Vue lecture

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.

Comment Wikipédia est devenu l’un des derniers remparts de l’information ?

Pour ses 25 ans, Wikipédia s’est offert une crise existentielle. Entre les pressions politiques, le pillage de ses données par les sociétés d’intelligence artificielle, et le difficile renouvellement de ses contributeurs, l’encyclopédie libre est menacée de toutes parts. Mais la Fondation Wikimédia prépare déjà sa contre-attaque. Par Loïc de Boisvilliers, MediaLab de l’Information de France […]

The post Comment Wikipédia est devenu l’un des derniers remparts de l’information ? first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

Les nouvelles start-ups de l'info : le futur du journalisme ?

Des rescapés des grands groupes aux jeunes loups de la start-up nation, une nouvelle vague de médias bouleverse le paysage journalistique. En quête d'impact, ces entrepreneurs de l'info expérimentent de nouveaux modèles économiques et éditoriaux pour s'adapter aux exigences d'une audience en mutation. Mais à quel prix pour l'intégrité éditoriale ? Le futur du journalisme se jouera-t-il avant tout sur les réseaux sociaux ?

Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions

Créateurs de contenu, entrepreneurs, influenceurs, journalistes de formation, rescapés de la bollorisation : les acteurs qui souhaitent lancer leur propre média ne manquent pas !  Chacun a sa définition bien particulière de ce que doit être l’info. Pour les uns, un puissant outil marketing. Pour d’autres, un bien public essentiel. Face à un modèle économique du journalisme traditionnel à bout de souffle, ils expérimentent avec avidité de nouvelles stratégies en ligne, pour s’adapter à une cible jeune qui s’informe prioritairement sur les réseaux. Contrairement aux mastodontes historiques, ces nouveaux entrants bénéficient de structures agiles, leur permettant d’explorer de nouveaux formats et de s’adapter rapidement aux tendances changeantes de leur audience. Comment ces médias parviennent-ils à se financer ? Quels modèles économiques émergent pour répondre aux besoins de l’ère numérique ? Et quels sont les compromis à l’œuvre entre rentabilité commerciale et intégrité éditoriale ?

Les start-uppeurs de l’info

Ce sont les plus visibles sur les réseaux sociaux. Ils ont fait des études de commerce, ont suivi un cursus marketing, communication numérique et média, et aspirent à devenir les Xavier Niel de demain. Imprégnés de la culture « start-up », ils se lancent dans le monde de l’information avec l’ambition de bâtir des empires médiatiques. Pour eux, l’information est un produit, au service d’un business à faire prospérer. C’est ainsi la philosophie totalement assumée du Crayon, un média en ligne créé il y a quatre ans, qui selon France Culture, « taille dans le buzz » et compte près de sept cent mille abonnés sur les réseaux sociaux.

Fondé par quatre jeunes entrepreneurs et créateurs de contenus – Wallerand Moullé-Berteaux, Sixtine Moullé-Berteaux, Antonin Marin (qui lui a fait des études de mathématiques), et Jules Stimpfling (diplômé du master in International Security à l'École des affaires internationales (PSIA)) – ce pure-player vise à donner la parole à tous, au nom de la liberté d’expression. Des personnalités de tous horizons, y compris de l’extrême-droite, y ont été invitées : l’influenceuse et ancienne porte-parole de Génération Identitaire Thaïs d’Escufon, Florian Philippot, et même Éric Zemmour. Quelques jours avant l’élection européenne du 9 juin, Emmanuel Macron a lui aussi pris la parole sur ce média « de débat d’idées et d’opinions », dont l’audience est majoritairement composée de 18-34 ans. L’assurance de toucher une cible jeune, avant ses passages plus traditionnels sur les plateaux de TF1 et France 2. Le Président a compris la force de frappe de ces nouveaux types de médias.

La particularité du média ? Pas de journalistes ! « On traite et analyse des faits, puis on reçoit des personnalités selon les faits. On fait du journalisme mais on n’est pas des journalistes », justifie au micro de Mediarama, Antonin Marin, co-fondateur et directeur « des rédactions » du Crayon, redéfinissant ainsi le concept même du journalisme ! « Un média, tel que défini par Naval Ravikant (une figure emblématique de la Silicon Valley) est une audience ou une communauté qui se retrouve dans une proposition de contenu », précise sur LinkedIn Wallerand Moullé-Berteaux. Le Crayon est considéré comme le « vaisseau amiral » du groupe, aux activités commerciales diversifiées : ad breaks, sponsoring, brand content... Leur agence de RP, le Surligneur, représente 40 % de leur chiffre d’affaires. Ils ont également levé un million d’euros auprès de plusieurs investisseurs et business angels dont Xavier Niel et Pierre-Edouard Stérin, fondateur de Smartbox, et libertarien conservateur. « Nous cherchons à créer une entreprise rentable, d’où nos piliers d’agence. Si on annualise les trois derniers mois, on atteint deux millions de chiffre d’affaires. Nous sommes rentables depuis le début, une obsession qui découle de ma culture du ‘make money’ », affirme Wallerand Moullé-Berteaux, pour qui il s'agit de la troisième entreprise.

Dans les cinq ans, l’entreprise vise à être un « mass media incontournable » en adoptant la philosophie du « media led company » un concept que vulgarise le fondateur du Crayon sur LinkedIn : « La media-led-company est une entreprise qui dirige son développement avec le média comme première brique d’activité pour l’amener vers des business propriétaires à destination de l’audience. » Il cite ainsi l’exemple de Welcome to the Jungle, « qui a révolutionné le monde du recrutement grâce à la puissance de son média ». En d’autres termes, le média sert de vitrine pour faire fructifier d’autres business. « Les prochains leaders du marché ne seront pas ceux qui ont les meilleurs produits, mais ceux qui possèdent un excellent positionnement et un média puissant », expliquait-il dans le podcast Jeunes Branches.

Ces nouveaux entrants remplacent le mot « information » par « contenu », redéfinissant ainsi les fondements même du journalisme traditionnel. Pour une internaute LinkedIn, il s’agit dans d’autres termes « d’une agence de com’ avec la crédibilité d’une agence de com ». Cette remarque souligne la dilution de la frontière entre communication commerciale, influence et information journalistique, rendant les motivations des créateurs de contenu ambiguës. Selon ces jeunes entrepreneurs, la prochaine ère du marketing sera celle des médias. Cette vision pose un défi majeur : comment maintenir une information de qualité, équilibrée et vérifiable, dans un modèle où le contenu est principalement guidé, non pas par une ligne éditoriale et une déontologie professionnelle, mais par des objectifs commerciaux ? Il est crucial de réfléchir aux conséquences de cette transformation sur la démocratie, car l’information, lorsqu’elle est traitée comme un simple outil marketing, risque de perdre sa valeur en tant que bien public essentiel.

Le brand content, une source de revenus pour les nouveaux médias

Le Crayon n'est qu'un exemple parmi d'autres de nouveaux médias souhaitant établir un groupe médiatique grâce à des partenariats commerciaux. Les créateurs de contenu exploitent les plateformes pour diffuser leurs productions, attirant de vastes audiences et générant des revenus grâce à la publicité et aux collaborations avec des marques. HugoDécrypte, avec ses millions de vues sur YouTube et autres réseaux sociaux, illustre parfaitement cette nouvelle forme de média, inspirée par les géants de l’info-divertissement comme Brut et Konbini. Les réseaux sociaux d’HugoDécrypte cumulent désormais plus de 14 millions de followers, surpassant ainsi Le Monde.

Sur la page Instagram d’HugoDécrypte, qui compte 3,6 millions d’abonnés, les publications réalisées pour des marques coexistent, en sandwich, avec des contenus informatifs. Le 12 décembre 2023, Hugo Travers a ainsi fait la promotion de la marque Cartier sur le compte Hugodecrypte.pop (823 000 abonnés), avec une indication de collaboration commerciale. C’est ce qu’on appelle le brand content. Cette proximité peut brouiller la distinction entre information et communication. Pour un jeune public, il peut être difficile de reconnaître un partenariat rémunéré. C'est pourquoi le Clemi a mis à disposition des ressources sur son site pour aider à comprendre ce modèle économique, (également utilisé par les médias traditionnels).

