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L’IA appliquée à la science… rêve de progrès

Ce que l’IA accélère

Les promesses de l’IA pour découvrir de nouveaux matériaux ou révolutionner les découvertes scientifiques sont fortes. L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique, au risque d’augmenter la dépendance de la science à l’IA

Dans le domaine de la fabrication de médicament, on attend là encore que l’IA permette de nouvelles percées, explique The Economist. Pourtant, les partenariats entre entreprises pharmaceutiques et sociétés d’IA se multiplient, notamment dans l’espoir de mieux identifier des molécules, de raccourcir le temps de développement des essais cliniques et de diminuer le taux d’échec de ceux-ci (actuellement, « les médicaments candidats entrant en essais cliniques ont un taux d’échec de 90 %, ce qui porte le coût de développement d’un médicament efficace à la somme astronomique de 2,8 milliards de dollars »). « Même des gains d’efficacité marginaux représenteraient des avantages considérables. Des rapports provenant de l’ensemble du secteur suggèrent que l’IA a commencé à apporter ces gains. Elle a réduit la phase préclinique (celle qui précède les essais cliniques sur l’homme) à 12-18 mois, contre trois à cinq ans auparavant. Et elle a amélioré le taux de réussite. Une étude publiée en 2024, portant sur les performances de molécules proposées par l’IA lors des premiers essais cliniques, a révélé un taux de réussite de 80 à 90 %. À titre de comparaison, les moyennes historiques se situaient entre 40 et 65 %. »

« La conception d’un nouveau médicament commence généralement par le criblage de petites molécules organiques afin d’identifier celles présentant une activité biologique prometteuse afin de sélectionner les plus probables. L’IA peut analyser des bibliothèques de dizaines de milliards de molécules, en testant des propriétés telles que la puissance, la solubilité et la toxicité grâce à des émulations logicielles de ces molécules, sans qu’il soit nécessaire d’utiliser les molécules réelles en laboratoire. Jim Weatherall, l’un des responsables de cette activité chez AstraZeneca, une autre grande entreprise pharmaceutique, affirme que cette méthode permet de trier les molécules prometteuses deux fois plus vite qu’auparavant, et que plus de 90 % du processus de découverte de petites molécules de l’entreprise est désormais assisté par l’IA. »  

L’IA sert donc d’abord à optimiser les investissements. L’IA contribue également à améliorer la conception des essais cliniques. Par exemple en formulant une hypothèse sur une maladie et en tentant de confirmer ou d’infirmer ces hypothèses par une recherche bibliographique. 

L’IA se révèle également prometteuse dans la sélection des patients pour les essais cliniques. Elle peut analyser les dossiers médicaux, les biopsies et les examens d’imagerie des candidats afin d’identifier ceux qui pourraient tirer le meilleur parti d’un nouveau médicament. Une meilleure sélection des participants permet de réduire la taille des essais, et donc de les rendre plus rapides et moins coûteux. Un autre utilisation de l’IA consiste à créer des patients synthétiques permettant de comparer un patient réel et son double numérique pour comparer l’évolution prédite sans traitement par rapport au patient testé. A terme, les patients synthétiques permettrait de réduire les groupes témoins et leurs coûts (au risque tout de même que ces comparaisons aient une fiabilité relative). 

L’optimisation des essais cliniques via l’IA représente une réduction considérable des risques, avec une diminution concomitante des coûts de développement des médicaments. 

Mais si l’IA promet de produire de nouveaux médicaments, elle ne promet pas que nous ayons les capacités industrielles de le faire, comme le montrent les innombrables pénuries que nous traversons. Elle ne résout pas le risque d’abandon de la santé pour tous, qu’évoquait par exemple le philosophe Alexandre Monnin dans AOC il y a quelques mois (voire notre synthèse).

Au contraire. Dans le domaine de la médecine, comme le soulignaient l’avocate américaine des sans abris Leah Goodridge et la médecin et chercheuse, Oni Blackstock, directrice de l’association Health Justice, dans une tribune pour The Guardian, l’IA risque bien plus d’être utilisée pour refuser des soins que pour faire progresser la médecine. En Californie du Sud, où le nombre de personnes sans abris est l’un des plus élevé du pays, Akido Labs gère des cliniques pour les personnes sans domicile fixe et celles à faibles revenus. Mais ces patients sont vus par des assistants médicaux qui utilisent l’IA pour écouter les conversations, puis proposer des diagnostics et des plans de traitement potentiels, qui sont ensuite examinés par un médecin. L’objectif de l’entreprise, a déclaré son directeur technique à la Technology Review, est de « supprimer le médecin de la consultation ».

Cela s’inscrit dans une tendance plus large où l’IA générative est de plus en plus intégrée au système de santé, rappellent Goodridge et Blackstock. En 2025, une enquête de l’Association médicale américaine a révélé que deux médecins sur trois utilisaient l’IA dans leur travail quotidien, notamment pour diagnostiquer les patients. Une start-up spécialisée en IA (OpenEvidence, qui n’est pas accessible en Europe) a levé 200 millions de dollars pour fournir aux professionnels de santé un ChatGPT pour médecins. Et les législateurs américains examinent actuellement un projet de loi qui autoriserait l’IA à prescrire des médicaments. Bien que cette tendance à l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé affecte presque tous les patients, son impact est plus profond sur les personnes à faibles revenus, qui rencontrent déjà d’importants obstacles à l’accès aux soins. « Les personnes sans domicile fixe et à faibles revenus ne devraient pas servir de cobayes pour l’IA dans le domaine de la santé. Au contraire, leurs voix et leurs priorités devraient déterminer si, comment et quand l’IA sera mise en œuvre dans leurs soins »

La saturation des hôpitaux, les coûts d’accès au soin… expliquent en grande partie ces développements. D’autant que ces contraintes « sont souvent amplifiées dans les communautés économiquement défavorisées, où les établissements de santé sont souvent sous-financés et les patients non assurés, avec un fardeau plus lourd de maladies chroniques dû au racisme et à la pauvreté ». Les très documentés biais des IA de santé, « qui diagnostiquent bien moins les problèmes des patients noirs et hispaniques, des femmes et des patients bénéficiant de l’assurance Medicaid, promettent surtout d’aggraver les inégalités de santé pour les patients qui rencontrent déjà des obstacles à l’accès aux soins ». Pire, comme on le lit dans la TR, les patients ne sont même pas informés que leur professionnel de santé ou leur système de santé utilise l’IA. Un assistant médical explique ainsi que ses patients savent qu’un système d’IA les écoute, mais qu’il ne leur dit pas qu’elle formule des recommandations diagnostiques. Ces discriminations sont renforcées par la tendance croissante à l’utilisation de l’IA pour déterminer les remboursements de santé des personnes à faibles revenus (voir ce que nous disions d’United HealthCare connu pour sa politique de refus de remboursement de soins de santé). Bref, si l’IA d’un côté promet une amélioration de la production de médicaments, elle risque bien plus d’empêcher les publics d’y accéder. 

Il y a d’autres domaines que l’IA accélère, comme le pointait Cade Metz dans le New York Times. Notamment la recherche en mathématiques, en biologie et en chimie. Mais là encore, bien des annonces tonitruantes se révèlent souvent assez décevantes une fois que les spécialistes les décortiquent. C’était le cas notamment lorsqu’une startup d’IA, Harmonic a annoncé avoir résolu un problème mathématique, avant que les experts ne constatent que ses solutions ne différaient guère des travaux antérieurs de mathématiciens. L’IA parvient à identifier des solutions existantes, enfouies dans des décennies d’articles de recherche plus qu’elle n’en invente. « On a l’impression d’être face à un élève brillant qui a tout mémorisé pour l’examen, mais qui ne comprend pas vraiment le concept », assène le mathématicien Terence Tao. L’IA permet bien plus de suggérer des hypothèses ou des expériences qui permettent de cibler les recherches, explique un spécialiste du cancer, qui constate lui aussi que cela permet d’accélérer les processus. Mais un chercheur expérimenté est toujours nécessaire pour guider le système. Pour Terence Tao, interviewé dans Nature, l’IA peut commettre des erreurs invérifiables dans nombre de domaines, mais en maths, elles sont vérifiables. Les inconvénients sont donc bien plus limités. « On commence à voir des exemples où l’IA – peut-être par chance – résout des problèmes importants pour les mathématiciens. C’est encore très rare et l’IA présente encore de nombreuses faiblesses ; elle ne remplace pas le travail humain. Mais il devient de plus en plus difficile de nier l’efficacité de ces outils. » Mais définir de nouveaux concepts et déterminer les problèmes à résoudre restera probablement du ressort des mathématiciens humains… au moins pendant un certain temps encore, estime le médaillé Fields. 

… au risque de réduire le champ d’investigation de la science

Si l’IA pour la recherche scientifique promet, elle pourrait aussi avoir des effets délétères, rappelle la journaliste Grace Huckins pour la Technology Review et réduire à terme le dynamisme de la science. Une étude publiée dans Nature a révélé que si certains scientifiques perçoivent des avantages professionnels à adopter l’IA, la science dans son ensemble pourrait en pâtir, car l‘IA réduit le champ d’investigation de la communauté scientifique. Cela pourrait s’expliquer par le fait que l’IA excelle particulièrement dans l’analyse de données et de publications existantes, ce qui incite les scientifiques qui l’utilisent à se concentrer sur des domaines établis où des données à grande échelle sont disponibles. Il pourrait en résulter un nombre réduit de scientifiques disponibles pour étudier des problèmes moins adaptés à l’IA. Intégrer efficacement l’IA dans la science est plus qu’un simple défi technique : préserver le dynamisme et la diversité de la science à l’ère de l’IA pourrait nécessiter un effort concerté de la part de la communauté scientifique. 

Dans un éditorial pour Science, Julio Ottino et Brian Uzzi enfoncent le clou et dénoncent le risque d’une « progression sans progrès ». « Les progrès réalisés dans l’utilisation de l’intelligence artificielle pour faire progresser la découverte scientifique rendent de plus en plus réaliste l’idée de systèmes automatisés de « science de bout en bout » : des chaînes de traitement intégrées capables de générer des hypothèses, de mener des expériences (in silico ou robotisées), d’analyser les résultats et de produire des résultats publiables avec une intervention humaine minimale. La question cruciale n’est pas de savoir si l’IA peut « faire » de la science, mais si la science – en tant que système social et évolutif produisant des connaissances fiables – peut survivre à la manière dont l’IA la pratique. »

Or, « la science n’est pas simplement une suite de tâches optimisables. Elle progresse par un processus analogue à l’évolution darwinienne : variation à travers de nombreux efforts indépendants ; sélection par la critique, la réplication et la compétition ; et conservation des résultats robustes. Cette structure distribuée permet à la science de s’autocorriger et de générer de la nouveauté. L’indépendance n’est pas fortuite ; elle est le mécanisme qui produit à la fois la fiabilité et la découverte. »

Mais, la science n’a jamais pleinement atteint cet idéal, rappellent-ils. Elle a aussi été façonnée par les biais, les erreurs et la fraude. Les partisans de l’intelligence artificielle arguent que l’automatisation pourrait atténuer certaines de ces limitations tout en accélérant les découvertes et en élargissant la participation. Reste donc à savoir si l’IA en science réduit ces imperfections ou les amplifie à l’échelle des machines.

L’intégration de l’IA à la science risque de modifier fondamentalement la structure de la science. Notamment en favorisant des plateformes dominantes, entraînées sur des données similaires et optimisées pour certains objectifs. « Comme sur d’autres marchés de technologies numériques, la concentration est un résultat plausible. Le risque est fort qu’une poignée de systèmes façonnent la majorité de la production scientifique (…). La diversité simulée au sein d’un système ne saurait se substituer à la diversité épistémique entre des approches véritablement concurrentes.»

La conséquence n’est pas seulement institutionnelle ; elle est bien épistémique, c’est-à-dire qu’elle concerne toutes les connaissances. « Le système scientifique prospère grâce à l’inefficacité : efforts redondants, tentatives infructueuses et chemins divergents. Il ne s’agit pas de coûts à éliminer, mais de sources de découverte. À l’inverse, les pressions d’optimisation favorisent la convergence. Il risque d’en résulter une production accrue, mais une exploration moindre de l’inattendu.»

« Ce rétrécissement a des implications sur la créativité. Une grande partie de la force de l’IA réside dans l’exploration combinatoire, le réarrangement des connaissances existantes en de nouvelles configurations. Or, nombre d’avancées majeures en science ne sont pas des combinaisons ; ce sont des ruptures, des changements conceptuels qui contredisent les hypothèses des cadres antérieurs. Parce que ces avancées s’écartent des schémas encodés dans les données existantes, elles sont les moins susceptibles d’émerger de systèmes entraînés sur le passé. »

« L’indépendance n’est pas seulement une garantie de fiabilité ; elle est la condition de la rupture conceptuelle. » A l’inverse, « l’optimisation de chaque composant ne garantit pas l’intégrité de l’ensemble. » Au contraire, elle peut la compromettre.

« Il ne s’agit pas de rejeter l’IA, mais de la considérer comme un simple progrès technique. Préserver les propriétés fondamentales d’un système scientifique évolutif devient désormais une contrainte de conception. Les résultats scientifiques doivent garantir une traçabilité claire – une chaîne de responsabilité identifiable qui ne se dissout pas dans des systèmes opaques. Les dispositifs institutionnels et techniques doivent assurer des approches véritablement distinctes, et non de simples variations au sein d’une architecture partagée. »

« Ces exigences ne sont pas des inefficacités à éliminer par l’ingénierie. Elles représentent les solutions accumulées au problème de la fiabilité des connaissances. Un système d’IA peut produire des résultats impressionnants. Mais s’il remplace un processus évolutif par un processus artificiel, il risque de restreindre non seulement le champ de nos découvertes, mais aussi notre capacité de découverte tout court. »

Le financement de la recherche : submergé par l’IA

Geraint Rees et James Wilsdon pour Nature tirent la sonnette d’alarme. L’IA est en train de submerger les appels à projets et demandes de financement de la recherche, améliorant le nombre, la qualité, le volume des demandes au risque de provoquer l’effondrement même du système. Les réponses générées par l’IA peuvent être entraînées sur les publications des chercheurs, sur les critères d’attribution des subventions et même sur les projets retenus pour ajuster les demandes aux résultats attendus. Et l’effet se constate déjà, pointent les chercheurs. Dans une étude qui a regardé les projets de 12 organismes de financement de la recherche de l’Union européenne, les chercheurs montrent une augmentation des candidatures depuis 2022. 

« Les décideurs politiques et les organismes de financement vont devoir repenser l’allocation des fonds de recherche avant que le système ne devienne ingérable. » Confrontés à un afflux de réponses de qualité, ils devront alors faire des choix largement arbitraires quant aux projets à financer et aux candidats. 

Jusqu’à présent, les organismes de financement de la recherche ont principalement réagi à ces évolutions en restreignant l’utilisation de l’IA par les candidats et les évaluateurs, certains déclarant les demandes inéligibles si elles sont élaborées avec de l’IA. Mais ces préconisations sont impossibles à appliquer car la probabilité de détection est faible et ne constitue pas une réponse au problème. Le risque est fort que toutes les propositions répondent aux critères de financement et que les différences entre elles soient minimes. « Lorsque les propositions et les évaluations sont toutes deux gérées par des agents entraînés sur le même corpus de travaux déjà financés, le système n’évaluera plus la qualité des idées, mais plutôt la capacité des agents à simuler les idées précédemment récompensées par les financeurs 

« Parmi les propositions visant à remédier à la surcharge des systèmes de financement figurent le recours à des tirages au sort (attribution aléatoire de fonds à des demandes de subvention correspondant à un certain niveau de qualité) et des modèles distribués d’évaluation par les pairs, où les chercheurs qui soumettent des demandes de subvention sont chargés d’évaluer celles d’autres chercheurs. Ces mesures permettent de lutter contre le volume de demandes, mais elles restent inefficaces si les indicateurs de qualité deviennent peu fiables. »

Geraint Rees et James Wilsdon proposent plutôt que les organismes de financement envisagent de recentrer l’évaluation non plus sur les propositions écrites, mais sur le chercheur principal, son équipe et ses programmes de recherche passés et en cours. « Les financeurs devraient investir dans la vérification des antécédents afin d’examiner la performance de recherche d’un individu ou d’un groupe sur une période prolongée, ainsi que dans des entretiens et des évaluations de portefeuilles de la performance d’équipe sur la durée. » Mais cette solution écarte de fait les plus petites ou plus jeunes équipes : les aides risquent alors d’aller uniquement aux projets les plus établis. 

