez être comme tout le monde, mais en mieux ». La réalité est qu’il n’existe pas d’échelle unique que nous puissions utiliser pour mesurer le potentiel humain ou la capacité à diriger efficacement. Nous avons besoin d’un système d’évaluation qui valorise l’individu d’une manière plus complète et plus diverse qu’un relevé de notes. Les gardiens d’une méritocratie plus efficace ne se poseraient pas seulement les questions « Devrions-nous accepter ou rejeter ce candidat ? » ou « Qui sont les meilleurs ? » mais d’abord « En quoi chaque personne est-elle excellente et comment pouvons-nous l’amener à un poste approprié ? »

Pour améliorer et rendre plus juste la méritocratie, nous devons combiner ces mesures avec une refonte de ce que Joseph Fishkin appelle la « structure des opportunités ». À l’heure actuelle, la structure des opportunités de l’Amérique est unitaire. Pour atteindre des sommets, il faut obtenir d’excellentes notes au lycée, obtenir de bons résultats aux tests standardisés, aller à l’université et, dans la plupart des cas, obtenir un diplôme d’études supérieures de préférence dans les meilleures écoles. En chemin, il faut naviguer à travers les différents canaux et goulets d’étranglement qui vous guident et vous limitent.

Historiquement, lorsque les réformateurs ont essayé de rendre les voies d’accès à l’élite plus équitables, ils ont tenu pour acquis la structure des opportunités existante, essayant de donner un coup de pouce à certains individus ou groupes d’individus. Comme l’a proposé la discrimination positive. Pour Fishkin c’est la structure même des opportunités qu’il faut changer, qu’il faut rendre plurielle. « L’objectif doit être de donner aux gens accès à un plus large éventail de voies qu’ils peuvent suivre », écrit Fishkin, afin de donner un choix plus riche à chacun

Avec un plus grand pluralisme des opportunités, les gardiens auront moins de pouvoir et les individus qui s’efforcent de s’épanouir au sein de la structure en auront plus. « Si la méritocratie avait plus de canaux, la société ne ressemblerait plus à une pyramide, avec un pic minuscule et exclusif au sommet ; elle ressemblerait à une chaîne de montagnes, avec de nombreux pics. »

« Dans une telle société, la reconnaissance serait plus largement distribuée, ce qui diminuerait le ressentiment populiste et rendrait la cohésion culturelle plus probable ».

Pour atteindre cet idéal, il faudra une stratégie à multiples facettes, en commençant par la redéfinition fondamentale du mérite lui-même. « Certains des leviers politiques que nous pourrions actionner incluent la relance de l’enseignement professionnel, l’obligation du service national, la création de programmes de capital social et le développement d’une politique industrielle plus intelligente », estime encore Brooks.

De 1989 à 2016, tous les présidents américains ont pris des mesures pour réformer l’enseignement professionnel et mieux préparer les élèves aux emplois du futur. Mais cela s’est surtout traduit par un recours accru aux tests standardisés, alors que l’enseignement technique dépérissait. La conséquence est que nous n’avons plus assez de travailleurs qualifiés pour faire fonctionner les usines. 

Si le retour du service national peut paraître un cliché de la mobilisation sociale, Raj Chetty a montré que les amitiés entre classes sociales stimulent considérablement la mobilité sociale, en cela, la diversité que permet le service national peut être un moteur qui ne devrait pas être négligé (même s’il peut s’obtenir bien différemment et plus efficacement, me semble-t-il, en créant des écoles plus diverses socialement qu’elles ne sont). 

Pour Brooks, nous devrions également chercher à réduire l’importance de l’école dans la société. Nombre de recherches ont montré pourtant que les relations de quartiers, les pairs et le contexte familial ou amical, peuvent avoir une plus grande influence sur la réussite scolaire que la qualité d’une école. Nous devrions investir davantage dans les organisations communautaires non scolaires. 

Enfin, Brooks estime que pour vivre dans une économie qui récompense la diversité des compétences, il faut soutenir des politiques économiques qui stimulent le secteur industriel afin d’offrir des voies alternatives à tous. « Si nous trions les gens uniquement en fonction de leur intelligence supérieure, nous les trions en fonction d’une qualité que peu de gens possèdent ; nous créons inévitablement une société stratifiée et élitiste. Nous voulons une société dirigée par des gens intelligents, certes, mais aussi sages, perspicaces, curieux, attentionnés, résilients et engagés envers le bien commun. Si nous parvenons à trouver comment sélectionner la motivation des gens à grandir et à apprendre tout au long de leur vie, alors nous trierons les gens en fonction d’une qualité qui est distribuée de manière plus démocratique, une qualité que les gens peuvent contrôler et développer, et nous nous retrouverons avec une société plus juste et plus mobile. » Nous avons besoin d’une méritocratie qui valorise l’initiative et l’énergie. « Notre QI n’est pas la chose la plus importante pour nous ». Le plus important, ce sont nos désirs, ce qui nous intéresse, ce que nous aimons. C’est cela que la méritocratie devrait promouvoir.

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  • A quoi sert l’innovation si elle ne fonctionne pas pour tout le monde ?
    A quoi sert l’innovation si elle ne fonctionne pas pour tout le monde ? interrogent, dans un essai provocateur, Rachel Coldicutt et Matt Dowse. La politique d’innovation au Royaume-Uni (mais c’est également le cas bien au-delà) se concentre sur deux priorités que sont la croissance des entreprises et l’amélioration de la recherche. Des perspectives qui négligent le monde réel de l’innovation, celle qui se déploie au quotidien, alimentée par l’ingéniosité, l’expérimentation et l’adaptation des te

A quoi sert l’innovation si elle ne fonctionne pas pour tout le monde ?

21 novembre 2024 à 07:30

A quoi sert l’innovation si elle ne fonctionne pas pour tout le monde ? interrogent, dans un essai provocateur, Rachel Coldicutt et Matt Dowse. La politique d’innovation au Royaume-Uni (mais c’est également le cas bien au-delà) se concentre sur deux priorités que sont la croissance des entreprises et l’amélioration de la recherche. Des perspectives qui négligent le monde réel de l’innovation, celle qui se déploie au quotidien, alimentée par l’ingéniosité, l’expérimentation et l’adaptation des technologies existantes. Pourtant, l’innovation communautaire a un impact plus local, une application plus disparate et une intention plus régénératrice que de nombreuses grandes technologies et percées primées – ce qui signifie qu’elle est également plus difficile à classer dans des tableaux ou à traduire en gros titres accrocheurs. En tant que telle, elle est moins visible pour les décideurs politiques. 

« Pourtant, l’innovation communautaire – qui permet la résolution de problèmes contextuels, le développement d’infrastructures sociales et la création de biens communs de la connaissance – se produit partout au Royaume-Uni, souvent avec peu ou pas de soutien. Nous pensons que soutenir et encourager l’innovation locale et indépendante est essentiel pour relancer l’économie de l’innovation au Royaume-Uni de manière à ce qu’elle profite à davantage de personnes à travers le pays. Cela permettra de développer des compétences, des capacités et des équipements locaux qui ne dépendent pas d’un petit nombre d’entreprises de la Silicon Valley, de construire une infrastructure sociale solide et de créer de nouvelles opportunités pour davantage de personnes, dans davantage d’endroits – en fin de compte, de construire une économie de l’innovation plus diversifiée avec des niveaux plus élevés d’avantages publics et de participation ».

Changer d’échelle

Les technologies à plus petite échelle sont pourtant un élément essentiel de la résilience à long terme, en particulier dans le contexte de l’urgence climatique.

« Plutôt que de faire profiter un petit groupe d’innovateurs appartenant à l’élite sociale, une économie de l’innovation véritablement moderne doit chercher à créer des opportunités plus plurielles et équitables, accessibles au-delà des grandes institutions de recherche et des grandes entreprises technologiques, qui privilégient la régénération plutôt que l’extraction, et qui élèvent et autonomisent les personnes et les communautés dans leur diversité »

Petite dans ce cas ne signifie pas un manque d’ambition. Des technologies à plus petites échelles signifient des technologies peu concentrées et plurielles, c’est-à-dire des technologies qui puissent apporter une alternative à la nature intensive en ressources des technologies modernes à grande échelle. La question écologique rend ce changement d’échelle urgent, et il est probable qu’un passage à des approches informatiques à plus petite échelle et plus distribuées deviendra un impératif au cours de la prochaine décennie. C’est particulièrement vrai des technologies d’IA, comme le rappelaient récemment Gael Varoquaux, Alexandra Sasha Luccioni et Meredith Whittaker dans un article, soulignant que l’IA a développé un « goût malsain pour l’échelle », excluant structurellement les petits acteurs. Nous devons œuvrer à ce que le passage à grande échelle ne soit pas la solution universelle à tous les problèmes et nous concentrer plutôt sur des modèles qui peuvent être exécutés sur du matériel largement disponible, à des coûts modérés. « Cela permettra à davantage d’acteurs de façonner la manière dont les systèmes d’IA sont créés et utilisés, offrant une valeur plus immédiate dans des applications allant de la santé aux services aux entreprises, tout en permettant une pratique plus démocratique de l’IA ».  

