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C’est pas de l’IA, c’est de l’exploitation dernier cri

Après deux ans passés à diversifier ses champs d’action, La Quadrature du Net s’attaque désormais à un nouveau front : la lutte contre le déferlement de l’intelligence artificielle (IA) dans tous les pans de la société. Pour continuer à faire vivre la critique d’une politique numérique autoritaire et écocide, La Quadrature a plus que jamais besoin de votre soutien en 2025.

Depuis plusieurs années, en lien avec d’autres collectifs en France et en Europe, nous documentons les conséquences sectorielles très concrètes de l’adoption croissante de l’intelligence artificielle : à travers les campagnes Technopolice et France Contrôle, ou encore plus récemment avec des enquêtes pour documenter l’impact environnemental des data centers qui accompagnent la croissance exponentielle des capacités de stockage et de calcul.

Une triple accumulation capitaliste

Ces derniers mois, suite à la hype soudaine de l’intelligence artificielle générative et des produits comme ChatGPT, nous assistons à une nouvelle accélération du processus d’informatisation, sous l’égide des grandes entreprises et des États complices. Or, cette accélération est la conséquence directe de tout ce qui pose déjà problème dans la trajectoire numérique dominante. D’abord, une formidable accumulation de données depuis de nombreuses années par les grandes multinationales de la tech comme Google, Microsoft, Meta ou Amazon, qui nous surveillent pour mieux prédire nos comportements, et qui sont désormais capables d’indexer de gigantesques corpus de textes, de sons et d’images en s’appropriant le bien commun qu’est le Web.

Pour collecter, stocker et traiter toutes ces données, il faut une prodigieuse accumulation de ressources. Celle-ci transparaît via les capitaux, d’abord : l’essor de la tech, dopée au capitalisme de surveillance, a su s’attirer les faveurs des marchés financiers et profiter de politiques publiques accommodantes. Grâce à ces capitaux, ces entreprises peuvent financer une croissance quasi-exponentielle de la capacité de stockage et de calcul de données nécessaire pour entraîner et faire tourner leurs modèles d’IA, en investissant dans des puces graphiques (GPU), des câbles sous-marins et des data centers. Ces composants et infrastructures nécessitant à leur tour des quantités immenses de terres et métaux rares, d’eau et d’électricité.

Lorsqu’on a en tête cette triple accumulation — de données, de capitaux, de ressources —, on comprend pourquoi l’IA est le produit de tout ce qui pose déjà problème dans l’économie du numérique, et en quoi elle aggrave la facture. Or, le mythe marketing (et médiatique) de l’intelligence artificielle occulte délibérément les enjeux et les limites intrinsèques à ces systèmes, y compris pour les plus performants d’entre eux (biais, hallucinations, gabegie des moyens nécessaires à leur fonctionnement).

L’exploitation au carré

L’emballement politico-médiatique autour de l’IA fait l’impasse sur les effets concrets de ces systèmes. Car bien loin de résoudre les problèmes actuels de l’humanité grâce à une prétendue rationalité supérieure qui émergerait de ses calculs, « l’IA » dans ses usages concrets amplifie toutes les injustices existantes. Dans le champ économique, elle se traduit par l’exploitation massive et brutale des centaines de milliers de « travailleur·euses de la donnée » chargées d’affiner les modèles et de valider leurs résultats. En aval, dans les organisations au sein desquelles ces systèmes sont déployés, elle induit une nouvelle prise de pouvoir des managers sur les travailleur·euses afin d’augmenter la rentabilité des entreprises.

Certes, il existe des travailleur·euses relativement privilégié·es du secteur tertiaire ou encore des « classes créatives » qui y voient aujourd’hui une opportunité inespérée de « gagner du temps », dans une société malade de la course à la productivité. C’est une nouvelle « dictature de la commodité » : à l’échelle individuelle, tout nous incite à être les complices de ces logiques de dépossession collective. Plutôt que de libérer les salarié⋅es, il y a fort à parier que l’automatisation du travail induite par le recours croissant à l’IA contribuera, en réalité, à accélérer davantage les cadences de travail. Comme ce fut le cas lors des précédentes vagues d’informatisation, il est probable que l’IA s’accompagne également d’une dépossession des savoirs et d’une déqualification des métiers qu’elle touche, tout en contribuant à la réduction des salaires, à la dégradation des conditions de travail et à des destructions massives d’emploi qualifiés — aggravant du même coup la précarité de pans entiers de la population.