Capture d’écran du compte Instagram Hugodecrypte.pop – Collaboration commerciale Cartier

Des journalistes « traditionnels » accompagnés par des entrepreneurs

À côté de créateurs de contenus, de nombreux journalistes quittent les grands groupes pour lancer leurs propres projets, motivés par le désir de retrouver une certaine liberté éditoriale et de s’engager dans des initiatives plus en phase avec leurs valeurs. Comme le remarque Julie Joly, directrice du Nouvel Obs : « Le lien d’antan entre les journalistes et les rédactions n’existe plus : ils ne sont plus liés à une rédaction du début à la fin de la carrière. » La désillusion peut parfois être un moteur puissant.

Grégory Raymond, ancien de Capital Magazine, Brief.me et Huffington Post, raconte en souriant : « J’ai financé Big Whale avec mon chèque de départ de Prisma, après son rachat par Vivendi. » Avec Raphaël Bloch (ancien de L'Express, Les Échos et Reuters), ils co-fondent le premier média européen dédié à la token économie. Pour compléter leur équipe, ils choisissent, non pas un journaliste mais Dimitri Granger, ancien de Publicis et « crypto believer ». « Il a dix ans de plus que nous et l’expérience de la gestion d’entreprise et de la comptabilité », soit un solide allié pour affronter les nuits blanches et les affres de l’entreprenariat.

Raphaël Bloch est d’ailleurs convaincu que le journalisme et l'entrepreneuriat sont étroitement liés. Selon lui, un bon journaliste est un entrepreneur dans l'âme, même s'il ne s'en rend pas compte. Il explique sur Médianes : « Au risque de choquer, je pense fondamentalement qu'un bon journaliste est un entrepreneur. Quels que soient nos supports, que ce soit radio, télé, écrit, on gère notre sujet, on va chercher nos sources à droite, à gauche, on rend compte de notre travail au quotidien, on est finalement des entrepreneurs qui s'ignorent. » Pour « l’infopreneur », l'entrepreneuriat est non seulement nécessaire pour la survie et le succès des médias modernes, mais aussi une extension naturelle du rôle du journaliste.

Cette vision guide la stratégie et le développement de Big Whale. À trois, ils développent un modèle économique diversifié avec une approche test and learn : abonnements groupés pour des entreprises offrant des fonctionnalités premium, participation payante à des événements où sont présentés des rapports de marché, analyses de projets… Dernièrement, ils réfléchissent à un modèle économique d’un nouveau genre, « sans sacrifice financier, avec un partage de revenus entre la plateforme de publication et la communauté qui l’utilise, avec des incitations économiques pour contribuer ou enrichir les contenus ». Un peu à la manière de Wikipédia où chacun est invité à enrichir une page ? « On peut effectivement y voir un modèle proche, sauf qu’il y aura un protocole blockchain sous l’interface et des incentives financières à participer pour créer du contenu ou de l’améliorer. » À plus long terme, l’ambiance est de « décentraliser la gouvernance de ce système lorsqu’il sera éprouvé ». La communauté joue un rôle central chez Big Whale. Sur leur plateforme Discord, 1 500 abonnés actifs incarnent les « têtes chercheuses » du média, enrichissant, précisant, rebondissant sans cesse sur des informations de l’écosystème. Cette approche participative contraste avec les médias traditionnels, où l'information est émise de manière verticale. « Un média veut dire beaucoup de choses et en même temps presque plus rien. On est tous capables aujourd’hui de produire de l’info », résume Raphaël Bloch.

Ils ne sont pas les seuls journalistes de formation à s’être lancés dans les nouveaux médias financiers. Léa Lejeune, après avoir couvert les rebondissements des entrepreneurs de la Tech pour Challenges pendant de nombreuses années, a créé Plan Cash, une newsletter féministe et gratuite qui parle d’argent… Qui s’est doublée avec le temps d’une plateforme d’éducation féministe « qui parle d’argent aux femmes sans tabou », dont elle fait la promotion sur la page Instagram du média (80 000 abonnés). Dans cette aventure entrepreneuriale, la journaliste est accompagnée de Morgane Dion, plus de 12 ans d’expérience corporate dans les licornes françaises. Le modèle économique repose, entre autres, sur des formations assurées par des « experts certifiés » à « une époque où les influenceurs donnent des mauvais conseils financiers sans avoir le background et sans respecter les règles de l’AMF (Autorité des marchés financiers) » : « Les médias ont du mal à s’en sortir avec un modèle économique dans lequel ils sont dans la délivrance d’infos parce qu’il y a trop de concurrence. L’idée, c’était de gagner de l’argent sur la partie servicielle du média. Aujourd’hui, les gens sont de moins en moins prêts à payer pour de l’information mais ils sont de plus en plus prêts à payer pour des formations », assure-t-elle. Pour l'instant, l'entreprise ne bénéficie pas du statut d'entreprise de presse, car il est nécessaire que plus de 50 % de ses revenus soient issus de la production d'informations pour obtenir cette classification.

Ces nouveaux médias qui ne veulent pas travailler avec les marques

Aujourd’hui, la collaboration avec les marques n’est pas la principale source des revenus des start-ups de l’info. Selon une nouvelle étude publiée par le Centre de recherche sur les médias et le journalisme et la fondation Maharat, elles sont seulement 18 % à indiquer générer des revenus grâce à la pub. En perspective, les abonnements et autres méthodes de financement participatif sont utilisés par 30 % des acteurs. Les médias indépendants se distinguent par leur volonté de préserver une indépendance éditoriale, loin des pressions économiques exercées par les annonceurs ou les grands groupes. Cette indépendance est souvent perçue comme essentielle pour garantir la qualité et l’intégrité de l’information.

Pour assurer leur viabilité économique, les médias indépendants adoptent des stratégies de financement variés. Le financement participatif par exemple est devenu une méthode courante pour lancer de nouveaux projets. La Déferlante, un média féministe sans pub, a réussi à fédérer sa communauté dès ses débuts grâce à une campagne de financement participatif, atteignant 10 000 abonnés et embauchant neuf employés. Elle a permis à son lectorat d’entrer au capital à partir de 100 euros, une initiative qui a séduit 750 personnes. Dernièrement, c’est le média Fracas, lancé par Philippe Vion-Dury, ex-rédacteur en chef de Socialter, qui a réalisé « le plus gros lancement de média indé écolo » : « Dans la catégorie média papier, on se place dans le top 10 des lancements de médias en financement participatif, derrière des médias comme Epsiloon, La Déferlante, SoGood, Zadig ou Ebdo » a écrit Philippe Vion-Dury le 16 mai sur LinkedIn. Le média a ainsi réussi à rassembler pour son lancement 160 000 euros, 1 500 abonnés à la revue papier, et une communauté de 16 000 membres sur Instagram. LinkedIn a notamment joué un rôle dans le succès de la campagne.  Le réseau est selon lui « très indiqué pour bâtir son lectorat et sa campagne : les CSP+ y sont largement représentés, et on ne construit que très difficilement l’équilibre d’un média sans attirer à soi un lectorat capable de soutenir par la dépense ».

Des modèles hybrides, combinant abonnements et dons, permettent également de maintenir une indépendance vis-à-vis des annonceurs. Blast, un média indépendant lancé grâce à une campagne de crowdfunding qui a récolté près d’un million d’euros (contre les 100 000 demandés), en est un exemple notable. Un succès que l’on peut attribuer aussi à la notoriété du fondateur, Denis Robert.