Pour y parvenir, estiment Coldicutt et Dowse, il est nécessaire d’opter pour un changement de culture et un changement de discours, afin que l’innovation à petite échelle et à long terme qui construit l’infrastructure sociale, cultive les compétences et autonomise les personnes et les communautés puisse être célébrée, recevoir des investissements et jouer un rôle actif. Les deux auteurs estiment que pour cela, il faut modifier l’investissement technologique, pour donner la priorité aux rendements sociaux à long terme plutôt qu’aux profits à court terme. Qu’il faut produire des infrastructures pour favoriser les investissements à long terme en faveur de sociétés équitables, plutôt que de soutenir les rendements d’un petit nombre d’entreprises et d’investisseurs de la Silicon Valley. Cela nécessite également de réfléchir à adapter nos modalités d’organisation pour faciliter cette autre économie de l’innovation. « Faisons en sorte que la technologie fonctionne pour 8 milliards de personnes et non pour 8 milliardaires »

Des technologies pour tous dans une économie du soin

L’enjeu est de favoriser des technologies qui améliorent la qualité de vie, la santé, le bien être, le travail, les loisirs, les relations sociales et les opportunités économiques pour tous, partout. Nous devons passer d’une innovation top-down à une innovation communautaire, comme le propose Careful Trouble, l’initiative que Coldicutt a lancé, à la fois cabinet de conseil et entreprise sociale communautaire rappelons que Rachel Coldicutt a été longtemps l’animatrice de DotEveryone, le think tank britannique dédié au développement de technologies responsables, dont les activités ont été continuées par l’Ada Lovelace Institute et l’Open Data institute. Carfeul Trouble vient soutenir des personnes et des communautés qui gèrent des coopératives d’énergie responsables, des collectifs de soins sociaux, des pubs et des bibliothèques communautaires, des studios de technologie et des centres artistiques, des programmes de rénovation de logements et des entreprises de médias locaux. Autant d’exemples et d’initiatives qui servent à renforcer le réseau technologique communautaire et qui montrent que les technologies peuvent être utilisées pour renforcer les liens sociaux, la résilience et créer de la valeur économique de proximité, s’ils ne manquaient pas de soutiens et d’investissements (à New York également, Community Tech propose de reconstruire la technologie pour bâtir des communautés, en développant également une autre approche et un autre rapport à la technologie). 

Coldicutt et Dowse rappellent que la population reste pessimiste quant à l’impact actuel des technologies. Et elle a raison : les opportunités créées par l’innovation technologique, telle qu’on la pratique, ne sont pas réparties équitablement, bien au contraire. Pour résoudre ce problème, il est nécessaire de repenser les normes d’innovation, ce qui ne se fera pas simplement par des investissements accrus dans les grandes entreprises ou dans l’innovation de pointe. « Si l’on ne peut pas compter sur un petit nombre d’entreprises pour créer la prospérité pour tous, il faut alors promouvoir un autre modèle d’innovation », plus inclusif, défendent-ils. 

Bien sûr, il reste difficile de traduire la nécessité d’un pluralisme d’innovation en politique. Dans le domaine technologique, on considère que l’innovation ne se déroule que dans un contexte capitaliste, déconnecté des contextes sociaux, économiques et politiques où les technologies opèrent. Le passage à l’échelle et le rendement financier sont partout les principaux indicateurs de réussite et ne bénéficient qu’à un petit nombre d’initiatives. A l’inverse, les approches sociotechniques plus complexes reçoivent relativement peu de soutien, ce qui signifie qu’elles sont plus susceptibles de rester au stade pilote ou de démonstrateur, ou d’être reclassées comme des initiatives « Tech for Good » à faibles enjeux qui dépendent du financement caritatif. Mis en concurrence avec des investissements technologiques de plusieurs milliards visant à fournir des solutions universelles à grande échelle, l’innovation communautaire peut sembler pittoresque et quelque peu amateur, avec peu de portée ou d’impact ; cependant, cela est simplement dû au cadrage que nous portons sur l’innovation – « une grande partie de la vie réelle, en ligne et hors ligne, se déroule dans le plurivers des relations plutôt que dans des transactions ou des bilans d’entreprises, et les technologies que nous développons et utilisons devraient refléter et améliorer cela ».

Il n’existe pas de solution miracle, de modèle, de pilote ou d’innovation qui puisse résoudre les défis systémiques qui sont devant nous, rappellent les auteurs. Le changement de système nécessite de multiples innovations transformatrices à différents moments et niveaux.

Mais, fondamentalement, soutenir un modèle mixte d’innovation signifie s’éloigner d’une tendance à faire de gros paris sur une seule technologie ou un seul mécanisme réglementaire et s’engager à gérer une variété d’interventions à des vitesses et des rythmes différents, comme le disent l’ethnographe Vanessa Lefton et la designer Alex Fleming du Policy Lab. Pour Hilary Cottam, auteure de Radical Help (Virago, 2018), une société florissante ne peut pas être atteinte en maintenant une vision économique du monde figée et unique, expliquait-elle dans une tribune : « Nous avons besoin d’un code de conception – les valeurs et les paramètres qui permettent aux petites solutions à échelle humaine de se développer dans un cadre national. Il s’agit d’un processus d’élaboration des politiques qui repose sur une vision claire, des réseaux et des relations humaines. Il est à l’opposé du processus actuel d’élaboration des politiques de commandement et de contrôle industriel. Les paramètres définiront de nouvelles formes de mesures et de réglementation, au sein d’une culture dans laquelle nos relations les uns avec les autres sont ce qui compte le plus. Cela nécessite à son tour un nouveau cadre économique : une économie du soin.« 

Les technologies et l’innovation n’existent pas seulement comme des intensificateurs économiques. « Les interventions communautaires sont essentielles pour concevoir et créer des infrastructures qui reflètent notre vie réelle au-delà des exigences de la croissance économique ; pour réaliser le plein potentiel des initiatives existantes et cultiver les conditions nécessaires à un changement plus axé sur la communauté, l’innovation communautaire doit être visible, avec une place à la table des grandes entreprises, avec un investissement proportionnel et un soutien politique ».

Pour y parvenir, Coldicutt et Dowse proposent de rediriger une partie significative de l’investissement et du soutien politique vers ces autres formes d’innovation. « Une bonne croissance nécessite les bonnes conditions pour prendre racine. L’innovation communautaire est un excellent compost, mais elle a besoin de la lumière du soleil des investissements et d’une bonne politique pour s’épanouir et se développer. »

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    « Mais pourquoi les Gafams veulent-ils intégrer l’IA générative partout, alors que les produits proposés jusqu’à présent, se sont révélés plutôt très décevants ? », questionne avec sa pertinence habituelle Ed Zitron. Pour comprendre cet enthousiasme pour ces technologies qui se révèlent souvent médiocres, il faut comprendre comment les entreprises de la tech gagnent de l’argent. Le modèle économique de nombreuses entreprises technologiques repose sur celui du logiciel en tant que service (SaaS,

IA Lock-in

16 octobre 2024 à 07:30

« Mais pourquoi les Gafams veulent-ils intégrer l’IA générative partout, alors que les produits proposés jusqu’à présent, se sont révélés plutôt très décevants ? », questionne avec sa pertinence habituelle Ed Zitron. Pour comprendre cet enthousiasme pour ces technologies qui se révèlent souvent médiocres, il faut comprendre comment les entreprises de la tech gagnent de l’argent. Le modèle économique de nombreuses entreprises technologiques repose sur celui du logiciel en tant que service (SaaS, software as a service), où l’on vous facture un montant mensuel par utilisateur « pour un logiciel que vous ne possédez pas et ne contrôlez pas ». Si la proposition a plein d’avantages pour les entreprises qui y ont recours, cela conduit à une forme d’externalisation où les fonctionnalités de votre entreprise sont accomplies par d’autres, avec le risque d’un lock-in problématique, c’est-à-dire d’un verrouillage du client, un « enfermement propriétaire » qui rend le client totalement dépendant de la solution qu’il achète. Et Zitron de comparer le SaaS a un parasite qui devient d’autant plus puissant que votre entreprise grandit et qui finit par limiter votre capacité d’innovation à celle du fournisseur auquel vous êtes lié. 

Outre l’infrastructure de calcul et de logiciels, les entreprises de la tech vendent d’innombrables services liés pour permettre aux entreprises de faire tourner leurs services. « Plus vous dépensez d’argent, plus il devient coûteux de partir, et ce coût devient d’autant plus lourd que votre organisation devient grande ». Quant aux cris d’exaspération et les récriminations à l’encontre de ces gammes logicielles, elles sont d’autant plus ignorées qu’elles proviennent de « personnes totalement différentes de celles qui prennent les décisions d’achats ». La seule force de ces solutions médiocres c’est d’être très utilisées et de faciliter une « conformité » qui rend la concurrence quasiment impossible pour les petites entreprises du logiciel d’autant que l’interopérabilité reste la grande absente de toutes ces solutions. Ce fonctionnement explique que les logiciels d’entreprises soient « si nuls » et pourquoi le modèle d’abonnement s’est imposé pour assurer des revenus récurrents. 

