Vue lecture

Il y a de nouveaux articles disponibles, cliquez pour rafraîchir la page.

Vérification d’âge (3/4) : la panique morale en roue libre

Contrôler plutôt qu’éduquer

Le gouvernement Français travaille à un projet de loi pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans pour la rentrée 2026 [qui vient d’être considérablement mis à jour par le Conseil d’Etat puisque celui-ci propose que l’interdiction ne soit pas obligatoire et suggère d’enlever les sanctions pour les plateformes. La députée et rapporteuse du projet de loi a annoncé renoncer à son projet de couvre-feu numérique de 22 heures à 8 heures pour les 15-18 ans et à son délit de négligence numérique imputable aux parents, du fait des réserves du Conseil d’Etat. Une grande incertitude plane désormais sur le projet de loi, estime Le Monde]. La première mouture de ce projet de loi proposait d’abord le renforcement des mesures de vérification d’âge, et avec lui le contrôle plutôt que l’éducation, la coercition plutôt que la pédagogie, la répression plutôt que la responsabilisation. C’est ce que répète avec constance la professeure en sciences de l’information et de la communication Anne Cordier, co-autrice notamment de Faut-il interdire les réseaux sociaux aux jeunes ? (Usbek et Rica et Robert Laffont, 2025). « Les jeunes deviennent une population à contrôler plutôt qu’à éduquer ». « Interdire rassure, donne l’illusion que l’on agit ». « Enfants et écrans : refusons que la peur devienne le seul moteur de l’action publique ». Anne Cordier semble être la dernière boussole dans un monde en flamme, où tout le monde propose gaiement de criminaliser les comportements des plus jeunes en ligne

Même constat pour le juriste Eric Goldman qui qualifie les restrictions d’âge de mesures  « de ségrégation et de répression » : une politique qui punit la jeunesse plutôt que de responsabiliser les plateformes. On n’interdit pas aux enfants d’aller dans les aires de jeux, mais on attend de ces espaces qu’ils soient sûrs. La popularité croissante des interdictions des réseaux sociaux, des écrans, des téléphones… traduit un retour en force de valeurs conservatrices dans nos vies numériques. Internet est devenu un champ de bataille moral. Et il est probable que cela ne nous mène nulle part. 

Le téléphone ruine-t-il vraiment la vie des adolescents ?

Pour le New Yorker, la journaliste Molly Fisher s’interroge : le téléphone ruine-t-il vraiment la vie des adolescents ? C’est en tout cas le raccourci que partagent beaucoup de parents et d’adultes. « Un smartphone, équipé de TikTok et d’Instagram, contient dans un seul et même boîtier élégant un assortiment de forces qui pourraient rendre un adolescent malheureux : une dynamique sociale toxique, une image corporelle irréaliste, une incitation à une conscience de soi paralysante, voire une raison d’éviter des éléments fondamentaux du bien-être comme une bonne nuit de sommeil ». C’est oublier que l’emprise des téléphones n’est pas non plus génératrice de bien être pour les adultes, mais le consensus explicatif sur celui-ci est bipartisan, « il fait appel aussi bien au moralisme de droite qu’au sentiment anti-entreprise de gauche ». Si tout le monde déplore être dépendant au téléphone, cerner les détails du problème s’avère plus délicat. « Quels médias numériques sont mauvais, dans quelles circonstances et pour qui ? »

Pour répondre à la question, Fisher convoque un autre journaliste du New York Times, Matt Richtel, auteur de How we grow up : understanding adolescence (Comment nous grandissons : comprendre l’adolescence, Mariner, 2025, non traduit). Son livre s’inscrit dans une série de livres sur le rapport des jeunes aux écrans. Par exemple avec les travaux de Jean Twenge, professeure en psychologie à l’Université d’État de San Diego, auteure de Generation Me (2006) puis de iGen (2017, Génération Internet: Comment les écrans rendent nos ados immatures et déprimés, Mardaga, 2018). Ou plus récemment, le bestseller de Jonathan Haidt, Génération anxieuse (Les arènes, 2025). 

Haidt soutient qu’entre 2010 et 2015, un « recâblage » générationnel s’est opéré, sous l’effet de deux forces. La première était l’importance excessive accordée par les parents à la sécurité des enfants. La seconde était l’avènement des téléphones. Cette combinaison de « surprotection dans le monde réel et de sous-protection dans le monde virtuel » a entraîné un glissement d’une enfance « axée sur le jeu » vers une enfance « axée sur le téléphone », écrit-il, au détriment de la santé mentale des jeunes. 

Le succès de Haidt s’explique par sa prescription stricte et confiante, explique Fisher : « pas de smartphone avant le lycée, pas de réseaux sociaux avant seize ans, pas de téléphone à l’école, et davantage de jeux indépendants pendant l’enfance ». Ses conseils s’inspirent des travaux d’une ancienne journaliste, Lenore Skenazy qui a connu la notoriété en 2008 avec une chronique pour le New York Sun où elle expliquait laisser son enfant de 9 ans prendre seul le métro. Militante contre la parentalité hélicoptère, Haidt s’est associée à elle pour fonder Let Grow, une association qui milite pour une plus grande indépendance des enfants. 

Le livre de Haidt a suscité des critiques bien sûr, notamment quand il avance que les téléphones seraient la seule explication raisonnable du déclin marqué de la santé mentale des adolescents. Or, ce déclin n’est pas homogène, le taux de dépression des adolescents Sud-Coréens a lui diminué et aux Etats-Unis, les taux de suicides ont augmenté dans toutes les tranches d’âges et pas seulement pour les adolescents. Même la hausse des taux de dépression des adolescentes américaines qu’il constate ne s’explique pas uniquement par l’arrivée du smartphone. Le journaliste scientifique David Wallace-Wells a souligné que l’augmentation soudaine de la dépression chez les adolescentes coïncide aussi avec une évolution des pratiques de dépistage suite à l’Affordable Care Act, avec l’augmentation des dépistages annuels et une prise en charge par les assurances santé ainsi qu’une diminution du nombre d’adolescents sans assurance maladie. Autant de facteurs ayant contribué à l’augmentation des chiffres… sans pour autant modifier nécessairement la prévalence. 

Santé mentale : il est plus facile d’accuser le téléphone que la société

Pour le Times Educational Supplement, TES magazine, le journaliste Jon Severs fait le point sur les arguments de Haidt. Figure de proue des campagnes mondiales pour interdire l’accès aux téléphones des moins de 16 ans (en Australie, c’est visiblement la femme du premier ministre australien qui a lu le livre de Haidt et qui a conduit au déclenchement des hostilité. En France, Macron l’a visiblement rencontré, rappelait Mediapart dans son émission Accès libre), Haidt vend de la peur, estime Andrew Przybylski. Les effets des médias sociaux sur le bien-être des adolescents diffèrent beaucoup d’un adolescent à un autre. S’il y a bien une dégradation de la santé mentale des adolescents, nous ne sommes pas confrontés à un tsunami, même si nous sommes peut-être plus attentifs aux troubles de l’adolescence qu’on ne l’était dans le passé. Tamsin Ford, psychiatre de l’enfance et de l’adolescence britannique, estime que la corrélation qu’évoque Haidt entre les troubles mentaux et le fait que les adolescents aillent moins bien pourraient refléter l’impact sur un très petit groupe d’adolescents déjà vulnérables aux contenus extrêmes faisant l’apologie de l’automutilation ou de l’anorexie. Mais « ce sont généralement des jeunes déjà confrontés à de multiples difficultés. Dès lors, la question de la part de responsabilité des téléphones dans leurs difficultés se pose. » D’autres facteurs entrent en compte, explique encore Ford en observant les données britanniques, notamment la fermeture des centres de jeunesse et autres lieux sûrs pour les jeunes, la complexification et l’augmentation du coût de la vie, ainsi que l’évolution des mentalités et l’affaiblissement des liens communautaires. « L’un des facteurs les plus fortement et systématiquement associés à une mauvaise santé mentale est la pauvreté. Or, de plus en plus d’enfants vivent dans la pauvreté, et l’accès aux services sociaux a considérablement diminué… ce qui conduit à la diminution des interventions précoces permettant de limiter les troubles anxieux », explique-t-elle. « Imputer ce problème aux téléphones portables est non seulement totalement erroné, mais aussi dangereux, car cela ne tient pas compte d’autres facteurs essentiels. » Candice Odgers, professeure de psychologie et d’information dresse le même constat aux Etats-Unis. Anne Cordier également quand elle évoque les « vulnérabilités associées » : autrement dit, les usages problématiques des écrans et des réseaux sociaux tendent à amplifier des risques déjà présents, eux-mêmes liés aux fragilités personnelles des individus et au contexte social. 

Addiction ou distraction ? 

Dans son livre, Haidt estime que l’autre dommage que cause les téléphones, est l’altération de la capacité de concentration. Pour Haidt, selon les études qui quantifient l’usage problématique des réseaux sociaux, des jeux vidéo et des technologies, le nombre d’accros se situerait entre 5 et 15%. 

Pour David Ellis, professeur de science comportemental à l’université de Bath, la logique de l’addiction au smartphone est très fragile, ironise-t-il. En reprenant les chiffres qui évaluent l’addiction au téléphone « nous avons réussi à créer une échelle d’addiction à l’amitié qui a démontré que 80 % de notre échantillon étaient dépendants de leurs amis, ce qui est évidemment absurde. » La psychiatre, Nora Volkow, directrice de l’Institut national américain sur l’abus de drogues, rappelle qu’il n’y a pas de définition précise de la dépendance au téléphone. Pour elle, l’estimation des 5 ou 15% d’adolescents dépendants au téléphone n’est confirmée nulle part. Nous concluons bien trop vite à la dépendance, explique-t-elle. « Pour la plupart d’entre nous, nous ne sommes pas dépendants de nos téléphones, nous sommes simplement distraits par eux… La dépendance survient lorsque la perte de contrôle est telle qu’elle entraîne des conséquences pathologiques pour l’individu ». Pour elle, le problème n’est pas tant l’information numérique présentée par les réseaux sociaux, que l’information tout court, par exemple la façon dont les chaînes d’information présentent l’information de manière plus courte et plus divertissante. « La façon dont nous fournissons l’information est de plus en plus éphémère et très percutante pour capter notre système dopaminergique », explique Volkow. « On s’attend donc à ce que le stimulus suivant soit similaire, et lorsqu’il n’est pas accompagné de tous les artifices qui accompagnent certaines de ces informations, on est forcément beaucoup moins attentif. » Elle ajoute que l’avantage des informations plus courtes est que nous pouvons désormais traiter une quantité considérable de données, mais que ce traitement sera « moins approfondi »et le risque de désinformation plus élevé.

