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    Dans sa newsletter, la journaliste et ethnographe Katherine Dee, se demande si nous sommes en train de passer à un internet post-alphabétique. Lorsque nous passons plus de temps dans le cyberespace que dans le monde réel, notre perception s’altère. Depuis au moins le Covid, notre rapport au numérique s’est accéléré. Tout le monde parle de la chute de la lecture, de la diminution de la capacité d’attention, de l’omniprésence des écrans. Nous sommes confrontés à une transformation où la voix et la

Vers un internet post-alphabétique ?

9 décembre 2025 à 07:00

Dans sa newsletter, la journaliste et ethnographe Katherine Dee, se demande si nous sommes en train de passer à un internet post-alphabétique. Lorsque nous passons plus de temps dans le cyberespace que dans le monde réel, notre perception s’altère. Depuis au moins le Covid, notre rapport au numérique s’est accéléré. Tout le monde parle de la chute de la lecture, de la diminution de la capacité d’attention, de l’omniprésence des écrans. Nous sommes confrontés à une transformation où la voix et la vidéo semblent avoir pris le pas sur le texte.

Ce n’est pas seulement une transformation de notre manière de parler, une adaptation aux algorithmes, comme le défend le linguiste et influenceur Adam Aleksic dans son livre, Algospeak (Knopf, 2025, non traduit), où il analyse comment les réseaux sociaux nous poussent à modifier notre langage, par exemple pour contourner les modes de censure automatisés, à l’image du terme unalive qui est venu remplacer le terme suicide dans l’argot américain. Pour lui, expliquait-il au New York Times, avec le numérique les néologismes accélèrent, c’est-à-dire qu’ils semblent être plus nombreux que jamais et leur diffusion est plus rapide que jamais. « C’est un écosystème linguistique où les mots passent de la marge au courant dominant en quelques jours, et disparaissent parfois tout aussi vite ». C’est notre vocabulaire lui-même qui est bouleversé, secoué, transformé par notre rencontre avec les technologies numériques. 

La présence plus que la patience

Katherine Dee explique qu’elle écoute les machines lire les newsletters auxquelles elle est abonnée plus souvent qu’elle ne les lit. « Nos machines ont aussi commencé à nous répondre, lentement et progressivement : d’abord Alexa et Siri, maintenant ChatGPT. Nous consommons davantage de sons et pensons à voix haute ». C’est un peu comme si nous avions plus qu’avant besoin de moduler notre expression pour comprendre nos émotions, comme le montrent toutes ces vidéos de gens en pleurs dans leurs voitures qui se confient à eux-mêmes et aux autres en vidéo. « La voix abolit la distance entre la pensée et l’expression. C’est le registre idéal pour une époque qui valorise la présence plus que la patience. Quand on parle à un appareil, ou qu’on écoute quelqu’un parler dedans, on s’affranchit du délai qu’imposait autrefois l’écriture. La pause entre l’idée et son expression, cette pause qui rendait l’écriture possible, a quasiment disparu »

Dans un très long billet, le journaliste James Marriott constate que la lecture nous apprenait autrefois à penser de manière séquentielle – à ralentir et à structurer notre pensée – et que cette capacité se perd. Partout, la lecture est en recul. « Les sociétés orales pré-alphabétisées paraissent souvent aux visiteurs de pays alphabétisés remarquablement mystiques, émotionnelles et antagonistes », explique-t-il. « Avec la disparition progressive des livres, nous semblons revenir à ces habitudes de pensée orales. Notre discours sombre dans la panique, la haine et les conflits tribaux. La pensée anti-scientifique prospère jusqu’au plus haut niveau du gouvernement américain »

« Sur le papier, leurs arguments sembleraient absurdes. À l’écran, ils sont persuasifs pour beaucoup ». « L’ignorance était un pilier de l’Europe féodale. Les profondes inégalités de l’ordre aristocratique pouvaient se maintenir en partie parce que la population n’avait aucun moyen de prendre conscience de l’ampleur de la corruption, des abus et des dysfonctionnements de ses gouvernements ». L’imprimé a été une condition préalable et indispensable à la démocratie, rappelle Marriott, qui s’inquiète des conséquences de sa disparition. « À l’ère des vidéos courtes [voir également notre article : « L’ère post-TikTok va continuer à bouleverser la société »], la politique favorise l’exacerbation des émotions, l’ignorance et les affirmations non étayées. Ces circonstances sont extrêmement propices aux charlatans charismatiques. Inévitablement, les partis et les politiciens hostiles à la démocratie prospèrent dans ce monde post-alphabétisé. L’utilisation de TikTok est corrélée à une augmentation du score électoral des partis populistes et de l’extrême droite. » « Les oligarques de la tech ont autant intérêt à l’ignorance de la population que le plus réactionnaire des autocrates féodaux. » Pour Marriott, nous risquons d’entrer dans un second âge féodal, celui de la société post-alphabétisée.

L’ère de l’oralité numérique

Ce qui émerge pourtant, soutient le spécialiste des médias, Andrey Mir, ce n’est pas l’illettrisme, c’est la post-alphabétisation. Selon lui, nous entrons dans « l’oralité numérique » – un retour aux schémas de pensée oraux, mais médiatisés par la technologie numérique. Un retour à l’impulsivité et à l’immersion environnementale. Dans l’interview que lui consacre Katherine Dee, Andrey Mir explique : « l’oralité numérique n’est ni vocale ni orale – ce n’est pas sa caractéristique principale. Il ne s’agit pas de transmettre des informations ou de communiquer oralement. L’oralité numérique est un phénomène culturel et cognitif induit par les nouveaux médias, qui peuvent ou non utiliser des canaux vocaux/audio »

Avant l’écriture, les êtres humains étaient immergés dans un environnement physique (la nature) et social (la tribu). Ils recevaient simultanément des informations de leur environnement, à la manière d’un « espace acoustique », selon l’expression du théoricien des médias Marshall McLuhan. L’écriture les a détachés de cet environnement et les a contraints à se plonger dans la contemplation d’idées et de pensées. L’écriture a imposé l’isolement de la vision par rapport aux autres sens, instaurant un état cognitif particulier. Pour McLuhan, le sens isolé de la vision engourdissait les autres sens lorsqu’une personne écrivait ou lisait. Cet isolement visuel et cet engourdissement des autres sens ont transformé la capacité sensorielle de la vision en une faculté cognitive de vision intérieure – ce que Walter Ong appelait le « tournant vers l’intérieur ». L’isolement visuel et le détachement de l’environnement ont permis une concentration prolongée sur les idées. 

Contrairement aux impulsions immédiates propres à l’oralité, l’écriture et la lecture ont permis un délai de réaction, mis à profit pour la contemplation, explique Andrey Mir. Cela a conduit à la délibération, ce qui, là encore, n’est pas typique de l’immersion environnementale « naturelle », où les individus réagissent vite et impulsivement. L’écriture, d’un point de vue purement technique, exige une organisation linéaire du contenu, ce qui a structuré la pensée elle-même. « Le repli sur soi cognitif, rendu possible par l’écriture, a conduit à la théorisation, à la classification, à l’individualisme, à l’introspection, à la structuration du savoir, au rationalisme, etc. » McLuhan avait déjà observé que la radio et la télévision – médias électroniques – requièrent une implication empathique. La « vocalité » de la transmission de l’information n’est pas essentielle, ce qui importe, ce sont les effets sensoriels et cognitifs du média. « Les médias numériques permettent non seulement une « implication empathique » dans l’environnement induit, mais aussi un engagement empathique. Ils ont transposé l’interactivité de type oral jusqu’à l’écriture. Le texte des courriels, et surtout des messageries instantanées et des réseaux sociaux, est utilisé à cette fin. De manière conversationnelle, comme une interaction dans un environnement partagé, semblable à la parole. C’est cela, l’oralité numérique », explique Mir. Elle est qualifiée « d’orale » non pas parce qu’elle est « vocale » (elle peut l’être, mais ce n’est pas essentiel), mais parce qu’elle est conversationnelle, impulsive et immersive. L’oralité numérique n’est donc pas un phénomène « phonétique », mais une condition cognitive et culturelle. 

Paradoxalement, remarque-t-il, le principal « médium technique » de l’oralité numérique reste le texte ; non pas exactement le texte des livres (le texte de l’écriture), mais les SMS – et notamment les signes et les émojis qui servent la conversation et l’expression spontanée de soi, à la manière de la communication orale/tribale. L’oralité numérique achève la retribalisation de McLuhan, estime-t-il. Il s’agit d’un renversement du « repli sur soi » d’Ong, mais d’une manière particulière, à la manière d’un ruban de Möbius : un « repli sur soi-ouverture », car les utilisateurs numériques restent physiquement isolés tout en étant immergés dans un environnement numérique partagé.

Les technologies vocales (par exemple, Siri, Alexa, les mémos vocaux) accélèrent le déclin de la culture imprimée. Les interfaces vocales permettent une interaction conversationnelle, dans laquelle les interlocuteurs s’appuient l’un sur l’autre pour développer le dialogue et non pas seulement sur la structure du discours. L’utilisateur d’appareils vocaux s’engage dans un échange naturellement impulsif et réactif, qui requiert une implication émotionnelle plutôt qu’une réflexion rationnelle. « Tout média vocal et interactif favorise la prédominance de l’émotivité sur la rationalité et inverse de nombreuses autres caractéristiques essentielles de l’alphabétisation ». Habitués au confort et à l’intimité des appareils personnels, les utilisateurs du numérique sont conditionnés à maintenir des frontières physiques et sociales strictes, d’où l’anxiété sociale croissante des jeunes générations. « Ils n’interrogent pas l’IA en public ; ils lui envoient des SMS ou des messages. C’est plus intime et plus confortable ».

« Dès que les voitures autonomes libéreront les conducteurs des mains et des yeux, la part d’audience de la radio diminuera et rejoindra celle des journaux papiers parmi les espèces en voie de disparition. Si les médias d’ambiance (c’est-à-dire ceux qu’on écoute sans s’impliquer) vont rester, ils risquent de devenir secondaires », prophétise Andrey Mir.

« L’alphabétisation a structuré le monde à l’image d’un catalogue. L’éducation consistait essentiellement à étudier ce catalogue de connaissances pour accéder à des savoirs plus spécialisés ». Les premiers sites web étaient organisés comme des livres ou des bibliothèques, avec des tables des matières ou des catalogues. Le champ de recherche a sonné le glas du catalogue. Plus besoin de se souvenir des connaissances engrangées ou de l’arborescence de son ordinateur, puisqu’il suffit d’interroger le champ de recherche de son ordinateur, un moteur de recherche ou une intelligence artificielle générative. La compétence cruciale désormais dans ce mode de fonctionnement est la capacité à formuler des questions pertinentes pour obtenir la meilleure réponse. Une capacité qui ne repose en rien sur la maîtrise de l’écrit traditionnel.

« Une autre compétence médiatique essentielle consiste à apprendre non pas comment utiliser un média, mais comment ne pas l’utiliser ». Comprendre la dimension hormonale de la consommation médiatique est essentiel à l’éducation aux médias, car cela peut nous aider à éteindre un appareil ou à passer d’un appareil à l’autre, avance-t-il encore.

« Les personnes ayant connu une ère pré-numérique savent généralement qu’un effort important engendre des récompenses importantes et multiples. Lire Dostoïevski demande un effort considérable, mais apporte non seulement une révélation intellectuelle, mais aussi un statut social et l’épanouissement personnel ». « Construire une relation amoureuse demande des efforts soutenus, mais apporte bien plus que des relations sexuelles : le confort du mariage et la sécurité de la famille. Cette récompense substantielle exige un effort conséquent – ​​c’était là l’essence même du système effort-récompense dans le monde physique. Les appareils numériques récompensent de simples clics, mais cette récompense est minime. Elle ne satisfait jamais pleinement ; elle se contente de maintenir l’utilisateur en marche. Cela modifie radicalement les circuits neurophysiologiques liés à l’effort et à la récompense. Les médias numériques récompensent la simple présence – un clic suffit pour se montrer, afficher ses préférences – et, par conséquent, c’est la simple présence, et non l’effort, qui acquiert de la valeur. Sur les plateformes numériques, « faire » n’a pas la même importance que dans le monde physique ; ce qui compte, c’est « être » – signaler sa présence. » 

Cette configuration cognitive engendre des conséquences culturelles profondes. La prédominance de « être » sur « faire » conduit à la génération « flocon de neige » et aux politiques identitaires, où l’identité prime sur le mérite. Ce que vous faites importe peu. L’important désormais, c’est l’identité. Et c’est pourquoi on la perçoit comme un gage de réussite, exigeant des récompenses ou des sanctions basées sur l’identité et non sur les actes. 

Un autre effet de la transition numérique est la diminution de la capacité des individus à fournir des efforts soutenus. Le cerveau n’est pas conditionné à fournir un effort soutenu et prolongé lorsque la récompense se résume à un simple clic. Par conséquent, le niveau d’éducation baisse, les carrières deviennent plus difficiles à construire, la vie personnelle plus ardue, etc. Globalement, l’anxiété sociale augmente. 

La solution à ce problème commence par l’éducation parentale, explique encore Mir. En règle générale, l’accès des enfants aux différents médias devrait suivre les étapes de l’évolution médiatique de l’humanité : jouets et jeux actifs, écoute des récits des parents, lecture, médias électroniques, et seulement ensuite, vers l’âge de 14 ans, appareils tactiles. Si cet ordre est inversé et que les appareils numériques précèdent les jouets et les livres, le cerveau ne bénéficiera pas de la stimulation neuronale associée aux médias précédents : coordination œil-main, orientation spatiale, concentration, persévérance, effort soutenu et récompense différée. 

Cependant, le monde est déjà passé des médias imprimés aux appareils numériques, et nous vivons actuellement la transition de la culture écrite à l’oralité numérique. Aucune stratégie personnelle ne peut annuler ou inverser ce changement, conclut-il. Nous devons donc nous y adapter. 

Le copier-coller, comme oralité

Dans la Suite dans les idées, Sylvain Bourmeau recevait récemment le chercheur Allan Deneuville, auteur notamment de Copier-Coller, le tournant photographique de l’écriture numérique (UGA,2025) qui expliquait que l’un de nos gestes d’écriture le plus courant, le copier-coller, n’en est pas un. Pour lui, cela consiste à écrire avec de la photographie, car copier-coller, consiste bien plus à photographier un texte et à le déplacer. Dans l’acte même de copier-coller, on n’écrit pas. Le copier-coller, au même titre que les SMS ou les vocaux, tient d’un support de l’oralité numérique. 

Deneuville pose les mêmes questions que Mir : nous n’interrogeons pas suffisamment ce que signifie écrire avec de la photographie. « Qu’est-ce que cela change à l’écriture et à la pensée, quand écrire ne consiste plus à écrire, ne consiste plus à faire passer la manière textuelle par notre propre écriture dans la pensée ? » La copie est aussi ancienne que l’écriture, rappelle Deneuville. Elle répond à deux injonctions : aller vite et être exacte. La copie manuscrite et photographique finissent par se mélanger avec la photocomposition et le photocopieur. Le copier-coller, inventé par Larry Tesler chez Xerox date de cette même époque. 

Pour Deneuville, le copier-coller a des effets sur notre manière même d’écrire. Le copier-coller est d’abord un moyen de mieux écrire, comme les élèves ont recopié  Wikipédia ou les contenus de l’IA. Nous devons trouver les modalités d’une « pédagogie du copié-collé », car le copié-collé permet tout de même d’avoir une connaissance accrue des textes. Quand on copie-colle, l’enjeu est de masquer ce qui est copié, de le faire disparaître, explique-t-il. Il faut une compréhension logique du texte pour éviter les ruptures. C’est la mythologie de l’écriture elle-même qu’il faut défaire, estime Deneuville. C’est-à-dire nous défaire du « fantasme de l’écriture »

Pour Bourmeau, copier-coller, c’est cadrer et composer, ce qui nécessite bien plus de créativité qu’on le pense. Pour Deneuville, voilà longtemps que nous savons considérer la photographie comme de l’art. Faire de la photographie avec du texte, devrait nous inviter à faire du traveling, du cadrage, du collage, de la contextualisation, de la composition, du montage… de texte. 

Pour Deneuville, l’arrivée de l’IA dans les apprentissages sonne comme une panique morale, notamment pour tous ceux qui ont une pratique professionnelle de l’écriture. Si cette panique est certainement exagérée tant nous réifions l’écriture, nous ne devons pas pour autant diminuer les risques que l’IA fait peser. Les étudiants l’utilisent d’abord pour écrire sans faire de fautes : c’est notre rapport social qui est interrogé par ces outils qui nous poussent à écrire mieux.  