Le problème estime Zitron, c’est que ce modèle pousse les entreprises qui fournissent des services à toujours en proposer de nouveaux. L’autre problème, c’est qu’elle crée des entreprises captives et favorise la concentration des activités des fournisseurs. On peut comprendre qu’une petite entreprise externalise ses besoins, mais il devient plus difficile de tout externaliser à mesure qu’elle grandit, surtout si cette externalisation passe par d’innombrables prestataires logiciels. La tendance à la concentration autour d’un seul prestataire logiciel grandit avec les clients et pousse les entreprises qui fournissent des services à proposer une gamme de plus en plus étendue de services (d’outils de visioconférence aux logiciels de paye…). 

« C’est le fondement de l’ensemble de l’industrie technologique et d’une grande partie de la valorisation des entreprises technologiques : des milliers de milliards de dollars de capitalisation boursière sont soutenus par le modèle économique qui consiste à externaliser votre infrastructure et vos logiciels et à les facturer mensuellement, et à inventer de nouvelles façons de vous faire « investir dans votre infrastructure » en acceptant de les payer un peu plus chaque mois. »

Le problème, estime Zitron, c’est que cette industrie du service logiciel n’a plus d’idée pour assurer sa croissance autre que de faire croître le parasite. En fait, ce revenu annuel récurrent ne progresse plus (enfin, il progresse encore de plus de 20% par an, mais c’est la moitié de son niveau de progression d’il y a 5 ans). Non seulement les revenus baissent, mais la satisfaction des clients baisse également alors que le coût d’acquisition de nouveaux clients est plus élevé. Récemment une étude a montré que le nombre d’applications SaaS par entreprise, pour la première fois, a baissé (passant de 130 applications par entreprise en moyenne à 112). « Il se pourrait bien qu’il ne reste plus grand chose à vendre ! », ironise Zitron. 

Dans ce paysage en berne, l’IA est une nouvelle promesse à vendre aux clients qui permet de renouveler le fond de services proposés. Tous les acteurs du SaaS ont donc produit des « gadgets IA ». « Il n’est pas évident de savoir ce que font ces produits alimentés par l’IA, et quand vous vous en rendez compte, ils ne semblent pas faire grand-chose », tance, cinglant, Zitron. « Presque toutes ces entreprises affirment que ces systèmes « réduisent la pénibilité » ou « améliorent la productivité », sans fournir d’explication réelle sur la manière dont cela pourrait se produire. » Pour l’instant, certains proposent de l’offrir gratuitement contre le renouvellement de leurs contrats premiums, d’autres la font payer assez cher, bien qu’il leur en coûte parfois plus cher encore, comme c’est le cas de Microsoft. Et Zitron d’évaluer par exemple que très peu des clients de Microsoft 365 semblent avoir opté pour l’option IA. Que le Github copilot de Microsoft semble coûter plus cher à l’entreprise que ce qu’il rapporte (alors qu’il est l’un des produits d’IA parmi les plus populaires et presque utile, bien qu’il semble générer beaucoup de bugs). En février, Microsoft annonçait 1,3 millions de comptes payants à Github copilot et 1,8 millions en septembre… La progression ralentit déjà ! 

L’IA générative semble le remède miracle pour facturer aux clients « ce qu’ils devraient déjà avoir ». « Au lieu de trouver un moyen d’organiser et de hiérarchiser intelligemment les messages, vous pouvez payer Slack (propriété de Salesforce) 10 $ de plus par utilisateur et par mois pour des résumés de fils de discussion et de canaux alimentés par l’IA »

Le problème du boom de l’IA en service, « c’est qu’on ne sait pas si ces logiciels seront utiles, si nous avons vraiment besoin que nos e-mails soient résumés ou si les utilisateurs veulent vraiment un chatbot pour répondre à leurs questions ». Pour Zitron, l’IA générative pour l’instant ne se vend pas et elle coûte plus d’argent qu’elle ne rapporte lorsqu’elle se vend. « Dans tous les cas, le problème le plus évident de tous est qu’il ne semble pas y avoir beaucoup de croissance des revenus attribuables à ces outils, ce qui signifie qu’ils doivent soit devenir moins chers (ce qui rendrait leurs coûts intenables), soit meilleurs, ce qui obligerait ces entreprises à trouver un moyen de les rendre plus utiles, ce qu’aucune d’entre elles ne semble être en mesure de faire, et qui est probablement impossible ».

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  • Les mythes de l’IA
    La technologie ne produit pas que des solutions, elle produit aussi beaucoup de promesses, d’imaginaires, d’idéologies et de mythes. Derrière le marketing des produits et des services, les entreprises déploient des métaphores simples et convaincantes qui réduisent la complexité des transformations à l’œuvre. « Ils pollinisent l’imagination sociale avec des métaphores qui mènent à des conclusions, et ces conclusions façonnent une compréhension collective » plus ou moins fidèle à la réalité. Les d

Les mythes de l’IA

2 octobre 2024 à 07:30

La technologie ne produit pas que des solutions, elle produit aussi beaucoup de promesses, d’imaginaires, d’idéologies et de mythes. Derrière le marketing des produits et des services, les entreprises déploient des métaphores simples et convaincantes qui réduisent la complexité des transformations à l’œuvre. « Ils pollinisent l’imagination sociale avec des métaphores qui mènent à des conclusions, et ces conclusions façonnent une compréhension collective » plus ou moins fidèle à la réalité. Les discours sur l’IA générative reposent sur de nombreux mythes et promesses, explique Eryk Salvaggio pour Tech Policy Press qui tente d’en dresser la liste. Ces promesses produisent souvent une compréhension erronée du fonctionnement de l’IA et induisent en erreur ceux qui veulent les utiliser. 

Il y a d’abord les mythes du contrôle qui visent à nous faire croire que ces systèmes sont plus fiables qu’ils ne sont. Parmi les mythes du contrôle, il y a celui de la productivité, qui nous répète que ces systèmes nous font gagner du temps, nous font produire plus rapidement. « Le mythe de la productivité suggère que tout ce à quoi nous passons du temps peut être automatisé ». L’écriture se réduit à un moyen pour remplir une page plutôt qu’un processus de réflexion. Le mythe du prompt suggère que nous aurions un contrôle important sur ces systèmes, nous faisant oublier que très souvent, nos mots mêmes sont modifiés avant d’atteindre le modèle, via des filtres qui vont modifier nos invites elles-mêmes. D’où l’incessant travail à les peaufiner pour améliorer le résultat. « Le mythe de l’invite permet de masquer le contrôle que le système exerce sur l’utilisateur en suggérant que l’utilisateur contrôle le système »

Outre le mythe du contrôle, on trouve également le mythe de l’intelligence. Le mythe de l’intelligence confond le fait que le développement des systèmes d’IA aient été inspirés par des idées sur le fonctionnement de la pensée avec la capacité à penser. On nous répète que ces systèmes pensent, raisonnent, sont intelligents… suggérant également qu’ils devraient être libres d’apprendre comme nous le sommes, pour mieux faire oublier que leur apprentissage repose sur un vol massif de données et non pas sur une liberté éducative. Parmi les mythes de l’intelligence, on trouve donc d’abord le mythe de l’apprentissage. Mais cette métaphore de l’apprentissage elle aussi nous induit en erreur. Ces modèles n’apprennent pas. Ils sont surtout le produit de l’analyse de données. Un modèle n’évolue pas par sélection naturelle : il est optimisé pour un ensemble de conditions dans lesquelles des motifs spécifiques sont renforcés. Ce n’est pas l’IA qui collecte des données pour en tirer des enseignements, mais les entreprises qui collectent des données puis optimisent des modèles pour produire des représentations de ces données à des fins lucratives. Le mythe de l’apprentissage vise à produire une équivalence entre les systèmes informatiques et la façon dont nous mêmes apprenons, alors que les deux sont profondément différents et n’ont pas la même portée ni la même valeur sociale. Le mythe de l’apprentissage permet surtout de minimiser la valeur des données sans lesquelles ces systèmes n’existent pas. 

Le mythe de la créativité fait lui aussi partie du mythe de l’intelligence. Il entretient une confusion entre le processus créatif et les résultats créatifs. Si les artistes peuvent être créatifs avec des produits d’IA, les systèmes d’IA génératifs, eux, ne sont pas créatifs : ils ne peuvent pas s’écarter des processus qui leurs sont assignés, hormis collision accidentelles. Le mythe de la créativité de l’IA la redéfinit comme un processus strict qui relèverait d’une série d’étapes, une méthode de production. Il confond le processus de créativité avec le produit de la créativité. Et là encore, cette confusion permet de suggérer que le modèle devrait avoir des droits similaires à ceux des humains. 