Dans le secteur public aussi, l’IA accentue l’automatisation et l’austérité qui frappent déjà les services publics, avec des conséquences délétères sur le lien social et les inégalités. L’éducation nationale, où sont testées depuis septembre 2024 et sans aucune évaluation préalable, les IA « pédagogiques » d’une startup fondée par un ancien de Microsoft, apparaît comme un terrain particulièrement sensible où ces évolutions sont d’ores et déjà à l’œuvre.

Défaire le mythe

Pour soutenir le mythe de l’« intelligence artificielle » et minimiser ses dangers, un exemple emblématique est systématiquement mis en exergue : elle serait capable d’interpréter les images médicales mieux qu’un œil humain, et de détecter les cancers plus vite et plus tôt qu’un médecin. Elle pourrait même lire des résultats d’analyses pour préconiser le meilleur traitement, grâce à une mémoire encyclopédique des cas existants et de leurs spécificités. Pour l’heure, ces outils sont en développement et ne viennent qu’en appoint du savoir des médecins, que ce soit dans la lecture des images ou l’aide au traitement.

Quelle que soit leur efficacité réelle, les cas d’usage « médicaux » agissent dans la mythologie de l’IA comme un moment héroïque et isolé qui cache en réalité un tout autre programme de société. Une stratégie de la mystification que l’on retrouve aussi dans d’autres domaines. Ainsi, pour justifier la surveillance des communications, les gouvernements brandissent depuis plus de vingt ans la nécessité de lutter contre la pédocriminalité, ou celle de lutter contre le terrorisme. Dans la mythologie de la vidéosurveillance algorithmique policière (VSA), c’est l’exemple de la petite fille perdue dans la ville, et retrouvée en quelques minutes grâce au caméras et à la reconnaissance faciale, qui est systématiquement utilisé pour convaincre du bien fondé d’une vidéosurveillance totale de nos rues.

Il faut écarter le paravent de l’exemple vertueux pour montrer les usages inavouables qu’on a préféré cacher derrière, au prix de la réduction pernicieuse des libertés et des droits. Il faut se rendre compte qu’en tant que paradigme industriel, l’IA décuple les méfaits et la violence du capitalisme contemporain et aggrave les exploitations qui nous asservissent. Qu’elle démultiplie la violence d’État, ainsi que l’illustre la place croissante accordée à ces dispositifs au sein des appareils militaires, comme à Gaza où l’armée israélienne l’utilise pour accélérer la désignation des cibles de ses bombardements.

Tracer des alternatives

Au lieu de lutter contre l’IA et ses méfaits, les politiques publiques menées aujourd’hui en France et en Europe semblent essentiellement conçues pour conforter l’hégémonie de la tech. C’est notamment le cas du AI Act ou « règlement IA », pourtant présenté à l’envi comme un rempart face aux dangers de « dérives » alors qu’il cherche à déréguler un marché en plein essor. C’est qu’à l’ère de la Startup Nation et des louanges absurdes à l’innovation, l’IA apparaît aux yeux de la plupart des dirigeants comme une planche de salut, un Graal qui serait seul capable de sauver l’Europe d’un naufrage économique.

Encore et toujours, c’est l’argument de la compétition géopolitique qui est mobilisé pour faire taire les critiques : que ce soit dans le rapport du Comité gouvernemental dédié à l’IA générative ou dans celui de Mario Draghi, il s’agit d’inonder les multinationales et les start-ups de capitaux, pour permettre à l’Europe de rester dans la course face aux États-Unis et à la Chine. Ou comment soigner le mal par le mal, en reproduisant les erreurs déjà commises depuis plus de quinze ans : toujours plus d’« argent magique » pour la tech, tandis que les services publics et autres communs sont astreints à l’austérité. C’est le choix d’un recul des protections apportées aux droits et libertés pour mieux faire proliférer l’IA partout dans la société.