Vers la folklorisation d’internet ?

« Internet est inondé d’images politiques générées par l’IA que personne ne prend pour la réalité », explique la psychologue sociale finlandaise Zea Szebeni dans un billet pour la newsletter Peripheral Politics. Le débat sur la désinformation, s’est beaucoup concentré sur les deepfakes, ces contrefaçons réalistes utilisées comme outils de déstabilisation politique… qui présentent des risques réels. Mais ce débat oublie que l’essentiel des images générées par l’IA n’ont pas la prétention à tromper. Bien souvent, personne ne les prend pour la réalité. Elles viennent la compléter, construire une atmosphère émotionnelle autour de la réalité, lui donner des formes de résonances émotionnelles, comme si elle permettait de générer un folklore, c’est-à-dire « des variations infinies sur les mêmes archétypes, constamment adaptés et partagés », qui façonnent notre perception sans jamais prétendre à la réalité

Dans les cultures orales, la « vérité » ne résidait pas principalement dans l’exactitude des faits, mais dans la résonance, rappelle la chercheuse : une histoire avait de l’importance si elle aidait les gens à comprendre leur monde, si elle pouvait être mémorisée et partagée. Puis vinrent l’écriture et l’imprimerie, qui ont tout changé. L’alphabétisation a encouragé la pensée linéaire et l’idée que la vérité pouvait être figée dans des textes faisant autorité. L’information est devenue vérifiable par la consultation des sources. Mais les médias numériques nous ramènent en arrière. Walter Ong a appelé cela une « oralité secondaire » ; nous n’avons pas perdu l’écriture, mais nous avons acquis en parallèle un système qui ressemble à la communication orale.

L’information ne réside plus dans un stockage stable, mais dans une circulation constante. Comme le souligne le journaliste de Vox, Eric Levitz : « l’information ne s’ancre pas lorsqu’elle est stockée ; elle s’ancre lorsqu’elle circule ». Ainsi, la répétition crée la réalité. Dans ce contexte, les images politiques générées par l’IA fonctionnent moins comme des affirmations factuelles que comme des mythes en circulation – évaluées non pas comme vraies ou fausses, mais comme pertinentes ou insipides.

« Nous ne sommes pas (seulement) confrontés à une crise où il est devenu impossible de distinguer le vrai du faux. Nous sommes confrontés à quelque chose de plus étrange encore, où la vérité se heurte aux récits mythiques, et dans cette compétition, les faits sont souvent désavantagés. » Mais si on peut débunker une fausse information ou un deepfake, il est plus difficile de défaire un folklore. Pour Zea Szebeni, ces productions tiennent du « lore », d’un univers folklorique, des récits qui se répètent, circulent, s’inscrustent. « Ces productions n’ont pas besoin de tromper pour fonctionner ; il leur suffit de circuler, de se répéter, de s’intégrer à la mythologie ambiante dans laquelle nous baignons. Et comme l’IA rend la production de mythes quasi gratuite, nous vivons tous désormais au sein de multiples légendes concurrentes, chacune renforcée par l’abondance algorithmique ». Ces lores fabriquent des perceptions, les recyclent, les renforcent, même si on sait qu’elles sont fausses. La circularité des fausses images de Trump par exemple renforce sa présence, sa posture, qu’elles soient jugées pertinentes pour les uns ou délirantes pour les autres. Le folklore entretient les représentations, comme l’IA les sédimentent.

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  • Des marchands d’attention aux architectes de l’intention
    « Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cl

Des marchands d’attention aux architectes de l’intention

27 novembre 2025 à 07:00

« Pendant plus d’un siècle, les marchands d’attention ont régné en maîtres [voir notre recension du livre éponyme de Tim Wu – NDE], du sensationnalisme au clickbait, des radios à sensation aux réseaux sociaux. Mais cet empire s’effondre. Les grands éditeurs ont perdu 50 % de leur trafic lorsque Google a opté pour les classements basés sur l’IA. Le secteur de la publicité numérique, qui pèse 685 milliards de dollars, est confronté à une crise existentielle : les assistants vocaux IA cessent de cliquer sur les publicités. Le SEO, cet art obscur qui a façonné deux décennies de contenu web, a commencé à se fissurer dès l’instant où les moteurs de recherche ont cessé de diriger les internautes vers les sites web », explique Shuwei Fang, directrice associée des programmes de l’Open Society Foundations, dans une tribune pour le Shorenstein Center de Harvard.

Construire le « graphe de la curiosité »

Pour elle, l’IA vise à produire un « graphe de la curiosité » des utilisateurs, qui n’est plus le graphe social des premiers réseaux sociaux ni le graphe des centres d’intérêts (ces étiquettes collés à nos profils en fonction de nos actions, comme l’expliquait Tim Hwang) permettant de cibler la publicité de la seconde génération des réseaux sociaux, mais la cartographie de l’évolution de vos centres d’intérêts au fil du temps. Vos incertitudes émergentes seraient commercialisées sous forme de produits dérivés, votre assistant IA pouvant potentiellement parier sur votre prochaine question. Nous voici en train d’entrer dans ce que certains baptisent « l’économie de l’intention », où « les systèmes d’IA collectent, commercialisent et manipulent potentiellement l’intention des utilisateurs ».  

Mais ce constat déjà inquiétant n’est que la partie émergée de l’iceberg, estime Shuwei Fang. Nous assistons à une restructuration fondamentale de la circulation de l’information dans la société [voir également notre article sur le remplacement du web par l’IA]. Dans cette économie de l’intention qui émerge, les systèmes d’IA pourraient rivaliser pour anticiper et façonner les recherches des utilisateurs avant même qu’ils n’en aient conscience. L’infrastructure en cours de construction, largement invisible pour la plupart d’entre nous, ne déterminera pas seulement ce que nous voyons, elle déterminera ce que nous voulons voir avant même que nous le sachions.

Pour comprendre comment l’intention remplace l’attention, il faut examiner l’inversion fondamentale qui s’opère dans le flux d’informations. Lorsqu’on pose une question à une IA aujourd’hui, elle dispose généralement d’énormément d’éléments de contexte pour élaborer sa réponse. Cela représente un changement structurel dans la circulation de l’information au sein de la société. Pour Shuwei Fang, nous entrons dans un monde « B2A2C », expliquait-elle pour SpliceMedia (voir la traduction sur Meta Media), c’est-à-dire un monde où les contenus suivent une nouvelle chaîne logistique, Business to Agent to Consumer (de l’entreprise à l’agent IA, puis au consommateur). Les contenus ne sont plus conçus pour seulement capter l’attention, mais doivent être également structurés pour être lisibles par les machines. « L’IA constitue à la fois un nouveau public et un nouvel intermédiaire » au risque que la « relation directe entre humains se réduise de manière drastique », notamment parce que « les contenus optimisés pour les humains deviennent relativement onéreux à créer et à diffuser ». Pour Fang, les humains dépendront d’interfaces de plus en plus complexes pour accéder à l’information pensée pour les machines et ceux qui produisent les contenus ne sont plus appelés à produire des histoires mais à saisir des données. « La couche de traduction Agent to consumer, où l’IA retranscrit l’information optimisée pour les machines à destination des humains, est le véritable lieu du basculement de pouvoir. Nous passons d’un pouvoir éditorial — celui de choisir quelles histoires raconter — à un pouvoir architectural : concevoir les structures par lesquelles l’information circule des machines vers les esprits humains »

… ou y résister

Pour Fang, pour éviter cette capture, c’est-à-dire le fait d’être inféré, d’être nous-mêmes hallucinés, l’enjeu dès lors consiste à « construire des couches de traduction qui renforcent le pouvoir d’agir des humains, au lieu de le remplacer ». C’est-à-dire rendre cette traduction visible (à l’image des tableaux de bord qu’imaginait Fernanda Viegas, permettant de comprendre les facteurs qui façonnent le contenu que les utilisateurs reçoivent des réponses des modèles d’IA générative), créer des structures de gouvernance permettant aux individus de moduler leur propre accès au sens, concevoir des dispositifs permettant de montrer quels schémas conduisent à telle ou telle conclusion et surtout garantir la coexistence de multiples options de traduction. Cela passe par exemple par le développement d’outils capables de garantir la provenance et l’intégrité des contenus, comme les travaux de Truepic ou de la Content authenticity Initiative. Ou encore en intégrant de l’IA dans des plateformes hyperlocales, capables de produire de l’information où le contexte reste sous la surveillance des communautés locales ou thématiques. Cela pourrait passer par des interfaces de traduction capables d’établir une relation durable avec les utilisateurs finaux, comme quand Perplexity affiche ses sources et ses chaînes de raisonnement ou par des outils qui favorisent la compréhension plus que l’engagement, comme l’esquissait Anthropic avec Consitutional AI, où les utilisateurs ajusteraient eux-mêmes les valeurs et priorités des couches de traduction qu’ils mobilisent. 

Ce qui est sûr, estime Fang, c’est que, contrairement à l’ère des plateformes, l’information est en passe de devenir la matière première des machines plus que des humains. Google organisait les liens vers des pages que les humains lisaient. Facebook mettait en avant les publications de votre réseau. Ces plateformes avaient une influence algorithmique, mais pas de pouvoir d’action ; elles ne pouvaient pas créer de contenu, seulement classer celui existant. 

Les systèmes d’IA ont un pouvoir d’action fonctionnel : ils transforment les sources d’information en des formes entièrement nouvelles. Cette information n’est plus statique ni permanente. Elle devient « liquide », constamment reformée en fonction de la personne qui pose la question et de la manière dont elle la pose. Ils ne se contentent pas de sélectionner des options ; ils génèrent de nouvelles réalités. « Lorsqu’une IA synthétise une réponse, elle ne vous oriente pas vers une information, elle crée une information qui n’a jamais existé sous cette forme précise auparavant. Chaque réponse est spécifique à une intention, façonnée non pas par ce qui existe, mais par ce que vous cherchez à savoir », selon ce que la machine en calcule 

« Cette intermédiation par les machines ne modifie pas seulement la physique des flux d’information ; elle réécrit fondamentalement l’économie de l’information », explique Fang. « Lorsque la synthèse devient la principale valeur ajoutée, la création de contenu se banalise tandis que le contrôle de l’interprétation prend de la valeur ». Dès lors qu’une ressource devient librement copiable ou génératrice, sa valeur ne disparaît pas ; elle migre vers ceux qui contrôlent sa distribution et sa synthèse. « On passe ainsi d’un modèle économique de stock à un modèle de flux. Lorsque la musique pouvait être copiée à l’infini et gratuitement, Spotify s’est approprié la valeur en contrôlant l’accès. La réplication de logiciels étant gratuite, le logiciel en tant que service (SaaS) a capté la valeur en contrôlant les mises à jour et l’intégration. L’information a atteint le même point d’inflexion. Lorsque l’IA peut générer un contenu infini à coût marginal nul et lorsque les machines, et non les humains, sont les principaux consommateurs de ce contenu, la valeur ne réside plus dans le contenu lui-même. Elle migre vers l’infrastructure qui contrôle la synthèse : la manière dont l’IA trouve, traite, interprète et diffuse l’information aux humains »

Dans ce nouveau paradigme économique, tout contenu numérisé devient inévitablement la matière première des infrastructures. La récente vague d’accords entre entreprises d’IA et éditeurs de presse illustre parfaitement cette dynamique. « Il ne s’agit pas simplement de licences de contenu ; ce sont, en fin de compte, des opérations d’infrastructure. Les entreprises d’IA n’achètent pas seulement du contenu ou des données d’entraînement ; elles acquièrent le droit de devenir les canaux légitimes par lesquels transite toute l’information »

Cette infrastructure de l’intention est déjà en train de se réaliser, explique Fang. Des entreprises comme Pinecone ou Databricks sont en train de construire la couche de recherche qui permet à l’IA de trouver l’information. Tollbit est en train de construire un système de paiement pour le contenu consommé par l’IA, permettant de construire une couche d’attribution permettant de suivre les contributeurs et les rémunérations. Une couche de synthèse contrôle la combinaison des informations, à l’image de LangChain ou du protocole MCP d’Anthropic. Enfin, la couche transactionnelle permet les paiements de machine à machine : Google a récemment annoncé le protocole APP (Agent Payments Protocol), tandis que des solutions crypto promettent une monnaie programmable pour les transactions entre agents. 

Mais d’autres couches s’annoncent encore. « Lorsque la mémoire de l’IA deviendra persistante, elle permettra de stocker les préférences des utilisateurs à long terme, et votre « graphe de curiosité » pourrait devenir un actif à la fois malléable et échangeable. Aujourd’hui, les entreprises enchérissent sur les mots-clés que vous avez déjà recherchés. Dans un avenir proche, elles pourraient enchérir pour influencer vos prochaines recherches. Le mécanisme d’enchères publicitaires ne consistera plus à « montrer cette publicité à une personne qui cherche des chaussures », mais à « susciter la curiosité de cette personne pour les chaussures haut de gamme durables avant même qu’elle ne réalise avoir besoin de nouvelles chaussures ». La valeur résidera dans le fait même de susciter cette curiosité. Lorsque l’IA pourra prédire et influencer les désirs avant qu’ils ne se forment, la publicité elle-même pourrait passer de la persuasion à l’anticipation »

Façonner le désir ?

« De même que les cookies tiers ont engendré toute une économie de données comportementales, les profils de curiosité pourraient être commercialisés et faire l’objet de produits dérivés », s’emballe Fang. « Imaginez des marchés à terme sur les sujets qui intéresseront les personnes fortunées au prochain trimestre, des options sur votre parcours intellectuel, des marchés d’échanges basés sur la corrélation entre vos centres d’intérêt et vos habitudes d’achat. Lorsque les marchés prédictifs synthétisent l’intelligence collective à grande échelle, ils ne se contentent pas de prévoir les événements ; ils peuvent générer des microprofits en anticipant les intentions. Chaque requête devient un pari. Votre assistant IA pourrait littéralement spéculer et potentiellement tirer profit de votre prochaine question, créant ainsi de la liquidité à partir de l’incertitude elle-même. L’écart entre ce que vous pensez vouloir savoir et ce dont vous avez réellement besoin pourrait devenir une inefficience exploitable. Alors, la mémoire et l’intention pourraient donner naissance à quelque chose d’indéfini. Des produits dérivés émotionnels ? Des obligations de curiosité ? ». Certes. Reste que ce monde d’inférences risque surtout d’être assez indifférent à la vérité, ou de pousser les gens vers l’optimisation des prédictions des machines, orientant leurs propos pour vous amener vers les questions qu’elles ont intérêts à produire, par exemple pour maximiser les profits liés à certains mots clés publicitaires sur d’autres. C’est oublier que les systèmes conçus à des fins commerciales ne sont généralement pas destinés à remettre en question vos idées, seulement vous fidéliser.

Shuwei Fang a pourtant raison de s’inquiéter. « Dans ce monde, la vérité de fond, la recherche de la vérité et les mécanismes d’autocorrection de l’information sont plus importants que jamais ». Les journalistes qui conçoivent des systèmes de vérification de nouvelle génération, les spécialistes des technologies civiques qui créent des outils de transparence, les chercheurs qui développent des protocoles de vérification des faits basés sur l’IA, ont tout à fait raison dans leurs convictions. Ce travail est essentiel. Mais il ne suffit pas. L’infrastructure de l’intention façonnera ce qui, au final, parvient aux humains et la manière dont les récits sont synthétisés. « Nous devons commencer à réfléchir à la manière de façonner le prochain écosystème informationnel afin qu’il serve, plutôt qu’il ne compromette, la connaissance et la compréhension humaines ». Mais peut-il encore y avoir une démocratie dans l’économie de l’intention ? 

« L’inversion informationnelle émergente signifie que lorsque nous aurons réponse à tout, la curiosité deviendra la dernière rareté ». Dans ce monde, influencer les questions des citoyens pourrait être plus efficace que de contrôler leurs lectures. Les mêmes techniques utilisées par les annonceurs pour anticiper les intentions des consommateurs pourraient déterminer le débat démocratique, et le clore. Un peu comme si les sondages étaient le vote et que ces sondages étaient réalisés sur des profils synthétiques pour finalement se passer de nos opinions. 

Reste, estime Fang, que l’infrastructure de curiosité est déjà en train d’être façonnée. Les systèmes capables d’orienter nos demandes sont en train d’être construits. Sans intervention, la technologie qui pourrait aider les citoyens à s’orienter dans la complexité ne fera que confirmer les préjugés. Et la chercheuse d’en appeler à construire des alternatives, avant que les infrastructures soient en place

« Contrairement aux précédents bouleversements qui ont pris la démocratie au dépourvu (la consolidation des radios, la commercialisation de la télévision, la polarisation des réseaux sociaux), nous pourrions cette fois-ci être avertis ». Pas sûr que cette alerte suffise, hélas, pour éviter les dérives qui nous y conduisent.