Concernant l’affirmation de Haidt selon laquelle les réseaux sociaux auraient causé des dommages « incalculables » à l’attention de la « majorité des personnes » nées après 1995 dans le monde occidental, Gaia Scerif, professeure de neurosciences cognitives du développement à l’Université d’Oxford et spécialiste du contrôle attentionnel, explique que la perception du pouvoir de distraction des réseaux sociaux et des smartphones est bien plus complexe que la simple question de l’âge. Le cortex préfrontal ne s’active pas « soudainement à 25 ans » et le contrôle attentionnel varie considérablement en fonction de facteurs génétiques et sociaux. « Pour certains, le coût d’un téléphone en termes de distraction sera énorme ; pour d’autres, il sera minime ; et pour d’autres encore, nul ». Ce qui est sûr, c’est que la technologie ne recâble pas le cerveau. Si pour Scerif et Volkow nos smartphones sont distrayants, ils ne sont qu’une distraction parmi bien d’autres, et d’abord les autres personnes : les gens qu’on admire comme nos proches. Notre attention est toujours sollicitée par d’innombrables stimulis. 

Concernant l’argument qu’avance Haidt selon lequel les dirigeants de la tech tiendraient leurs propres enfants éloignés des écrans, Margaret O’Mara, professeure d’histoire à l’Université de Washington et auteure de The Code : Silicon Valley and the Remaking of America (Penguin, 2020), affirme qu’il n’existe aucune preuve que la plupart des dirigeants des entreprises technologiques interdisent les écrans à leurs enfants (comme l’avait montré également Damien Leloup pour Le Monde). Quant à la baisse du niveau des élèves depuis 2012, elle est effective. Mais là encore, l’introduction des téléphones n’expliquent pas tout. Pour le spécialiste de l’éducation et de l’économie de l’éducation, Matthew Kraft, il faut aussi prendre en compte les réformes de l’école. Selon Pisa, les données montrent une stabilité des scores en mathématiques dans les pays participants entre 2003 et 2018. Si les trajectoires sont légèrement à la baisse en lecture et en sciences, les données globales ne montrent aucun effondrement… Et là encore, les causes sont polyfactorielles. 

La simplification de l’interdiction

Les solutions proposées par Haidt ont également été très critiquées, rappelle Jon Severs dans son article. Haidt souhaite que « les gouvernements imposent une vérification obligatoire de l’âge et relèvent l’âge de la majorité numérique de 13 à 16 ans. Cela contribuerait à instaurer de nouvelles « normes » : pas de smartphones avant 14 ans, pas de réseaux sociaux avant 16 ans, des écoles sans téléphone et une enfance davantage axée sur le jeu ».

Pour Volkow, c’est oublier que « les téléphones portables offrent de nombreux avantages aux jeunes. Il est donc important de réglementer les algorithmes utilisés, car ce sont eux qui ciblent les comportements compulsifs de certaines personnes. En les réglementant, on protège les utilisateurs.» Avoir un usage plus encadré des téléphones est pour beaucoup un bon levier, mais cela suppose d’avoir des programmes dédiés, pour les plus jeunes et ceux qui les accompagnent, notamment les parents. Pour Ford, les interdictions ne reposent sur « aucune preuve » et pourraient même être néfastes. Beaucoup de jeunes se soutiennent mutuellement pendant des moments très difficiles, grâce à leurs téléphones. 

C’est ce qu’expliquait le poignant témoignage d’Ezra Sholl, un jeune tétraplégique australien qui expliquait combien l’interdiction des réseaux sociaux allait l’isoler et combien ceux-ci lui ont permis de rester connecté aux jeunes de son âge. Sholl soulignait d’ailleursle contraste entre cette interdiction stricte et le fait que les signalements pour incitation à la haine ou harcèlement, restent, eux, sans effet. « Ce n’est pas mon comportement en ligne qui pose problème, et pourtant, ce sont des jeunes comme moi qui sont punis ». Même constat pour les jeunes transgenres ou à la sexualité non hétéronormée… 

« Haidt est assez incohérent sur ce point : il affirme que nous surprotégeons les enfants par ailleurs, que nous les empêchons de découvrir le monde et d’apprendre, mais concernant les réseaux sociaux et les téléphones, il propose de les interdire purement et simplement », déclare Tasmin Ford. 

Mais, le narratif de l’interdiction développé par Haidt a l’avantage d’être simple et de parler aux gens. Il a aussi l’avantage de proposer des solutions accessibles, même si radicales. Pour le dire autrement, il y aurait plein de raisons pour interdire TikTok ou nombre de réseaux sociaux problématiques comme X. L’interdiction a l’avantage de porter un coup d’arrêt. De dire que cela suffit. Mais ici, ce n’est pas aux entreprises que ces discours s’adressent. La vérification d’âge n’interdit pas TikTok ou X, n’exige pas de leur part de meilleures pratiques, mais interdit seulement l’accès à l’information aux plus jeunes. Il permet finalement d’abaisser les pratiques de surveillance et de modération des réseaux sociaux, et de rendre internet de moins en moins sûr pour tous les autres. L’interdiction aux mineurs fait reposer la responsabilité des plateformes sur le maillon le plus faible de la chaîne : les mineurs. Et ce sont eux dont on va criminaliser les comportements d’information s’ils contreviennent aux interdictions, pas les entreprises qui permettent à tous de consulter des contenus qui ne sont pas adaptés. Dans le principe de la vérification d’âge, celui sur lequel s’abat l’interdiction est celui qui en subit tous les coûts

Accepter le téléphone, c’est accepter de rompre le lien parent-enfant

Revenons à l’article du New Yorker. Dans ce débat, Richtel se positionne entre Haidt et les sceptiques. Plutôt que de remettre en question l’existence d’une crise de santé mentale chez les adolescents, Richtel cherche à la contextualiser. Selon lui, les téléphones ne constituent pas une explication unique, même s’ils constituent une préoccupation légitime. « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire d’être biologiste évolutionniste ou anthropologue pour en saisir la logique fondamentale », écrit-il. « Passer dix heures par jour le visage figé devant un écran n’est pas bon pour le développement du cerveau. » 

Comme Twenge et Haidt avant lui, Richtel propose un nom pour les adolescents d’aujourd’hui : « Génération rumination ». Mais il situe leur tourment dans une réflexion sur l’adolescence comme une étape culturelle, sociologique et psychologique apparue au cours des derniers siècles. La détresse ressentie par les adolescents est, selon lui, une réponse raisonnable. Un monde dont les défis sont de plus en plus abstraits et intellectuels plutôt que physiques. « La génération rumination grandit dans le domaine de l’esprit et de la psyché », écrit-il. « Se demander pourquoi certains sont en difficulté, c’est comme se demander pourquoi certains adolescents d’autrefois se sont écorchés les genoux et se sont cassés les os en gravissant une montagne pour explorer de nouveaux territoires. » Parallèlement, l’adolescence elle-même a évolué avec le recul de la puberté. Depuis les années 1980, de plus en plus de recherches montrent que les filles, en particulier, commencent leur puberté beaucoup plus tôt que ce qui était autrefois considéré comme la norme, dès six ou sept ans parfois. Richtel soutient que cela signifie que les jeunes sont désormais bloqués plus longtemps que jamais dans un état de vulnérabilité accrue ; il décrit des études indiquant que le cerveau des adolescents est particulièrement attiré par la nouveauté et les informations sociales (en plus de la prise de risque et du manque de jugement pour lesquels ils sont traditionnellement connus), ce qui les expose particulièrement aux tentations du téléphone. « Changement d’environnement + changement de puberté = inadéquation neurologique », écrit-il. Richtel mêle ses recherches aux témoignages de plusieurs adolescents, qui illustrent les grandes lignes de sa théorie. « Je ne veux pas blâmer Internet, mais je veux le blâmer », confie à Richtel un jeune souffrant d’anxiété et de dépression. « J’ai l’impression que si j’étais né 2000 avant J.-C. dans les Alpes, je serais toujours dépressif, mais je pense que le climat actuel aggrave considérablement ce phénomène. »

Pour Richtel, le rapport des adolescents au téléphone est plus un drame culturel qu’autre chose. Derrière le discours de panique morale sur le rapport des adolescents aux téléphones, il faut lire la crainte que la technologie puisse rompre le lien parent-enfant. Mais n’est-ce pas justement ce que produit l’adolescence, qui transforme un enfant de 9 ans joyeux en un enfant obsédé par les écrans à 15 ans ? « À l’instar du débat actuel sur les enfants et le genre, le discours sur les adolescents et les téléphones exploite la crainte que votre enfant ne découvre de nouvelles idées, très probablement en ligne, et ne soit transformé de manière irréversible. » C’est pourtant bien ce que produit l’adolescence plus que le téléphone. Et c’est peut-être ce que refuse la vérification d’âge : que nos enfants grandissent et nous échappent en imposant l’autorité parentale alors même que, fort heureusement, elle se délite.  

Pour Fisher, les longues heures passées en ligne par les baby-boomers devraient faire écho aux pratiques des adolescents. Mais ce que font les plus âgés ne suscite pas la même fascination ou la même inquiétude que les adolescents, alors que leurs usages peuvent-être tout aussi problématiques (voir ce que nous en disions dans l’article « Le pic des médias sociaux est derrière nous… sauf pour les plus âgés » pour la lettre Café IA). 

Sortir de la répression ?