Malgré leur dynamisme, les médias indépendants font face à des défis importants, notamment en termes de pérennité financière et de capacité à maintenir une indépendance éditoriale dans un environnement économique difficile. Pour lancer un média dans de bonnes conditions, il faut par exemple bien compter sur 30 000 euros, selon Philippe Vion-Dury. De plus, la reconnaissance en tant qu’entreprise de presse, nécessaire pour obtenir certaines subventions et avantages fiscaux, peut être difficile à obtenir pour des structures innovantes. Et quand bien même ils toucheraient les aides à la presse, ils n’accèderaient en fait qu’à une part infime du gâteau, comme le souligne le fondateur de Mediapart Edwy Plenel : « les principaux bénéficiaires sont les médias possédés par des milliardaires, notamment le richissime Bernard Arnault », qui a ainsi touché pour ses journaux plus de 14 millions d’euros d’argent public en 2022.

Les nouveaux médias ne sont pas une solution miracle. Ils doivent encore faire face à des obstacles importants, notamment la réticence des utilisateurs à payer pour des informations et la difficulté à obtenir des subventions et des avantages fiscaux réservés aux entreprises de presse traditionnelles. La reconnaissance croissante de la nécessité de soutenir les médias d'intérêt public par les aides publiques, les organismes de réglementation, et les donateurs est un pas dans la bonne direction, mais elle doit s’intensifier pour créer un environnement où ces médias pourraient véritablement prospérer.

En outre, certaines start-ups de l’info traitent le journalisme comme une industrie ordinaire, en mettant l’accent sur le marketing et l’audience. Pas besoin de journalistes, mais de producteurs de contenus couteaux suisses… Peut-on se prétendre média sans son socle fondamental ? Si cette approche apporte de la flexibilité, elle soulève des défis majeurs en termes de crédibilité et d'intégrité. Par ailleurs, les nouvelles plateformes de Web3, encore en phase émergente, promettent de transformer radicalement les usages médiatiques. Bien que leurs impacts concrets se fassent encore attendre, elles offrent des perspectives inédites pour les journalistes et les « consommateurs » d'information, notamment par des modèles décentralisés et participatifs. En fin de compte, l'avenir des nouveaux médias dépendra de leur capacité à innover sans sacrifier l'intégrité de l'information et à s'adapter aux technologies de demain.

 

The post Les nouvelles start-ups de l'info : le futur du journalisme ? first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

Liens vagabonds : Paris 2024 à l’ère des influenceurs

Comment faire vibrer les spectateurs au rythme des Jeux Olympiques après le flop des deux dernières éditions ? Pour attirer l'attention de la génération Z, le groupe audiovisuel américain NBCUniversal a misé gros en envoyant 27 influenceurs de renom sur le terrain. Le but ?  Rajeunir l’audience de son service de streaming, Peacock. Cette initiative illustre l’importance grandissante des influenceurs dans le paysage médiatique, sujet du dernier Cahier de Tendances de Méta-Media. Pourtant cette fois, ce sont ces mêmes influenceurs qui se sont fait voler la vedette.  

Des stars des réseaux sociaux aux Etats-Unis comme Kai Cenat, Daniel Macdonald et Zhongni « Zhong » Zhu étaient en première ligne pour partager leur expérience olympique. Mais malgré leur audience massive, ces créateurs ont rapidement été éclipsés par les véritables héros des Jeux : les athlètes eux-mêmes. 

Ilona Maher, star de l’équipe de rugby américaine, a par exemple gagné près de 2 millions de nouveaux adeptes en seulement deux semaines grâce à ses vidéos humoristiques sur la vie dans le village olympique. Elle n’est pas la seule : le nageur norvégien Henrik Christiansen et d’autres athlètes ont eux aussi réussi à captiver le public avec des contenus authentiques et spontanés, bien loin du format aseptisé des influenceurs traditionnels.  

@ilonamaherWhen in paris♬ original sound - Ilona Maher

« Je n'aime pas qu'on me qualifie d'influenceuse. Je suis d'abord une joueuse de rugby, ensuite une influenceuse », a confié Ilona Maher, qui, en plus de son succès sur le terrain, est devenue une star des réseaux sociaux. Cette dualité montre à quel point les athlètes actuels se sont adaptés à l’ère numérique. D’autant plus qu’ils ont bénéficié de l’assouplissement d’une règle du Comité International Olympique (CIO), leur permettant de bénéficier d’une activité commerciale autour des jeux. Une aubaine quand la plupart des athlètes olympiques américains de haut niveau semblent à peine s'en sortir financièrement, gagnant en moyenne 2 000 dollars par mois. Ilona Maher confirme :  « C'est ce que j'ai dû faire pour gagner de l'argent et attirer l'attention sur notre sport ». 

En parallèle, les influenceurs embauchés par NBC ont eu du mal à trouver leur place, en grande partie à cause des restrictions imposées par le CIO. Pour protéger les droits des diffuseurs officiels, ils avaient interdiction de filmer les épreuves elles-mêmes. Leur contenu a donc souvent été limité à des clichés de stades ou de cérémonies, loin de l'immersion que le public attendait. « Les gens recherchent une couverture de qualité de ce qui se passe réellement aux Jeux », analyse Christine Tran, spécialiste des médias numériques à l'Université de Toronto. « Il y a des journalistes qui ont une formation médiatique et des moyens de production pour offrir ce genre de couverture sur le terrain. Ce que les influenceurs proposent, c'est une sorte d'informalité mise en scène, qui n'a pas eu l'impact escompté ». Il était difficile pour ces derniers de casser l’image lisse de leurs contenus, à cause de la nature même de leur contrat avec NBC. « Si NBCUniversal vous emmène à Paris et vous loge, vous n'allez probablement pas commenter les mouvements ridicules de la breakdanceuse australienne ou le fait que vous n'avez pas pu voir grand-chose depuis votre siège hors de prix à la cérémonie d'ouverture » souligne Wired. 

Même si les influenceurs de NBC n'ont pas réussi à faire décoller leurs vidéos, les chaînes de médias sociaux de NBC Sports ont gagné 2 millions de nouveaux adeptes grâce à l’engouement généré par les athlètes. Peacock, a également enregistré une hausse de 75 % du nombre de téléspectateurs en journée d'une semaine à l'autre, signe que le public est bien présent, mais qu'il s’intéresse surtout aux vrais acteurs des Jeux. 

Cette situation pourrait bien changer d’ici les prochains Jeux d’été, en 2028 à Los Angeles, où une armée d'influenceurs basés en Californie pourrait être mobilisée. Certes, la place des influenceurs n’est plus à négliger dans le paysage médiatique, mais leur voix doit être utilisée de la bonne manière, pour le bon contenu et le bon format, si elle veut se faire entendre.  

Et sinon, petit tour des points qu’il ne fallait pas manquer ces trois dernières semaines :

  • OpenAI a annoncé le 25 juillet un nouvel outil de recherche “SearchGPT”, qui ne fonctionne pas très bien, appelé “OopsGPT” (The Atlantic).
  • Cet outil continue d’alimenter la bataille avec les éditeurs de presse (Axios)
  • De son côté Perplexity a lancé son “Programme des éditeurs”. Parmi les principaux éléments, l’entreprise compte désormais partager plus équitablement ses revenus avec les éditeurs. (Perplexity)
  • Sur Peacock, c’est une IA qui a été chargée des commentaires sportifs des Jeux Olympiques avec la voix du commentateur sportif Al Michaels (State)
  • La vidéo sociale envahit le monde (Doug Shapiro)
  • Les responsables d'État américains demandent à X de s'attaquer à la désinformation électorale (Social Media Today)
  • Décès de Susan Wojcicki, ancienne PDG de YouTube, à l'âge de 56 ans (The Guardian)
  • Après la condamnation de Google, la fin de l’impunité des géants du numérique ? (Mediapart)
  • Instagram impose les “Vues” comme statistique principale (Instagram)

 

Voir cette publication sur Instagram

 

Une publication partagée par Instagram’s @Creators (@creators)