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    En suspendant l’interdiction de TikTok, Trump assure à la plateforme vidéo un court répit, le temps de peaufiner une vente dans une logique de marchandage au service des intérêts de la broligarchie américaine, qui se croit toute puissante. Et il est bien probable que cette logique transactionnelle, soit plus que jamais la logique des années à venir. Dès l’annonce du bannissement de TikTok, nous avions pourtant été prévenus. Que la plateforme soit dépecée ou annihilée, les techbros sont prêts à p

L’ère post-TikTok va continuer de bouleverser la société

27 janvier 2025 à 07:00

En suspendant l’interdiction de TikTok, Trump assure à la plateforme vidéo un court répit, le temps de peaufiner une vente dans une logique de marchandage au service des intérêts de la broligarchie américaine, qui se croit toute puissante. Et il est bien probable que cette logique transactionnelle, soit plus que jamais la logique des années à venir. Dès l’annonce du bannissement de TikTok, nous avions pourtant été prévenus. Que la plateforme soit dépecée ou annihilée, les techbros sont prêts à profiter de l’exode annoncé. Ils avaient d’ailleurs prévus des outils d’éditorialisation vidéo pour accueillir les réfugiés de TikTok, sachant bien, comme le montrait le précédent indien, qui a banni TikTok avant eux, que les grands services américains resteraient les premiers bénéficiaires. Désormais, ils sont assurés de gagner quel que soit la décision finale.

Reste, que TikTok ferme ou soit revendu, le basculement qu’il symbolise vers un internet de vidéos courtes, lui, est là pour rester. Internet est TikTok désormais, rappelle Hana Kiros, même si TikTok disparaît. C’est-à-dire que toutes les grandes plateformes intègrent désormais des vidéos courtes, partout. Tout le monde s’ingéniant à copier le haut niveau d’engagement que le format vidéo qu’à imposé TikTok a produit.

Mais cette transformation n’est pas sans conséquence.

La vidéo plutôt que l’écrit, le charisme plutôt que les faits

“La part des adultes lisant des articles d’actualité en ligne aux États-Unis est passée de 70 à 50 % depuis 2013. La part des Britanniques et des Américains qui ne consomment plus aucun média d’information conventionnel est passée de 8% à environ 30 %. Si le déclin de la presse écrite a surtout été un problème pour les résultats financiers des journaux, le déclin de la consommation de l’information en général est un problème pour la société”, rappelle John Burn-Murdoch pour le Financial Times. Aujourd’hui, les adultes américains de moins de 50 ans sont plus susceptibles de s’informer directement à partir des flux sociaux vidéo que d’un article d’actualité, selon le dernier Digital News Report du Reuters Institute for the Study of Journalism. Des tendances qui sont assez similaires au-delà des seuls Etats-Unis d’ailleurs. Dans un entretien avec le sociologue Dominique Cardon dans le second numéro de la revue de SciencesPo, Comprendre son temps, l’économiste Julia Cagé, rappelait que les bulles de filtres de médias sociaux, ne consistait pas seulement à enfermer les publics à droite ou à gauche, « mais à séparer les publics qui s’intéressent à l’information de ceux qui ne s’y intéressent pas«  et à renforcer ainsi le désintérêt de la vie publique des deniers.

Nous sommes passés d’articles à leurs commentaires en 280 caractères, au détriment du compromis, de la subtilité et de la complexité. Désormais, nous sommes en train de passer aux vidéos courtes, qui prennent le pas sur ce qu’il restait de textes sur les réseaux sociaux, rappelle Burn-Murdoch. Ce pivot ne relègue pas seulement le texte, mais change également la chronologie et le rapport à l’information. Être le premier sur l’actu est devenu bien moins important qu’être engageant. Le charisme risque de prendre le pas sur les faits, s’alarme le Financial Times.

Si les médias sociaux ont cannibalisé les sites d’information, les comptes d’information les plus importants sur ceux-ci étaient encore ceux de journalistes ou d’organes de presse grand public, rappelle-t-il. Dans le monde de la vidéo, ce n’est plus le cas, même pour l’information. Or, le monde de l’influence n’est pas neutre, au contraire. D’autant que les influenceurs ont tendance à être plus de droite et sont globalement anti-établissement. Le développement de l’écoute privée, depuis un podcast plutôt que sur la radio par exemple, a tendance à produire des propos plus fragmentés, plus controversés. Le paysage médiatique de 2025 est très différent de celui de 2004. Il y a fort à parier qu’il ait des impacts sur la politique, estime John Burn-Murdoch, qui voit dans le passage de l’écrit à la vidéo un risque de renforcer le populisme

S’inspirer des recettes des influenceurs pour rétablir la confiance dans l’information ?

Charlie Warzel pour The Atlantic dresse un peu le même constat désabusé. Mais plutôt que de désespérer, il convoque en entrevue la journaliste Julia Angwin qui vient de publier un rapport après avoir passé un an à étudier la crise de confiance du journalisme en observant comment les influenceurs produisent de l’information. 

Pour la journaliste, la confiance dans les influenceurs repose sur le fait qu’ils doivent convaincre leur public de leurs capacités, de leur bonne foi et de leur intégrité (même si ces qualités ne sont pas toujours là) quand les médias tiennent cette confiance pour acquise. Ce positionnement différent à un impact sur la façon même de produire du contenu. Les influenceurs vont vous dire qu’ils ont testé 7 fards à paupière pour trouver le meilleur, quand les journalistes disent tout de suite qu’ils ont trouvé le meilleur fard à paupière. “Les créateurs de contenu commencent par la question : lequel est le meilleur ? Et puis ils font leur démonstration aux gens, en énumérant les preuves. Ils ne tirent pas toujours de conclusion, et parfois c’est plus engageant pour un public. Cela renforce la crédibilité.” C’est une sorte de journalisme inversé, semblable à une plaidoirie d’avocat ou à une démonstration scientifique. Sur YouTube, les titres des vidéos comportent souvent des points d’interrogation, relève Angwin. “Ils posent une question, ils n’y répondent pas. Et c’est exactement le contraire de la plupart des titres des rédactions.” 

“Je pense que poser des questions et cadrer le travail de cette façon ouvre en fait un espace pour plus d’engagement avec le public. Cela lui permet de participer à la découverte.” Autre point, les influenceurs sont souvent plus en contact avec leurs publics que les journalistes qui ne sont pas encouragés à le faire. Pour Angwin, “le journalisme a placé de nombreux marqueurs de confiance dans des processus institutionnels qui sont opaques pour le public, tandis que les créateurs tentent d’intégrer ces marqueurs de confiance directement dans leurs interactions avec le public”, par exemple en passant du temps à réagir aux premiers commentaires. Les micro-entreprises des influenceurs semblent plus sympathiques que les conglomérats médiatiques. Les fans apprécient les parrainages de marques, pour autant qu’ils soient transparents. 

Pour Angwin, le public doit pouvoir comprendre les éléments de confiance qui lui sont proposés, par exemple de comprendre d’où vous parlez ou quelle hypothèse vous explorez et ces éléments doivent être accessibles dans l’article ou la vidéo postée, pas seulement dans la marque. La confiance ne repose pas tant sur la neutralité que sur la transparence, rappelle-t-elle. Soit, mais cette explication de gagner la confiance par la forme n’est pas pleinement convaincante. D’autant que la norme de qualité des contenus que produisent les influenceurs est bien plus abaissée qu’élevée par rapport à celle du journalisme traditionnel.

La technologie n’améliore pas la production d’information de qualité

« Le journalisme lutte pour sa survie dans une démocratie post-alphabétisée« disait récemment le journaliste Matt Pearce. La vérité disparaît pour des raisons macro-économiques, rappelle-t-il. « Le travail de récolte et de vérification des faits présente un désavantage économique majeur par rapport à la production de conneries, et cela ne fait qu’empirer »« Les nouvelles technologies continuent de faire baisser le coût de la production de conneries alors que le coût d’obtention d’informations de qualité ne fait qu’augmenter. Il devient de plus en plus coûteux de produire de bonnes informations, et ces dernières doivent rivaliser avec de plus en plus de déchets une fois qu’elles sont sur le marché ». La technologie n’améliore pas la production de l’information de qualité. C’est ce qu’on appelle la loi de Baumol ou maladie des coûts. Dans certains secteurs, malgré une absence de croissance de la productivité, les salaires et les coûts augmentent. Cela s’explique par la hausse de la productivité dans les autres secteurs, qui tirent l’ensemble des coûts vers le haut.

Les consommateurs eux-mêmes sont devenus assez tolérants aux conneries. « Ils exigent des médias d’information traditionnels des normes de comportement éthique et précis bien plus élevées que pratiquement toutes les autres sources d’information qu’ils rencontrent, même lorsqu’ils ont commencé à s’appuyer sur ces autres sources d’information plutôt que sur les médias d’information. C’est une bonne chose que les consommateurs exigent du journalisme des normes élevées. Le problème ici est que la barre est abaissée, et non relevée, pour tout le reste. »

Enfin, et surtout, le journalisme écrit notamment périclite et les plateformes elles-mêmes rendent l’écrit de plus en plus difficile à monétiser. Elles y sont même devenu hostiles, que ce soit en valorisant d’autres types de contenus et d’autres types de publication comme les vidéos courtes bien sûr, en dégradant les hyperliens, en multipliant les contenus de remplissages synthétiques ou en s’appuyant sur les contenus générés par les utilisateurs. « Le temps que vous passez à lire un article de magazine est du temps que vous ne passez pas sur les produits Meta à regarder des publicités numériques et à enrichir Mark Zuckerberg ». L’information devient plus chère : pour quelques dollars par mois vous vous abonnez à une lettre sur Substack pour le prix d’un accès à un média avec plusieurs centaines de journalistes. Enfin, bien sûr, les préférences des consommateurs à lire se dégradent. « La destruction de la patience est l’un des changements culturels les plus spectaculaires que nous connaîtrons probablement de notre vie, et il imprègne tout ». Un professeur d’étude cinématographique se désolait même que ses étudiants ne regardent plus vraiment les films. Et ce n’est d’ailleurs pas qu’un phénomène générationnel, précise Pearce : nous passons tous plus de temps sur les plateformes en concurrence avec d’autres formes médiatiques. Le journaliste Vincent Bevins qui évoquait ses efforts pour retrouver le goût de lire, le résumait parfaitement : « les gens qui arrivent dans un café et posent ensuite un téléphone et un livre ensemble sur la table essaient de battre Satan dans un jeu qu’il a conçu. Il est peut-être possible de gagner, mais je n’ai jamais vu cela se produire ».

Coincés dans le populisme des plateformes

Le résultat de tout cela, conclut Pearce, « c’est une aliénation croissante des consommateurs (…) un retour à une sorte de société de contes populaires mûre pour la manipulation par des démagogues qui promettent la simplicité dans un monde de plus en plus complexe« .

La raison de l’aliénation populiste, elle, semble, claire, explique l’historien Brian Merchant. Quand Elon Musk fait un salut nazi en direct à la télévision, c’est une démonstration de puissance et un signal. Alors que le geste est parfaitement lisible par tous, les médias sont nombreux à être dans l’embarras pour le traiter et ont tous tendance à l’édulcorer pesamment. Et c’est cet embarras même qui est la première victoire de Musk et Trump. Les médias traditionnels sont morts, répète sans cesse Elon Musk sur X, « ce véhicule de propagande qui élimine la presse ». Et effectivement, la presse est exsangue. Les grandes entreprises technologiques se sont appropriées ses revenus publicitaires, dictent les conditions de distribution… Le journalisme lutte pour sa survie, comme l’expliquait Pearce, mais sans armes. Celles-ci sont dans les mains des oligarques de la Tech qui étaient tous au premier rang, lors de l’investiture de Trump. Ils ont gagné. Zuckerberg peut mettre au placard sa politique de modération et Google peut générer autant de déchets synthétique qu’il veut. « Il est difficile d’imaginer une agence Trump sévir si une IA ordonne à quelqu’un de manger un champignon vénéneux »« L’oligarchie technologique est là, et si satisfaite de son étranglement des médias qu’elle peut, sans honte, pavaner dans sa loyauté affichée à Trump ». « Musk possède la plateforme qui dicte sa propre réalité. Il a à peine eu à se défendre, il l’a à peine nié. Il le fera probablement à nouveau. Qui va l’arrêter ? »

Mais est-ce tant Musk aujourd’hui qu’il faut arrêter que les plateformes et leurs modalités d’amplification devenues problématiques qui donnent aux pires idées une audience qu’elles ne devraient pas avoir ?, comme nous le disions plus tôt. Le journaliste David Dufresne a fait un petit test en tentant de créer un nouveau compte sur X : on a l’impression de s’enregistrer sur une plateforme de propagande.

Au prétexte de maximaliser leurs modèles économiques, les plateformes sont en train de basculer vers le pire. Il est effectivement temps de les fuir et ce d’autant plus que c’est bien leur modèle d’engagement et d’amplification qui les conduit à ces extrémités. Et les micro-vidéo promettent surtout une accélération du populisme des plateformes que leur atténuation.

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  • La désinformation est terminée !
    La panique morale de la désinformation sur les réseaux sociaux serait-elle terminée ? C’est ce que suggère Politico. En 2016, quand Trump a emporté l’élection présidentielle américaine ou quand le Brexit l’a emporté au Royaume-Uni, tout le monde a accusé la désinformation et les réseaux sociaux. “S’en est suivi près d’une décennie d’inquiétude face à la désinformation, les législateurs se demandant quelles idées les plateformes de réseaux sociaux devraient autoriser à se propager et se désolant

La désinformation est terminée !

23 janvier 2025 à 07:00

La panique morale de la désinformation sur les réseaux sociaux serait-elle terminée ? C’est ce que suggère Politico. En 2016, quand Trump a emporté l’élection présidentielle américaine ou quand le Brexit l’a emporté au Royaume-Uni, tout le monde a accusé la désinformation et les réseaux sociaux. “S’en est suivi près d’une décennie d’inquiétude face à la désinformation, les législateurs se demandant quelles idées les plateformes de réseaux sociaux devraient autoriser à se propager et se désolant de voir que tout ce débat rongeait irrémédiablement les fondements de la société”. Pour Kelly McBride, chercheuse en éthique des médias au Poynter Institute, cette fois-ci, “personne n’a été trompé en votant pour Trump” – même si c’est peut-être un peu plus compliqué que cela, la différence de 250 000 voix entre Trump et Harris, pouvant aussi s’expliquer par la grande différence d’amplification des discours conservateurs, comme ceux de Musk et Trump par rapport à Harris. La panique de la désinformation a culminé avec le Covid et l’insurrection du 6 janvier 2021 au Capitole. Depuis 10 ans, la désinformation est devenue une obsession des médias et des élites politiques… Mais ce domaine d’études qui s’est démultiplié ces dernières années, est entré également en crise estime un article de la revue de Harvard consacrée au sujet : désinformés sur la désinformation

De la difficulté à mesurer la désinformation

Après 10 années de travaux, on a l’impression que l’étude de la désinformation n’arrive toujours pas à répondre à la question fondamentale des impacts réels de la désinformation, comme de ses effets sur les élections ou ses liens avec l’extrémisme et la radicalisation, cinglent les chercheuses, Irene Pasquetto, Gabrielle Lim et Samantha Bradshaw. Une question aussi fondamentale que la définition de la désinformation fait toujours débat et le rôle que joue celle-ci sur la société génère des conversations extrêmement polarisantes. Même la question de savoir si Facebook, X, ou l’ingérence russe ont influencé de manière significative les résultats des élections de 2016 n’est toujours pas tranchée. Pour Kathleen Hall Jamieson, auteure de Cyberwar : How Russian Hackers and Trolls Helped Elect a President: What We Don’t, Can’t, and Do Know (2018), le différentiel de voix dans les Etats clefs entre Clinton et Trump n’était que de 80 000 voix, une différence très faible qui plaide pour que certains messages aient conduits les électeurs démocrates à rester chez eux plutôt que d’aller voter. Pour Thomas Rid, auteur de Active Measures : the secret story of disinformation and political warfare (Mac Millan, 2020), il est peu probable que l’ingérence russe ait eut un effet sur le vote américain. L’étude la plus récente, montre plutôt que l’exposition aux comptes de désinformation russes était fortement concentrée : seulement 1 % des utilisateurs représentaient 70 % des expositions. Que cette concentration a surtout agit sur des comptes républicains que démocrates et que l’exposition aux campagnes d’ingérences russe ne montre pas de changement d’attitude du comportement électoral. Nous serions finalement plus têtus que crédules, comme le disait Hugo Mercier.