« Faute de pouvoir véritablement réguler les médias sociaux, les États semblent donc se rabattre sur une obstruction de ces derniers », expliquait le journaliste David-Julien Rahmil pour l’ADN. Alex Beattie, maître de conférences en médias et communication à l’université Victoria de Wellington, évoque un tournant culturel et moral qu’il compare à l’ère victorienne. Dans un article publié sur The Conversation, il explique qu’on profite de la panique morale liée au Web pour brosser un portrait caricatural des adolescents connectés. Spectateurs passifs, incapables de critiquer les contenus qu’ils ingurgitent, ou bien totalement accros au défilement des vidéos, les adolescents finiraient forcément avec des troubles mentaux liés à Internet.

En phase avec une société qui ne voit le monde que par la répression, la vérification d’âge ne propose, à terme, qu’une règle autoritaire et absurde. Comme le disait Anne Cordier : « Ce que je trouve frappant, c’est l’usage de termes profondément autoritaires et militarisés comme « couvre-feu numérique ». C’est clairement une mesure de contrôle de population utilisée en temps de guerre ou de crise. En transposant ce terme dans le champ éducatif ou familial, on installe un imaginaire de coercition et de peur.

Au fond, cela traduit une vision très infantilisante, très défiante même. On a l’impression que le numérique est un adversaire à neutraliser et que les jeunes doivent avant tout être contenus plutôt que compris. Je trouve inquiétante cette confusion entre régulation éducative et discipline répressive reposant sur la contrainte.»

« Ce n’est pas avec deux ou trois heures d’ateliers de sensibilisation aux fake news qu’on va régler le problème. Ce qu’il faut, ce sont de véritables démarches d’éducation aux médias, à l’information, à la culture numérique, dès le plus jeune âge, avec des professionnels dévolus au sujet et des vrais moyens.» Mais ce sont là des mesures coûteuses à mettre en œuvre. L’interdiction, elle, ne coûte rien en politiques publiques. La répression est bien moins chère. Qu’importe si elle nous conduit à faire de mauvaises politiques, comme disait Joseph Stieglitz.

Eric Goldman ne dit pas autre chose. « Il n’existe pas de solution miracle pour protéger les mineurs en ligne, et aucune mesure politique unique ne garantira miraculeusement la sécurité des enfants en ligne ». Comme le dit l’expression, il faut tout un village pour élever un enfant : pour aider les mineurs à rester en sécurité en ligne et s’y épanouir, la coopération et la coordination de nombreux acteurs est nécessaire, quand les lois de ségrégation des jeunes en ligne tentent de contraindre les éditeurs de contenus à résoudre un problème qui touche toute la société et pour laquelle aucune solution unique ne convient à tous, comme l’expliquait un rapport du Center for Democracy & Technology ou celui de l’OCDE. Les politiques de répression ont pour premier effet de laisser les mineurs mal préparés à leur avenir, estime pertinemment Goldman, qui propose plutôt d’accélérer sur la formation des enfants et des parents et de solutions bénéfiques à tous. Il invite également à améliorer l’élaboration des politiques publiques, notamment en invitant les enfants à y participer et à respecter le droit des mineurs à la parole.  

Interdire l’accès des adolescents aux espaces en ligne ne les rend pas plus en sécurité ; cela les maintient simplement dans l’ignorance et les préparant bien mal à la vie adulte, explique l’EFF. L’interdiction compromet la sécurité et l’autonomie en remplaçant l’encadrement parental par des obligations gouvernementales et en mettant en place une infrastructure de surveillance de masse au lieu de mécanismes de protection de la vie privée. Tout l’inverse de ce dont nous avons besoin. 

En Australie, les plus jeunes se sont déjà tournés vers d’autres applications que les 10 applications sociales interdites (à savoir Facebook, Instagram, Kick, Reddit, Snapchat, Threads, TikTok, Twitch, X et YouTube), rapporte The Guardian. Et le gouvernement australien a menacé certaines d’entre elles de les faire entrer dans la liste des applications interdites aux moins de 16 ans. Une chasse à la souris peut durer longtemps. « Il est fort probable que si les jeunes se tournent vers des plateformes moins réglementées, ils deviennent plus discrets sur leur utilisation des réseaux sociaux, car ils ne sont pas censés y être. Par conséquent, s’ils tombent sur des contenus préoccupants ou vivent des expériences néfastes en ligne, ils n’en parleront pas à leurs parents. » En fait, comme le montrent les premiers témoignages de parents, les jeunes n’ont pas quitté leur téléphone. Ils continuent à y passer leur soirées. Certes, pas toujours sur les réseaux sociaux, mais directement avec leurs amis. Un sondage d’ABC révélait que trois enfants sur quatre interrogés comptaient continuer à les utiliser, rapportait le New York Times. Mais à les écouter, les jeunes australiens ont l’air bien plus matures que leurs politiciens. Pour la plupart, ils ne pensent pas que la nouvelle loi australienne changera grand-chose à leur vie.

Hubert Guillaud

Notre dossier sur la vérification d’âge :

Première partie : vers un internet de moins en moins sûr

– Deuxième partie : de l’impunité des géants à la criminalisation des usagers

– Troisième partie : la panique morale en roue libre

MAJ du 15/01/2026 : L’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) vient de publier une vaste étude sur les effets des réseaux sociaux et de l’IA sur les adolescents. Comme l’expliquent les coordinateurs de ce rapport en interview pour The Conversation : « l’Anses ne recommande pas d’interdire les réseaux sociaux, mais de revoir en profondeur leur conception de manière à ce qu’ils ne nuisent pas à la santé des adolescents et des adolescentes ».

MAJ du 16/01/2026 :  Des chercheurs de l’université de Manchester ont suivi 25 000 jeunes de 11 à 14 ans pendant trois années scolaires, analysant leurs habitudes déclarées sur les réseaux sociaux, leur fréquence de jeu et leurs difficultés émotionnelles afin de déterminer si l’utilisation des technologies permettait réellement de prédire des problèmes de santé mentale ultérieurs. L’étude n’a mis en évidence aucun lien, chez les garçons comme chez les filles, entre une utilisation plus intensive des réseaux sociaux ou une pratique plus fréquente des jeux vidéo et une augmentation des symptômes d’anxiété ou de dépression chez les adolescents au cours de l’année suivante. The Guardian.

MAJ du 20/01/2026 : Sur son blog, Jean-Lou Fourquet défend avec conviction la position australienne. « Ce que l’Australie a fait est plus ciblé (bien qu’imparfait) et beaucoup plus intelligent — et donc beaucoup plus dérangeant pour les plateformes : interdire aux mineurs d’avoir un compte, et donc empêcher leur profilage algorithmique. » « On ne supprime pas la liberté des mineurs d’aller sur Youtube, on supprime la capacité de YouTube de les connaître intimement à 13 ans. » Il aligne des arguments plutôt pertinents, même si ma synthèse est plus inquiète sur la dérive sécuritaire à l’égard des mineurs, notamment à la vue des recommandations de la commission TikTok, dont je parlais dans le 2e épisode.

Vérification d’âge (2/4) : de l’impunité des géants à la criminalisation des usagers

Avec la vérification d’âge : la modération des plateformes au profit des géants

Pour Molly Buckley de l’Electronic Frontier Foundation (EFF), principale organisation non gouvernementale américaine de défense des libertés numériques, la vérification d’âge est une aubaine pour les géants du numérique. Aux Etats-Unis, bluesky a mis en place des mesures de vérifications d’âge dans le Wyoming, dans le Dakota du Sud et a fermé ses accès dans le Mississippi suite à la promulgation, là encore, de lois sur la vérification d’âge. Pour l’EFF, les difficultés de Bluesky montrent que ces lois vont écraser les petites plateformes qui ne peuvent pas absorber les coûts des mesures de vérification et renforcer le pouvoir des plus grandes plateformes. « Les obligations de vérification de l’âge concentrent et consolident le pouvoir entre les mains des plus grandes entreprises, seules entités disposant des ressources nécessaires pour mettre en place des systèmes de conformité coûteux et assumer des amendes potentiellement colossales ». C’est le même constat que fait l’EFF au Royaume-Uni : les plus grandes plateformes « ont mis en place des mesures de vérification de l’âge étendues (et extrêmement maladroites), tandis que des sites plus petits, notamment des forums sur la parentalité, l’écologie et les jeux vidéo sous Linux, ont été contraints de fermer ». L’EFF donne l’exemple du “Forum du Hamster”– un forum britannique pour discuter de tout ce qui touche au petit rongeur domestique, qui a fermé ses forums, pour renvoyer ses utilisateurs vers un simple compte Instagram, et donc vers les géants des réseaux sociaux ! Pour Molly Buckler, l’OSA (Online Safety Act) est en train de flécher le trafic vers les seuls géants du net, qui seront les mieux à même de censurer les utilisateurs. C’est une loi pour consolider le pouvoir des géants au plus grand cauchemar des utilisateurs dont les ressources communautaires vont s’atrophier.