Salvaggio distingue une 3e classe de mythes : les mythes futuristes qui visent à produire un agenda d’innovation. Ils spéculent sur l’avenir pour mieux invisibiliser les défis du présent, en affirmant continûment que les problèmes seront résolus. Dans ces mythes du futur, il y a d’abord le mythe du passage à l’échelle ou de l’évolutivité : les problèmes de l’IA seront améliorés avec plus de données. Mais ce n’est pas en accumulant plus de données biaisées que nous produiront moins de résultats biaisés. L’augmentation des données permet surtout des améliorations incrémentales et limitées, bien loin de la promesse d’une quelconque intelligence générale. Aujourd’hui, les avantages semblent aller surtout vers des modèles plus petits mais reposant sur des données plus organisées et mieux préparées. Le mythe de l’évolutivité a lui aussi pour fonction d’agir sur le marché, il permet de suggérer que pour s’accomplir, l’IA ne doit pas être entravée dans sa course aux données. Il permet de mobiliser les financements comme les ressources… sans limites. Oubliant que plus les systèmes seront volumineux, plus ils seront opaques et pourront échapper aux réglementations. 

Un autre mythe du futur est le mythe du comportement émergent. Mais qu’est-ce qui conduit à un comportement émergent ? « Est-ce la collecte de grandes quantités d’écrits qui conduit à une surperintelligence ? Ou est-ce plutôt la conséquence de la précipitation à intégrer divers systèmes d’IA dans des tâches de prise de décision pour lesquelles ils ne sont pas adaptés ? » Les risques de l’IA ne reposent pas sur le fait qu’elles deviennent des machines pensantes, mais peut-être bien plus sur le fait qu’elles deviennent des machines agissantes, dans des chaînes de décisions défaillantes. 

Salvaggio plaide pour que nous remettions en question ces mythes. « Nous devons travailler ensemble pour créer une compréhension plus rigoureuse de ce que ces technologies font (et ne font pas) plutôt que d’élaborer des déclarations de valeur (et des lois) qui adhèrent aux fictions des entreprises ».

C’est peut-être oublier un peu rapidement la valeur des mythes et des promesses technologiques. Les mythes de l’IA visent à produire non seulement une perception confuse de leur réalité, mais à influer sur les transformations légales. Les promesses et les mythes participent d’un narratif pour faire évoluer le droit en imposant un récit qui légitime le pouvoir perturbateur de la technologie. Les mythes permettent de crédibiliser les technologies, expliquait déjà le chercheur Marc Audetat dans l’excellent livre collectif Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ? (Hermann, 2015). Comme le disait l’ingénieur Pierre-Benoît Joly dans ces pages, « les promesses technoscientifiques ont pour fonction de créer un état de nécessité qui permet de cacher des intérêts particuliers ». Les mythes et les croyances de l’IA ont d’abord et avant tout pour fonction de produire le pouvoir de l’IA et de ceux qui la déploient.

Synthèse en image des 9 mythes de l'IA.
Les 9 mythes de l’IA
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  • L’IA va-t-elle élargir l’expertise ou la réduire ?
    David Autor est l’un des grands experts du travail. Economiste au MIT, il est l’un des responsables du laboratoire de recherche sur l’avenir du travail. Le chercheur publie avec parcimonie, mais quand il s’exprime, cela vaut souvent le coup de s’y intéresser. Jusqu’à présent, Autor n’a pas toujours été tendre avec l’impact de la technologie sur le travail, montrant que celle-ci sert surtout à améliorer la rentabilité des entreprises et que l’automatisation et la mondialisation ont surtout servi

L’IA va-t-elle élargir l’expertise ou la réduire ?

17 septembre 2024 à 09:46

David Autor est l’un des grands experts du travail. Economiste au MIT, il est l’un des responsables du laboratoire de recherche sur l’avenir du travail. Le chercheur publie avec parcimonie, mais quand il s’exprime, cela vaut souvent le coup de s’y intéresser. Jusqu’à présent, Autor n’a pas toujours été tendre avec l’impact de la technologie sur le travail, montrant que celle-ci sert surtout à améliorer la rentabilité des entreprises et que l’automatisation et la mondialisation ont surtout servi à se débarrasser des travailleurs et à les remplacer par des travailleurs moins chers. Autor a dénoncé le risque d’une innovation sans emplois – notamment en contestant l’étude de Michael Osborne et Karl Benedickt Frey de 2013 qui estimait qu’une profession sur deux était menacée de disparition du fait de l’automatisation, Autor montrant que les effets de l’automatisation sont plus complexes. 

Alors que de nombreuses perspectives que fait peser l’IA sur le travail semblent s’annoncer comme catastrophiques, tout le monde s’inquiétant d’un grand remplacement par les machines, David Autor, estime, au contraire et avec un certain optimisme, que l’IA pourrait nous aider à reconstruire la classe moyenne ! Si l’IA fait peser une réelle menace sur l’emploi, elle offre également la possibilité d’étendre l’expertise à un plus grand nombre de travailleurs, défend Autor, c’est-à-dire de faire monter en compétences plus de monde que ce n’était possible jusqu’alors ! 

Si la peur que l’IA nous pique nos jobs est légitime, c’est oublier que le monde industrialisé regorge d’emplois, rappelle-t-il. Et la pénurie de main-d’œuvre à venir, liée à la chute de la natalité, ne devrait pas remettre en cause le besoin de travailleurs, au contraire. « Ce n’est pas une prédiction, c’est un fait démographique. Tous ceux qui auront 30 ans en 2053 sont déjà nés et nous ne pouvons pas créer davantage de personnes qu’il n’y en a. À moins d’un changement massif de la politique d’immigration, les États-Unis et les autres pays riches manqueront de travailleurs avant qu’ils ne manquent d’emplois. »

L’IA, remède à l’automatisation ?

Certes, l’IA va bouleverser le monde du travail, mais pas comme le pensent Elon Musk ou Geoffrey Hinton, en mettant tout le monde au chômage ! L’IA va remodeler la valeur et la nature de l’expertise humaine, explique Autor. L’expertise, rappelle-t-il, fait référence aux connaissances et compétences requises pour accomplir une tâche particulière. Celle-ci a beaucoup de valeur quand elle est relativement rare et difficile à acquérir. Elle est la principale source de valeur au travail : les emplois qui nécessitent peu de formation ou de certification restent traditionnellement les moins bien rémunérés, contrairement à ceux qui en nécessitent beaucoup. Les domaines d’expertise évoluent à travers les époques technologiques. Les ingénieurs logiciels n’existaient pas jusqu’à ce que les innovations technologiques et sociales en créent le besoin. 

Longtemps, la vision utopique de l’ère de l’information était que les ordinateurs aplaniraient les hiérarchies économiques en démocratisant l’information. N’importe qui accédant à un ordinateur pouvait désormais tout faire, tout accomplir… Pourtant, estime Autor, ce n’est pas exactement ce qui se produit. En fait, estime-t-il, l’information n’est qu’un apport à une fonction économique plus déterminante : à savoir la prise de décision, qui, elle, relève de l’élite des experts. « En rendant l’information et les calculs abondants et bons marchés, l’informatisation a catalysé une concentration sans précédent du pouvoir de décision et des ressources qui l’accompagnent dans les mains d’une petite élite experte ». Avec le numérique, une large strate d’emplois moyennement qualifiés se sont automatisés, notamment dans le travail de bureau ou le soutien administratif. Quant aux individus sans qualification, ils ont été relégués à des emplois de service non spécialisés et mal payés. 

Pour Autor, l’IA nous offre la possibilité de contrecarrer le processus amorcé par l’informatisation, c’est-à-dire améliorer l’expertise du plus grand nombre. L’IA peut permettre à un plus grand nombre de travailleurs d’effectuer des tâches décisionnelles confiées jusqu’à présent à une petite élite« Bien utilisée, l’IA peut aider à restaurer la classe moyenne du marché du travail qui a été vidée par l’automatisation et la mondialisation », soutient l’économiste. Si elle peut également rendre l’expertise redondante et les experts superflus, réduisant encore leur nombre, l’IA pourrait également démocratiser l’expertise, pour autant qu’on accompagne les utilisateurs. Pour les travailleurs possédant une formation et une expérience de base, l’IA peut les aider à tirer parti de leur expertise afin de pouvoir effectuer un travail à plus forte valeur ajoutée, comme le pointait l’étude d’Erik Brynjolfsson, Danielle Li et Lindsey Raymond sur l’usage de l’IA générative au travail, qui montrait que dans des centres d’appel, les gains de productivité de l’IA étaient nuls pour les agents les plus performants, mais maximum pour les moins productifs. 