Depuis le début la désinformation repose sur le fait que des acteurs malveillants diffuseraient des informations fausses que les gens absorberaient sans le savoir ce qui ferait évoluer leurs croyances et comportements. Depuis le début, l’antidote s’est concentré à corriger les informations, en exerçant une pression sur les médias sociaux pour qu’ils suppriment, signalent ou dépriorisent ces contenus problématiques – sans là non plus apporter beaucoup de preuves que la vérification des faits fonctionne, comme le pointait Nature, en faisant le bilan du fact-checking à l’heure où les plateformes envisagent de l’abandonner (voire également la synthèse qu’en livre le Conseil national du numérique). Le problème était nouveau parce que l’influence des réseaux sociaux était nouveau, explique clairement Politico. Le cœur de la désinformation provenant d’acteurs hostiles, souvent étrangers, polluant le discours public. Les études ont pourtant fini par montrer que la désinformation la plus flagrante n’est généralement consommée que par un petit groupe de personnes très investies et encline au conspirationnisme. La désinformation la plus puissante n’est pas tant diffusée par des trolls anonymes sur Internet, mais provient plus souvent d’acteurs nationaux établis. Enfin, la grande majorité de cette désinformation tient plutôt de bribes de vérité décontextualisées de manière trompeuse et provient bien plus de débats télévisés ou de rassemblements publics que des médias sociaux.

L’absence de modération oriente les discours vers la droite

En fait, explique Politico, les recherches ont donné peu à peu raison aux plus sceptiques sur l’impact de la désinformation. Aux Etats-Unis enfin, les études sur le sujet ont aussi été la cible de poursuites judiciaires nourries, notamment du camp Républicain. Et les grandes plateformes ont peu à peu changé de politique. Alors qu’en 2021 Meta a suspendu le compte de Trump, en 2023, l’entreprise a cessé de supprimer les publications qui reprenaient les déclarations de Trump, avant de rétablir discrètement son profil. En août, Zuckerberg a envoyé une lettre aux Républicains du Congrès exprimant ses regrets que Meta ait cédé à la pression de l’administration Biden pour censurer les contenus liés au Covid-19. “Le dédain d’Elon Musk pour la modération du contenu sur X a également accéléré le changement des normes du secteur et a contribué à ce que d’autres plateformes réduisent la surveillance du contenu.” Tant et si bien que désormais, les rumeurs sans fondements, comme le fait que les immigrants mangeraient des chats, peuvent s’exprimer sans contraintes. “Le discours public du pays s’est déplacé vers la droite, de sorte qu’il n’est plus nécessaire de regarder les espaces marginaux pour entendre des sentiments anti-immigrés, anti-féministes, anti-trans, anti-LGBTQ”, constate Alice Marwick, la directrice de Data & Society. Et le fait de savoir si ce déplacement est dû au réseaux sociaux reste une question ouverte…

A se demander si, plus que d’avoir été résolues, la désinformation et la polarisation ne sont pas devenues plus communes. Déterminer l’impact de la désinformation sur les comportements politiques est une tâche trop ardue, qui ne peut peut-être pas être quantifiée, explique la chercheuse. Pour Marwick, la criminalité des immigrés ou les diffamation sur les femmes qui couchent pour arriver sont des récits qui persistent depuis des millénaires. “Beaucoup de ces choses persistent, non pas parce que l’information elle-même est vraie ou fausse, mais parce qu’elles correspondent à la compréhension commune des gens sur le fonctionnement du monde”. En 2016, l’analyse se concentrait sur les bots russes et la technologie, explique le professeur de journalisme Reece Peck. La persuasion tient bien plus du charisme, estime-t-il après avoir étudié l’impact des médias alternatifs. Le célèbre podcasteur américain Joe Rogan ne peut pas être battu par la qualité de l’information qu’on pourrait lui opposer. L’idée selon laquelle la qualité de l’information et des faits permet de mettre à mal la désinformation ne fonctionne pas.

Sur Tech Policy Press, la jeune chercheuse Sydney Demets, tente de comprendre pourquoi les podcasts conservateurs sont devenus si persuasifs. La voix, la proximité, la confidence, l’authenticité… génèrent une forme d’intimité et de confiance avec les animateurs. Leur longueur permet également de répéter et d’infuser les convictions des animateurs au public, de plaisanter, sur un ton intime et personnel qui paraît plus authentique que les échanges impersonnels et plus courts que l’on trouve à la radio. Même les blagues racistes permettent de donner l’impression d’être plus authentique que les propos policés des médias traditionnels. Malgré les politiques des plateformes, comme Apple ou Spotify, même les podcasts connus pour leur rhétorique violente ne sont pas modérés. En fait, les propos problématiques n’ont aucune répercussions. Le succès des podcasts s’explique certainement bien plus par le fait qu’ils sont un espace où la modération ne s’applique pas. On comprend alors que toutes les autres plateformes oeuvrent à la limiter, pour bénéficier d’une amplification sans frein et des revenus qui vont avec.

Ce n’est pas la désinformation qui est terminée, mais bien les modalités de sa contention. Peut-être qu’en cherchant la vérité à tout crin, nous nous sommes trompés de cible ? La réponse à la question tient peut-être bien plus à limiter l’amplification que produisent les plateformes qu’à contrôler la vérité ! Mais là non plus, nous n’avons pas encore trouvé les éléments pour limiter l’amplification, contraints par des modèles économiques qui ne cessent de la sublimer. De l’amplification des propos les plus polémiques à la fortune des milliardaires, on a décidément beaucoup de mal à limiter la démesure.

Ajout du 24/01/2025 :

« Les technologies à travers lesquelles nous voyons le public façonnent ce que nous pensons qu’il est »

Dans son excellente newsletter, Henry Farrell propose une explication éclairante sur la désinformation dans les médias sociaux. Pour lui, nous avons tendance à penser la démocratie comme un phénomène qui dépend des connaissances et des capacités individuelles des citoyens quand il s’agit avant d’un problème collectif. Nous voulons des citoyens sages, bien informés et disposés à réfléchir au bien collectif. Mais les citoyens individuellement sont partiaux et peu informés, ce qui donne du crédit à une thèse élitiste et anti-démocratique, qui valorise les élites bien informées sur tous les autres, alors qu’ils sont tout aussi partiaux que les autres. Aider les individus à voir les angles morts de leurs raisonnements individuels ne suffira pas. « Ce dont nous avons besoin, ce sont de meilleurs moyens de penser collectivement », comme le défendaient Hugo Mercier, Melissa Schwartzberg et Henry Farrell dans un article de recherche, qui rappelle qu’une grande partie des travaux sur les biais cognitifs humains suggère que les gens peuvent en fait penser beaucoup mieux collectivement qu’individuellement et qui invite à s’intéresser « aux publics démocratiques ». Le problème, c’est que nous ne savons pas ce que tous les citoyens veulent ou croient. D’où le fait que nous ayons recours à des technologies représentatives plus ou moins efficaces, du vote aux sondages. Mais, ces systèmes ne sont pas que des mesures passives : ils rétroagissent sur les publics, c’est-à-dire que les publics sont aussi façonnés par les technologies qui les représentent. « Les technologies à travers lesquelles nous voyons le public façonnent ce que nous pensons qu’il est » et en retour cela façonne notre comportement et notre orientation politique. X ou Facebook sont profondément des outils pour façonner les publics et nos regards sur ceux-ci.

Pour le comprendre, Farrell donne un exemple éclairant. Dans un article de 2019 de Logic Mag, Gustavo Turner évoquait la pornographie sur internet. Il y expliquait que la présentation et la perception que nous avons de la pornographie est façonnée par les algorithmes, mais que ceux-ci sont plus orientés pour valoriser ce pour quoi les publics sont prêts à payer que ce que les gens veulent voir. Les entreprises de pornographie se concentrent sur leurs clients plus que sur le public, et ce sont les goûts des clients qui façonnent les plateformes. Cela a pour résultat de sur-représenter certaines pratiques sur d’autres, non pas parce qu’elles sont les plus populaires auprès des consommateurs, mais parce qu’elles sont plus susceptibles de convertir le public en clients payants. Ce qui, en retour, à des effets sur le public, par exemple les adolescents, leur apportant une vision très déformée de ce qu’on peut considérer comme des pratiques sexuelles communes. Ce qui produit une vision très déformée de leur réalité. L’exemple permet de comprendre que les perspectives collectives qui émergent des médias sociaux – notre compréhension de ce que le public est et veut – sont façonnées de la même manière par des algorithmes qui sélectionnent certains aspects du public tout en en mettant de côté d’autres. « Le changement le plus important concerne nos croyances sur ce que pensent les autres, que nous mettons constamment à jour en fonction de l’observation sociale que nous faisons ». Musk déforme X pour qu’il serve ses intérêts. « Le résultat est que X/Twitter est un Pornhub où tout est tordu autour des défauts particuliers d’un individu spécifique et visiblement perturbé ». Rien de tout cela n’est un lavage de cerveau du public, explique Farrell. Mais on comprend bien comment les orientations économiques façonnent l’amplification. 

De même, on peut se demander si la polarisation croissante de genre que l’on constate en France comme ailleurs, n’est pas – aussi – un effet de l’exploitation du genre par les plateformes sociaux-publicitaires, comme le suggérait très pertinemment Melkom Boghossian pour la Fondation Jean Jaurès. « La demande de masculinité et de féminité est extrêmement facile à stimuler une fois qu’elle a été ciblée chez les individus. Elle devient une source inépuisable de suggestions de contenus, de formation de l’image du monde et, à terme, de redéfinition des comportements ». Avec le risque est celui d’un renforcement des représentations de genres à l’heure où beaucoup souhaiteraient s’en libérer, c’est-à-dire qu’il devienne impossible de se libérer des contraintes de genres à mesure que nos outils les exploitent et les renforcent.

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  • Liens vagabonds : Paris 2024 à l’ère des influenceurs
    Comment faire vibrer les spectateurs au rythme des Jeux Olympiques après le flop des deux dernières éditions ? Pour attirer l'attention de la génération Z, le groupe audiovisuel américain NBCUniversal a misé gros en envoyant 27 influenceurs de renom sur le terrain. Le but ?  Rajeunir l’audience de son service de streaming, Peacock. Cette initiative illustre l’importance grandissante des influenceurs dans le paysage médiatique, sujet du dernier Cahier de Tendances de Méta-Media. Pourtant cette f

Liens vagabonds : Paris 2024 à l’ère des influenceurs

Comment faire vibrer les spectateurs au rythme des Jeux Olympiques après le flop des deux dernières éditions ? Pour attirer l'attention de la génération Z, le groupe audiovisuel américain NBCUniversal a misé gros en envoyant 27 influenceurs de renom sur le terrain. Le but ?  Rajeunir l’audience de son service de streaming, Peacock. Cette initiative illustre l’importance grandissante des influenceurs dans le paysage médiatique, sujet du dernier Cahier de Tendances de Méta-Media. Pourtant cette fois, ce sont ces mêmes influenceurs qui se sont fait voler la vedette.  

Des stars des réseaux sociaux aux Etats-Unis comme Kai Cenat, Daniel Macdonald et Zhongni « Zhong » Zhu étaient en première ligne pour partager leur expérience olympique. Mais malgré leur audience massive, ces créateurs ont rapidement été éclipsés par les véritables héros des Jeux : les athlètes eux-mêmes. 

Ilona Maher, star de l’équipe de rugby américaine, a par exemple gagné près de 2 millions de nouveaux adeptes en seulement deux semaines grâce à ses vidéos humoristiques sur la vie dans le village olympique. Elle n’est pas la seule : le nageur norvégien Henrik Christiansen et d’autres athlètes ont eux aussi réussi à captiver le public avec des contenus authentiques et spontanés, bien loin du format aseptisé des influenceurs traditionnels.  

@ilonamaherWhen in paris♬ original sound - Ilona Maher

« Je n'aime pas qu'on me qualifie d'influenceuse. Je suis d'abord une joueuse de rugby, ensuite une influenceuse », a confié Ilona Maher, qui, en plus de son succès sur le terrain, est devenue une star des réseaux sociaux. Cette dualité montre à quel point les athlètes actuels se sont adaptés à l’ère numérique. D’autant plus qu’ils ont bénéficié de l’assouplissement d’une règle du Comité International Olympique (CIO), leur permettant de bénéficier d’une activité commerciale autour des jeux. Une aubaine quand la plupart des athlètes olympiques américains de haut niveau semblent à peine s'en sortir financièrement, gagnant en moyenne 2 000 dollars par mois. Ilona Maher confirme :  « C'est ce que j'ai dû faire pour gagner de l'argent et attirer l'attention sur notre sport ». 

En parallèle, les influenceurs embauchés par NBC ont eu du mal à trouver leur place, en grande partie à cause des restrictions imposées par le CIO. Pour protéger les droits des diffuseurs officiels, ils avaient interdiction de filmer les épreuves elles-mêmes. Leur contenu a donc souvent été limité à des clichés de stades ou de cérémonies, loin de l'immersion que le public attendait. « Les gens recherchent une couverture de qualité de ce qui se passe réellement aux Jeux », analyse Christine Tran, spécialiste des médias numériques à l'Université de Toronto. « Il y a des journalistes qui ont une formation médiatique et des moyens de production pour offrir ce genre de couverture sur le terrain. Ce que les influenceurs proposent, c'est une sorte d'informalité mise en scène, qui n'a pas eu l'impact escompté ». Il était difficile pour ces derniers de casser l’image lisse de leurs contenus, à cause de la nature même de leur contrat avec NBC. « Si NBCUniversal vous emmène à Paris et vous loge, vous n'allez probablement pas commenter les mouvements ridicules de la breakdanceuse australienne ou le fait que vous n'avez pas pu voir grand-chose depuis votre siège hors de prix à la cérémonie d'ouverture » souligne Wired. 

Même si les influenceurs de NBC n'ont pas réussi à faire décoller leurs vidéos, les chaînes de médias sociaux de NBC Sports ont gagné 2 millions de nouveaux adeptes grâce à l’engouement généré par les athlètes. Peacock, a également enregistré une hausse de 75 % du nombre de téléspectateurs en journée d'une semaine à l'autre, signe que le public est bien présent, mais qu'il s’intéresse surtout aux vrais acteurs des Jeux. 

Cette situation pourrait bien changer d’ici les prochains Jeux d’été, en 2028 à Los Angeles, où une armée d'influenceurs basés en Californie pourrait être mobilisée. Certes, la place des influenceurs n’est plus à négliger dans le paysage médiatique, mais leur voix doit être utilisée de la bonne manière, pour le bon contenu et le bon format, si elle veut se faire entendre.  

Et sinon, petit tour des points qu’il ne fallait pas manquer ces trois dernières semaines :

  • OpenAI a annoncé le 25 juillet un nouvel outil de recherche “SearchGPT”, qui ne fonctionne pas très bien, appelé “OopsGPT” (The Atlantic).
  • Cet outil continue d’alimenter la bataille avec les éditeurs de presse (Axios)
  • De son côté Perplexity a lancé son “Programme des éditeurs”. Parmi les principaux éléments, l’entreprise compte désormais partager plus équitablement ses revenus avec les éditeurs. (Perplexity)
  • Sur Peacock, c’est une IA qui a été chargée des commentaires sportifs des Jeux Olympiques avec la voix du commentateur sportif Al Michaels (State)
  • La vidéo sociale envahit le monde (Doug Shapiro)
  • Les responsables d'État américains demandent à X de s'attaquer à la désinformation électorale (Social Media Today)
  • Décès de Susan Wojcicki, ancienne PDG de YouTube, à l'âge de 56 ans (The Guardian)
  • Après la condamnation de Google, la fin de l’impunité des géants du numérique ? (Mediapart)
  • Instagram impose les “Vues” comme statistique principale (Instagram)

 

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Une publication partagée par Instagram’s @Creators (@creators)

  • Le soutien d’Elon Musk à Donald Trump nuit aux activités de Tesla dans le secteur des véhicules électriques en Europe, qui sont déjà en difficulté (Fortune)
  • Kamala Harris ne donne pas d'interviews. Des questions ? (New York Times)
  • En Russie, l’accès à YouTube fortement ralenti par les autorités (Meduza)
  • Désinformation en action : Channel 3, le faux média russe, aggrave la situation au Royaume-Uni (The Telegraph)
  • En Australie, une publication scientifique critiquée pour avoir utilisé l'IA (The Guardian)
  • Jeux olympiques 2024: les cadreurs enfin sommés de filmer de façon non sexiste (Slate)
  •  Les sénateurs proposent un retour de la redevance pour financer l’audiovisuel public (Public Sénat)
  • La BBC va supprimer 500 postes d'ici deux ans (Variety)

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • TV5 Monde : la rédaction en état de crise permanent (La Lettre)
  • La Commission européenne prend ses distances après la mise en garde de Thierry Breton à Elon Musk (Le Monde)
  • Les JO de Paris offrent des records d'audiences aux diffuseurs et à la presse (Les Echos)

With great audience comes greater responsibility #DSA

As there is a risk of amplification of potentially harmful content in 🇪🇺 in connection with events with major audience around the world, I sent this letter to @elonmusk

📧⤵ pic.twitter.com/P1IgxdPLzn

— Thierry Breton (@ThierryBreton) August 12, 2024

3 CHIFFRES

  • La couverture quotidienne des JO sur NBCUniversal a attiré 30,6 millions de téléspectateurs, soit une augmentation de 80 % par rapport à Tokyo 2020, d’après Hollywood Reporter.
  • Selon l'ONG du Centre contre la haine en ligne, 50 publications d'Elon Musk diffusant de la désinformation sur la plateforme X ont cumulé un milliard de vues depuis janvier.
  • Plus de 22 newsletters sur Substack dans les domaines de la politique, de l'actualité, des affaires et de la technologie comptent « des dizaines de milliers » d'abonnés payants, selon Axios.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Qu’est-ce qui empêche les salariés d’utiliser ChatGPT ?