Dans un autre article pour l’Electronic Frontier Foundation, Molly Buckley rappelle que la loi sur la vérification d’âge au Royaume-Uni ne concerne pas que les contenus à caractère sexuel, mais englobe une large catégorie de contenus « préjudiciables ». Préventivement, plusieurs forums sur la parentalité, les jeux vidéo ou l’écologie ont préféré fermer leurs portes pour éviter le risque d’amendes et les complexités de la conformité à la loi. La plateforme Reddit au Royaume-Uni a été contrainte de s’enfermer derrière des barrières de vérification d’âge. Et cela n’a pas concerné que les canaux dédiés aux contenus explicites, mais également à nombre de sous-groupes dédiés à l’identité, au soutien LGBTQ+, au journalisme, aux forums liés à la santé publique comme ceux dédiés au menstruations ou aux violences sexuelles. « L’OSA définit le terme « préjudiciable » de multiples façons, bien au-delà de la pornographie. Les obstacles rencontrés par les utilisateurs britanniques correspondent donc exactement à ce que la loi prévoyait. L’OSA entrave bien plus que l’accès des enfants à des sites clairement réservés aux adultes. En cas d’amendes, les plateformes auront toujours recours à la surcensure. »

L’EFF est surtout étonné que l’OSA ait contraint Reddit à la censure, notamment explique  Buckley parce que Reddit a été une plateforme qui a œuvré à la défense de la liberté d’expression. Même si on peut lui reprocher des excès en la matière, Reddit s’est attelé à résoudre ses problèmes. Elle a été la seule plateforme à obtenir la meilleure note de l’analyse de la modération des plateformes par l’EFF en 2019, notamment parce qu’elle a mis en place une modération souvent qualifiée de remarquable (mais pas parfaite). Pour l’EFF, les mesures de vérifications d’âge ne protégeront pas les adolescents, car ceux-ci trouveront toujours des moyens pour les contourner et se rendre sur des sites toujours plus douteux, où la modération est moindre, les risques plus importants

Pour l’EFF, l’exclusion des publics d’importantes communautés sociales, politiques et créatives est problématique. « Les mandats de vérification de l’âge sont des régimes de censure » et la régulation de la pornographie n’est bien souvent que la partie émergée d’une censure qui va bien au-delà et qui permet très rapidement de censurer des contenus parfaitement légaux, notamment ceux relatifs à l’éducation sexuelle ou à l’actualité. « Les questions de modérations ne sont pas simples : on glisse vite d’une condamnation morale à une condamnation politique », observait déjà le chercheur Tarleton Gillespie dans son livre sur la modération. Et l’EFF de prévenir les Américains du risque qu’ils courent à leur tour. 

Du flou des contenus à modérer… à la régulation individuelle

Dans un autre billet datant de janvier, Paige Collings and Rindala Alajaji de l’EFF rappelaient que le problème des lois pour la protection des jeunes exigeant la vérification de l’âge des internautes, c’est qu’elles ne concernent pas seulement a pornographie en ligne, comme elles aiment à se présenter. Derrière la lutte contre les contenus « dangereux », les gouvernements s’arrogent de plus en plus le pouvoir de décider des sujets jugés « sûrs ». Pas étonnant donc, que les contestations à l’encontre de ces lois se multiplient. En fait, la question du « contenu sexuel » par exemple est définie de manière vague et peut concerner des films et vidéos interdits aux moins de 18 ans, comme des contenus d’éducation sexuelle ou des contenus LGBTQ+. D’autres énumèrent des préjudices causés par les contenus, mais là encore, vaguement définis, comme les violences qui doivent être limitées, alors que les représentations de la violence servent aussi de moyens pour les dénoncer. Sans compter que les plateformes ont déjà des politiques de modération qui qualifient nombre de contenus qui ne tombent pas sous le coup de la loi comme préjudiciables, comme l’expliquait Tarleton Gillespie dans Custodians of the Internet (Yale University Press, 2018). Bref, bien souvent la censure de contenus non pornographiques n’apparaît aux gens qu’une fois que ces lois sont mises en œuvre. En Oklahoma, le projet de loi sur la vérification de l’âge entré en vigueur le 1er novembre 2024 défini comme contenu préjudiciable aux mineurs toute description ou exposition de nudité et de « conduite sexuelle », ce qui implique que des associations sur la sexualité et la santé comme Glaad ou Planet Parenthood doivent mettre en place des systèmes de vérification d’âge des visiteurs. Pour éviter d’éventuelles poursuites judiciaires, ces associations risquent de mettre en place une surcensure.

Toutes ces lois rendent les autorités administratives et les plateformes arbitres de ce que les jeunes peuvent voir en ligne, explique encore l’EFF. C’est le cas du Kids Online Safety Act (Kosa), américain, validé par le Sénat mais pas par la Chambre des représentants, défendue ardemment par la sénatrice américaine Marsha Blackburn qui l’a promue pour « protéger les mineurs des transgenres ». Si la censure des contenus LGBTQ+ par le biais des lois de vérification de l’âge peut être présentée comme une « conséquence involontaire » dans certains cas, interdire l’accès aux contenus LGBTQ+ fait partie intégrante de la conception des plateformes. L’un des exemples les plus répandus est la suppression par Meta de contenus LGBTQ+ sur ses plateformes sous prétexte de protéger les jeunes utilisateurs des « contenus à connotation sexuelle ». Selon un rapport récent, Meta a caché des publications faisant référence au hashtag LGBTQ+, le filtre contenu sensible étant appliqué par défaut aux mineurs, faisant disparaître les hastags #lesbienne, #bisexuel, #gay, #trans et #queer. Si Meta a visiblement fait machine arrière depuis, on constate qu’une forme de censure automatisée vague et subjective s’étend sur nombre de contenus et notamment sur l’information sur la santé sexuelle. Pour les jeunes, notamment LGBTQ+, plus exposés au harcèlement et au rejet, l’accès aux communautés et aux ressources numériques est essentiel pour eux, et en restreindre l’accès présente des dangers particuliers, rappelle un rapport du Gay, Lesbian & Straight Education Network (Glsen). Mais il n’y a pas que ces publics que la censure des contenus d’information sexuel met en danger… A terme, ce sont tous les adolescents qui se voient refuser une information claire sur les risques et la santé sexuelle. Or rappellent des chercheurs espagnols pour The Conversation, l’exposition à la pornographie façonne les expériences affectives et normalisent l’idée que le pouvoir, la soumission et la violence font partie du désir. Mais, rappellent-ils, c’est bien « l’absence d’une éducation sexuelle adéquate qui est l’un des facteurs qui contribuent le plus à la consommation précoce de pornographie ».

Pour l’EFF enfin, il est crucial de reconnaître les implications plus larges des lois de vérification d’âge sur la vie privée, la liberté d’expression et l’accès à l’information. Notamment pour ceux qui tentent de préserver leur anonymat. « Ces politiques menacent les libertés mêmes qu’elles prétendent protéger, étouffant les discussions sur l’identité, la santé et la justice sociale, et créent un climat de peur et de répression »

« La lutte contre ces lois ne se limite pas à défendre les espaces en ligne ; il s’agit de protéger les droits fondamentaux de chacun à s’exprimer et à accéder à des informations vitales.» Dans un autre article encore, Paige Collings, rappelle que « les jeunes devraient pouvoir accéder à l’information, communiquer entre eux et avec le monde, jouer et s’exprimer en ligne sans que les gouvernements ne décident des propos qu’ils sont autorisés à tenir ». 

En fait, la proposition d’interdire les contenus aux plus jeunes permet assurément de simplifier la modération : aux plus jeunes, tout est interdit… Mais pour le public majeur, conscient des risques, tout est autorisé. C’est à chacun de réguler ses usages, pas à la société. 

La même injonction à une régulation qui ne serait plus qu’individuelle traverse la société. C’est à chacun de trier ses poubelles et ceux qui ne le font pas seront condamnés pour ne pas l’avoir fait, comme c’est à chacun d’être conscient des risques de ses usages numériques, et d’en subir sinon les conséquences.

Vers la criminalisation des comportements des mineurs

En France, la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs a rendu son rapport. Ses conclusions sont « accablantes », comme le dit le Monde. Mais l’épais rapport (plus de 1000 pages) est tout de même bien problématique, comme l’analyse très pertinemment le journaliste Nicolas Kayser-Bril dans l’édition du 2 octobre de la newsletter d’Algorithm Watch. Alors que nombre d’universitaires interrogés soulignent que l’utilisation élevée de TikTok est corrélée à l’anxiété et la dépression, le rapport glisse souvent à la simple accusation. Comme si TikTok était seul porteur des maux de la jeunesse. « Les députés ont-ils succombé à la faible capacité d’attention et à l’émotionnalisation qu’ils dénoncent ? Nous ne le saurons jamais, car le Parlement français n’a pas commandé, et ne commandera probablement pas, de rapport sur les effets de Facebook sur les baby-boomers, ni sur l’algorithme de X sur les responsables politiques ». Si le rapport est accablant, il l’est surtout parce qu’il montre le déficit de mise en œuvre du DSA, malgré les obligations, comme l’expliquent Garance Denner et Suzanne Vergnolle de la Chaire de modération des contenus du Cnam

Face à ce déluge d’accusations à l’encontre de TikTok, les 53 recommandations du rapport deviennent rapidement plus surprenantes, puisqu’on n’y trouve pas de proposition d’interdiction de TikTok. On ne trouve pas non plus beaucoup de mesures qui imposent quelque chose à la plateforme, hormis celles qui renforcent ou précisent le cadre du RGPD et du DSA européen (recommandation 8 à destination du suivi des modérateurs de la plateforme), celle invitant à étudier la modification du statut des fournisseurs de réseaux sociaux comme éditeur, les rendant responsables des contenus accessibles (recommandation 10), celle réclamant davantage de ressources pour les signaleurs de confiance (c’est-à-dire les organismes en contact direct avec les plateformes pour signaler les contenus inappropriés), ainsi que celles obligeant les plateformes à fournir des paramètres de personnalisation et de diversification ou pluralisme algorithmique (recommandations 11 et 12, qui consisterait à produire « une norme ouverte pour les algorithmes de recommandation afin que des tiers puissent concevoir des flux “Pour vous” spécifiques. Les utilisateurs pourraient ensuite parcourir “TikTok, sélectionné par ARTE”, par exemple », explique Nicolas Kayser-Bril… Ce qui ne semble pas l’objectif d’un pluralisme algorithmique permettant à chacun de produire des règles de recommandation selon ses choix). En fait, presque toutes les recommandations proposées dans ce rapport sont à l’égard d’autres acteurs. Des plus jeunes d’abord : en imposant la fermeture d’accès à TikTok au moins de 15 ans, en proposant un couvre-feu pour les 15-18 ans et en envisageant d’étendre l’interdiction dès 2028 aux moins de 18 ans

Mais l’essentiel des recommandations portent sur le développement de messages de prévention à l’école et dans les services de prévention comme auprès des parents et des services de l’enfance. Des services déjà bien souvent surchargés par les injonctions. Aucune recommandation n’exige de TikTok de renforcer l’accès à des données pour la recherche ou de corriger ses algorithmes pour moins prendre en compte le temps passé par exemple ! 