  • Le soutien d’Elon Musk à Donald Trump nuit aux activités de Tesla dans le secteur des véhicules électriques en Europe, qui sont déjà en difficulté (Fortune)
  • Kamala Harris ne donne pas d'interviews. Des questions ? (New York Times)
  • En Russie, l’accès à YouTube fortement ralenti par les autorités (Meduza)
  • Désinformation en action : Channel 3, le faux média russe, aggrave la situation au Royaume-Uni (The Telegraph)
  • En Australie, une publication scientifique critiquée pour avoir utilisé l'IA (The Guardian)
  • Jeux olympiques 2024: les cadreurs enfin sommés de filmer de façon non sexiste (Slate)
  •  Les sénateurs proposent un retour de la redevance pour financer l’audiovisuel public (Public Sénat)
  • La BBC va supprimer 500 postes d'ici deux ans (Variety)

CETTE SEMAINE EN FRANCE

  • TV5 Monde : la rédaction en état de crise permanent (La Lettre)
  • La Commission européenne prend ses distances après la mise en garde de Thierry Breton à Elon Musk (Le Monde)
  • Les JO de Paris offrent des records d'audiences aux diffuseurs et à la presse (Les Echos)

With great audience comes greater responsibility #DSA

As there is a risk of amplification of potentially harmful content in 🇪🇺 in connection with events with major audience around the world, I sent this letter to @elonmusk

📧⤵ pic.twitter.com/P1IgxdPLzn

— Thierry Breton (@ThierryBreton) August 12, 2024

3 CHIFFRES

  • La couverture quotidienne des JO sur NBCUniversal a attiré 30,6 millions de téléspectateurs, soit une augmentation de 80 % par rapport à Tokyo 2020, d’après Hollywood Reporter.
  • Selon l'ONG du Centre contre la haine en ligne, 50 publications d'Elon Musk diffusant de la désinformation sur la plateforme X ont cumulé un milliard de vues depuis janvier.
  • Plus de 22 newsletters sur Substack dans les domaines de la politique, de l'actualité, des affaires et de la technologie comptent « des dizaines de milliers » d'abonnés payants, selon Axios.

LE GRAPHIQUE DE LA SEMAINE

Qu’est-ce qui empêche les salariés d’utiliser ChatGPT ?

Source : University of Chicago

NOS MEILLEURES LECTURES / DIGNES DE VOTRE TEMPS / LONG READ

  • Les technologies ‘intelligentes’ sont devenues ingérables. Nous avons une affection pour les technologies plus simples (Washington Post)
  • L'opération Gen-Z derrière la métamorphose en ligne de Harris (CNN)
  • Bowling, selfies et le “Dougie” : Biden séduit les influenceurs à la Maison-Blanche (New York Times)
  • À l'approche de l'élection présidentielle, quel rôle jouent les influenceurs ? (Digiday)
  • Voici comment les gens utilisent réellement l'IA (MIT)
  •  Un guide visuel des influenceurs qui façonnent l'élection de 2024 (Wired)

Capture d'écran de The Wired

DISRUPTION, DISLOCATION, MONDIALISATION

  • Alors que Meta se détourne de la politique, les grands comptes Instagram constatent une baisse de leurs vues (Bloomberg)
  • La recherche IA de Google impose un choix crucial aux sites : partager des données ou disparaître (Bloomberg)

DONNEES, CONFIANCE, LIBERTÉ DE LA PRESSE,DÉSINFORMATION 

  • L'Iran recourt à des sites de désinformation pour influencer les élections américaines, d'après Microsoft (Washington Post)
  • Les médias sénégalais organisent une journée de blackout pour attirer l'attention sur les préoccupations concernant la liberté de la presse (AP)
  • Selon Meta, les tactiques d'IA utilisées par la Russie pour interférer avec les élections américaines échouent (The Guardian)

LÉGISLATION, RÉGLEMENTATION

  • Comment la semaine agitée d'Elon Musk révèle les failles des législations britanniques en matière de sécurité en ligne (The Guardian)
  • TikTok s’engage à retirer définitivement de l’UE son programme de récompenses (Stratégies)
  • Un projet de loi californien visant à réglementer l'I.A. suscite l'inquiétude dans la Silicon Valley (New York Times)
  • Les électeurs de la génération Z s'opposent aux restrictions sur les réseaux sociaux, selon une nouvelle étude (Bloomberg)

JOURNALISME

  • Le New York Times cessera de soutenir les candidats dans les courses électorales de New York (New York Times)
  • Biden affirme aux créateurs qu'ils ont un avantage que les médias traditionnels n'ont pas : « Vous inspirez confiance. » (TechCrunch)
  • Kamala Harris doit s'adresser à la presse (The Guardian)
  • Le « Washington Post » critique l'attaque de Taylor Lorenz contre Joe Biden, qualifié de « criminel de guerre » (npr)
  • L'ère du journaliste indépendant prend son envol (Axios)

STORYTELLING, NOUVEAUX FORMATS

  • Twitch vient de lancer Video Stories (Twitch)
  • Les newsletters sur LinkedIn valent-elles vraiment le détour ? (journalism.co.uk)
  • La convention du parti démocrate américain sera streamée pour la première fois en format vertical(Axios )

ENVIRONNEMENT

  • Si vous voulez que les Américains prêtent attention au changement climatique, appelez-le simplement “changement climatique” (NiemanLab)
  • Les grandes entreprises technologiques cherchent à modifier les règles sur les émissions nettes nulle  (Financial Times)
  • La répétition rend les mensonges sur le climat plus crédibles — même pour ceux qui soutiennent la science climatique (NiemanLab)

RÉSEAUX SOCIAUX, MESSAGERIES, APPS

  • L'échange entre Elon Musk et Trump sur X a débuté par un incident technologique (The Verge)

Conversation with @realDonaldTrump with topic timestamps https://t.co/ziLJEUhnE7

— Elon Musk (@elonmusk) August 13, 2024

  • Les éditeurs renforcent leur présence sur Reddit alors que la plateforme gagne en visibilité dans les recherches (Adweek)
  • Le style très personnel de la génération Z creuse le fossé générationnel sur LinkedIn (Bloomberg)
  • Le flux d'actualités d'Elon Musk sur X se fait l'écho de ses politiques d'extrême droite (Washington Post)
  • Comment les athlètes de la génération Z ont propulsé les Jeux Olympiques de Paris 2024 dans l'ère de TikTok (Axios)
  • Kamala Harris consacre dix fois plus de budget que Trump à une campagne publicitaire numérique (Financial Times)

STREAMING, OTT, SVOD

  • Les Jeux Olympiques se concluent avec une énorme hausse des audiences pour NBCUniversal (Hollywood Reporter)
  • Paramount Global va licencier 15 % de ses employés aux États-Unis et fermer un studio de télévision (Reuters)

AUDIO, PODCAST, BORNES

  • Apple accepte finalement l'application Spotify avec les tarifs européens (The Verge)

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DATA, AUTOMATISATION

  • Le MIT publie une base de données complète sur les risques liés à l'IA (VentureBeat)
  • Google étend ses réponses par IA à de nouveaux pays (Reuters)
  • Eric Schmidt se rétracte sur sa déclaration selon laquelle Google serait en retard en intelligence artificielle à cause du télétravail (Wall Street Journal)
  • Google ouvre discrètement l'accès à Imagen 3 à tous les utilisateurs aux États-Unis (Venture Beat)

Capture d'écran de VentureBeat

MONÉTISATION, MODÈLE ÉCONOMIQUE, PUBLICITÉ

  • Instagram est de loin supérieur à Facebook aux yeux des marques (Digiday)
  • Le PDG de X appelle à une refonte de l'industrie publicitaire (Axios)

 

Kati Bremme, Alexandra Klinnik et Aude Nevo

 

 

 

The post Liens vagabonds : Paris 2024 à l’ère des influenceurs first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

Télévision estonienne, un virage éditorial réussi ?

« Prendre le pouls d'un secteur qui se trouve à la croisée de la tradition et de l'innovation ». Il s’agit selon Pierre-Olivier Valet, rédacteur en chef de la RTS (Radio télévision suisse), de la clé pour dépoussiérer les JT des grands médias publics européens. Dans un rapport de l’Union européenne de radio-télévision (UER) intitulé « L'avenir du bulletin d'information télévisé », il interroge plusieurs grands dirigeants des médias pour apprendre comment rester pertinent dans un paysage médiatique morcelé. Nous vous proposons une analyse des initiatives les plus prometteuses, et notamment du virage éditorial de la télévision estonienne (Eesti Rahvusringhääling abrégé en ERR) vers le « Digital First ». Anvar Samost, directeur de l’information, s’est entretenu avec nous.