Source : University of Chicago

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • Les technologies ‘intelligentes’ sont devenues ingérables. Nous avons une affection pour les technologies plus simples (Washington Post)
  • L'opération Gen-Z derrière la métamorphose en ligne de Harris (CNN)
  • Bowling, selfies et le “Dougie” : Biden séduit les influenceurs à la Maison-Blanche (New York Times)
  • À l'approche de l'élection présidentielle, quel rôle jouent les influenceurs ? (Digiday)
  • Voici comment les gens utilisent réellement l'IA (MIT)
  •  Un guide visuel des influenceurs qui façonnent l'élection de 2024 (Wired)

Capture d'écran de The Wired

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Alors que Meta se détourne de la politique, les grands comptes Instagram constatent une baisse de leurs vues (Bloomberg)
  • La recherche IA de Google impose un choix crucial aux sites : partager des données ou disparaître (Bloomberg)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE,DÉSINFORMATION 

  • L'Iran recourt à des sites de désinformation pour influencer les élections américaines, d'après Microsoft (Washington Post)
  • Les médias sénégalais organisent une journée de blackout pour attirer l'attention sur les préoccupations concernant la liberté de la presse (AP)
  • Selon Meta, les tactiques d'IA utilisées par la Russie pour interférer avec les élections américaines échouent (The Guardian)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Comment la semaine agitée d'Elon Musk révèle les failles des législations britanniques en matière de sécurité en ligne (The Guardian)
  • TikTok s’engage à retirer définitivement de l’UE son programme de récompenses (Stratégies)
  • Un projet de loi californien visant à réglementer l'I.A. suscite l'inquiétude dans la Silicon Valley (New York Times)
  • Les électeurs de la génération Z s'opposent aux restrictions sur les réseaux sociaux, selon une nouvelle étude (Bloomberg)

JOURNALISME

  • Le New York Times cessera de soutenir les candidats dans les courses électorales de New York (New York Times)
  • Biden affirme aux créateurs qu'ils ont un avantage que les médias traditionnels n'ont pas : « Vous inspirez confiance. » (TechCrunch)
  • Kamala Harris doit s'adresser à la presse (The Guardian)
  • Le « Washington Post » critique l'attaque de Taylor Lorenz contre Joe Biden, qualifié de « criminel de guerre » (npr)
  • L'ère du journaliste indépendant prend son envol (Axios)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Twitch vient de lancer Video Stories (Twitch)
  • Les newsletters sur LinkedIn valent-elles vraiment le détour ? (journalism.co.uk)
  • La convention du parti démocrate américain sera streamée pour la première fois en format vertical(Axios )

ENVIRONNEMENT

  • Si vous voulez que les Américains prêtent attention au changement climatique, appelez-le simplement “changement climatique” (NiemanLab)
  • Les grandes entreprises technologiques cherchent à modifier les règles sur les émissions nettes nulle  (Financial Times)
  • La répétition rend les mensonges sur le climat plus crédibles — même pour ceux qui soutiennent la science climatique (NiemanLab)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • L'échange entre Elon Musk et Trump sur X a débuté par un incident technologique (The Verge)

Conversation with @realDonaldTrump with topic timestamps https://t.co/ziLJEUhnE7

— Elon Musk (@elonmusk) August 13, 2024

  • Les éditeurs renforcent leur présence sur Reddit alors que la plateforme gagne en visibilité dans les recherches (Adweek)
  • Le style très personnel de la génération Z creuse le fossé générationnel sur LinkedIn (Bloomberg)
  • Le flux d'actualités d'Elon Musk sur X se fait l'écho de ses politiques d'extrême droite (Washington Post)
  • Comment les athlètes de la génération Z ont propulsé les Jeux Olympiques de Paris 2024 dans l'ère de TikTok (Axios)
  • Kamala Harris consacre dix fois plus de budget que Trump à une campagne publicitaire numérique (Financial Times)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Les Jeux Olympiques se concluent avec une énorme hausse des audiences pour NBCUniversal (Hollywood Reporter)
  • Paramount Global va licencier 15 % de ses employés aux États-Unis et fermer un studio de télévision (Reuters)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Apple accepte finalement l'application Spotify avec les tarifs européens (The Verge)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Le MIT publie une base de données complète sur les risques liés à l'IA (VentureBeat)
  • Google étend ses réponses par IA à de nouveaux pays (Reuters)
  • Eric Schmidt se rétracte sur sa déclaration selon laquelle Google serait en retard en intelligence artificielle à cause du télétravail (Wall Street Journal)
  • Google ouvre discrètement l'accès à Imagen 3 à tous les utilisateurs aux États-Unis (Venture Beat)

Capture d'écran de VentureBeat

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Instagram est de loin supérieur à Facebook aux yeux des marques (Digiday)
  • Le PDG de X appelle à une refonte de l'industrie publicitaire (Axios)

 

Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Aude Nevo

 

 

 

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  • RT, ex-Russia Today : Le cheval de Troie de l'influence russe
    Propagande, désinformation, manipulation... Tels sont les termes qui reviennent lorsqu'il s'agit de la chaîne russe RT (anciennement Russia Today). Mais quelle est la réalité derrière cette machine médiatique au service du Kremlin ? Dans son essai "Un média d'influence d'état : enquête sur la chaîne russe RT", Maxime Audinet, chercheur à l'IRSEM, Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire, sonde les stratégies de propagande employées par la chaîne et son impact sur l'opinion publique

RT, ex-Russia Today : Le cheval de Troie de l'influence russe

Propagande, désinformation, manipulation... Tels sont les termes qui reviennent lorsqu'il s'agit de la chaîne russe RT (anciennement Russia Today). Mais quelle est la réalité derrière cette machine médiatique au service du Kremlin ? Dans son essai "Un média d'influence d'état : enquête sur la chaîne russe RT", Maxime Audinet, chercheur à l'IRSEM, Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire, sonde les stratégies de propagande employées par la chaîne et son impact sur l'opinion publique. Interdite sur le territoire européen depuis la guerre en Ukraine, RT retrouve aujourd'hui un nouveau souffle sur le continent africain dans ses versions anglaise et française. 

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

"Mégaphone de propagande du Kremlin", "Fox News en miroir", RT s'est imposé en près de deux décennies comme le principal acteur de l'influence informationnelle de la Russie à l'étranger. Son objectif affiché ? Briser le monopole des médias "anglo-saxons" et se poser en "média alternatif" face aux médias "mainstream". Derrière cette façade se cache un puissant outil de propagande "poutinien", comme le montre le spécialiste de la Russie, Maxime Audinet dans son essai "Un média d'influence d'état : enquête sur la chaîne russe RT". Interview.

En quoi RT est l’instrument le plus emblématique de la propagande contemporaine russe ? 

Il s’agit de l’instrument le plus connu à l’étranger et le plus subventionné par l’État russe. Fondé en 2005, ce média transnational – c’est-à-dire un média pensé et créé pour communiquer avec des audiences à l’étranger – a acquis une certaine notoriété dans les pays où il s’est établi. RT France, par exemple est devenu la filiale délocalisée la plus importante du réseau avec sa rédaction parisienne. Chaque année, RT reçoit environ de 300 millions d’euros du budget fédéral russe. Sputnik, l’autre média transnational russe, bénéficie d’un peu plus de cent millions d’euros. Par comparaison, France Médias Monde, l’agence qui coordonne France 24 et RFI, reçoit 250 millions d’euros de subventions publiques. Contrairement aux médias français transnationaux, qui sont des médias de service public, RT est un média d’État sur lequel le gouvernement russe exerce un contrôle important. Il existe une forte dépendance éditoriale vis-à-vis du discours officiel. L’un des particularités d’un média comme RT est autant de légitimer les positions de la Russie à l’étranger que de discréditer le modèle démocratique libéral et renforcer la polarisation des sociétés occidentales.  

Alors même que RT est un média financé par le gouvernement russe, il ne s’affiche aujourd’hui plus comme une source d’information russe à l’étranger… Comment sa ligne éditoriale a-t-elle évolué  depuis 2005 ?  

RT a abandonné son approche russocentrée à la fin des années 2000 face au manque de succès de cette orientation éditoriale. En 2005, lors de sa création, l’objectif était de renforcer la « puissance d’attraction » de la Russie, d’améliorer sa réputation à l’étranger. Cela a été un flop. Le conflit survenu en Ossétie du Sud en août 2008 entre la Russie et la Géorgie constitue un moment charnière dans ce changement de ligne éditoriale. RT décide alors de se présenter comme un média global « alternatif ». Cette posture consiste pour les différentes branches de RT à remettre en question la norme dominante incarnée par des grands médias occidentaux supposément univoques et hostiles aux intérêts russes, comme la BBC ou CNN. Lors d’une visite dans les locaux de RT en 2013, Vladimir Poutine affirmait d’ailleurs que ce média avait été créé, je cite, pour « briser le monopole des médias anglo-saxons ». RT cherche à se poser en contre-pouvoir médiatique capable de concurrencer de manière asymétrique les récits diffusés par les médias « mainstream » occidentaux. Cette approche négative du soft power consiste à déprécier la puissance d’attraction de l’adversaire plutôt qu’à renforcer celle de la Russie.  

En France, la devise de RT, c’est « osez questionner ». Il s’agit d’une de devise sceptique qui incite les téléspectateurs et les lecteurs de RT à remettre en cause la version imposée par les « médias mainstream », là où RT dévoilerait « l’envers du récit ». Derrière cette posture contre-hégémonique se dessine en réalité une ligne éditoriale totalement compatible avec les intérêts officiels de la Russie, voire alignée sur le discours officiel lorsqu’il s’agit de traiter des événements sensibles comme la guerre en Syrie, l’affaire Skripal, l’invasion de l’Ukraine ou la mort de l’opposant Alexeï Navalny. 

Quelle était la stratégie de recrutement de RT France ? Vous expliquez que la rédaction ne cherche pas recruter des membres de la diaspora russe ou des spécialistes de l’espace post-soviétique… 

La connaissance effective de la Russie ou de la politique étrangère russe n’était en effet absolument pas une condition de recrutement. Certains de mes enquêtés chez RT France ne connaissaient strictement rien à la Russie, sa société ou son système politique. On peut supposer que cette méconnaissance permettait un contrôle éditorial accru de la direction sur les actualités russes. Cela se traduit par un puissant relativisme. Dans un contexte de crise de la presse, les journalistes recrutés, souvent tout juste sortis d’école, bénéficiaient aussi de conditions optimales : des CDI payés entre 2500 et 3000 euros net par mois. Cela a été une motivation importante pour nombre d’entre eux. Beaucoup témoignent d’une grande difficulté à se reconvertir après la fermeture de RT France consécutive aux sanctions européennes adoptées en 2022. Certains ont changé de métier, d’autres trouvent progressivement des emplois dans l’écosystème médiatique « alternatif », de droite radicale et d’extrême droite (CNews, Journal du Dimanche, Omerta, Sud Radio, Prisma, Europe 1, etc.) Un de mes enquêtés, ancien de RT France, parle d’un « effet vase communicant » et de « passerelle » avec la chaîne d’opinion CNews, et plus largement des médias détenus par le groupe Vivendi de Vincent Bolloré. 

 RT développe une posture de « post-vérité », selon laquelle toute vérité est relative et que tous les avis se valent. Comment cette stratégie se traduit-elle ? 

 RT affirme l’absence d’une vérité unique. Les médias russes internationaux cherchent à créer dans cet environnement informationnel un état de confusion narrative, une « cacophonie d’opinions, de perspectives », au prétexte de dévoiler ce que les médias dominants dissimulent. Ce procédé utilisé par la propagande russe porte un nom : la désorientation. C’est une pratique qui consiste non pas à censurer l’information réelle, factuelle, mais à la présenter sous différentes versions. C’est ce qui se passe avec la mort d’Alexeï Navalny : « les conclusions de l’Occident sont toutes trouvées, c’est un assassinat », « le gouvernement russe assure que c’est une mort naturelle ». Ils vont également utiliser en contrepoint l’avis d’un intervenant étranger, tel que le président brésilien Lula, qui a appelé « à ne pas tirer des conclusions hâtives » sur la mort de Navalny. Il devient très difficile pour un lecteur, qui n’est pas forcément informé, de déterminer réellement ce qui s’est passé. On a du mal à discerner le vrai du faux, la réalité du commentaire. Il ne s’agit pas d’une propagande rigide et unilatérale, qui va matraquer un élément de langage, mais d’une pratique de manipulation plus subtile et de modes de désinformations indirects. 

Quel a été l’impact de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 sur RT ? 

Les branches européennes de RT apparaissent au début du conflit en Ukraine en 2014. Le site français de RT est créé en janvier 2015. L’invasion à grande échelle de la Russie en Ukraine en février 2022 a eu d’importantes répercussions sur l’ensemble du dispositif d’influence russe, en particulier sur RT et Sputnik. Concrètement, l’Union européenne n’a dans un premier temps pas interdit à leurs branches délocalisées sur son territoire de continuer à produire des contenus. Mais le règlement du Conseil adopté le 1er mars a conduit à la suspension de l’ensemble des canaux de diffusion numérique et audiovisuelle de RT et Sputnik sur le territoire européen, à leur déréférencement des principaux moteurs de recherche, ainsi qu’à leur « déplateformisation », autrement dit la fermeture de leurs comptes et chaînes sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, Telegram, etc.). De nombreux journalistes des branches de RT et Sputnik en Europe ont quitté les rédactions, certaines faisant face à une véritable hémorragie comme en Allemagne. En France, le massacre de Boutcha, commis par l’armée russe au nord de Kyiv et révélé début avril 2022, a généré un profond malaise au sein de la rédaction. RT a joué un rôle de pure propagande de guerre pour blanchir les soldats russes, en relayant le discours officiel russe qui présente les exactions comme une mise en scène de l’armée ukrainienne. 

Pourtant, ces nouvelles vagues de sanction n’ont pas marqué la mort de l’appareil de propagande médiatique internationale de la Russie. Aujourd’hui, les différentes branches ont été relocalisées pour la plupart en Russie, au siège moscovite. RT France a été placé en liquidation judiciaire au mois d’avril 2023, et sa rédaction est désormais basée à Moscou. Sa ligne nettement plus débridée est incarnée par de nouvelles figures propagandistes comme Xavier Moreau, un homme d’affaires français installé en Russie, proche de l’extrême-droite et considéré comme l’un des promoteurs les plus actifs de la désinformation francophone pro-Kremlin.  

Capture d'écran de RT France, toujours accessible en dehors du territoire européen. On notera l'ordre des onglets : ...International / Afrique / France  ...

Comment RT contourne les sanctions européennes ?  

RT se réoriente en recherchant de nouvelles audiences. L’Afrique subsaharienne et son marché médiatique colossal sont devenus le nouvel espace d’expansion privilégié par les médias russes transnationaux. Les canaux anglophones se mettent à produire beaucoup plus de contenus sur les actualités africaines, tandis que RT et Sputnik en français ont signé une trentaine d’accords de coopération avec des médias et agences de presse du continent.  