Si le rapport ne fait pas (encore) de propositions pour condamner les jeunes qui accéderaient aux réseaux sociaux malgré l’interdiction, elle propose de créer dès 2028 un nouveau délit de « négligence numérique » (recommandation 43) à l’égard des parents qui laisseraient leurs enfants accéder aux réseaux sociaux. Un peu comme si dans les années 50 on avait supprimé les aides sociales aux parents qui laissaient écouter du rock à leurs enfants sous prétexte de « négligence musicale ». Ce que suggère cette recommandation qui doit être étudiée par des experts d’ici l’échéance, c’est que la vérification de l’âge va conduire à la criminalisation des comportements des plus jeunes

Pour l’instant, on n’en entend parler nulle part. Toutes les déclarations sur le développement de la vérification d’âge et du contrôle parental, n’évoquent que la protection des plus jeunes, jamais les peines qui pourraient advenir… plus tard. Mais du moment où elles seront en place, on voit déjà s’esquisser la perspective de criminaliser les adolescents et leurs parents qui ne respecteraient pas ces règles. L’implicite ici, consiste d’abord à interdire, puis demain, à condamner. Après la mise en place de la barrière d’accès, viendra la condamnation de ceux qui chercheront à la contourner. Va-t-on vers une société qui s’apprête à condamner des gamins de 14 ans pour être allé chercher des contenus pornos en ligne ? Vers des médias qui seront condamnés pour avoir laissé des enfants accéder à des images de répression violentes de manifestations ? Vers des parents qui seront condamnés pour avoir laissé leurs enfants accéder à internet ? Les 16-18 ans seront-ils condamnés pour être allé cherché de l’information sur la prévention sexuelle ou parce qu’ils se sont connectés sur TikTok au-delà de 23 heures ? Où parce qu’ils auront échangé une vidéo de Squeezie ?

La vérification d’âge nous conduit tout droit à une « nouvelle pudibonderie », disait pertinemment le journaliste David-Julien Rahmil pour l’ADN. Renforçant celle déjà l’œuvre sur les grandes plateformes sociales qu’observait en 2012 Evgeny Morozov ou le chercheur Tarleton Gillespie dans son livre, dont les systèmes automatisés surcontrôlent déjà la nudité plutôt que la pornographie. 

L’autre risque, à terme, c’est l’élargissement sans fin de la vérification d’âge à tous types de contenus, notamment au secteur marchand comme l’a montré la polémique des contenus explicites découverts sur des sites de commerces en ligne. Pour la haut-commissaire à l’enfance, Sarah El Haïry, « la protection des enfants en ligne ne peut souffrir d’aucune faille », soulignant par là le risque maximaliste des règles à venir (et ce alors que la protection sociale à l’enfance par exemple n’est que failles). Au risque que ces règles deviennent des couteaux suisses, faisant glisser la surveillance des contenus pornographiques à la surveillance de l’internet, comme le disait avec pertinence le journaliste Damien Leloup dans une analyse pourLe Monde, au prétexte que le « risque » pornographique est partout. 

Qu’on s’entende bien. Loin de moi de défendre TikTok (pas plus que Meta ou X). Mais la criminalisation des comportements des enfants et des parents sans imposer de mesures de régulation claires aux entreprises et d’abord à elles, me semble une voie sans issue. La vérification d’âge accuse la société des dégâts sociaux provoqués par les décisions des plateformes sans leur demander ni de données, ni de correctifs. En criminalisant les mineurs, elle ne propose qu’une nouvelle ère de contrôle moral, sans nuance, comme s’en émouvait pour The Conversation, le spécialiste en gestion de l’information, Alex Beattie.

Hubert Guillaud

Vérification d’âge (1/4) : vers un internet de moins en moins sûr

Le 25 juillet 2025, dans le cadre de la loi sur la sécurité en ligne (Online Safety Act, OSA) adoptée en 2023, les nouvelles règles de vérification de l’âge sont entrées en vigueur au Royaume-Uni, pour les sites proposant du contenu qualifié de « dangereux », notamment pornographique (mais pas seulement). La loi britannique définit des catégories pour les services en ligne auxquels elle s’applique, en fonction de leurs fonctionnalités et de leur nombre d’utilisateurs actifs par mois. En regard, sont définies différentes catégories de contenus, allant de contenus dits illégaux à des contenus dits nuisibles aux enfants. La loi ne se contente pas de faire la chasse à la pornographie en ligne, c’est-à-dire à des contenus à caractères sexuels explicites, mais déborde très largement de ce seul cadre qui ouvre, en regard des sanctions lourdes, et impose une modération des contenus qui peut aller jusqu’aux images violentes de l’actualité (et pas seulement sanglantes) voire à tous propos sur la sexualité, comme ceux abordant les questions de santé.  

Un renforcement sans précédent de la surveillance et de la censure préventive : la conformité n’est pas contournable

Comme le pointe l’une des plus synthétiques et lumineuses analyses en français sur le loi que j’ai pu lire, celle de Nicolas Morin sur son blog, la loi demande aux plateformes un « devoir de diligence » proactif et fondé sur les risques, mais également impose un comportement « préventif », rendant les plateformes, sites et services en ligne, directement responsables de la sécurité de leurs utilisateurs et du contenu qu’ils rencontrent. « Enfin ! », pourrait-on s’enthousiasmer en pensant qu’on exige un peu plus de contrôle de la part des Gafams. Sauf que le champ d’application de la loi est très large et dépasse les seules plateformes de médias sociaux et les plus grands services en ligne. Elle s’applique jusqu’aux forums, commentaires de blogs et sites de partage de fichiers, même si les obligations les plus strictes s’appliquent aux plateformes les plus importantes. 

Les services en ligne doivent garantir que les enfants aient un « accès adapté à leur âge », ce qui implique une approche faisant appel à des systèmes de filtrage et de modération de contenu adaptés aux différents groupes d’âge qui s’imposent partout. « Les sanctions prévues sont sévères, potentiellement existentielles, en cas de manquement. Les amendes peuvent atteindre 18 millions de livres sterling ou 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial d’une entreprise, et les cadres supérieurs peuvent être tenus personnellement responsables pénalement en cas de non-coopération avec le régulateur. » Du fait de la lourdeur des sanctions, avec l’OSA, la conformité réglementaire n’est pas contournable.

Mais surtout, explique Morin, « à un niveau fondamental, l’OSA illustre la bascule d’une logique procédurale à une logique de valeurs ». Jusqu’à présent, la modération de contenu suivait une approche procédurale, se concentrant sur le « comment » plutôt que sur le « quoi ». Cette logique ne disait pas aux plateformes quel contenu spécifique (en dehors de ce qui est déjà manifestement illégal) était bon ou mauvais. Elle imposait plutôt des obligations de moyens et de transparence (souvent très légères, comme des conditions de modération claires, des mécanismes de signalement simples, des processus d’appels, des rapports sur les contenus modérés…). Avec l’OSA et son approche sur les valeurs, les plateformes doivent porter un jugement même sur les contenus et leur impose une obligation de résultat. « Ce faisant, la loi délègue aux entreprises privées et à l’organe de régulation britannique (l’Ofcom) le soin de définir ce qui constitue un discours acceptable dans la société, une mission qui relève normalement du débat démocratique et de la loi pénale ». Le problème est que les contenus qui peuvent être qualifiés de préjudiciables est large et introduit un flou juridique supplémentaire, qui, à l’aune de la sévérité des sanctions, conduit déjà chacun à une sur-modération. « Pour les utilisateurs, l’application des règles devient arbitraire. Un même contenu pourra être supprimé un jour et toléré le lendemain, en fonction du modérateur ou de l’algorithme qui l’examine. Il n’y a plus de prévisibilité, un principe fondamental de l’État de droit »

« En utilisant des termes vagues, le Parlement britannique a, de fait, délégué son pouvoir normatif. Ce ne sont plus les législateurs élus qui définissent précisément les limites de la liberté d’expression, mais l’Ofcom, un régulateur non élu, qui publiera des codes de pratique pour “interpréter” ce que la loi entend par “préjudiciable”, et les plateformes elles-mêmes, qui créeront leurs propres règles internes pour se conformer aux interprétations de l’Ofcom.

Le débat sur ce que notre société tolère comme discours est ainsi retiré de la sphère publique et démocratique pour être confié à des comités de conformité et des régulateurs techniques.

En passant d’une logique procédurale à une logique de valeurs incarnée par des termes vagues, l’Online Safety Act crée un système où la censure devient préventive, privatisée et arbitraire. La quête légitime de sécurité en ligne, sous l’étendard ici de la sécurité des enfants et de la lutte contre le terrorisme, se fait au détriment de la liberté d’expression, de la sécurité juridique et des principes démocratiques fondamentaux. »

« L’obligation pour les plateformes de gérer le contenu « préjudiciable » mais légal les amène, par prudence, à classifier et restreindre l’accès à un large éventail de contenus, y compris les reportages d’actualité, la couverture de la guerre et des conflits, le journalisme d’investigation et les images de manifestations politiques, qui pourraient tous être considérés comme « préjudiciables » ou « dépeignant une violence grave » selon les définitions larges de la loi. Ce système délègue de fait aux entreprises technologiques privées le rôle d’arbitres de l’État en matière de discours acceptable. Alors que les partisans pourraient y voir une application de la responsabilité, les critiques y voient un « cadeau massif à la grande technologie ». Cela renforce leur pouvoir en leur donnant une autorité mandatée par l’État pour décider de ce que les utilisateurs peuvent et ne peuvent pas voir, une fonction quasi-judiciaire pour laquelle les entreprises privées sont institutionnellement mal adaptées et démocratiquement irresponsables. »

Le premier problème de l’OSA est bien le large spectre de ce que son champ réglementaire couvre. Ce n’est pas une loi qui cherche à réguler uniquement les vidéos et les images pornographiques. 