Ces politiques sont absurdes, puisque tout laisse à penser que le retard industriel de l’Europe en matière d’IA ne pourra pas être rattrapé, et que cette course est donc perdue d’avance. Surtout, ces politiques sont dangereuses dans la mesure où, loin de la technologie salvatrice souvent mise en exergue, l’IA accélère au contraire le désastre écologique, amplifie les discriminations et accroît de nombreuses formes de dominations. Le paradigme actuel nous enferme non seulement dans une fuite en avant insoutenable, mais il nous empêche aussi d’inventer une trajectoire politique émancipatrice en phase avec les limites planétaires.

L’IA a beau être présentée comme inéluctable, nous ne voulons pas nous résigner. Face au consensus mou qui conforte un système capitaliste dévastateur, nous voulons contribuer à organiser la résistance et à esquisser des alternatives. Mais pour continuer notre action en 2025, nous avons besoin de votre soutien. Alors si vous le pouvez, rendez-vous sur www.laquadrature.net/donner !

Conférence de presse à Marseille contre les data centers

À l’aune du paradigme de l’Intelligence Artificielle, les data centers sont amenés à proliférer partout sur le territoire. Ces entrepôts de serveurs dédiés au traitement et au stockage des données informatiques génèrent de nombreux conflits d’usage d’eau et d’électricité. Ils multiplient les emprises foncières et les pollutions environnementales. Ils accaparent des fonds publics et accélèrent la crise socio-écologique en cours..

Dans le cadre de son groupe de travail « Écologie et numérique », La Quadrature du Net est investie depuis plusieurs mois dans une lutte locale contre ces infrastructures à Marseille, portée notamment par le collectif « Le nuage était sous nos pieds ». Aujourd’hui, lundi 16 septembre, se tient une première conférence de presse visant à dénoncer le projet de nouveau data center de Digital Realty, l’un des plus gros acteurs mondiaux de ce marché en pleine expansion.

Ce texte reproduit la prise de parole du collectif « Le nuage était sous nos pieds » lors de cette conférence de presse visant notamment à dénoncer MRS5, le projet de nouveau data center de Digital Realty dans l’enceinte du Grand Port Maritime de Marseille (GPMM), à appeler les habitantes de la ville qui le souhaitent à répondre à l’enquête publique relative à ce projet, ainsi qu’à rejoindre et poursuivre cette lutte collective. Y participent également des représentants de la fédération des Comités d’intérêt de quartier (CIQ) des habitants du 16ème arrondissement, concernés directement par ce nouveau data center, des représentants des associations France Nature Environnement 13 et Cap au Nord, ainsi que des élu·es locaux et parlementaires NFP.

« Reprendre le contrôle sur les infrastructures du numérique ! »

Je prends aujourd’hui la parole au nom du collectif marseillais « Le nuage était sous nos pieds », qui est composé d’au moins trois entités : La Quadrature du Net, qui défend les libertés fondamentales dans l’environnement numérique ; Technopolice, qui analyse et lutte contre les technologies de surveillance ; le collectif des Gammares, collectif d’éducation populaire sur les enjeux de l’eau. Nous nous sommes rassemblées, alertées par la quasi-absence des enjeux environnementaux et territoriaux des infrastructures du numérique dans le débat public alors même que Marseille voit se multiplier les arrivées de câbles sous-marins pour les liaisons Internet intercontinentales et l’émergence de data centers dans un grand silence politique et médiatique.

La surchauffe d’intérêt général ?

Dans la plaquette de communication du MRS5 dont il est ici question, le « data center » est présenté comme étant en parfaite continuité avec les usages historiques de cet emplacement au sein du système portuaire. Le stockage de données succéderait au stockage agroalimentaire, au marché au bestiaux, au silo à sucre. On pourrait rétorquer dans un premier temps que la donnée ne se mange pas, mais plus sérieusement, il convient d’insister sur le flou que ce vocabulaire marketing entretient par rapport à l’objet technique lui-même.