Les maisons mères des deux réseaux, Rossia Segodnia et TV-Novosti, ont également fragmenté leur infrastructure numérique. Auparavant, tout était organisé autour des noms de domaine rt.com et sputniknews.com. Accéder à ces noms de domaine bloqués par les fournisseurs d’accès à internet européens est aujourd’hui impossible sans VPN. Ils ont donc mis en place une technique plus sophistiquée. Elle s’appuie sur la création d’un important réseau de sites miroirs, identiques aux sites originels et accessibles sans VPN. RT en allemand dispose à lui seul d’une dizaine de sites miroirs, qui lui permettent de maintenir des audiences importantes en ligne en Allemagne. Son dernier site miroir en date, « freedert.online », a été enregistré en juillet 2023. Les autorités européennes de régulation ont en cela plus de difficulté à faire appliquer les sanctions dans ce jeu du chat et de la souris, bien que celles-ci aient entraîné une baisse significative des audiences de RT et Sputnik en Europe. 

 

 

 

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  • TPMP : le divertissement au service de la désinformation
    Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives. Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles.

TPMP : le divertissement au service de la désinformation

Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives.

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles. Dans le court essai Touche pas à mon peuple !, Claire Sécail montre l’évolution d’un trublion du PAF devenu cheval de Troie de Vincent Bolloré.  Simplifiant les enjeux à l’extrême, coupant court à la nuance, mettant dos à dos le “peuple” vs “l’élite”,  “le populisme hanounesque” est devenu “une entreprise de désinformation qui sape les termes de la conversation sociale et menace par extension les fondements de la démocratie”, alerte la chercheuse du CNRS. Réunissant 1,7 million de téléspectateurs en moyenne chaque soir, TPMP “participe à la mise en tension de la société en montrant une caricature de ses clivages”. L’historienne propose un guide pour s’armer face aux “discours qui sidèrent" et la dégradation du débat public.

Vous avez consacré plus de 300 heures de visionnage de “Touche pas à mon poste” dans le cadre de votre étude précédente, auxquelles s’ajoutent 70 heures pour votre essai récent “Touche pas à mon peuple”. Pourquoi avoir poursuivi sur ce terrain hanounesque ? 

Aucune émission n’a connu une évolution de genre aussi frappante. Lors de sa création sur le service public [France 4, ndlr ] en 2010, “TPMP” était une émission de télévision sur la télévision. Elle est ensuite devenue une émission de divertissement avant de se muer en magazine de société enrôlée dans l’agenda idéologique de Vincent Bolloré. C’est en 2018 que Cyril Hanouna franchit le cap de la politique avec l’émission Balance ton Post. Les thématiques correspondent à celles que l’on peut retrouver aujourd’hui dans “L’heure des pros”, émission animée par Pascal Praud sur CNews : les tensions communautaires, la mise en avant d’Eric Zemmour, la religion… Dans l’idéologie Bolloré, il s’agit de remettre Dieu partout dans l’espace public, par le biais d’un talk show d’actualité ou d’un divertissement. L’émission de Cyril Hanouna a même voulu lancer un débat : “Pour ou contre l’IVG en France”. A l’époque, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, est obligée d’intervenir. Elle a rappelé qu’un tel choix de programmation pouvait être un délit puni par la loi. 

A ses débuts, le succès de l’émission lui vaut des louanges de la presse. Le Figaro y voit « un phénomène suffisamment prometteur pour avoir relancé la mode du talk-show » par exemple…  Quel regard portez-vous sur son évolution ?

Il avait un créneau. Cyril Hanouna était reconnu pour ses qualités d’animateur et son sens du show. Il n’était pas la cible de ce mépris social dont il estime aujourd’hui être victime de la part d’une élite intellectualisante et bien-pensante. Le climat s’est particulièrement dégradé en 2015 : l’audience à plus d’un million de téléspectateurs et la signature par Vincent Bolloré d’un contrat de 50 millions d’euros par an sur cinq ans (contre 19 millions auparavant) nourrissent un sentiment d’impunité chez Hanouna. Il multiplie les humiliations auprès de ses chroniqueurs : l’affaire des nouilles dans le slip, le dérapage du canular homophone, des propos sexistes en cascade. Il se défend de manière agressive vis-à-vis de ceux qui le critiquent pour ce comportement.  L’anti-intellectualisme lui sert de mécanique de défense face à une attaque. L’anti-élitisme hanounesque repose sur le dénigrement systématique des personnalités ayant formulé une critique à son encontre, jamais sur les motifs même de la critique. Or critiquer ne revient pas à faire du mépris social !

Cyril Hanouna est le premier à recevoir des Gilets jaunes sur ses plateaux…  Il considérait que son émission était “un rond-point sur lequel peut se pencher toute la France”. 

C’est vrai. Au départ, il n’était clairement pas de leur côté. Des chroniqueurs tels que Gilles Verdez et Karim Zéribi l’incitent à adopter une empathie beaucoup plus claire et forte vis-à-vis des Gilets jaunes. Son intérêt précoce répond moins d’une prise au sérieux de leur discours que d’une admiration pour leurs performances sur les réseaux sociaux. Il s’intéresse également au mouvement pour son apolitisme revendiqué, qui résonne avec une promesse répétée de TPMP : “ici, on ne fait pas de politique”.  A plusieurs reprises, il les reçoit sur le plateau en jouant sur la proximité et l’authenticité. Ces interventions comptaient énormément pour les Gilets Jaunes. Marqués par le sentiment de ne pas être entendu, d’être invisible, d’être ignorés par les élites, ils ont vu dans cette mise en lumière une forme de reconnaissance. Les Gilets jaunes représentent la caution du peuple arborée par Cyril Hanouna pour asseoir sa légitimité à parler au nom des Français. Cyril Hanouna s’est laissé griser par ce rôle de représentant du peuple, alors que le mouvement, au contraire, ne cherchait pas de porte-parole ! Il se présente comme un homme qui comprend les problèmes des catégories populaires.

Grâce à Complément d’enquête diffusé sur France 2, on voit à quel point sa vie personnelle - avec ses yachts - est aux antipodes de cette réalité : il élabore des systèmes d’optimisation pour contourner les lois. Pendant la campagne présidentielle de 2022, il néglige d’ailleurs complètement la problématique du pouvoir d’achat, alors qu’elle est l'une des principales préoccupations des Français. Il se dit proche de son public - composé de catégories populaires pas ou peu diplômés (ouvriers, employés, artisans, commerçants, femmes au foyer, inactifs) - mais il néglige leurs intérêts.

Comment définir le “populisme” de Cyril Hanouna ?

Cette supposée proximité avec le “peuple” qu’il revendique fonde sa légitimité. C’est cela, le populisme. Il y a une entité homogène idéalisée - le peuple - et une entité disqualifiée - l’élite. Entre les deux se tient la volonté générale du peuple qui ne peut qu’être portée par un leader charismatique. Cette volonté générale ne doit pas avoir d’obstacle. Le corps institué est réprouvé. Il s’en prend soit aux institutions comme dans le cadre de l’affaire Lola, soit en attaquant des députés : “Ça ne sert à rien un élu, ça coûte cher”, l’entend-on répéter. Dans la tradition de l’antiparlementarisme protestataire, il banalise un discours de rejet à l’égard des institutions. Pour lui, le fonctionnement de la démocratie représentative constitue un frein à l’expression de la volonté générale du peuple. 

Une étude consacrée à la télévision italienne montre que les téléspectateurs exposés précocement aux chaînes de Silvio Berlusconi présentaient à l’âge adulte une moindre sophistication sur le plan cognitif et civique. Peut-on subir le même sort avec TPMP ? 

Cette étude montre que les jeunes précocement confrontés à ces programmes développent des difficultés d’apprentissage. Les plus âgés, eux, perdent en capacité de socialisation.. Pire : les jeunes téléspectateurs des programmes commerciaux du réseau Mediaset tendent à devenir des adultes plus réceptifs aux rhétoriques populistes (Forza Italia, Mouvement 5 étoiles).

Une étude américaine a travaillé sur Fox News, en prenant appui sur un panel de 300 personnes de sensibilité républicaine. Les chercheurs ont demandé à la moitié du panel de regarder CNN au lieu de Fox News pendant un mois. Ils ont ensuite fait passer un questionnaire sur des thématiques différentes – violence policière, crise sanitaire. Ceux qui ont regardé CNN pendant un mois avaient une compréhension plus large de ces sujets, avec des positions plus modérées. Ils avaient par ailleurs moins tendance au rejet, à l’invective. Au contraire, l’étude montre que les émissions de Fox News contribuent à polariser la société, à la mettre en tension. Elles peuvent enfermer dans une représentation de la société qui ne correspond pas à la réalité, et incitent à voir le monde comme une guerre de civilisation.

Quand une société se polarise, que l’on y efface tout le spectre des visions alternatives, on perd sa pluralité. Or le pluralisme, c’est le contraire du populisme.  Nous ne disposons pas d’étude de réception sur les publics de Cyril Hanouna, mais, comme pour les divertissements berlusconiens, l’animateur touche des jeunes souvent éloignés des programmes d’information traditionnels. Le risque de l’exposition précoce et répétée à ses émissions reste donc une question pertinente.  

“Se taire ou fermer les yeux, c’est ajouter à la faillite morale collective de notre époque, dont la trajectoire de Cyril Hanouna n’est que l’un des symptômes”, écrivez-vous ? Que faire ?

Je renvoie l’Arcom à son travail de contrôle sur les émissions. On a le sentiment que l’instance attend tranquillement 2025, où la question du renouvellement de la fréquence de C8 et de CNews sera posée, pour trancher véritablement. Pour l’heure, elle gère l’intendance des débordements d’un animateur en prenant des sanctions pécuniaires très bien intégrées dans le ratio coût-bénéfice de Vincent Bolloré. On sait très bien qu’il ne fait pas cela pour de l’argent, mais pour un objectif idéologique. Les politiques ont aussi leur responsabilité. Ceux qui considèrent Cyril Hanouna comme un animateur lambda en allant sur son plateau contribuent à construire et renforcer sa légitimité. 

Depuis plusieurs années, il n’a cessé de dégringoler dans le baromètre des animateurs préférés des Français (OpinionWay/TV Magazine) Une bonne nouvelle ?

Cet indicateur nous permet de le remettre à sa juste place. Il a cessé d’être perçu dans le débat public comme populaire. C’est dommage, je fais partie de ceux qui pensent qu’il avait le talent pour faire du vrai divertissement. Mais désormais, il est avant tout perçu comme clivant. 

Touche pas à mon peuple, éd.Seuil, coll.Libelle, 84p

 

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  • Pour apaiser nos réseaux, il est temps de prendre soin de la construction du tissu social
    Il n’y a pas si longtemps, la sociologue Zeynep Tufekci (@zeynep) dans un remarquable article pour The Atlantic distinguait les fonctions latentes de nos environnements sociaux de leurs environnements manifestes. Appliquées aux campus américains, les fonctions manifestes consistent à étudier, mais les fonctions latentes, elles, relèvent essentiellement de la sociabilité et de la socialisation. « Ces fonctions qui peuvent sembler secondaires sont en fait essentielles, elles apportent le sens néce

Pour apaiser nos réseaux, il est temps de prendre soin de la construction du tissu social

26 mai 2021 à 07:00

Il n’y a pas si longtemps, la sociologue Zeynep Tufekci (@zeynep) dans un remarquable article pour The Atlantic distinguait les fonctions latentes de nos environnements sociaux de leurs environnements manifestes. Appliquées aux campus américains, les fonctions manifestes consistent à étudier, mais les fonctions latentes, elles, relèvent essentiellement de la sociabilité et de la socialisation. « Ces fonctions qui peuvent sembler secondaires sont en fait essentielles, elles apportent le sens nécessaire à la réalisation des activités manifestes », expliquions-nous à la suite de la chercheuse. Le problème, c’est que ces fonctions latentes ne sont pas au programme, elles ne sont pas explicites, elles font partie de l’environnement, de l’organisation des lieux et structures que nous fréquentons… mais elles sont souvent implicites, alors que les formes de socialisations qui y sont organisées sont éminemment fonctionnelles.

À l’occasion d’une intervention donnée en mai lors de la conférence annuelle d’Educause, l’une des grandes associations américaines qui s’intéresse aux liens entre l’éducation supérieure et la technologie, la chercheuse américaine, danah boyd (@zephoria), fondatrice et présidente de l’excellent Institut de recherche Data&Society (@datasociety), a délivré un discours particulièrement pénétrant sur la question de la polarisation via les réseaux sociaux, en faisant, comme à son habitude, un imposant pas de côté pour nous aider à mieux trouver des leviers d’action. Une intervention qu’elle a retranscrit sur sa newsletter personnelle (on renverra les lecteurs notamment à la plus récente intervention de danah boyd – parmi de nombreuses autres interventions auxquelles nous avons si souvent fait écho, dont la présente intervention semble la suite logique : « De quelle éducation aux médias avons-nous besoin ? »).

Tisser un tissu social sain par danah boyd

Une société fracturée

En préambule, boyd rappelle que pour nombre d’entre nous, la polarisation et la haine sont pleinement liées à l’écosystème de l’information dans lequel nous vivons, notamment aux médias de masse et aux réseaux sociaux. Cela produit nombre de conversations (passionnantes) sur la désinformation, le pouvoir des plateformes et la politique. Pour elle, cependant, la polarisation et la haine sont d’abord les conséquences sociales d’une société fracturée, de personnes qui ne sont pas connectées les unes aux autres de manière significative ou profonde. Les divisions sont d’abord sociales avant d’être technologiques. Les technologies n’en sont que le reflet ou l’accélérateur. Il est nécessaire de nous intéresser au graphe social, explique-t-elle, mais pas à la carte produite par nos connexions technologiques (voir par exemple de vieilles explications sur ce sujet), mais bien avant tout à la réalité de nos interconnexions sociales, à ceux auxquels nous sommes reliés et donc à ceux auxquels nous ne le sommes pas. Ce graphe social de la société est une infrastructure civique essentielle, explique-t-elle, mais trop peu de gens comprennent vraiment comment l’alimenter et l’entretenir.

danah boyd rappelle que le concept de réseau social remonte aux années 50, bien avant l’internet donc. À l’époque, les chercheurs qui étudiaient les structures de relations parlaient d’ailleurs de « sociogramme ». Ils cherchaient à comprendre les structures des tissus sociaux de la société en observant à la fois les réseaux sociaux au niveau micro, les relations que les individus entretiennent, et à la fois au niveau macro, en observant comment ces relations s’entrecroisent. De nouveaux concepts comme la « force des liens » ont alors fait leur apparition en sociologie pour décrire la valeur des relations entre les personnes. Mark Granovetter a montré que les gens usaient de différentes stratégies pour développer, maintenir et renforcer leurs réseaux sociaux, notamment en distinguant les liens forts (famille, amis proches) et les liens faibles (relations) et en soulignant combien ces derniers sont essentiels pour accéder à des opportunités professionnelles par exemple. Ainsi, bien souvent, les liens sociaux établis dès l’école s’avèrent être un fondement essentiel pour l’accès des jeunes à de futurs emplois.

L’intégration ne se fait pas toute seule

« Bien sûr, les gens ont compris que les relations étaient importantes bien avant que les sociologues ne commencent à effectuer des analyses de réseaux sociaux et à étiqueter les dynamiques sociales », rappelle la sociologue en constatant qu’on apporte peu d’attention aux endroits où la planification stratégique autour des réseaux sociaux a fini par profiter à la société de manière inattendue. La fin de la guerre civile américaine, en 1877, n’a pas clos la méfiance entre le Nord et le Sud des États-Unis et encore moins la réalité de la discrimination raciale, des Blancs envers les Noirs. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la haine et l’animosité se sont même développées, notamment via les lois Jim Crow, pour entraver les droits constitutionnels des Afro-Américains. Mais avec la guerre, les hommes blancs de tout le pays ont été rassemblés dans des unités militaires. Les Noirs également, dans des unités distinctes et de seconde zone bien souvent. Durant la Seconde Guerre, ils ont plus souvent combattu côte à côte. « Après les deux guerres, les soldats sont rentrés chez eux. Mais ils rentraient chez eux en connaissant quelqu’un d’autre dans le pays, ayant construit des liens sociaux qui leur permettaient d’apprécier et d’humaniser des personnes différentes d’eux. » « En fait, nombre de ces liens seront activés par d’anciens soldats dans les années 1950, lorsque le mouvement des droits civiques commencera à émerger. Il s’avère que l’intensité du service aux côtés d’autres gens pendant une guerre crée des amitiés et un respect qui peuvent souder le pays de manière profonde », par-delà les classes sociales ou les différences de couleur de peau.

De nombreuses institutions participent à tisser des réseaux de personnes, intentionnellement ou non. Des communautés se forment autour d’activités religieuses, à la fois localement et par le biais de services qui relient les gens au-delà des frontières géographiques. Des liens professionnels se créent au sein des entreprises et entre elles. « Et puis, bien sûr, il y a l’école. Et c’est de cela que nous sommes venus parler aujourd’hui, l’école. Parce que l’école est un lieu essentiel de création de liens sociaux. Et mon intervention d’aujourd’hui a pour but de vous aider à réfléchir au rôle que vous jouez dans la construction du tissu social de l’avenir. Je vous demande de prendre ce rôle au sérieux, de le reconnaître et d’être stratégique à cet égard. Car vous jouez ce rôle, que vous en soyez conscient ou non », adresse-t-elle aux éducateurs venus l’écouter.