Vers une modération fonctionnelle

La loi s’applique aux sites web, aux services de réseaux sociaux, aux sites de stockage et de partage de fichiers, aux forums en ligne, aux applications de rencontre et aux services de messagerie instantanée. Tous sont désormais tenus de vérifier l’âge des visiteurs si leurs plateformes contiennent du contenu préjudiciable ou inapproprié, rappelle le New York Times. Au-delà des sites pornographiques, les applications qui ont introduit la vérification de l’âge incluent Grindr, le service de rencontres gay ; Discord, l’application de chat social ; et Reddit… Même l’encyclopédie Wikipédia reste menacée de devoir intégrer une vérification d’âge (notamment parce qu’elle entre dans la catégorie des grands services en ligne).  

La majorité des Britanniques – près de 80 % – se sont déclarés favorables aux nouvelles règles, selon un sondage YouGov auprès d’environ 4 400 adultes, peut-être sans toujours comprendre que ces règles ne concernaient pas que les contenus sexuellement explicites, puisqu’après la mise en place des premières mesures effectives, ils n’étaient plus que 69% à soutenir les règles. Mais, selon l’enquête, seule une personne sur quatre environ estime que ces restrictions empêcheront réellement les enfants d’accéder à la pornographie en ligne. Au Royaume-Uni, une vague de résistance s’est également manifestée. Plus de 500 000 personnes ont signé une pétition demandant l’abrogation de la loi sur la sécurité en ligne, critiquée par les défenseurs du droit à la vie privée et de la liberté d’expression. Ces derniers affirment que ces règles constituent un exemple d’abus de pouvoir du gouvernement et les jugent dangereuses pour les personnes souhaitant préserver leur anonymat en ligne. 

Les critiques affirment également que la portée des règles va trop loin, en incluant les forums de loisirs en ligne et divers autres sites. Ils affirment que les petits sites qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour se conformer à la loi devront fermer, notamment parce qu’ils s’exposent à des poursuites juridiques inédites. 

Les contenus sont définis en trois catégories : des contenus primaires prioritaires préjudiciable aux enfants (les contenus pornographiques et de promotion du suicide notamment), les contenus prioritaires préjudiciables aux enfants (contenus incitant à la haine, à l’intimidation ou à la violence notamment) et des contenus non désigné comme dangereux pour les enfants mais qui peuvent leur porter préjudice, c’est-à-dire les perturber, comme des images de violences ou de manifestation. Le problème consiste bien sûr dans les flous de ces définitions : un article qui parle d’un suicide en fait-il la promotion ? Parler des violences d’une guerre ou de manifestations est-il préjudiciable ? Même la définition de la pornographie peut-être plus ou moins lâche : un texte érotique est-il de même nature qu’une vidéo explicite ?  

Face à ces risques, les sites accessibles doivent mettre en œuvre un certain nombre de mesures et notamment la « vérification vigoureuse de l’âge », en développant des algorithmes plus sûrs pour les jeunes publics et en renforçant la modération des contenus. 

Depuis l’entrée en vigueur de ces mesures fin juillet, les plateformes de réseaux sociaux Reddit, Bluesky, Discord et X ont toutes mis en place des contrôles d’âge pour empêcher les enfants de consulter des contenus préjudiciables sur leurs sites. Des sites pornographiques comme Pornhub et YouPorn ont mis en place des contrôles d’âge, demandant désormais aux utilisateurs de fournir une pièce d’identité officielle, une adresse e-mail pour que la technologie analyse les autres services en ligne où elle a été utilisée, ou de soumettre leurs informations à un fournisseur tiers pour vérification de l’âge. Des sites comme Spotify exigent également que les utilisateurs soumettent un scan facial à Yoti, une société tierce de gestion d’identité numérique, pour accéder aux contenus étiquetés 18+. L’Ofcom, qui supervise la mise en œuvre de l’OSA, est allé plus loin en envoyant des lettres pour tenter de faire appliquer la législation britannique aux entreprises basées aux États-Unis. 

La généralisation de la vérification d’âge et du contrôle parental

La contrainte de la vérification d’âge n’est pas que britannique. Elle concerne également  l’Union européenne, les Etats-Unis (une vingtaine d’Etats ayant déjà légiféré en ce sens) et l’Australie. « En France, deux lois successives ont entériné depuis 2020 la vérification d’âge », rappelait Le Monde cet été. En juin, menacé de sanctions par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) s’il ne mettait pas en place une procédure de vérification d’âge, Pornhub a fermé ses accès en France. Si l’Europe a lancé une enquête à l’encontre des principales plateformes de contenus pornographiques, pour qu’elles mettent en place des outils de vérification d’âge plus approprié qu’un simple déclaratif, au motif du DSA et de la taille de leur audience, la Commission estime que fixer une majorité numérique ne relève pas de ses compétences, même si elle travaille à proposer une solution harmonisée de vérification d’âge des internautes. En novembre, les députés macronistes ont déposé une proposition de loi pour interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, imposer un couvre-feu numérique pour les 15-18 ans de 22 heures à 8 heures, ainsi que l’interdiction des smartphones dans les lycées. Des perspectives défendues par le président lui-même. Des propositions d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans sont également à l’ordre du jour au Danemark, en Norvège, et au Royaume-Uni (via un autre projet de loi, le Protection of Children Bill).

En Australie, une loi nationale a d’ores et déjà été adoptée. Elle interdit l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. En revanche, les applications de messagerie ou celles dévolues à l’éducation et à la santé sont exclues de cette réglementation, tout comme YouTube – sans qu’on comprenne très bien les motivations de cette exclusion. 

« Parallèlement, tous les grands réseaux sociaux ont mis en place, au fil du temps, des outils de contrôle parental et de protection des adolescents, qui permettent notamment de limiter le temps d’utilisation de l’application par les plus jeunes. Certaines plateformes, comme Instagram ou TikTok, limitent ainsi les fonctionnalités des comptes créés par les mineurs, qui sont notamment paramétrés par défaut comme « privés », c’est-à-dire dont le contenu n’est accessible qu’aux personnes acceptées par l’utilisateur.

Les grandes plateformes assurent également utiliser toute une série d’outils automatisés pour détecter les internautes qui mentent sur leur âge lors de leur inscription. En avril, Meta – maison mère d’Instagram – a ainsi annoncé son intention de tester aux Etats-Unis l’utilisation de l’intelligence artificielle pour repérer les profils des jeunes s’étant fait passer pour des adultes afin de les basculer automatiquement en « comptes adolescents ».

La plupart des réseaux sociaux arguent toutefois que la responsabilité du contrôle ne devrait pas leur échoir, mais être confiée aux opérateurs téléphoniques ainsi qu’à Apple et à Google. Ce sont ces deux entreprises qui gèrent les magasins d’applications et sont plus à même, selon les grandes plateformes, de contrôler facilement l’âge des utilisateurs. »

Certains États américains ont également commencé à introduire des législations pour restreindre l’accès à certains sites, notamment pornographiques, aux mineurs, rappelait Le Monde. Les lois de l’Utah et du Texas sont particulièrement contraignante, rappelle la chercheuse Meg Leta Jones pour Tech Policy Press : elles demandent de vérifier l’âge de tous les utilisateurs et les classent en quatre catégories : enfant (moins de 13 ans), jeune adolescent (13-15 ans), adolescent plus âgé (16-17 ans) et adulte (18 ans et plus). « Les deux lois exigent des plateformes d’applications : (1) qu’elles vérifient l’âge des utilisateurs lors de leur inscription par des « méthodes commercialement raisonnables » (par exemple, pièce d’identité, carte de crédit, lecture biométrique), (2) qu’elles relient les comptes des enfants à ceux de leurs parents, (3) qu’elles obtiennent l’autorisation des parents avant que les enfants puissent télécharger des applications ou effectuer des achats, (4) qu’elles indiquent aux développeurs d’applications l’âge de chaque utilisateur et si les parents ont donné leur autorisation, (5) qu’elles informent les parents des modifications importantes apportées aux applications (comme une nouvelle collecte de données) et qu’elles obtiennent à nouveau leur autorisation, et (6) qu’elles transmettent les informations relatives à l’âge aux développeurs de manière sécurisée et chiffrée ». Des mesures qui devraient permettre à l’Etat de poursuivre ceux qui ne les mettraient pas en œuvre au motif de pratiques commerciales trompeuses en vertu de la loi sur la protection des consommateurs et aux parents de porter plainte directement contre les applications et les boutiques d’applications. 

La loi Californienne, elle, privilégie l’auto-déclaration de l’âge (sans vérification d’exactitude). « La Californie exige : (1) un écran simple lors de la configuration de l’appareil demandant aux utilisateurs de saisir leur âge ou leur date de naissance ; (2) que le système d’exploitation partage automatiquement cette information d’âge avec les applications lors de leur téléchargement ; et (3) que les boutiques d’applications obtiennent l’autorisation parentale avant que les enfants de moins de 16 ans puissent télécharger des applications ». Ces différences permettent de comprendre pourquoi Google a soutenu le projet Californien et s’oppose aux projets du Texas et de l’Utah, explique la chercheuse Meg Leta Jones. Au Texas, les géants du web s’opposent à une loi imposant la vérification d’âge sur les magasins d’application d’Apple et Google, au prétexte de la liberté. Facebook soutient pourtant l’obligation faite aux magasins d’applications de procéder aux vérifications d’âge, afin de ne pas avoir à le faire lui-même. Pornhub également. La loi sur la responsabilité des App Stores (App Store Accountability Act) en discussion au Congrès vise pourtant à étendre l’approche de l’Utah et du Texas, mais en plaçant son respect sous la responsabilité de la Commission fédérale du commerce afin d’éliminer les recours privés de parents contre des applications qui ne se conformeraient pas à la législation. Le projet de loi fédéral permettrait d’harmoniser les modalités de contrôle d’âge aux Etats-Unis, explique The Verge

Pour l’instant, la vérification d’âge avance donc en ordre dispersé et tente de faire peser des obligations à certains acteurs plus qu’à d’autres. Plutôt que d’être organisée dès l’achat d’appareil ou la création de comptes, elle a tendance à se propager partout, pour mieux exercer son carcan et éliminer ses failles – quand on pourrait peut-être chercher plutôt à faire progresser globalement les limites d’accès, plutôt que de les imposer partout et penser qu’elles doivent être sans failles. Enfin, la vérification d’âge ne vient pas seule, notamment aux Etats-Unis, où elle se raffine d’un droit de regard renforcé des parents sur les téléphones de leurs enfants, notamment avec le développement du contrôle parental.