En mars, le Conseil de la recherche médicale du Royaume-Uni a annoncé le rétablissement des entretiens pour tous les candidats présélectionnés : une approche chronophage et laborieuse et peu adaptée aux grands volumes de candidatures. Le NIH américain, regroupant l’ensemble des Instituts nationaux de la santé, lui, a limité à 6 dépôts par an le nombre de candidatures individuelles, après avoir constaté que certains chercheurs en soumettaient plus de 40. Les financeurs pourraient également envisager des approches plus radicales, suggèrent les deux chercheurs.Il pourrait s’agir d’instaurer un quota fixe de propositions par chercheur ou pour l’ensemble de sa carrière, toutes sources de financement confondues. Ils pourraient aussi répartir le budget disponible entre les chercheurs éligibles à l’échelle nationale et attribuer le même montant à tous, éliminant ainsi la concurrence. 

D’autres solutions proposent aux organismes de recherche de s’appuyer sur l’IA pour l’évaluation. « L’IA pourrait ensuite servir à prioriser et à présélectionner les candidatures, en comparant les données selon ces différents profils afin d’identifier les candidats dont le parcours est cohérent avec les informations fournies dans leur dossier. Ce processus de présélection serait transparent, auditable et conçu pour favoriser la diversité, et non la freiner, à travers les différentes étapes de carrière, disciplines et institutions. » Mieux (ou pire, c’est selon), certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs. 

Quelque soient les solutions retenues, la nécessaire transformation du financement de la recherche risque de se faire dans la douleur et la contestation, estiment les chercheurs. La mise en place d’infrastructures IA nécessite des investissements soutenus, des tests rigoureux et une gouvernance continue. Les financeurs confrontés à des contraintes budgétaires pourraient hésiter. C’est oublier pourtant que le système gaspille déjà des ressources considérables en comités d’experts et en nouvelles soumissions, sans parler du temps consacré par les chercheurs à répondre aux appels. Un système basé sur l’IA native et bien conçu pourrait constituer un investissement judicieux, défendent les chercheurs. Reste que des systèmes d’évaluation entraînés sur des données de financement historiques intégreront les inégalités passées, risquant d’amplifier, plutôt que de corriger, l’effet Matthieu, c’est-à-dire la concentration au profit des plus dotés. « Il s’agit d’un risque réel, mais nous pensons que la conception et la gouvernance peuvent contribuer à l’atténuer. Les biais dans les systèmes d’IA sont mesurables, ce qui permet de les examiner et d’y remédier », soulignent-ils, certainement trop rapidement car les biais ne sont ni  mesurables ni corrigeables facilement. Troisièmement, les chercheurs et les institutions pourraient se montrer réticents face aux décisions façonnées par des algorithmes qu’ils ne peuvent pas interroger. La transparence et les mécanismes d’appel pourraient contribuer à instaurer la confiance, défendent-ils encore.

Le système de financement par subventions conçu pour un monde pré-IA est devenu défaillant. Les financeurs doivent s’adapter, estiment les chercheurs. Il pourrait en résulter un système plus performant : un système qui exploite la puissance de l’IA et la combine à des connaissances spécialisées, et qui réduit le temps et l’énergie gaspillés dans la rédaction de demandes de subventions improductives pour les réorienter vers une recherche novatrice. Un constat plus facile à déclamer qu’à mettre au point. 

Prédire les résultats de la science… au risque de l’y enfermer

Certains modèles proposent de prédire l’impact d’un article ou d’une recherche, fléchant les financements vers les projets les plus porteurs, expliquaient donc Geraint Rees et James Wilsdon. Qu’en est-il ? 

Savoir si une étude changera le monde ? C’est pourtant l’idée que propose Funding the Frontier : un tableau de bord pour prédire l’impact de la recherche. L’outil (non disponible) utilise le Big data pour retracer l’impact sociétal des projets de recherche sur les politiques, les médicaments ou les produits, explique Nature (voir également l’article de recherche qui montre des captures d’écran du tableau de bord et la vidéo promotionnelle). Le projet porté par Dashun Wang « intègre des données sur les publications de recherche, les brevets, les documents d’orientation et les essais cliniques, et présente ces informations de manière visuelle et intuitive. Ils ont également combiné cet outil à un algorithme prédictif basé sur l’apprentissage automatique pour prédire les études et les domaines susceptibles d’apporter les plus grands bénéfices sociétaux à l’avenir – par exemple, les subventions les plus susceptibles de déboucher sur un brevet ». « Même sans son aspect prédictif, disposer d’un outil permettant de rechercher l’impact des recherches sur la société » est déjà une information importante, estime un chercheur. 

Un chef de projet d’une importante agence de financement américaine l’a utilisée pour examiner les impacts sociaux généraux des subventions de l’agence, lui permettant de constater l’impact de certaines recherches ailleurs dans le monde. « Un autre utilisateur, investisseur dans le domaine de la recherche biomédicale, a constaté que dans le domaine de la recherche sur la maladie d’Alzheimer, l’impact clinique le plus important au cours des 20 dernières années provenait d’études visant à comprendre la maladie, mais que l’impact futur le plus important prévu se concentrait sur les études portant sur les systèmes de soutien social des personnes atteintes de la maladie, ce qui laisse entrevoir de nouvelles opportunités d’investissement »

L’aspect prédictif est pourtant préoccupant, estime le même James Wilsdon qui en évoquait les perspectives précédemment. Le spécialiste des politiques de recherche estime que ce tableau de bord pourrait créer des prophéties autoréalisatrices et des décisions d’investissements plus conservatrices, au détriment de recherches plus originales, capables d’ouvrir d’autres possibilités. 

Coincés dans l’Academic Slop ? 

En attendant, le travail académique commence à crouler sous la « prolifération métastatique de publications » truffées d’hallucinations et de distorsions de contenus, comme s’en plaint sur Facebook la philosophe du droit, Antoinette Rouvroy. L’Academic Slop est arrivé, constate également le chercheur Seva Gunitsky dans sa newsletter. Il raconte que dans la revue dont il s’occupait le nombre de soumission a doublé voire triplé depuis l’apparition de l’IA générative, et que le taux de rejet s’est envolé. Techniquement compétents, certains de ces articles respectent les normes et sont tout à fait convenables. Faciles à produire et exigeant peu de créativité, ils constituent néanmoins le type de travail incrémental légitime que le philosophe des sciences Thomas Kuhn appelait la fabrique de la « science normale ». Pour Gunitsky la valeur d’une théorie originale va continuer à prendre de l’importance. « Les travaux quantitatifs de qualité deviennent bon marché et abondants ; une bonne théorie reste difficile à élaborer ».

Mais l’effet le plus important est que l’évaluation par les pairs repose désormais davantage sur le discernement. Si n’importe qui peut produire un article empirique compétent sur n’importe quel sujet, le principal obstacle devient l’identification des questions importantes à poser. « Dans ce contexte, la question pour les évaluateurs et les éditeurs n’est plus tant « est-ce juste ?» que « pourquoi est-ce important ? ». Cette question est inévitablement subjective, mais pas totalement, car elle exige une solide connaissance des débats en cours. Elle nécessite néanmoins de connaître les tensions et les lacunes productives, les énigmes intéressantes et les idées reçues apparemment établies. »

« Ce concept porte un nom : la phronesis. C’était le terme employé par Aristote pour désigner la sagesse pratique, ou la capacité à discerner la conduite à tenir dans des circonstances particulières. Contrairement à l’épistémè (la connaissance scientifique) ou à la technè (le savoir-faire technique), la phronesis ne peut se réduire à des règles ou à des algorithmes. Elle requiert de l’expérience, du jugement et ce qu’Aristote appelait la « perception ». Cela signifie non seulement l’intelligence, mais aussi la capacité intellectuelle de percevoir les caractéristiques essentielles d’une situation donnée. »

La philosophe Isaiah Berlin appelait cette qualité « le sens du réel » dans le jugement politique : la capacité de percevoir ce qui est possible et ce qui compte à un moment historique donné. Or, il n’est pas certain que les IA possèdent cette capacité voire ne la possèdent jamais. « Si le discernement devient le critère ultime de qualité, nous nous dirigeons encore davantage vers un système à deux vitesses dans l’édition scientifique. Les revues les plus prestigieuses privilégieront les articles d’une originalité remarquable ou présentant des avancées théoriques ou empiriques majeures, tandis que toutes les autres publieront les articles produits par l’IA qui font progresser, de manière graduelle, notre compréhension de sujets spécifiques. Et peut-être que la théorie gagnera en prestige au détriment des méthodes sophistiquées d’analyse des données. »

Pas sûr que la théorie et l’empirisme puissent ainsi si facilement se scinder en deux. Le risque que les publications automatisées se transforment en matière noire scientifique, que personne ne lit ni ne consulte est fort. A nouveau, ici aussi, le risque est fort que s’accentue  davantage les hiérarchies de prestige comme critère d’importance. « Paradoxalement, l’effet uniformisant de l’IA pourrait rendre le monde universitaire plus élitiste encore ».

« La technologie qui nous a inondés de dissertations étudiantes façonnées avec l’IA va maintenant inonder de nos propres travaux, et nous aurons besoin de ce même discernement dont nous nous plaignons de l’absence chez nos étudiants. » Pas sûr que ce soit plus facile pour les experts. L’IA fait peut-être gagner beaucoup de temps à certains, mais la pollution des travaux de recherche qu’elle engendre en fait perdre énormément aux lectrices et lecteurs. Le goulot d’étranglement de la lecture et de la vérification s’annonce plus reserré que jamais

La seule chose dont on soit sûr, en observant toutes ces perspectives… ce n’est pas que l’IA apporte un progrès scientifique notable, c’est que l’IA en science renforce les inégalités dans toutes les couches de la science.  

Hubert Guillaud

MAJ du 02/06/2026 : Une analyse de 7,3 millions d’articles de revues scientifiques publiés entre 2020 et 2025 révèle qu’en 2025, un peu plus de la moitié présentent des signes d’influence des LLM, avec des variations importantes d’utilisation selon la région du monde, le prestige de l’établissement, l’éditeur et la discipline. « Le développement économique et la proximité de l’anglais comme langue principale sont des facteurs prédictifs clés de ces variations régionales. Les établissements moins bien classés affichent des taux d’adoption plus élevés que les universités d’élite, les jeunes éditeurs à but lucratif présentent des taux supérieurs à ceux de leurs concurrents, et l’adoption varie considérablement selon les disciplines universitaires. L’adoption des LLM dans la rédaction académique est répandue, mais socialement stratifiée. »

IA et science : du pliage de protéines… à l’illusion de la connaissance

« Le discours selon lequel l’intelligence artificielle révolutionne la science est désormais quasiment incontournable », rappelle William Burns, consultant en politique scientifique, pour Tech Policy Press. « L’histoire raconte déjà que l’IA n’est pas seulement l’avenir : elle révolutionne les découvertes scientifiques ». Même des gens assez critiques de l’IA et de ses développements disent qu’elle possède des « capacités prometteuses » pour la recherche scientifique, justifiant son développement. Pourtant, l’IA, telle qu’elle est actuellement déployée en science, occulte plus qu’elle ne révèle, exacerbant les problèmes qu’elle prétend résoudre. 

Les chercheuses Lisa Messeri et Molly J. Crockett affirmaient l’année dernière dans Nature que « la prolifération des outils d’IA en science risque d’introduire une phase de recherche scientifique où nous produisons davantage, mais comprenons moins ». Mais surtout, l’usage de l’IA pourrait compromettre la capacité à produire des connaissances fiables, sur lesquelles repose tout l’édifice scientifique. Cette crise annoncée prolonge celle que traverse la recherche depuis le début du XXIe siècle, notamment liée à la stagnation des découvertes pharmaceutiques. Burns rappelle par exemple que le Projet Génome Humain dans les années 90 a été lancé en promettant une prolifération de nouveaux médicaments qui n’est jamais advenue. Un chercheur d’une grande entreprise scientifique expliquait en 2008 que « rien de ce que les entreprises ont fait pour accroître la production de nouveaux médicaments n’a fonctionné, y compris les fusions, les acquisitions, les réorganisations et l’amélioration des processus ».

Le microbiologiste américain, Carl Woese, opposant à l’ingénierie biologique, estimait, en 2004, que la crise de l’innovation était liée à la généralisation de l’ingénierie du vivant. En 2011, l’économiste Philip Mirowski estimait que le néolibéralisme, obsédé par la technologie, avait tué la rigueur scientifique. La promesse de renouveau scientifique par l’IA s’inscrit pleinement en prolongement de cette crise. En 2023, l’OCDE expliquait que l’IA pourrait venir aider une science devenue « plus difficile ». A l’image d’AlphaFold, le système de pliage des protéines de Google DeepMind, pour lequel Demis Hassabis et John Jumper ont reçu le prix Nobel de chimie en 2024.

Les protéines ne sont pas des puces de silicium

AlphaFold a permis de prédire la structure de 200 millions de protéines, mais il serait expérimentalement impossible d’en vérifier n’en serait-ce qu’une fraction. Pour ce faire, « il faudrait généralement isoler des protéines des cellules en quantités importantes – un processus capricieux – puis les soumettre à des techniques telles que la diffraction des rayons X et la résonance magnétique nucléaire. Ces étapes pourraient prendre des années, même pour une seule protéine ». Néanmoins, la philosophe Daria Zakharova a affirmé dans un pre-print que si les prédictions d’AlphaFold sont considérées comme fiables et sont utilisées par les scientifiques, cette « connaissance » est bien imparfaite. « D’un point de vue strictement matériel, AlphaFold n’est pas une représentation du comportement des protéines, mais plutôt du comportement des puces de silicium (sur lesquelles repose le calcul). En ce sens, les inventeurs d’AlphaFold ont avancé l’hypothèse que des puces de silicium pourraient imiter les protéines. Cela soulève la question de savoir comment des matériaux sans lien entre eux, tant chimiquement que spatialement et temporellement, pourraient s’imiter. Au minimum, des preuves substantielles seraient nécessaires pour le prouver. Pourtant, lorsque des efforts ont été déployés pour le vérifier, les résultats ont été mitigés », rappelle Burns. Une étude récente de Garrido-Rodríguez et ses collègues a par exemple soutenu que le calcul d’AlphaFold ne « correspondait pas aux modèles déterminés expérimentalement », faisant référence à une classe de protéines omniprésentes et biologiquement vitales appelées serpines. « De toute évidence, des recherches plus approfondies pourraient être nécessaires sur la fiabilité de l’IA en tant qu’outil prédictif ». Pour Burns, les preuves ne sont pas suffisamment solides à ce stade. Bien sûr, le repliement des protéines est complexe. Leur modélisation est ancienne et repose sur des hypothèses manifestement différentes de leur réalité. Longtemps, ces modèles servaient à interpréter des données d’observation issues de la diffraction des rayons X, et non à créer un modèle informatique, comme avec AlphaFold. Le problème, estime le chercheur en cancérologie et lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine 2019, William G. Kaelin Jr., c’est que la publication doit construire son savoir sur des briques plutôt que sur de la paille

Au Royaume-Uni, la UK Biobank, une entreprise publique qui détient des données génétiques sur un sous-ensemble de la population britannique, aurait conclu en mars dernier un partenariat avec des sociétés pharmaceutiques et Calico, filiale d’Alphabet, qui auront accès à ces données pour des études menées avec l’IA. Le projet a été décrit par le Financial Times comme « un exemple emblématique de la manière dont les ordinateurs avancés et les modèles d’intelligence artificielle peuvent exploiter de vastes ensembles de données biologiques pour étudier en profondeur le fonctionnement du corps humain et ses dysfonctionnements potentiels ». Une question se pose cependant : l’exploitation de ces ensembles de données est-elle susceptible de produire des connaissances fiables, même en théorie ? En 2017, ces données ont été décrites comme « non représentatives de la population générale… Les participants à la UK Biobank vivent généralement dans des zones socio-économiquement moins défavorisées ; sont moins susceptibles d’être obèses, de fumer et de consommer de l’alcool quotidiennement ; et présentent moins de problèmes de santé autodéclarés ». La structure de ces ensembles de données de santé, et d’autres similaires, qui ne sont certainement pas secrets, suscite des doutes. Même les observateurs optimistes doivent l’admettre : si les données sont inadéquates et l’IA opaque, quelle est la valeur épistémique réelle de ces projets ? Le prix Nobel Kaelin Jr. a conseillé : « La question… devrait être de savoir si… les conclusions sont susceptibles d’être correctes, et non de savoir s’il serait important qu’elles soient vraies. » 

Ralentir la science

Si l’on veut sauver la science de son malaise actuel, des solutions sont déjà possibles, conclut Burns. « Des propositions comme la « slow science » d’Isabelle Stenger semblent valoir la peine d’être tentées, car elles pourraient élargir la charge de la preuve aux affirmations scientifiques et encourager un esprit de service public parmi les scientifiques. Pourtant, si une rénovation épistémique a eu lieu jusqu’à présent dans le domaine scientifique, elle est restée extrêmement timide et n’a pas produit d’effets escomptés. 

