Apple adopte l'offre de leasing de Klarna
Les éditeurs de presse redoutaient son arrivée. Sans accord préalable et en plein milieu de l’été, Google a lancé ce mercredi 22 juillet en France (après tous les autres pays d’Europe) son outil « AI Overviews » (Aperçus IA) ainsi que son « AI Mode ». Le géant du Web défend une fonctionnalité pensée pour […]
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Bonjour à toutes et à tous !
Cette semaine, on vous explique en vidéo ce que contient la loi RIPOST qui vient d’être votée, France Travail cède, à son tour, aux sirènes du contrôle algorithmique, le Parlement vote le contrôle d’identité généralisé sur les réseaux sociaux, et le Conseil constitutionnel censure le recours à la généalogie génétique de la loi SURE.
Bonne lecture à vous !
Alex, Bastien, Eva, Marne, Mathieu, Myriam, Noémie et Nono
Avec la cellule investigation de Radio France, nous avons révélé un document élaboré par France Travail datant de décembre 2025 qui explique qu’un algorithme de contrôle des chômeur·es est en train d’être déployé. Cet algorithme a pour objectif de vérifier que les personnes sont effectivement en train de rechercher un emploi. Concrètement, la machine repère certains dossiers en fonction de variables prédéfinies afin de les transmettre aux agent·es de France Travail. À la date de décembre 2025, 7000 personnes ayant bénéficié d’une rupture conventionnelle avaient déjà servi de cobayes à cet algorithme « expérimental », et une nouvelle vague d’expérimentation était en préparation.
Cela vous rappelle peut-être un autre algorithme : celui de la CAF. Cet algorithme cible de façon discriminatoire les personnes les plus précaires, dont beaucoup de personnes au RSA, simplement parce qu’elles bénéficient de prestations sociales. Si on ne sait pas quels effets l’algorithme de France Travail a eu sur les 7000 personnes déjà passées au crible de l’IA, on ne peut que craindre les mêmes effets : ciblage des plus pauvres, déresponsabilisation de la direction de France Travail, déshumanisation des personnes et violence administrative renforcée contre les plus précaires. C’est pour cela que La Quadrature appelle à l’arrêt de cette expérimentation.
Si vous êtes inscrit·e à France Travail, vous pouvez également demander des comptes à votre conseiller·ère pour savoir si vous êtes concerné·e et exprimer votre refus de cette surveillance.
Lire l’article du 20 juillet : France Travail déploie un outil de profilage algorithmique à des fins de contrôle
Ça y est ! Sans surprise, malheureusement, l’Assemblée nationale et le Sénat ont voté définitivement cette semaine l’interdiction pour les mineur·es de moins de 15 ans d’accéder aux réseaux sociaux. Tous. Y compris les réseaux sociaux du fédivers comme Mastodon ou Peertube. Y compris, peut-être, certaines messageries comme Signal, Whatsapp ou Telegram, qui ont des fonctionnalités de groupes qui pourraient s’apparenter à un réseau social tellement la définition choisie par le législateur français est large. Au 1er septembre prochain, les plateformes pourraient donc commencer à exiger vos papiers d’identité (parce qu’une vérification d’âge implique un contrôle d’identité). Alors que la loi n’a pas encore été promulguée (le Conseil constitutionnel a été saisi et il ne rendra sa décision, permettant la promulgation de la loi si elle n’est pas censurée, qu’à la fin du mois d’août), l’Élysée a déjà convoqué les plateformes. L’objectif semble être de leur mettre la pression, Emmanuel Macron ayant fait de cette interdiction des réseaux sociaux un élément phare de sa politique, et alors que les modalités pratiques et l’effectivité de cette loi sont très incertaines.
« Encore une loi de merde » disions-nous au début du mois de juillet. Et en plus, une loi de merde réactionnaire. Parce que cette interdiction des réseaux sociaux aux mineur·es ne vient pas de nulle part. Elle est la continuité d’une politique anti-jeunes commencée en 2023 lorsque, pour ne pas répondre au mal-être de la jeunesse suite au meurtre de Nahel Merzouk, les réseaux sociaux ont été désignés par le gouvernement et Macron comme responsables des révoltes urbaines. Ou bien quand Tiktok a été bloqué en Nouvelle-Calédonie-Kanaky en 2024 au moment des révoltes sociales sur l’archipel, sur le prétexte fallacieux et jamais démontré que des contenus violents illégaux auraient été massivement partagés. Alors que la plateforme servait surtout de lieu d’information pour la jeunesse.
Lire l’article du 22 juillet : Le Parlement vote l’interdiction des réseaux sociaux aux jeunes de moins de 15 ans
Bonne nouvelle ! Le 23 juillet, le Conseil constitutionnel a censuré le recours à la généalogie génétique dans le projet de loi SURE porté par Gérald Darmanin. Cette mesure aurait permis à la police d’accéder aux bases de données ADN d’entreprises privées étrangères qui proposent des tests « récréatifs » pour connaître ses origines. Non seulement ces tests sont interdits en France mais leur accès aurait été fait sans le consentement des personnes (on vous en parlait en mai).
Restons tout de même prudent·es. Car comme d’habitude, le Conseil constitutionnel donne le mode d’emploi pour rendre la mesure conforme à la Constitution dans le futur. En l’occurrence, il reproche au gouvernement d’avoir été trop imprécis quant aux conditions du recours à ces bases de données et suggère donc qu’une nouvelle version plus détaillée et précise pourrait être valide. Il est donc possible que cette technique très intrusive d’exploitation de nos données génétiques, qui sont extrêmement sensibles et identifiantes à vie, revienne dans les mois ou années à venir. Mais en attendant, savourons cette victoire tant elles sont rares !
Entre la loi sur les polices municipales, la loi SURE, la loi de programmation militaire ou encore la loi sur la présomption de légitime défense des policiers, cette dernière année du mandat de Macron aura été un festival sécuritaire. Mais ce n’est pas fini ! Le ministre de l’intérieur, Laurent Nunez, est parvenu à faire adopter « sa » loi, dite RIPOST pour, lui aussi, apporter sa pierre à l’édifice.
En plus de contenir des mesures sur la criminalisation des free party, des rodéos urbains, l’extension des pouvoirs de sécurité privée ou sur les amendes forfaitaires délictuelles, la loi RIPOST est aussi une loi de surveillance. En effet, elle prévoit d’étendre encore un peu plus l’expérimentation de vidéosurveillance algorithmique : celle-ci aura lieu désormais jusqu’en 2030 et s’étendra à la surveillance des abords des lieux ouverts au public. Aussi, ce texte élargit considérablement le capacité de surveillance policière des véhicules graĉe aux lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation, plus connus sous leur petit nom de « LAPI ».
On vous en parlait déjà dans un article, maintenant nous y avons consacré une vidéo. La loi RIPOST, elle, a été adoptée définitivement le 23 juillet par le Parlement et a été transmise au Conseil constitutionnel.
Voir la vidéo sur la loi RIPOST sur notre chaine Peertube
Nous recherchons toujours une personne ayant une formation de juriste (qu’il s’agisse de droit public, droit privé, droit pénal, droit international, etc.), qui a déjà eu une expérience passée et qui partagerait les valeurs et combats de l’association, idéalement pour une prise de poste en décembre 2026. Nous valorisons les profils ayant une vision militante du droit ou une expérience dans d’autres collectifs. Envoyez- vos CV avant le 6 septembre !
Notre campagne de soutien pour 2026 est toujours ouverte. Nous avons atteint environ 65% de l’objectif pour financer l’association durant l’année. Vous pouvez donc toujours faire un don sur notre site !
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France Travail
Vérification d’âge
L’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté ce 21 juillet la proposition de loi de la députée Laure Miller interdisant aux mineur·es de moins de 15 ans d’accéder aux réseaux sociaux. Ce texte, qui veut instaurer une vérification d’âge en ligne dont la conséquence est un contrôle d’identité généralisé, doit entrer en application au 1er septembre 2026 si le Conseil constitutionnel ne le censure pas entre-temps. Cette loi réactionnaire est une défaite pour l’internet libre, décentralisé, interopérable et défait des logiques marchandes et de la surveillance.
Le texte adopté par le Parlement se limite à proclamer que « L’accès à un service de réseaux sociaux en ligne fourni par une plateforme en ligne est interdit aux mineurs de quinze ans ». Comme le souhaitait le gouvernement, il consiste à interdire l’accès aux jeunes à tout réseau social, une notion extrêmement large qui concerne tout lieu en ligne sur lequel il est possible de discuter après s’être créé un compte. Autrement dit, sont non seulement concernés les réseaux sociaux commerciaux comme Instagram, X/Twitter, Facebook, etc., mais aussi ceux décentralisés du Fédivers comme Mastodon ou Peertube. Pire encore, pourraient rentrer dans cette définition des messageries en ligne comme Signal, Whatsapp ou Telegram qui, par leurs systèmes de groupes, se rapprochent de ce que le droit entend par réseau social.
Toutes ces plateformes en ligne devront interdire aux mineur·es de moins de 15 ans l’accès à leurs services. Mais on ne sait pas comment en pratique elles devront le faire. Est-ce que les plateformes devront utiliser un dispositif d’estimation d’âge comme au Royaume-Uni ou en Australie, qui sera contourné par la très grande majorité des plus jeunes ? Faudra-t-il présenter ses papiers d’identité à une IA, empêchant alors de s’exprimer en ligne les personnes sans papier, pas à l’aise avec la technologie, ou tout simplement dont les papiers ne sont pas reconnus par la machine ? France Connect, l’identité numérique de la France qui sert aujourd’hui à accéder à certains services publics en ligne, devient-il le point de passage obligé avant d’avoir le droit d’exprimer une opinion en ligne ? Si la loi est muette sur ce point, le gouvernement semble écarter les dispositifs d’estimation d’âge. Ne seraient alors sur la table que des mesures de vérification d’identité.
D’autres flous persistent dans la loi, notamment concernant les pouvoirs de contraintes contre les plateformes qui refuseraient de faire cette vérification d’âge. Le Parlement a supprimé les pouvoirs de contraintes de l’Arcom, qui se voyait dans les premières versions du texte chargée de sanctionner les plateformes récalcitrantes. Probablement par peur que ce système ne soit pas conforme au droit européen, ces pouvoirs ont disparu dans la dernière ligne droite des négociations parlementaires, et l’Arcom a totalement disparu de l’équation dans le texte final.
Mais cela ne veut pas nécessairement dire qu’il n’y aurait pas de sanction pour les plateformes qui refuseraient de contrôler l’identité de leurs utilisateur·rices : la loi votée insère l’obligation de vérification d’âge dans la loi pour la confiance en l’économie numérique (LCEN), dans une partie sur la régulation des plateformes en ligne. Or, cette même LCEN comporte un article 6-3 qui permet à l’autorité judiciaire d’imposer à un intermédiaire technique de prendre « toutes les mesures » jugées nécessaires pour mettre fin au non-respect de la loi. En théorie, le gouvernement pourrait utiliser cette voie pour faire censurer une plateforme qui ne procéderait pas à la vérification d’âge des internautes. Il avait d’ailleurs déjà tenté d’utiliser cette procédure pour faire censurer la plateforme Shein.
Comble du cynisme, le gouvernement et le Parlement prennent l’excuse de la protection de la jeunesse pour faire passer leur mesure paternaliste. Ne nous trompons pas : cette loi ne protégera pas la jeunesse, bien au contraire. Elle ne s’attaque pas à la source du problème qu’est le modèle économique des réseaux sociaux commerciaux. Pendant les débats parlementaires, les défenseur·euses de ce texte n’ont eu de cesse d’essentialiser les réseaux sociaux pour en faire la source de tous les maux en ligne. Ils et elles ont pourtant oublié que cette toxicité désormais bien établie de certaines plateformes est due à leur caractère commercial. Exit donc des mesures de fond pour s’attaquer au modèle économique des plateformes commerciales. Et on se retrouve avec un texte d’affichage politique.
En privilégiant une interdiction autoritaire au détriment d’une remise en cause profonde du modèle économique basé sur la publicité, cette loi démontre qu’elle n’est qu’une énième mesure de défiance envers les jeunes. Et ce n’est pas la première fois. En 2023 déjà, lors des révoltes suite au meurtre de Nahel Merzouk, les réseaux sociaux avaient été désignés comme les responsables, permettant aux pouvoirs publics d’ignorer les causes réelles du malaise de la jeunesse. Emmanuel Macron pointait du doigt les réseaux sociaux utilisés par la jeunesse et appelait déjà à leur censure. Son gouvernement n’a pas hésité à mettre la pression sur certaines plateformes en les « convoquant » pour qu’elles retirent des contenus parfaitement légaux, en dehors de toute procédure encadrée par la loi. Puis, en 2024, lors des révoltes en Nouvelle-Calédonie-Kanaky, le gouvernement de Gabriel Attal a fait censurer Tiktok en prétextant que se trouvaient sur cette plateforme des contenus illicites. Ceux-ci sont pourtant toujours restés introuvables, et la véritable raison était que la jeunesse s’informait et s’organisait (légalement) dessus.
Les défenseur·euses de ce texte ont-ils ou elles seulement demandé leur avis aux jeunes avant de légiférer ? C’est ce qu’ont fait aux États-Unis nos camarades de l’Electronic Frontier Foundation, qui se battent elles et eux aussi contre des États américains qui veulent interdire aux plus jeunes d’accéder aux réseaux sociaux. En donnant la parole aux plus jeunes, ils et elles ont mis en évidence le fait que ces plateformes restent, qu’on le veuille ou non, un lieu absolument nécessaire pour leur épanouissement.
Parce que c’est sur les réseaux sociaux que reposera la charge d’empêcher les jeunes d’accéder à leurs services, cette loi va transformer encore plus les plateformes en auxiliaires de police. Elle met en cela en danger l’internet décentralisé, auto-hébergé, géré par des petits collectifs avec peu de moyens. Puisque les réseaux sociaux alternatifs et non-commerciaux comme les instances Mastodon ou Peertube sont concernés par cette obligation d’empêcher les jeunes de moins de 15 ans d’accéder à leurs services, ils devront eux aussi s’équiper de ces lourdes infrastructures de surveillance (se connecter aux services de l’État pour permettre une authentification par identité numérique, ou payer un prestataire de vérification des papiers ou d’estimation d’âge). Au risque de disparaître tant cela est incompatible avec le modèle économique, souvent basé sur le don, de ces réseaux alternatifs.
Pourtant, cette vérification d’âge obligatoire semble être illégale. En juin dernier, la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) a précisé comment le droit européen devait s’interpréter (on vous renvoie à notre analyse de mai dernier pour plus de détails). Saisie par la justice française à propos de la loi SREN, la CJUE a drastiquement limité les possibilités d’actions des États membres. Tout en admettant que la protection des mineur·es en ligne pouvait autoriser des régulations nationales, la Cour a rappelé que le droit européen ne donne que très peu de marge de manœuvre dans ce cas. Elle a notamment rappelé que ces mesures ne doivent pas consister en des obligations générales (c’est-à-dire qu’il faut cibler certaines plateformes seulement), et qu’elles doivent être proportionnées. Autant de critères que ne respecte pas le texte voté en France.
Les oppositions parlementaires ont déjà annoncé qu’elles saisiraient le Conseil constitutionnel, dernier obstacle à son entrée en application. Nous espérons qu’il censurera ce texte, même si nous ne nous faisons pas d’illusion face à un Conseil constitutionnel qui s’illustre de plus en plus en allié de la montée du fascisme. Si le texte était validé, il ne restera que le refus de respecter la loi. Nous invitons les réseaux sociaux non commerciaux à refuser cette vérification d’âge. Nous invitons le Fédivers à montrer qu’il est une alternative crédible aux volontés de contrôle du gouvernement, un modèle souhaitable, y compris pour les jeunes, qui n’attend que le soutien de la loi. Alors pour nous aider à lutter pour un internet émancipateur, vous pouvez faire un don à La Quadrature du Net ! <3


France Travail développe un algorithme de profilage des chômeur·euses à des fins de contrôle, comme le prouve un document que nous publions aujourd’hui en partenariat avec la cellule investigation de Radio France. Cet algorithme, encore en phase de test, manifeste la volonté de France Travail de massifier les contrôles via l’utilisation d’outils numériques. Nous appelons à la mobilisation contre cet algorithme illégal et à son abandon par la direction de France Travail.
Le 10 décembre dernier, un nouvel outil numérique était présenté au comité d’éthique IA de France Travail. Intitulé « Ciblage du Contrôle de la Recherche d’Emploi », son objectif est de « recourir à l’IA » afin d’« identifier les dossiers nécessitant un examen approfondi » et d’« alimenter automatiquement l’outil de contrôle de la recherche d’emploi ». Lors de sa présentation, cet outil était en phase active de test, étape préalable à un déploiement plus large.
En d’autres termes, l’ancien Pôle Emploi cherche à se doter d’un outil similaire à ceux que nous dénonçons à la CNAF ou à l’Assurance maladie, visant à automatiser la sélection des personnes devant faire l’objet d’un contrôle.
Cet algorithme vise à « prédire » quel·les chômeur·euses manqueraient à leurs obligations de recherche d’emploi. Concrètement, il repose sur la construction de profils « suspects/non suspects » fondée sur l’analyse de dizaines de milliers de contrôles passés1L’algorithme a été entraîné sur la base de 60 000 contrôles passés. Techniquement, il se base sur un arbre de décision, une technique de machine-learning dont les paramètres sont sélectionnés par itérations successives.. Chaque personne inscrite est ensuite assignée à l’un de ces profils sur la base des données personnelles que détient France Travail. Celles et ceux classifié·es comme « suspect·es » sont placé·es sur une liste de personnes prioritaires à contrôler.
Si cet algorithme est aujourd’hui testé sur les profils de personnes en situation de rupture conventionnelle2À la date de publication du document, l’algorithme avait fait l’objet de deux campagnes de 7 000 tests environ chacune, portant sur les personnes ayant fait l’objet d’une rupture conventionnelle., France Travail souhaite « étendre l’utilisation du modèle à d’autres publics » afin d’« alimenter automatiquement l’outil de contrôle et transmettre chaque mois des listes de contrôle ciblés »3Ciblage du contrôle de la recherche d’emploi, document présenté en comité d’éthique IA du 10 décembre 2025, disponible ici. Le document précise que l’algorithme vise à alimenter les « listes de contrôles ciblées ». Ces contrôles représentent environ 40% de l’ensemble des contrôles, soit 500 000 contrôles en 2025, aux côtés des contrôles aléatoires ou des contrôles déclenchés sur « signalement ».. En prenant en compte l’ensemble des personnes au RSA, dont l’inscription à France Travail est obligatoire depuis le 1er janvier 2026, ce sont plus de 6 millions de personnes qui pourraient se voir profiler chaque mois par l’algorithme4Inscrits à France Travail, premier semestre 2026, catégories A, B, C, D et E, France Travail, disponible ici..
À ce jour, nous disposons seulement de la liste des 26 variables utilisées par l’algorithme, mais nous ne connaissons pas les règles utilisées dans la construction des profils5La liste exhaustive des variables est disponible dans le document que nous publions.. Nous ne sommes donc pas en mesure de déterminer, via des simulations, quelles populations sont les plus ciblées par cet outil. Nous avons fait une demande d’accès au code source de l’algorithme mais, eu égard à l’opacité qu’entretient France Travail vis-à-vis de ses outils numériques, il est peu probable qu’elle aboutisse.
Parmi les catégories de variables retenues, notons notamment celles relatives aux « activités déclarées », à la « visibilité du demandeur d’emploi » (par exemple si le CV est en ligne sur le site de France Travail), à la recherche d’un travail dans un « métier en tension », au « niveau de formation », à « l’ancienneté d’inscription », ou encore à « l’historique des manquements » (absence à un rendez-vous par exemple). On retrouve également la présence d’une activité non salariée, critère par ailleurs utilisé par la CNAF dans son dernier algorithme de scoring pour dégrader la note des personnes en emploi précaire.
Mais l’absence de transparence quant aux règles de classification de l’algorithme ne doit pas masquer l’essentiel. Comme le montrent les exemples de la CNAF et de la CNAM, ces algorithmes sont dangereux en eux-mêmes, car ils sont des outils particulièrement efficaces pour organiser, en toute impunité, la répression de populations entières, et en particulier des plus vulnérables.
En premier lieu car, comme nous l’avions documenté en détail dans le cas de la CNAF, l’introduction d’algorithmes dopés à l’IA ou au « machine learning » dépolitise la question du contrôle social et des violences associées. France Travail ne fait pas exception : le document présenté à son comité d’éthique avance, dans un paragraphe intitulé « Pourquoi recourir à l’IA ? », que cette dernière permettrait une « suppression des a priori » en proposant « des dossiers à contrôler sur la base de critères objectifs ».
Ce que l’on observe ici c’est la transformation d’un problème politique – le choix des critères de sélection des personnes à contrôler – en un problème purement technique. Cette dépolitisation s’accompagne d’une délégitimation de la critique des politiques de contrôle, puisque ces dernières sont désormais censées être « neutres » et « objectives ». Elle procède également d’une déresponsabilisation des dirigeant·es qui n’ont plus à assumer, en leur nom, les politiques qui conduisent au ciblage de certaines catégories de personnes.
Ajoutons enfin que le profilage algorithmique est utilisé pour invisibiliser le caractère discriminatoire des politiques de contrôle à travers l’individualisation du processus de sélection. Nul·le n’est contrôlé·e parce qu’il ou elle fait partie de telle ou telle population, mais parce que son « score » individuel s’est détérioré.
À cela s’ajoute l’opacité qui entoure le code des algorithmes de profilage. En permettant aux responsables des institutions sociales de taire la réalité du tri social organisé, elle complique considérablement la mise en lumière de leurs dérives.
On rappellera ici que, dans le cas de la CNAF, le code source de l’algorithme n’a été obtenu qu’après une longue bataille juridique et médiatique, tandis que celui de l’Assurance maladie ne l’a été qu’à la faveur d’une erreur de caviardage par l’administration. Pendant des années, l’absence de publication des paramètres de ces algorithmes a permis à ces institutions d’organiser le sur-contrôle de certaines populations (femmes isolées, personnes au RSA, personnes en situations de handicap…) sans jamais avoir à rendre de comptes. Pire, les dirigeant·es de ces institutions ont profité de cette opacité pour aller jusqu’à se vanter du recours à des outils de « modernisation » à la « pointe de la technologie ».
Ce risque est particulièrement fort concernant France Travail. Car, loin de la communication de sa direction vantant un recours à une IA « éthique » et « transparente »6Voir notamment la « Charte de France Travail pour une éthique de ses usages de l’intelligence artificielle », disponible ici., toutes nos demandes d’accès au code des IA utilisées par France Travail sont, à ce jour, restées lettres mortes. En violation flagrante de la loi, France Travail a notamment refusé de nous communiquer la moindre information sur des IA aussi sensibles que celles utilisées pour échanger par SMS afin de proposer des offres d’emplois à des usager·ères (MatchFt) ou celle que France Travail a généralisé auprès de ses conseillers afin de les aider dans leurs tâches quotidiennes (ChatFt)7Notons que nos demandes ne portaient pas que sur le code source de ces IA, mais aussi sur la documentation technique ou l’analyse d’impact de la protection des données.. Pire, dans ces deux cas, l’institution n’a même pas pris la peine de motiver sa décision auprès de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA) – l’institution chargée d’indiquer si ces refus sont légaux ou pas – lorsque nous l’avons saisie.
Le développement de ce nouvel outil de profilage s’inscrit dans un contexte plus large de multiplication des outils numériques de contrôle au sein de France Travail. Rien que l’année dernière, nous alertions déjà sur le déploiement de « robots » visant à automatiser la décision de clore ou non un contrôle. Ces « robots » intervenaient lors du contrôle lui-même, alors que le nouvel algorithme intervient en amont, lors de la sélection des personnes à contrôler.
Ce qui se dessine, c’est la volonté d’automatiser l’ensemble de la chaîne de contrôle afin de répondre aux objectifs gouvernementaux de massification des contrôles, dont le nombre est passé de 200 000 en 2017 à 730 000 en 2025. En 2027, l’objectif fixé par le gouvernement est d’en réaliser 1,5 millions8Pour les chiffres de 2017, voir l’étude de Pôle Emploi « Le contrôle de la recherche d’emploi : l’impact sur le parcours des demandeurs d’emploi » disponible ici. Pour 2025, voir le document de présentation de l’algorithme. L’objectif de 1,5 millions a été annoncé par Gabriel Attal en 2024, voir cet article..