Par Aude Nevo, MediaLab de l'Information de France Télévisions

Le JT estonien, en bon premier de la classe

Dans un contexte médiatique en mutation, marqué par l’essor de la vidéo à la demande, la méfiance croissante à l'égard des médias traditionnels et la prolifération de plateformes d'information, l'avenir des médias publics traditionnels semble incertain. « Tout comme la télévision par câble a entraîné une explosion du nombre de chaînes et une concurrence accrue, le web et l'émergence des réseaux sociaux, combinés à l'invention du smartphone, ont entraîné une fragmentation supplémentaire des audiences » analyse Pierre-Olivier Valet. Face à ces défis, les médias publics, y compris leurs journaux télévisés, doivent redoubler d'efforts pour se réinventer. Avec 630 employés seulement, la télévision estonienne a été en avance sur ce changement, amorçant dès 2017 une transition éditoriale vers une approche « Digital First ». Avec ses cinq chaines de radio, trois programmes télévisés, et son site web, elle est considérée comme la première chaine d’info estonienne en termes de confiance du public.

« L'Estonie présente un double défi : celui d'être une nation de petite taille et un marché restreint en termes d'audience télévisuelle ou de lectorat. Cependant, la compétition avec les médias privés a toujours été féroce pour nous, média du service public. En 2017, une nouvelle orientation s'est imposée, soulignant la nécessité impérieuse de se tourner vers le numérique pour rester pertinent et compétitif ». Une stratégie qui a porté ses fruits puisque le « digital first » a permis de « tripler la portée du numérique et de faire passer le bulletin d’information du soir leader des audiences devant les concurrents privés » explique Anvar Samost.


Le graphique précédent illustre une croissance significative de l'audience des journaux télévisés diffusés à 18h30 et à 21h depuis le déploiement de la stratégie. Cependant, dans l'ensemble, l'intérêt pour l'actualité a diminué en 2023 par rapport aux années précédentes, notamment en 2020 et 2022, marquées par des niveaux exceptionnellement élevés d'intérêt dus à la pandémie mondiale et aux conflits armés. Malgré cela, le nombre de visiteurs du site web (représenté par la ligne grise) est resté globalement constant, enregistrant une augmentation de 210 000 visiteurs hebdomadaires, soit une augmentation de 38% par rapport à 2018.

1Fusionner les rédactions

« Nous avons décidé de mettre l’accent sur les plateformes numériques, impliquant tout d'abord la fusion de nos trois rédaction (TV, radio, web). Ces départements étaient auparavant divisés de manière organisationnelle, mais étaient également physiquement séparées, avec des centaines de mètres entre les différents bâtiments » nous explique Anvar Samost. La transmission des connaissances entre les rédactions était alors particulièrement difficile. Dorénavant, les nouveaux départements fusionnés collaborent quotidiennement.

2Prioriser les informations numériques en temps réel sur le site web et à la radio

Élément clé du succès du virage éditorial estonien, toutes les informations sont diffusées en temps réel sur le site web et à la radio. Le numérique est devenu la priorité. Les scoops du JT émanent seulement de ce qui se passe en direct (débats, réactions, polémiques, etc…)

« Il n'y a pas de cannibalisation entre les plateformes ERR, elles se complètent. Le numérique vous accompagne en permanence, sur votre téléphone, facile à consommer. C'est là que nous diffusons la plupart des informations. La radio offre le sentiment d'être présent lors d'un événement d'actualité - nous vous racontons l'histoire directement. Et la télévision propose du contexte et un sentiment d'unité ».

Si la présence en ligne est mise en avant, c’est bien le site internet de l’ERR qui prime. Contrairement à certains médias qui accentuent leur présence sur les réseaux sociaux pour atteindre un public plus jeunenotamment sur WhatsApp (+61), Instagram (+39), TikTok (+55), et YouTube (+44) – l'hyperdistribution n'est pas un pilier de la stratégie de l’ERR.

« Moins de 10 % de notre trafic numérique provient des médias sociaux ou de Google que nous traitons comme des concurrents » explique Anvar Samost avant de poursuivre : « En Estonie, le trafic de notre site web n’est que 10% inférieur à celui de Facebook, nous ne voyons donc pas pourquoi nous donnerions accès à nos contenus ».

3Tirer profit de la fonction rituelle du JT

Le JT s’appuie désormais sur les forces reconnues de la TV (comme le sport, les soirées électorales, les très grands évènements).

« Les bulletins d'information télévisés constituent l'un des très rares espaces publics mentaux où la société estonienne peut virtuellement se réunir une fois par jour ». Il s’agit d’un moment rituel, ou des individus se « réunissent pendant une demi-heure et réfléchissent aux mêmes problématiques » rajoute Anvar Samost. L’enquête Eurobaromètre Media & News de l'Union européenne 2022 avait d’ailleurs montré que pour 75 % des Européens, la télévision reste la principale source d'informations, et bien qu'aucune donnée comparative ne soit disponible, les bulletins phares constituent une grande partie de cette consommation.

Mais alors, comment tirer profit de cette force fédératrice ? Le JT du soir de l’ERR se focalise désormais sur deux ou trois sujets phares à la place d’une playlist "sans queue ni tête". Les formats sont plus longs, plus creusés, avec une forte valeur ajoutée pour les grands sujets. L’accent mis sur le contexte permet d’apporter des clés de compréhension à la population estonienne, et de créer « une expérience commune » qui fera parler le lendemain (Exemple de JT).

4Avant l'intégration de l'IA, optimiser le mode opératoire

Même si l’IA est utilisée au sein de l’ERR, Anvast Samor demeure critique vis-vis de l’engouement qu’elle suscite : « L'IA est un buzzword, quelque chose de totalement nouveau, de perturbateur et de surévalué ». Il mentionne également une attitude de la rédaction « très pratique à l’égard de ces outils ». Un logiciel de retranscription développé en interne constitue le principal usage de l’IA à l’ERR : « Nous n’avons pas le luxe d’utiliser quoi que ce soit d’autre » admet-il.

« Dans notre réforme de la salle de rédaction, nous avons simplifié le processus de couverture des événements et de l'actualité. Une équipe de cameramen capture désormais les événements en direct, fournissant du contenu à utiliser pour les diffusions radio, numériques et télévisées. Le contenu audio et vidéo généré est alors converti en texte à l’aide de l’IA pour automatiser des tâches éditoriales chronophages ».

Jaanus Lillenberg, directeur de l'ICT (information and communications technology), chargé de l'implémentation des nouvelles technologies à l'ERR depuis deux ans, précise que l’IA est également utilisée à l’ERR pour le sous-titrage automatique en direct depuis deux ans.

Les sous-titres sont disponibles en estonien, russe et anglais. Il souligne que ces sous-titres générés par l'IA peuvent comporter des erreurs, « souvent sources de plaisanteries », mais que le texte reste généralement « correct à 99% ». L'année dernière, cette technologie a été étendue aux programmes préenregistrés, offrant une couverture encore plus large des contenus de l'ERR. Il explique au sujet des réactions du public : « La plupart des gens ne se soucient pas de notre usage de l’IA, nous l'avons simplement décrit dans notre contrat d'utilisation et il est mentionné sur l’écran « généré par IA » ».

5Moderniser le financement

En Estonie, le budget de l'audiovisuel public est financé par les contribuables. Il est de plus en plus limité et peut être sujet à une influence politique. Il s’agit de « l’un des plus petits ratios par rapport au PIB de toute l’Europe » regrette Anvar Samost. Le financement moyen des services de médias publics en Europe s'élève à 0,18 % du PIB, la fourchette se situant entre 0,1 et 0,3 %. L’Estonie affiche quant à elle un ratio de 0,12% seulement (chiffres 2022).