Certes, concède Autor, l’IA va certainement automatiser une part importante du travail existant et rendra certains domaines d’expertise existants inutiles. Mais, assure l’optimiste professeur, l’IA va également créer de nouveaux biens et services et de nouvelles demandes d’expertises. L’IA offre de nombreuses possibilités pour augmenter le nombre de travailleurs et améliorer le travail

« L’IA pourrait aider à reconstruire la classe moyenne ». L’article de David Autor chez Noemag.

L’expertise a longtemps été laminée par l’industrialisation et l’automatisation

Autor rappelle que jusqu’au XIXe siècle et le début de la production de masse, le savoir artisanal était vénéré. Et puis, l’industrialisation a tout changé. La production de masse s’est imposée par la force de sa productivité et les conditions de travail des travailleurs sont devenues dangereuses, pénibles, pour des salaires extrêmement faibles. Les petits ateliers de tisserands ont été laminés par l’industrie. Et il a fallu des dizaines d’années de luttes sociales avant que le niveau de vie de la classe ouvrière ne se sécurise peu à peu. A mesure que les outils, les processus et les produits de l’industrie gagnaient en sophistication, l’expertise des travailleurs a été peu à peu reconnue. Les ouvriers qui opéraient et entretenaient des équipements complexes avaient besoin de formations dédiées. Ce n’est pas un hasard si une fraction toujours croissante de la main d’œuvre est désormais dotée d’un diplôme d’études secondaires qui a contribué à construire ce que l’on a appelé la classe moyenne des pays industrialisés. Mais cette « expertise de masse », cette expertise « procédurale », des ouvriers qualifiés aux contremaîtres, a été peu à peu laminée par le développement de procédures toujours plus avancées et surtout par l’ère de la mécanique, de la robotique et de l’informatique, capables d’exécuter à moindre coût, de manière fiable et rapide, des tâches cognitives et manuelles codées dans des règles explicites et déterministes : des programmes. « Avant l’ère informatique, il n’existait essentiellement qu’un seul outil de traitement symbolique : l’esprit humain ». « Avant l’ère informatique, les travailleurs spécialisés dans les tâches de bureau et de production qualifiées incarnaient l’expertise de masse ». Ces procédés ont « érodé la valeur du savoir-faire de masse tout comme les technologies de la révolution industrielles ont érodé la valeur du savoir-faire artisanal »

Toutes les tâches ne suivent pas des règles bien comprises et maîtrisables, toutes ne sont pas routinières, ne s’obtiennent pas en apprenant des règles mais plutôt en apprenant par la pratique, par essai-erreur, comme lorsqu’on apprend à faire du vélo. Avant l’IA, un programmeur devait spécifier toutes les étapes pour qu’un robot apprenne à faire du vélo. Désormais, le robot va apprendre par essai-erreur. De nombreux emplois bien rémunérés, avec un haut niveau d’expertise, nécessitent d’accomplir des tâches non routinières où la connaissance des règles ne suffit pas. « Semblables aux artisans de l’ère préindustrielle, l’élite des experts modernes tels que les médecins, les architectes, les pilotes, les électriciens et les éducateurs combinent leurs connaissances procédurales avec leurs jugements d’experts et, souvent, leur créativité, pour s’attaquer à des cas spécifiques, aux enjeux élevés et souvent incertains ». Les ordinateurs permettent aux professionnels de passer moins de temps à acquérir et à organiser des informations et plus de temps à interpréter et appliquer ces informations, c’est-à-dire à prendre des décisions… ce qui a augmenté la valeur du jugement professionnel des experts. A mesure que l’informatisation progressait, les revenus des experts ont augmenté. 

Mais l’informatisation a eu également des impacts sur les travaux non experts : dans les métiers des services pratiques (entretien, soin, restauration…) peu rémunérés car exigeant peu d’expertise, pouvant être accompli avec une formation minimale. Si les ordinateurs ne peuvent pas encore accomplir ces travaux, ils ont augmenté le nombre de travailleurs en compétition pour obtenir ces postes, notamment par le déclassement des emplois d’expertise de masse dans les domaines de l’administration ou du travail de bureau. Plutôt que de produire un renouveau de l’expertise de masse, comme on l’a connu avec la révolution industrielle, l’informatisation l’a réduite et a conduit à une hausse des inégalités.

L’IA, une technologie d’inversion ?

Mais l’ère de l’intelligence artificielle est un point d’inflexion, estime David Autor. Avant l’IA, la capacité principale de l’informatique était l’exécution sans faille et presque sans frais de tâches procédurales et de routines. Les capacités de l’IA sont l’exact inverse, ce qui implique qu’elle ne soit pas fiable. Mais l’IA sait assez bien acquérir des connaissances tacites : elle apprend par l’exemple, sans instruction explicite. A l’instar d’un expert humain, l’IA peut créer des règles avec l’expérience qu’elle acquiert et prendre des décisions. Demain, quand ses capacités de jugements s’amélioreront, elle pourra encadrer les décideurs dans l’application de leurs jugements experts. 

Pour l’instant, les décisions de l’IA se limitent à vous conseiller d’écrire tels mots plutôt que tels autres, mais il est probable que ces décisions soient de plus en plus importantes à mesure que ses performances progressent. Pour David Autor, ces perspectives devraient permettre à des travailleurs non experts de participer à des prises de décision à enjeux élevés, pour tempérer le monopole de décision des élites, médecins comme avocats par exemple. Pour lui, l’IA est une « technologie d’inversion », capable de fournir une aide à la décision sous forme d’orientations et de garde-fous, permettant à un grand nombre de travailleurs d’effectuer des tâches décisionnelles aujourd’hui confiés à des médecins, des avocats, des codeurs… Ce qui permettrait d’améliorer la qualité des emplois, de modérer les inégalités de revenus, tout en réduisant les coûts des services clés comme la santé, l’éducation ou l’expertise juridique

La production de masse a réduit le coût des biens de consommation. Le défi contemporain consiste à réduire celui des services essentiels, comme la santé, l’enseignement supérieur ou le droit, monopolisés par des corporations d’experts très qualifiés. Les prix des soins de santé et d’éducation au cours des quatre dernières décennies ont augmenté de 200 et 600% par rapport aux revenus des ménages américains. L’expertise qui ne cesse de se complexifier, justifie certainement ce coût, mais l’IA a le potentiel de réduire ces coûts en réduisant la rareté de l’expertise. Autor prend l’exemple d’infirmières spécialisées qui peuvent administrer et interpréter des diagnostics, évaluer et diagnostiquer les patients et prescrire des médicaments. Entre 2011 et 2022, le nombre de ces infirmières spécialisées a explosé aux Etats-Unis et leur nombre devrait continuer à croître. Ces infirmières spécialisées sont nées dans les années 60 pour répondre à la pénurie de médecin. Outre une formation dédiée, c’est surtout la numérisation de l’activité de santé qui a permis aux infirmières spécialisées d’avoir accès à de meilleurs outils pour prendre de meilleures décisions. Pour Autor, à terme, l’IA pourrait venir accompagner nombre d’autres professions, pour les aider à effectuer des tâches expertes, que ce soit en complétant leurs compétences ou en complétant leur jugement. 

Autor verse à son hypothèse trois études qui lui servent de preuve de concept. L’étude de Sida Peng de Microsoft Research qui montre que GitHub Copilot peut augmenter considérablement la productivité des programmeurs. Une autre étude auprès de spécialistes de l’écriture, comme des consultants, des responsables marketing ou des gens chargés de répondre à des demandes de subventions ou appels à projet qui a montré des améliorations significatives en vitesse et en qualité pour ceux qui ont pu utiliser des outils d’IA générative. « Les rédacteurs les moins efficaces du groupe ChatGPT étaient à peu près aussi efficaces que l’écrivain médian sans ChatGPT – un énorme saut de qualité. » L’écart de productivité entre les travailleurs s’est rétréci. Et bien sûr, l’étude de Erik Brynjolfsson dans les centres d’appels qui montrait également une forte amélioration de la productivité chez les salariés utilisant ces outils, notamment pour les travailleurs les plus novices et les moins qualifiés. « Les outils d’IA ont aidé les travailleurs novices à atteindre les capacités des agents expérimentés en trois mois au lieu de dix. » « Les taux de démission parmi les nouveaux agents ont également diminué considérablement, probablement en raison d’une moindre colère des clients dirigée contre eux dans les fenêtres de discussion. Grâce à l’outil d’IA, les travailleurs de support ont ressenti beaucoup moins d’hostilité de la part de leurs clients et également envers leurs clients. »

Dans ces trois cas, les outils d’IA ont complété l’expertise plutôt que de remplacer les experts. Cela s’est produit grâce à une combinaison d’automatisation et d’augmentation. L’IA a été utilisée pour produire des premières ébauches de code, de textes ou de réponses aux clients. Dans ces exemples, grâce à l’IA, les travailleurs les moins qualifiés ont pu produire un travail de qualité, plus proche de celui de leurs pairs les plus expérimentés et qualifiés. Mais ils ont aussi appliqué leur expertise pour produire le produit final tout en exploitant les suggestions de l’IA. 