Mais c’est du côté de l’IA générative que les risques les plus importants existent aujourd’hui. Alors que France Travail multiplie le développement d’IA (ChatfT, NeoFt, MatchFT…), on ne peut que s’attendre à ce qu’une IA générative soit déployée à des fins de contrôle. Connectée au dossier de la personne contrôlée, elle formulerait une « suggestion » quant à la décision à prendre par le ou la contrôleur·euse. Ce serait une étape décisive vers une automatisation totale du contrôle de la recherche d’emploi et la possibilité de massifier, à moindre coût, le contrôle et la surveillance des millions de personnes inscrites à France Travail.
Il est fondamental que France Travail change de politique. Celle qui se dessine, une automatisation toujours plus inhumaine du contrôle, doit être rejetée. Il est encore plus inquiétant de voir que les dirigeant·es de France Travail ne veulent pas voir la réalité sociale de leur politique de contrôle et préfèrent s’enfermer dans la douce mélodie du solutionnisme technologique. Alors pour nous aider à continuer la lutte, vous pouvez nous faire un don et retrouvez l’ensemble de nos publications sur l’utilisation par les organismes sociaux d’algorithmes à des fins de contrôle social sur notre page dédiée.
References[+]
| ↑1 | L’algorithme a été entraîné sur la base de 60 000 contrôles passés. Techniquement, il se base sur un arbre de décision, une technique de machine-learning dont les paramètres sont sélectionnés par itérations successives. |
|---|---|
| ↑2 | À la date de publication du document, l’algorithme avait fait l’objet de deux campagnes de 7 000 tests environ chacune, portant sur les personnes ayant fait l’objet d’une rupture conventionnelle. |
| ↑3 | Ciblage du contrôle de la recherche d’emploi, document présenté en comité d’éthique IA du 10 décembre 2025, disponible ici. Le document précise que l’algorithme vise à alimenter les « listes de contrôles ciblées ». Ces contrôles représentent environ 40% de l’ensemble des contrôles, soit 500 000 contrôles en 2025, aux côtés des contrôles aléatoires ou des contrôles déclenchés sur « signalement ». |
| ↑4 | Inscrits à France Travail, premier semestre 2026, catégories A, B, C, D et E, France Travail, disponible ici. |
| ↑5 | La liste exhaustive des variables est disponible dans le document que nous publions. |
| ↑6 | Voir notamment la « Charte de France Travail pour une éthique de ses usages de l’intelligence artificielle », disponible ici. |
| ↑7 | Notons que nos demandes ne portaient pas que sur le code source de ces IA, mais aussi sur la documentation technique ou l’analyse d’impact de la protection des données. |
| ↑8 | Pour les chiffres de 2017, voir l’étude de Pôle Emploi « Le contrôle de la recherche d’emploi : l’impact sur le parcours des demandeurs d’emploi » disponible ici. Pour 2025, voir le document de présentation de l’algorithme. L’objectif de 1,5 millions a été annoncé par Gabriel Attal en 2024, voir cet article. |
L’Union européenne continue d’avancer sur la ligne de crête entre protection et vie privée. Le 9 juillet, le Parlement européen a relancé le controversé débat autour du Chat Control en prolongeant la dérogation à la directive sur la protection de la vie privée en ligne (ePrivacy). Cette mesure vise à renforcer la lutte contre les […]
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Dans un petit livre très historique – Des règles sur mesure : généalogie du profilage algorithmique (Amsterdam, 2026) -, le philosophe du droit, Nathan Genicot, retrace l’histoire des débats autour du déploiement des principaux systèmes de profilage, à savoir les systèmes d’analyse psychologique au travail, les systèmes de calcul de risque assurantiels et les systèmes d’obtention de crédits bancaires. Et ce qui me semble très éclairant dans cet essai, c’est de constater combien les débats, plus riches que ceux que nous pouvons avoir aujourd’hui sur ces sujets, ont été perdus. Et plus encore, qu’ils ne semblent pas plus avoir été résolus hier qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le profilage semble embourbé dans ses limites sans parvenir à ouvrir de voies pour les résoudre.
La rationalité statistique est au fondement des Etats modernes, rappelle Genicot à la suite d’Alain Desrosières (La politique des grands nombres, La découverte, 1993), d’Alain Supiot (La gouvernance par les nombres, Fayard, 2015) ou encore de Theodore Porter (The Rise of Statistical Thinking, 1820-1900, Princeton University Press, 2020). Mais elle est également au fondement de l’intelligence artificielle. Les statistiques permettent à la fois de quantifier le social et de le prédire, de profiler chacun « sous le prisme d’attributs qu’il partage avec d’autres ». Nous sommes non seulement statistifiés, mais également comparés. Le profilage dont nous sommes l’objet, bien souvent par devers nous, consiste à prédire notre comportement depuis la comparaison avec celui des autres à partir des régularités du passé. Partout, nous sommes notés, prédits, quelque soit la marge de certitude ou d’incertitude des traitements et inférences. Le calcul est normalisé, naturalisé par un score, une note. Que ce soit pour s’assurer, emprunter, se loger, obtenir un emploi, recevoir des allocations, être mis en relation avec d’autres… Pour Genicot, ce profilage, ce scoring, les appariements qui en découlent, sont des techniques de régulation, des outils de gouvernementalité. Mais, alors que la loi s’applique à tous de la même façon, le profilage, lui, permettrait de s’adapter aux caractéristiques de chacun. Pour le philosophe du droit, il promet d’individualiser le droit pour « pleinement réaliser le principe d’égalité », pour produire des « règles sur mesure ». Tout l’enjeu du livre consiste justement à vérifier cela. Est-ce que le profilage remplit cette promesse ? Est-ce qu’il rend la justice plus juste ?
Pour déplier ses constats, Genicot observe trois milieux où se déploient, presque concomitant des techniques de profilage : le travail, l’assurance et le crédit. Dans chaque secteur, Genicot révèle, extirpe des archives les débats de l’époque. Et ceux-ci sont étonnement nourris. Les calculs d’alors viennent avec des questions. La science balbutiante s’interroge, quand l’ingénierie d’aujourd’hui semble avancer comme un rouleau compresseur, sans vraiment s’interroger des défaillances que ses calculs produisent ou des limites que la statistique atteint, comme le relevait danah boyd il y a quelques années (et qui vient de donner lieu à un livre qui sera publié le 29 septembre aux presses de l’université de Chicago, Data Are Made, Not Found: A Story of Politics, Power, and the Civil Servants Who Saved the US Census).
Les pratiques de profilage, rappelle-t-il, sont antérieures à la naissance de l’informatique, même si l’informatique va leur permettre de se déployer et de s’étendre sans commune mesure. Les premières classifications sont produites pour distinguer les capacités des élèves en créant des tests mentaux et d’aptitudes avec la psychologie différentielle. Les mathématiques servent alors à mesurer l’intensité et la qualité des sensations, la vitesse de réaction… pour mesurer les différences interindividuelles et caractériser les populations en marge de la société : les aliénés, les criminels, les pauvres, les anormaux. Derrière ces tentatives pour améliorer la justice en permettant aux politiques publiques de s’adapter aux profils de chacun s’amalgame des capacités de discriminations inédites porté par tout un courant eugéniste comme le montrera le paléontologue Stephen Jay Gould dans La mal-mesure de l’homme (Odile Jacob, 1997) ou plus récemment Kate Crawford dans son Contre-atlas de l’intelligence artificielle (Zulma, 2022, voire également notre critique). Les tests mentaux visent à diagnostiquer les enfants anormaux dans le contexte de l’instauration de l’obligation scolaire, avec, pour ses promoteurs, une volonté d’améliorer la justice sociale.
Le terme même de profilage naît pour décrire cette mise en nombre des individus, en 1909 et s’accompagne, dès l’origine, d’un mode de production graphique pour relier les résultats aux différents tests. Au-delà de l’école, les tests vont rapidement être appliqués à l’orientation et à la sélection professionnelle, pour mieux faire correspondre les profils psychologiques aux métiers. Genicot, en plongeant par exemple dans les travaux de Jean-Maurice Lahy, dans les années 30, nous montre que les ingénieurs de l’IA n’ont rien inventé. On produit des tests psychologiques sur deux groupes de travailleurs, les bons et les mauvais (selon une distinction déjà pleine de biais, puisqu’elle ne repose que sur l’appréciation de chefs de services et le nombre de fautes professionnelles recensées) pour produire des métriques distinctives. Test qu’on peut ensuite faire passer à tout requérant pour mesurer si ses caractéristiques sont plus proches de l’un ou l’autre groupe. On tente de mesurer l’énergie, l’endurance, la concentration, la capacité d’initiative… via des tests psychométriques qui ne vont cesser de s’affiner. On les fait passer à une galerie de métiers pour tenter d’identifier ce qui singularise chaque secteur… Le profilage est dès l’origine une comparaison aux attributs statistiques des autres. « L’essence du profilage consiste à prédire une variable cachée (ici : une aptitude) de manière probabiliste, c’est-à-dire sur la base de caractéristiques (ici : les résultats obtenus à des tests psychotechniques) qui sont fortement corrélées à cette variable ». On le voit, malgré leurs efforts à « désubjectiver les méthodes d’appréciation », ces techniques les réifient. Les conditions sociales sont invisibilisées dans les capacités des individus : « le profilage réduit des situations sociales à des propriétés individuelles » et les biais de l’entité qui profilent sont passés sous silence.
Pas étonnant que ces tests professionnels soient donc contestés. Leur caractère discriminatoire en termes de genre, de niveau social, d’origine… se dévoile à mesure que ces profilages se répandent. Les tests d’aptitudes professionnels montrent par exemple que 58% des Américains blancs les réussissent contre seulement 6% des personnes noires. Les débats pour rétablir l’équité se démultiplient alors. Faut-il différencier ces tests selon l’âge, le genre, l’origine ? Ce n’est qu’en 1991 que les Etats-Unis tranchent en prohibant les pratiques d’ajustement des scores selon l’appartenance à un groupe protégé. Mais si le débat est tranché, il n’est pas réglé. J’ai l’impression que l’enjeu de corriger les biais reste entier. Aujourd’hui encore, on ne sait pas vraiment comment les corriger. Comme si les débats, tranchés par le droit, les avait arrêtés, sans stopper les pratiques ni les problèmes afférents.
Avec le développement du numérique, le profilage va s’amplifier. Le big data permettant de démultiplier le profilage psychologique, malgré toutes les limites de ces tests, comme nous le disaient il y a quelques années déjà le psychologue Alexandre Saint-Jevin. En fait, le profilage va également s’étendre, comme celui des chercheurs d’emploi, initié au prétexte de mieux les accompagner et qui va surtout servir à les sanctionner et faire peser sur eux des contraintes plus importantes (sans que ce contrôle ne produise aucun horizon, comme nous disions en disséquant Chômeurs, vos papiers (Raisons d’agir, 2023), qui soulignait l’inefficacité du contrôle du chômage). Il va conduire également à un recrutement de plus en plus automatisé, où les systèmes calculent (un peu n’importe comment il faut le dire) la correspondance d’un CV à une annonce. Pour Genicot, la « logique corrélationnelle » se répand et s’impose partout, jusque dans l’évaluation des employés sur leurs lieux de travail. L’appréciation des individus par des variables qui ne lui sont jamais propres se couple d’une comparaison statistique des résultats de chacun évalués par rapport à ceux d’un groupe. Le profilage tient tout entier dans ce rapport étrange de soi aux autres, où les limites des métriques utilisées sont invisibilisées par les ratios et indicateurs produits. Comme si finalement les chiffres pouvaient assurer d’une neutralité de façade, d’une neutralité dont les limites ne sont plus interrogées. Les scores de risques sont partout défaillants, il n’empêche qu’ils ne cessent d’être produits et utilisés, comme nous le pointions en lisant Jathan Sadowski.
En observant les débats du monde assurantiel comme ceux du secteur bancaire, Nathan Genicot montre les mêmes ambiguïtés.
La sélection des assurés et la tarification des primes sont depuis longtemps rattachées au calcul de probabilités. L’assurance va prendre son essor au XVIIIe siècle après l’essor de l’arithmétique politique qui invente un siècle plus tôt les premières tables de mortalité qui décrivent le nombre de décès par âge. Le risque assurantiel s’est longtemps apprécié au niveau du groupe, plus qu’au niveau individuel, là où la condition de chacun est affectée par la condition des autres. Il faudra néanmoins attendre la loi de 1898 qui impose au patron d’indemniser les salariés victimes d’accidents du travail, pour faire de l’assurance le gage de la réparation. Les assureurs se mettent à sélectionner les risques qu’ils veulent couvrir comme les assurés. Ils comprennent vite que « plus le profilage est affiné, c’est-à-dire plus il y a sélection et tarification différenciées, moins il y a de solidarité ». Une constance simple que tout le monde semble avoir oublié à l’ère du Big Data.
A défaut de parvenir à identifier d’autres attributs pertinents, l’âge s’impose souvent comme une catégorie principale, notamment pour l’assurance vie. Genicot souligne que le débat a été constant entre individualisation et solidarité. L’assurance n’a cessé de chercher des variables pertinentes. Derrière ces débats, on en voit poindre un autre, plus philosophique s’il en était : quelles segmentations – et donc quelles discriminations – acceptons-nous en tant que société ? Et lesquelles refusons-nous ? Si tout le monde semble accepter celle de l’âge, la discrimination de genre ou sociale par exemple le sont bien moins. Et les débats sur la discrimination d’origine, aux Etats-Unis, décalque des rapports de domination de la société, sont nourris. L’intégration du comportement et du mode de vie aujourd’hui dans le calcul assurantiel reste souvent polémique, à raison, puisqu’il incrimine l’individu et masque les différences créées par les rapports sociaux.
Comme partout ailleurs, les assureurs produisent des scores pour calculer l’assurabilité de chacun. Les assureurs ne vont cesser de développer un discours pour justifier la segmentation qui leur profite en promouvant des calculs qui seraient dénués de connotation morale, alors que nombre d’entre eux vont user et abuser de pratiques problématiques, par exemple en tenant compte de la domiciliation pour faire grimper les primes des populations racisées par rapport à celles des riches (et blanches) banlieues américaines. Pourtant souligne Genicot, malgré les critiques acerbes contre les pratiques du secteur, peu de monde interroge « la prétention à atteindre l’objectivité dans l’évaluation des risques actuariels. La pertinence du recours aux classifications ne fait, à peu de choses près, pas l’objet de débats ». Pire, comme le soulignait la sociologue Greta Krippner, l’individualisation du risque semble bien plus la conséquence de la lutte contre les pratiques discriminatoires des marchés de l’assurance plutôt que liée à l’émergence du néolibéralisme. Bon, cela ne signifie pas pour autant que l’évolution du capitalisme est absente de la segmentation assurantielle. Celle est stimulée par la liberté tarifaire, et renforcée par les progrès de l’informatique qui va permettre de démultiplier les variables et de faire disparaître les discriminations derrières la complexité des critères.
La régulation va bien sûr s’inviter dans ces innombrables débats, par exemple en encadrant les tarifs pour prémunir l’exclusion de certains publics, ou en écartant certaines formes de segmentation les plus criantes et problématiques, comme celles sur la religion, le sexe, l’origine ethnique ou la génétique… mais sans remettre en cause nombre de pratiques problématiques. En fait, derrière les débats nourris, la société semble n’être pas parvenue à fourbir de règles claires ne permettant pas les contournements. L’interdiction de faire des distinctions de genre par exemple n’a pas conduit à limiter les possibilités de segmentations, mais à conduit à utiliser des critères plus précis, comme s’y essaie l’assurance avec la prise en compte des comportements, à l’image de la conduite automobile elle-même. Une personnalisation dans laquelle l’assurance oublie sa fonction initiale : celle de mutualiser les risques.
Genicot rappelle pourtant que l’assurance, pour fonctionner, doit reposer sur une segmentation modérée. Même constat quant au calcul du crédit et de son risque, né lui aussi avec l’essor des techniques statistiques. Dès l’origine, portés par les grands magasins pour faciliter la consommation, ceux-ci déploient des formulaires standardisés pour classer les performances de remboursements des clients. Là encore, « l’apparente objectivité de la classification n’empêche pas la présence d’une large part d’arbitraire dans l’attribution de la note ». Si la standardisation s’impose pour réduire le pouvoir discrétionnaire des agents, la statistique va s’y imposer dès les années 50 en développant des scores pour évaluer les capacités de remboursements de chacun. Enfin, pas seulement. A mesure qu’ils se déploient, là encore, les scores se complexifient, cachant dans leurs critères leurs innombrables jugements moraux et sociaux. En 1963 par exemple, les variables d’un fournisseur de score prennent en compte toute information disponible : le taux de crédit déjà engagé et les revenus bien sûr, mais aussi le statut marital et la profession, en passant par le fait d’être syndiqué. Derrière cette complexification des scores, c’est assurément notre compréhension commune qui s’éloigne, et avec elle, notre capacité à les réguler. Les innombrables facteurs pris en compte servent à obfusquer la discrimination raciale ou de classe à l’oeuvre. On apprend à utiliser des variables très éloignées des nécessités, simplement parce qu’elles peuvent être de bons prédicateurs, comme le fait d’avoir déjà un compte bancaire, ce qui est le cas de 87% de ceux qui paient leurs échéances de crédits… au risque que ces calculs accentuent les biais inhérents. Pas étonnant que, désormais, les économistes eux-mêmes estiment que les banques ne savent plus prêter à ceux qui en ont besoin. C’est comme si, à mesure qu’ils se perpétuent, les calculs se radicalisaient d’eux-mêmes. Comme l’IA semble s’écrouler à mesure qu’elle s’entraîne sur les données qu’elle produit, les calculs de la société semblent s’effondrer sur eux-mêmes à force d’être usés. Les scores de crédits, dont le célèbre Fico Score qui naît en 1956, se développent pourtant dans un contexte de compétition forte, promettant d’élargir le crédit aux plus pauvres. Il s’impose vite comme une métrique universelle… et immuable.
L’informatisation va permettre de renchérir le score de nouvelles variables, notamment cette des cartes de paiements électroniques qui permet de rendre les notes de risques dynamiques. Genicot rappelle que les notes ont une fonction disciplinaire. Elles font penser qu’elle dépend du comportement de chacun quand elles masquent d’abord des enjeux sociaux et de classe. Pire, malgré leurs lacunes intrinsèques, elles sont désormais utilisées pour d’innombrables autres services au prétexte d’un « besoin commercial légitime » : pour louer un logement, pour assurer une voiture, pour être embauché… « Tous utilisent la note de crédit comme un proxy, un indictateur du trait de comportement qu’ils cherchent à évaluer (tel que le fait d’être un bon locataire ou un bon employé) ». Le score de crédit devient un « outil de mesure de la moralité », alors qu’il est surtout, comme le disait Frank Pasquale dans Black Box Society (Fyp, 2015) opaque, arbitraire et discriminatoire. Les scores ne servent pas tant à clarifier les choses, disait-il, mais à les rendre plus obscures.
Or, les scores modifient le réel qu’ils entendent décrire. Et à mesure que leur usage s’étend, radicalisent leurs effets. « Une mauvaise note entraînera un taux d’intérêt plus élevé, c’est-à-dire des conditions de remboursement plus difficiles pour la personne débitrice, ce qui accroîtra sa précarité économique. Si la note est prise en compte par des bailleurs ou des employeurs, l’incidence de cet effet de boucle sera d’autant plus significative. Une personne qui, à cause d’une mauvaise note, ne trouve pas d’emploi ou ne parvient pas à se loger, aura du mal à rembourser ses crédits et verra sa note diminuer encore davantage ». C’est en cela que les calculs se radicalisent, qu’ils renforcent le « lumpenscoretariat » qu’évoquaient Marion Fourcade et Kieran Healy.
Là encore, des régulations seront votées pour encadrer les pratiques, mais sans vraiment parvenir à agir autrement qu’en limitant les pratiques les plus discriminantes. Derrière la neutralité des scores se cache l’accélération des biais. Même un score qui ne reposerait que sur les capacités financières des individus, serait foncièrement problématique puisque les capacités à rembourser sont loin d’être équitablement distribuées. Si l’enjeu est bien de prêter de l’argent aux gens, le score, par nature, vise bien plus à limiter le prêt qu’autre chose. Pas étonnant qu’on se retrouve donc avec des organismes bancaires incapables de faire leur métier : prêter de l’argent à ceux qui en ont besoin ! L’information sur les décisions de crédits prises par les organismes, sur leur distribution, la mesure de leur équité… elle est bien souvent inaccessible. Les critères des scoring ou l’étendu des situations où ils sont utilisés également. Les innombrables données peuvent être désormais utilisées comme des prédicteurs de votre capacité de remboursement, également. Partout, l’opacité du scoring est la règle. Quand on voit par exemple le nombre de gens débancarisés, on se dit que les scores de crédit semblent surtout avoir appris, eux, à masquer leurs lacunes.
L’essai de Nathan Genicot est bien plus sage que ma lecture énervée. Il souligne néanmoins combien les modèles statistiques et algorithmiques s’imposent dans tous ces secteurs « pour optimiser la prise de décision en se substituant au jugement humain ». Ils imposent l’idée que l’individu est seul responsable de ses notes, faisant fi du contexte social. Mais plus encore, il estime que le risque de ces calculs, de ces profilages, consiste à produire des règles de plus en plus individualisées, au risque d’altérer notre conception du droit lui-même, pour remplacer la règle qui s’applique à tous, par un droit sur mesure, calculé selon le profil de chacun.
Dans la dernière partie du livre, il revient sur la critique d’une conception mécanique du droit : les peines similaires, impersonnelles, uniformes, à tous ont longtemps été considérées comme un idéal d’objectivité et de justice. L’impersonnalité des processus décisionnels étant vu comme un rempart contre l’arbitraire et un gage de prévisibilité. Mais là encore, au début du XXe siècle, cette conception est critiquée au prétexte que les conditions et le contexte sont toujours significatifs. A l’égalité succède le principe d’équité, et avec lui, l’idée d’une individualisation des peines pour que le droit soit le même pour tous, à l’image de la critique de la TVA ou des contraventions et amendes, qui s’appliquent à tous au même taux, même à Bernard Arnault, alors que leur impact ne sont pas les mêmes selon les revenus des justiciables. Bon, il existe bien sûr des moyens d’y remédier, en fixant par exemples des critères ou des seuils. Car, comme le souligne très justement le philosophe, le problème de l’individualisation est qu’elle n’a pas de limite. On peut personnaliser selon d’innombrables variables, comme nous le montre le marketing numérique.
Dans les revues académiques du droit, actuellement, le débat est visiblement vif sur ces questions. La rêve d’automatisation invite certains à imaginer d’adapter la loi aux situations au grès des circonstances, à ajuster et calibrer les standards. Mais comment trouver le bon niveau pour traiter à la fois « les mêmes situations de la même manière » et « traiter différemment des situations différentes » ? « Un consommateur impulsif qui réalise régulièrement des achats en ligne pourrait par exemple se voir imposer des conditions plus strictes avant de pouvoir renvoyer un produit et se faire rembourser qu’un consommateur qui aurait, au contraire, un tempérament responsable et prudent ». Certes, mais sur quelles données, quelles inférences serait produit ce jugement comportemental ? Et serait-il lui-même juste, opposable, redevable ? On a un peu l’impression que ces perspectives oublient toutes les limites pointées par les débats passés que l’auteur a mis en avant dans sa généalogie.
Pour Genicot, « la substitution des systèmes normatifs classiques par des dispositifs de profilage est déjà à l’œuvre », notamment dans les rapports de l’Etat à ses administrés. C’était le cas notamment, dans les années 70 avec le système GAMIN, un des premiers dispositif public de profilage pour conditionner le versement d’allocation familiales. C’est également le cas avec le profilage des bénéficiaires de la CAF et nombre d’autres outils de gestion du social que nous évoquons souvent sur danslesalgorithmes.net. Du profilage des chômeurs aux contrôles des frontières, l’individualisation et le profilage sont partout, mais ils produisent assez peu d’équité et encore moins d’égalité, au contraire. Le profilage produit surtout des conditions plus dures pour les plus vulnérables. L’optimisation prédictive partout où elle se déploie fonctionne mal, cela n’empêche hélas pas le développement d’innombrables formes de notations sociales.