« Nous traitons souvent les relations entre camarades de classe comme un merveilleux sous-produit de l’éducation, quelque chose qui se produit, mais que nous ne considérons pas comme un élément central du mandat éducatif. Bien sûr, nous créons des équipes de projet dans la classe et nous aidons à former des groupes d’étudiants ou des équipes sportives avec plus ou moins de considération pour ces groupes, mais nous ne formons pas ces équipes. Notre décision d’ignorer la façon dont les groupes de pairs sont formés est particulièrement étrange étant donné que nous nous disons que la raison d’être de l’éducation publique est de socialiser les jeunes à la vie publique afin que nous puissions avoir une démocratie fonctionnelle. De nombreuses communautés éducatives sont profondément engagées dans la lutte contre les inégalités et considèrent la diversité des écoles comme un élément clé de cette mission. Mais si elles ne comprennent pas comment construire un tissu social, les écoles peuvent contribuer à la montée de la haine sans même essayer. En ignorant le travail de construction de réseaux sains, en prétendant qu’un rôle neutre est même possible, nous mettons notre tissu social en danger. »

« Au cours des premières années de mes études sur les jeunes et les médias sociaux, j’ai réalisé un mini-projet que je n’ai jamais publié. Je passais mes journées dans une poignée d’écoles racialement diversifiées de Los Angeles. J’ai remarqué que, lorsque la cloche sonnait, ces classes diversifiées se transformaient en groupes ségrégés sur le plan racial dans les couloirs, la cantine et les cours de récréation. J’ai décidé d’examiner les réseaux sociaux que ces élèves mettaient en place par le biais des médias sociaux, en démontant les réseaux complets des écoles tels qu’ils étaient articulés par les liens d’amitié. Ces écoles n’avaient pas de groupe racial dominant. Mais sur les médias sociaux, j’ai constaté une forte polarisation raciale parmi les groupes de pairs. En bref, les élèves pouvaient être assis à côté de personnes de couleurs différentes dans leurs classes, mais les personnes avec lesquelles ils parlaient dans la cour et en ligne étaient ségrégées. »

« Nous avons toujours su que l’intégration ne se fait pas toute seule ». Le travail d’intégration scolaire ne s’est pas terminé avec l’affaire Brown contre Board, c’est-à-dire avec les arrêts qui ont rendu la ségrégation raciale dans les écoles publiques américaines inconstitutionnelle. « Ce n’est pas parce que des élèves ayant des expériences de vie différentes se retrouvent dans la même école physique que les écoles font le travail nécessaire pour aider à créer des liens entre des personnes ayant des expériences de vie différentes ».

« Les gens s’auto-séparent pour des raisons saines et problématiques ». Pensez à vos propres amitiés à l’école. « Vous avez probablement rencontré des personnes différentes de vous, mais si vous êtes comme la plupart des gens, vos relations les plus proches sont probablement de la même origine raciale, socio-économique ou religieuse que vous. Les gens s’auto-ségrègent en fonction de leurs expériences, de leurs antécédents et de leurs intérêts. Par exemple, si vous êtes passionné de basket-ball, vous avez peut-être développé des amitiés avec d’autres personnes qui partagent cet intérêt. Si vous étiez dans l’équipe de basket et que vous passiez tout votre temps libre à jouer au basket, il est presque certain que vos amis sont majoritairement des membres de l’équipe de basket. »

Nous recherchons des personnes qui nous ressemblent parce que c’est plus facile et confortable. Les sociologues appellent cela « l’homophilie » (et c’est déjà danah boyd qui avait attiré notre attention sur cet aspect, renforcé par les réseaux sociaux électroniques). Dans nombre de contextes de nos existences, comme l’école, nous faisons et subissons des choix qui augmentent ou diminuent la diversité des réseaux sociaux auxquels nous sommes confrontés.

Former des groupes est aussi important que la pédagogie

« Prenons l’exemple des équipes de projet de groupe assignées avec des notes de groupe. Si vous faites travailler ensemble des personnes qui se ressemblent, elles auront plus de chances de se lier. Cela augmentera l’homophilie, mais aussi la perception que ces ressemblances sont « bonnes ». Mais si vous faites travailler ensemble des personnes qui ne se ressemblent pas afin d’accroître la diversité, les liens ne sont pas acquis. De plus, si elles ne sont pas bien gérées, ces situations peuvent devenir compliquées. » Travailler avec des personnes différentes est plus difficile. Cela demande du travail. C’est épuisant. « Lorsque nous ne parvenons pas à trouver un terrain d’entente et des objectifs communs, nous en venons à éprouver du ressentiment à l’égard des autres personnes avec lesquelles nous pensons être « coincés ». Pensez à ce sentiment que vous avez eu à propos d’un projet de groupe où quelqu’un n’a pas fait sa part. Le problème est que lorsque nous en voulons à une personne différente de nous pour une injustice perçue comme le fait de ne pas faire sa part, nous commençons à en vouloir à la catégorie de personnes que cette personne représente pour nous. En d’autres termes, nous pouvons accroître l’intolérance par des efforts mal accompagnés pour constituer des équipes diversifiées. »

« La conception de groupe est importante. Tout autant que la pédagogie. »

Si notre objectif est de diversifier le graphe social, d’aider les gens à surmonter les différences, la structure des activités doit être stratégiquement alignée sur cet objectif. Si tout le monde partage le même objectif, ils peuvent se lier sans beaucoup plus que la co-présence. C’est la beauté d’un club scolaire ou d’une équipe sportive. Il est également utile d’avoir un ennemi commun, comme c’est le cas dans les sports où l' »ennemi » est l’autre équipe. Mais l’objectif d’un groupe de projet scolaire est formulé par l’enseignant, pas par les élèves. Les élèves ont des objectifs différents lorsqu’ils participent. Au mieux, les liens au sein d’une équipe de groupe se feront par le biais d’un ressentiment partagé envers l’enseignant.

Les liens se créent lorsqu’il y a un alignement intrinsèque sur les objectifs ou un ennemi extrinsèque. Mais il y a une troisième composante… Lorsque les gens sont vulnérables les uns envers les autres, ces liens deviennent plus importants. C’est vrai dans l’armée, où vous devez être prêt à donner votre vie pour quelqu’un. Mais c’est également vrai dans les dortoirs des lycées et collèges d’élite américains.

De nos ingénieries sociales invisibles

Les personnes qui sortent de l’enseignement d’élite américain ont souvent une réussite extraordinaire, même par rapport à celles qui ont été éduquées dans des établissements d’élite dans d’autres pays, explique la chercheuse. Mais les étudiants américains ne sont pas intrinsèquement meilleurs que les autres, pas plus que leurs enseignants, rappelle l’enseignante en soulignant que la plupart ne sont pas formés à enseigner et que beaucoup ne sont pas très bons dans cette fonction. Et ce d’autant que les enseignants viennent dans ces institutions pour faire de la recherche plutôt que pour devenir de meilleurs enseignants. Certes, il existe des professeurs exceptionnels, mais la plupart d’entre eux ne sont pas dans les écoles les plus prestigieuses. « Ce qui fait l’élite des écoles d’élite est ancré dans la façon dont les réseaux sociaux se forment à travers les universités. » Et les établissements d’élite américains ont quelque chose que peu d’autres universités dans le monde proposent : la résidence universitaire obligatoire pendant plusieurs années où l’attribution des chambres (souvent pour deux personnes) est confiée à un administrateur et pour beaucoup au hasard. Bien souvent, les étudiants se retrouvent à partager leur espace de vie avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas. « Que vous soyez allé dans une école qui a conçu ces paires de colocataires de manière sociale ou dans une école qui les a générées de manière aléatoire, vous avez été forcé de participer à une expérience sociale. Vous deviez trouver un moyen de vivre avec un étranger, ce qui exigeait de négocier l’intimité et la vulnérabilité de manière approfondie. Personne ne vous a dit que ce mode de vie était essentiel à la construction du tissu social de la société américaine, mais il l’était. Même si vous sortez de l’université sans jamais reparler à votre colocataire de première année, vous avez appris quelque chose sur les gens et les relations en négociant cette relation. C’est ainsi que se créent les réseaux d’élite. » Et c’est cet apprentissage qui est la véritable valeur d’une éducation d’élite. Apprendre à vivre avec quelqu’un qui n’est pas comme vous.

Bien sûr, reconnaît la chercheuse, même sur les campus universitaires, cela a changé. « Lorsque Facebook a commencé à apparaître sur les campus, j’ai remarqué quelque chose d’étrange chez les étudiants. Ils utilisaient Facebook pour s’auto-ségréger avant même le début de leur première année. Ils suppliaient les administrateurs de changer leur colocation ; ils ne se liaient pas autant avec leurs camarades de chambrée quand c’était difficile. Puis, lorsque les téléphones portables sont devenus un appendice pour les adolescents, les étudiants à l’université ont choisi de maintenir les liens avec leurs amis du secondaire plutôt que de se lancer dans le travail inconfortable de la construction de nouvelles amitiés à l’université. Cette année, pendant la pandémie, les étudiants de première année au collège se sont à peine liés les uns aux autres. J’ai réalisé avec horreur que ces technologies sapaient un projet d’ingénierie sociale dont les étudiants et les universités ne connaissaient même pas l’existence. Que les écoles ne reconnaissaient pas comme précieux. Et dont nous commençons maintenant à payer le prix. »

Avec la pandémie, le manque de sensibilisation à l’importance du développement du lien social est devenu encore plus profond. D’innombrables outils sont venus aider les élèves et les enseignants à transférer leurs méthodes pédagogiques sur l’internet, en produisant des contenus vidéos interactifs et en utilisant des outils de sondages pour interagir avec les élèves à distance. Mais la relation sur laquelle tous ces outils se sont focalisés était la dynamique entre l’enseignant et l’élève. Combien d’outils ont été déployés cette année pour renforcer les liens entre étudiants ? Pour les aider à se connecter aux autres de manière saine ? « La plupart des outils que j’ai vus visaient à accroître la compétition et la culpabilité ». Des outils qui maximisent les capacités des plus performants. Des outils ancrés dans la comptabilité et la responsabilité individuelle. « Pourquoi n’a-t-on pas vu naître d’outils qui aident les élèves à tisser des liens par-delà leurs différences ? »

Briser et façonner les réseaux sociaux : un outil phare du contrôle social

Les situations traumatisantes comme une pandémie créent souvent des ruptures qui réorganisent les relations sociales. Mais agir sur les réseaux sociaux est depuis longtemps un moyen pour provoquer des traumatismes et du contrôle social. Des plantations d’esclaves au contrôle de la population juive par les nazis, le contrôle des familles et des réseaux sociaux, leur démantèlement, leur reconfiguration a toujours été mis en œuvre à pour renforcer le contrôle social. « Dans ces deux contextes d’ailleurs, l’une des formes les plus radicales et les plus importantes de résistance de la part des personnes asservies et maltraitées a été de construire et de maintenir des réseaux dans l’ombre. Ces réseaux ont rendu possible la fuite des personnes, des idées et des connaissances et ont produit des formes de solidarité qui ont permis de lutter pour la dignité ».

Le monde de l’élite de la finance et du conseil en gestion offre un autre type d’exemple, explique encore la chercheuse. Ici, c’est un contrôle par l’endoctrinement plutôt que par la force physique qui opère. Lorsque les nouveaux diplômés se lancent dans ces univers, ils sont confrontés à un bizutage contrôlé par le secteur, qui n’est pas sans rappeler l’entraînement militaire. Ils doivent travailler de longues heures, et on attend d’eux qu’ils soient d’astreinte, qu’ils voyagent, qu’ils soient à l’écoute de leurs patrons. Ce traitement contribue à démanteler leurs réseaux sociaux, à les reconfigurer. Le but, comme à l’armée, est de parvenir à une forme de contrôle idéologique total et ce contrôle idéologique passe également par la transformation des réseaux relationnels.

Pour danah boyd, ces exemples montrent combien le contrôle des réseaux de sociabilité joue un rôle essentiel. L’école obligatoire a également été adoptée pour briser les réseaux de sociabilité, mais elle ne s’est réellement imposée qu’avec la grande dépression, à une époque où trop d’adolescents occupaient trop d’emplois d’adultes alors qu’il y avait moins d’emplois pour tous. La solution a donc consisté à les enfermer à l’école. Autre exemple encore. Jusqu’à la création de l’école obligatoire, les associations sportives étaient mixtes en âge, comprenant autant des adolescents que des adultes. « Grâce au sport, les adolescents apprenaient à connaître des adultes qui les aidaient à accéder au travail ». En créant le sport à l’école, la ségrégation par âge a été promulguée, mais elle a eu des coûts importants. « Lorsque les jeunes n’interagissent pas avec des personnes d’âges différents, les dynamiques de statut et de pouvoir se replient sur elles-mêmes. » La ségrégation par âge a certainement construit nombre de maux sociaux inédits… suggère danah boyd.

Ces exemples soulignent combien l’organisation et la structuration des réseaux de sociabilité compte. Les travailleurs sociaux qui tentent d’aider des jeunes à échapper à la toxicomanie, aux gangs, à la prostitution… savent très bien la nécessité de couper leurs connexions sociales pour en créer de nouvelles. Mais pour que cela fonctionne, il faut bien sûr que les personnes soient consentantes. « Forcer une personne à rompre ses liens sociaux simplement parce que vous pensez que c’est bon pour elle a tendance à avoir l’effet inverse » Refaire des réseaux de sociabilité est un projet qui se déploie sans cesse. « La rupture des relations sociales change la vie. » Elle peut aider les gens à sortir d’un traumatisme, mais elle peut aussi être traumatisante. Le sociologue Paul Willis dans son livre Learning to labor (1977, L’école des ouvriers, Agone, 2011) a montré par exemple que les jeunes de la classe ouvrière qui bénéficiaient d’interventions éducatives considérables, refusaient bien souvent les nouvelles opportunités qui s’offraient à eux en préférant occuper des emplois ouvriers. De fait, ils ne souhaitent pas laisser derrière eux leur famille et leurs amis. Ils ne veulent pas que leurs réseaux sociaux soient brisés. Ceux qui partent sont souvent ceux qui sont en difficultés dans ces communautés, comme les jeunes LGBTQ qui cherchent à échapper à l’homophobie.

« Les jeunes qui disposent de réseaux sociaux de soutien limités à l’école se tournent régulièrement vers l’internet pour en trouver ». Mais ce n’était déjà autant le cas quand la chercheuse a commencé ses recherches sur le rapport des jeunes à l’internet, notamment parce que la rhétorique du danger des années 90 avait modifié la perception de l’internet par les parents, comme l’explique son excellent livre, C’est compliqué (2016, C&F éditions). Trop souvent encore, parents et éducateurs pensent qu’il faut éloigner les jeunes de l’internet et des réseaux sociaux, prolongeant la ségrégation par âge que nous connaissons depuis trop longtemps. Or, on ne peut pas apprendre à faire confiance à une population si on ne la fréquente pas. Nous avons construit des générations ségrégées qui discutent peu avec les autres. Mais ce n’est pas « naturel » rappelle la chercheuse. « C’est socialement construit », et cela rend les générations vulnérables les unes aux autres.

Les campagnes de désinformation sont fondamentalement des projets de restructuration des réseaux sociaux

Depuis plusieurs années, explique danah boyd, j’essaie de comprendre pourquoi certains jeunes adhèrent aux motifs conspirationnistes ou se livrent à la haine en ligne. « À chaque fois, je constate que les jeunes sont à la recherche d’une communauté ». Tout comme les jeunes gays pensent trouver une communauté en faisant leur coming out (et en récoltant surtout du harcèlement), nombre d’autres pensent trouver une communauté en partageant des horreurs.