Le problème, c’est que ce n’est pas toujours le cas, rappelle Autor. Dans une autre expérience qui a mis l’expertise de l’IA au service de radiologues, la qualité de leurs diagnostics n’a pas été améliorée, notamment parce que les médecins avaient tendance à négliger les prédictions les plus fiables de l’IA et à faire confiance aux moins bonnes prédictions de la machine. Pour Autor, cela montre plutôt que les résultats de l’IA ne vont pas de soi et que toute la difficulté est de comprendre la qualité de ses performances. C’est-à-dire comprendre là où l’IA performe et là où elle est inutile voire nuisible. Comme le pointait une étude du Boston Consulting Group, « les gens se méfient de l’IA générative dans les domaines où elle peut apporter une valeur considérable et lui font trop confiance lorsque la technologie n’est pas compétente »

Mais si l’IA déclenche une poussée de productivité dans de nombreux domaines, le risque n’est-il pas alors que nous nous retrouvions avec moins de personnes pour effectuer ces tâches, questionne Autor. Dans certains secteurs, le contraire pourrait être vrai, soutient Autor. La demande en santé, en code, en éducation… semble illimitée et va continuer à augmenter, notamment si l’IA en réduit les coûts. Dans certains domaines, la croissance de la productivité risque pourtant bien de conduire à une chute de l’emploi, convient pourtant le spécialiste, rappelant qu’en 1900, 35% des emplois américains étaient dans le secteur agricole, alors que celui-ci ne représente plus que 1% de l’emploi en 2022. 

La grande majorité des emplois contemporains ne sont pas des vestiges de métiers historiques qui auraient jusqu’ici échappé à l’automatisation. Il s’agit plutôt de nouvelles spécialités liées à des innovations technologiques spécifiques qui n’étaient pas disponibles ou imaginables avant. Il n’y avait ni contrôleurs aériens ni électriciens avant que les innovations n’en fassent naître le besoin. De nombreuses professions sont nées également non pas d’innovations technologiques spécifiques, mais de l’augmentation des revenus. 

« Face à une croissance démographique stagnante et à une part croissante de citoyens ayant dépassé la retraite depuis longtemps, le défi pour le monde industrialisé n’est pas un manque de travail mais un manque de travailleurs« . Pour Autor, l’IA peut nous aider à résoudre ce défi, en permettant à davantage de travailleurs d’utiliser leur expertise et d’augmenter les emplois à haute productivité tout en atténuant les pressions démographiques sur le marché du travail.

Substitution ou complémentarité ?

Si vous êtes bricoleur, vous passez certainement beaucoup de temps à regarder des vidéos sur Youtube pour apprendre à remplacer un interrupteur ou poser du placo. Ces vidéos ne sont pas utiles aux experts, bien souvent d’ailleurs, ce sont eux qui les produisent. Mais cela ne suffit pas toujours à faire tous les travaux nécessaires. « Plutôt que de rendre l’expertise inutile, les outils la valorisent souvent en étendant son efficacité et sa portée ». Même si l’IA est bien plus qu’une simple vidéo YouTube, son rôle dans l’extension des capacités des experts sera primordial, car l’exécution, la pratique, le jugement de l’expérience restent essentiels. L’IA ne permettra pas à des travailleurs non formés et non experts d’effectuer des tâches à enjeux élevés, mais devrait aider ceux disposant d’une base d’expertise à progresser, pour autant qu’elle soit conçue pour cela. Le risque majeur, estime Autor, c’est donc de mettre l’outil dans des mains non expertes – comme on le voit quand les élèves s’en saisissent. 

Reste à savoir si les robots augmentés par l’IA pourraient demain nous remplacer. Autor en doute. Si l’IA va accélérer la robotique, l’ère où il sera plus rentable de déployer des robots pour effectuer des tâches exigeantes dans des environnements imprévisibles plutôt que dans des espaces étroitement contrôlés, semble encore lointaine. Pour Autor, les difficultés des voitures autonomes en sont un bon exemple. Certes, les robots savent conduire, mais l’environnement urbain très imprévisible montre que leur application concrète dans le monde réel est encore lointaine.

Entre l’aube et le crépuscule de l’expertise ?

« On pourrait objecter que je ne fais que décrire le crépuscule serein de l’expertise humaine », constate encore David Autor. Un avenir dans lequel le travail humain n’a aucune valeur économique fabrique un cauchemar, estime-t-il. Le risque est bien que l’IA rende caduque l’expertise humaine, comme la chaîne de montage a rendu caduque l’expertise artisanale.  

L’innovation fournit de nouveaux outils qui sont souvent des outils d’automatisation. Les applications GPS ont rendu obsolète le fait de connaître par cœur les rues d’une ville et donc les outils peuvent rendre l’expertise des utilisateurs obsolète. Mais le contraire est tout aussi vrai. En l’absence de radars, les contrôleurs aériens devaient observer le ciel et les médecins sans outils peinent parfois à mobiliser leur expertise. Les outils du contrôleur aérien ont surtout créé de nouveaux types de travail d’experts. Les innovations ne produisent pas que de l’automatisation, estime Autor, bien souvent, elles ouvrent des perspectives et de nouvelles possibilités, elles génèrent de nouveaux emplois et de nouvelles formes d’expertises. L’IA automatisera et éliminera certaines tâches et en remodelera d’autres, générant de nouveaux besoins d’expertise. 

Certes, rien n’assure que la création de nouveaux emplois compensera l’automatisation à venir et effectivement, les travailleurs dont l’expertise sera remplacée par l’IA ne seront pas les mêmes que ceux pour lesquels l’expertise sera augmentée

Pour Autor, la perspective que l’IA vienne renforcer la classe moyenne est un scénario, pas une prévision« L’histoire et les études démontrent que les technologies développées par les sociétés et la manière dont elles les utilisent – à des fins d’exploitation ou d’émancipation, d’élargissement de la prospérité ou de concentration des richesses – sont avant tout déterminées par les institutions dans lesquelles elles ont été créées et les incitations dans le cadre desquelles elles sont déployées. » La manière dont l’IA sera déployée dépend de choix collectifs et ce sont ces choix qui généreront gagnants et perdants. Ces choix affecteront l’efficacité économique, la répartition des revenus, le pouvoir politique comme les droits civils. Certains pays vont utiliser l’IA pour surveiller leurs populations, étouffer les dissidences, d’autres pour accélérer la recherche, aider les gens à développer leur expertise… « L’IA présente un risque réel pour les marchés du travail, mais pas celui d’un avenir technologiquement sans emploi. Le risque est la dévalorisation de l’expertise. Un avenir dans lequel les humains ne fournissent qu’un travail générique et indifférencié est un avenir dans lequel personne n’est un expert parce que tout le monde est un expert. Dans ce monde, la main-d’œuvre est jetable et la plupart des richesses reviendraient aux propriétaires de brevets sur l’intelligence artificielle. » 

Pour Autor, la complexité de l’innovation ne se réduit pas à la seule dimension de l’automatisation, à une IA qui surpasse l’humain et qui deviendrait plus rentable qu’eux, comme le prophétisent nombre de spécialistes de l’IA. En fait, reproduire nos capacités plus rapidement et à moindre coûts n’a pas grand intérêt. L’enjeu est que ces nouveaux outils complètent les capacités humaines et ouvrent de nouvelles frontières de possibilités. L’IA nous offre l’opportunité d’inverser la dévalorisation de l’emploi et la montée des inégalités, estime Autor. « C’est-à-dire d’étendre la pertinence, la portée et la valeur de l’expertise humaine à un plus grand nombre de travailleurs. » L’enjeu est qu’elle pourrait permettre d’atténuer les inégalités de revenus, de réduire les coûts des services essentiels, comme la santé ou l’éducation, restaurer la qualité du travail. Cette perspective alternative n’est pas gagnée. « Elle est cependant technologiquement plausible, économiquement cohérente et moralement convaincante. Conscients de ce potentiel, nous devrions nous demander non pas ce que l’IA va nous faire, mais ce que nous voulons qu’elle fasse pour nous. »

Si le discours d’Autor est stimulant, il laisse de côté plusieurs points et notamment le principal : comment faire advenir l’IA qui renforce l’expertise plutôt que l’IA qui la prolétarise ? Et notamment quand, dans bien des métiers, l’informatisation et l’automatisation ont surtout produit de la précarisation et de l’intensification…

Capitalism matters

Dans la démonstration de David Autor, on comprend assez mal pourquoi l’IA ferait différemment de l’automatisation ? Le plus probable est bien que l’IA prenne des décisions à notre place, partout, tout le temps, quelle que soit notre capacité de jugement ou d’expertise. En tout cas, là où elle commence à être déployé, on voit bien qu’elle a tendance à accélérer les décisions et à les supplanter plutôt que les démocratiser. Le déploiement technologique a tendance à enlever des compétences plutôt qu’en ajouter, comme le montrait Madison Van Oort dans son livre sur le déclassement des vendeuses de la fast fashion. Le contexte économique, le capitalisme, la course à la rentabilité… ont tendance à reproduire les mêmes effets. 