Pour Genicot, l’interdiction des notations sociales dans ce contexte par l’IA Act est le bienvenue, mais c’est oublier que le texte les rend licite plus qu’elle ne les interdit. Le RIA ne propose que de les encadrer, que de veiller à ce que les notes ne soient ni disproportionnées ni dissociées du contexte de leur production. Le fait que certains soient à haut risque ne fait peser sur eux qu’une surveillance accrue. Il ne vise pas à rendre les notes plus justes qu’elles ne sont. Ils ne nous invitent finalement pas à questionner la société. Il ne nous invite pas à changer la manière dont on calcule, ni ne nous aide à nous défier de l’enkystement des calculs. Il ne nous invite pas à changer la société, alors que demain, pour changer la société, il faudra assurément changer la manière dont elle est calculée. La personnalisation du droit, le profilage administratif, nous invite seulement à continuer la société telle qu’elle est. « Le profilage est profondément conservateur », rappelle le philosophe. « Le profilage conduit donc à créer des traitements différenciés dont il prétend cependant qu’ils sont conformes à l’égalité », sans offrir à la société les moyens de le vérifier. Ce n’est là que la parole des profileurs. Les innombrables enquêtes sur le sujet, notamment sur le profilage social, depuis les travaux pionniers de Virginia Eubanks, montrent toutes l’exact inverse. Aucun n’est conforme à l’égalité. En reposant sur l’individualisation et la responsabilisation de chacun, il est « l’exact inverse de la solidarité ». Le profilage « conduit à l’oblitération des relations et, plus largement du social. Le rapport de l’individu aux autres n’est jamais compris comme celui d’une interdépendance, mais uniquement comme une comparaison à une classe, à une collection d’individus ». « Les notes obscurcissent la dimension structurelle des inégalités sociales ». Et en s’imposant, elles nous empêchent finalement de les remettre en question.
Au final, l’enquête historique de Nathan Genicot nous rappelle que pour changer la société, il va falloir changer la manière dont elle calcule.
Hubert Guillaud

La journaliste de Bloomberg, Katrina Manson, a publié en mars un livre consacré au Project Maven : A Marine Colonel, his Team, and the Dawn of AI Warfare (Norton & Company, 2026, non traduit). Maven est le nom du programme d’IA développé par l’armée américaine pour faire la guerre (l’équivalent des programmes israélien que nous avons longuement évoqué dans DLA, notamment dans L’IA, ça sert, d’abord, à faire la guerre). Le livre raconte la bataille d’un officier des Marines, Drew Cukor, pour imposer le projet et convertir l’armée américaine aux promesses de la guerre automatisée.
On regrettera vivement que le livre soit parfois peu précis sur ce que fait et ne fait pas Maven. Si on y apprend toute son histoire, on n’apprend pas comment le système fonctionne concrètement, ce qu’il arme ni comment. Si le livre évoque longuement le travail sur certaines données, notamment les images et vidéos satellitaires et de drones, c’est au détriment de toutes les autres qui nourrissent aussi le tableau de bord pour faire la guerre, et notamment les données provenant des écoutes téléphoniques, de la surveillance et du renseignement. Son interface qui semble la plus grande réussite du programme à en croire Manson ne nous est jamais montrée.
Il faut comprendre que l’enquête de la journaliste porte plutôt sur le développement de projet agile au sein d’une bureaucratie contrainte et retorse. Si le livre propose une solide chronologie, Manson semble parfois rater certains enjeux au profit d’une ode à la persévérance et à l’innovation, comme fascinée par ce que Cukor et son équipe sont parvenus à imposer, dans l’adversité.
Lancé en 2017, le projet Maven est désormais pleinement opérationnel. Il est le projet fondateur du ciblage automatisé. S’il n’est que l’un des 800 projets IA de l’armée américaine utilisés sur les champs de bataille, Maven est devenu son système phare, déployé dans toutes les branches militaires américaines. Plus qu’un outil de ciblage sans précédent, Maven est une plateforme qui concentre les dispositifs de renseignement et d’opérations.
Drew Cukor était officier dans les Marines à Kandahar en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001. C’est là qu’il découvre les ordinateurs sur le terrain d’opération. Autant dire que sa déception est grande. A l’époque, les listes de cibles produites par le renseignement étaient enfermées dans des fichiers Excel. Chaque service avait ses propres outils d’analyse. Mais ces outils étaient inexploitables sur le terrain. Dès sa thèse dans le corps des marines en 97, Cukor défend que l’intelligence des machines est inutile si les soldats de terrain n’y ont pas accès. Pour lui, les ordinateurs doivent aider à transformer la donnée en intelligence pour l’action. En Afghanistan, puis à Bagdad en Irak, il constate que les ordinateurs sont inutiles aux soldats. Quand il devient le responsable du département du renseignement des Marines en 2010, son objectif est de réparer le renseignement et pour lui, cela signifie y déployer la plateforme de gestion de données proposée par une startup américaine, Palantir, dont il a apprécié la démonstration en 2009. In-Q-Tel, le fond d’investissement de la CIA a investi en 2005, 2 millions de dollars dans Palantir. A l’époque, Palantir n’est qu’un démonstrateur pourtant : il affiche des données provenant de nombreux silos du renseignement et permet de voir quel analyste y accède. Il garde la trace des changements et des indications que portent sur ces informations les agents. Une forme de wiki du renseignement permettant de discuter des informations, de les valider ou de les écarter. Parmi les données disponibles, il y a des appels téléphoniques et leurs transcriptions, des rapports d’interrogatoires, des images et vidéos… Et un système de requête permettant de trouver la trace d’informations dans toutes les informations disponibles pour les recouper. Palantir n’est qu’une interface qui permet d’afficher les données et de coopérer entre analystes sur des données qui proviennent du renseignement. Un tableau de bord.
Le rapport de la commission du 11 septembre a pointé les défaillances du renseignement et plus encore de matériel pour l’exploiter. Cukor partage le même avis. Pour Cukor, comme pour Thiel et Karp, les fondateurs de Palantir, les attentats de 2001 ont été un choc. Pour eux, le renseignement américain a échoué à empêcher le drame. Pour eux, l’IA est la réponse à apporter : elle a pour mission de transformer le renseignement et les opérations. Mais, les Marines, où Cukor travaille, est le plus petit des services de la Défense américaine et son département spécialisé dans le renseignement est encore plus insignifiant. Cukor décide néanmoins d’utiliser Palantir sur le terrain en Afghanistan, en 2011. Très rapidement, les officiers de terrain le trouvent utile. La Marine l’utilise pour déterminer des routes et des zones d’atterrissage. L’outil est pourtant très imparfait, mais il fait vite la démonstration de ses possibilités. Pour Cukor, comme il le défendra dans une note, la modernisation du renseignement militaire est clé : à l’avenir, l’analyse déterminera qui l’emportera sur le champ de bataille. Le but est d’accélérer et d’améliorer la décision avec l’aide de l’IA. A l’heure où Google fait rouler des voitures autonomes, pourtant, l’armée n’a pas ces outils dans son catalogue. Pas même de système cloud. Et ce quand bien « même si l’internet a été une création du Pentagon et qu’il dépense 38 milliards de dollars par an dans les nouvelles technologies »…. Pour Cukor, tout est à faire. Mais pour convaincre, estime le soldat, il faut des applications concrètes, qui collent au terrain, utiles sur site.
Cukor propose d’utiliser l’IA pour analyser les données des drones et améliorer l’information satellitaire. Cukor va visiter les entreprises qui produisent des voitures autonomes. En 2017, il rencontre IDenTV, une startup qui construit un modèle de vision par ordinateur pour drones, capable de repérer des objets sur une image. Le Congrès valide les fonds. Le projet Maven est lancé. Son ambition est tout de suite de faire du ciblage. Pour lui, l’IA doit aider à sélectionner et prioriser les cibles et aider à apparier la réponse appropriée. Pour lui, le département de la Défense ne devrait plus jamais acheter de systèmes d’armement sans IA intégrée. Son idée fixe est de créer une application de ciblage révolutionnaire et démontrer que l’IA peut « réduire la durée de la chaîne d’engagement entre la détection d’une cible et son traitement : repérer, localiser, neutraliser ». Pour lui, le département de la Défense doit fonctionner bien plus comme une entreprise logicielle que comme une usine d’armement pour être capable de traiter la donnée, actif capital du terrain.
Pour cela, Cukor se dote d’une équipe dédiée bien sûr. Tous semblent des avoir des profils atypiques, si l’on en croit Katrina Manson. Cukor, plus qu’un visionnaire, est plutôt décrit comme un psychopathe par certains d’entre eux. Un bourreau de travail, obsédé par sa vision. Manson délaye les commentaires des uns sur les autres…
Du côté de la création de Maven, elle explique que l’enjeu a été d’intégrer peu à peu des informations provenant de différents types de drones et notamment les images qu’ils produisaient, qu’il a fallu faire parler, analyser, pour que les systèmes reconnaissent des formes. Une gageure pas si simple, notamment pour les drones qui volent le plus haut, qui renvoient des images où les informations sont difficiles à identifier du fait même de l’éloignement. Certains motifs ne font parfois que quelques pixels. L’étiquetage des images pour l’entraînement des systèmes n’était pas simple, d’autant que ces images sont produites selon différents angles, altitudes… L’autre enjeu de Maven a consisté à construire l’infrastructure pour sécuriser ces données tout en donnant accès aux agents assermentés comme aux logiciels des entreprises privées. Dès le début Maven se conçoit comme un projet en partie ouvert aux industries de l’IA, notamment aux entreprises capables d’apporter les capacités de traitement et de sécurisation, celles capables d’apporter les logiciels d’analyses des flux vidéos, etc. Manson montre surtout que les capacités du renseignement américain ne reposent pas seulement sur les capacités techniques des agences, mais visent surtout à agencer des infrastructures sécurisées, capables de traiter les volumes de données et l’information, et délimiter les capacités d’action de chacun. La structuration a consisté à ce que le gouvernement s’occupe des données et loue les licences d’usages des systèmes, à charge de les intégrer sans que ceux-ci n’accèdent aux données et les intégrer aux lourds systèmes sécurisés de l’armée. Ces travaux ne se sont pas menés avec les grandes entreprises du secteur, mais plutôt avec de petits acteurs, comme Clarifai.ai ou Xnor… Peu à peu, les entreprises fourbissent des dizaines d’algorithmes d’analyses, certains pour identifier les visages, d’autres pour les images de drones ou satellitaires. Faire apprendre la reconnaissance de formes aux systèmes prend du temps.
L’enjeu pour Cukor était d’obtenir un démonstrateur utile sur le terrain, même si imparfait. Les premières démonstrations ont lieu en Somalie, 8 mois après le lancement de Maven. La démonstration n’est pourtant pas totalement concluante. L’écran se peuple d’indications de détection et toutes ne sont pas exactes (la moitié sont mêmes complètement fausses). La détection est lente. Mais l’IA montre qu’elle est capable de compter des humains sur un marché, de suivre des convois de véhicules en mouvement, de suivre des individus ciblés. Et puis, elle pointe des individus cachés dans des buissons qu’aucun humain n’avait détectés. L’IA venait de faire la démonstration de son utilité. Malgré ses défauts, l’exemple était saisissant.
Cukor va tenter de rallier nombre d’acteurs à ses projets. Notamment Google et sa filiale, DeepMind, forte de son succès au jeu de Go, alors que son patron, Demis Hassabis a signé une lettre ouverte en 2015 contre les périls à utiliser l’IA pour la guerre. Les approches de Cukor pour inviter à rallier son projet sont difficiles. Partout, des déclarations s’en prennent au déploiement de l’IA, à l’image des plus actifs et radicaux, les acteurs de Stop Killer Robots, lancé dès 2012. Alors que les dépenses militaires soutiennent des entreprises de la Silicon Valley depuis longtemps, les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont refroidi l’ambiance. Une entité de Google finira par signer un contrat avec Maven, pour le stockage d’infrastructure, pour aider l’armée à construire son propre cloud. En mars 2018, ce contrat entre Google et Maven est rendu public, déclenchant une vaste contestation dans l’entreprise… jusqu’à ce que Google annonce son retrait du projet (ou son implication semblait surtout anecdotique, mais symbolique). Microsoft prendra sa place. Puis bien d’autres. En février 2025, Google remisera ses principes. Peu à peu, les entreprises vont se joindre au projet, au prétexte de prêter leur concours à la sécurité nationale. En 2025, Hassabis lui-même affirmera que « les valeurs démocratiques de l’occident sont menacées ». La plupart de ceux qui ont dénoncé les dangers de l’IA se sont rangés pour se mettre au service du marché des armées. Après le retrait de Google d’ailleurs, le projet Maven est renforcé : le programme obtient « l’exemption de sécurité nationale », lui permettant de ne pas répondre de ses actions. Son budget passe de 16 millions de dollars en 2018 à 93 en 2019. Sous la gouvernance de Cukor, le programme Maven aura englouti 1 milliards de dollars.
Maven de son côté étend son projet à d’autres enjeux que l’analyse des images de drones, pour y intégrer des contenus de caméras de sécurité et surtout, des analyses de textes, de contenus audios provenant de l’écoute des communications, de fichiers provenant de documents capturés à l’ennemi. La labellisation permet aux algorithmes de progresser et d’identifier de plus en plus correctement de plus en plus d’objets. Ses équipes se déplacent d’un terrain d’opération l’autre pour tester ses outils, notamment en Afghanistan, où l’équipe se rend compte qu’il faut améliorer les modèles car les données d’entraînement utilisées en Somalie ne fonctionnent pas aussi bien ailleurs. Pour l’instant Maven ne fait que de la détection, mais pour Cukor, l’enjeu est déjà de passer à la phase suivante : cibler. Quand les algorithmes de détection s’améliorent en Afghanistan, ils s’effondrent aux Philippines : les véhicules à détecter ne sont pas les mêmes, l’environnement non plus… À mesure que l’outil s’étend, le travail s’étend. L’enjeu à suivre des cibles est plus complexe que la simple détection… Malgré l’effort de détection, les frappes de drones sont loin d’être parfaitement sécurisées, les erreurs et les dommages collatéraux sont élevés. Mais surtout, Maven va peu à peu devenir ce pourquoi il est peut-être vraiment créé : pas seulement optimiser l’information, mais peut-être plus encore optimiser les ressources militaires, c’est-à-dire concentrer la puissance de feu pour qu’elle ait plus d’effets. L’IA pour faire la guerre est aussi, si ce n’est d’abord, un outil pour optimiser les ressources, décider de quelle arme employer… Maven semble un tableau de bord comme les autres : utilisé pour optimiser et contrôler les dépenses !
Au détour de son histoire, Mason raconte souvent l’obsession chinoise de l’armée américaine. A tous les niveaux, l’armée US semble convaincue que le prochain terrain d’opération sera une confrontation avec la Chine. Les américains sont convaincus que la Chine va reprendre Taïwan, plateforme de la construction des puces électroniques mondiales. Et l’armée américaine est convaincue que l’IA peut les aider à détecter l’offensive chinoise qu’ils attendent et contre laquelle ils se préparent.
Manson évoque bien sûr Palantir et son PDG, Alex Karp, « le dealer d’armes IA du XXIe siècle ». En quelques années, Palantir est devenu le premier fournisseur de systèmes de Défense au monde. « La seule façon d’être en sécurité pour les Américains, est de s’assurer que ses adversaires aient peur », clame Karp. Pour lui, les activistes de la paix sont une infection. Ses systèmes savent agréger comme nul autre toutes les données, tous les détails sur une carte permettant aux systèmes d’IA et aux analystes de tout voir et de tout planifier. En s’imposant peu à peu comme l’acteur incontournable des systèmes de Défense, Palantir a décroché un accord de 10 milliards de dollars avec l’armée américaine pour les multiples licences à utiliser ses outils. Elle est devenue l’une des entreprises les plus rentables du monde. En 2018, alors que Maven se déploie timidement, Cukor veut déjà aller plus loin. Il voudrait que Maven incorpore tous les systèmes que l’armée utilise pour devenir la plateforme unique, le tableau de bord de la guerre, et notamment, incorporer les vidéos dans sa carte pour permettre aux analystes d’avoir accès à toujours plus d’informations, simplement ou leur permettre de cliquer sur une cible pour que le système la trace et la détruise. Pour cela, Cukor estime qu’il faut intégrer l’IA plus avant, dans le flux de ciblage lui-même. Le problème, c’est qu’à l’époque, l’argent de Maven est destiné à l’intelligence, pas à l’opérationnel. L’armée dispose d’innombrables options logicielles et intégrer l’IA est encore hautement controversé. En avril 2018, Cukor rencontre Palantir et déploie sa vision des systèmes de Défense pour les 10 prochaines années. Il imagine une sorte de Google Earth appliqué à la guerre. Un tableau de bord rassemblant toutes les informations, les structurant, les rendant disponibles… et les analysant. Il demande à Palantir de réimaginer l’interface utilisateur qu’ils proposent avec Gotham, l’un de ses logiciels. De faire quelque chose sur mesure. Cukor va initier des discussions avec nombre de start-ups. En octobre, l’équipe de Maven installe Palantir sur ses serveurs. La communauté militaire est rapidement convaincue de l’apport, malgré les coûts, même si l’installation de Palantir rend Maven moins essentiel. Cukor insiste pour que tout soit profondément séparé, aucune donnée n’est autorisée à passer d’un système à l’autre. Si la protection des données semble assurée, d’autres critiquent le fait que le Pentagon construise des services en couches, comme des tranches de cake superposées. Mais Palantir ajoute une couche d’analyse sur Maven : « La nouvelle plateforme de Palantir superposait de la réalité augmentée aux flux vidéo, traçant des lignes de planification de mission aux couleurs vives sur les images pour désigner les itinéraires comme étant sûrs ou dangereux. Des cercles concentriques, appelés cercles de portée, rayonnaient depuis un site d’attaque potentiel sur la carte pour indiquer la zone où des victimes pourraient subir des dommages collatéraux. Cette superposition attribuait également des numéros à des bâtiments spécifiques, facilitant grandement la communication entre des équipes disparates. » L’interface rend le tableau de bord et les cartes plus lisibles. Dans l’équipe de Maven, plusieurs pensent que l’intégration de Palantir est problématique. Cukor fait entrer nombre d’autres entreprises dans Maven, bien avant les grands acteurs de l’IA que seront OpenAI ou Anthropic, pour développer des modèles pour analyser les images et les données.
Mason égraine les relations partenariales entre Maven et d’innombrables startups de la Valley. Leur flux, leurs reflux… Les avancées, les reculs, les hésitations.. Les luttes internes dans l’armée pour piloter les programmes d’IA, les guerres de territoires autour du partage de données qui permettent aux programmes de fonctionner. Beaucoup estiment que les protections imposées par Cukor sur les données restent son pire échec, empêchant leur partage entre différents services plutôt qu’empêchant les startups d’y accéder. La dernière partie du livre est toute entière autour de cette guerre de territoire entre différents services de l’armée. Derrière cette bataille interne, tout l’enjeu est de permettre non seulement de repérer, mais plus encore d’éliminer, de raccourcir la kill chain, comme l’ânonne chacun.
Reste que les débuts de ces intégrations n’en sont pas moins laborieux. « Les détections par IA semblaient initialement encore plus laborieuses avec le nouveau système de Palantir. Les détections apparaissaient sous forme de points si volumineux qu’ils masquaient les objets, rendant impossible la distinction entre adultes et enfants par exemple ». En octobre 2019, Maven est sur le front pour éliminer Abu Bakr al-Baghdadi…Trump est ravi de voir l’assassinat en direct, comme s’il regardait un film. 35 000 frappes contre l’Etat islamique sont déclenchées en même temps que le raid. Maven remplit son contrat. A nouveau, le système détecte des problèmes que les analystes n’avaient pas vu. « L’IA apparaît enfin capable de déchirer le brouillard de la guerre ». Même si les frappes sont loin d’être sans erreurs, comme le pointait la presse à l’époque. Entre 1437 et 8000 civiles seront tués en 5 années d’opération contre l’Etat islamique en Irak et Syrie, comme le révéleront les investigations de la NPR et du New York Times. L’armée américaine sera contrainte à mener une deuxième enquête après les contestations de la première pour éclaircir ce point, mais ses résultats ne seront jamais publiés.
Les défaillances de l’IA sont pour l’instant passées sous silence, mais nombre de civiles sont souvent confondus avec des combattants. L’IA ne distingue pas les bons des mauvais. Ce qu’il voit devient souvent une cible puisqu’il est conçu pour en produire. Pour les défenseurs de la généralisation de l’IA, l’IA n’est pas toujours en cause, renvoyant la responsabilité aux humains. Pour les prosélytes de ces systèmes, ils permettent d’accéder à plus de données que jamais pour mieux décider. Pour les journalistes, les victimes civiles sont toujours plus nombreuses que comptées dans les rapports de l’armée. Lors de l’opération Tempête du désert en 1991, 90% des bombardements manquaient leur cible, faute de précision. Désormais les erreurs proviennent bien plus des biais des systèmes, du défaut de contexte ou de l’ignorance. Pas sûr que ce soit plus rassurant. En 2015, l’armée américaine a bombardé un hôpital en Afghanistan faisant 42 morts : la faute à de mauvaises coordonnées et à des erreurs humaines, reconnaîtra l’armée.
Pour s’améliorer, Maven a capitalisé sur l’étiquetage des données pour mieux aider à entraîner ses systèmes et améliorer leur performance. La labellisation coûte de l’argent et prend du temps. En septembre 2020, avec l’aide de Palantir, Scale AI puis Enabled Intelligence, la labellisation devient un gros business pour ses acteurs : elle représente 708 millions de dollars de contrats pour l’armée, sans compter les 400 étiqueteurs de données, des militaires employés directement par Maven, qui disposerait désormais de quelques 100 millions d’images étiquetées. Une arme sur une épaule ne se distingue bien souvent que sur deux ou trois pixels. Mais une fois entraînés, les systèmes se révèlent meilleurs que les humains, puisqu’ils peuvent voir ce que les analystes ne peuvent pas voir. En fusionnant les données provenant d’innombrables sources (images, signal radio et électromagnétique…), tout l’enjeu est d’améliorer la détection d’objets qui ne sont pas visibles aux humains et de les faire apparaître sur la carte. Pour l’armée, l’IA n’identifie pas toujours des objets mieux que l’humain, mais elle les identifie avant et plus vite que l’humain.
La journaliste évoque encore la difficulté à sélectionner les armes appropriées, qui doit répondre à des contraintes nombreuses, de disponibilité, de temporalité et de communications. Ou encore, la difficulté à distinguer les combattants de ceux qui ne le sont pas. La Défense américaine se dote de documents de cadrage sur le ciblage, sans les publier.
Alors que Drew Cukor a quitté le programme en octobre 2021, en février 2022, Maven est déployé en soutien à l’Ukraine en Allemagne. Ses capacités de détection, confrontées à un nouvel environnement, nécessitent à nouveau une mise à jour pour s’améliorer. A nouveau, les algorithmes doivent s’adapter aux données et les données être labellisées pour s’adapter aux terrains et aux objets de guerre locaux. L’Ukraine n’est pas le désert. Il faut identifier les systèmes russes, comme les Tracteur-érecteur-lanceurs russes. Cela ne prendra que deux semaines seulement. Maven fait la demonstration que son système est capable de s’adapter très rapidement.