« Le principal défi pour la radiodiffusion publique estonienne est de disposer d'un modèle de financement moderne et indépendant. Notre financement n'est pas, à long terme, indépendant du processus de prise de décision politique. Il est totalement imprévisible et n'est pas indexé sur l'inflation » explique-t-il avant de poursuivre : « À l'heure actuelle, nous sommes confrontés à un dilemme crucial : obtenir des financements supplémentaires ou renoncer à certains contenus et programmes ».

L’Estonie n’est pas le seul pays européen dans ce cas. Le financement des médias publics en Europe est depuis longtemps un sujet sensible. L’audiovisuel suédois subit en ce moment même une « cure d’austérité ». La télévision et la radio publique vont devoir réduire leurs dépenses de près de 60 millions d’euros en 2024. Le groupe Sveriges Television (SVT) a déjà renoncé à une partie de ses locaux et réduit l’équipe directionnelle de 10 %. Le même sort est réservé à Sveriges Radio (SR). Au total, 180 postes sur 2 000 vont disparaître, dont 80 à la suite de départs volontaires. Cette réduction des effectifs s'accompagne de la disparition de certains programmes, dont les bulletins d'actualité en kurde, tigrigna (parlé en Ethiopie et en Erythrée) et russe. Le poste de « correspondant pour le climat », créé en 2020, sera également supprimé.

Les rédactions des trois émissions d’actualité phares vont quant à elles être fusionnées, menant à une baisse du personnel. Cette décision n’est pas sans rappeler le grand projet français.  Son but ? Réduire les coûts et obtenir un audiovisuel « plus puissant et plus efficace ». Lors d’une audition au Sénat le 12 mars dernier, la Ministre de la Culture Rachida Dati déclarait vouloir « une gouvernance unique dès cette année pour l'audiovisuel public ». Allons-nous voir l’apparition d’une « BBC à la française ? ». Le projet a en tout cas été soutenu par Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions qui a déclaré le 7 mars à l’Assemblée nationale : « On ne vas pas assez vite sur certains sujets », estimant que le projet permettra d’accélérer la prise de décision, et de « se concentrer sur l’offre pour le public ».

Conclusion

En dépit des difficultés auxquelles sont confrontés les médias publics, l'histoire de la télévision estonienne offre un récit inspirant de transformation réussie. À travers une stratégie résolument tournée vers le numérique, l'ERR a su s'adapter aux besoins changeants de son public, tout en préservant l'importance du rituel télévisuel quotidien. Cependant, cette réussite soulève une question cruciale : comment innover lorsque le budget fait défaut ?

Bonus : les 10 tendances fortes publiées par le comité News de l’UER

  • Concentrez-vous sur une proposition très claire.
  • Passez de la mise à jour à la contextualisation.
  • Utilisez la fonction rituelle des grands JT.
  • Considérez votre public comme un partenaire dans la recherche de la vérité.
  • Utilisez un ton de voix plus terre à terre.
  • Partagez la satisfaction au travail de la rédaction.
  • Multipliez les façons de raconter les histoires, afin d'être flexible dans le format.
  • Utilisez la valeur sociétale du JT comme un argument de vente unique.
  • Concentrez-vous sur d’autres indicateurs de réussite.
  • Inscrivez l'évolution de la télévision dans le cadre d'une stratégie intégrée.

Le rapport disponible pour les membres de l'UER est accessible ici.

The post Télévision estonienne, un virage éditorial réussi ? first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

RT, ex-Russia Today : Le cheval de Troie de l'influence russe

Propagande, désinformation, manipulation... Tels sont les termes qui reviennent lorsqu'il s'agit de la chaîne russe RT (anciennement Russia Today). Mais quelle est la réalité derrière cette machine médiatique au service du Kremlin ? Dans son essai "Un média d'influence d'état : enquête sur la chaîne russe RT", Maxime Audinet, chercheur à l'IRSEM, Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire, sonde les stratégies de propagande employées par la chaîne et son impact sur l'opinion publique. Interdite sur le territoire européen depuis la guerre en Ukraine, RT retrouve aujourd'hui un nouveau souffle sur le continent africain dans ses versions anglaise et française. 

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

"Mégaphone de propagande du Kremlin", "Fox News en miroir", RT s'est imposé en près de deux décennies comme le principal acteur de l'influence informationnelle de la Russie à l'étranger. Son objectif affiché ? Briser le monopole des médias "anglo-saxons" et se poser en "média alternatif" face aux médias "mainstream". Derrière cette façade se cache un puissant outil de propagande "poutinien", comme le montre le spécialiste de la Russie, Maxime Audinet dans son essai "Un média d'influence d'état : enquête sur la chaîne russe RT". Interview.

En quoi RT est l’instrument le plus emblématique de la propagande contemporaine russe ? 

Il s’agit de l’instrument le plus connu à l’étranger et le plus subventionné par l’État russe. Fondé en 2005, ce média transnational – c’est-à-dire un média pensé et créé pour communiquer avec des audiences à l’étranger – a acquis une certaine notoriété dans les pays où il s’est établi. RT France, par exemple est devenu la filiale délocalisée la plus importante du réseau avec sa rédaction parisienne. Chaque année, RT reçoit environ de 300 millions d’euros du budget fédéral russe. Sputnik, l’autre média transnational russe, bénéficie d’un peu plus de cent millions d’euros. Par comparaison, France Médias Monde, l’agence qui coordonne France 24 et RFI, reçoit 250 millions d’euros de subventions publiques. Contrairement aux médias français transnationaux, qui sont des médias de service public, RT est un média d’État sur lequel le gouvernement russe exerce un contrôle important. Il existe une forte dépendance éditoriale vis-à-vis du discours officiel. L’un des particularités d’un média comme RT est autant de légitimer les positions de la Russie à l’étranger que de discréditer le modèle démocratique libéral et renforcer la polarisation des sociétés occidentales.  

Alors même que RT est un média financé par le gouvernement russe, il ne s’affiche aujourd’hui plus comme une source d’information russe à l’étranger… Comment sa ligne éditoriale a-t-elle évolué  depuis 2005 ?  

RT a abandonné son approche russocentrée à la fin des années 2000 face au manque de succès de cette orientation éditoriale. En 2005, lors de sa création, l’objectif était de renforcer la « puissance d’attraction » de la Russie, d’améliorer sa réputation à l’étranger. Cela a été un flop. Le conflit survenu en Ossétie du Sud en août 2008 entre la Russie et la Géorgie constitue un moment charnière dans ce changement de ligne éditoriale. RT décide alors de se présenter comme un média global « alternatif ». Cette posture consiste pour les différentes branches de RT à remettre en question la norme dominante incarnée par des grands médias occidentaux supposément univoques et hostiles aux intérêts russes, comme la BBC ou CNN. Lors d’une visite dans les locaux de RT en 2013, Vladimir Poutine affirmait d’ailleurs que ce média avait été créé, je cite, pour « briser le monopole des médias anglo-saxons ». RT cherche à se poser en contre-pouvoir médiatique capable de concurrencer de manière asymétrique les récits diffusés par les médias « mainstream » occidentaux. Cette approche négative du soft power consiste à déprécier la puissance d’attraction de l’adversaire plutôt qu’à renforcer celle de la Russie.  

En France, la devise de RT, c’est « osez questionner ». Il s’agit d’une de devise sceptique qui incite les téléspectateurs et les lecteurs de RT à remettre en cause la version imposée par les « médias mainstream », là où RT dévoilerait « l’envers du récit ». Derrière cette posture contre-hégémonique se dessine en réalité une ligne éditoriale totalement compatible avec les intérêts officiels de la Russie, voire alignée sur le discours officiel lorsqu’il s’agit de traiter des événements sensibles comme la guerre en Syrie, l’affaire Skripal, l’invasion de l’Ukraine ou la mort de l’opposant Alexeï Navalny. 