Il faut dire que pour les investisseurs, l’idée que l’IA puisse nous sortir de l’impasse actuelle et donner naissance à toutes sortes d’inventions rentables est doublement séduisante. L’IA est une méthode qui ne nécessite que des capitaux pour sa mise en œuvre et qui peut être réalisée à grande échelle, contrairement à la recherche empirique, centrée sur l’humain et fastidieuse, où l’ingéniosité et la chance (qui ne s’achètent pas si facilement) semblent prédominer. Mais investir dans l’IA est aussi un moyen efficace de maintenir le statu quo, tout en semblant le bouleverser, car il pose l’hypothèse d’un avenir technologique sans les changements systémiques qu’impliquent d’autres réformes. 

Dans cette optique, nous devons résister au spectacle. L’IA fait vendre une vision du progrès où les algorithmes peuvent révéler les secrets plus rapidement, mieux et à moindre coût ; pourtant, les secrets de la nature ne sont pas si facilement révélés, et la connaissance sans compréhension n’est pas une connaissance du tout. »

S’il y avait besoin d’une explication supplémentaire, Alberto Romero dans sa newsletter algorithmic Bridge, revient sur une étude du MIT et de Harvard, où les chercheurs se sont demandé si les modèles d’IA pouvaient passer de la simple prédiction au « développement de modèles fiables », en les faisant travailler sur un problème de physique assez classique ? Mais au lieu de tester avec le langage, qui est assez complexe et difficile à analyser, ils se sont concentrés sur la physique classique. Ils voulaient voir si le modèle utiliserait les lois de Newton pour prédire les vecteurs de force à l’origine du mouvement de révolution de la terre autour du soleil ou s’il inventerait simplement ses prédictions sans comprendre la physique réelle. Ils ont conclu que les modèles d’IA font des prédictions précises, mais ne parviennent pas à encoder le modèle universel de Newton et recourent plutôt à des heuristiques spécifiques à chaque cas, non généralisables et fortement incohérents. L’étude montre que « les modèles d’IA sont tout simplement incapables de coder un ensemble de lois robustes pour régir leurs prédictions : ils sont non seulement incapables de retrouver des modèles du monde, mais intrinsèquement mal équipés pour le faire ». Un modèle d’IA d’apprentissage profond est peut-être architecturalement incapable de développer des modèles du monde corrects estiment-ils.Même le rêve que l’IA puisse être utilisée pour améliorer la prédictibilité des modèles climatiques est battue en brèche. Dans leur livre, AI Snake Oil (voir notre recension), les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor montraient que son amélioration était assez limitée et qu’elle pourrait même atteindre un pallier indépassable, à mesure que les phénomènes deviennent plus extrêmes. La croyance dans un progrès scientifique exponentiel porté par l’IA ne sert qu’à raviver les promesses des technosciences comme le disaient déjà Marc Audétat et les chercheurs invités dans Sciences et technologies émergentes : pourquoi tant de promesses ? (Hermann, 2015, voir notre recension). L’idée que l’IA serait l’avenir de la science comme on l’entend très souvent est bien plus un moyen d’orienter les investissements qu’une vérité scientifique.

Comprendre ce que l’IA sait faire et ce qu’elle ne peut pas faire

Quand on parle d’Intelligence artificielle on mobilise un terme qui qualifie un ensemble de technologies vaguement reliées, expliquent les chercheurs Arvind Narayanan et Sayash Kapoor dans le livre qu’ils viennent de faire paraître, AI Snake Oil (Princeton University Press, 2024, non traduit). 

Il y a peu de liens entre l’IA générative dont on entend tant parler et l’IA prédictive, certainement bien plus utilisée encore, mais où se concentrent les systèmes les plus défaillants qui soient. C’est là surtout que se concentre cette « huile de serpent » à laquelle font référence les deux chercheurs. Sous ce terme, qui qualifie des remèdes miraculeux mais inefficaces, comme tant de charlatans en vendaient dans tout l’Ouest américain, les deux chercheurs désignent une technologie qui ne fonctionne pas et ne peut pas fonctionner comme attendu, et qui ne fonctionnera probablement jamais. Toute la difficulté aujourd’hui, pour le grand public, consiste à être capable de distinguer l’IA qui ne fonctionne pas de celle qui fonctionne. C’est tout l’enjeu de leur livre. 

IA générative vs. IA prédictive

L’IA est désormais devenue un produit de consommation grand public. Le problème, c’est que son utilisation abusive s’est également généralisée. Les deux ingénieurs restent pourtant très confiants. L’IA générative est un outil amusant et utile défendent-ils. Elle peut même être un outil d’apprentissage passionnant, expliquent-ils un peu légèrement. Certes, l’IA générative comporte des risques et peut avoir un coût social élevé. Mais ce n’est rien comparé à l’IA prédictive. Dans leur livre, les deux chercheurs accumulent les exemples pour montrer que dès que nous tentons d’utiliser l’IA pour des prédictions, notamment dans le domaine du social, elle produit des discriminations. De l’emploi à la santé, en passant par le crime… partout ces modèles restent englués dans leurs biais. Mais surtout, leurs résultats ne sont bien souvent pas meilleurs qu’un résultat aléatoire. C’est, il me semble, la grande force de leur démonstration et le point le plus original du livre. Pour les chercheurs, l’une des raisons d’une si faible performance tient beaucoup au fait que très souvent, la donnée n’est ni disponible ni décisive. Le problème c’est que l’IA prédictive est très attirante parce qu’elle promet des décisions plus efficaces… Mais l’efficacité est bien plus relative qu’annoncée et surtout bien moins responsable. 

L’IA n’a pas vraiment de définition fixe. Les deux chercheurs s’en amusent d’ailleurs et remarquent que ce qu’on qualifie comme IA correspond souvent à ce qui n’a pas été fait. Dès qu’une application fonctionne avec fiabilité, on ne parle plus d’IA, comme c’est le cas avec les aspirateurs autonomes, l’autopilote des avions, les filtres à Spam, ou l’autocomplétion. Autant d’exemples qui nous montrent d’ailleurs des formes d’IA qu’on souhaiterait plus souvent. Ces exemples doivent nous rappeler qu’elle n’est pas toujours problématique, loin de là. L’IA sait résoudre des problèmes difficiles. Mais elle ne sait pas prédire les comportements sociaux des gens et la prédiction du social n’est pas un problème technologique soluble. 

Il y a aussi certains domaines du social où l’IA peut-être très forte, très précise et très efficace, mais qui posent des problèmes de société majeurs. C’est le cas notamment de la reconnaissance faciale. Le taux d’erreur de la reconnaissance faciale est devenu minuscule (0,08% selon le Nist). Cela n’enlève rien au fait que ces erreurs soient très problématiques, notamment quand elles conduisent à des arrestations qui ne devraient pas avoir lieu. Mais dans le domaine de la reconnaissance faciale, le problème, désormais, n’est plus que la technologie soit défaillante. Ce sont les pratiques, les erreurs humaines, les échecs policiers et d’encadrement de son usage qui posent problèmes. « L’IA de reconnaissance faciale, si elle est utilisée correctement, a tendance à être précise car il y a peu d’incertitude ou d’ambiguïté dans la tâche à accomplir ». Identifier si une personne sur une photo correspond à une autre personne sur une autre photo est assez simple, pour autant que les systèmes aient suffisamment d’images pour s’y entraîner et de moyens pour trouver les éléments qui permettent de distinguer un visage d’un autre. Cela ne signifie pas que l’analyse faciale puisse tout faire, précisent les deux chercheurs : identifier le genre où l’émotion depuis un visage n’est pas possible, car ni l’un ni l’autre n’est inscrit dans l’image. Désormais, « le plus grand danger de la reconnaissance faciale vient du fait qu’elle fonctionne très bien ». Ce ne sont plus ses défaillances techniques qui posent un problème de société, comme c’est le cas des systèmes de prédiction de risques. C’est l’usage qui peut en être fait… comme de pouvoir identifier n’importe qui n’importe où et pour n’importe quelle raison. Attention cependant, préviennent les chercheurs : la reconnaissance faciale peut-être très performante quand elle est utilisée correctement, mais peut très facilement échouer en pratique, comme le montre l’identification depuis des images de mauvaise qualité qui a tendance à produire de nombreux faux positifs. Elle n’est donc ni parfaite ni magique. Et surtout, elle pose un enjeu de société qui nécessite de cadrer son usage, pour trouver les moyens afin qu’elle ne soit pas utilisée de manière inappropriée – et ce n’est pas si simple – et pour que la société se dote de garde-fous et de garanties pour prévenir des abus ou d’utilisations inappropriées.

Nombre d’usages de l’IA demeurent problématiques avertissent les chercheurs. Nombre de ses utilisations relèvent ni plus ni moins de l’imposture. L’IA échoue d’abord et très souvent dès qu’on l’utilise pour produire des prédictions, comme l’a montré Google Flu, l’outil pour prédire la grippe de Google qui se basait sur l’évolution des recherches de symptômes sur le moteur de recherche et dont la précision a fini par s’effondrer sous les requêtes. Non seulement la prédiction est difficile, mais bien souvent son efficacité s’effondre dans le temps

Les deux chercheurs nous invitent à intégrer une sirène d’alerte aux projets d’IA. Dès qu’ils abordent le social, dès qu’ils souhaitent prédire quelque chose, dès qu’ils utilisent une variable pour une autre (comme de vouloir reconnaître le genre depuis des images de visages), nous devons être vigilants

Couverture du livre AI Snake Oil d’Arvind Narayanan et Sayash Kapoor.

Les défaillances de l’IA prédictive

Mais il y a d’autres motifs d’inquiétudes auxquels prêter attention. Le battage médiatique autour de l’IA fait que bien souvent ses qualités sont exagérées. Les capacités de prédiction de nouveaux services ou outils sont très souvent survendues. L’une des erreurs les plus courantes consiste à annoncer un taux de réussite particulièrement élevé, alors que très souvent, l’outil est évalué sur les mêmes données que celles sur lesquelles il a été entraîné. C’est un peu comme réviser les questions qui seront posées à un examen avant l’examen. L’étude des résultats de recherche dans nombre de secteurs de la recherche en machine learning a montré partout des résultats problématiques. Ce n’est pas nécessairement intentionnel ou malveillant, excusent un peu facilement les deux ingénieurs, le machine learning est une discipline délicate et il est facile de s’embrouiller. En tout cas, la qualité s’effondre très souvent avec le battage médiatique. Ainsi, des centaines d’études ont proclamé pouvoir détecter le Covid depuis des radiographies des poumons : une revue systématique de plus de 400 articles de recherche a montré qu’AUCUNE n’était fiable. Tant et si bien qu’une équipe de chercheurs a mis au point une chek-list pour aider les développeurs et les chercheurs à minimiser les erreurs. Dans une étude sur l’usage de l’IA prédictive dans l’industrie et l’administration, Narayanan et Kapoor ont fait les mêmes constats et ont listé les principaux défauts de la prédiction :

  • Un outil qui fait de bonnes prédictions ne signifie pas qu’il mènera à de bonnes décisions, notamment du fait de la rétroaction des décisions sur les prédictions (​​par exemple un montant de caution plus élevé basé sur une prédiction de récidive peut augmenter le taux de récidive… et d’ailleurs, les peines sévères ont tendance à augmenter la récidive) ;
  • Pour prédire, on fait souvent appel à une variable-cible qui ne correspond pas exactement à ce que l’on souhaite prédire, comme d’utiliser la moyenne générale d’un étudiant pour prédire sa réussite l’année suivante. 
  • Lorsque la distribution des données sur lesquelles un modèle est formé n’est pas représentative de la distribution sur laquelle il sera déployé, les performances du modèle seront problématiques.
  • Il y a toujours des limites à la prédiction. Les résultats sociaux ne sont pas prévisibles avec précision, même avec l’apprentissage. 
  • Les différences de performances entre différents groupes sociaux ne peuvent pas toujours être corrigées
  • Bien souvent les systèmes manquent de possibilité pour en contester les résultats alors que cette contestabilité est un levier important pour se rendre compte de ses erreurs.
  • La prédiction oublie souvent de prendre en compte le comportement stratégique qui risque de la rendre moins efficace dans le temps. 

Au XIXe siècle, dans l’Ouest américain, d’innombrables colporteurs vendaient des médicaments miracles, inefficaces et inoffensifs, pour la plupart… mais pas tous. Certains de ces faux remèdes laisseront des morts derrière eux. En 1906, la Food and Drug Administration (FDA) est imaginée pour remédier au problème et rendre ces colporteurs responsables de leurs produits, comme l’explique le dernier rapport de l’AI Now Institute qui revient en détail sur la naissance de l’agence américaine et comment elle a changé le monde du médicament par la construction de mesures préalables à leur mise sur le marché – l’AI Now Institute invite d’ailleurs à s’inspirer de cette histoire pour rendre l’IA responsable en pointant qu’une « réglementation ex ante solide, adaptée à un marché en évolution et à ses produits, peut créer des avantages significatifs à la fois pour l’industrie et pour le public »

Si l’AI Snake Oil est une IA qui ne marche pas et qui ne peut pas marcher, souvenons-nous que même une IA qui fonctionne bien peut être nocive. Face aux produits d’IA, il faut pouvoir mesurer à la fois les préjudices qu’ils peuvent provoquer mais également la véracité qu’ils produisent. 

Mais si l’IA défaillante est si omniprésente, c’est parce qu’elle offre des solutions rapides à n’importe quels problèmes. Oubliant que les solutions qui ne fonctionnent pas n’en sont pas, rappellent Kapoor et Narayanan. « Dans le sillage de la révolution industrielle, des millions d’emplois furent créés dans les usines et les mines, avec d’horribles conditions de travail. Il a fallu plusieurs décennies pour garantir les droits du travail et améliorer les salaires et la sécurité des travailleurs. » Nous devons imaginer et construire un mouvement similaire pour garantir la dignité humaine face à l’automatisation qui vient. Nous devons trouver les moyens d’éradiquer le déploiement de l’huile de serpent et construire les modalités pour bâtir une technologie responsable comme nous avons réussi à bâtir une médecine et une industrie agro-alimentaire (plutôt) responsable. 

Pourquoi les prédictions échouent-elles ?

Dans leur livre, les deux auteurs mobilisent d’innombrables exemples de systèmes défaillants. Parmis ceux qu’ils classent comme les pires, il y a bien sûr les outils de prédiction qui prennent des décisions sur la vie des gens, dans le domaine de la santé, des soins ou de l’orientation notamment. 