L’armée américaine va très vite partager des informations avec l’Ukraine, mais sans leur donner accès à ses systèmes pour ne pas être accusée de participer à la guerre. Elle aide les analystes urkrainiens à regarder aux bons endroits. Depuis son QG allemand, Maven améliore son infrastructure cloud et sa connectivité pour éviter nombre de problèmes de latence. L’équipe transmet des cibles détectées à l’Ukraine, une trentaine par jour, 3 fois plus que ce qu’elle n’en voyait en Irak 5 ans plus tôt. La vitesse de la guerre a triplé en 5 ans, souligne Manson. Le nombre de détections ne va cesser de s’améliorer… Notamment en intégrant toujours de nouvelles données par exemple les interceptions de communications téléphoniques et radios russes, les explosions de missiles entendus via ces communications, les réseaux sociaux, comme les informations provenant de TikTok ou Twitter… « Les Etats-Unis deviennent les yeux de l’Ukraine ». Ils signalent également des points d’intérêts (jusqu’à 267 par jour en 2022) grâce à Maven. Mais l’enjeu n’est déjà plus l’identification de cibles, que les ressources en armes, missiles, munitions, drones…
La guerre devient une question de puissance brute. Alors que l’armée américaine envoie des ressources sur le terrain, Maven teste et évalue plus de 1500 algorithmes pour améliorer son système. L’Ukraine va permettre à Maven de s’améliorer encore. Maven permet à l’armée ukrainienne de voir plus loin que le front. Après avoir progressé sur les cibles fixes, Maven s’améliore sur les cibles dynamiques. La communication s’améliore. Les ukrainiens sont désormais capables de détruire des cibles 18 minutes après que les Américains les leur aient communiqué. En 2024, l’Ukraine a détruit plus de 2600 tanks russes et plus de 5000 véhicules armés. Pour l’armée US, le soutien à l’Ukraine a permis d’engranger d’innombrables progrès. Le succès de Maven ne repose pas seulement sur ses algorithmes, mais bien plus sur ses données et la façon dont les flux s’interconnectent. Les systèmes sont désormais capables d’identifier un objet dès qu’une seule image se présente. Ils font encore des erreurs, peuvent ne pas tout voir, mais savent désormais repérer des objets, même avec peu de données d’entraînements. En 2024, l’armée américaine ne fait plus passer qu’une douzaine de points d’intérêts par jour à l’armée ukrainienne. Mais c’est d’abord parce que celle-ci a également énormément progressé et a bien moins besoin de l’aide américaine. Les taux d’erreurs se réduisent selon les chiffres de l’armée. La précision s’améliore. L’armée russe a utilisé des faux marqueurs sur le terrain, pour tromper les modèles de détection satellitaires, mais Maven a vite appris à les distinguer. Les données sont devenues le nerf de la guerre. Leur intégration de plus en plus rapide fait la différence. Maven est un système adaptable, qui se met à jour rapidement, comme un logiciel, explique Manson. « Il peut produire ce dont le commandement a besoin ». Sous le commandement de Whitworth, Maven est devenu un projet public, qui a quitté le secret. Le tir est désormais prêt à être entièrement automatisé. Au printemps 2025, le contrat du Pentagon pour Maven Smart System est passé à 1,3 milliards de dollars. Celui de Palantir à 480 millions de dollars.
Les machines combattent les machines. La NSA écoute le monde entier. Et désormais, la NGA le regarde. Elle observe le globe en permanence. « En 2024, le commandement alimentait le système intelligent Maven avec 179 flux de données en temps réel provenant des domaines terrestre, maritime, aérien, spatial et cybernétique. » Désormais, les opérateurs qui utilisent Maven approuve ou désapprouvent le ciblage depuis le tableau de bord de ciblage fourni par Palantir, déterminent les priorités, hiérarchisent les ciblages, et envoient directement des messages aux systèmes de tirs. La kill chain est effectivement devenue bien courte. « Une cible peut désormais passer de détectée à engagée en quelques minutes, contre plusieurs heures auparavant ». Maven sait désormais détecter et tracer les missiles ennemis en temps réel et travaille à prévoir là où ils vont frapper. 32 entreprises différentes travaillent sur le programme Maven, 25 000 personnes l’utilisent. Il a accumulé plus d’un milliard de détection d’objets. Depuis 2024, Northcom et le Norad l’utilisent.
L’adoption de Maven est totale. Il est utilisé pour faire de la détection de franchissement de frontières aux Etats-Unis ou pour surveiller le trafic de drogue dans les Caraïbes. La garde nationale l’utilise pour surveiller les départs de feux. Les promoteurs de Maven comme ceux de Palantir estiment que Maven n’est pas un système d’armement, que valider une cible ne déclenche pas le largage d’une munition sur celle-ci. Mais cette défense semble de plus en plus une parade argumentative. Le système apparie les munitions aux cibles et propose une priorisation des cibles que les analystes peuvent certes aménager…
Pour certains militaires, Maven nécessiterait une doctrine d’usage. Ce que montre Katrina Mason dans ses conclusions, c’est que pour l’instant, la seule doctrine consiste à l’utiliser. « L’IA dotée d’une capacité d’action autonome va non seulement complexifier le projet Maven et l’usage général de l’IA dans la guerre, mais aussi la rendre plus opaque pour l’utilisateur. Elle va également accélérer le rythme des conflits et en amplifier l’ampleur ; par ailleurs – et en dépit des arguments vantant le potentiel de désescalade de l’IA – elle risque de rendre la guerre plus probable. »
L’ajout de LLM dans Maven, via Palantir et d’autres entreprises, comme OpenAI ou Anthropic, a pris du temps. Les premières tentatives ont été déceptives. Elles semblent surtout utilisée pour développer des prototypes de campagne et pour planifier des décisions militaires. Mais leur usage est pour l’instant observé avec défiance, estime Mason, notamment par crainte qu’ils empoisonnent les systèmes. Cela n’empêche pas leur intégration de s’étendre, même si on connaît fort mal la manière dont l’IA générative est utilisée.
Katrina Mason termine son livre en revenant sur les propos d’Antonio Guterres, le secrétaire général des Nations Unies, qui souhaite interdire le recours aux armes autonomes et qui s’inquiète du développement de l’IA dans le domaine militaire. La balance est pour l’instant difficile à faire, par manque d’information sur les systèmes et leurs conséquences. L’IA dans la guerre permet-elle de limiter les dommages collatéraux et les victimes civiles ou de les étendre ? Toutes les armées qui déploient ces systèmes assurent garder la main : qu’il y a toujours un humain pour valider les décisions de l’IA, mais on sait que cela tient d’une fable plus que d’une réalité. Le contrôle humain tient d’un slogan vague et mal conçu. Les systèmes embarquent les biais du renseignement avec eux et peuvent mal identifier les personnes depuis les lacunes des systèmes de reconnaissance. La Convention sur le contrôle des armes (CCW GGE) discute depuis 2014 du problème des armes autonomes. Pour Mary Wareham, longtemps responsable de la question de l’armement à Human Rights Watch, l’une des initiatrices de Stop Killer Robots, nous devrions pousser les Etats à signer un traité pareille à celui de la réduction des mines antipersonnelles. Mais pour Cukor, comme pour l’armée américaine, le risque vient bien plus du risque de développement d’armes autonomes par ses ennemis. L’armée est plus inquiète de sa capacité à neutraliser une attaque que de réguler les siennes. Pour l’administration Trump, l’IA est une contribution essentielle et positive à la guerre en tout point, comme si les critiques n’avaient aucune voix au chapitre. Si la Chine semble plus modérée sur le développement d’armes autonomes, c’est certainement pour ralentir l’avancée américaine, explique Katrina Manson, qui semble avoir été contaminée par la perspective de guerre avec la Chine. Mais plus encore que l’autonomie, le déploiement de l’IA dans les conflits risque de conduire à l’escalade, comme l’expliquait un groupe d’experts de l’ONU.
Pourtant, au terme du livre de Manson, on ne sait toujours pas très bien comment les résultats sont générés. Pour cela, nous ne disposons que d’une poignée d’images très rarement distillées, comme dans cette vidéo récente, relayée par le journaliste Dan Israel dans un article pour Mediapart soulignant l’emprise de Palantir sur l’armée américaine.






Captures d’écrans d’images de Maven. Source.
Ce que l’on y voit semble tenir d’une forme de jeu vidéo, un outil de simulation qui ne simule pas, où chaque paramètre semble appréciable, mais où nombre de décisions sont automatisées, proposées pour validation, choisies par le système.
En mai 2025, le directeur de l’unité d’innovation pour la Défense américaine, Doug Beck, expliquait que l’Ukraine consommait 4000 drones par jour (autant que ce que le département de la défense achetait en un an). L’Ukraine a produit 3 millions de drones en 2025, un million de plus de ce qu’elle produisait en 2024 (voir notre article sur le sujet). Pour chaque drone commercial fabriqué aux Etats-Unis, la Chine en produit 100 de plus, rappelle Manson. Dans son budget 2026, le Pentagon prévoit de dépenser 13,4 milliards pour des systèmes autonomes, dont le Replicator, un avion de chasse sans pilote. Face à ces perspectives, les Etats-Unis souhaitent reconstruire leurs capacités industrielles militaires. Plus facile à dire qu’à faire.
Chez JP Morgan, Drew Cukor ne s’intéresse plus à mettre de l’IA dans les armes, mais dans la finance (pas sur que ce soit plus rassurant). Les modèles d’IA vont permettre de redéfinir le fonctionnement des prêts, des hypothéques, des cartes de crédit, des placements, s’apprêtant à « turbocharger » l’économie, tout en contournant la conformité et les régulations établies, au risque là encore des biais, des erreurs et de l’injustice.
Le débat sur la moralité de la guerre reste entier. Pas sûr que l’autonomie ne nous aide à la faire progresser, bien au contraire. Si l’armée semble prendre l’éthique au sérieux, il y a de quoi être cynique. L’IA renforce la distance des combattants à l’acte de tuer, mais risque également de les éloigner de la décision de tuer. Ce double mouvement échoue à reconnaître l’humanité de l’opposant, qui est de plus en plus mise à distance. « Les outils d’IA risque d’abord de désensibiliser les combattants et l’armée, d’actes dont nul ne sera plus responsable », s’inquiète la journaliste. L’IA devrait pouvoir minimiser les erreurs et les dommages collatéraux, mais ce qu’on en voit pour l’instant, c’est qu’elle fait surtout s’envoler le volume de dommages plutôt qu’elle ne le réduit. La technologie rejoue le paradoxe de Jevons : « les technologies qui améliorent l’efficacité et abaissent les coûts conduisent invariablement à l’augmentation de leur consommation ». Les systèmes d’IA produisent plus de cibles, plus vites et rendent plus facile leur élimination. Les cibles générées par une boîte noire rendent le commandement trop sûr de lui. Ces systèmes transforment la guerre en jeu vidéo. De partout, il simplifie la destruction. L’ennemi est désormais plus facile à tuer qu’à capturer. Ces systèmes ne font aucun prisonnier. Ils ne proposent aucune clémence. Le paradoxe de Jevons nous le dit depuis longtemps : « plus quelque chose est efficace, plus vous allez avoir tendance à l’accomplir ». Pire, termine-t-elle. Non seulement cette technologie peut faire des choses horribles, mais les garde-fous peuvent également être facilement ajustés voire enlevés, comme le montrait Lavender, l’équivalent de Maven pour l’armée israélienne, où le nombre de victimes collatérales d’un tir pouvait être abaissé ou relevé, au gré des besoins de la guerre. Pour Mark Milley, l’ex chef d’Etat major de l’armée américaine, le champ de bataille sous IA ouvre une boîte de pandore… Les atrocités ne vont pas disparaître avec l’IA, rappelle Manson. Pour un autre gradé américain, le champ de bataille prend le tournant de l’autonomie, mais ce n’est pas parce qu’on est capable de le faire que nous devrions y aller. Trump a renommé le ministère de la Défense en ministère de la Guerre. En septembre 2025, Pete Hegseth, secrétaire de la Défense américain, devant tous les généraux de l’armée US, a affirmé vouloir plus d’IA partout et plus du tout de contraintes d’engagement excessives.
40 millions de personnes sont mortes durant la Première Guerre mondiale. 85 durant la seconde. Maven est désormais partout. Dans tous les services sur tous les continents. Jusqu’aux outils des alliés de l’Amérique. L’IA est désormais au cœur de toutes les opérations militaires américaines. Les mavenites sont pour la plupart partis dans d’autres entreprises du complexe techno-militaire américain, et notamment les entreprises d’IA qui rend Maven désormais puissant : Palantir, Microsoft, Anduril, OpenAI. La Maven mafia est partout.
Mais surtout, ces systèmes reposent d’abord sur une surveillance invisible et sans limite aucune, au prétexte d’obtenir toujours plus de données pour optimiser toujours plus ses cibles et ses frappes. Le succès de l’IA repose sur une surveillance toujours plus totale, sans limite ni garde-fous. C’est l’éléphant dans la pièce de l’autonomie. Celle d’une surveillance de tous sans limite.
C’est à nouveau la grande limite du livre pourtant très documenté de Katrina Mason. La journaliste semble passer à côté de ce à quoi elle n’a pas eu accès, malgré la profondeur de son enquête. C’est pourtant dans ce qu’on ne voit pas dans ce livre que se cache le monstre à venir. Un monde qui rêve d’assurer sa sécurité sans plus aucune limite quand bien même pour cela il serait finalement surtout prêt à se détruire lui-même, dans un impérialisme sans limite, dans un autoritarisme sans plus aucune contrainte.
Hubert Guillaud

La capteur de chute est en passe d’être remplacé par un micro sous IA pour surveiller les petits vieux dépendants, raconte Steven Blum pour Wired. Qui a équipé son vieux père d’un dispositif de ce type, Sensi.ai qui informe les aidants du moindre problème. Le fils a fini par regarder les transcriptions des enregistrements effectués. « En lisant ses conversations intimes, je me suis soudain senti comme un espion, avec l’appareil pour complice silencieux. C’est moi qui avais insisté pour l’installer, mais je me sentais désormais mal à l’aise. De son côté, mon père ne se souvenait pas qu’on l’avait informé que Sensi écoutait ses conversations. » « Contrairement à Alexa, ces appareils n’attendent pas que quelqu’un prononce le mot « à l’aide » pour fonctionner. Ils commencent plutôt à enregistrer après certains événements précis : des bruits tels que des chocs sourds, des quintes de toux ou des cris, ainsi que des mouvements comme une chute du lit. Dans le cas de Sensi, l’appareil ne prévient même pas la personne âgée qu’il enregistre, ce qui explique en partie la confusion de mon père. »
« Sensi se présente aussi comme un outil de suivi du déclin cognitif, capable de repérer des anomalies dans les « schémas de parole, le ton, l’activité et les mouvements » des patients. Ihab Hajjar, neurologue spécialisé dans la détection de la démence par IA, doute de l’utilité du dispositif à cet égard. Il explique avoir vu des modèles cliniques identifier 60 à 70 % des patients comme souffrant de troubles cognitifs, alors que la prévalence réelle se situe plutôt entre 10 et 15 %. « Je n’ai vu aucune preuve solide issue d’un protocole d’analyse qui m’inciterait, en tant que clinicien, à recommander [des dispositifs comme Sensi] à mes patients », déclare-t-il. Sensi n’a pas sollicité l’homologation de la FDA (l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux) pour ces allégations, bien que sa PDG affirme que l’entreprise a entamé la procédure. »
Ça n’a pas empêché l’entreprise de lever 100 millions de dollars, un succès qui s’explique tant le public américain se méfie des maisons de retraites au coût prohibitif. Des dispositifs comme Sensi promettent de résoudre le dilemme de l’autonomie, en offrant sécurité sans contraintes physiques et surveillance sans contrôle institutionnel. Reste, explique Blum, que le discours de l’entreprise à l’intention des familles diffère de ce qu’indiquent clairement les documents destinés aux investisseurs : « les véritables clients sont ici les agences de soins à domicile, et Sensi affirme que l’utilisation de ses services leur permet d’accroître leurs revenus et de mieux fidéliser leur clientèle. Le témoignage d’une agence, publié sur le site de Sensi, faisait état d’une augmentation de 88 % du nombre de clients et d’une hausse de 85 % des heures facturables après l’installation des dispositifs de l’entreprise. »
Alors que la pénurie d’aide-soignante s’aggrave, des dispositifs de ce type sont en passe de devenir la norme. Pour Clara Berridge, professeure associée à l’École de travail social de l’Université de Washington, les dispositifs de ce type donnent l’impression que la surveillance est une condition sine qua non de la prise en charge. « Il peut y avoir consentement, mais cela ne rend pas pour autant le processus éthique lorsque les choix sont aussi restreints — du type : “Soit on vous place en maison de retraite, soit vous acceptez cet appareil” », explique-t-elle. « Placer les gens face à deux options indésirables est une situation très difficile. »
Ici, les personnes ne peuvent même pas évacuer leur émotion sans que cela déclenche une alarme. L’association américaine des personnes retraitées rapporte que 25 % des aidants américains surveillent déjà leurs proches à distance grâce à des applications, des plateformes vidéo, des objets connectés et d’autres systèmes — soit près du double du nombre de personnes utilisant ces technologies en 2020. Bien que Sensi soit utilisé pour détecter les chutes dans le cas de du père de Steven Blum, il est aussi capable de déceler la solitude. Un client cachait sa souffrance à ses enfants mais confiait à un ami de passage : « Je regarde davantage la télévision en ce moment, je me sens seul » ou « Peu de gens viennent me voir. Je me sens un peu triste. » Les mots ont alerté l’agence d’aides-soignants qui s’occupe de lui. Mais l’histoire ne nous dit pas quel remède ceux-ci ont administré.
« La fin de la lecture est arrivée », affirme Rose Horowitch, journaliste diplômée de Yale, dans une enquête (à lire) pour The Atlantic. Selon elle, « l’ère littéraire ne sera qu’un bref intermède entre l’âge de l’oralité et l’âge du numérique » (en écho à la « parenthèse Gutenberg » de Jeff Jarvis). Paradoxalement, si nous n’avons […]
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Bonjour à toutes et à tous !
Cette semaine, on parle de la loi RIPOST qui est en discussion aujourd’hui à l’Assemblé nationale. Parmi toutes les mesures sécuritaires entassées dans ce grand fourre-tout, attardons-nous sur la lecture automatique des plaques d’immatriculation, qui génère une cartographie des déplacements de tous les véhicules sur le territoire. On revient aussi en vidéo sur les dispositifs de vérification d’âge sur internet. Et on cherche un·e juriste pour la fin de l’année.
Bonne lecture à vous !
Alex, Bastien, Eva, Marne, Mathieu, Myriam, Noémie et Nono
Les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation (LAPI) sont partout. Montés sur des caméras de vidéosurveillance, installés à la barrière d’un lieu précis (décharge municipale, autoroute, parking, etc.) ou embarqués dans des voitures dédiées aux contraventions de stationnement, ils quadrillent les communes et filment ou photographient les plaques de tous les véhicules qu’ils rencontrent. Des logiciels d’analyse d’images détectent les numéros d’immatriculations et enregistrent les données agrégées : plaque, lieu, date et heure. L’ensemble finit par constituer d’énormes bases de données capables de tracer l’emplacement des véhicules dans l’espace et dans le temps. Les visages des occupants du véhicule peuvent aussi être récupérés.
Depuis une vingtaine d’années, les services de police et de gendarmerie ont accès à une partie de ces données, centralisées depuis 2024, dans le cadre d’une enquête ou à la volée, pour identifier un véhicule recherché. La loi RIPOST de Laurent Nuñez, dont l’examen devrait se terminer ce vendredi 10 juillet à l’Assemblée nationale, prévoit d’étendre encore cet usage policier. Jusqu’alors réservée aux enquêtes liées au terrorisme et au crime organisé, la consultation du fichier central des LAPI, qui contiendrait plus de 60 millions de véhicules se retrouverait étendue à des délits mineurs et politisés : l’aide au migrants, par exemple. Par ailleurs, la loi envisage d’étendre la centralisation des données aux nombreux LAPI municipaux, et la conservation des données jusqu’à un an, rendant ainsi possible la surveillance massive des déplacements sur une année entière.
Pour en savoir plus et prendre la mesure – gigantesque – de la surveillance mise en œuvre, lisez l’article !
Lire l’article du 17 juin : Loi RIPOST, quand Nuñez attaque : les « LAPI » ou la surveillance massive des déplacements
Comme on vous le racontait en mai, le gouvernement veut empêcher l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans, en instaurant une obligation de vérification d’âge à l’entrée des sites. Si on a 16 ans ou plus, on pourrait facilement écarter l’idée et ne pas se sentir concerné. Mais c’est tout le contraire. Concrètement, les plus jeunes seront découragés ou trouveront des parades, et ce sont tous les autres, de 16 à 160 ans, qui devront prouver leur âge pour accéder au moindre réseau social. Autrement dit, l’expression publique sur internet sera soumise à une procédure lourde de levée de l’anonymat, sans garantie de confidentialité, malgré les promesses du gouvernement.
Le sujet est suffisamment grave pour qu’on ne se contente pas d’un article et qu’on fasse une de nos vidéos « Encore une loi de merde ». Un format plus facile à faire tourner sur vos réseaux sociaux, tant que vous pouvez !
Regarder la vidéo : Encore une loi de merde – Vérification d’âge
Nous recherchons une personne ayant une formation de juriste (qu’il s’agisse de droit public, droit privé, droit pénal, droit international, etc.), qui a déjà eu une expérience passée et qui partagerait les valeurs et combats de l’association, idéalement pour une prise de poste en décembre 2026. Nous valorisons les profils ayant une vision militante du droit ou une expérience dans d’autres collectifs. Envoyez- vos CV avant le 6 septembre !
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La quête à attribuer des responsabilités techniques aux entreprises de l’IA nous leurre, expliquent les chercheurs Janet Vertesi, danah boyd, Alex Taylor et Benjamin Shestakofsky dans un article de recherche pour FAccT’26, la Conference on Fairness, Accountability, and Transparency qui se tenait à Montréal. Le Projet d’IA – comme ils l’appellent – est une entreprise de construction mondiale, dans laquelle ceux qui financent et développent des systèmes d’IA cherchent à maintenir des réseaux de pouvoir et de richesse. Ils configurent nos conditions sociotechniques tout en leurrant les universitaires, les décideurs, les journalistes et le public qui seraient invités à plus ou moins co-construire un avenir qui leur donne du pouvoir, sans que celui-ci ne soit jamais vraiment partagé. Ces leurres donnent souvent à ces acteurs l’illusion d’une responsabilité, tout en masquant les transformations profondes de l’économie politique à l’œuvre. En réalité, notre attention collective portée à ces leurres soutient, stabilise et renforce le projet IA des grandes entreprises de la tech. Pour les chercheurs, l’invitation à cadrer la technologie qu’entrouvrent ceux qui portent le projet d’IAification du monde tient d’une distraction qui brouille les enjeux de pouvoirs à l’œuvre. Les leurres nous détournent de la compréhension de l’accaparement qui se déploie.
« Pour faire progresser une équité ou une responsabilité significative dans l’IA, il faut : 1) reconnaître quand et comment les leurres servent de distraction, et 2) s’attaquer directement à l’économie politique matérielle du projet d’IA. Il faut s’intéresser aux réseaux de pouvoir qui rendent l’IA possible », expliquent les chercheurs. « Nous ne parviendrons pas à instaurer une obligation de rendre des comptes en bricolant les fonctionnalités techniques ; il nous faut nous pencher sur les enjeux politiques et économiques », synthétise danah boyd sur son blog.
Les chercheurs invitent à mieux s’intéresser à l’économie politique qui interroge les relations entre les forces complexes et imbriquées de la politique, des marchés et de la société. A observer leurs évolutions constantes, comment les capacités d’action évoluent avec l’accumulation de pouvoir et de ressources matérielles. Et comment ils réorganisent et configurent les ordres matériels, sociaux et économiques à leur avantage. Des acteurs capitalistes hétérogènes ont su tirer parti de l’incertitude ambiante pour mobiliser à leur avantage les technologies de communication et les relations financières. Ce faisant, ils restructurent les marchés en leur faveur et orientent les flux ainsi que l’appropriation de capitaux, de ressources, de données, de matériaux et de main-d’œuvre entre différents sites. Comme le disait déjà le sociologue Manuel Castells à propos du projet de façonnage du monde porté par l’empire médiatique de Rupert Murdoch dans les années 1990 et 2000 (notamment dans son livre, Communication et pouvoir, 2013), les nouvelles architectures des technologies de l’information et de la communication offrent des opportunités de consolidation du pouvoir au sein d’élites interconnectées – ce qu’il nomme des « réseaux de pouvoir ». Pour Castells, les élites configurent les réseaux à leur avantage et le pouvoir de création de réseaux, représente la forme de pouvoir suprême dans une société de l’information. La constellation émergente d’individus, d’organisations et de structures financières qui façonnent actuellement l’IA telle que nous la connaissons était déjà en pleine ascension dans la Silicon Valley au lendemain de l’éclatement de la bulle Internet. Elle s’est renforcée avec la crise financière de 2008 et la crise pandémique de 2020. Le lancement public de ChatGPT par OpenAI en décembre 2022 a ouvert la voie à la restructuration du marché, après l’échec à concrétiser les promesses des cryptomonnaies et du métavers (autres tentatives à renforcer le pouvoir).
Le marché de l’IA est construit et vise à convaincre voire contraindre régulateurs comme clients à adhérer à leur vision. « Les entreprises dominantes peuvent consolider leur position en influençant les politiques publiques et en incitant les États à lever des réglementations, à accorder des subventions, à faire respecter (ou pas) les droits de propriété ou à instaurer de nouvelles règles imposant des coûts prohibitifs aux concurrents désireux de pénétrer le marché. » Derrière les entreprises du secteur, le pouvoir de réseau se consolide autour de technologies qui reposent avant tout sur la manipulation de matériaux, d’idées, de fonctionnalités et de capitaux, c’est-à-dire des éléments peu techniques, foncièrement capitalistes, dirait Romaric Godin. Rien ne vient freiner la course à l’établissement d’une élite d’acteurs dominants, constatent également les chercheurs. Pire, les géants de la tech consolident actuellement leur contrôle sur chaque maillon de la chaîne d’approvisionnement de l’IA – énergie, puces, modèles fondamentaux, puissance de calcul et outils de développement logiciel… sans compter l’investissement financier – afin de garantir leur position centrale. Tout l’enjeu consiste désormais à nouer des partenariats entre eux, dans une collaboration inter-entreprises mutuellement avantageuses, comme le font Microsoft et OpenAI.