Quelle était la stratégie de recrutement de RT France ? Vous expliquez que la rédaction ne cherche pas recruter des membres de la diaspora russe ou des spécialistes de l’espace post-soviétique… 

La connaissance effective de la Russie ou de la politique étrangère russe n’était en effet absolument pas une condition de recrutement. Certains de mes enquêtés chez RT France ne connaissaient strictement rien à la Russie, sa société ou son système politique. On peut supposer que cette méconnaissance permettait un contrôle éditorial accru de la direction sur les actualités russes. Cela se traduit par un puissant relativisme. Dans un contexte de crise de la presse, les journalistes recrutés, souvent tout juste sortis d’école, bénéficiaient aussi de conditions optimales : des CDI payés entre 2500 et 3000 euros net par mois. Cela a été une motivation importante pour nombre d’entre eux. Beaucoup témoignent d’une grande difficulté à se reconvertir après la fermeture de RT France consécutive aux sanctions européennes adoptées en 2022. Certains ont changé de métier, d’autres trouvent progressivement des emplois dans l’écosystème médiatique « alternatif », de droite radicale et d’extrême droite (CNews, Journal du Dimanche, Omerta, Sud Radio, Prisma, Europe 1, etc.) Un de mes enquêtés, ancien de RT France, parle d’un « effet vase communicant » et de « passerelle » avec la chaîne d’opinion CNews, et plus largement des médias détenus par le groupe Vivendi de Vincent Bolloré. 

 RT développe une posture de « post-vérité », selon laquelle toute vérité est relative et que tous les avis se valent. Comment cette stratégie se traduit-elle ? 

 RT affirme l’absence d’une vérité unique. Les médias russes internationaux cherchent à créer dans cet environnement informationnel un état de confusion narrative, une « cacophonie d’opinions, de perspectives », au prétexte de dévoiler ce que les médias dominants dissimulent. Ce procédé utilisé par la propagande russe porte un nom : la désorientation. C’est une pratique qui consiste non pas à censurer l’information réelle, factuelle, mais à la présenter sous différentes versions. C’est ce qui se passe avec la mort d’Alexeï Navalny : « les conclusions de l’Occident sont toutes trouvées, c’est un assassinat », « le gouvernement russe assure que c’est une mort naturelle ». Ils vont également utiliser en contrepoint l’avis d’un intervenant étranger, tel que le président brésilien Lula, qui a appelé « à ne pas tirer des conclusions hâtives » sur la mort de Navalny. Il devient très difficile pour un lecteur, qui n’est pas forcément informé, de déterminer réellement ce qui s’est passé. On a du mal à discerner le vrai du faux, la réalité du commentaire. Il ne s’agit pas d’une propagande rigide et unilatérale, qui va matraquer un élément de langage, mais d’une pratique de manipulation plus subtile et de modes de désinformations indirects. 

Quel a été l’impact de l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 sur RT ? 

Les branches européennes de RT apparaissent au début du conflit en Ukraine en 2014. Le site français de RT est créé en janvier 2015. L’invasion à grande échelle de la Russie en Ukraine en février 2022 a eu d’importantes répercussions sur l’ensemble du dispositif d’influence russe, en particulier sur RT et Sputnik. Concrètement, l’Union européenne n’a dans un premier temps pas interdit à leurs branches délocalisées sur son territoire de continuer à produire des contenus. Mais le règlement du Conseil adopté le 1er mars a conduit à la suspension de l’ensemble des canaux de diffusion numérique et audiovisuelle de RT et Sputnik sur le territoire européen, à leur déréférencement des principaux moteurs de recherche, ainsi qu’à leur « déplateformisation », autrement dit la fermeture de leurs comptes et chaînes sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, YouTube, Instagram, Telegram, etc.). De nombreux journalistes des branches de RT et Sputnik en Europe ont quitté les rédactions, certaines faisant face à une véritable hémorragie comme en Allemagne. En France, le massacre de Boutcha, commis par l’armée russe au nord de Kyiv et révélé début avril 2022, a généré un profond malaise au sein de la rédaction. RT a joué un rôle de pure propagande de guerre pour blanchir les soldats russes, en relayant le discours officiel russe qui présente les exactions comme une mise en scène de l’armée ukrainienne. 

Pourtant, ces nouvelles vagues de sanction n’ont pas marqué la mort de l’appareil de propagande médiatique internationale de la Russie. Aujourd’hui, les différentes branches ont été relocalisées pour la plupart en Russie, au siège moscovite. RT France a été placé en liquidation judiciaire au mois d’avril 2023, et sa rédaction est désormais basée à Moscou. Sa ligne nettement plus débridée est incarnée par de nouvelles figures propagandistes comme Xavier Moreau, un homme d’affaires français installé en Russie, proche de l’extrême-droite et considéré comme l’un des promoteurs les plus actifs de la désinformation francophone pro-Kremlin.  

Capture d'écran de RT France, toujours accessible en dehors du territoire européen. On notera l'ordre des onglets : ...International / Afrique / France  ...

Comment RT contourne les sanctions européennes ?  

RT se réoriente en recherchant de nouvelles audiences. L’Afrique subsaharienne et son marché médiatique colossal sont devenus le nouvel espace d’expansion privilégié par les médias russes transnationaux. Les canaux anglophones se mettent à produire beaucoup plus de contenus sur les actualités africaines, tandis que RT et Sputnik en français ont signé une trentaine d’accords de coopération avec des médias et agences de presse du continent.  

Les maisons mères des deux réseaux, Rossia Segodnia et TV-Novosti, ont également fragmenté leur infrastructure numérique. Auparavant, tout était organisé autour des noms de domaine rt.com et sputniknews.com. Accéder à ces noms de domaine bloqués par les fournisseurs d’accès à internet européens est aujourd’hui impossible sans VPN. Ils ont donc mis en place une technique plus sophistiquée. Elle s’appuie sur la création d’un important réseau de sites miroirs, identiques aux sites originels et accessibles sans VPN. RT en allemand dispose à lui seul d’une dizaine de sites miroirs, qui lui permettent de maintenir des audiences importantes en ligne en Allemagne. Son dernier site miroir en date, « freedert.online », a été enregistré en juillet 2023. Les autorités européennes de régulation ont en cela plus de difficulté à faire appliquer les sanctions dans ce jeu du chat et de la souris, bien que celles-ci aient entraîné une baisse significative des audiences de RT et Sputnik en Europe. 

 

 

 

The post RT, ex-Russia Today : Le cheval de Troie de l'influence russe first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

TPMP : le divertissement au service de la désinformation

Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives.

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles. Dans le court essai Touche pas à mon peuple !, Claire Sécail montre l’évolution d’un trublion du PAF devenu cheval de Troie de Vincent Bolloré.  Simplifiant les enjeux à l’extrême, coupant court à la nuance, mettant dos à dos le “peuple” vs “l’élite”,  “le populisme hanounesque” est devenu “une entreprise de désinformation qui sape les termes de la conversation sociale et menace par extension les fondements de la démocratie”, alerte la chercheuse du CNRS. Réunissant 1,7 million de téléspectateurs en moyenne chaque soir, TPMP “participe à la mise en tension de la société en montrant une caricature de ses clivages”. L’historienne propose un guide pour s’armer face aux “discours qui sidèrent" et la dégradation du débat public.

Vous avez consacré plus de 300 heures de visionnage de “Touche pas à mon poste” dans le cadre de votre étude précédente, auxquelles s’ajoutent 70 heures pour votre essai récent “Touche pas à mon peuple”. Pourquoi avoir poursuivi sur ce terrain hanounesque ? 

Aucune émission n’a connu une évolution de genre aussi frappante. Lors de sa création sur le service public [France 4, ndlr ] en 2010, “TPMP” était une émission de télévision sur la télévision. Elle est ensuite devenue une émission de divertissement avant de se muer en magazine de société enrôlée dans l’agenda idéologique de Vincent Bolloré. C’est en 2018 que Cyril Hanouna franchit le cap de la politique avec l’émission Balance ton Post. Les thématiques correspondent à celles que l’on peut retrouver aujourd’hui dans “L’heure des pros”, émission animée par Pascal Praud sur CNews : les tensions communautaires, la mise en avant d’Eric Zemmour, la religion… Dans l’idéologie Bolloré, il s’agit de remettre Dieu partout dans l’espace public, par le biais d’un talk show d’actualité ou d’un divertissement. L’émission de Cyril Hanouna a même voulu lancer un débat : “Pour ou contre l’IVG en France”. A l’époque, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, est obligée d’intervenir. Elle a rappelé qu’un tel choix de programmation pouvait être un délit puni par la loi. 