Vers un nouvel internet : le contrôle identitaire et moral généralisé 

Pour Wired, nous franchissons une nouvelle étape dans l’ère d’un internet de plus en plus contrôlé, qui pourrait mettre fin à l’anonymat en ligne, comme l’explique Riana Pfefferkorn, chercheuse en politiques publiques à l’Université de Stanford. « Si les gens choisissent de ne pas se connecter [aux moteurs de recherche] pour éviter les contrôles d’âge, cela pourrait avoir un impact considérable sur les méthodes de recherche d’informations en ligne, rationalisées et intégrées », explique Lisa Given, professeure de sciences de l’information à l’Université RMIT en Australie. Pour Riana Pfefferkorn de Stanford : « En fin de compte, la technologie de vérification de l’âge présente un risque pour les enfants qu’elle est censée protéger. Elle entrave leur accès à l’information et peut les exposer à des risques de violation de la vie privée, d’usurpation d’identité et d’autres problèmes de sécurité. » Pour Emanuel Maiberg et Samantha Cole de 404media, les techniques de vérification d’âge s’apprêtent à « refondre en profondeur de l’infrastructure d’Internet ». Pornhub est pourtant, scandale après scandale, bien plus modéré qu’il n’a jamais été. Le risque que fait introduire la vérification d’âge est celui d’un développement de « sites qui ne tiennent aucun compte de la loi et où certains des contenus les plus nocifs disponibles en ligne leur sont activement proposés ». Au Texas, où Pornhub est désormais bloqué, c’est Xvideos qui s’impose désormais et d’autres sites hébergés dans des pays bien moins regardant, avec des contenus plus problématiques encore. Ce que proposent les lois de vérification d’âge, c’est de « ré-embrayer sur le piratage », estiment les journalistes de 404media, c’est-à-dire que le renforcement des règles risque surtout d’assombrir les pratiques faisant naître des galaxies de sites qu’il sera plus difficile de réguler, comme la lutte contre le piratage a contribué à l’exacerber. 

Dans le nouvel internet qu’introduit la vérification d’âge, l’enjeu n’est pas seulement qu’il va être pénible de devoir s’identifier partout en activant la vérification d’âge localement, mais bien plus qu’il n’y aura plus d’internet sans identification. Le mouvement, déjà largement amorcé partout par l’authentification généralisée ne va faire que se renforcer en tentant de réduire toujours plus les espaces de liberté. Au final, la vérification d’âge va surtout renforcer les grands acteurs, ceux seuls à même de développer ces technologies de contrôle

Reste à savoir si la vérification d’âge nous promet un internet plus sécurisé et plus sûr ? Cela risque d’être le cas pour les mineurs effectivement, qui partout autour du monde risquent d’avoir de moins en moins accès à internet et moins accès à l’information quelles que soient ses qualités. Mais, la vérification d’âge ne promet pas une amélioration de la protection pour tous, au contraire. Elle va surtout permettre d’ouvrir les vannes des machines pour tous les majeurs. Elle risque surtout de renforcer la modération pour les plus jeunes et de l’arrêter pour tous les autres. C’est ainsi qu’il faut lire les annonces d’OpenAI à permettre à ses chatbots de produire des contenus érotiques. C’est le sens qu’il faut d’ailleurs donner à un autre projet de loi américain, dénoncé par l’EFF, la loi GUARD, qui oblige à un contrôle d’âge qui s’imposerait à tous les chatbots d’IA destinés au public.Si l’accès aux chatbots va se fermer pour les mineurs, la crise des chatbots compagnons, elle, risque surtout de se résoudre par son accélération. 

Ce que promet la vérification d’âge, finalement, c’est un internet fermé aux enfants et aux adolescents et un internet beaucoup moins sûr pour tous les autres. Un peu comme si on concentrait la régulation sur le seul principe de l’âge et de la responsabilité individuelle. En fait, il est probable que ces lois renforcent encore le peu de prise qu’ont les utilisateurs sur les politiques de modération « unilatérales décidées par les plateformes », comme l’expliquait  le chercheur Tarleton Gillespie dans son livre, Custodians of the internet (Les gardiens de l’internet, 2018, Yale University Press, non traduit – voir notre recension). 

Comme si tous les autres types d’intervention n’avaient pas d’importance. danah boyd ne disait pas autre chose : les projets de lois visant à exclure les plus jeunes des réseaux sociaux ne proposent de mettre en place aucune ceinture de sécurité, mais seulement de ne pas les accueillir dans les véhicules au risque qu’ils ne puissent plus se déplacer. « Les enfants regardent leurs parents plongés toute la journée sur leur téléphones et on est en train de leur dire qu’ils ne pourront y avoir accès avant 18 ans ! En fait, on fait tout pour ne pas interroger les processus de socialisation et leurs limites ». Nous mettons en place un solutionnisme techno-légal. « Le cadre réglementaire n’énonce pas d’exigences de conception spécifiques que les plateformes devraient éviter et n’observent que les résultats qu’elles doivent atteindre ». Le risque enfin, c’est qu’au prétexte du contrôle, nous enterrions toutes les autres modalités politiques, allant de l’éducation à la conception des plateformes. Avec la vérification d’âge, on propose finalement aux géants de concentrer leur modération sur l’exclusion des mineurs, au détriment de toute autre politique

Hubert Guillaud

L'IA, une seconde nature pour la génération Z ?

La génération Z, soit “les natifs de l’IA”, pourrait être la mieux préparée pour utiliser l’intelligence artificielle au travail. Les personnes nées entre 1997 et 2012 (les "zoomers", en opposition aux "boomers") font partie de la première génération de natifs numériques, ayant grandi en communiquant au quotidien via les réseaux sociaux. Ils sont en position de force sur un marché du travail en quête de nouvelles compétences, d'après l'étude récente de Handshake intitulée "The Class of 2024 sets their sights on the future" (La promotion 2024 fixe ses objectifs sur l'avenir).

Par Alexandra Klinnik, MediaLab de l'Information de France Télévisions

La vue d’ensemble 

La relation "instinctive" de la génération Z avec la technologie peut être un atout inestimable. Cette immersion précoce dans le numérique a préparé la Gen Z à saisir directement les opportunités offertes par Chat GPT & Co. "Se mettre rapidement au diapason des nouvelles technologies est une seconde nature pour la génération Z, et l'IA générative ne fait pas exception" analyse l'Ofcom. D’après une enquête du Pew Research Center, les jeunes adultes sont plus susceptibles d’utiliser l’IA que leurs homologues plus âgés. Dans une économie incertaine et en rapide évolution, les jeunes savent qu’ils doivent prendre de l’avance et affûter leurs armes. Pendant les crises, ils servent souvent de variable d’ajustement. Ils sont en effet les premiers à être licenciés ou à voir leur contrat ne pas être renouvelé. La génération Z représentait plus de 13% de la population active l’année dernière, selon les données du Bureau des statistiques du travail des Etats-Unis.

Dans ce contexte, l’IA se présente comme une opportunité pour décrocher des opportunités d’emplois… et aussi chercher du soutien. En effet, selon Fortune, les travailleurs de la génération Z pensent que leurs employeurs ne se soucient pas de leur évolution de carrière. Ils se tournent vers ChatGPT pour obtenir des conseils en matière d’emploi. Environ 47% des travailleurs de la génération Z affirment qu’ils obtiennent de meilleurs conseils de la part d’outils d’IA générative tels que ChatGPT que de la part de leur patron

Aux Etats-Unis, la grande majorité des diplômés de 2024 sont familiers avec des outils tels que ChatGPT et DALL-E, et 50% prévoient d’acquérir de nouvelles compétences à la lumière de l’émergence de l’IA générative, d’après le rapport de Handshake, une plateforme de recherche d’emplois pour étudiants. Un tiers des étudiants, et plus de la moitié des majors en technologie, déclarent avoir l’intention d’utiliser l’IA générative dans leur carrière. 

Les diplômés sont prêts et motivés à intégrer l’IA dans leur travail

Parmi les diplômés de 2024 qui connaissent les outils d'IA générative, environ 1 sur 3 prévoit d'utiliser ces outils dans sa carrière, et 1 sur 5 serait plus enclin à accepter un emploi où il aurait la possibilité d'expérimenter l'IA générative.

Ces chiffres sont plus élevés chez les étudiants qui se spécialisent dans des domaines technologiques tels que l'informatique, l'analyse de données et l'ingénierie. Toutefois, une part importante des étudiants dans des domaines non technologiques considérés comme très exposés à l'automatisation générative de l'IA, y compris le commerce et les sciences humaines, prévoient également d'utiliser l'IA dans leur carrière.

La Gen Z souhaite de nouvelles compétences à l’aune de l’IA

 

La moitié des diplômés de 2024, dont 64 % des diplômés en technologie et 45 % des diplômés hors technologie, affirment qu'ils prévoient de développer de nouvelles compétences à la lumière de l'émergence de l'IA générative. Notamment, les étudiants qui s'inquiètent de l'impact de l'IA générative sur leur carrière sont encore plus susceptibles d'envisager d'acquérir de nouvelles compétences pour s'adapter.

Une disparité selon les genres

Il existe également un écart important entre les sexes à propos de l'IA générative : 94 % des hommes connaissent les outils d'IA, contre 79 % des femmes. 

Et parmi les étudiants en technologie qui connaissent ces outils, les femmes sont plus susceptibles de s'inquiéter de l'impact qu'ils auront sur leur carrière - 53 % des femmes sont "assez" ou "très" inquiètes, contre 41 % des hommes.

La Gen Z face au marché de l’emploi

Bien que la Gen Z soit en avance dans l’adoption de l’IA, cette technologie générative perturbe le marché du travail en menaçant certains emplois. Peu d’industries sont immunisées : “la liste des licenciements de cols blancs s’allonge presque quotidiennement et comprend des suppressions d’emplois chez Google, Duolingo et UPS au cours des dernières semaines”, prévient le Wall Street Journal. Car aujourd’hui, l’IA générative ne se contente pas de tâches subalternes, mais a la capacité de “créer du contenu et de synthétiser des idées, le type de travail que des millions de personnes font actuellement derrières des ordinateurs”. Cependant en tant que première génération à étudier l’IA à l’école, la Gen Z reste la mieux positionnée pour naviguer dans cette période de Hunger Games professionnelle. 