Face à ces développements, la régulation joue souvent à la marge. Pour les chercheurs, celle-ci s’intéresse bien trop à des leurres, plutôt qu’à la construction du pouvoir. Mais, « les leurres ne sont pas qu’une simple distraction ; ils constituent un outil essentiel pour façonner un environnement ». « Pendant que nous nous concentrons à débattre des spécificités techniques de l’IA, les grands acteurs de l’IA établissent des flux pour accroître leur richesse et leur pouvoir. » « De cette manière, même les critiques contribuent à rallier des soutiens au projet d’IA. Les leurres constituent donc des pièges de responsabilisation qui, paradoxalement, renforcent plutôt qu’ils ne contraignent le puissant réseau qui sous-tend le projet d’IA. » Et le projet d’IA regorge de leurres. Certains sont délibérément construits ou exploités par les intermédiaires de l’IA pour attirer l’attention sur des aspects spécifiques du projet (et la détourner d’autres).
Les chercheurs distinguent 5 leurres dans lesquels la critique se perd parfois : le leurre ontologique, le leurre de l’inévitabilité, le leurre de la rupture, le leurre de la sécurité et le leurre réglementaire.
Il y a d’abord le leurre ontologique. Le terme IA s’efforce d’échapper à toute définition afin de maximiser son pouvoir suggestif. « Cette ambiguïté peut s’avérer puissante car elle incite souvent différents acteurs à s’obséder sur la manière de délimiter ce qu’est ou devrait être l’IA, plutôt que de se concentrer sur le travail accompli par le Projet d’IA dans le monde.» Cette ambiguïté sert donc profondément les intérêts des acteurs. « Ce leurre ontologique déplace les termes du débat vers la définition de l’IA, détournant l’attention de son action concrète : permettre l’expansion du Projet d’IA. » Les chercheurs prennent comme exemple, les transformations du financement de la recherche ou des entreprises, qui depuis 2023, s’orientent de plus en plus exclusivement vers des projets d’IA au détriment de tous les autres. Partout, la réorganisation des flux financiers est profonde, expliquent-ils. « Le leurre ontologique constitue une forme de piège. Il attire sans cesse les acteurs vers des questions insolubles concernant la détermination et la clarification de la nature de l’IA, alors même que l’on constate que le dévoilement des spécificités techniques ne parvient pas à rendre ces questions plus ou moins certaines. » « L’instabilité ontologique persistante entourant l’IA permet aux intermédiaires d’introduire l’IA dans des secteurs et des pratiques toujours plus nombreux. De petites entreprises qualifient leurs technologies d’IA pour capter des ressources financières et acquérir une influence au sein du réseau. De telles pratiques nous amènent nécessairement à nous demander : « S’agit-il vraiment d’IA ? » ou même « Est-ce un usage pertinent de l’IA ? ». »
Plutôt que de nous laisser enfermer dans des débats sur « ce qu’est l’IA et comment elle devrait fonctionner », nous gagnerions à élargir notre perspective pour comprendre comment l’IA accapare toute l’attention et l’espace du débat. L’ambiguïté vise surtout à garantir que l’IA reste suffisamment flexible pour s’adapter à mesure que se déploie leur stratégie de création et de concentration du marché. « Il nous faut donc résister au leurre ontologique et à l’impératif qu’il impose de définir la « véritable » nature ou le potentiel réel de l’IA. Une critique efficace doit ébranler le pouvoir du réseau plutôt que de l’alimenter.»
Le leurre de l’inévitabilité. L’industrie technologique recourt souvent à la rhétorique de l’inévitabilité pour justifier ses développements. « L’utilité de ce leurre de l’inévitabilité réside notamment dans sa capacité à permettre aux acteurs de modifier constamment les temporalités, en proposant de nouvelles projections quant au moment où la promesse future de l’IA se concrétisera enfin. Que cet avenir concerne l’avènement de l’IA générale, l’informatique quantique ou d’autres avancées technologiques majeures, les acteurs qui promeuvent l’IA tirent parti de discours qui rapprochent ou éloignent l’horizon de ces événements, tout en maintenant l’idée de leur inéluctabilité. » L’inéluctabilité permet surtout de bâtir des monopoles. Il permet de présenter les investissements comme nécessaires, même quand ils sont entravés par les contestations, comme c’est le cas dans les luttes contre les datacenters. « La rhétorique de l’inéluctabilité normalise aussi divers types de risques, notamment économiques et technologiques : dès lors que l’avenir est perçu comme prédéterminé, des décisions commerciales risquées sont requalifiées en nécessités. Ce discours sur l’inéluctabilité offre ainsi une forme de clôture discursive susceptible d’accélérer l’avènement de certains futurs tout en empêchant d’autres de se concrétiser. »
« La répétition de discours futuristes similaires au sein de nombreuses entreprises crée une apparence de cohérence », une forme d’alignement où tout le monde semble d’accord sur l’horizon à atteindre. L’inévitabilité crée un ensemble de conditions qui rendent l’IA trop importante pour échouer, et permet d’assurer du pouvoir au projet IA sur les marchés. La course entre les grandes puissances mondiales pour construire une intelligence artificielle générale (IAG) alimente ce discours sur l’inévitabilité, en dressant des parallèles avec la course au nucléaire ou la course à l’espace. Le discours selon lequel « l’IA est inévitable » perpétue ainsi un imaginaire sociotechnique qui mêle pouvoir étatique et pouvoir des entreprises à des récits partagés sur les promesses à venir. Ces discours séduisent notamment parce qu’ils suggèrent la nécessité d’un soutien matériel des gouvernements aux niveaux fédéral, étatique et local, tout en occultant les préoccupations susceptibles d’entraver la réalisation de ce bien prétendument indispensable. L’alliance de considérations géopolitiques et du discours sur « l’inévitabilité » contribue également à justifier des engagements politiques et économiques, tels que la persistance de l’antagonisme entre les États-Unis et la Chine, et les investissements stratégiques. Enfin, l’inévitabilité embarque également les usagers, et alimente le projet d’IA au lieu de le freiner. Elle renforce également l’influence des acteurs de l’IA, leur permettant de consolider leurs réseaux de pouvoir que ce soit l’affectation des capitaux, l’extraction des ressources comme la création des marchés.
Le leurre de la disruption. L’innovation de rupture formalisée notamment par Clayton Christensen, est souvent perçue comme une célébration inconditionnelle de toute forme de perturbation du marché, considérée comme intrinsèquement constructive. Pourtant, la nature exacte de cette rupture et sa valeur est bien souvent loin d’être aussi évidente qu’annoncée. « Les dirigeants du secteur technologique célèbrent par exemple le bouleversement du marché du travail en promettant des entreprises plus efficaces, tout en exprimant publiquement leurs inquiétudes quant aux risques de pertes d’emplois massives. Ce faisant, ils confortent leur conviction que l’innovation doit être poursuivie sans égard à ses conséquences sociales. Mais tandis que les dirigeants du secteur technologique, les universitaires et les experts débattent de l’ampleur des pertes d’emplois dues à l’IA – et de la manière dont elle transformera plus largement le monde du travail -, ils occultent la manœuvre de rupture que cherchent à opérer les promoteurs du Projet d’IA ». Cette stratégie de diversion vise précisément cet objectif : présenter les perturbations locales comme une forme de normalité (naturalisant l’optimisation ou la recherche d’efficacité par exemple), tout en orchestrant des changements massifs dans la concentration du pouvoir à travers les secteurs industriels, voire au-delà des frontières nationales.
En fait, le terme rupture revêt une importance culturelle considérable, estiment les chercheurs. L’essentiel des études démontrent pourtant que les nouvelles technologies ne bouleversent pas l’ordre social et les inégalités existantes : elles ont plutôt tendance à renforcer ou à consolider les intérêts établis. « En sociologie économique, rappellent les chercheurs, la notion de « rupture » (disruption) renvoie d’ailleurs à une configuration de marché où, tant les nouveaux entrants que les acteurs en place, saisissent les moments d’incertitude pour instaurer un ordre de marché favorisant leurs intérêts. Derrière, la disruption, il faut surtout lire une accumulation et une concentration de capital et de pouvoir autour de quelques entreprises phares de l’IA. » Et les acteurs qui oeuvrent à favoriser leur marché n’aiment rien de moins que la rupture quand elle vient s’en prendre à leurs intérêts, à l’image des barrières érigées à l’encontre de Deepseek venu défier leur concentration. Les grands acteurs de l’IA utilisent également le concept de « rupture » pour détourner l’attention de leurs efforts visant à réorganiser les entreprises et à capter les flux de capitaux à leur profit. « S’il est indéniable que l’introduction de l’IA modifie les tâches des travailleurs, il est tout aussi vrai que, dans de nombreux secteurs, les entreprises utilisent ce prétexte pour mener des restructurations classiques. Parallèlement, elles transfèrent des activités clés vers des pôles de main-d’œuvre à moindre coût, où des outils automatisés visent à accroître la productivité de travailleurs éloignés et difficiles à suivre. Invoquer le caractère « disruptif » de l’IA permet de justifier aussi bien des licenciements – obligeant les salariés restants à « faire plus avec moins » – que le transfert de pans entiers de la main-d’œuvre vers des environnements réglementaires différents, échappant aux statistiques fédérales sur l’emploi et au contrôle des pouvoirs publics. »
Là où l’IA est une rupture, c’est parce qu’elle permet bel et bien de requalifier la main d’œuvre, comme l’expliquait le sociologue américain Henry Braverman, en favorisant la concentration du pouvoir et en éloignant le travail dans les zones éloignées et peu réglementées… « Le projet de l’IA commande et dissimule un bouleversement infrastructurel profond touchant la circulation du capital, la réorganisation et la répartition du travail à l’échelle mondiale, ainsi que la concentration de ressources stratégiques (données, puces, centres de données) entre les mains d’un petit nombre d’acteurs puissants.» En invitant le public à débattre de la manière dont l’IA pourrait bouleverser le marché du travail ou des progrès qu’elle pourrait engendrer, ce leurre du bouleversement nous détourne de la nécessité de voir et de discuter des agissements des acteurs de l’IA à leur profit.
Le leurre de la sécurité.Tant dans les milieux universitaires que dans le discours public, la sécurité de l’IA renvoie à la nécessité de garantir que les systèmes d’IA soient fiables, ne causent pas de dommages et soient conçus pour refléter des valeurs sociales plus larges. La critique du féminisme des données va plus loin en exigeant une réflexion sur la durabilité, le pouvoir et le pluralisme. Les communautés prônant une IA sûre et responsable mettent souvent l’accent sur des engagements tels que l’équité, la responsabilité et la transparence ; les développeurs de projets IA évoquent plus couramment l’alignement, une forme de sécurité intégrée à l’IA elle-même. Mais la question de la sécurité renvoie surtout à un discours existentiel sur l’arrivée inéluctable de l’intelligence artificielle générale qui menacerait l’humanité (voir notre article). Ces discours sur la super-intelligence et ses risques réduisent la sécurité à des menaces lointaines, « tout en occultant les conséquences de la reproduction du réseau de pouvoir propre au Projet IA ». D’une manière paradoxale, il favorise le projet IA, au prétexte que seules les meilleures entreprises sauraient atténuer ce danger. Ces orientations permettent en fait de cadrer le discours sur la sécurité, en le déconnectant des problèmes de sécurité plus immédiat ou des considérations éthiques plus adaptées.
Ces orientations axées sur la sécurité sont déconnectées de considérations éthiques plus larges. En qualifiant l’IA de « technologie ordinaire », les informaticiens Arvind Narayanan et Sayash Kapoor soulignent comment la question de la superintelligence détourne l’attention des problèmes bien réels qui émergent à l’ère de l’IA.
En fait, constatent les chercheurs, la notion de sécurité n’a cessé d’évoluer : d’un cadre porteur de sens, elle s’est transformée en une construction mêlant dimensions ontologiques, inéluctabilité et leurres réglementaires. « Les entreprises utilisent désormais le langage de la sécurité pour envoyer des messages différents à des communautés distinctes ». Les acteurs clés du secteur de l’IA exploitent l’ambiguïté de ce terme pour égarer les critiques préoccupés par les répercussions sociétales. Si ils affirment que celle-ci est leur priorité absolue, en vrai, ils poursuivent leur course, concevant et déployant des modèles et des outils dépourvus de garde-fous efficaces, « tout en cherchant à les aligner sur des valeurs et des normes contestables » : les leurs ! « Or, ce leurre de la sécurité ne constitue ni une conséquence ni une retombée fortuite du Projet de l’IA : il fait partie intégrante de la constitution des réseaux de connaissances et de capitaux nécessaires à son déploiement. Comme tout leurre, il détourne l’attention des enjeux réels tout en consolidant les réseaux de pouvoir indispensables à la pérennité et à l’expansion du Projet IA. En atténuant les inquiétudes du public à l’égard des entreprises d’IA, ce leurre favorise même l’émergence d’opportunités commerciales. » Le discours sur la sécurité renforce le Projet IA, limitant ainsi toute possibilité de se prémunir contre les conséquences de son adoption.
Le leurre de la régulation. Depuis les années 90, les leaders du secteur technologique n’ont cessé d’affirmer que la régulation était l’ennemi de l’innovation, alors que leurs critiques soutenaient qu’elle était le seul moyen de responsabiliser l’industrie. Paradoxalement, nombre d’acteurs de l’IA semblent demander aux autorités d’élaborer des règles de régulation, à l’image de Sam Altman réclamant au Congrès américain de créer une agence gouvernementale dédiée. En fait, les dirigeants du secteur technologique ont compris que la régulation pouvait s’avérer stratégiquement avantageuse, « surtout s’ils disposaient d’une place à la table des décisions ». Leur but est bien plus de consolider leur position que de la menacer. Le managérialisme réglementaire des organismes de réglementation américains est facilement récupéré par les entreprises qui ont appris à s’adapter à des évolutions réglementaires qui ne les menacent jamais. Même l’IA Act européen, qui pense que les entreprises technologiques pourraient remédier aux préjudices complexes qu’elles mettent en place grâce à une meilleure conception de leurs produits sous la contrainte, se leurre, expliquaient déjà danah boyd et Maria Angel (voir notre article, la responsabilité ne suffit pas), alors que la faiblesse des mécanismes d’application du règlement sur l’IA conduit, dans de nombreux cas, à confier aux entreprises elles-mêmes l’évaluation des risques posés par leurs systèmes, renforçant de fait leur position dominante.
Or, « si l’IA semble nécessiter une régulation urgente à une époque où les structures de pouvoir de l’après-guerre sont sur le déclin, ce n’est pas parce que ses capacités techniques sont à l’origine de l’instabilité. C’est plutôt parce que le mot d’ordre de l’IA, rend possible et concrétise la reconfiguration mondiale en faveur des acteurs de l’IA et de leur pouvoir. » Le problème n’est pas de réguler chaque chatbot, chaque technologie, que l’influence totale du projet IA sur le monde. Pour les chercheurs, les travaux existants dans les domaines social et réglementaire « doivent s’orienter vers le cœur du problème : la financiarisation, les possibilités de restructuration des entreprises et les nouvelles formes de monopole, de création et de capture de marché. Si nous voulons exiger que les systèmes d’IA rendent des comptes sur les relations et les infrastructures de la vie sociale et publique, nous devons remettre en question les conditions de possibilité de la construction de ce puissant réseau. Parmi les actions pertinentes, on peut citer l’augmentation de l’impôt sur les plus-values, le renforcement de l’application du droit de la concurrence et la suppression des failles juridiques permettant aux investisseurs d’accumuler des richesses. »
« L’IA est devenue le vecteur de transformations sociales majeures, non pas parce qu’une technologie engendrerait des résultats inédits, mais plutôt parce que des acteurs du marché disposant d’importantes ressources financières saisissent cette occasion pour restructurer les opportunités et les infrastructures à leur propre avantage sous l’étiquette IA ». Ce ne sont pas les capacités de chatbots bavards qui permettent au projet IA de s’imposer comme un phénomène tangible, mais bien la construction d’un réseau de pouvoir recelant le potentiel d’un « impact immense et durable sur la société ». Si l’IA semble tout bouleverser à l’heure actuelle, c’est précisément parce qu’elle offre une « occasion de structuration » sans précédent des réseaux de pouvoirs et d’infrastructure.
Pour les chercheurs, la transparence algorithmique par exemple n’est pas la composante la plus efficace, stable ou influente de ce projet qui mérite d’être encadré. Que l’intelligence artificielle générale apparaisse ou non, ou que les robots prennent nos emplois ou non, nous devrons composer avec des conditions structurelles durables et les infrastructures résiduelles d’une course entre les grandes entreprises et les gouvernements pour reconstruire les rouages du pouvoir à leur avantage. Même si notre attention se porte sur des enjeux moralement urgents (comme les biais algorithmiques ou l’influence délétère des chatbots sur les plus fragiles…), nous devons abandonner une approche centrée sur les correctifs, sur les détails techniques, pour passer à un contrôle sur le développement du réseau de pouvoir du projet IA dans son ensemble.
« Nous ne souhaitons pas dénigrer le travail important mené au sein de cette communauté sur les questions liées à l’IA et à la société », modèrent les chercheurs. « Notre crainte est que, justement lorsque nous pensons responsabiliser les entreprises d’IA, nous risquions de nous laisser berner par un leurre et de passer à côté de la véritable source de responsabilité. Il est de notre devoir de prendre du recul et d’analyser les mécanismes complexes de ces systèmes. La transparence des outils algorithmiques n’est pas synonyme de responsabilité lorsque l’objectif est de construire une infrastructure de gouvernance incontestable pour maintenir le pouvoir d’une élite. L’équité d’un résultat algorithmique ou d’un ensemble de données particulier importe peu dans un monde où certaines des inégalités les plus massives et persistantes depuis l’ère féodale sont perpétuées par un système d’influence antidémocratique. »
Mais chercher des points d’entrée pour exiger des comptes ou de la transparence au sein d’un réseau se heurte à sa capacité caractéristique à changer de forme, au risque de rendre le point d’intervention aussi insaisissable que le réseau lui-même. Les grands PDG ne sont pas même la cible idéale d’une intervention, quand c’est dans les coulisses que se joue l’essentiel : lors d’accords conclus entre dirigeants, membres de conseils d’administration, sociétés de capital-risque, gestionnaires d’actifs, responsables politiques et financiers de Wall Street. Le pouvoir de décision est réparti au sein d’une élite en réseau, dotée de ses propres mécanismes de consolidation du pouvoir qui agit partout en fonction du retour sur investissement.
« La constitution de réseaux visant la conquête de marchés s’accompagne également de formes inédites de métamorphose organisationnelle et sociotechnique. Les entreprises peuvent aisément déplacer des éléments tels que la main-d’œuvre, le capital, le financement, les données et les infrastructures vers d’autres parties du réseau afin d’échapper à toute surveillance », comme l’expliquait Fred Turner récemment, en expliquant que nous étions passé de l’idéologie californienne à l’idéologie texane, de la contre-culture au conservatisme. La capacité d’agir comme la responsabilité sont devenues plastiques et peuvent être très facilement redistribué à travers le réseau, passant d’un data center l’autre, d’un travailleur du clic asiatique à un autre africain…
Les entreprises d’IA reproduisent des stratégies de métamorphose bien établies, utilisées par des géants influents comme Facebook ou Uber qui n’ont cessé d’échapper et de contourner les réglementations. Même la réglementation environnementale exige de caractériser les formes de contamination industrielle, que les entreprises cherchent à occulter en recourant à des techniques éprouvées consistant à semer le doute et à entretenir l’ignorance. Des ressources telles que les puces électroniques, l’accès aux centres de données ainsi que les données ou l’entraînement de modèles ne sont pas réglementées en tant que monnaies à proprement parler, alors qu’elles sont devenues des actifs dont les échange cimentent les partenariat entre un groupe restreint d’élites, formant un circuit socio-économique propre à l’IA. « La recherche de cette responsabilisation exige de nouveaux cadres d’analyse qui abordent directement la constitution du réseau et ses dérives. »
Mais l’avenir n’est pas inéluctable, rappellent les chercheurs. « Si le projet d’IA est extraordinairement puissant, son pouvoir dépend de l’adhésion continue du public et des institutions à ce projet. À cette fin, il est impératif de reconnaître quand et comment nous pouvons exercer notre pouvoir d’action en ces temps tendus, et de résister aux leurres trompeurs entretenus par les acteurs de l’IA pour façonner l’avenir selon leurs conditions. » Pour cela, les chercheurs invitent à réorienter l’analyse vers l’économie politique de l’IA et à prendre au sérieux le pouvoir politique que le Projet IA laisse présager. Ils invitent à orienter la recherche vers quatre cadres d’analyses :
Les lieux matériels d’assemblage des réseaux. Le Projet d’IA exige de tisser d’importantes infrastructures en des alignements inédits et souvent instables, en composant de manière créative des relations et des modèles d’échange entre des acteurs hétérogènes. Il nous faut mieux comprendre ces assemblages, les associations que les entreprises tissent entre elles, les « fonctionnalités » inédites qu’elles lancent, les financements qu’elle obtiennent et mobilisent… Et examiner comment les mécanismes d’assemblage, d’acquisition de capitaux et de mise en œuvre limitent la transparence et la responsabilité.
Le financement comme action technopolitique. Des travaux récents à l’intersection de la sociologie économique et des études sociales des sciences et des techniques démontrent comment le travail technique est imbriqué dans les structures financières. C’est le cas notamment du travail de Benjamin Shestakofsky et son livre, Behind the startup: how venture capital shapes work, innovation, and inequality (university of California press, 2024 – voir aussi le travail de Marlène Benquet dont nous rendions compte). Il nous faut mieux comprendre les mécanismes de capture du marché et comprendre pourquoi une réglementation axée sur la technologie tend à négliger les arrangements économiques et politiques qui sous-tendent le projet IA.
Des objets aux flux mondiaux. Nous ne devons pas considérer l’IA comme un objet, mais mieux nous concentrer sur les flux circulant entre les sites qui participent à l’agencement mondial de l’IA, comme le montrait l’anthropologue Anna Tsing dans Friction (La découverte, 2020). Nous devons mieux saisir l’infrastructuration, c’est-à-dire comment les connexions entre les nœuds sont concentrées, fragmentées et maintenues de manières spécifiques pour reproduire des rapports de force. Comment les flux de données, de personnes et de capitaux sont-ils facilités ou entravés ?
Résister au solutionnisme social. Il nous faut enfin résister au solutionnisme tant technologique que juridique, disciplinaire. Ne saisir l’IA que sous l’angle informatique ou juridique par exemple ne nous aide pas à interroger le Projet IA dans sa globalité. « Aucun domaine pris isolément n’apportera la solution face au Projet IA ». Nous devons élaborer des approches bien plus transdisciplinaires, afin qu’elles soient capables d’interrompre les flux et les reconfigurations de réseaux sur lesquels repose le Projet de l’IA.
La recherche critique « a consacré beaucoup de temps à disséquer les paramètres techniques, dans une volonté sincère de bâtir un avenir plus juste et plus équitable ». Se faisant, elle a été bien plus enrôlée dans le projet IA par des acteurs ayant un intérêt économique et politique direct à façonner l’avenir selon leurs propres termes. « Nous devons trouver d’autres modalités pour exercer la transparence, l’équité et la responsabilité que nous n’arrivons pas à obtenir ». Il est temps de changer de braquet… Et finalement, de finir de politiser la question technologique.