Un data center n’est pas un simple entrepôt de stockage, c’est un méga-ordinateur bétonné composé de centaines de serveurs qui tournent en permanence. Les industriels du numérique et autres entreprises y louent des espaces pour pouvoir bénéficier des capacités de stockage et de la puissance de calcul de ce « méga-ordinateur », et pendant ce temps le méga-ordinateur surchauffe, renvoie l’air ou l’eau chaude dans une ville déjà trop souvent sujette à la canicule, pompe des quantités astronomiques d’eau et d’électricité sur le réseau public, et ne génère pratiquement aucun emploi direct.

On entend aussi souvent dire, par les industriels du secteur et les startupeux du gouvernement, que les data centers seraient « des projets d’intérêt national majeur », comme les ponts ou les gares ferroviaires d’hier. Qu’ils sont les nouvelles infrastructures « indispensables au fonctionnement de l’ensemble de la société française » comme le suggère l’actuel projet de loi de simplification de la vie économique, et qu’ils servent l’intérêt général. Inscrire les centres de données dans la filiation des grandes infrastructures territoriales publiques permet de faire comme s’ils relevaient de l’évidence et ne répondaient qu’à la demande naturelle du progrès civilisationnel. Si l’on considère que ces infrastructures servent réellement l’intérêt général, elles pourraient être municipalisées, et s’inscrire dans les besoins réels des collectivités territoriales plutôt que d’être confiées à des multinationales privées telle que Digital Realty.

Nous pensons que c’est l’idée même selon laquelle ces infrastructures peuvent servir l’intérêt général qui doit être remise en question. Nous pensons que l’objet « data center », ce méga-ordinateur, est imposé par une poignée de multinationales du numérique en accord avec des gouvernements avides de profits à court terme. Il est grand temps d’ouvrir la boite noire des systèmes techniques et d’admettre que les questions techniques sont toujours aussi des questions politiques. Les géants du numérique s’imposent sans aucune concertation au niveau local ou national, contournant les systèmes de planification et de décision collectives. Il faut redonner le pouvoir au peuple pour une autodétermination quant aux enjeux du numérique et explorer des alternatives décentralisées et communautaires, qui prennent soin de nous, des uns et des autres et de notre territoire.

Accaparements

Le numérique est souvent désigné comme un prétendu « cloud », un nuage qui n’a en réalité rien de vaporeux. Le « cloud », ce sont ces méga-ordinateurs reliés à travers le monde par des câbles sous-marins en fibre optique, dont 18 arrivent aujourd’hui à Marseille. Or, ces méga-ordinateurs accaparent le foncier disponible, que ce soit dans l’enceinte du GPMM et en dehors avec les quatre autres data centers de Digital Realty déjà en place MRS1, MRS2, MRS3, MRS4 et ce nouveau cinquième candidat, ou que ce soit dans les quartiers Nord, à Saint-André, à Saint-Henri, à la Belle-de-Mai, ou hors des limites municipales, comme le projet de Digital Realty à Bouc Bel Air. Il y a même un projet de data center flottant !

Ces entrepôts de serveurs s’accaparent aussi les réseaux électriques publics et l’énergie disponible, jusqu’à faire saturer leurs capacités1. Nous prenons aujourd’hui la parole juste en face du poste source d’électricité, construit spécifiquement par Digital Realty afin d’alimenter ses centres de données. Leurs moyens capitalistiques démesurés permettent donc de construire leurs propres infrastructures électriques, sans jamais se préoccuper des conséquences sur les habitant·es et leurs territoires. Tant et si bien que les conflits d’usage s’amoncellent. Ici à Marseille, il faut choisir entre l’électrification des bus ou des quais pour les bateaux de croisières et celle de ces data centers, qui accaparent ainsi l’énergie disponible en lieu et place de nos infrastructures et services publics2.