A ses débuts, le succès de l’émission lui vaut des louanges de la presse. Le Figaro y voit « un phénomène suffisamment prometteur pour avoir relancé la mode du talk-show » par exemple…  Quel regard portez-vous sur son évolution ?

Il avait un créneau. Cyril Hanouna était reconnu pour ses qualités d’animateur et son sens du show. Il n’était pas la cible de ce mépris social dont il estime aujourd’hui être victime de la part d’une élite intellectualisante et bien-pensante. Le climat s’est particulièrement dégradé en 2015 : l’audience à plus d’un million de téléspectateurs et la signature par Vincent Bolloré d’un contrat de 50 millions d’euros par an sur cinq ans (contre 19 millions auparavant) nourrissent un sentiment d’impunité chez Hanouna. Il multiplie les humiliations auprès de ses chroniqueurs : l’affaire des nouilles dans le slip, le dérapage du canular homophone, des propos sexistes en cascade. Il se défend de manière agressive vis-à-vis de ceux qui le critiquent pour ce comportement.  L’anti-intellectualisme lui sert de mécanique de défense face à une attaque. L’anti-élitisme hanounesque repose sur le dénigrement systématique des personnalités ayant formulé une critique à son encontre, jamais sur les motifs même de la critique. Or critiquer ne revient pas à faire du mépris social !

Cyril Hanouna est le premier à recevoir des Gilets jaunes sur ses plateaux…  Il considérait que son émission était “un rond-point sur lequel peut se pencher toute la France”. 

C’est vrai. Au départ, il n’était clairement pas de leur côté. Des chroniqueurs tels que Gilles Verdez et Karim Zéribi l’incitent à adopter une empathie beaucoup plus claire et forte vis-à-vis des Gilets jaunes. Son intérêt précoce répond moins d’une prise au sérieux de leur discours que d’une admiration pour leurs performances sur les réseaux sociaux. Il s’intéresse également au mouvement pour son apolitisme revendiqué, qui résonne avec une promesse répétée de TPMP : “ici, on ne fait pas de politique”.  A plusieurs reprises, il les reçoit sur le plateau en jouant sur la proximité et l’authenticité. Ces interventions comptaient énormément pour les Gilets Jaunes. Marqués par le sentiment de ne pas être entendu, d’être invisible, d’être ignorés par les élites, ils ont vu dans cette mise en lumière une forme de reconnaissance. Les Gilets jaunes représentent la caution du peuple arborée par Cyril Hanouna pour asseoir sa légitimité à parler au nom des Français. Cyril Hanouna s’est laissé griser par ce rôle de représentant du peuple, alors que le mouvement, au contraire, ne cherchait pas de porte-parole ! Il se présente comme un homme qui comprend les problèmes des catégories populaires.

Grâce à Complément d’enquête diffusé sur France 2, on voit à quel point sa vie personnelle - avec ses yachts - est aux antipodes de cette réalité : il élabore des systèmes d’optimisation pour contourner les lois. Pendant la campagne présidentielle de 2022, il néglige d’ailleurs complètement la problématique du pouvoir d’achat, alors qu’elle est l'une des principales préoccupations des Français. Il se dit proche de son public - composé de catégories populaires pas ou peu diplômés (ouvriers, employés, artisans, commerçants, femmes au foyer, inactifs) - mais il néglige leurs intérêts.

Comment définir le “populisme” de Cyril Hanouna ?

Cette supposée proximité avec le “peuple” qu’il revendique fonde sa légitimité. C’est cela, le populisme. Il y a une entité homogène idéalisée - le peuple - et une entité disqualifiée - l’élite. Entre les deux se tient la volonté générale du peuple qui ne peut qu’être portée par un leader charismatique. Cette volonté générale ne doit pas avoir d’obstacle. Le corps institué est réprouvé. Il s’en prend soit aux institutions comme dans le cadre de l’affaire Lola, soit en attaquant des députés : “Ça ne sert à rien un élu, ça coûte cher”, l’entend-on répéter. Dans la tradition de l’antiparlementarisme protestataire, il banalise un discours de rejet à l’égard des institutions. Pour lui, le fonctionnement de la démocratie représentative constitue un frein à l’expression de la volonté générale du peuple. 

Une étude consacrée à la télévision italienne montre que les téléspectateurs exposés précocement aux chaînes de Silvio Berlusconi présentaient à l’âge adulte une moindre sophistication sur le plan cognitif et civique. Peut-on subir le même sort avec TPMP ? 

Cette étude montre que les jeunes précocement confrontés à ces programmes développent des difficultés d’apprentissage. Les plus âgés, eux, perdent en capacité de socialisation.. Pire : les jeunes téléspectateurs des programmes commerciaux du réseau Mediaset tendent à devenir des adultes plus réceptifs aux rhétoriques populistes (Forza Italia, Mouvement 5 étoiles).

Une étude américaine a travaillé sur Fox News, en prenant appui sur un panel de 300 personnes de sensibilité républicaine. Les chercheurs ont demandé à la moitié du panel de regarder CNN au lieu de Fox News pendant un mois. Ils ont ensuite fait passer un questionnaire sur des thématiques différentes – violence policière, crise sanitaire. Ceux qui ont regardé CNN pendant un mois avaient une compréhension plus large de ces sujets, avec des positions plus modérées. Ils avaient par ailleurs moins tendance au rejet, à l’invective. Au contraire, l’étude montre que les émissions de Fox News contribuent à polariser la société, à la mettre en tension. Elles peuvent enfermer dans une représentation de la société qui ne correspond pas à la réalité, et incitent à voir le monde comme une guerre de civilisation.

Quand une société se polarise, que l’on y efface tout le spectre des visions alternatives, on perd sa pluralité. Or le pluralisme, c’est le contraire du populisme.  Nous ne disposons pas d’étude de réception sur les publics de Cyril Hanouna, mais, comme pour les divertissements berlusconiens, l’animateur touche des jeunes souvent éloignés des programmes d’information traditionnels. Le risque de l’exposition précoce et répétée à ses émissions reste donc une question pertinente.  

“Se taire ou fermer les yeux, c’est ajouter à la faillite morale collective de notre époque, dont la trajectoire de Cyril Hanouna n’est que l’un des symptômes”, écrivez-vous ? Que faire ?

Je renvoie l’Arcom à son travail de contrôle sur les émissions. On a le sentiment que l’instance attend tranquillement 2025, où la question du renouvellement de la fréquence de C8 et de CNews sera posée, pour trancher véritablement. Pour l’heure, elle gère l’intendance des débordements d’un animateur en prenant des sanctions pécuniaires très bien intégrées dans le ratio coût-bénéfice de Vincent Bolloré. On sait très bien qu’il ne fait pas cela pour de l’argent, mais pour un objectif idéologique. Les politiques ont aussi leur responsabilité. Ceux qui considèrent Cyril Hanouna comme un animateur lambda en allant sur son plateau contribuent à construire et renforcer sa légitimité. 

Depuis plusieurs années, il n’a cessé de dégringoler dans le baromètre des animateurs préférés des Français (OpinionWay/TV Magazine) Une bonne nouvelle ?

Cet indicateur nous permet de le remettre à sa juste place. Il a cessé d’être perçu dans le débat public comme populaire. C’est dommage, je fais partie de ceux qui pensent qu’il avait le talent pour faire du vrai divertissement. Mais désormais, il est avant tout perçu comme clivant. 

Touche pas à mon peuple, éd.Seuil, coll.Libelle, 84p

 

The post TPMP : le divertissement au service de la désinformation first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

❌