Derrière le grand récit de l’IA se cache une profonde transformation de la nature même des informations personnelles, explique le chercheur à Harvard, Ikenna Ogbogu, dans une série de concours d’essais organisée par le Berkman Klein Center for Internet & Society de l’Université Harvard et Tech Policy Press. « Plutôt que de simplement stocker des données, les modèles de langage apprennent des représentations statistiques latentes à partir de vastes quantités d’informations générées par l’humain, transformant ainsi les données en capacités d’inférence. Ces capacités permettent aux systèmes d’IA de générer des inférences sensibles sur les individus à partir d’informations qui n’ont jamais été explicitement divulguées. »
« Un modèle peut agréger les comportements d’achat, l’activité sur les réseaux sociaux et les schémas conversationnels pour prédire avec fiabilité l’état de santé mentale, l’affiliation politique ou le niveau de revenu d’une personne. Même si cette personne n’a jamais consenti à divulguer ces informations sensibles, une préoccupation plus fondamentale se pose : des données apparemment anodines concernant autrui peuvent être agrégées pour générer des inférences sensibles sur n’importe quel individu, d’une manière difficilement prévisible, contrôlable ou contestable. Ceci remet en question les cadres de protection de la vie privée classiques, fondés sur la collecte, le stockage, la diffusion et la gestion d’enregistrements distincts et identifiables pour chaque individu. »
Si les atteintes à la vie privée découlent le plus souvent d’informations identifiables, cela risque de n’être plus le cas à l’avenir. L’inférence ne relève plus de données auxquelles les utilisateurs peuvent accéder, qu’ils peuvent corriger ou supprimer, « mais tiennent à la capacité d’un modèle à générer des inférences sensibles que les utilisateurs ne peuvent raisonnablement ni prévoir ni contrôler, les cadres actuels de la vie privée numérique commencent à s’effondrer ». La protection de la vie privée doit évoluer pour mieux encadrer les capacités d’inférence, explique le jeune chercheur (voir ce que nous disions nous-mêmes en nous inquiétant non seulement des inférences mais de leurs défaillances, car celles-ci ne sont pas toutes fiables, tant s’en faut : Inférences, comment les outils nous voient-ils ?).
Aron West, pour la lettre Café IA, montrait récemment l’impossibilité à anonymiser un prompt en pointant notamment vers le travail (ainsi que le site dédié) de chercheurs de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich montrant la grande facilité des outils à réidentifier des individus ou leur localisation et à inférer des informations, comme le genre, le niveau culturel ou social, ou l’origine ethnique des individus depuis les questions et indications qui sont présentes dans des prompts. Une étude de 2024 avait déjà abouti à cette même conclusion en démontrant comment les modèles de langage modernes sont capables d’inférer avec précision des informations personnelles identifiables à partir de textes apparemment anodins, comme la possibilité de déduire la localisation exacte d’un individu à partir d’un simple message anodin, comme celui-ci : « il y a ce carrefour infernal sur mon trajet quotidien, je suis toujours coincé là-bas à attendre un virage à droite ». En utilisant bien d’autres éléments comme la langue, le style… et le fait que le terme « virage à droite » désigne une manœuvre de circulation courante dans la région de Melbourne que le modèle a intégré dans ses données…
« Les LLM posent un profond dilemme éthique, car les individus peuvent être profilés, catégorisés et ciblés à grande échelle sur la base d’informations sensibles qu’ils n’ont jamais eu l’intention de partager », souligne Ikenna Ogbogu. Dans Privacy in context (Stanford university Press, 2009), Helen Nissenbaum rappelait que la protection de la vie privée est régie par ses contextes et son intégrité. Par exemple, un patient peut légitimement divulguer des informations médicales à son médecin, mais pas à son employeur. De même, les informations partagées avec un conseiller financier sont généralement censées rester confidentielles dans le cadre de cette relation de conseil. Mais l’inférence perturbe ces deux types de normes. « S’il est approprié de partager des pensées et des expériences dans le cadre d’une discussion sur Reddit par exemple, les utilisateurs ne s’attendent généralement pas à divulguer des informations démographiques sensibles à quiconque capable d’analyser leurs publications. Ils ne s’attendent pas non plus à ce que leur publication contribue à l’entraînement d’un modèle capable de déduire leur niveau de revenu ou leur situation matrimoniale à partir d’interactions courantes sur le site web.»
« Le problème de fond n’est pas seulement la possibilité de déduire des informations sensibles, mais plutôt l’exploitation des interactions ordinaires pour développer des capacités d’inférence servant des fins très éloignées du contexte dans lequel l’information, aussi anodine soit-elle, a été initialement partagée. Ces capacités d’inférence érodent les contextes de formation des normes et des attentes en matière de confidentialité, exacerbant les inquiétudes persistantes quant au pouvoir des entreprises technologiques de profiler, prédire et influencer les comportements à des fins lucratives.»
Or, rappelle Ogbogu, les lois sur la protection de la vie privée estiment que les atteintes à la vie privée résultent de la collecte, du stockage, du transfert ou de la divulgation d’informations identifiables. Elles estiment également que les individus peuvent raisonnablement anticiper l’utilisation qui sera faite de leurs informations. Ce n’est plus le cas. Les lois sur la protection des données personnelles renforcent le contrôle des individus sur leurs informations personnelles. Or l’inférence n’agit pas sur la sécurité des données, mais dépendent des capacités des modèles d’IA et leurs déploiements.
Les droits à la vie privée numérique, tels que l’accès, la rectification et la suppression, sont également mis à rude épreuve le déploiement de l’inférence. Ces droits présupposent que les informations peuvent être localisées, modifiées et supprimées. Or, avec l’IA, les informations sont distribuées à travers des représentations internes plutôt que stockées sous forme d’enregistrements distincts. Les capacités d’inférence, une fois développées, ne peuvent être annulées de manière fiable par la seule correction des données, ce qui rend les droits individuels a posteriori inadaptés au problème.
« La législation actuelle sur la protection de la vie privée repose également largement sur des cadres de notification et de consentement qui présupposent que les individus peuvent évaluer de manière pertinente les risques associés au traitement des données. Cependant, les modèles de langage modernes développent des capacités d’inférence dont les applications futures peuvent même être inconnues de leurs concepteurs, rendant le consentement éclairé impossible à obtenir en pratique. » Comme l’observe le spécialiste de la protection de la vie privée Daniel Solove, la gouvernance de la vie privée fondée sur le consentement demande souvent aux individus de prendre des décisions dans des conditions de forte asymétrie d’information. Dans le contexte de l’IA générative, ces asymétries sont amplifiées car les risques les plus importants reposent sur des capacités et des usages difficiles à prévoir a priori.
Pour remédier à ces préjudices, il est nécessaire de dépasser une réglementation purement axée sur les données. Ikenna Ogbogu propose de réfléchir à plusieurs dispositions. « La législation sur la protection de la vie privée devrait élargir la définition des données couvertes afin d’y inclure les informations inférées et les attributs probabilistes dérivés des systèmes d’IA. Cependant, les données inférées ne représentent qu’une manifestation d’un problème plus vaste : les modèles de base développent des capacités permettant de générer des inférences sensibles à partir de représentations latentes, même lorsque ces inférences ne sont jamais stockées sous forme d’enregistrements distincts. Par conséquent, l’élargissement des données couvertes est une première étape nécessaire, mais insuffisante à elle seule.
Deuxièmement, les autorités de réglementation devraient adopter une approche de gouvernance fondée sur les capacités. Plutôt que de se concentrer exclusivement sur les informations stockées, la surveillance devrait évaluer les informations qu’un modèle est capable d’inférer. Les organisations déployant des modèles de base à grande échelle devraient être tenues d’auditer leurs systèmes afin de vérifier leur capacité à inférer des caractéristiques démographiques, financières, politiques, sanitaires ou comportementales sensibles à partir des interactions courantes des utilisateurs. De tels audits permettraient de mieux aligner la réglementation sur la protection de la vie privée sur les réalités du déploiement de modèles de base, où les préjudices découlent souvent des capacités plutôt que des enregistrements.
Troisièmement, les organisations déployant des systèmes d’IA devraient réaliser des évaluations d’impact publiques divulguant l’étendue de l’inférence d’attributs sensibles, le risque de résultats discriminatoires et le potentiel d’utilisation abusive des résultats du modèle. Plutôt que de simples exercices de conformité, ces évaluations devraient être contraignantes, soumises à un examen indépendant et intégrées tout au long du cycle de vie du développement et du déploiement des systèmes d’IA. Contrairement aux cadres de notification et de consentement qui font peser la responsabilité sur les individus, les audits de capacités et les évaluations d’impact rendus publics transfèrent la responsabilité aux organisations les mieux placées pour comprendre et atténuer ces risques. »
Pas sûr que ces propositions soient toutes valides, comme le montraient déjà Paul Bouchaud et Pedro Ramaciotti. La question de l’inférence, comme on le voyait dans notre exemple, repose aussi et beaucoup sur les capacités à croiser les modèles, les fonctions, dans des architectures explicitement prévues pour cela. Une autre réponse serait aussi de limiter certaines formes d’inférences, voire mieux, de les interdire ou d’interdire leurs usages à nombres d’acteurs. Mais la possibilité d’inférer tout ou n’importe quoi depuis les modèles d’IA pose effectivement des problèmes insolubles. Et le fait de mieux révéler ce qui est inféré, comme nous l’évoquions aussi, ne suffira pas à limiter l’exploitation.
Pour Aeon, les sociologues Marion Fourcade et Kieran Healy, identifient un intéressant paradoxe, celui de l’authenticité. Dans leur livre, The Ordinal Society (Harvard University Press, 2024, voir notre critique), ils identifiaient déjà plusieurs paradoxes de la numérisation de nos sociétés, comme celui de la standardisation ou de l’individualisation.
Dans la société ordinale (une société du score, comme le disaient déjà Daniele Citron et Frank Pasquale), rappellent-ils, tout est ordonné, classé, trié pour être apparié. « C’est grâce à leur capacité à observer, juger et gérer les individus dans différents contextes sociaux que les ordinateurs exercent leur influence la plus significative sur la société. Partout, la logique bureaucratique des organisations fusionne avec la logique calculatoire des machines. Partout les ordinateurs produisent des scores qui créent des différences, définissent des priorités, organisent les files d’attente et constituent une base d’action extrêmement utile et puissante. Ils instaurent l’ordre en catégorisant les personnes, les choses et les idées, puis en les associant entre elles, à des positions sociales, à des biens, des services et des prix. »
« Les schémas qui en résultent constituent ce que nous appelons structure sociale – une sorte de société ordinale où les données générées par ordinateur servent de repères pour nos choix. Dans le domaine économique, par exemple, ces méthodes contribuent à fixer les salaires et les horaires de travail. Elles calculent les loyers, le prix des assurances et déterminent l’admissibilité aux services sociaux. Elles facilitent de nouvelles formes de recherche de rente et accélèrent le développement de nouvelles classes d’actifs négociables sur les marchés financiers. Elles ont également modifié la relation entre les individus et les groupes qu’ils forment et auxquels ils appartiennent. Elles organisent la circulation de l’information, la distribution de l’influence sociale et les moyens de mobilisation politique. Notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en est trouvée profondément altérée. » L’ordonnancement algorithmique a une conséquence expliquent-ils : il transforme en retour notre perception de nous-même. Ce nouveau rapport semble libérer les personnes des affiliations sociales et les juger selon leurs qualités. « Il promet l’intégration aux exclus, la reconnaissance aux créatifs et une juste récompense aux entrepreneurs.»
« Pourtant, cette promesse d’émancipation s’accomplit par des systèmes qui classent, trient et, surtout, hiérarchisent les individus avec une précision toujours plus grande et à une échelle auparavant inimaginable. L’ordre social qui en résulte est une sorte de paradoxe, caractérisé par des tensions constantes entre liberté individuelle et contrôle social, entre l’élan subjectif de l’authenticité intérieure et les forces objectives de la validation externe. Il donne naissance à une certaine manière d’être, à un nouveau type de soi, dont les expériences sont définies par la quête d’autonomie personnelle et l’attrait de la dépendance aux plateformes. » Derrière l’individualisation, la personnalisation du calcul, se cache en fait une catégorisation toujours plus élastique, granulaire. Comme nous le disions déjà il y a près de 10 ans, la personnalisation n’a rien de personnel : « les algorithmes ne cherchent pas à nous distinguer, mais à nous catégoriser. » Mais les effets de ces catégorisations, produites à la volée, inférées, recomposées ou profondes, sont bien réelles, tant d’un point de vue personnel que collectif. C’est ce que montrait par exemple la pertinente note de Melkom Boghossian pour la fondation Jean Jaurès quand il expliquait comment les algorithmes accentuent les clivages de genre. Mais, pour Marion Fourcade et Kieran Healy, les conséquences sont plus profondes encore, car ces catégorisations « exacerbent l’individualisme et la compétition interpersonnelle à un point tel que notre capacité à tisser des liens sociaux significatifs et à agir collectivement s’en trouve profondément altérée ». Les sociologues parlent d’individualisme exacerbé.
« Aux débuts d’Internet, être en ligne offrait certaines libertés. Non seulement l’anonymat ou le pseudonymat en ligne étaient courants, mais ils étaient célébrés comme une forme de libération. » Nous pouvions alors avoir plusieurs versions de nous-mêmes, plusieurs identités et naviguer dans leurs interstices, entre des profils qui ne communiquaient pas entre eux. « Vous bénéficiez d’une forme de confidentialité qui repose moins sur des protections juridiques explicites que sur les limitations techniques de systèmes connectés en théorie, mais non intégrés en pratique », votre profil de joueur ne communiquait pas avec votre profil sur tel ou tel forum. Un peu comme la séparation administrative, qui permettait aux Etats-Unis, aux immigrants sans papiers de payer leurs impôts en toute sécurité. « Cette séparation administrative délibérée permettait aux entreprises et aux gouvernements américains de tirer profit de la main-d’œuvre immigrée tout en créant un véritable sanctuaire où des millions de personnes pouvaient s’acquitter de leurs obligations fiscales (grâce à leur numéro d’identification fiscale individuel) sans craindre d’être expulsées. »
Mais pour les sociologues, c’est là ce qui est en train de changer. Le Département de l’efficacité gouvernementale (Doge) a changé la donne et les informations fiscales sont désormais utilisées pour retrouver les sans-papiers. En fait, les espaces d’expression se réduisent quand d’innombrables agences utilisent les données des courtiers en données, ou quand les agences gouvernementales acquièrent le droit d’examiner les profils sur les réseaux sociaux. A mesure que les croisements de données sont rendues possibles entre institutions étatiques et privées, la surveillance devient non seulement omniprésente, mais surtout bien plus puissante.
Mais plus encore que la possibilité d’identifiabilité, l’exploitation des profilages renvoie à chacun des questions sur son identité même. Qui sommes-nous vraiment ? Ne sommes-nous pas de plus en plus celle ou celui que nous renvoient l’exploitation de nos profils ? En exploitant notre soif de sociabilité et nos idéaux d’épanouissement personnel, les réseaux sociaux nous incitent à afficher nos convictions et à rallier des alliées pour les valider, dans une quête d’authenticité qui se retourne souvent contre ses auteurs. Dans un livre à paraître à l’automne sur les influenceurs (Gurus, Hucksters, Entertainers, Chicago university press, 2026), la sociologue Angèle Christin montre par exemple comment la nécessité de se distinguer peut conduire à la polarisation. « La dynamique des plateformes pousse les artistes du divertissement et les gourous à produire des contenus extrêmes et incendiaires pour maintenir l’engagement de l’audience, tandis que les marques et les spécialistes du marketing incitent les vendeurs à des prestations commerciales répétitives et convenues. Les inquiétudes concernant la manipulation algorithmique et les conflits entre créateurs engendrent par ailleurs des scandales nuisibles à la réputation, souvent marqués par le harcèlement. Angèle Christin révèle comment le travail sur ces plateformes favorise, de manière répétée et structurelle, la précarité et les inégalités, ainsi que les clashs destructeurs et la diffusion de contenus incendiaires en ligne. »
Pour Fourcade et Healy, le piège de l’authenticité génère d’autres chausses-trappes encore. Ce que l’on y affiche devient la preuve de son identité. « Dans son ouvrage Ballad of the Bullet (Princeton university press, 2020), l’ethnographe Forrest Stuart a montré le décalage important entre les performances que les musiciens hip-hop de Chicago mettent en scène sur les réseaux sociaux et la réalité plus banale de leur vie. Les jeunes qui se donnent des airs de durs pour vendre leur musique sur YouTube risquent d’apprendre à leurs dépens que les forces de l’ordre et les juges ont tendance à interpréter ces signes au pied de la lettre, sans y voir les jeux de pouvoir et les affirmations identitaires dont ils surjouent. De même, le recours par l’administration Trump aux tatouages comme preuve facilement mesurable et accessible d’appartenance à un gang transforme un marqueur souvent superficiel en un simple critère d’évaluation pour les expulsions. Dans un pays où le gouvernement s’arroge le droit d’instrumentaliser les opinions déclarées des citoyens dans les procédures d’immigration, l’effet est glaçant ».
L’expressivité en ligne, renforcée par les contraintes algorithmiques, qui produisait des liens sociaux, s’apprête bien plus à générer des obstacles pour chacun d’entre nous.
Les contenus génératifs viennent renforcer encore le phénomène en déstabilisant encore un peu plus l’authenticité, en floutant la distinction entre le vrai et le faux. « Tout cela a pour effet de déplacer l’accent de l’authenticité vers l’authentification, de la démonstration de la véracité de son identité vers la preuve de la véracité de son témoignage. La question n’est plus de savoir si les marqueurs d’identité sont authentiques (« Est-ce que ces données sont vraiment vous ? ») ni même sincère (« Qui êtes-vous vraiment ? »), mais si chaque élément de votre présence numérique est exempt de toute médiation artificielle (« Est-ce vraiment vous ? »). Ce nouveau régime d’authentification transforme les interactions, d’une série de performances à juger, en une succession d’actions à vérifier par des machines à chaque étape. Être légitime exige désormais d’être publiquement identifiable, authentique et, de plus en plus, pleinement authentifié. »
« Ce qui a commencé comme une célébration de l’unicité individuelle, encourageant la production de preuves numériques, évolue vers un système de vérification complexe qui considère toute trace comme potentiellement suspecte. » Avec la circulation de fausses versions de nous-mêmes, nous risquons de nous retrouver pris dans un cycle sans fin de démonstration et de défense de notre existence, nous soumettant toujours davantage à un mécanisme de scepticisme institutionnalisé, venant renforcer (s’il en était besoin) la conviction administrative que chacun est coupable, fraudeur, bonimenteur… L’image que l’on donne de soi est à la fois perçue comme la réalité et comme un mensonge, nécessitant d’être toujours interrogée pour être utilisée à son encontre.
« Ces crises politiques et techniques de l’authentification dépassent largement le cadre de l’individu. Avec l’avènement d’internet, le savoir s’est considérablement étendu et diversifié. Mais il est aussi devenu plus personnalisé et plus étriqué, car les internautes interagissent avec le web en s’appuyant sur leurs convictions personnelles et leurs conceptions de la réalité, et en les développant. L’arrivée de l’IA générative aggrave peut-être ce défi épistémique : quand tout doit être authentifié, mais que les contrefaçons sont de plus en plus sophistiquées, comment être sûr de quoi que ce soit ? »
Nous vivons à l’ère de la désintermédiation du savoir. En un clic, nous pouvons consulter des documents juridiques originaux, télécharger de vastes ensembles de données, bénéficier de l’aide d’un assistant IA pour écrire le code nécessaire à leur analyse et rédiger rapidement les résultats. « Il ne faut pas sous-estimer à quel point cette transformation a été stupéfiante et incroyablement enrichissante à bien des égards. Malgré ses problèmes, si l’on demandait à un chercheur s’il reviendrait à un monde entièrement pré-numérique et pré-réseau pour le partage des connaissances, la communication académique et l’accès aux données, la réponse serait massivement « non ». Mais cette transformation du quotidien professionnel s’accompagne d’autre chose. La propension à la recherche est devenue, sans qu’on s’en rende compte, une seconde nature. » Aujourd’hui, « faire ses propres recherches » est plus qu’une simple habitude chez les universitaires. C’est un impératif moral, un devoir civique et, un peu comme être un bon conducteur, une compétence que chacun s’imagine posséder. Les individus capables d’explorer le réseau et d’interroger les bases de données de modèles de langage à grande échelle (LLM), et qui ont la confiance en eux et les moyens de diffuser leurs découvertes, tendent à devenir une source d’opinion faisant autorité. Du moins, c’est ainsi qu’ils le perçoivent. On comprend dès lors pourquoi les connaissances ainsi produites sont souvent si chargées d’émotion. Plus on s’investit dans la recherche et le développement de sa propre compréhension, plus cette quête de savoir prend de l’ampleur. »
« Le savoir se transforme en une forme de révélation personnelle, où chacun est à la fois celui qui cherche et celui qui interprète sa propre vérité ». « Ce qui a commencé comme un exercice de raisonnement autonome devient une question de croyance – une croyance défendue avec d’autant plus de ferveur qu’elle semble avoir été découverte par soi-même plutôt qu’imposée de l’extérieur. » Le problème est que cette quête individualisée de sens renforce la polarisation. « L’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits semble de plus en plus hors de portée ». « En conséquence, les hiérarchies traditionnelles du savoir et les sources d’expertise sont contournées au profit de recherches algorithmiques autoguidées, qui génèrent une réponse précisément pertinente à une requête ou à une consigne, qu’il s’agisse d’une liste de liens ou d’un paragraphe de synthèse. Dans le meilleur des cas, cette pratique tend vers une forme d’idéal démocratique cher à John Dewey : elle semble revitaliser la production de savoir en tant qu’entreprise participative, animée par un esprit démocratique d’enquête ouverte et de recherche collective de la vérité. »… Tout en demeurant très individualisée et individualisante. C’est ce qu’espéraient beaucoup d’observateurs aux débuts du World Wide Web, y compris lors des premières vagues des réseaux sociaux, des blogs jusqu’à Twitter. Toutefois, dans le pire des cas, la diffusion du savoir finit par transiter par des plateformes qui personnalisent les résultats à grande échelle et favorisent l’engagement envers des contenus extrêmes ou trompeurs, car le sensationnalisme et la complaisance sont les moteurs des revenus publicitaires.
Lorsque, en 2023, le gouvernement canadien a exigé des entreprises du numérique qu’elles rémunèrent les médias pour les liens renvoyant vers des actualités publiées sur leurs plateformes, Meta a tout simplement bloqué ces liens sur Facebook et Instagram. Le vide informationnel qui en a résulté a été rapidement comblé par des contenus non vérifiés et orientés à droite, ce qui a contribué à soutenir le candidat local de mouvance trumpiste. « Nous sommes désormais submergés d’exemples de plateformes technologiques usant de leur puissance de marché pour modeler les écosystèmes de l’information selon leurs impératifs commerciaux, au mépris des conséquences sociétales ». Google a révolutionné la recherche en traitant, de fait, les pages web comme un vaste réseau de réputation. L’autorité relative des sites était déterminée par une multitude de décisions indépendantes : celle de créer ou non un lien vers eux. Cependant, la volonté d’adapter les résultats aux préférences individuelles a été de plus en plus dictée par l’efficacité des titres accrocheurs (clickbait) ou du placement publicitaire. Il en a résulté une fragmentation des connaissances accessibles au public, désormais produites pour faciliter la manipulation du marché en confortant des croyances préexistantes. Si la perception de la recherche en ligne comme une forme de pensée critique et active a perduré, il peut s’avérer difficile, pour certains, de trouver des informations fiables. Cette situation rend d’autant plus ardue la construction d’une réalité partagée. Et l’idée même de parvenir à un consensus largement partagé sur les faits – quelle que soit leur teneur – semble s’éloigner toujours davantage.
« C’est dans ces gouffres de la connaissance que se façonne le sentiment d’une identité centrée sur le « soi » nourri par la conviction que l’individu est l’unique source véritable de sa propre illumination ». La conjonction d’un égocentrisme épistémologique et de l’hyperconnectivité rend les individus perméables à des formes diffuses de construction de « super-sens » (pour reprendre une expression de Hannah Arendt). « En quête d’une vérité porteuse de sens, ils traquent des indices significatifs disséminés sur Internet, s’appuyant sur des algorithmes commerciaux et des systèmes de recommandation pour assembler des bribes d’information disparates en une vision du monde cohérente. Ce qui commence souvent comme une quête existentielle ludique peut aisément se cristalliser en croyances déformant la réalité » ; celles-ci prospèrent en favorisant l’émergence de nouveaux types sociaux et de regroupements politiquement influents. À son apogée, le mouvement QAnon a illustré l’interaction entre cette disposition à la quête de sens, les médiations numériques et le ciblage à but lucratif. Ses membres se percevaient comme des esprits critiques, seuls capables de mettre au jour des vérités cachées et de décrypter des indices complexes. Ils rejetaient avec véhémence l’idée d’appartenir à une secte, arguant – comme l’a expliqué l’un d’eux au chercheur Peter Forberg – qu’« aucune secte ne vous incite à penser par vous-même ».