Enfin, les géants du numérique s’accaparent aussi notre eau. Le « river-cooling » utilisé à Marseille par Digital Realty pour refroidir ses data centers, n’est rien d’autre que le détournement des eaux de qualité potable de l’ancienne galerie minière de Gardanne, pour un gain énergétique peu conséquent3. Attribuer l’usage de ces eaux à ce besoin industriel pose la question de futurs conflits d’usage que les dernières sécheresses estivales nous ont laissé entrevoir. À l’échelle mondiale, la question de l’eau atteint des proportions préoccupantes : Google annonçait par exemple, en 2021, avoir utilisé plus de 15 milliards de mètres cubes d’eau pour le refroidissement de ses centres.

Greenwashing

Les services marketing des multinationales du numérique redoublent d’imagination pour nous faire croire que les data centers sont des « usines vertes », qui n’auraient aucun impact sur l’environnement. À les écouter, les centres de données seraient même des infrastructures légères, utilisant les ressources en eau et en électricité avec parcimonie et de manière « optimisée ». C’est faux.

L’urgence actuelle est d’entrer dans une trajectoire de sobriété énergétique. L’explosion des demandes énergétiques que le déploiement de data center produit n’est absolument pas compatible avec nos objectifs climatiques plus généraux. Car les ressources ne sont pas illimitées. MRS5 va s’accaparer l’eau et l’électricité, et nécessiter la construction d’autres centrales de production d’énergie verte, pourtant déjà controversées4. Même s’il semble parfois éculé, il faut encore une fois rappeler l’adage selon lequel « la seule énergie verte, c’est celle qu’on ne produit pas ».

Surtout que les calculs d’efficacité environnementale ont souvent la fâcheuse tendance à oblitérer et externaliser une partie de leurs impacts : jusqu’où calcule-t-on les coûts énergétiques et humains d’un data center ? Faut-il regarder les micropuces extrêmement gourmandes en eau pure, les dégâts causés par les câbles sous-marins obsolètes5, les autres déchets du numérique que l’ONU compte à 10,5 millions de tonnes ?

Peut-on continuer à invisibiliser les filières d’extractions minières extranationales extrêmement violentes, en République Démocratique du Congo notamment et dans le reste du monde. David Maenda Kithoko, président de l’association Génération Lumière, lui même réfugié climatique congolais, le rappelle haut et fort : la révolution numérique fait couler le sang de son peuple. MRS5 est construit sur le silo à sucre Saint-Louis, bâtiment emblématique de l’impérialisme français et du commerce colonial. Et si l’on trouvait pour cet ancien bâtiment une autre fonction, qui ne rejouerait pas ces violences, mais qui s’inscrirait réellement dans une trajectoire de sobriété et de justice sociale ?

Reprendre le contrôle

Pour finir, la question centrale qui se pose ici est : à quoi – à qui – servent ces data centers ? L’immense majorité des flux de données qui circulent dans les data centers sont à destination des entreprises. On nous laisse croire que ces méga-ordinateurs ne feraient que répondre à un besoin criant des consommateurs libres que nous serions, alors qu’une bonne partie de leurs usages nous concernant sont destinés à capter nos données personnelles et générer de la publicité pour polluer nos espaces de vie en ligne. Mais en regardant la liste des futures entreprises clientes de MRS5, on voit : Oracle Corporation, ce géant étasunien qui offre des services informatiques uniquement à des entreprises ; KP1, spécialiste de préfabriqué béton – le béton rappelons-le est responsable de 8% des émissions de gaz à effet de serre – ; Flowbird, société actrice de la « ville intelligente » ; MisterFly, agence de voyage en ligne pour la réservation d’avions, etc. En dehors d’un département de recherche en archéologie, les premiers clients connus de MRS5 ne semblent pas forcément « d’intérêt public national ». Bien au contraire, ce sont des acteurs issus du même monde technocratique que les data centers eux-mêmes.