Un algorithme n’est qu’une liste d’étapes ou de règles pour prendre une décision, rappellent-ils. Très souvent, les règles sont manuelles mais sont appliquées automatiquement, comme quand on vous demande de ne pas percevoir au-delà d’un certain revenu pour bénéficier d’un droit. Le problème, c’est que de plus en plus, les règles se complexifient : elles sont désormais souvent apprises des données. Ce type d’algorithme est appelé modèle, c’est-à-dire qu’il découle d’un ensemble de nombres qui spécifient comment le système devrait se comporter. Ces modèles sont très utilisés pour allouer des ressources rares, comme des prêts ou des emplois, ouvrant ou fermant des possibilités. C’est typiquement ce qu’on appelle l’IA prédictive. C’est par exemple ainsi que fonctionne Compas, le système de calcul de risque de récidive utilisé par la justice américaine, entraîné depuis le comportement passé des justiciables. L’hypothèse de ces systèmes et de nombre de systèmes prédictifs consiste à dire que des gens avec les mêmes caractéristiques se comporteront de la même manière dans le futur. Ces systèmes prédictifs sont déployés dans de nombreux secteurs : la santé, l’emploi, l’assurance… Le problème, c’est que de petits changements dans la vie des gens peuvent avoir de grands effets. La plupart des entreprises qui développent des systèmes prédictifs assurent que ceux-ci sont performants et équitables. Pourtant, on ne peut pas garantir que les décisions qu’ils prennent soient sans biais ou équitables

Une bonne prédiction ne signifie pas une bonne décision. L’IA peut faire de bonne prédictions… si rien ne change, c’est-à-dire si elles ne sont pas utilisées pour modifier les comportements, expliquent les chercheurs en prenant l’exemple d’un système prédictif de la pneumonie qui montrait que les gens atteints d’asthme étaient à moindre risque, parce qu’ils recevaient des soins adaptés pour éviter les complications. Déployer un tel modèle, en fait, aurait signifié renvoyer les patients asthmatiques chez eux, sans soins. Corrélation n’est pas causalité, dit l’adage.

Ces erreurs de prédictions ont souvent pour origine le fait que les chercheurs s’appuient sur des données existantes plutôt que des données collectées spécifiquement pour leur produit. Trop souvent, parce que créer des données spécifiques ou faire des contrôles aléatoires est coûteux, les entreprises s’en abstiennent. Comprendre l’impact des outils de décision est également important et nécessite aussi de collecter des données et de faire des contrôles d’autant plus coûteux que ces vérifications, élémentaires, viennent souvent remettre en question l’efficacité proclamée. Techniquement, cela signifie qu’il faut toujours s’assurer de savoir si le système a évalué ses impacts sur de nouvelles données et pas seulement sur les données utilisées pour la modélisation. 

Ces effets sont d’autant plus fréquents que le développement de systèmes conduit souvent les gens à y réagir, à se comporter stratégiquement. C’est le cas quand des candidats à l’embauche répondent aux outils d’analyse des CV en inondant leurs CV de mots clefs pour contourner leurs limites. Une étude a même montré que changer le format de son CV d’un PDF en texte brut, changeait les scores de personnalité que les systèmes produisent sur les candidatures. Quand les entreprises assurent que leurs outils fonctionnent, elles oublient souvent de tenir compte du comportement stratégique des individus. Or, « quand les résultats du modèle peuvent être facilement manipulés en utilisant des changements superficiels, on ne peut pas dire qu’ils sont efficaces ». C’est toute la limite de trop de modèles opaques que dénoncent les deux chercheurs avec constance. 

Le risque, c’est que ces systèmes nous poussent à une sur-automatisation. La sur-automatisation, pour les chercheurs, c’est quand le système de prise de décision ne permet aucune voie de recours, comme l’ont connu les individus suspectés de fraude par l’algorithme de contrôle des aides sociales de Rotterdam. Pour éviter cela, les bonnes pratiques invitent à « conserver une supervision humaine ». Problème : tous les développeurs de systèmes assurent que c’est le cas, même si cette supervision ne conduit à aucune modification des décisions prises. En réalité, les développeurs d’IA vendent des IA prédictives « avec la promesse d’une automatisation complète. La suppression d’emplois et les économies d’argent constituent une grande partie de leur argumentaire ». La supervision n’a donc la plupart du temps pas lieu. Même quand elle existe, elle est bien souvent inappropriée. Et surtout, les résultats et suggestions génèrent une sur-confiance particulièrement pervasive, qui affecte tous les utilisateurs dans tous les secteurs. Dans des simulateurs de vol, quand les pilotes reçoivent un signal d’alarme incorrect, 75% d’entre eux suivent les recommandations défaillantes. Quand ils ont recours à une checklist, ils ne sont plus que 25% à se tromper. 

Mais surtout, insistent les deux chercheurs, les prédictions sur les gens sont bien plus fluctuantes qu’on le pense. Un outil similaire à Compas développé en Ohio et utilisé en Illinois a produit des aberrations car les taux de criminalité n’étaient pas les mêmes entre les deux Etats. Trop souvent les prédictions se font sur les mauvaises personnes. C’était le cas de l’outil de calcul de risque de maltraitance des enfants de Pennsylvanie étudié par Virginia Eubanks, qui n’avait aucune donnée sur les familles qui avaient recours à des assurances privées et donc qui visait disproportionnellement les plus pauvres. « Les outils d’IA regardent ce qui est sous le lampadaire. Et très souvent, le lampadaire pointe les plus pauvres ». L’IA prédictive exacerbe les inégalités existantes. « Le coût d’une IA défectueuse n’est pas supporté de manière égale par tous. L’utilisation de l’IA prédictive nuit de manière disproportionnée à des groupes qui ont été systématiquement exclus et défavorisés par le passé. » Les outils de prédiction de risque de santé, déployés pour réduire les dépenses d’hospitalisation, ont surtout montré leurs biais à l’encontre des minorités. L’un de ces outils, Optum’s Impact Pro par exemple, écartait systématiquement les personnes noires, parce que le système ne prédisait pas tant le besoin de soins, que combien l’assurance allait dépenser en remboursement des soins de santé. L’entreprise a continué d’ailleurs à utiliser son outil défaillant, même après qu’il ait montré son inéquité. « Les intérêts des entreprises sont l’une des nombreuses raisons pour lesquelles l’IA prédictive augmente les inégalités. L’autre est la trop grande confiance des développeurs dans les données passées. » 

Trop souvent, on utilise des proxies, des variables substitutives qui nous font croire qu’on peut mesurer une chose par une autre, comme les coûts de la santé plutôt que les soins. C’est le même problème pour Compas. Compas utilise des données sur qui a été arrêté pas sur les crimes. Compas dit prédire le crime alors qu’en fait il ne prédit que les gens qui ont été arrêtés. Ces confusions sur les données expliquent beaucoup pourquoi les systèmes d’IA prédictive nuisent d’abord aux minorités et aux plus démunis. 

S’ils sont défaillants, alors peut-être faudrait-il faire le deuil des outils prédictifs, suggèrent les chercheurs. Ce serait effectivement dans bien des cas nécessaires, mais nos sociétés sont mal à l’aise avec l’imprévisibilité, rappellent-ils. Pourtant, trop souvent nous pensons que les choses sont plus prévisibles qu’elles ne sont. Nous avons tendance à voir des régularités là où elles n’existent pas et nous pensons bien souvent être en contrôle sur des choses qui sont en fait aléatoires. Rien n’est plus difficile pour nous que d’accepter que nous n’avons pas le contrôle. Cela explique certainement notre engouement pour l’IA prédictive malgré ses défaillances. Pourtant, expliquent les chercheurs, embaucher ou promouvoir des employés aléatoirement, plutôt que sur de mauvais critères de performances, pourrait peut-être être plus bénéfique qu’on le pense, par exemple en favorisant une plus grande diversité ou en favorisant un taux de promotion fixe. Accepter l’aléatoire et l’incertitude pourrait nous conduire à de meilleures décisions et de meilleures institutions. « Au lieu de considérer les gens comme des êtres déterminés, nous devons travailler à la construction d’institutions qui sont véritablement ouvertes au fait que le passé ne prédit pas l’avenir. »

Pourquoi l’IA ne peut pas prédire le futur ?

La météorologie est l’un des secteurs où la prédiction est la plus avancée. Pourtant, la météo est un système particulièrement chaotique. Des petits changements conduisent à de grandes erreurs. Plus la prédiction est éloignée dans le temps, plus l’erreur est grande. Les données, les équations, les ordinateurs ont pourtant permis d’incroyables progrès dans le domaine. Nos capacités de prédiction météo se sont améliorées d’un jour par décade : une prévision sur 5 jours d’il y a 10 ans est aussi précise qu’une prévision sur 6 jours aujourd’hui ! Ces améliorations ne viennent pas d’une révolution des méthodes, mais de petites améliorations constantes. 

La prévision météo repose beaucoup sur la simulation. Les succès de prévision des phénomènes géophysiques a conduit beaucoup de chercheurs à penser qu’avec les bonnes données et la puissance de calcul, on pourrait prédire n’importe quel type d’évènements. Mais cela n’est pas toujours très bien marché. Le temps est bien plus observable que le social, certainement parce que les conditions géophysiques, contrairement à ce que l’on pourrait penser, sont plus limitées. La prévision météo repose sur des lois physiques calculables. Ce n’est pas le cas des calculs du social. « Cela n’a pas restreint pour autant le développement de prédictions dans le contexte social, même si bien souvent, nous avons assez peu de preuves de leur efficacité ». Le score de risque de défaillance de crédit, Fico, est né dans les années 50 et se déploie à la fin des années 80, en même temps que naissent les premiers scores de risque criminels… Mais c’est avec le développement du machine learning dans les années 2010 que les systèmes prédictifs vont exploser dans d’innombrables systèmes. 

Toutes les prédictions ne sont pas difficiles. Le trafic, l’évolution de certaines maladies… sont assez faciles. Les prédictions individuelles, elles, sont toujours plus difficiles. Et cela pose la question de savoir ce qui définit une bonne prédiction. Est-ce qu’une prédiction météo est bonne si elle est au degré près ou si elle prédit bien la pluie indépendamment de la température ? Notre capacité à prédire les tremblements de terre est excellente, notamment les lieux où ils auront lieu, mais notre capacité à prédire la nécessité d’une évacuation est nulle, car prédire quand ils auront lieu avec suffisamment de précision est bien plus difficile. Bien souvent, la précision de la prédiction s’améliore quand on ajoute plus de données et de meilleurs modèles. Mais ce n’est pas nécessairement vrai. On ne peut prédire le résultat d’un jet de dé quel que soit le volume de données que l’on collecte ! 

Quand les choses sont difficiles à prédire, on a recours à d’autres critères, comme l’utilité, la légitimité morale ou l’irréductibilité des erreurs pour apprécier si la prédiction est possible. Et tout ce qui a rapport à l’individu est bien souvent difficile à prédire, ce qui n’empêche pas beaucoup d’acteurs de le faire, non pas tant pour prédire quelque chose que pour exercer un contrôle sur les individus

Kapoor et Narayanan reviennent alors sur le Fragile Families Challenge qui a montré que les modèles d’IA prédictibles développés n’amélioraient pas notablement la prédiction par rapport à un simple modèle statistique. Pour les chercheurs, le défi a surtout montré les limites fondamentales à la prédiction du social. Dans le social, « on ne peut pas prédire très bien le futur, et nous ne connaissons pas les limites fondamentales de nos prédictions ». Les données du passé ne suffisent pas à construire ce type de prédictions, comme les données d’une précédente élection ne peuvent pas prédire la suivante. Améliorer la précision des prédictions du social relève du problème à 8 milliards de Matt Salganik : il n’y a pas assez de gens sur terre pour découvrir les modèles de leurs existences ! Cela n’empêche pas qu’il existe d’innombrables outils qui affirment pouvoir faire des prédictions à un niveau individuel. 

En vérité, bien souvent, ces outils ne font guère mieux qu’une prédiction aléatoire. Compas par exemple ne fait que prédire la partialité de la police à l’encontre des minorités (et dans le cas de Compas, l’amélioration par rapport à un résultat aléatoire est assez marginale… et dans nombre d’autres exemples, l’amélioration du calcul se révèle bien souvent plus mauvaise qu’un résultat aléatoire). Utiliser seulement 2 données, l’âge et le nombre d’infractions antérieures, permet d’avoir un résultat aussi précis que celui que propose Compas en mobilisant plus d’une centaine de données. Dans le cas de la récidive, le modèle est assez simple : plus l’âge est bas et plus le nombre d’infractions antérieures est élevé, plus la personne sera à nouveau arrêtée. On pourrait d’ailleurs n’utiliser que le nombre d’infractions antérieures pour faire la prédiction sans que les résultats ne se dégradent vraiment (qui serait moralement plus acceptable car en tant que société, on pourrait vouloir traiter les plus jeunes avec plus d’indulgence qu’ils ne le sont). L’avantage d’une telle règle, c’est qu’elle serait aussi très compréhensible et transparente, bien plus que l’algorithme opaque de Compas.

Avec ces exemples, les deux chercheurs nous rappellent que la grande disponibilité des données et des possibilités de calculs nous font oublier que l’opacité et la complexité qu’ils génèrent produisent des améliorations marginales par rapport au problème démocratique que posent cette opacité et cette complexité. Nous n’avons pas besoin de meilleurs calculs – que leur complexification ne produit pas toujours –, que de calculs capables d’être redevables. C’est je pense le meilleur apport de leur essai.  

Nous sommes obnubilés à l’idée de prédire un monde imprévisible

Prédire le succès est aussi difficile que prédire l’échec, rappellent-ils. Certainement parce que contrairement à ce que l’on pense, le premier ne repose pas tant sur les qualités des gens que le second ne repose sur les circonstances. Les deux reposent sur l’aléatoire. Et en fait, le succès repose plus encore sur l’aléatoire que l’échec ! Le succès est encore moins prévisible que l’échec, tant la chance, c’est-à-dire l’imprévisible, joue un rôle primordial, rappellent-ils. Le succès dans les études, le succès de produits… rien n’est plus difficile à prédire, rappellent les chercheurs en évoquant les nombreux rejets du manuscrit de Harry Potter. Matt Salganik avait ainsi créé une application de musique et recruté 14 000 participants pour évaluer des musiques de groupes inconnus avec des indicateurs sociaux qui variaient entre groupes de participants. Des chansons médiocres étaient appréciées et de très bonnes musiques négligées. Une même chanson pouvait performer dans un endroit où les métriques sociales étaient indisponibles et sous performer là où elles étaient disponibles. Mais l’expérience a surtout montré que le succès allait au succès. Dans l’environnement où personne ne voyait de métriques : il y avait bien moins d’inégalités entre les musiques. 

Les médias sociaux reposent sur des principes d’accélération de la viralité d’une petite fraction des contenus. Mais la popularité est très variable, d’un contenu l’autre. Ce que font les plateformes, ce n’est pas tant de prédire l’imprévisible que de tenter d’amplifier les phénomènes. Sur YouTube, Charlie Bit My Finger fut l’une des premières vidéos virales de la plateforme. Malgré ses qualités, son succès n’avait rien d’évident. En fait, les médias sociaux sont « une loterie à mèmes géante ». Plus un mème est partagé, plus il a de la valeur et plus les gens vont avoir tendance à le partager. Mais il est impossible de prédire le succès d’une vidéo ou d’un tweet. Même la qualité ne suffit pas, même si les contenus de meilleure qualité ont plus de chance que les contenus médiocres. Par contre l’on sait que les contenus plus partisans, plus négatifs reçoivent plus d’engagements. Reste que la polarisation perçue est plus forte que la polarisation réelle – et il est probable que cette mauvaise perception la renforce. 