Ces tensions semblent plus polarisées qu’elles ne l’étaient avant. L’alimentation de la haine en ligne semble construite délibérément en opposition à l’éducation. Bien sûr, l’éducation publique a toujours été controversée, notamment dans des débats sans fin sur ce que les enfants devaient apprendre. La question de l’enseignement de l’évolution, aux États-Unis, est certainement l’exemple le plus vif des innombrables guerres juridiques et culturelles qui ont façonné la politique scolaire. Mais ce débat est longtemps resté de l’ordre de désaccords entre adultes. Ce qui a changé ces dernières années, c’est que les élèves eux-mêmes sont désormais enrôlés dans ces luttes culturelles, au risque de déstabiliser l’enseignement et remettre en question le projet d’éducation.

danah boyd prend l’exemple de PragerU, un site web de vidéos présenté comme un répertoire de contenus éducatifs à destination des jeunes. À première vue, ces vidéos sont clairement conservatrices sur une grande variété de questions. Mais leur devise est claire, elle annonce vouloir défaire l’endoctrinement idéologique du système éducatif américain. Les détracteurs de PragerU qualifient ces contenus de désinformation, mais ces vidéos sont surtout conçues pour déstabiliser. Par exemple, ils proposent une série de vidéos sur « Ce qui ne va pas avec le féminisme » qui vise clairement à recadrer l’histoire et semer le doute, en affirmant par exemple que les droits à porter une arme sont un droit des femmes ou qu’il n’y pas d’écart salarial entre hommes et femmes… et soutiennent ouvertement qu’il y a une guerre à l’encontre des hommes et tiennent un propos très conservateur sur les rôles sexués. Ces vidéos s’inscrivent dans un écosystème en réseau visant à alimenter une certaine culture, et là encore, briser les liens sociaux existants pour les orienter vers d’autres réseaux de relations. « Les campagnes de désinformation sont fondamentalement des projets de restructuration des réseaux sociaux ». Ces vidéos visent à mettre en doute les savoirs en suggérant que les professeurs et leurs enseignements sont orientés. Ce cadre de déstabilisation se prolonge d’autres déstabilisations.

« Si vous vous engagez sur la voie d’un savoir déstabilisé qui rejette la faute sur les féministes, vous serez introduit dans d’autres cadres qui vous diront que le « vrai problème », ce sont les immigrants, les Noirs, les Juifs et les musulmans ». Ceux qui dégringolent dans ces contenus sont invités à s’y investir, alors que toujours plus de contenus déformés leur sont proposés. « En raison de la manière dont l’information est organisée et mise à disposition sur internet, il est beaucoup plus facile d’accéder à une vidéo conspirationniste toxique sur YouTube, diffusée par quelqu’un qui se dit expert, que d’accéder à des connaissances scientifiques ou à des contenus d’actualité, qui sont souvent verrouillés derrière un mur payant. »

« Les élèves qui ont du mal à nouer des liens à l’école se tournent vers l’internet pour trouver une communauté. Les élèves dont les parents leur apprennent à ne pas faire confiance aux enseignants cherchent des cadres alternatifs. Les élèves qui ont des difficultés en classe cherchent d’autres mécanismes de validation. Tous ces élèves sont vulnérables aux cadres qui disent que le problème ne vient pas d’eux, mais d’autre chose. Et lorsqu’ils se tournent vers l’internet pour donner un sens au monde, ils ne sont pas seulement exposés à des contenus toxiques. Leurs réseaux sociaux changent également. L’épistémologie – ou notre capacité à produire des connaissances – est devenue une arme permettant de remodeler les réseaux sociaux. La polarisation politique n’est pas seulement idéologique ; elle est également inscrite dans le graphe social lui-même. »

« Ce n’est pas seulement ce que vous enseignez qui est menaçant : c’est la façon dont les écoles construisent les relations sociales entre pairs qui est menaçante »

Dans les années 1990, des universitaires ont commencé à se préoccuper de la façon dont les connaissances scientifiques étaient attaquées, notamment autour de la montée du climatoscepticisme. À la suite de l’historien Robert Proctor, ils ont proposé un terme pour évoquer l’étude de l’ignorance : l’agnotologie. L’ignorance selon ces chercheurs était à la fois le fait de ne pas savoir, mais également caractérisait les connaissances perdues et les connaissances déstabilisées ou polluées. Reste que la fabrication de l’ignorance n’est pas possible sans s’attaquer aux réseaux relationnels.

« Pour modifier radicalement la façon dont les gens voient le monde, il faut modifier leurs liens avec ceux qui pourraient remettre en question ces nouveaux cadres », à l’image des pratiques sectaires dont le principal effort vise à vous faire douter et à vous couper de réseaux de relations. Parce qu’elle invite les jeunes à examiner la connaissance de manière critique, il n’est pas étonnant que l’école soit particulièrement attaquée. « Ce n’est pas seulement ce que vous enseignez qui est menaçant : c’est la façon dont les écoles construisent les relations sociales entre pairs qui est menaçante », explique la chercheuse aux professeurs venus l’écouter. « Que vous en soyez conscients ou non, vous tous – en tant qu’éducateurs, travailleurs sociaux, bibliothécaires et constructeurs d’outils – configurez la vie publique d’une manière qui menace toute une série d’objectifs financiers, idéologiques et politiques. Et cela, rien qu’en essayant d’enseigner aux étudiants. Juste en créant les conditions dans lesquelles les étudiants se rencontrent. Même si vous ne tentez pas de retisser le tissu social ».

À un certain niveau, cela ne devrait pas être surprenant, rappelle la chercheuse. Une grande part des promoteurs de l’école à la maison est née de la crainte que l’éducation laïque n’incite les jeunes à remettre Dieu en question. Mais l’enseignement ne menace plus seulement l’Église. Les luttes du secteur éducatif étaient centrées sur le financement pour lutter contre la logique d’austérité. Demain, les nouveaux combats seront centrés sur le réarrangement des réseaux sociaux des élèves, sur la reconfiguration de leur vision du monde, et les conflits à venir auront lieu dans la salle de classe elle-même, prévient la sociologue.

La création et la refonte de réseaux à des fins idéologiques, économiques et politiques sont omniprésentes. Nombre d’éducateurs aimeraient ne pas s’engager dans ces questions. « Nous voulons être neutres », mais nous sommes également les témoins des coûts sociaux que cette neutralité implique. Nombre de professeurs n’observent pas comment les pratiques façonnent les réseaux relationnels et la plupart des élèves ne sont pas conscients de la façon dont leurs réseaux relationnels les déterminent et façonnent leur monde.

Façonner le graphe social

« Je crois fermement qu’il est grand temps de reconnaître que l’éducation façonne le graphe social et qu’il est temps de faire un effort concerté pour s’attaquer à ce problème dans nos salles de classe et dans la construction de nos outils. En termes simples, nous ne pouvons pas avoir de démocratie si nous ne réfléchissons pas à notre tissu social », au risque d’une guerre civile. « Nous ne pouvons pas lutter contre les inégalités ou accroître la diversité sans nous occuper consciencieusement du graphe social. Bon nombre des défis auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui – polarisation, haine, violence et anomie (c’est-à-dire l’absence d’organisation ou de loi, la disparition des valeurs communes à un groupe, NDLR) – peuvent être relevés en alimentant activement, intentionnellement et stratégiquement le graphe social de notre société », explique la chercheuse qui invite les professeurs à trouver des modalités d’interventions nouvelles. Pour cela, elle expose quelques exemples possibles d’interventions.

Nos sociétés surinvestissent la rhétorique du danger et de l’étranger. Mais, « lorsque les jeunes appellent à l’aide sur l’internet, qui doivent-ils trouver ? » Alors que dans les salles de classe, nous apprenons aux jeunes à être réactifs face aux méchancetés qui ont lieu à l’école, trop souvent nous ignorons les appels à l’aide que nous croisons sur les réseaux sociaux. La peur de l’étranger et de l’inconnu perpétue l’inaction. Pourtant, c’est bien souvent d’inconnus que nous parviennent les meilleures aides. danah boyd rappelle qu’elle est membre du conseil d’administration de Crisis Text Line, un service d’aide et de prévention du suicide par SMS notamment (que nous avions déjà évoqué). Ce service gère chaque année des millions de conversations, notamment avec des jeunes, par des conseillers formés à ces questions, plutôt qu’à des inconnus mal intentionnés. C’est un exemple qui montre qu’on peut stratégiquement orienter les jeunes vers des inconnus qui les aideront. Plus nous insistons sur le danger que représentent les inconnus, plus nous risquons de générer des interactions négatives ou impossibles avec eux, alors que nombre de professionnels inconnus sont la meilleure réponse que nous ayons à proposer pour aider les jeunes dans leurs difficultés.

De nombreux bénévoles viennent en aide aux sans-abris ou aux toxicomanes qui errent dans nos rues. Mais nous n’avons pas de « travailleurs de rue » pour venir en aide à ceux qui trainent dans les rues d’internet (une idée que la chercheuse défendait déjà en 2008). « Nous n’avons pas de programmes pour aider les personnes en souffrance en ligne », rappelle la chercheuse en invitant à apprendre aux élèves à réagir d’une manière empathique aux souffrances qu’ils y rencontrent.

Les programmes de correspondants ont longtemps été populaires dans les écoles. Ils étaient des leviers pour apprendre de la différence, voire combler les fossés sociaux et culturels. Il existait également des programmes pour mettre en relation des étudiants et des prisonniers ou avec des personnes âgées. La technologie et la peur de l’étranger les ont fait en grande partie disparaître. En s’informant sur ces programmes, la chercheuse souligne que peu de personnes en comprenaient encore la valeur.

Pourtant, nous pourrions tout à fait utiliser la technologie pour mettre au goût du jour ce type de programmes. Avec la pandémie, nombre d’écoles ont utilisé des plateformes en ligne, mais bien peu pour aider les élèves à se soutenir entre eux.

Les programmes de correspondance se concentrent sur les connexions individuelles, mais l’enjeu exposé ici vise à aller au-delà, et à construire stratégiquement un graphe social de relation. Et la technologie peut nous y aider. Qui a déjà cartographié les relations des élèves entre eux dans leur classe, leur école ? Les écoles disposent d’outils pour suivre les performances scolaires de chaque élève, mais qui surveille la santé de leurs relations sociales ? Placer cette question au centre de son travail pourrait modifier nombre des pratiques des éducateurs. Pour les administrateurs, cela signifie agencer les classes selon d’autres stratégies. Pour les enseignants, cela signifie veiller à la manière dont sont construits les groupes, dont sont placés les élèves en classe… Nombre d’enseignants font cela au feeling, mais qu’en serait-il si vous aviez une carte qui vous permettrait d’attribuer des objectifs ? « Plutôt que d’avoir pour objectif la réussite du projet de groupe, imaginez un objectif qui vise à renforcer ou élargir le graphe social des élèves », propose la chercheuse.

La création de nouvelles relations dépend beaucoup des changements de contextes. Les nouvelles amitiés se forment souvent au début de l’année scolaire, quand les élèves sont exposés à de nouveaux élèves et à de nouveaux rituels. Mais il y a également des moyens stratégiques pour cela, comme les voyages scolaires ou les projets extérieurs, qui permettent justement de créer des conditions stratégiques pour réunir certains élèves entre eux.

Les étrangers familiers : le coup de pouce au social !

« Stanley Milgram était un psychologue surtout connu pour ses expériences d' »obéissance à l’autorité », mais il a également mené une série d’études sur les « étrangers familiers ». Considérez quelqu’un que vous voyez rituellement, mais avec qui vous ne parlez jamais vraiment. Le banlieusard qui prend votre train tous les jours, par exemple. Si vous rencontrez cette personne dans un contexte différent, vous devenez plus susceptible de lui dire bonjour et d’entamer une conversation. Si vous êtes vraiment loin de votre zone de confort, il est presque certain que vous créerez des liens, au moins pendant un moment. De nombreux étudiants sont des étrangers familiers les uns pour les autres. Si vous les sortez de leur contexte et les placez dans un contexte totalement différent, ils sont plus susceptibles de se lier. Ils sont encore plus susceptibles de se lier lorsque les rencontres se répètent. »

danah boyd évoque à ce propos une anecdote particulièrement éclairante. Pour mieux fidéliser les Deadhead, les fans du groupe de rock Grateful Dead, la pratique voulait que les organisateurs gardent traces des gens auprès desquels vous étiez placé lors de l’achat d’une place de concert. Ainsi, quand vous en achetiez une autre, la pratique était de vous placer près de quelqu’un qui était près de vous au précédent concert pour faciliter les relations sociales. Ainsi peut-on inciter les gens à entrer en contact en créant les conditions nécessaires pour qu’ils se rencontrent régulièrement. Pour boyd, c’est là un exemple qui montre comment prendre les réseaux au sérieux, à prendre soin, intentionnellement, du tissu social. « Vous pouvez être aussi intentionnel dans le tricotage du graphe social que dans votre pédagogie. Et les deux sont essentiels à l’autonomisation de vos étudiants. » danah boyd conclut son intervention en esquissant d’autres pistes encore, comme d’inviter les jeunes à évaluer réellement leur réseau et à réfléchir à la manière d’être plus réfléchi justement quant aux relations qu’ils entretiennent. Bref, à leur apprendre à être parfois plus stratégiques ou au moins plus ouverts à la question de leurs sociabilités.

danah boyd livre une idée simple et stimulante, un contrepoint à la manière dont nous observons les questions de désinformation… Reste qu’elle les livre sans beaucoup de garde-fous. Réunir des jeunes qui n’ont pas d’intérêts communs ou peinent à être ensemble génère bien souvent des difficultés, qu’il faut savoir traiter et accompagner. Ce qu’avance danah boyd est plus facile à dire qu’à faire. Cela demande certainement bien plus d’investissement de la part des accompagnateurs, comme d’être plus proches des groupes, de leur fournir des méthodes ou de les aider dans les difficultés qu’ils ne manqueront pas d’affronter du fait de leurs différences, d’arbitrer des choses qui ne s’arbitrent pas si facilement. Enfin, cela demande également de savoir quand et comment agir… Nombre de ces coups de pouce au social ne fonctionnent pas si bien. Et ce « nudging social », ce type de coup de pouce comportemental, peut aussi créer des difficultés plus que les résoudre. Reste que là où on la rejoindra certainement, c’est sur le constat que nous avons certainement des progrès à faire pour améliorer la complexité et la richesse du social, dans un temps où l’individualisation semble ne cesser de le faire reculer.

La pandémie nous a montré combien nos sociabilités nous ont manquées. Elle nous a montré que quelque chose n’était pas réductible à nos outils techniques. Que quelque chose qui tenait à la forme de création du social y résistait profondément. Ce à quoi nous invite danah boyd c’est assurément à mieux observer – comme nous le disions en conclusion de notre dossier sur Zoom -, ce que nos socialités et sociabilités produisent, ce à quoi elles ne peuvent être réduites, mais comment, au contraire, elles peuvent être amplifiées, augmentées, structurées… En nous invitant à améliorer la construction sociale du social, elle nous montre qu’il y a encore des pans de nous-mêmes qui nous échappent.

Couverture du livre Quiproquos de Malcolm GladwellCela m’évoque d’une certaine manière le dernier livre de l’essayiste américain Malcom Gladwell (Wikipédia, @gladwell), Quiproquos (Kero, 2020), qui explique combien nous sommes nuls à interpréter les autres et notamment les inconnus. La plupart du temps, nous nous trompons à leur égard. Comme Chamberlain quand il rencontre Hitler, la plupart des juges pensent pouvoir confondre la vérité d’un accusé juste en perçant leur cœur de leur regard. Hélas, ça ne fonctionne pas si bien. Nous sommes, contrairement à ce que l’on croit, de mauvaises machines à lire les autres.

Pire, nos erreurs sont renforcées par nos jugements trop rapides sur les autres qui nous font prendre du bruit pour des signaux, l’apparence pour de l’information… Nous sommes incapables de détecter le mensonge. « Nous commençons par croire. Et nous arrêtons de croire seulement lorsque nos doutes atteignent un seuil où nous ne pouvons plus trouver d’explication convaincante. » Nous optons toujours pour la vérité par défaut et pour la confiance, afin de faciliter nos échanges sociaux. Nous pensons aussi que les gens sont transparents, que nous parvenons parfaitement à lire leurs expressions et émotions, mais là encore, nous surestimons l’expressivité des autres, comme de la nôtre. La transparence des émotions est un mythe, rappelle Gladwell. Nous jugeons des gens nerveux sans saisir leur contexte, culturel ou spécifique, tant il est souvent éloigné du nôtre. Nous sommes définitivement myopes. Gladwell finalement souligne combien nous sommes de piètres machines à décrypter le social.

Tout cela sonne certes comme autant d’évidences qui devraient nous inviter à beaucoup d’humilité, mais nous montre également que la question de l’évolution du social demeure un plafond de verre que nous peinons à adresser et à faire évoluer, c’est-à-dire à faire progresser lui aussi… Le chemin pour apprendre à vivre avec ceux qui ne nous ressemblent pas ne sera pas si simple, mais il serait intéressant de commencer à le regarder plus concrètement que nous ne le faisons actuellement, pour tenter de préciser comment avancer et comment sortir d’une forme de crise du social que l’individualisation n’aide pas du tout à dépasser.

Hubert Guillaud

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