Pourtant, le propos d’Autor est stimulant parce qu’il n’est pas réducteur. Il montre qu’il y a plusieurs manières d’envisager l’usage de l’IA. Reste qu’on peut en pointer certaines limites. D’abord le fait que la rentabilité des développements techniques demeure primordiale, ce qui conduit la plupart des acteurs à utiliser l’IA pour réduire les coûts et à opter pour l’option du remplacement partout où cela semble possible. Ensuite, il y a un fort enjeu de fiabilité : pour qu’elle améliore l’expertise, encore faut-il que sa fiabilité soit plus forte qu’elle n’est. Or bien souvent, elle risque de dégrader l’expertise professionnelle en proposant de très mauvaises solutions. Des scientifiques en IA comme Melanie Mitchell nous avertissent que nous devons être extrêmement sceptiques quant aux affirmations selon lesquelles, par exemple, les LLM sont meilleurs que les humains pour les tâches de base. Et il semble, comme l’ont noté le spécialiste des sciences cognitives Gary Marcus et d’autres, que les modèles d’IA ne s’améliorent pas aussi rapidement que par le passé – ils pourraient en fait stagner. Si tel est le cas, bon nombre de ces modèles resteront bloqués à des taux de fiabilité incertains, ce qui est suffisant pour la génération de texte et d’images non critiques, mais rien sur lequel une entreprise sérieuse ne voudrait s’appuyer pour des documents importants ou des documents destinés au public.

Enfin, il reste une question qu’Autor semble éluder ou ne pas regarder. Une critique de l’étude d’Erik Brynjolfsson, menée par Ben Waber et Nathanael J. Fast a souligné que la performance des tâches dans les centres d’appel augmentés par l’IA est différenciée : elle diminue pour les employés les plus performants et augmente pour les moins performants. Une perspective qui n’est pas sans poser problème. Comment retenir alors les meilleurs employés ? Comment innover si les plus innovants sont déclassés ? Waber et Fast soulignent qu’on mesure très mal à ce stade les effets négatifs probables à long terme de l’utilisation des LLM sur les employés et processus internes. Le risque n’est-il pas que ces outillages viennent soutenir l’amélioration de la productivité des tâches à court terme, tout en menaçant la productivité à long terme ?

De l’impact de l’IA sur la productivité

La question de la productivité reste d’ailleurs problématique. L’économiste Robert Gordon montre depuis longtemps que les ordinateurs sont partout, sauf dans les statistiques de croissance économique. Les nouvelles technos n’ont pas amélioré la productivité, pourquoi en serait-il autrement de l’IA ? L’économiste Daron Acemoglu estime que les effets de productivité liée à l’IA au cours des 10 prochaines années seront modestes, mais pas insignifiants (environ 0,064% par an, bien moindre que les 1,5% par an que promettent les économistes de Goldman Sachs – étude). Dans le Financial Times, Acemoglu estime que cette amélioration pourrait être meilleure si l’IA était plus fiable qu’elle n’est, ce qui suppose une réorientation fondamentale du secteur. A défaut, l’IA risque surtout de continuer à élargir l’écart entre les revenus du capital et ceux du travail qu’à déjà élargit la numérisation… En tout cas, aucune preuve ne suggère qu’elle devrait permettre de réduire les inégalités ou de stimuler la croissance des salaires, insiste-t-il

Certes, l’IA pourrait bien être utilisée pour aider les travailleurs à devenir plus informés, plus productifs, plus indépendants et plus polyvalents, comme l’explique Autor. « Malheureusement, l’industrie technologique semble avoir d’autres utilisations en tête », rappelait Acemoglu dans un autre article. Comme il le souligne dans son livre, Power and Progress (Basic Books, 2023, voir le compte-rendu d’Irénée Régnault), les grandes entreprises qui développent et déploient l’IA privilégient massivement l’automatisation (remplacer les personnes) à l’augmentation (rendre les personnes plus productives)Le progrès technique n’amène pas nécessairement au progrès humain, au contraire. Les technologies numériques se sont bien plus révélées « les fossoyeuses de la prospérité partagée » qu’autre chose. Il est toujours possible d’avoir une IA favorable aux travailleurs, mais seulement si nous parvenons à changer la direction de l’innovation dans l’industrie technologique et à introduire de nouvelles réglementations et institutions, rappelle Acemoglu.

Quant au rythme d’adoption de l’IA et de transformation qu’elle promet, il risque d’être bien plus incrémental que transformateur. Les économistes de l’OCDE soulignent que son adoption est très faible, moins de 5% des entreprises américaines déclarent l’utiliser. Les technologies à usage général précédentes, comme les ordinateurs ou l’électricité) ont mis en moyenne une vingtaine d’années à se diffuser pleinement… L’IA a encore un long chemin à parcourir pour atteindre des taux d’adoption élevés pour générer des gains macro-économiques. Enfin, comme l’explique l’économiste britannique Michael Roberts, l’IA sous le capitalisme n’est pas une innovation visant à étendre les connaissances humaines et à soulager l’humanité du travail. Pour les innovateurs capitalistes comme Sam Altman, l’innovation est d’abord une source de profits. Le journaliste Steven Levy pour Wired est également sceptique. Pour lui aussi, l’IA risque bien plus de concentrer le pouvoir économique qu’autre chose. Si les propos de David Autor sont stimulants, rien ne nous assure que l’IA puisse stabiliser l’égalité des revenus qu’il dessine. 

En fait, la perspective plutôt stimulante que dresse Autor pose un problème de fond : comment la faire advenir dans un monde hypercapitaliste où l’IA n’est vue que comme un outil pour améliorer la rentabilité plutôt que comme un outil de développement des compétences ? 

L’IA va-t-elle généraliser l’expertise ou la dégrader ?

Pour le journaliste Brian Merchant, auteur du livre Blood in the Machine, un livre sur la révolte luddite, il est peu probable que l’IA ne nous remplace, par contre cela n’empêchera pas les patrons d’essayer d’utiliser l’IA pour remplacer certains emplois, maintenir les salaires à la baisse et accélérer la productivité, bref chercher une excuse pour réduire les coûts ou paraître innovant. Mais pour Merchant, il n’y aura pas d’apocalypse à l’horizon. L’IA n’est ni meilleure ni plus performante que l’humain, par contre elle risque d’être « assez bonne » (good enough) pour se substituer à certaines tâches humaines. Mais si l’on file la métaphore de Merchant, les machines contre lesquelles se battaient les luddites permettaient de produire des vêtements certes moins chers, mais surtout de moins bonne qualité. Est-ce à dire que c’est ce qui nous attend avec l’IA générative ? Produire du texte et du code de moins bonne qualité, pour généraliser des produits numériques sans grande valeur ? Si c’est le cas, l’IA générative ne nous promet pas une généralisation de l’expertise, comme le prophétise Autor, mais son exacte contraire. 

L’IA s’annonce perturbatrice pour des métiers créatifs et précaires, que ce soit des métiers des arts graphiques, de la rédaction, de la traduction, du marketing et de la relation client. Mais surtout, rappelle Merchant, ces gains d’efficacité que vont produire ces nouvelles machines vont profiter à ceux qui investissent sur celles-ci et à personne d’autre. Keynes, lui-même, estimait qu’à la vue de la courbe du progrès technique, ses petits-enfants ne travailleraient que 15h par semaine. C’est effectivement le cas. Nombre des emplois les plus précaires ne sont plus que partiels. Nombre de gens ne travaillent plus que 15h par semaine, mais ne gagnent pas assez pour en vivre. « L’erreur de Keynes a été d’ignorer avec quelle agressivité les élites s’empareraient des gains économiques réalisés grâce à toute cette technologie productive. » Il semble qu’Autor fasse la même erreur. Au final, les entreprises licencient préventivement et ouvrent des postes sous IA aux employés restants. Certes, le grand remplacement par les machines n’est pas encore là. Et il est probable que, dans un premier temps, le boom de l’IA produise de l’emploi, tout comme le boom de l’automatisation et de l’informatisation a produit de l’emploi du fait de la hausse de la demande pour ces produitscomme l’expliquait James Bessen dans son livre, The New Goliaths

Mais, comme l’explique Merchant, l’IA risque surtout d’être appelée à compenser les pertes de productivité des licenciements à venir, pour le prix d’un abonnement mensuel à Copilot ou à ChatGPT ! Quant aux travailleurs qui restent, il vont devoir assurer une plus lourde charge de travail ! ChatGPT va vous donner plus de travail et pas nécessairement du travail intéressant. La grande inquiétude du remplacement par l’IA permet surtout de faire peser une menace renouvelée sur l’emploi.  