Le risque est fort que les grands modèles de langages (LLM) ne puissent résoudre le problème de la fiabilité des connaissances au sein d’une sphère publique fragmentée. « Tout comme les impératifs commerciaux ont engendré des contenus fallacieux et des bulles de filtres, les LLM seront probablement soumis aux mêmes pressions dans un contexte de rendement décroissant ». Les entreprises qui les entraînent ayant un besoin impérieux de rentabilité, les logiques commerciales classiques – telles que la personnalisation et la segmentation des services – risquent fort de s’imposer à nouveau, donnant lieu à des univers épistémiques sur mesure, générés par des modèles adaptés aux goûts et aux capacités financières de publics distincts.
« En tant qu’individu, notre plus grande crainte culturelle est d’être englouti par la société de masse, tout comme votre plus grande crainte politique est celle d’une surveillance exercée par un État autoritaire ». Ces peurs sont toujours bien présentes. Toutefois, dans un monde saturé de catégories et d’identités, de nouveaux dilemmes surgissent, estiment les chercheurs.« Sur le plan individuel, tout – comportements publics, déclarations, mesures chiffrées – peut potentiellement devenir un facteur de différenciation et, par conséquent, une source d’identité. Du côté des organisations, les données générées par les utilisateurs conduisent à les regrouper ou à les segmenter selon des modalités de plus en plus spécifiques, éphémères et souvent incompréhensibles. Plus les classifications sociales (ou pseudo-sociales) se font précises, plus les occasions de distinctions et de jugements moraux se multiplient. La principale victime de cette évolution est la possibilité de nouer des alliances politiques stables et de grande envergure. Plus les citoyens sont traités individuellement comme des cibles d’interventions commerciales, plus la vie politique se fragmente. »
« Les méthodes traditionnelles de ciblage électoral partaient d’un message politique pour rechercher les individus susceptibles d’y adhérer. L’essor du big data inverse cette logique : on part des dispositions culturelles de l’électorat pour élaborer, en partant de la base, des messages qui résonnent avec ces attentes. »
Fourcade et Healy rappellent d’ailleurs que bien avant Cambridge Analytica, le Mouvement 5 étoiles (M5S) italien a sans doute été le pionnier de cette approche politique fondée sur les données, comme le raconte Giuliano da Empoli dans Les ingénieurs du chaos (2019). Tout a commencé en 2005, lorsque Gianroberto Casaleggio, spécialiste du marketing numérique féru de démocratie directe, a recruté l’humoriste et satiriste populaire Beppe Grillo pour lancer un blog éponyme, destiné à partager avec le public sa désillusion et son indignation politiques. Ce blog encourageait la participation citoyenne, permettant ainsi à Casaleggio – auquel a succédé son fils Davide après son décès en 2016 – de repérer les griefs et les propositions suscitant le plus d’écho grâce aux « j’aime », aux commentaires et aux retours des utilisateurs, tout en testant, adaptant et affinant le discours politique de Grillo. Il en a résulté la naissance du premier « parti algorithmique », dont l’idéologie chaotique a été façonnée à partir des enseignements tirés des données. Très vite, le peuple du blog a été invité à descendre dans la rue, soutenu par l’infrastructure des réseaux sociaux d’un autre outil numérique : l’application Meetup. En 2018, le M5S est devenu le premier parti d’Italie, contribuant à former un gouvernement de coalition de courte durée. Un petit groupe d’hommes ultra-riches a repris le contrôle de l’État en s’adressant directement aux masses.
Les campagnes politiques modernes ont fait évoluer cette approche vers une forme plus sophistiquée et, sans doute, plus manipulatrice encore, soulignent les chercheurs. Les données issues des réseaux sociaux – concernant les pratiques culturelles, les émotions et les dispositions d’esprit sur une vaste gamme de sujets – permettent d’élaborer de nouveaux récits et de nouvelles esthétiques, de remodeler l’environnement informationnel et les liens sociaux des individus, et de susciter leur vote à des moments stratégiques. « L’objectif politique visé est généralement atteint grâce à une « architecture de persuasion » élaborée, reposant sur des messages personnalisés et une exposition répétée. Par exemple, les algorithmes publicitaires identifient des schémas d’actions efficaces (dons, « j’aime », achats, partages) et ciblent des utilisateurs similaires susceptibles de reproduire ces comportements ». Chaque itération exploite des données de réponse en temps réel pour dresser une cartographie toujours plus fine des cibles manipulables. « La mobilisation politique est, de fait, régie de manière cybernétique par des algorithmes. Sa logique opérationnelle émerge de constellations de variables difficiles à appréhender dans leur ensemble, conférant aux formations politiques qui en résultent un caractère émergent et ad hoc, relativement indépendant des instances de médiation traditionnelles telles que les partis politiques et les mouvements sociaux. L’affaiblissement de ces structures conventionnelles et la possibilité de personnaliser les messages politiques engendrent également des formes de domination sociale hautement individualisées. Les dirigeants populistes prospèrent grâce à l’idée qu’ils entretiennent un lien direct avec le public – bien que ce lien soit souvent entretenu par tout un écosystème, une « boucle de rétroaction de propagande » soigneusement élaborée. Les propriétaires de réseaux sociaux peuvent même imposer ce lien aux utilisateurs par le biais de manipulations algorithmiques servant leurs propres intérêts, comme l’auraient fait Elon Musk et Donald Trump sur leurs plateformes respectives. Grisés par l’idéal de l’« individu souverain », affranchi des frontières nationales, des normes sociales ou de la loi, quelques hommes ultra-riches ont réussi à reconquérir le pouvoir sur l’État et les élites traditionnelles en faisant appel directement aux masses et à la liberté du marché. »
Trump lui-même semble s’être transformé en simple token, offrant son propre statut et sa réputation comme une opportunité d’investissement à ses abonnés enthousiastes… ironisent les chercheurs. Mais en réalité, pour la plupart d’entre nous, l’économie numérique exige de nous de travailler plus dur, même pour en tirer une célébrité rapide et en tirer profit. Les règles du jeu sont biaisées puisque nul ne maîtrise les catégories qui le propulsent ou l’invisibilisent, et l’argent, le temps et le capital social jouent un rôle majeur pour propulser certains individus au-dessus des autres. L’économie numérique repose de plus en plus sur la capacité à accéder et à payer des « accélérateurs algorithmiques » (publicité, comptes certifiés, cercle relationnel de personnes déjà visibles, affaiblissement des contenus pour booster leur viralité, usage des bots). L’essor du « personal branding » (la mise en scène de soi) témoigne en partie d’un désespoir, d’un écran de fumée idéologique masquant une réalité sociale bien plus sombre sur le terrain.
« Alors que le déploiement des technologies numériques continue de générer des concentrations de richesse toujours plus stratosphériques, les masses s’enfoncent davantage dans le vide laissé par le démantèlement de la solidarité sociale et la montée de l’automatisation. Ce que l’on oublie souvent au sujet des « individus souverains », c’est que tout le monde ne peut pas en devenir un. »
Dans le New York Times, l’historien canadien Quinn Slobodian et l’essayiste militant Ben Tarnoff qui ont fait paraître Muskism : A Guide for the Perplexed (Harper Collins, 2026 non traduit, mais le livre est annoncé au Seuil pour début 2027) discutent de l’impact d’Elon Musk sur la société. Pour eux le muskisme n’est pas tant un fascisme que l’équivalent contemporain du fordisme, un mode d’organisation et de développement d’entreprise… mais qui n’agit plus seulement sur l’entreprise, mais sur toute la société (c’était le cas du fordisme aussi d’ailleurs). Reste que quand Ford proposait son modèle de développement, celui-ci venait avec un contrat pro-social parce qu’il payait bien ses ouvriers et souhaitait qu’ils puissent s’offrir ce qu’ils produisaient (tout en promouvant un ouvrier plus discipliné, comme le rappellent d’ailleurs Slobodian et Tarnoff dans un article pour le LPE Project). Toute la question est donc de savoir quel avenir Musk propose-t-il à l’humanité ?
Pour Tarnoff et Slobodian, Musk est l’un des grands défenseurs de « l’autonomie électrique ». C’est-à-dire qu’il défend l’idée que les énergies renouvelables peuvent renforcer l’autosuffisance d’un pays. C’est ainsi qu’il a positionné Tesla, qui n’est pas seulement un producteur de véhicules autonomes, mais d’abord un fournisseur de batteries. Trump aussi, à sa manière, est un fervent défenseur de l’autonomie électrique. Ses actions offensives en Iran ou au Venezuela, ses politiques tarifaires imprévisibles, le démantèlement des normes et institutions qui stabilisaient le système mondial sous l’égide américaine, incitent le pays à investir dans l’autonomie électrique. Des mesures qui pourraient accélérer la démondialisation amorcée au moins depuis la pandémie, les pays percevant de plus en plus l’intégration mondiale comme une source de risques et privilégiant l’autosuffisance et la résilience (même si cette démondialisation n’en est peut-être pas une, l’enjeu étant certainement plus d’étendre l’impérialisme de la tech…, la souveraineté visant peut-être bien plus le renforcement de la logique impériale que son abandon, comme le rappelle pertinemment la journaliste Célia Izoard en introduction du livre Anatomie d’une puce, Le monde à l’envers, 2026).
Pour Musk, « l’usine est une enclave, un refuge face à l’instabilité d’un monde hostile », rappelle Tarnoff. La souveraineté énergétique de Musk s’étend sous la forme d’une souveraineté stratégique que l’IA accomplit. « L’introduction de nouveaux produits de la Silicon Valley, de Claude à Maven ou Palantir dans les opérations militaires ou ceux promus par le Doge dans le champ fédéral, montrent qu’ils sont bien plus une réussite qu’un échec ». Ils ne sont peut-être pas une réussite sur le fond, mais ils le sont sur la forme : « ils rendent le gouvernement dépendant d’une nouvelle suite d’outils d’IA pour exercer ses fonctions étatiques fondamentales », explique Slobodian. Musk défend ce que les auteurs appellent la « souveraineté en tant que service », une symbiose, une fusion du pouvoir public et du pouvoir privé.
Pour Slobodian et Tarnoff, malgré ses déclarations, Musk ne serait pas libertarien. « Plutôt que de chercher à supplanter l’État, les grands acteurs de l’IA souhaitent surtout fusionner avec lui ». C’est notamment le cas de Space X, né en 2002 comme sous-traitant pour le Pentagon à une époque où le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld souhaitait une nouvelle approche militaire pour gagner la guerre contre le terrorisme. En 2024, SpaceX contrôlait plus de 95 % des lancements orbitaux américains. Musk est devenu de facto le garant de l’accès à l’orbite pour le gouvernement américain. Ce constat est encore plus flagrant pour Starlink, la branche satellitaire de SpaceX qui tente de prendre le contrôle, par la masse, sur les communications orbitales. L’intégration récente et totale de toutes ses entités (X qui a fusionné avec xAI, qui a fusionné avec SpaceX qui vient d’entrer en bourse en 2026 en incarnant le niveau le plus totalement déconnecté du marché qui soit, comme l’explique FakeTech), montrent que pour Musk, matériel, logiciel et idéologies se renforcent mutuellement. Pour lui, il y a peu de différence entre les matériaux de son empire et les moyens pour propager ses idées.
Si Tesla pourrait sembler le miroir de Ford, le passage du roadster au Cybertruck illustre la transition d’un avenir radieux de consommation carbone sans limite à un avenir sombre marqué par le dérèglement climatique et le survivalisme. « Dans sa forme la plus aboutie, le muskisme exploite un désir de protection territoriale face aux chocs extérieurs, aux ennemis et aux indésirables. Dans un monde de relocalisation et de réarmement, le muskisme offre une infrastructure mondiale pour les projets nationaux », expliquent les deux chercheurs.
« Les sociologues décrivent généralement le fordisme non seulement comme un mode d’organisation de l’usine, mais aussi comme un mode d’organisation de la société en dehors de l’usine. En simplifiant, on peut le décrire comme une production de masse et consommation de masse. Les nouvelles technologies et les nouvelles techniques, telles que celles mises au point par Henry Ford dans les années 1910, comme la chaîne de montage mobile, ont permis aux industriels de produire des biens à une échelle inédite. Mais, tout aussi important, les ouvriers pouvaient se permettre d’acheter ces biens grâce à une relative sécurité de l’emploi et à un salaire décent, garantis par les institutions de la négociation collective et l’État-providence. Dans les années 1970, le fordisme a commencé à s’effriter, laissant place à ce que l’on appelle généralement le « post-fordisme ». Le post-fordisme est associé aux nouvelles pratiques de production agiles développées au Japon, à l’externalisation et à la délocalisation, à la mondialisation des marchés, au déclin des syndicats, à l’essor de la finance et à l’affaiblissement de l’État-providence », rappelle Tarnoff. Pour Slobodian, les entreprises de Musk suivent le modèle d’intégration verticale de Ford. Les activités de production sont intégrées, contrairement au modèle d’Apple (conçu en Californie, assemblé en Chine). Musk acte d’un monde de relocalisation et de réarmement, il parie sur la déglobalisation de l’impérialisme, mais pas sur la fin de l’impérialisme.
Le fordisme n’était pas uniquement, ni même principalement, un modèle de production industrielle, mais également un contrat social qui assurait de la participation active des populations à la production et à la consommation industrielle… Le muskisme, lui, ne propose qu’un « contrat de fans » à des investisseurs et quelques fidèles. A l’image de la coche bleue de X, devenue un symbole de dévotion, récompensée par une meilleure visibilité des publications de ses fans et clients grâce à l’algorithme.
Pourtant, avec l’échec du Doge, Musk a montré qu’il a été incapable de convaincre le reste de la société que sa réussite profitera également à tous. Depuis il a fini d’embrasser le pire fascisme. Ses publications quotidiennes sont inondées d’hystéries sur le déclin démographique blanc et le tsunami étranger. Musk ne propose aucune prospérité partagée : seulement de la violence. « Le contrat de fans pour ceux qui vivent à l’intérieur des murs d’un Occident fortifié, et l’expulsion pour ceux considérés comme illégitimes. Après le déclin des modèles d’industrialisme fordiste et de sous-traitance et mondialisation post-fordistes, le muskisme offre la perspective d’une communauté purifiée de survivants. » Mais là encore, Musk peine à élargir ses soutiens. Ses alliances avec les partis d’extrême droite en Europe restent tendus, personne ne souhaitant donner l’impression que leur souverainisme est compatible avec l’ingérence américaine. Et elle a été contestée également par la mobilisation populaire à l’encontre de l’ICE aux Etats-Unis.
Comme l’expliquent Slobodian et TArnoff pour le LPE project : « Musk et ses pairs ont la chance d’évoluer à une époque où aucun acteur structurel n’est en mesure de contester leur domination. La classe ouvrière a pratiquement cessé d’exister en tant que force organisée. En l’absence de pression venant de la base, les partis politiques eux-mêmes n’opposent aucune résistance significative au muskisme. La situation engendre un paradoxe. D’un côté, la vie des capitalistes est facilitée lorsqu’ils peuvent intensifier l’exploitation de leurs travailleurs et acheter de l’influence politique sans rencontrer d’opposition majeure. Mais cela signifie aussi qu’ils ne sont nullement incités à réfréner leurs pulsions les plus antisociales ni à prendre en compte les conséquences à long terme de leurs actes.
Le muskisme illustre parfaitement cette tendance : alors que le fordisme et le post-fordisme étaient tous deux organisés, selon des modalités différentes, pour garantir la paix sociale, le muskisme s’inscrit dans une logique de guerre sociale. La fragilité relative du mode de régulation muskiste est révélatrice : l’antagoniste ouvrier est si affaibli, et la guerre sociale si asymétrique, qu’il n’est plus nécessaire de conclure une paix négociée. Pour l’heure, la stratégie semble porter ses fruits. Musk, déjà l’homme le plus riche du monde, devrait devenir le premier « trillionnaire ».
Toutefois, un capitalisme sans contraintes n’est pas toujours bénéfique pour les capitalistes eux-mêmes. Tout au long de son histoire, le capitalisme a sans cesse transformé la nature et la société, engendrant des bouleversements considérables. Or, les entreprises ont également besoin d’un environnement politique ordonné et prévisible pour mener leurs activités. Un enseignement majeur de l’école de la régulation est que la résistance de la classe ouvrière a, paradoxalement, contribué à stabiliser le processus d’accumulation en imposant la création d’un tel environnement. En l’absence de contrepartie capable d’arracher des concessions, les capitalistes risquent de générer un tel chaos qu’ils finissent par compromettre leur propre capacité d’accumulation. Si le « muskisme » représente le triomphe de la domination de classe, ce triomphe pourrait bien finir par se dévorer lui-même. »
C’est la grande faiblesse du muskisme, estime Tarnoff. Mais, « si comme Musk et les grands patrons de la Silicon Valley, vous pensez que « l’intelligence artificielle générale est imminente, alors vous croyez que, dans un avenir très proche, la plupart des gens se retrouveront au chômage. Ils seront considérés comme une composante de la société et n’auront plus la possibilité d’influencer son cours. Dans ce cas, leur consentement n’est plus nécessaire. »
Les entrepreneurs de la Tech, comme Musk, ne croient même pas à une perspective de révolte populaire, estiment les deux chercheurs (selon les estimations, le One Big Beautiful Bill Act de Trump prévoit que 10 millions d’Américains vont perdre leur couverture santé… ce qui risque d’ouvrir un nouvel espace de colère sociale). D’ailleurs, ces gens ne conçoivent pas la politique comme avant. Musk dépense des millions de dollars dans les élections américaines et soutient nombre de politiciens nationalistes et souverainistes. Pour eux, la politique n’est pas un enjeu de délibération, de persuasion, de compromis, mais uniquement une question de programmation où la vérité n’est que d’un côté.
« Autre point commun entre Musk et Ford : la concentration impressionnante de leur fortune dans leurs propres entreprises. Pour Musk, si Tesla et SpaceX disparaissent, il disparaît avec elles. C’est sans doute l’une des motivations qui le poussent à agir. » « En multipliant les promesses toujours plus grandes – la colonisation de Mars, 10 milliards de robots humanoïdes à des centres de données dans l’espace… –, Musk ne cesse d’aller de l’avant. Cette dynamique est une condition sine qua non de son fantasme financier. En ce sens, sa vulnérabilité réside dans sa dépendance à l’égard du « nous » – c’est-à-dire les consommateurs du monde entier et, plus important encore, les investisseurs institutionnels – qui doivent continuer à croire en sa vision du futur. » D’où l’importance à la renouveler sans arrêt, à promettre et promettre sans fin, même si ce sont les mêmes promesses qu’il y a 10 ans.
Même constat pour Henry Farrell, à la lecture du livre. « La mythologie du futur (que déroule Musk) qui est en réalité une promesse convertible en capital financier et politique dès aujourd’hui. » Pour Farrell cependant, le Muskisme est plus fragile qu’il n’y paraît. « De toute évidence, nombre de pays peuvent percevoir les infrastructures de Musk comme dangereuses, craignant qu’elles ne soient utilisées contre eux. » « Le Muskisme repose sur une idéologie qui semble actuellement à son apogée. L’introduction en bourse de SpaceX marque l’apogée d’une inflation expansionniste colossale, propre à un univers totalement imaginaire. À ma connaissance, personne ne croit réellement que SpaceX va conquérir son « marché potentiel total » d’environ 23 000 milliards de dollars, qui, comme le souligne Matt Levine, représente « peut-être 20 % de la production économique mondiale et peut-être 40 % du chiffre d’affaires des entreprises mondiales ».
Pour Farrell, d’autres entreprises incarnent le muskisme que les auteurs questionnent. C’est le cas bien sûr de Palantir et de nombre de sociétés de technologies de défense financées par Peter Thiel, l’adversaire de Musk. Le « thielisme » part de bon nombre des mêmes prémisses que le « muskisme », avec le même fatras d’élucubrations fascisantes. L’un comme l’autre, derrière leur protectionnisme défendent un impérialisme sans limite.
Enfin, rappellent Tarnoff et Slobodian, le muskisme résulte d’une emprise quasi mortelle, entre la finance et la tech, jusqu’à l’aporie. Tesla et Musk sont par exemple très impopulaires en Norvège, et pourtant, le fonds de pension norvégien est l’un des 10 principaux actionnaires de l’entreprise et agit en ce sens comme un pilier de la prospérité du pays.
Il semble y avoir quelque chose de très paradoxal entre la réussite économique de Musk et le fait que beaucoup le considèrent comme profondément dérangé. Aucune critique de gauche dans les années 20 ne considéraient Ford comme un idiot. A croire que c’est peut-être le capitalisme lui-même qui est devenu idiot, cerné par ses contradictions, en roue libre… vers sa propre destruction.
Hubert Guillaud

Quelle est la valeur du journalisme ? La réponse dépasse largement sa seule fonction d’informer. Pour justifier leur utilité auprès d’un public de plus en plus méfiant, les médias se cantonnent souvent à un discours théorique qui ne parle qu’aux initiés. Ils se présentent comme les « chiens de garde de la démocratie » ou […]
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Le 25 juin 2026, Emmaüs Connect a inauguré son nouvel espace dédié au programme Triptik à Strasbourg. Un lieu d’accueil pour accompagner 80 personnes primo-arrivantes par an sur le numérique, le français langue étrangère et l’insertion socio-professionnelle.

Plus de 40 personnes étaient réunies à Strasbourg pour inaugurer le nouvel espace d’Emmaüs Connect à Strasbourg dédié entièrement au programme Triptik. Partenaires institutionnels et privés, acteurs sociaux, équipes bénévoles et salariées, et participants au programme étaient présents pour inaugurer ces locaux supplémentaires récemment rénovés situés à quelques minutes à pied de la gare.
Après un temps d'accueil autour d'un café, les participants ont assisté aux prises de parole des partenaires et des équipes d'Emmaüs Connect avant de découvrir les différents espaces de la maison Triptik :


Avant son ouverture, ce local du bailleur Ophéa a fait l'objet de travaux d'aménagement afin de répondre au mieux aux besoins du programme Triptik et des personnes accompagnées. Ce projet s'inscrit dans une démarche avec plusieurs acteurs locaux de l’ESS, associant insertion professionnelle et réemploi des matériaux. Les plans d'aménagement ont notamment été conçus avec l'appui d'une bénévole d'Emmaüs Connect, en privilégiant l'intégration de matériaux issus du réemploi fournis par B2R du réseau Origami. Les travaux ont ensuite été réalisés par KS Solutions, une entreprise adaptée impliquant des salariés en situation de handicap. L’entreprise Deya, en plus d’un soutien financier au projet, a fourni et installé le matériel audiovisuel nécessaire aux formations au numérique.
Pensée comme un lieu accueillant, fonctionnel et accessible, la maison Triptik nouvellement réaménagée permet de proposer un accompagnement complet et inclusif en levant les freins qui empêchent les personnes primo-arrivantes de gagner en autonomie.
Après une expérimentation réussie en Île-de-France, le programme Triptik est désormais déployé à Strasbourg dans ce nouveau lieu. D’une durée de 150 heures réparties sur huit semaines, ce parcours de formation combine l’apprentissage du français, la formation sur les outils numériques (smartphone et ordinateur) et un accompagnement socio-professionnel adapté à chaque participant·e.
Grâce à une pédagogie active, le programme Triptik vise à faire progresser les personnes dans leur quotidien, adapté à leur vécu et leur environnement. Avec ce programme, l'apprentissage du français est articulé avec l'apprentissage du numérique. A l’issue de ce parcours, les participants seront capables de réaliser leurs démarches administratives en ligne, accéder à leurs droits, gagner en autonomie dans leur vie quotidienne et construire un projet professionnel adapté, tout en ayant approfondi leurs connaissances de la langue française.
Destiné à des personnes très éloignées de l’emploi, le programme Triptik d’Emmaüs Connect répond à un besoin encore peu adressé pour des niveaux très débutants en français, tout en proposant un accompagnement global.
L'une des spécificités du programme Triptik est de prendre en compte les obstacles qui empêchent certaines personnes, notamment les femmes et les parents isolés, de suivre une formation.
C'est pourquoi un service de garde d'enfants est proposé directement sur place, en partenariat avec Planète Enfants & Développement. Ce dispositif permet aux parents de participer pleinement à leur accompagnement tout en sachant leurs enfants accueillis dans un espace gratuit et sécurisé.
La maison Triptik a pu voir le jour grâce au soutien de nombreux partenaires locaux, parmi lesquels la Ville et l'Eurométropole de Strasbourg, la Collectivité européenne d'Alsace, la DDETS Bas-Rhin, la Fondation de France Grand Est et la Fondation VINCI pour la Cité.