D’une manière assez surprenante, nous prédisons très bien des effets agrégés et très mal ces mêmes effets individuellement. Les ordres de grandeur aident à prédire des effets, mais les experts eux-mêmes échouent bien souvent à prédire l’évidence. Aucun n’a prévu l’effondrement de l’URSS, rappelait Philip Tetlock. Et ce n’est pas une question de données ou de capacité d’analyse. Les limitations à la prédictions sont dues aux données indisponibles et au fait qu’elles sont parfois impossibles à obtenir. Mais la prédiction est également difficile à cause d’événements imprévisibles, mais plus encore à cause de boucles d’amplification complexes. Dans de nombreux cas, la prédiction ne peut pas s’améliorer, comme dans le cas de la prédiction du succès de produits culturels. Dans certains cas, on peut espérer des améliorations, mais pas de changements majeurs de notre capacité à prédire l’avenir. Pour Narayanan et Kapoor, notre obnubilation pour la prédiction est certainement le pire poison de l’IA

L’IA générative, ce formidable bullshiter


Bien moins intéressants sont les 2 chapitres dédiés à l’IA générative, où les propos des deux chercheurs se révèlent assez convenus. S’il est difficile de prédire l’impact qu’elle va avoir sur l’économie et la culture, la technologie est puissante et les avancées réelles. Pour Narayanan et Kapoor, l’IA générative est déjà utile, expliquent-ils en évoquant par exemple Be My Eyes, une application qui connectait des aveugles à des volontaires voyants pour qu’ils les aident à décrire le monde auquel ils étaient confrontés en temps réel. L’application s’est greffée sur ChatGPT pour décrire les images avec un réel succès, permettant de remplacer les descriptions du monde réel des humains par celles des machines.

Si l’IA générative fonctionne plutôt très bien, ce n’est pas pour autant qu’elle ne peut pas porter préjudices aux gens qui l’utilisent. Ses biais et ses erreurs sont nombreuses et problématiques. Sa capacité à nous convaincre est certainement plus problématique encore

Les deux chercheurs bien sûr retracent l’histoire des améliorations de la discipline qui a surtout reposé sur des améliorations progressives, la disponibilité des données et l’amélioration des capacités de calcul. Tout l’enjeu de la technologie a été d’apprendre à classer les images ou les mots depuis les connexions entre eux en appliquant des poids sur les critères. 

En 2011, à l’occasion d’une compétition ImageNet, visant à classifier les images, Hinton, Krizhevsky et Sutskever proposent un outil d’apprentissage profond qui se distingue par le fait qu’il ait bien plus de couches de traitements que les outils précédents : ce sera AlexNet. Tout l’enjeu ensuite, consistera à augmenter le nombre de couches de traitements en démultipliant les données… À mesure que les données deviennent plus massives, les contenus vont aussi avoir tendance à devenir plus problématiques, malgré les innombrables mesures de filtrages. Les problèmes vont y être enfouis plus que résolus, comme l’étiquetage de personnes noires sous le terme de Gorille. On va se mettre alors à mieux observer les données, mais la plupart des critères de référence ne mesurent pas dans quelle mesure les modèles reflètent les préjugés et les stéréotypes culturels. Le problème, c’est que dans le domaine de l’IA, les ingénieurs sont convaincus que découvrir les connaissances dans les données surpasse l’expertise, minimisant son importance. 

« Alors que l’IA prédictive est dangereuse parce qu’elle ne fonctionne pas. L’IA pour la classification des images est dangereuse parce qu’elle fonctionne trop bien. » 

Les systèmes de génération de texte fonctionnent sur le même principe que les systèmes de génération d’image. Jusqu’aux années 2010, il était difficile que les systèmes de traduction automatique gardent en tête le contexte. Ils fonctionnaient bien sur les courts extraits, mais avaient des problèmes avec des textes plus longs. En 2017, Google a trouvé la solution en proposant une matrice plus grande permettant de mieux relier les mots entre eux. C’est la technologie Transformer. L’IA générative textuelle n’est rien d’autre qu’un système d’autocomplétion qui fait de la prédiction du mot suivant. 

La puissance de ces machines est à la fois leur force et leur faiblesse. « Pour générer un simple token un bout de mot ChatGPT doit accomplir environ un milliard de milliard d’opérations. Si vous demandez à générer un poème d’une centaine de tokens (une centaine de mots) cela nécessitera un quadrillion de calculs. Pour apprécier la magnitude de ce nombre, si tous les individus au monde participaient à ce calcul au taux d’un calcul par minute, 8 heures par jour, un quadrillon de calcul prendrait environ une année. Tout cela pour générer une simple réponse. » La capacité générative de ces outils repose sur une puissance sans limite. Une puissance dont les coûts énergétiques, matériels et économiques finissent par poser question. Avons-nous besoin d’une telle débauche de puissance ? 

Pour que ces modèles répondent mieux et plus exactement, encore faut-il adapter les modèles à certaines tâches. Cette adaptation, le fine-tuning ou pré-entraînement, permet d’améliorer les résultats. Reste que ces adaptations, ces filtrages, peuvent finir par sembler être une cuillère pour écoper les problèmes de l’océan génératif… 

Les chatbots peuvent avoir d’innombrables apports en interagissant avec l’utilisateur, mais le fait qu’ils dépendent profondément des statistiques et le manque de conscience de leurs propres limites, émousse leur utilité, soulignent les deux chercheurs. Jouer à Pierre-papier-ciseaux avec eux par exemple rappellent qu’ils ne comprennent pas l’enjeu de simultanéité. 

Le problème de ces outils, c’est que la compréhension, n’est pas tout ou rien. Les chatbots ne comprennent rien, et leur regard sur un sujet est limité par leurs données. Mais ils sont configurés pour répondre avec confiance, comme un expert, alors qu’ils sont capables d’erreurs basiques qu’un enfant ne ferait pas. Cela signifie que ces outils ne sont pas sans écueils, rappellent les chercheurs. Ils produisent très facilement de la désinformation, des deepfakes, et permettent à ceux qui les déploient de concentrer un pouvoir très important. Les chatbots sont des bullshiters de première, des menteurs. « Ils sont entraînés pour produire des textes plausibles, pas des vérités ». Ils peuvent sembler très convaincants alors qu‘ »il n’y a aucune source vérifiée durant leur entraînement ». Même si on était capable de ne leur fournir que des affirmations vraies, le modèle ne les mémoriserait pas, mais les remixerait pour générer du texte. Ils répondent souvent correctement, mais sont capables parfois de produire des choses sans aucun sens. Cela tient certainement au fait que « les affirmations vraies sont plus plausibles que les fausses ». Les erreurs, les plagiats sont consubstantiels à la technologie. 

Les usages problématiques de ces technologies sont nombreux, notamment les deepfakes et toutes les tentatives pour tromper les gens que ces outils rendent possibles. Pour l’instant, les réponses à ces enjeux ne sont pas à la hauteur. Les chercheurs ne proposent que de mieux éduquer les utilisateurs aux contenus trompeurs et aux sources fiables. Pas sûr que ce soit une réponse suffisante. 

Les chercheurs rappellent que la grande difficulté à venir va être d’améliorer l’IA générative, alors que ses limites sont au cœur de son modèle, puisqu’elle ne peut qu’imiter et amplifier les stéréotypes des données qui l’ont entraîné. Pour y parvenir, il faudrait parvenir à bien mieux labelliser les données, mais l’effort devient herculéen à mesure que les moissons sont plus massives. Pour l’instant, cette labellisation repose surtout sur des travailleurs du clic mal payés, chargés de faire une labellisation à minima. Pas sûr que cela suffise à améliorer les choses… 

Malgré ces constats inquiétants, cela n’empêche pas les deux chercheurs de rester confiants. Pour eux, l’IA générative reste une technologie utile, notamment aux développeurs. Ils rappellent que ces dernières années, la question des biais a connu des progrès, grâce au fine-tuning. L’atténuation des bias est un secteur de recherche fructueux. Les chatbots progressent et deviennent aussi fiables que la recherche en ligne, notamment en étant capable de citer leurs sources. Pour les chercheurs, le plus gros problème demeure l’exploitation du travail d’autrui. Nous devons opter pour les entreprises qui ont des pratiques les plus éthiques, concluent-ils, et faire pression sur les autres pour qu’ils les améliorent. Oubliant qu’il n’est pas simple de connaître l’éthique des pratiques des entreprises… 

Les deux ingénieurs terminent leur livre par un chapitre qui se demande si l’IA pose une menace existentielle. Un sujet sans grand intérêt face aux menaces déjà bien réelles que fait peser l’IA. Ils le balayent d’ailleurs d’un revers de main et rappellent que l’IA générale est encore bien loin. « La plupart des connaissances humaines sont tacites et ne peuvent pas être codifiées ». C’est comme apprendre à nager ou à faire du vélo à quelqu’un simplement en lui expliquant verbalement comment faire. Ça ne marche pas très bien. Le risque à venir n’est pas que l’IA devienne intelligente, nous en sommes bien loin. Le risque à venir repose bien plus sur les mauvais usages de l’IA, et ceux-ci sont déjà très largement parmi nous. Pour améliorer notre protection contre les menaces, contre la désinformation ou les deepfakes, nous devons renforcer nos institutions démocratiques avancent les auteurs. On ne saurait être plus en accord, surtout au moment où les avancées de l’IA construisent des empires techniques qui n’ont pas grand chose de démocratique.  

*

Malgré ses qualités et la richesse de ses exemples, le livre des deux chercheurs peine à rendre accessible ce qu’ils voudraient partager. Parvenir à distinguer ce que l’IA sait faire et ce qu’elle ne peut pas faire n’est pas évident pour ceux qui sont amenés à l’utiliser sans toujours comprendre sa complexité. Distinguer la bonne IA de la mauvaise n’est pas si simple. Le livre permet de comprendre que la prédiction fonctionne mal, mais sans nous aider à saisir où elle peut progresser et où elle est durablement coincée. 

On a bien constaté que dès que ces outils agissent sur le social où l’individu, ils défaillent. On a bien compris que l’IA générative était puissante, mais les deux ingénieurs peinent à nous montrer là où elle va continuer à l’être et là où elle risque de produire ses méfaits. Les deux spécialistes, eux, savent très bien identifier les pièges que l’IA nous tend et que l’IA tend surtout aux ingénieurs eux-mêmes, et c’est en cela que la lecture d’AI Snake Oil est précieuse. Leur livre n’est pourtant pas le manuel qui permet de distinguer le poison du remède. Certainement parce que derrière les techniques de l’IA, le poison se distingue du remède d’abord et avant tout en regardant les domaines d’applications où elle agit. Un outil publicitaire défaillant n’a rien à voir avec un outil d’orientation défaillant.. Gardons les bons côtés. Les ingénieurs ont enfin un livre critique sur leurs méthodes avec un regard qui leur parlera. Ce n’est pas un petit gain. Si le livre se révèle au final un peu décevant, cela n’empêche pas qu’Arvind Narayanan et Sayash Kapoor demeurent les chercheurs les plus pertinents du milieu. Leur grande force est d’être bien peu perméables au bullshit de la tech, comme le montre leur livre et leur excellente newsletter. Leur défense de la science sur l’ingénierie par exemple« les essais contrôlés randomisés devraient être un standard dans tous les domaines de la prise de décision automatisée » – demeure une boussole que l’ingénierie devrait plus souvent écouter.

Pour un féminisme des données

Après ces 8 semaines qu’on espère avoir été stimulantes… Dans les algorithmes s’arrête pour l’été (on aurait encore 1000 choses à vous raconter, mais on sait que l’été, les lecteurs peinent à ouvrir leurs boîtes mails).

Confrontés à des temps qui s’annoncent difficiles, on ne souhaitait pas vous laisser démunis pour autant. C’est pour cela que nous voulions vous offrir un cadeau. Une lecture qui, nous l’espérons vous redonnera des perspectives pour affronter le monde qui vient. Elle est pour nous une lecture majeure de ces dernières années, tant elle permet de décentrer son point de vue et de refaire une lecture politique des transformations numériques. Cette lecture, c’est celle du livre Data Feminism de Catherine D’Ignazio et Lauren Klein. Ce livre est disponible aux presses du MIT ainsi qu’en open access pour ceux qui lisent l’anglais. Nous vous en proposons un résumé assez complet en français, à imprimer ou à lire en ligne. Téléchargez-le ! Faites le circuler ! 

Signalons que Lauren Klein et Catherine D’Ignazio ont récemment mis à jour les principes du Féminisme de données à l’heure de l’IA. Elles soulignent que les 7 principes établis fonctionnent toujours très bien, mais ajoutent deux préoccupations. Une première sur la question environnementale qui invite à s’inspirer de l’écoféminisme, qui souligne les liens entre les dommages environnementaux et toutes les formes d’oppression structurelles. La seconde revient sur la notion de consentement, qui devrait également pouvoir être mobilisé pour agir, pour autant qu’il soit vu non pas seulement sous un angle individuel, mais également collectif et interdépendant.

Pour un féminisme des données

Le féminisme des données est à la fois un mouvement et un mode de pensée qui s’oppose à la manière dont le monde des datasciences considère les données, comme un matériel à exploiter. Il propose à la science des données et au mouvement pour l’ouverture des données qui le structure de se réinventer, de prendre en considération d’autres valeurs pour partager et exploiter les données. Le féminisme des données n’est pas qu’une critique, il est d’abord et avant tout un programme pour remettre le consentement au cœur de l’échange de données et construire une science des données qui émancipent les utilisateurs plutôt qu’elle ne les exploite. Retour sur un concept novateur et peu connu, une notion politique et manifeste qui propose rien de moins que d’inverser la façon dont on considère les données.

Une sciences des données pour l’émancipation

En 2020, les chercheuses Catherine D’Ignazio et Lauren Klein publient Data Feminism (MIT
Press, 2020, non traduit, disponible en publication ouverte), un livre-manifeste qui propose une
vision politique des données : le féminisme des données.

La couverture du livre en anglais, Data Feminism.

Pour ces deux spécialistes en science des données, la discipline a besoin du féminisme pour se réinventer. Le Féminisme des donnée est « un mode de pensée sur la donnée et sa communication informés par l’expérience directe, par un engagement à l’action et par les idées associées à la pensée féministe intersectionnelle », qui vise à déconstruire les systèmes de pouvoir, de privilège et d’oppression. A l’heure où les données façonnent le monde et notre relation au monde, il est temps de s’intéresser très précisément à celles-ci, soulignent D’Ignazio et Klein. En cela, le féminisme de la donnée n’est pas seulement un livre, il se veut aussi un mouvement, une réflexion politique, un mode d’action sur le monde. C’est un livre sur qui a le pouvoir et qui ne l’a pas, un livre sur les conséquences de ces différentiels de pouvoir pour les mettre en évidence et les changer.

La science des données a besoin du féminisme pour mettre fin à la spirale d’injustices qu’elle participe à bâtir, expliquent D’Ignazio et Klein. Pour les deux chercheuses, les corps manquent dans les données qu’on collecte. La science des données pense qu’elle peut produire le monde sans les convoquer. Que son objectivité et sa neutralité nécessitent d’appliquer une froide raison sur tout calcul. C’est tout le contraire dont nous avons besoin, expliquent les chercheuses : les problèmes structurels ne peuvent être exposés qu’en les regardant sous l’angle spécifique des personnes et des corps. Nous devons compter ce qui ne l’est pas, notamment parce que les données et le pouvoir s’alignent trop souvent. Ramener les corps des gens, des femmes, des personnes de couleurs, des marginalisés dans les discussions et les décisions, suppose bien sûr, comme le disait déjà Sasha Costanza-Chock de savoir quelles données sont collectées, par qui et pourquoi.

L’histoire est ancienne, mais reste fameuse : quand Andrew Pole, data scientist chez Target, a mis au point un algorithme de prévision de la grossesse des clientes pour favoriser des campagnes marketing dédiées, il a montré que les corps peuvent être exploités sans que les personnes visées n’aient leur mot à dire sur cette exploitation. Target a utilisé son capital de données pour consolider son pouvoir sur ses clientes, sans leur consentement. Les décisions prises du point de vue des données sont trop souvent utilisées pour amplifier les inégalités et asymétries d’information que le contraire. En se basant sur une liste de produits que les femmes enceintes achètent, Target était capable de calculer un score de prévisibilité de grossesse, que l’entreprise a utilisé sans tenir compte des impacts et conséquences sur ses clientes. C’est justement sur les conséquences des décisions qui sont prises sur les gens, par-devers eux, qu’une approche des données par l’émancipation est essentielle. Klein et D’Ignazio déploient un propos qui va à l’encontre de la manière dont on valorise les données aujourd’hui. L’enjeu n’est pas leur transparence ou leur ouverture, qui profitent trop souvent à ceux-là mêmes qui profitent également de leur opacité, mais bien à la libération des personnes que les données calculent : libérer les gens plutôt que de seulement libérer les données !