Pour l’instant, le développement de l’IA vient impacter les métiers des cols blancs comme ceux des petites mains de la production de connaissances. Il vient raboter les rentes des métiers de la connaissance, comme le pointait l’économiste Daron Acemoglu. Une érosion qui pourrait même dissiper les gains de productivité de l’automatisation. Le déploiement d’une « IA capacitante » comme l’évoque les conclusions du rapport LaborIA, c’est-à-dire qui augmente les capacités de ceux chargés de l’utiliser, n’est pas acquise et risque de demeurer très marginale sans évolution de la logique hypercapitaliste. 

Le risque, au final, n’est pas que l’expertise se déploie grâce à l’IA, mais au contraire se restreigne. Qu’elle soit confiée aux systèmes et enlevés aux humains, comme quand le marketing numérique engrange la connaissance des clients au détriment des vendeurs. C’est ce qu’explique le journaliste Tyler Austin Harper dans The Atlantic en se référant à un texte d’Illich critique sur l’essor des professions expertes venues déclasser nos inexpertises. Le grand enjeu consiste à remplacer l’expertise des experts par des systèmes experts. Nous voici entrés dans l’ère de « l’invalidation algorithmique » ou les machines sont là pour nous apprendre à être humains ou faire le travail humain à notre place tout en nous dépouillant de notre humanité. Comme disait sur X la traductrice Joanna Maciejewska, « Je veux que l’IA fasse ma lessive et ma vaisselle pour que je puisse faire de l’art et de l’écriture, pas que l’IA fasse de l’art et de l’écriture pour que je puisse faire ma lessive et ma vaisselle. » Ce qu’il nous faut comprendre, c’est pourquoi nous prenons le chemin inverse ?

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    La régulation se présente comme un nouvel art de gouverner, rappelle le politiste Antoine Vauchez dans l’introduction au livre collectif qu’il a dirigé, Le moment régulateur, naissance d’une contre-culture de gouvernement, parue dans l’excellente collection « Gouvernances », des presses de SciencesPo (également disponible sur Cairn). Désormais, on régule plus qu’on ne réglemente, c’est-à-dire qu’on oriente, on met en conformité, on corrige… Le droit s’équilibre de normes, d’outils, d’indicateurs

Réguler, réguler, réguler

10 septembre 2024 à 17:47

La régulation se présente comme un nouvel art de gouverner, rappelle le politiste Antoine Vauchez dans l’introduction au livre collectif qu’il a dirigé, Le moment régulateur, naissance d’une contre-culture de gouvernement, parue dans l’excellente collection « Gouvernances », des presses de SciencesPo (également disponible sur Cairn). Désormais, on régule plus qu’on ne réglemente, c’est-à-dire qu’on oriente, on met en conformité, on corrige… Le droit s’équilibre de normes, d’outils, d’indicateurs qui s’écrivent à plusieurs, avec des autorités dédiées et plus encore avec les entreprises régulées elles-mêmes. Avec ses sanctions et surtout ses amendes, les bureaucraties gouvernantes semblent avoir trouvé là de nouvelles manières de faire de la politique, de nouvelles formes de puissances.

Le numérique a participé activement à la montée des instruments de régulations. Des regtechs aux outils de la compliance, en passant par la transparence et l’open government, la régulation semble s’armer d’une double modernité, technique et politique. 

Mais l’Etat régulateur se construit également en opposition à l’État interventionniste et redistributeur. Il incarne la transformation d’un État providence en État libéral, qui doit désormais composer avec le secteur privé. La régulation semble un art de gouverner néolibéral, qui valorise l’auto-contrôle et qui s’appuie sur un ensemble d’autorités nées de la libéralisation des anciens secteurs des monopoles d’État, qui vont initier des rapports plus collaboratifs avec les régulés, au risque d’endormir bien souvent la régulation elle-même. La régulation va pourtant produire de nouveaux savoirs techniques : amendes, outils déontologiques pour organiser les rapports entre régulateur et régulé, indicateurs de conformité, bac à sable réglementaires et expérimentations permettant de déroger aux règles de droit pour stimuler l’innovation et trouver de nouvelles modalités de réglementations directement avec ceux qu’elles concernent. Pourtant, souligne le directeur de l’entreprise éditoriale, les structures publiques de la régulation restent d’abord des institutions faibles et fragiles, qui tentent de se présenter plus en arbitre qu’en gendarme, sans toujours réussir à être l’un comme l’autre. 

L’ouvrage revient par exemple sur l’histoire de nombreux acteurs qui composent ce champ de la régulation qui vont naître avec la fin des entreprises monopolistiques d’État pour permettre à celui-ci de continuer ses contrôles, via de nouvelles contraintes pour régir la corruption, la concurrence, les données, les questions environnementales… L’État semble ouvrir une parenthèse faite de dialogue, de souplesse, de clémence (les amendes records annoncées, très visibles, sont cependant rarement payées et très souvent reportées via des appels en justice souvent suspensifs et des procès qui s’éternisent et qui vident bien souvent les décisions de leurs effets, comme l’explique très bien Yann-Antony Noghès dans son excellent documentaire sur la fabrication du DMA et du DSA européen). C’est le cas par exemple de la CNIL dont Anne Bellon et Pierre France montrent la transformation d’institution militante à une agence d’enregistrement de la conformité qui peine à exercer son pouvoir de contrôle et surtout de sanction

Les niveaux de plaintes, de contrôles et d'amendes prononcées par la CNIL depuis 2013. France Info. 
Image : Les niveaux de plaintes, de contrôles et d’amendes prononcées par la CNIL depuis 2013. France Info

L’ouvrage s’intéresse beaucoup aux personnes de la régulation, à la sociologie des régulateurs, pour montrer la grande porosité des acteurs. Dans un article sur Google, Charles Thibout, montre comment Google va investir le champ de la régulation pour tenter de mieux l’orienter et le subvertir à son profit, lui permettant de transformer et contourner le droit pour le transformer en « norme processuelle fonctionnelle ». L’ouvrage s’intéresse également aux modalités que la régulation met en place et notamment au développement et au déploiement des outils de la régulation avec les régulés. Les chercheurs soulignent que dans cet univers, le niveau de technicité est très élevé, au risque de produire une régulation professionnalisée, très éloignée des citoyens censés en bénéficier. Là encore, le numérique est un moteur fort de la régulation, non seulement parce qu’il en est l’un des principaux objets, mais aussi parce qu’il permet de développer des outils nouveaux et dédiés. 

On regrettera pourtant que l’ouvrage regarde peu la réalité du travail accompli par ces agences et ces acteurs. Le livre observe finalement assez peu ce que la régulation produit et notamment ses impasses. A force d’insister sur le fait que la régulation est un changement de gouvernance, une vision moderne de celle-ci, l’ouvrage oublie de montrer qu’elle est peut-être bien plus dévitalisée qu’on ne le pense. Isabelle Boucobza évoque pourtant le brouillage qu’elle produit, en opposant finalement la protection des droits et libertés fondamentaux qu’elle mobilise, et la régulation de l’économie de marché sur laquelle elle agit. La régulation produit au final d’abord de l’efficacité économique au détriment de la protection des droits et libertés, subordonnant ces derniers à la première. La conformité, en structurant l’auto-régulation, permet surtout aux entreprises d’éviter les condamnations. A se demander en fait, si la régulation ne propose pas d’abord un contournement du droit, une clémence, qui vide la réglementation même de ses effets, à l’image de la difficulté de la CNIL à passer des plaintes, aux contrôles ou aux sanctions. En surinvestissant par exemple le reporting, c’est-à-dire le fait d’exiger des rapports, des chiffres, des données… la régulation semble bien souvent s’y noyer sans toujours lui permettre d’agir. Comme le montrent Antoine Vauchez et Caroline Vincensini dans leur article sur la compliance, la régulation démultiplie ses exigences (dans le domaine de la prévention de la corruption, elle exige codes de conduite, dispositifs d’alertes, cartographie des risques, évaluations des clients, contrôles comptables, de la formation, des sanctions internes, et un dispositif d’évaluation des mesures mises en place). Mais la démultiplication des pratiques pour montrer qu’on est en conformité ne s’accompagne d’aucun durcissement du contrôle ni des sanctions. La régulation produit surtout une « standardisation technique », une technicisation du régulateur.

Plus qu’une contre-culture de gouvernement qui proposerait de nouvelles méthodes qui seraient enfin agiles et puissantes, on peut se demander si au final, la régulation ne produit pas l’exact inverse. Comme le pointe Antoine Vauchez en conclusion, la régulation s’est développée en collant aux intérêts du secteur privé, « au risque de n’accorder aux intérêts diffus des causes citoyennes qu’une attention seconde ». Dans notre article sur l’AI Act (newsletter #8), on concluait sur les risques d’une réglementation qui ne protège ni les citoyens, ni les entreprises, c’est-à-dire une régulation qui produit des amendes, mais finalement peu de transformations des pratiques

Couverture du livre, Le moment régulateur dirigé par Antoine Vauchez.
Image : Couverture du livre, Le moment régulateur dirigé par Antoine Vauchez.
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