 

 

The post L'IA, une seconde nature pour la génération Z ? first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

TPMP : le divertissement au service de la désinformation

Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives.

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles. Dans le court essai Touche pas à mon peuple !, Claire Sécail montre l’évolution d’un trublion du PAF devenu cheval de Troie de Vincent Bolloré.  Simplifiant les enjeux à l’extrême, coupant court à la nuance, mettant dos à dos le “peuple” vs “l’élite”,  “le populisme hanounesque” est devenu “une entreprise de désinformation qui sape les termes de la conversation sociale et menace par extension les fondements de la démocratie”, alerte la chercheuse du CNRS. Réunissant 1,7 million de téléspectateurs en moyenne chaque soir, TPMP “participe à la mise en tension de la société en montrant une caricature de ses clivages”. L’historienne propose un guide pour s’armer face aux “discours qui sidèrent" et la dégradation du débat public.

Vous avez consacré plus de 300 heures de visionnage de “Touche pas à mon poste” dans le cadre de votre étude précédente, auxquelles s’ajoutent 70 heures pour votre essai récent “Touche pas à mon peuple”. Pourquoi avoir poursuivi sur ce terrain hanounesque ? 

Aucune émission n’a connu une évolution de genre aussi frappante. Lors de sa création sur le service public [France 4, ndlr ] en 2010, “TPMP” était une émission de télévision sur la télévision. Elle est ensuite devenue une émission de divertissement avant de se muer en magazine de société enrôlée dans l’agenda idéologique de Vincent Bolloré. C’est en 2018 que Cyril Hanouna franchit le cap de la politique avec l’émission Balance ton Post. Les thématiques correspondent à celles que l’on peut retrouver aujourd’hui dans “L’heure des pros”, émission animée par Pascal Praud sur CNews : les tensions communautaires, la mise en avant d’Eric Zemmour, la religion… Dans l’idéologie Bolloré, il s’agit de remettre Dieu partout dans l’espace public, par le biais d’un talk show d’actualité ou d’un divertissement. L’émission de Cyril Hanouna a même voulu lancer un débat : “Pour ou contre l’IVG en France”. A l’époque, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, est obligée d’intervenir. Elle a rappelé qu’un tel choix de programmation pouvait être un délit puni par la loi. 

A ses débuts, le succès de l’émission lui vaut des louanges de la presse. Le Figaro y voit « un phénomène suffisamment prometteur pour avoir relancé la mode du talk-show » par exemple…  Quel regard portez-vous sur son évolution ?

Il avait un créneau. Cyril Hanouna était reconnu pour ses qualités d’animateur et son sens du show. Il n’était pas la cible de ce mépris social dont il estime aujourd’hui être victime de la part d’une élite intellectualisante et bien-pensante. Le climat s’est particulièrement dégradé en 2015 : l’audience à plus d’un million de téléspectateurs et la signature par Vincent Bolloré d’un contrat de 50 millions d’euros par an sur cinq ans (contre 19 millions auparavant) nourrissent un sentiment d’impunité chez Hanouna. Il multiplie les humiliations auprès de ses chroniqueurs : l’affaire des nouilles dans le slip, le dérapage du canular homophone, des propos sexistes en cascade. Il se défend de manière agressive vis-à-vis de ceux qui le critiquent pour ce comportement.  L’anti-intellectualisme lui sert de mécanique de défense face à une attaque. L’anti-élitisme hanounesque repose sur le dénigrement systématique des personnalités ayant formulé une critique à son encontre, jamais sur les motifs même de la critique. Or critiquer ne revient pas à faire du mépris social !

Cyril Hanouna est le premier à recevoir des Gilets jaunes sur ses plateaux…  Il considérait que son émission était “un rond-point sur lequel peut se pencher toute la France”. 

C’est vrai. Au départ, il n’était clairement pas de leur côté. Des chroniqueurs tels que Gilles Verdez et Karim Zéribi l’incitent à adopter une empathie beaucoup plus claire et forte vis-à-vis des Gilets jaunes. Son intérêt précoce répond moins d’une prise au sérieux de leur discours que d’une admiration pour leurs performances sur les réseaux sociaux. Il s’intéresse également au mouvement pour son apolitisme revendiqué, qui résonne avec une promesse répétée de TPMP : “ici, on ne fait pas de politique”.  A plusieurs reprises, il les reçoit sur le plateau en jouant sur la proximité et l’authenticité. Ces interventions comptaient énormément pour les Gilets Jaunes. Marqués par le sentiment de ne pas être entendu, d’être invisible, d’être ignorés par les élites, ils ont vu dans cette mise en lumière une forme de reconnaissance. Les Gilets jaunes représentent la caution du peuple arborée par Cyril Hanouna pour asseoir sa légitimité à parler au nom des Français. Cyril Hanouna s’est laissé griser par ce rôle de représentant du peuple, alors que le mouvement, au contraire, ne cherchait pas de porte-parole ! Il se présente comme un homme qui comprend les problèmes des catégories populaires.

Grâce à Complément d’enquête diffusé sur France 2, on voit à quel point sa vie personnelle - avec ses yachts - est aux antipodes de cette réalité : il élabore des systèmes d’optimisation pour contourner les lois. Pendant la campagne présidentielle de 2022, il néglige d’ailleurs complètement la problématique du pouvoir d’achat, alors qu’elle est l'une des principales préoccupations des Français. Il se dit proche de son public - composé de catégories populaires pas ou peu diplômés (ouvriers, employés, artisans, commerçants, femmes au foyer, inactifs) - mais il néglige leurs intérêts.

Comment définir le “populisme” de Cyril Hanouna ?

Cette supposée proximité avec le “peuple” qu’il revendique fonde sa légitimité. C’est cela, le populisme. Il y a une entité homogène idéalisée - le peuple - et une entité disqualifiée - l’élite. Entre les deux se tient la volonté générale du peuple qui ne peut qu’être portée par un leader charismatique. Cette volonté générale ne doit pas avoir d’obstacle. Le corps institué est réprouvé. Il s’en prend soit aux institutions comme dans le cadre de l’affaire Lola, soit en attaquant des députés : “Ça ne sert à rien un élu, ça coûte cher”, l’entend-on répéter. Dans la tradition de l’antiparlementarisme protestataire, il banalise un discours de rejet à l’égard des institutions. Pour lui, le fonctionnement de la démocratie représentative constitue un frein à l’expression de la volonté générale du peuple. 

Une étude consacrée à la télévision italienne montre que les téléspectateurs exposés précocement aux chaînes de Silvio Berlusconi présentaient à l’âge adulte une moindre sophistication sur le plan cognitif et civique. Peut-on subir le même sort avec TPMP ? 

Cette étude montre que les jeunes précocement confrontés à ces programmes développent des difficultés d’apprentissage. Les plus âgés, eux, perdent en capacité de socialisation.. Pire : les jeunes téléspectateurs des programmes commerciaux du réseau Mediaset tendent à devenir des adultes plus réceptifs aux rhétoriques populistes (Forza Italia, Mouvement 5 étoiles).

Une étude américaine a travaillé sur Fox News, en prenant appui sur un panel de 300 personnes de sensibilité républicaine. Les chercheurs ont demandé à la moitié du panel de regarder CNN au lieu de Fox News pendant un mois. Ils ont ensuite fait passer un questionnaire sur des thématiques différentes – violence policière, crise sanitaire. Ceux qui ont regardé CNN pendant un mois avaient une compréhension plus large de ces sujets, avec des positions plus modérées. Ils avaient par ailleurs moins tendance au rejet, à l’invective. Au contraire, l’étude montre que les émissions de Fox News contribuent à polariser la société, à la mettre en tension. Elles peuvent enfermer dans une représentation de la société qui ne correspond pas à la réalité, et incitent à voir le monde comme une guerre de civilisation.

Quand une société se polarise, que l’on y efface tout le spectre des visions alternatives, on perd sa pluralité. Or le pluralisme, c’est le contraire du populisme.  Nous ne disposons pas d’étude de réception sur les publics de Cyril Hanouna, mais, comme pour les divertissements berlusconiens, l’animateur touche des jeunes souvent éloignés des programmes d’information traditionnels. Le risque de l’exposition précoce et répétée à ses émissions reste donc une question pertinente.  

“Se taire ou fermer les yeux, c’est ajouter à la faillite morale collective de notre époque, dont la trajectoire de Cyril Hanouna n’est que l’un des symptômes”, écrivez-vous ? Que faire ?

Je renvoie l’Arcom à son travail de contrôle sur les émissions. On a le sentiment que l’instance attend tranquillement 2025, où la question du renouvellement de la fréquence de C8 et de CNews sera posée, pour trancher véritablement. Pour l’heure, elle gère l’intendance des débordements d’un animateur en prenant des sanctions pécuniaires très bien intégrées dans le ratio coût-bénéfice de Vincent Bolloré. On sait très bien qu’il ne fait pas cela pour de l’argent, mais pour un objectif idéologique. Les politiques ont aussi leur responsabilité. Ceux qui considèrent Cyril Hanouna comme un animateur lambda en allant sur son plateau contribuent à construire et renforcer sa légitimité. 

Depuis plusieurs années, il n’a cessé de dégringoler dans le baromètre des animateurs préférés des Français (OpinionWay/TV Magazine) Une bonne nouvelle ?

Cet indicateur nous permet de le remettre à sa juste place. Il a cessé d’être perçu dans le débat public comme populaire. C’est dommage, je fais partie de ceux qui pensent qu’il avait le talent pour faire du vrai divertissement. Mais désormais, il est avant tout perçu comme clivant. 

Touche pas à mon peuple, éd.Seuil, coll.Libelle, 84p

 

The post TPMP : le divertissement au service de la désinformation first appeared on Méta-media | La révolution de l'information.

❌