Un point de vue neutre ne l’est jamais

Cet exemple souligne l’asymétrie profonde de la data science aujourd’hui : la collecte et l’analyse de données se déroulent sans avoir à rendre de compte aux personnes et groupes concernés et ce d’autant plus que ces groupes et personnes sont le moins en capacité de se défendre. En data science, les femmes et les groupes les plus marginalisés sont absents des équipes qui décident : et personne ne pense que c’est un problème ! A la suite de Donna Haraway, les chercheuses rappellent qu’un point de vue neutre ne l’est jamais. Si nous voulons parler d’objectivité en data science, alors nous devons porter attention à la perspective par défaut que défend cette prétendue objectivité. Klein et D’Ignazio défendent une co-libération plutôt qu’une responsabilité (qui consiste à libérer les gens plutôt qu’à libérer les données), la justice plus que l’éthique, l’équité plus que la loyauté, la réflexivité plus que la transparence, la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte plus que la compréhension des algorithmes.

Le féminisme des données repose sur 7 principes qui dirige son action :

  • Examiner le pouvoir : le féminisme des données commence par l’analyse du fonctionnement du pouvoir.
  • Défier le pouvoir : Le data féminisme s’engage à remettre en question les structures de pouvoir inégales et à œuvrer pour la justice.
  • Valoriser l’émotion et l’incarnation. Le féminisme des données nous apprend à valoriser de multiples formes de connaissances, y compris celles qui proviennent des personnes en tant que corps vivants et sensibles dans le monde.
  • Repenser le binarisme et les hiérarchies. Le féminisme des données nous oblige à remettre en question le binaire du genre, ainsi que d’autres systèmes de comptage et de classification qui perpétuent l’oppression.
  • Adopter le pluralisme. Le féminisme des données insiste sur le fait que la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, la priorité étant donnée aux modes de connaissance locaux, autochtones et expérientiels.
  • Tenir compte du contexte. Le féminisme des données affirme que les données ne sont pas neutres ou objectives. Elles sont le produit de relations sociales inégales, et ce contexte est essentiel pour mener une analyse précise et éthique.
  • Rendre le travail visible. Le travail de la science des données, comme tout travail dans le monde, est le travail de nombreuses mains. Le féminisme des données rend ce travail visible afin qu’il soit reconnu et valorisé.

Data Feminism n’est pas seulement un propos sur les femmes ou le genre. C’est une réflexion sur l’émancipation par la science des données. La force du livre de Klein et D’Ignazio est de bâtir une réflexion politique sur les données et les calculs… de politiser la science des données sans la réduire à une injonction à l’ouverture ou à l’amélioration sans fin des données. Ce n’est pas un petit pas de côté !

Comme Caroline Criado-Perez dans son livre, Femmes invisibles (First, 2020), les deux chercheuses pointent combien les données sont faillibles, combien elles masquent d’innombrables lacunes de connaissance. Elles reviennent par exemple sur les complications postnatales que connaissent les femmes, et notamment les femmes noires (qui, aux Etats-Unis, ont trois fois plus de risque de mourir d’une complication postnatale que les femmes blanches). Ces différences structurelles sont connues depuis longtemps des associations comme Black Mamas, mais moins au-delà. La presse s’y est certes intéressée (Propublica par exemple), mais ni le détail des complications ni le nombre de femmes noires qui étaient concernées n’étaient détaillés. En 2018, USA Today montrait qu’il n’y avait pas de système national de suivi des complications subies pendant la grossesse et l’accouchement (voir également l’infographie), ni de système de rapport pour s’assurer que les hôpitaux respectaient les normes de sécurité (alors que ces modalités de reporting existent pour d’autres types d’opérations). Ce que nous choisissons de mesurer montre avant tout ce à quoi nous portons de la valeur. Ou pour le dire autrement, « ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment« , comme le disait Caterina Fake. Or, bien souvent, les problèmes de pouvoir structurels, systémiques, sont invisibles tant que les gens qui y sont confrontés ne les mettent pas à jour. Pour les deux chercheuses, l’invisibilité est un produit de la science des données et de la « matrice de domination » (un concept que forgea la sociologue Patricia Hill Collins) qui s’imposent à tous et plus encore à ceux qui sont à l’intersection de genre, de race, d’identité, de capacité, d’origine… des systèmes d’oppression.

Il faut prendre conscience de l’éléphant qui se cache dans les data centers. Pas plus les données que ceux qui pratiquent cette science ne sont représentatifs. « Les risques encourus lorsque des personnes issues de groupes dominants créent la plupart de nos produits de données – ne sont pas seulement que les ensembles de données soient biaisés ou non représentatifs, mais d’abord qu’ils ne soient jamais collectés du tout ». Comme le dénonce l’artiste Mimi Onuoha depuis son projet de Bibliothèque de jeux données manquants : qui montre un classeur rempli de dossiers de données vides. Le livre de Criado-Perez comme la fondation Data2X pointent très bien cette « fracture systématique des données de genre ». Pour combler ces lacunes, l’enjeu, bien sûr, consiste à développer et promouvoir un activisme des données, une forme de science des données participative pour collecter justement les données manquantes, à l’image du projet de surveillance communautaire AirBeat du quartier noir de Roxbury à Boston qui souhaitait collecter des données pour dénoncer la piètre qualité de l’air, ou de celui initié dès 1895 par la militante des droits civiques Ida B Wells sur les agressions et lynchages à l’encontre des noirs aux Etats-Unis. Les initiatives de « contre-données » sont nombreuses, à l’image du minutieux travail de Maria Salguero qui compile des informations sur les féminicides au Mexique depuis 2016. Ces initiatives comblent souvent des vides de données, des manques, des lacunes, des négligences statistiques… qui concernent trop souvent les corps minorisés qui ne détiennent pas le pouvoir. Pourtant, bien souvent, le problème n’est pas tant l’absence de données que l’inverse : les bases de données et les systèmes de données des institutions les plus puissantes sont construits sur et pour la surveillance excessive des groupes minoritaires, comme le montrait Virginia Eubanks dans son livre. Ces formes de surveillance excessives reposent souvent sur deux hypothèses erronées : croire que plus de données est toujours mieux et que les données sont neutres. Or, dans le cadre du modèle de prévision du risque de maltraitance des enfants en Pennsylvanie qu’étudiait Eubanks, la disproportion de parents pauvres dans la base de données concentre ses effets sur la pauvreté plus que sur la maltraitance. Pour Klein et D’Ignazio, « les données ne sont jamais neutres ; elles sont toujours le résultat biaisé de conditions et d’inégalités sociales, historiques et économiques ». La science des données masque souvent ses objectifs réels sous un principe d’efficacité qui ne tient pas compte de ses biais. Le système de prévision du risque de maltraitance visait avant tout à produire un mécanisme pour suppléer un personnel limité. La solution technique proposée ne visait pas tant à répondre à la maltraitance des enfants qu’à accélérer la capacité de traitement du donneur d’ordre. Comme le montrait l’exemple de Target, derrière la neutralité des déploiements techniques, les entreprises privilégient toujours leurs objectifs à ceux des personnes qu’elles sont censées servir.

Pour D’ignazio et Klein, la science des données est utilisée presque exclusivement au service du profit, de la surveillance et de l’efficacité. Cela s’explique certainement parce que les données restent coûteuses à produire et que seules les institutions puissantes peuvent les travailler. Les données servent principalement les objectifs des institutions et notamment à consolider leurs contrôles sur leurs clients. L’extractivisme de données engendre une profonde asymétrie entre ceux qui calculent et ceux qui sont calculés. Pour renverser ce paradigme, il est nécessaire d’être attentif à l’impact des données et à qui les assemble. A l’image de l’application IRTH développée par Kimberly Seals Allers, une application à destination des mères de la communauté noire, pour à la fois documenter leurs problèmes spécifiques, les mettre en avant et leur trouver des solutions adaptées. Pour D’Ignazio et Klein, comprendre et examiner qui détient le pouvoir sur les données ne sert pas seulement à comprendre, mais doit d’abord servir à contester ce pouvoir et à le changer, le renverser. Pour le dire autrement, c’est les gens et leurs corps qui doivent nous dire quelles données vont améliorer leur vie et comment. Plus encore, si la donnée ne fait qu’informer, que rendre plus efficace des formes d’extraction et de domination, alors elle rate son objectif principal : libérer celles et ceux qui sont l’objet des données et des calculs.

Co-libérer les gens plutôt que les données

Le Féminisme de données vise à remettre en question les structures de pouvoir. Trop souvent, « les données sont déployées pour soutenir les intérêts des personnes et des institutions en position de pouvoir ». Remédier à ce problème nécessite donc de compiler ses propres « contre-données », de cartographier l’oppression et cela ne peut se faire que depuis d’autres points de vue et donc par d’autres personnes. L’identité de ceux qui produisent les données, leur proximité avec le sujet, les conditions de la collaboration et la direction du projet sont essentielles. La science des données est essentielle pour contester le pouvoir, car l’examiner est essentiel. L’enjeu n’est pas tant l’équité que la co-libération, insistent les deux chercheuses. Le travail mené par Julia Angwin et ProPublica en 2016 sur les biais des systèmes d’évaluation de risque de récidive utilisés par le système judiciaire américain a montré combien les 137 questions qui président à ces évaluations encodaient les inégalités structurelles de la société américaine. Ruha Benjamin évoque d’ailleurs le concept de « nouveau code Jim » pour évoquer combien les systèmes techniques encodent le racisme de la société américaine. « Les données sont toujours le produit de relations sociales inégales »Comme l’explique Ben Green dans son livre, l’apprentissage automatique prédit plus le passé que l’avenir. Le problème est que les résultats de ces calculs sont activement promus comme objectifs ou neutres, alors qu’ils ne le sont pas. Et cela devient bien plus difficile à mesure que les calculs sont barricadés dans des boîtes noires inscrutables, protégées derrière le droit des sociétés, et donc nécessitant de construire ses propres ensembles de données pour contourner leur inaccessibilité.

Pourtant, si l’analyse et la dénonciation de l’oppression des données peuvent obliger les institutions à rendre des comptes, l’efficacité de la production de contre-données ne suffit pas. Les données de Maria Salguero sur les féminicides ont eu besoin d’être complétées par des commissions gouvernementales, des rapports d’ONG et des décisions de tribunaux pour produire des effets concrets. Les contre-données ne suffisent donc pas à produire du changement, d’autant plus que les données et les calculs sont toujours considérés comme moins partiaux que les individus, plus objectifs par nature. Mais ce n’est le cas que parce que les perspectives de ceux qui les produisent passent pour la valeur par défaut. L’objectivité n’est pourtant pas immanente.

L’éthique des données vise à produire de la responsabilité et de la transparence pour remédier à ce manque d’objectivité. Mais pour les chercheuses, les termes posent problème. Il nous faut passer de concepts qui sécurisent (et entérinent le pouvoir) à des concepts qui le défient, expliquent-elles en nous invitant à modifier les concepts que nous utilisons dans les discussions sur l’utilisation des données et des algorithmes. En passant de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu est de sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie.

Image : traduction du tableau de synthèse proposé par Klein et D’Ignazio
des principes du Féminisme des données.

Pour D’Ignazio et Klein, ce tableau ne signifie pas par exemple que l’éthique n’a pas sa place dans la science des données ou que la question des biais ou de la transparence ne devrait pas être abordée, mais que ces concepts ne suffisent pour rendre compte des causes profondes de l’oppression et limitent finalement l’éventail de réponses pour démanteler l’oppression ! C’est un moyen de remettre de la politique là où certains tentent de l’ôter pour mieux conserver le pouvoir. La capacité à dépolitiser les questions n’est que le privilège de ceux qui ont déjà le pouvoir. D’où la nécessité de parler de justice plutôt que d’éthique, d’équité plus d’égalité comme nous y invitait Sasha Costanza-Chock. Le biais par exemple n’est pas un concept suffisamment fort pour ancrer les idées d’équité et de justice. En effet, pour l’éviter, on a tendance à vouloir enlever les humains de la boucle de décision, au motif que leurs préjugés personnels seraient la principale raison de la continuation des discriminations. Mais ce raisonnement suppose que le racisme par exemple serait plus le fait de mauvais acteurs individuels que de structures ou de systèmes. Alors qu’en fait, remplacer les travailleurs sociaux – qui sont souvent des femmes voire des femmes de couleur, qui font preuve d’empathie et de capacités d’écoute – par des systèmes automatisés qui appliquent un ensemble de critères rigides quelles que soient les circonstances, ne nous prémunit pas des préjugés structurels, au contraire ! « Partir du principe que c’est l’oppression qui est le problème, et non les préjugés, conduit à des décisions fondamentalement différentes sur ce sur quoi il faut travailler, avec qui il faut travailler, et quand il faut se lever et dire qu’un problème ne peut et ne doit pas être résolu par les données et la technologie. »

L’enjeu donc n’est pas tant d’ouvrir ou libérer les données, que de libérer les personnes ! La clé de cette co-libération nécessite un engagement et la croyance dans un bénéfice mutuel, tant pour les groupes dominants que pour les groupes minorisés. La libération des uns et des autres est liée. C’est ce qui motive par exemple le projet Our Data Bodies et son Digital Defense Paybook (dont nous avions déjà parlé). La co-libération nécessite également de nouveaux outils et un autre état d’esprit. « Partir du principe que l’oppression est le problème, que l’équité est la voie à suivre et que la co-libération est l’objectif souhaité conduit à des projets fondamentalement différents qui remettent en cause le pouvoir à sa source. » Cela nécessite aussi de mesurer différemment la réussite d’un projet. La réussite ne repose plus alors sur l’efficacité d’une base de données, la précision d’un algorithme ou la taille de la base de données, mais plutôt du degré de confiance établi, du partage du pouvoir et des ressources, de l’ampleur de l’apprentissage de ceux qui y participent, de la transformation des personnes et des organisations par le processus, de la quantité d’inspiration nouvelle engendrée ! Des objectifs qui sont certes plus flous à mesurer, mais qui peuvent l’être tout de même !

Lorsque Gwendolyn Warren et les chercheurs du Detroit Geographic Expedition and Institute dans les années 70 ont recueilli des données sur les accidents de voiture impliquant les enfants noirs à Détroit, ils l’ont fait pour que les chercheurs rendent à la communauté les connaissances qu’ils exploitaient et permettent à la communauté de créer une stratégie pour combattre les discriminations qu’elle subissait. Pour Warren, l’éducation était un mécanisme d’autonomisation et de transformation.

Pour y parvenir, il faut encore que les femmes comme les personnes de couleurs soient plus nombreuses dans les salles de classe de la science des données, alors que 80 % des professeurs en IA et que 66 % des professeurs d’informatique et de statistiques sont des hommes. Cela nécessite aussi de s’extraire de la croyance que tout cela ne serait qu’une question technique. Pour Laurie Rubel (@Laurie_Rubel), à l’origine du projet Local Lotto (voir également ici), l’enjeu est d’enseigner autrement les mathématiques en tenant compte de l’équité. Laurie Rubel a proposé à des élèves du secondaire de répondre à la question : est-ce que la loterie est bonne pour votre quartier ? Les billets de loterie ont une production sociale. Ils sont bien plus achetés par les travailleurs à bas salaires que par les plus riches. Lors de ces exercices, les élèves devaient parcourir leur quartier pour dresser des cartographies, rencontrer des acheteurs… comprendre les enjeux. Ce travail leur a permis surtout de rétroagir sur leurs communautés, pour leur montrer combien la loterie leur était défavorable. Local Lotto utilise la science des données pour construire une approche concrète et sociale, plutôt qu’abstraite et technique et aider à permettre aux acteurs d’en prendre conscience pour y remédier. Le projet vise à adresser des problématiques d’inégalités de la vie quotidienne. Il valorise l’expérience vécue et le partage. « La justice est un voyage » qui nécessite de travailler aux problèmes que l’injustice cause. Examiner le pouvoir ne suffit pas, rappellent les deux chercheuses. Il faut aussi le remettre en question. Pour cela, il faut prendre l’oppression et l’inégalité comme une hypothèse de base pour créer des systèmes. Cela nécessite d’apprendre des communautés et de concevoir les systèmes avec elles.