Tout comme MRS5, des milliers de nouveaux data centers seront bientôt construits pour mieux accompagner l’essor programmé de l’Intelligence Artificielle (IA), se surajoutant à toutes les infrastructures informatiques déjà existantes. Or, on pourrait déjà légitimement se poser la question de savoir s’il n’y a pas déjà trop de numérique dans nos vies, non seulement d’un point de vue environnemental mais aussi du point de vue des impacts sociétaux. Alors que de plus en plus de professionnels de la santé nous alertent sur l’impact des écrans sur la santé mentale, le patron de Netflix peut se permettre de nommer le sommeil comme son principal concurrent. Le boom de l’IA, qui est entièrement entraînée et servie dans et par ces data centers, annonce de nombreuses nouvelles violences et violations des droits humains auxquelles nous devrons faire face : deep fakes, harcèlement, algorithmes de prises de décisions discriminatoires. C’est bien là l’un des enjeux des géants du numérique : prendre d’assaut notre temps et notre attention, en dépit de notre santé et de nos droits fondamentaux.

L’immixtion du numérique dans la plupart des champs professionnels se heurte très souvent à des résistances. Que ce soit en médecine, en agriculture, dans l’éducation, à la poste, dans les administrations, la logique qui sous-tend ce développement est presque toujours la même : l’optimisation et la dépossession technique, menant à des pertes de sens professionnel, à de l’isolement, à une intensification des cadences, à l’industrialisation. La crise professionnelle qui traverse ces secteurs est bien plus une crise de moyens humains que d’efficacité technique.

Pour autant, il n’y a pas de fatalité au « tout numérique », nous pouvons et nous devons reprendre le contrôle. Cela passe notamment par la contestation des projets de construction d’infrastructures nouvelles, telles que MRS5 de Digital Realty dans le port de Marseille.


L’enquête publique relative au projet MRS5 est ouverte jusqu’au 27 septembre 2024.

Vous êtes vous aussi engagé·e dans une lutte locale contre les data centers ? Écrivez-nous à : lenuageetaitsousnospieds@riseup.net.


  1. « À l’échelle française, les prévisions les plus récentes de RTE aboutissent désormais à une demande totale des data centers de puissance de pointe de l’ordre de 8 à 9 GW, pour une consommation qui atteindrait 80 TWh/an si tous ces projets se concrétisent rapidement, loin des 10 TWh/an qu’ils consomment actuellement, mais aussi loin des prévisions de RTE, qui estimait jusqu’alors une consommation de 15 à 20 TWh/an en 2030 et 28 en 2035. » tribune de Cécile Diguet « Les data centers s’implantent de manière totalement opportuniste », juillet 2024. ↩︎
  2. Comme noté par le conseil municipal de Marseille dans sa délibération 23/0568/VAT du 20 octobre 2023 sur la « Stratégie municipale pour une implantation planifiée et régulée des câbles sous-marins et des data centers sur le territoire marseillais ». ↩︎
  3. D’après les documents fournis par Digital Realty lors de la présentation du projet MRS5, la réduction de la consommation énergétique du site générée par la mise en œuvre de la solution river-cooling serait de uniquement 4,33 % de l’énergie électrique annuelle totale consommée par le site. En effet cette solution ne permet pas de se passer totalement d’un refroidissement par climatisation électrique, à laquelle elle viens s’ajouter pour ne la remplacer en usage qu’à hauteur de 32%. ↩︎
  4. D’après Cécile Diguet, les projets de data center actuellement planifiés par RTE d’ici 2030 en France consommeraient l’équivalent de la production énergétique de 3 nouvelles centrales nucléaires et demi. France Inter, émission Interception, Septembre 2024. ↩︎
  5. D’après un rapport d’expertise écologique du Parc Marin de la Côte Bleue alertant sur l’effet des câbles sous-marins désactivés et abandonnés par Orange au début des années 2000 sur les fonds marins et l’espèce protégée des herbiers de Posidonie qui habitent ce site protégé classé Natura 2000. Voir également le travail de recherche mené par Loup Cellard et Clément Marquet sur les câbles sous-marins de Marseille et de la Côte Bleue en particulier, qui montre comment les prises de décisions en matière de pose ou de dépose de ces câbles, sont dominées par des impératifs avant tout économiques et industriels, et non pas écologiques : « Frictions sous-marines », décembre 2023. ↩︎

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