Privilégier l’incarnation et l’émotion à la fausse neutralité

Contrairement à ce que l’on pense trop souvent, l’objectivité des données nécessite non pas de promouvoir une forme de neutralité immanente, mais au contraire de mieux les incarner, c’est-à-dire de mieux montrer et valoriser leur subjectivité intrinsèque. C’est ce que propose par exemple Periscopic dans sa formidable infographie sur le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis. Contrairement à une présentation traditionnelle du phénomène, l’infographie de Periscopic valorise l’émotion en permettant d’accéder aux informations individuelles sur chaque personne tuée par arme à feu aux Etats-Unis et en totalisant le nombre moyen d’années volées à toutes ces vies !

Infographie de Periscopic montrant le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis et soulignant le nombre d’années de vies volées pour rendre le message plus percutant.

Cette approche a généré certaines critiques. Alberto Cairo, auteur d’un livre sur la visualisation de données, The Truthful Art (New Riders, 2016, non traduit), estime que l’infographie de Periscopic instrumentalise une cause par l’émotion, alors que la visualisation doit rester neutre ! Dans A Unified Theroy of Information Design (Routledge, 2013, non traduit), Nicole Amare et Alan Manning, expliquent que la visualisation doit rester neutre. La sobriété est nécessaire pour que les lecteurs interprètent les résultats par eux-mêmes. Dans le domaine de la communication de données, l’ornement est souvent considéré comme suspect.

Comme le dit l’historien des sciences Theodore Porter« la quantification est une technologie de la distance », c’est-à-dire qui met à distance sous principe d’objectivité. La neutralité en est l’idéal. C’est oublier que persuasion est partout, même dans le dépouillement de simples feuilles de calcul ou des plus simples graphiques. Haraway a pourtant été la première à souligner le lien entre l’apparente neutralité et l’objectivité des données. Pour elle, la visualisation de données encourage trop souvent à voir les phénomènes depuis nulle part – voire de loin ou d’en haut. Ce point de vue, cette « ruse », cependant présente comme neutre une perspective partielle, qui est là encore, bien souvent, la perspective du groupe dominant. Pour le grand spécialiste de statistique et de visualisation de l’information, Edward Tufte (@EdwardTufte), le concepteur de visualisation doit s’efforcer d’utiliser l’encre uniquement pour afficher les données… tout embellissement est suspect. Le minimalisme visuel est rationnel. Les éléments décoratifs sont tous suspects d’œuvrer à des formes de persuasion émotionnelle.

La recherche féministe a beaucoup critiqué cette opposition entre raison et émotion, qui vise plus à structurer et imposer des hiérarchies implicites qu’autre chose. Pour D’Ignazio et Klein, le minimalisme visuel n’est pas si neutre qu’il le clame. Trop de théoriciens et de praticiens de la visualisation de données relèvent des disciplines techniques de l’ingénierie et de l’informatique, mais oublient que tout objet, aussi neutre soit-il présenté, est rhétorique. Dans un visuel, un même constat peut être présenté de manière très différente selon sa représentation ou le discours qui l’accompagne, à l’image d’un même graphique factuel sur le chômage proposé par le New York Times, présentant les données selon un point de vue démocrate ou républicain. En fait, soulignent les chercheuses, la visualisation de données dépend toujours d’une interprétation. Les choix éditoriaux qui produisent une visualisation ont des effets de cadrage qui obscurcissent ou mettent en évidence certaines choses plutôt que d’autres. Les conventions autour du minimalisme favorisent une perception de visualisation comme étant neutre et objective. Au final, même les visualisations les plus simples, les plus factuelles, ne sont pas neutres. Par contre, elles sont très persuasives.

Dans une approche féministe des données, expurger toutes traces humaines pour produire une neutralité de façade n’est pas la bonne approche. L’enjeu, au contraire, consiste à affirmer la nature située des connaissances, à affirmer leur partialité. Pour D’Ignazio et Klein, il est nécessaire de rendre les données plus « viscérales » plutôt que neutres. L’émotion n’est pas aussi irrationnelle et illégitime que beaucoup la tiennent. Notre compréhension du monde est une combinaison d’expériences, d’intuitions, de raisons et d’émotions. En 2010, Kelly Dobson a fondé le groupe de recherche Data Visceralization, avec l’objectif de produire des données à ressentir, à expérimenter avec le corps, tant physiquement qu’émotionnellement. Cette viscéralisation n’était pas qu’une expérimentation créative. Pour ceux qui ont animé ce groupe de travail, l’enjeu était de rappeler que nous ne sommes pas des yeux attachés à un cerveau. La viscéralisation des données poursuit également un but d’accessibilité : les données ne peuvent être seulement visuelles. Klein et D’Ignazio évoquent ainsi le travail du Bureau de recherche créative pour le MoMA de New York qui s’est joué (vidéo) du catalogue des 123 951 oeuvres de la collection en faisant lire le nom des artistes masculins par des hommes et ceux des artistes féminins par des femmes pour souligner la nature hautement sexuée des collections… ou encore le travail du collectif Guerrilla Girls qui soulignait que pour entrer au Metropolitan Museum of Art, il fallait assurément être une femme nue arguant que les femmes nues sont le principal sujet des tableaux alors que les artistes femmes, elles, sont inexistantes dans les collections. Faire des données des expériences permet de casser la vue d’ensemble que les visualisations proposent et permettent de faire l’expérience des enjeux peu à peu. L’enjeu est ici de ressentir la différence de genre plutôt que de seulement la voir, comme s’ils s’adressaient à une autre partie du cerveau.

Un autre enjeu également dans les représentations visuelles, consiste à mieux faire figurer l’incertitude, comme d’arriver à montrer la fourchette d’incertitude de sondages. Lors de l’élection de Trump en 2016, les simulations produites par les sondages étaient plus incertaines dans les intentions de vote que leurs représentations. Pour Klein et D’Ignazio, le fait que nombre de graphiques aient suggéré que Clinton allait gagner tient beaucoup au refus de montrer l’incertitude que les sondages exprimaient. Ajoutez-y les biais de nos propres raccourcis mentaux qui tendent à nous faire croire que l’avance d’une candidate sur l’autre tient d’une probabilité plus forte qu’elle gagne… Et vous comprenez mieux le risque à ne pas s’ouvrir à l’incertitude des données. Pour les deux chercheuses, ces exemples doivent nous rappeler que le contexte est roi en matière de visualisation.

Interroger les classements et les catégories

Le féminisme des données oblige à sortir des dichotomies et donc à repenser les catégories et hiérarchies. De nombreux problèmes d’inégalité structurelle sont des problèmes d’échelles. Trop souvent, seul ce qui est compté compte, et ce qui n’est pas compté ne compte pas, rappellent les chercheuses. Ici, il est nécessaire également de nous défier de l’affichage de grands principes. Ainsi, quand Facebook a élargi les modalités pour indiquer son genre, cette nouveauté a été saluée comme le signe d’une grande ouverture. Pourtant, comme l’ont montré les travaux de Rena Bivens (@renabivens), Facebook a continué de résoudre le genre des utilisateurs de manière binaire pour ses clients payants. Mêmes constats en ce qui concerne la politique des « vrais noms » de Facebook qui est justifiée pour des raisons de sécurité, mais qui met activement en danger les utilisateurs les plus marginaux de la plateforme, comme l’ont montré Oliver Haimson et Anne Lauren Hoffmann, par exemple ceux qui portent des noms Amérindiens où les personnes qui cherchent à masquer leurs identités parce qu’elle peut leur porter préjudice.

Les féministes, comme les militants antiracistes et homosexuels, ont beaucoup réfléchi aux problèmes de classification, notamment parce que cela les affectait directement. La solution pourtant ne consiste pas à refuser le classement, mais à nous interroger sur la manière dont les systèmes de classification sont construits, sur la manière dont ils encodent les valeurs et jugements, sur comment ils sont construits et dans quel but, comme l’expliquent Geoffrey Bowker et Susan Leigh Star dans Sorting Things Out (MIT Press, 2000, Arranger les choses, éditions de l’EHESS, 2023). Le problème consiste toujours à savoir s’il vaut mieux être compté ou pas. C’est le paradoxe de l’exposition ou de la classification. Pour un sans papier par exemple, être dénombré peut-être problématique selon ce qui est fait de ce dénombrement. Du point de vue du féminisme de données, la question est toujours de savoir si ce sont les catégories qui sont inadaptées ou le système de classification. A quoi sert-il par exemple que les scanners corporels des aéroports distinguent les hommes des femmes et s’affolent dès qu’une personne ne correspond pas à cette normativité réductrice ?

L’Association médicale américaine qualifie désormais le genre de spectre, plutôt que sur un mode binaire. L’organisme de santé publique britannique a lui développé un questionnaire inclusif et sensible qui permet d’ouvrir la question des catégories de genre en proposant des modalités de non divulgation. En fait, soulignent les chercheuses, selon les circonstances, l’institution qui collecte, et le but de ces collectes, les décisions éthiques peuvent varier. Pour le dire plus simplement, l’éthique ne peut être bornée : chaque comptage nécessite de reposer les questions de contexte et de pouvoir : faut-il compter selon le genre ? Quand et comment ? Même constat du côté de la couleur de peau… Mais la réponse à ces questions n’est possible qu’en répondant à la question à qui et à quoi servent ces comptages et plus encore en assurant que leur utilité reste circonscrite à l’objectif formulé – ce qui est plus difficile à assurer, notamment dans le monde des données, où un comptage, par nature, peut-être réutilisé à d’autres fins. Enfin, soulignent les chercheuses, la question du consentement à ces différents types de comptages est essentielle, pour les groupes minoritaires et notamment du fait des préjudices potentiels qu’il y a à distinguer les gens selon leurs identités fait peser sur eux. Respecter les gens qui sont derrière les données peut sembler tenir de l’évidence. C’est pourtant si rarement le cas qu’il faut bien le rappeler (signalons d’ailleurs sur ce sujet, le travail stimulant du Manifeste pour des technologies pleinement consenties, qui propose des principes pour des technologies de « plein consentement » : sans pression, réversibles, informées, enthousiastes et spécifiques) !

Historiquement, compter a toujours été utilisé pour dominer, discipliner et exclure. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’interroger notre infrastructure de classification. Les chiffres ne sont pas toujours des outils d’oppression, mais ils doivent être travaillés pour rééquilibrer la répartition inégale du pouvoir.

Notre besoin de diversité est impossible à rassasier

Pour le féminisme de données, la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, et notamment les plus locales, les plus expérientielles… Sur le site Anti Eviction Map qui lutte contre les expulsions à San Francisco on trouve une centaine de cartes différentes. Beaucoup ont été produites en collaboration avec des organisations différentes afin de documenter le phénomène de l’expulsion dans sa plus complète diversité. L’une des cartes par exemple, montre que la concentration des expulsions recoupe celle des arrêts des Bus qui viennent chercher les employés des grandes entreprises de la tech. Toutes les cartes ne sont pas aussi lisibles, mais l’objectif reste de documenter ce qu’il se passe de multiples façons. Plutôt que de raconter une seule histoire « vraie » ou consensuelle, l’enjeu est aussi de reconnaître les versions multiples voire contradictoires de la réalité, explique l’architecte Katie Lloyd Thomas (@ktlloydt), fondatrice du collectif féministe Taking Place. Pour le féminisme de données, l’enjeu est d’adopter le pluralisme, de valoriser les voix, les points de vue, de la collecte à la communication… Pour se faire, il faut se défaire de la façon dont les méthodes de la science des données ont tendance à supprimer les voix, au profit de la clarté, de la propriété ou du contrôle.

Trop souvent, l’un des principaux aspects du travail du data scientist consiste à nettoyer les données pour mieux les structurer, un travail d’entretien à la fois patient et minutieux, et également un travail d’organisation glorifiant visant à dompter le chaos des chiffres. Le problème, c’est que ces processus contribuent à faire disparaitre des perspectives et à en imposer d’autres. Nettoyer les données consiste aussi à les contrôler. « Cette croyance selon laquelle les données doivent toujours être propres et contrôlées a des racines historiques douteuses ». Trop souvent, le nettoyage est « une astuce pour réduire la diversité », comme l’ont expliqué Katie Rawson (@katie_rawson) et Trevor Munoz (@trevormunoz) dans leur article « Contre le nettoyage ». Le désordre des données est riche d’informations sur les circonstances de leur collecte. Trop souvent, leur nettoyage permet qu’elles soient plus accessibles à d’autres qu’à ceux qui les ont collectés. En fait, expliquent Klein et D’Ignazio, ce nettoyage des données élargit surtout leur disponibilité et notamment leur disponibilité à un plus large niveau, les coupant du contexte de leur production. Ce nettoyage bénéficie également aux data scientists, à ces génies solitaires, souvent blancs et masculins, dont la maîtrise individuelle et l’expertise technique semblent sans bornes. L’un de ces génies est Matthew Desmond (@just_shelter), directeur de Laboratoire de l’expulsion (@evictionlab) à l’université de Princeton et auteur d’Avis d’expulsion, enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine (Lux éditeur, 2019). La difficulté pour le laboratoire a longtemps consisté à trouver sur quelles données baser ses recherches. Faut-il privilégier des données plus propres et à grandes échelles, faciles à traiter et à acheter où des données plus précises, à l’échelle locale, comme celles produites par Anti Eviction Map mais qui nécessitent d’établir une relation de confiance afin qu’elles ne soient pas utilisées n’importe comment ? Comme nombre d’acteurs dans le domaine des données, le laboratoire a donné la priorité à la rapidité sur la précision. A l’inverse, si l’Anti Eviction Map a privilégié la diversité, leur décision a aussi contribué, de manière tout à fait intentionnelle, à renforcer les capacités techniques et relationnelles des acteurs locaux. L’enjeu était bien de construire une solidarité entre participants afin qu’ils s’entraident dans la lutte contre les expulsions, qu’ils apprennent les uns des autres. La multiplicité permet d’obtenir une image plus complète d’un problème et en renforce les collectifs. Encore faut-il parvenir à reconnaître la partialité de sa compréhension. Cela suppose, bien souvent, de donner accès aux données utilisées et de décrire les méthodes employées. Mais également de compléter ces informations en précisant qui a travaillé sur ces données, quels étaient les points de tensions…

« La prise en compte de la valeur des perspectives multiples ne doit pas se limiter à la transparence et à la réflexivité. Il s’agit également d’inviter activement et délibérément d’autres points de vue dans le processus d’analyse et de narration des données – plus précisément, ceux des personnes les plus marginalisées dans un contexte donné. » Pour l’Anti Eviction Map cela signifie centrer ses données sur les voix et les expériences de ceux qui ont été expulsés, à l’image de la proposition du réseau de Design Justice qui souhaite centrer son travail sur ceux les plus touchés par les données. Pour Klein et D’Ignazio, l’enjeu est bien ici de concevoir des projets de co-libération plutôt que des « données pour le bien » (ce qu’on appelle le mouvement « Data for good », un réseau de réseaux international qui promeut l’usage de la donnée pour l’intérêt général). Si le mouvement Data for good décrit des projets de science des données socialement engagés, que signifie faire le bien ? De quel bien parlons-nous ? Au profit de qui ? Pour la spécialiste en machine learning chez Google Brain et fondatrice de Delta AnalyticsSara Hooker (@sarahookr), ce concept manque de précision, notamment parce que l’engagement ne suffit pas à qualifier l’objectif – l’ingénieur Ben Green faisait une critique assez proche (.pdf) (dont nous avions rendu compte), soulignant les limites à renforcer le bien social sans interroger l’engagement. A l’inverse, la co-libération repose sur la dénonciation et la résolution des relations de pouvoir asymétriques. La co-libération présuppose une lutte qui qualifie l’enjeu… et augmente l’engagement d’objectifs, que ce soit le transfert de connaissance ou la création d’une infrastructure sociale dédiée, que ce soit pour la prise de conscience ou pour armer la lutte sociale. Elle implique des échanges à double sens pour renforcer les capacités techniques de la communauté et un renforcement de la solidarité, par exemple en allouant des ressources à l’infrastructure communautaire et pas seulement une aide technique. « Dans le modèle de co-libération, les projets de science des données deviennent des projets de science communautaire. Ils se déroulent simultanément dans la base de données et dans l’espace public. » L’enjeu est de construire une compréhension partagée autour d’une question et de mobiliser autour de cette compréhension pour en décliner des actions. Les données sont un moyen de générer une prise de conscience et de l’activer. En cela, la co-libération devient une « technologie de rassemblement », où « les informations sont échangées, la cohésion sociale est renforcée et les actions futures sont co-conspirées », une forme de « feu de camp » pour réactiver la participation politique, expliquent Kein et D’Ignazio – une forme de nouvelle cartographie d’alliances.

L’enjeu n’est pas pourtant de rester petit ou local. Les données peuvent aussi permettre d’atteindre d’autres échelles de co-libération, expliquent les chercheuses en évoquant le projet d’Atlas mondial de la justice environnementale, initié par Leah Temper et Joan Martinez-Alier qui collecte des informations sur les conflits écologiques depuis les luttes mêmes de ces acteurs. Certes, l’approche est plus pluraliste, participative et itérative que les approches extractivistes et quantitatives du Big data traditionnel, mais en fin de compte, même si cela prend plus de temps, les données, les relations et les capacités des communautés produites sont d’une bien meilleure qualité.

Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes

Le féminisme des données affirme que les données ne sont ni neutres ni objectives. Elles sont le produit des inégalités et, sans contexte, elles ne disent rien : ne sont ni précises ni éthiques.

En 2014, le célèbre blog FiveThirtyEight a publié un article montrant que l’enlèvement de jeunes femmes au Nigeria était un problème qui empirait. Mais l’article a dû rapidement être rétracté. Le site avait utilisé une base de données mondiale spécialisée sur les conflits, le GDELT. Le problème est que cette base collecte des articles de presse en démultipliant les faits depuis les sources. FiveThirtyEight avait compté chaque article comme un événement alors que beaucoup d’articles de presse relayés décrivaient le même événement. L’histoire raconte la difficulté à agréger des données dont on ne sait pas grand-chose, à notre tendance à surestimer l’exhaustivité sur l’exactitude. Certains chercheurs parlent de « Big Dick Data » pour qualifier des projets qui fétichisent la taille, exagèrent leurs capacités scientifiques ou techniques et ignorent le contexte. Nous sommes de plus en plus cernés par des portails de données qui permettent de télécharger ou d’échanger de vastes ensembles de données, dans un modèle d’accès illimité à l’information que nous considérons trop souvent comme un bien inhérent.

L’un des principes centraux de la pensée féministe est que toute connaissance est située, nécessitant de relier les données au contexte de leur production pour mieux comprendre leurs limites fonctionnelles, les obligations éthiques associées et la manière dont le pouvoir a contribué à leur élaboration. Trop souvent, pourtant, rappellent les chercheuses, les jeux de données sont fournis sans contexte ni métadonnées, c’est-à-dire sans informations sur leur provenance et sans dictionnaires pour les décrire. Klein et D’Ignazio donnent l’exemple simple et courant d’un jeu de données sur les dépenses de la ville de Sao Paulo au Brésil. Le jeu de données n’est pas difficile à comprendre en tant que tel, mais le processus qui l’a produit est bien moins clair. Comment la ville gère-t-elle ses appels d’offres ? Comment décide-t-elle de leur attribution ? Les offres publiées correspondent-elles à toutes les offres ou seulement à celles qui ont passé un contrat avec la ville ? Qu’est-ce qui explique les variations de numérotation ?… Or sans réponses, il semble difficile d’explorer, analyser ou traiter ces données. Comme l’explique Christine Borgman (@scitechprof) dans son livre Big Data, Little Data, No Data (MIT Press, 2015, non traduit) : une infrastructure de connaissances est « une écologie de personnes, de pratiques, de technologies, d’institutions, d’objets matériels et de relations ».

Klein et D’Ignazio rappellent rapidement l’histoire du mouvement pour l’ouverture des données publiques, né au milieu des années 2000 d’une conjonction d’acteurs (gouvernements, associations, individus et militants) pour favoriser l’accès aux données, ces nouveaux types de documents publics. Sous prétexte de promouvoir le développement économique par la création de services les utilisant, d’accélérer le partage de connaissance et la science, et d’améliorer la transparence démocratique, nombre d’États, de villes et régions ont peu à peu ouvert des portails de données. Mais, comme elles le rappellent encore, le financement limité a conduit à prioriser l’ouverture de certaines données sur d’autres et surtout a rarement permis de documenter les jeux de données. Pour le spécialiste de l’ouverture des données britannique, Tim Davies (@timdavies), on s’est parfois retrouvé face à des « décharges de données brutes », incapables d’assurer l’engagement ou la responsabilité. Nombre de jeux de données demeurent peu utilisés, attendant que « les utilisateurs entreprennent le travail intensif de déchiffrer les arcanes bureaucratiques qui obscurcissent leur signification ». On parle aussi de données zombies pour désigner des ensembles de données publiés sans objectifs ou cas d’utilisation. Qu’importe ! Finalement, comme l’affirmait Chris Anderson de Wired en 2008, toute théorie devenait inutile, les données parleraient d’elles-mêmes ! Mais la corrélation sans contexte est clairement insuffisante, comme le montrait Safya Umoja Noble (@safiyanoble) dans son livre Algorithms of Oppression (NYU Press, 2018, non traduit), en démontrant que les résultats de Google Search ne sont pas seulement racistes et sexistes à l’image de nos sociétés, mais entretiennent le sexisme et le racisme en renvoyant vers ces contenus sous prétexte de les classer en fonction des liens et de leur audience, encourageant finalement leur audience dans une boucle de circulation perpétuelle.

Depuis 1990, suite au meurtre de Jeanne Clery, une loi visant à améliorer la collecte de données relatives aux crimes commis sur les campus américains a été votée, imposant de mettre à la disposition du public ces statistiques. En 2016, trois étudiants en journalisme de données ont téléchargé ces données collectées par le Clery Center (@CleryCenter) pour comprendre ce qu’il en était de la culture du viol sur les campus. Ils se sont rendu compte qu’un petit établissement rural du Massachusetts semblait connaître bien plus d’agressions sexuelles que la prestigieuse université de Boston. En enquêtant, ils se sont rendu compte que certains établissements publiaient leurs chiffres et que d’autres avaient les ressources institutionnelles nécessaires pour les minimiser, notamment en accompagnant les victimes pour minimiser les plaintes. Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes à nouveau, les données sont bien souvent « cuites et recuites » que brutes, c’est-à-dire toujours obtenues, toujours travaillées et retravaillées, sensibles à nombre de facteurs externes qui président aux multiples étapes de leur production. Bien souvent, les données tiennent plus d’indicateurs culturels qu’elles ne décrivent une réalité. Pour les chercheuses, nous avons besoin de bien plus de théorie et de bien plus de contexte pour saisir les enjeux de pouvoir des données. Les chercheuses prennent l’exemple des travaux qu’a mené Desmond Patton (@DrDesmondPatton) du SafeLab afin d’utiliser l’IA pour comprendre le rapport à la violence des jeunes de Chicago. Mais pour mieux comprendre un jeu de données de tweets, il a utilisé certains de ces jeunes pour mieux classer les données. Il a ainsi remarqué que des tweets utilisant des termes agressifs, comme le terme « tuer » ne visait pas tant à menacer d’autres personnes qu’à faire souvent référence à des paroles de chansons et donc à partager des symboles culturels. Pour les deux chercheuses, cet exemple souligne combien il ne peut y avoir de sciences des données sans le nécessaire travail social qui en éclaire le sens et l’action.

Communiquer en contexte nécessite non pas de chercher à être neutre, mais à regarder ce que les données produisent effectivement, expliquent les chercheuses en montrant deux graphiques représentant exactement les mêmes données, le plus exact pouvant être taxé de partialité alors que le second, semblant plus neutre se révèle bien plus manipulateur et plus ouvert à une mauvaise interprétation. La justice nécessite aussi de reconnaître et nommer les formes d’oppression que ce soit le racisme, le sexisme, l’homophobie… pas de les neutraliser, expliquent-elles.

Rendre les méthodes plus robustes et conserver le contexte des données, tel est l’enjeu de Cuidando do Meu Bairro (Prendre soin de mon quartier), une initiative à destination des habitants de Sao Paulo qui vise justement à ajouter du contexte et des éclaircissements aux données locales. Heather Krause, fondatrice de Datassist et We all count (@datassist), un projet pour développer l’équité en data science, a développé nombre d’outils pour favoriser l’équité et notamment le concept de biographie des données, consistant à demander à leurs producteurs de répondre à des questions de base : « d’où vient le jeu de données ? Qui l’a collecté ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? ». C’est exactement l’enjeu du « datasheets for datasets » développé par Timnit Gebru pour Microsoft (voir notre article Utiliser l’IA pour détecter ses propres biais ? »). Les guides d’utilisation de données sont une piste essentielle, insistent Klein et D’Ignazio ! Les deux chercheuses signalent ainsi l’exemple de Woman Stats initié par le géographe Chad Emmett (@emmett_chad) et la professeure de sciences politiques Valerie Hudson, une vaste base de données sur les violences faites aux femmes qui distingue des variables de pratiques et de droit selon les conditions juridiques des pays d’où proviennent les données. Une façon de souligner l’incomplétude de leurs données. Ainsi les statistiques sur le viol soulignent que les modalités d’enregistrements sont peu comparables d’un pays à l’autre.

Reste à savoir qui doit éclaircir les données. Bien souvent, les journalistes et les ONG font un bon travail de nettoyage et de contextualisation, pour autant qu’ils bénéficient de financements durables, d’expertises et de normes. Le problème, trop souvent, c’est que gérer les données nécessite de l’investissement au risque de garder durablement des ressources de qualité médiocres, voire dangereuses. Sans argent, la production de contexte risque de rester l’exception plus que la norme.

Rendre le travail visible

L’ultime principe du féminisme de données consiste à rendre le travail visible. Une étude sur Github, cette plateforme collaborative de travail sur le code source, montrait que les utilisatrices avaient moins de chances de voir leurs contributions acceptées si elles s’identifiaient comme femmes. Pourtant, en permettant de voir les contributions à chaque projet, Github a participé à changer le regard sur la réalité du travail du code, montrant combien il relève d’abord et avant tout d’une collaboration patiente. Mais contrairement à Github, la production de données et de visualisations s’inscrit dans de longues chaînes de collaborations qui tendent à écraser les contributions plutôt qu’à les mettre en avant. La formidable cartographie des navires qui naviguent à travers le monde est le résultat d’un long travail d’innombrables contributeurs. Comme l’explique Miriam Posner, les chaînes d’approvisionnements elles-mêmes, ont trop souvent intérêt à écraser et transformer les contributions. Et on constate la même chose dans le monde de la production de données.

La dénonciation des formes de travail invisibles est ancienne et s’est cristallisée longtemps sur le travail domestique non rémunéré des femmes. Elle s’est considérablement élargie depuis, notamment à celui des utilisateurs des plateformes. Reste que la science des données prospère largement sur cette invisibilisation en mobilisant largement des plateformes de crowdsourcing que ce soit pour étiqueter des films, des documents, corriger des fautes… comme l’ont montré nombre d’études sur la sous-classe mondiale de la modération, allant de Ghost Work (Mariner Books, 2019, non traduit) de Mary Gray et Siddharth Suri, à Derrière les écrans (La découverte, 2020) de Sarah T. Roberts en passant par En attendant les robots (Seuil, 2019) d’Antonio Casilli. Derrière les hiérarchies actuelles du travail des données se répètent d’anciennes hiérarchies technologiques fondées sur le sexe, la classe sociale et la race, explique Lilly Irani, comme celles de la première génération d’informaticiennes, ces Figures de l’ombre (Harper Collins France, 2017) qu’évoquait Margot Lee Shetterly. En 2008, d’ailleurs, Irani avait lancé le Turkopticon pour permettre aux utilisateurs du Mechanical Turk d’Amazon de signaler les conditions de travail que les commanditaires de la plateforme leur imposaient. Mais après 10 ans de service, le service, entièrement bénévole, a fermé sous l’épuisement. L’exploitation d’une main d’œuvre précaire trouve son origine bien sûr dans la longue histoire coloniale et esclavagiste, qui ne cesse de prolonger ce même schéma d’exploitation.

Pour répondre à ces invisibilisations, nous devons améliorer les études sur la production de données, estiment Klein et D’Ignazio, comme le propose Anatomy of an AI System de Kate Crawford  et Vladlan Joler. Montrer le travail invisible est un moyen de résister au storytelling de l’innovation dominante. Documenter qui y participe, comme y invite la Charte des droits des collaborateurs, également. Documenter ce travail permet également de montrer la quantité de travail physique nécessaire à la numérisation, comme l’a pointé la représentation visuelle du catalogage des livres pour la librairie du Congrès imaginé par Ben Schmidt. Enfin, bien sûr, c’est un moyen de valoriser également le travail de soin et le travail émotionnel à l’image du projet Atlas of Caregiving, visant à documenter le travail nécessaire autour de malades atteints de maladies chroniques afin d’en souligner sa complexité et sa pluralité.

Les déséquilibres du pouvoir sont partout dans les données… Ce n’est qu’en montrant toute la fragilité de chaque donnée que nous pourrons défier et relever leurs conséquences.

Réinventer notre rapport aux données et aux calculs

La force du livre de Klein et D’Ignazio consiste à nous confronter à nos propres impasses. Elles nous invitent à mettre à jour nos concepts, à renverser nos catégories de pensées et, pour y parvenir, à dépasser, renforcer et politiser plus avant nos exigences. Peut-être est-il plus que jamais nécessaire, comme elles nous y invitent, de modifier notre cadre de réflexion, de changer les concepts avec lesquels nous légitimons les évolutions des calculs… Les limites de l’ouverture et de la transparence dans les systèmes techniques sont dénoncées depuis longtemps. Peut-être que pour les dépasser, faut-il remiser et réinventer les concepts qu’on utilise, en tout cas les mettre à jour ! En nous invitant à passer de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu que Klein et D’Ignazio formulent nous invite à sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie. Ce n’est pas un petit pas de côté. En nous invitant notamment à dépasser les limites de l’ouverture des données ou du gouvernement ouvert, pour revenir au sens et à l’impact des données elles-mêmes, les deux chercheuses nous montrent une voie d’appropriation et de libération pour résister à l’impact des calculs et des bases de données.

Dans la conclusion de leur ouvrage, Klein et D’Ignazio nous invitent, à l’image des contestations qu’ont connu l’industrie de la technologie, notamment la grève chez Google de 2018 (le Google Walkout for real change), à « occuper en masse les infrastructures numériques », à ralentir les chaînes numériques, à canaliser les solidarités numériques vers les espaces physiques… De la Tech Workers Coalition aux plateformes comme Coworker.org ou aux organisations comme Tech Solidarity en passant par l’essor des coopératives technologiques aux manifestes comme ceux de Design Action Collective et bien sûr aux communautés de pratiques elles aussi revendicatrices comme le réseau Design JusticeData for Black Lives (@data4blacklives) ou l’Algorithmic Justice League… sont autant de formes de mobilisation qui visent à faire des données un outil de changement social profond plutôt qu’une arme d’oppression au service du pouvoir financier (voir notre article « Vers un renouveau militant des questions technologiques ?).

La science des données doit désormais dépasser ses présupposés premiers, à savoir ses méthodes uniquement quantitatives reposant sur la seule puissance des données, la force brute des traitements automatisés, sa fausse neutralité, son ouverture sans enjeu… Le féminisme des données ne vise pas à produire de la technologie pour elle-même, mais au contraire, à en libérer les acteurs. Utiliser les données pour mettre fin à l’oppression est un objectif bien plus stimulant que les utiliser pour la perpétuer.

Hubert Guillaud

Article originellement publié sur InternetActu.net le 27 septembre 2021.

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