« Dans le Bas-Rhin, 10 000 personnes sont bénéficiaires de la protection internationale (BPI), des personnes qui ont quitté leur pays dans des situations très compliquées et qui ont besoin d'accompagnement. Ce que vous faites ici, c'est de la mise en œuvre concrète du français, du numérique et de l’accompagnement social. En particulier, il est très compliqué de s'insérer, de suivre l’accompagnement surtout sans garde d'enfants. Le fait de s’occuper des enfants dans le cadre du projet Triptik est essentiel pour s’intégrer et permet de donner un avenir à une même famille.. »
Rebecca Breitman, Vice-présidente de l'Eurométropole de Strasbourg en charge de la Culture, du numérique et de la participation citoyenne et débat public


« C’est un très bel événement de lancement pour un projet dont le territoire avait besoin. L’idée de pouvoir capitaliser sur une expérimentation qui avait déjà fait ses preuves dans d’autres territoires, de profiter d’une expérience réussie avec autant de parties prenantes convaincues et d’envies d’agir partagées nous a donné envie de soutenir cette démarche. A la Fondation de France, on aime quand le numérique rime avec émancipation et intégration, deux axes sur lesquels on agit.»
François Bouillon, Délégué général de la Fondation de France Grand Est
Avec cette nouvelle maison Triptik, Emmaüs Connect renforce son implantation à Strasbourg.
Ce nouvel espace complète l'espace de solidarité numérique situé au 33 rue Kageneck et ouvert dans la ville depuis 2019, qui a déjà accompagné plus de 10 000 personnes autour des trois missions historiques de l'association :
En réunissant l’apprentissage du français, l’inclusion numérique et un accompagnement social personnalisé, le programme Triptik désormais déployé à Paris, Lille et Strasbourg illustre l’ambition d’Emmaüs Connect d’aller plus loin dans l’accompagnement et de lever plus d’obstacles à l’inclusion numérique.

« Le projet Triptik incarne la vision d'Emmaüs Connect. A l'occasion des 10 ans de l’association, on a eu une réflexion sur nos enjeux : c'est quoi le numérique de demain ? Le numérique est un levier, un moyen mais pas une fin en soi. Comment peut-on accompagner encore mieux les personnes en situation de précarité ? Triptik incarne notre ambition de lever d’autres freins au numérique, de faire du sur-mesure pour les personnes qu'on accompagne. C’est aussi une fierté d’avoir initié ce projet à Paris avec Emmaüs Solidarité et on est très heureux de voir ce projet à Strasbourg. »
Charlotte Bougenaux, codirectrice d’Emmaüs Connect
On a déjà pointé ici la piste stimulante des coopératives pour renverser l’asymétrie de pouvoir des plateformes, en prenant l’exemple du secteur du ménage. Mais ce n’est pas le seul secteur où les plateformes déploient leurs méfaits. Le site d’information sur les coopératives de plateforme vient de publier un rapport sur les plateformes destinées aux nounous françaises, confrontées au déploiement d’innombrables sites, comme Bébé Nounou, Yoopies ou Nounou Top… qui sont en passe de supplanter le bouche à oreille pour relier parents et garde d’enfants. Pour Maïmonatou Mar, fondatrice de l’association Gribouilli, première association professionnelle du secteur, les nounous sont de plus en plus contraintes à utiliser ces plateformes qui exigent de savoir rédiger des profils, de consulter des messages, de céder des frais aux plateformes… sans qu’il soit claires pour les professionnels de l’enfance de comprendre les classements et recommandations opaques que génèrent ces plateformes. Pour de nombreuses nounous, en particulier les femmes migrantes, cette évolution fragilise les réseaux informels qui leur permettaient autrefois de trouver du travail grâce aux enfants, aux collègues, aux anciens employeurs et aux liens communautaires. Sur les plateformes, l’enjeu consiste à maîtriser la communication écrite, alors que ce n’était pas un critère de la recherche d’emploi hors ligne par exemple. Maïmonatou Mar qualifie ces ruptures de « failles de solidarité » dans un secteur historiquement façonné par des hiérarchies de genre, de race et de classe. Pour elle, les plateformes entravent la solidarité en y ajoutant des inégalités numériques d’accès et de littératie. Pour les nounous, les plateformes transforment et remodèlent les relations de confiance employés/employeurs.
Le rapport soutient que des coopératives de plateforme comme Gribouilli pourraient rétablir la confiance, réduire l’isolement et bâtir des systèmes d’embauche fondés sur l’entraide plutôt que sur l’extraction de valeur par les plateformes. Mais la difficulté à accéder à de l’investissement limite le déploiement de plateformes alternatives par rapport aux plateformes privées. Les plateformes privées « méconnaissant l’intersectionnalité inhérente au travail du soin, conçoivent des plateformes qui exacerbent le racisme et la misogynie faute de prendre réellement en compte les personnes concernées », dénonce Maïmonatou Mar, au risque de produire des services inadaptés aux besoins. Pour elle aussi nous avons besoin de plateformes de travail en open source, de coopératives de plateformes pour produire des technologies solidaires.
Pour The Verge, Jess Weatherbed s’énerve. Si nombre de plateformes se mettent à étiqueter les contenus IA, cela ne suffit pas. L’étiquetage ne change rien à la submersion en cours, alors qu’un filtre résoudrait facilement ce problème. Il suffirait d’une case à cocher « IA » afin que chacun puisse s’en débarrasser s’il le souhaite. Les rares plateformes qui proposent un filtre pour masquer l’IA, comme DeviantArt ou Pinterest, le rendent difficile d’accès. Mais même activés, les filtres n’ont pas grande efficacité. Il est probable que si d’autres plateformes finissent par proposer ce genre de fonctionnalités, elles ne fonctionneront pas correctement. Au mieux, « cela révélerait l’inefficacité des « solutions » dont se parent nos « empereurs de l’IA ». Elles existent, sur le papier, pour apaiser les régulateurs et les critiques, mais elles ne contribuent guère à résoudre le véritable problème : distinguer les trucages de l’IA des photographies et des œuvres créatives authentiques.»
Sundar Pichai, PDG de Google, convenait pourtant lui-même dans une interview à Decoder de l’emmerdification que l’IA génère : « il y a beaucoup de contenu de piètre qualité généré par l’IA »… mais les internautes doivent « s’y adapter ».
« Les entreprises, y compris des fournisseurs d’IA comme OpenAI, présentent ces solutions d’étiquetage comme une solution pour empêcher les utilisateurs d’être dupés par les deepfakes et autres contenus trompeurs. Si les autorités de régulation prenaient conscience de leur inefficacité, les plateformes en ligne et les fournisseurs d’IA seraient contraints de trouver une solution réellement efficace, au lieu de ce qui ressemble actuellement à un écran de fumée. » « Une alternative à l’étiquetage des contenus générés par l’IA serait d’étiqueter plutôt les créateurs humains vérifiés. Cela n’identifierait pas forcément les contenus synthétiques publiés par ces créateurs, mais cela pourrait nous aider à réduire la présence de contenus provenant de comptes non vérifiés qui produisent en masse des productions de piètre qualité. »
Or, rappelle la journaliste, « Meta, Spotify et Google ne se contentent pas d’héberger des images, des publicités et de la musique générées par l’IA ; ils sont également responsables de la création des outils qui permettent leur génération. C’est pourquoi ils insistent sur le fait que tout le contenu généré par l’IA n’est pas de la camelote et que c’est surtout une question de qualité : si le contenu devient suffisamment convaincant, ils espèrent que vous ne vous en apercevrez pas et que vous continuerez à le consommer sans scrupules. Permettre aux utilisateurs de le filtrer, quoi qu’il arrive, irait à l’encontre de tous les efforts déployés par ces plateformes pour tirer profit de l’IA : elles veulent que vous vous laissiez séduire par cette production de piètre qualité. » Sans compter que ces productions leur assurent des revenus automatisés pour demain, tant pour les produire que pour les diffuser.
Dans un contexte marqué par les inégalités d’accès aux droits et aux services essentiels, nous avons pu compter sur la solidarité de nos bénévoles, de nos équipes et de nos partenaires pour renforcer notre action aux côtés des personnes les plus éloignées du numérique. Ce sont ainsi 39 653 individus qui ont été accompagnés par l’association et son réseau en 2025. Découvrez tous les temps forts de nos actions dans ce nouveau rapport d’activité.
« En 2025, Emmaüs Connect a continué de déployer ses actions en métropole et en outre-mer auprès des personnes frappées par la double peine de la dématérialisation et de l’exclusion sociale. Comment ? En distribuant davantage de matériel reconditionné, en pérennisant la formation des personnes exilées, en renforçant notre organisme de formation, en sensibilisant 20 millions de personnes et les décideurs à l’urgence du réemploi numérique solidaire. À travers également beaucoup d’autres actions menées avec le soutien indispensable de 1 500 bénévoles et que vous allez pouvoir découvrir au fil de ces pages. »
Extrait de l’édito de Charlotte Bougenaux & Marie Cohen-Skalli, co-directrices d’Emmaüs Connect
En 2025, Emmaüs Connect a consolidé son ancrage régional en portant à 19 le nombre de territoires où l’association agit directement : avec l’ouverture d’un troisième territoire d’actions itinérantes dans le Cher, en Centre-Val de Loire.
Département le plus touché de la région par la pauvreté, le Cher accueille désormais une équipe composée de trois animateurs et d’une responsable territoriale, grâce au soutien du Conseil départemental, de la préfecture du Cher et de l’Union européenne via le Conseil régional.
À Marseille cette fois-ci, c’est dans un nouveau local plus spacieux et plus adapté aux besoins des publics et des équipes que s’est installé l’un de nos deux espaces de solidarité numérique. Sur le second semestre 2025, ce sont ainsi près de 1 000 personnes qui ont déjà passé les portes du 11 cours Franklin Roosevelt !
L’association a lancé sa première campagne nationale de sensibilisation au réemploi solidaire des équipements numériques. Diffusée du 24 février au 9 mars 2025 sur les antennes de France Télévisions et de Radio France dans le cadre du programme Transition en Commun, cette campagne a bénéficié de 190 diffusions et touché près de 20 millions de personnes !
À travers deux spots TV et radio, l’opération a mis en lumière un paradoxe encore trop méconnu : pendant que près de 8 millions de personnes en France rencontrent des difficultés pour s’équiper et accéder aux services numériques essentiels, des milliers d’ordinateurs et de smartphones inutilisés restent stockés chez certaines entreprises et collectivités ! Pourtant leur réemploi, grâce à un possible reconditionnement, permettrait de réduire à la fois les inégalités d’accès au numérique et notre empreinte environnementale.
Menée avec le soutien de l’éco-organisme Ecologic, la campagne a permis de promouvoir plusieurs solutions concrètes pour faciliter les dons de matériel tout en mobilisant entreprises et particuliers. Une initiative qui s’inscrit pleinement dans les engagements portés par le collectif Verdinum pour faire émerger un numérique plus solidaire sur l’ensemble du pays.
2025 a également été l’année du lancement de notre Tour de France « Réparer le numérique » ! Il a réuni 250 acteur·ices du réemploi numérique solidaire à travers 12 étapes sur une grande partie du territoire : Centre-Val de Loire, Hauts-de-France, Grand-Est, Occitanie, Auvergne-Rhône-Alpes, Provence Alpes-Côte d’Azur, Corse, Normandie, Nouvelle-Aquitaine, Bretagne, Ile-de-France, Pays de la Loire.
L'objectif est de favoriser les rencontres entre ces acteur·ices de terrain et réfléchir collectivement à la question suivante : Comment mieux renforcer les coopérations locales pour équiper les personnes éloignées du numérique ?
Cette dynamique, soutenu par l’ADEME, pose aujourd'hui les bases d'un futur collectif national, ancré dans les territoires, avec trois grandes missions :

Publication du guide de bonnes pratiques « Concevoir pour tous⸱tes », développement du programme Triptik auprès de personnes primo-arrivantes, engagement au sein du consortium Verdinum pour le développement d'un numérique responsable et durable, lancement du projet de réemploi numérique solidaire Econum… et tant d’autres initiatives à découvrir sans plus attendre dans ce nouveau rapport d’activité. Bonne lecture !
Mais pourquoi l’IA est-elle utilisée pour faire la guerre ?, demande le sociologue Ori Schwarz dans un passionnant article pour Big Data & Society, en observant l’usage qu’en a fait l’armée israélienne à Gaza (voir notre dossier L’IA ça sert, d’abord, à faire la guerre). Qu’apporte-t-elle, que permet-elle que les techniques de guerre traditionnelle n’apportent pas ?
Pour le chercheur, l’IA a été utilisée pour accélérer la génération de cibles, car l’armée israélienne a adopté une doctrine axée sur la « létalité » (visant à maximiser le nombre de victimes) tout en intégrant le droit international humanitaire (qui impose de distinguer les cibles militaires des civils). L’IA n’était pas tant requise pour personnaliser le traitement, que pour justifier d’un traitement uniforme en créant des justifications adaptées, explique-t-il. Elle a été instrumentalisée pour légitimer tueries et destructions de masse en fusionnant et en analysant automatiquement des données pour transformer des milliers d’individus et de bâtiments en cibles légitimes assorties de scores de probabilité individuels.
Pour le chercheur, le profilage, la « singularisation automatisée » (que proposait le sociologue allemand Andreas Reckwitz dans son livre, The Society of Singularities, Polity, 2020), c’est-à-dire le fait que chacun soit traité différemment selon les données récoltées sur lui, est utilisée avec succès dans tous les domaines que le numérique transforme (marketing, médecine, tarification…). Mais, alors que le profilage ne cesse de promettre une distinction plus précise, il permet finalement de générer des effets de masses désastreux, comme dans le cas des destructions lors de la guerre à Gaza, brouillant la distinction entre cibles militaires et populations protégées. « Plus de 71 000 Palestiniens ont été tués, selon les chiffres officiels palestiniens et les estimations de l’armée israélienne. Mais seuls 20 % d’entre eux seraient des militants du Hamas alors que près de la moitié des victimes seraient des femmes et des mineurs. Des milliers d’autres sont portés disparus et d’autres encore sont morts de maladie et de malnutrition. Près de 2 millions de personnes ont perdu leur logement, la plupart des bâtiments résidentiels de Gaza ayant été détruits ou gravement endommagés. L’ampleur des pertes civiles a conduit la Cour internationale de Justice à saisir Israël pour violation présumée de la Convention sur le génocide. »
Une grande partie de ces victimes et destructions visait des cibles identifiées par les services de renseignement israéliens grâce à une utilisation sans précédent de technologies numériques sophistiquées. Schwartz y voit un paradoxe. D’un côté, l’armée israélienne s’est vantée d’effectuer la sélection des cibles à l’aide d’outils d’IA et d’analyse de données les plus sophistiqués pour identifier des cibles humaines et des infrastructures liées au Hamas ; pourtant, le résultat de cet investissement sans précédent dans un ciblage sophistiqué donne l’impression d’une destruction et de tueries massives et indiscriminées. « Si l’objectif est de tuer sans distinction, pourquoi une technologie aussi avancée est-elle nécessaire ? »
Pour Schwarz, si l’IA est utilisée pour procéder à des tueries de masse, c’est justement en raison de sa capacité de distinction : « en singularisant les justifications de tueries indiscriminées, elle produit de la distinction au service de l’indiscrimination ». Cela se produit parce que les effets sociaux de l’IA ne sont pas prédéterminés par les caractéristiques technologiques, mais façonnés par les contextes juridique, structurel, culturel, politique et moral dans lesquels la technologie s’inscrit. En particulier, les tueries et les destructions indiscriminées découlent de la construction politique de « cibles ». À une époque où le droit international humanitaire ainsi que les normes éthiques et professionnelles militaires exigent de ne viser que des « cibles » légitimes, l’impact du big data sur la guerre ne consiste pas nécessairement à réduire les massacres et les destructions en trouvant « l’aiguille dans la botte de foin », comme on l’affirme généralement. Mais, tout le contraire : « il s’agit de transformer le foin en aiguilles, en « incriminant » presque tous habitants ou tous les immeubles résidentiels par l’élaboration d’un récit singulier les associant exclusivement à l’ennemi, légitimant ainsi une destruction indiscriminée. » Pour le chercheur, les massacres et les destructions ne s’expliquent pas uniquement par ces développements technologiques bien sûr, mais la justification technique a permis de renforcer les dynamiques politiques en cours.
Longtemps, les assassinats extrajudiciaires se limitaient à de rares opérations clandestines visant des opposants de haut rang, rappelle le chercheur. Puis l’élimination ciblée s’est transformée en une politique déclarée, systématiquement mise en œuvre à une échelle toujours plus vaste.
Cette politique s’appuie sur trois principes. Premièrement, l’individualisation de la guerre : l’affrontement est requalifié en une action de police ou de poursuite judiciaire visant des individus. Les individus deviennent des cibles non pas en raison de leur statut (appartenance à une force armée ennemie), mais en raison de leur comportement ou de la menace qu’ils représentent. Chaque individu reçoit un score qui détermine son implication quelque soit les biais du calcul. Et la valeur que l’on attribue à cette implication peut varier.
Deuxièmement, la juridicisation de la guerre : face à la complexité croissante du droit international humanitaire, les armées ont intégré des juristes à leurs équipes pour protéger leurs personnels des poursuites. Désormais, il faut pouvoir établir la légalité des attaques, au regard de principes de nécessité, de proportionnalité et de distinction. Tout en trouvant des modalités pour interpréter le droit international de manière extensive… La juridicisation a conduit à devoir collecter des données pour établir la légalité des ciblages.
Troisièmement, le transfert de risque vise à minimiser le risque pour les soldats en les transférant aux civils ennemis, par exemple en recourant à des bombardements aériens, de préférence par drones, plutôt qu’à des combats terrestres ou à des arrestations. « Depuis 2000, l’ampleur des « assassinats ciblés » a connu une croissance spectaculaire, passant de quelques dizaines à plusieurs milliers de victimes. Cette augmentation est due à l’élargissement controversé de la définition des cibles légitimes », qui a inclus les membres non combattants d’organisations terroristes, puis les civils ayant contribué indirectement aux hostilités. Cet élargissement a engendré un nouveau défi que les systèmes d’IA ont cherché à relever par le scoring : prouver le lien de la cible avec l’organisation ennemie. Si ce lien était évident lorsqu’il s’agissait de cibler des commandants de haut rang, il est devenu de plus en plus difficile à prouver à mesure que le nombre de cibles augmentait. Ce n’est qu’au cours de la guerre de Gaza de 2023, avec la décision d’attaquer des dizaines de milliers de jeunes militants du Hamas, que la nécessité de vérifier si la cible envisagée pour un assassinat avait un lien quelconque avec une organisation terroriste, s’est imposée. « L’utilisation du big data a transformé les cibles d’exécutions extrajudiciaires, passant d’individus isolés (des personnes importantes et connues) à des cas regroupés en clusters dynamiques calculés par des algorithmes. Si les « assassinats ciblés » requièrent certaines technologies de renseignement et de surveillance, l’analyse des mégadonnées a été progressivement introduite, d’abord pour réduire le taux élevé d’erreurs d’identification humaine, puis, à plus grande échelle, pour rationaliser les opérations d’assassinat, en réduire les coûts et en étendre la portée ». Bien que l’utilisation de l’IA pour « incriminer » des cibles repose sur l’individualisation et la juridicisation de la guerre, la quantification automatique des risques entre en conflit avec des principes juridiques fondamentaux tels que le raisonnement, la réflexion et la prise de décision contextualisée. Les chercheurs critiques Nicola Perugini et Neve Gordon affirment que les assassinats ciblés reposent sur un « dispositif de distinction » conçu pour désigner des cibles humaines à des fins militaires en identifiant des « anomalies » dans les relations entre les données, c’est-à-dire en surveillant les comportements et en repérant les irrégularités. Les écarts statistiques sont alors considérés comme des écarts normatifs passibles de la peine de mort, comme l’expliquait le politologue Hendrik Huelss.
Avant même leur automatisation, les assassinats se fondaient déjà sur l’identification de schémas de vie associés au terrorisme. La surveillance et les données permettent de requalifier des individus, auparavant considérés comme des « civils » protégés, en cibles ennemies jugées moralement et légalement abattables, même lorsqu’ils ne participent pas directement aux hostilités. Eric Bonds a qualifié ce phénomène de « violence humanisée », une nouvelle forme de violence qui se manifeste à la fois par une pratique (fondée sur la surveillance et les technologies d’élimination de précision) et par un discours de légitimation (qui s’appuie sur le langage des droits de l’homme et qui, comme le présente ses partisans, paraît rationnel, mesuré et humain, car ils s’efforcent de minimiser les dommages causés aux civils innocents en évaluant les dommages collatéraux prévus de chaque frappe par rapport à son avantage militaire). Ceci produit un « effet paradoxal » : le strict respect des procédures et des critères juridiques (qui interdisent de cibler les civils ne participant pas aux hostilités et exigent que les dommages causés aux civils soient minimaux) tout en permettant de les contourner.
Le paradoxe, c’est que la justification par le calcul renforce la tolérance à l’égard des meurtres de civils. « L’utilisation de technologies avancées visant à réduire les dommages causés aux civils (par exemple, la reconnaissance faciale pour éviter les erreurs d’identification et l’imagerie satellitaire pour estimer les dommages collatéraux et calculer la proportionnalité avec une précision actuarielle) et le recours à des calculs proportionnels à l’avantage militaire renforcent la légitimité et la tolérance à l’égard des meurtres de civils ».
En effet, ces calculs rendent chaque attaque juridiquement justifiée et les décès de civils regrettables, mais légitimes. Les efforts déployés pour minimiser les « dommages collatéraux » (en avertissant les civils avant les attaques et grâce aux calculs de proportionnalité) présentent les incidents ayant entraîné de nombreuses victimes civiles comme des accidents involontaires comme l’explique Craig Jones dans son livre The War Lawyers (Oxford University Press 2020 ou Yael Levy, dans le sien Shooting without crying: The new militarization of Israel in the 2000s, 2023). Et la numérisation renforce considérablement cette légitimation : les scores calculés par algorithme bénéficient d’une aura d’objectivité et de confiance en raison de la confiance bien documentée accordée aux chiffres – notamment par l’historien des sciences Theodore Porter dans son livre, La confiance dans les chiffres (Les Belles lettres, 2017). En convertissant l’incertitude quant aux dommages potentiels causés aux citoyens en « risques » mesurables, les algorithmes transforment les dilemmes moraux en procédures technico-informatiques et finalement réduisent les doutes moraux et la réflexivité, comme le montrait Lucy Suchman dans un article de recherche. Finalement, le ciblage automatisé permet de légitimer les frappes, qu’importe les dégâts qu’elles causent. Or, la violence « humanisée » tue principalement des civils (60 % à 90 % des décès sont des « dommages collatéraux » expliquaient déjà Perugini et Gordon, rappelant également qu’elle est imprécise et surtout qu’elle restreint les catégories protégées tout en légitimant le meurtre).
Contrairement aux tirs des chars, les frappes aériennes contres des cibles spécifiées par le renseignement sont soumises aux principes du droit international humanitaire qui définit les conditions de la légitimité de la violence militaire et doivent donc être traduit en procédures formelles qui encadrent la définition des cibles. Le droit humanitaire repose notamment sur des principes de distinction (ne cibler que les cibles militaires dont l’attaque procure un avantage militaire, et non les civils ou les infrastructures civiles), de proportionnalité (interdire les attaques qui causent des dommages disproportionnés aux civils par rapport à l’avantage militaire obtenu) et de précaution. Mais une autre doctrine est venue également changer le cours de la guerre : la doctrine de la létalité. Plus que le contrôle du terrain, le nombre de morts ennemis est devenu le principal critère d’évaluation des opérations militaires ou des performances des unités. L’industrialisation de l’extermination de précision, défendue par Aviv Kokhavi, chef d’état major de l’armée israélienne, exigeait la production en masse de cibles pour les frappes aériennes. Mais la cible, même légitime, est une construction politique et sociale, comme le montrait l’article de +972 Magazine, qui évolue selon le contexte, à l’image des dommages collatéraux afférents autorisés ou du niveau du scoring qui transforme un soupçon en cible.
En effet, les procédures utilisées pour transformer des personnes ou des bâtiments en cibles impliquent divers acteurs s’intégrant à un réseau : non seulement les définitions juridiques, les concepts moraux et les agents de renseignement, mais aussi les documents de renseignement, les technologies de surveillance qui les produisent et les technologies utilisées pour les traiter et les analyser. La construction des cibles n’étant pas uniquement un processus social, les évolutions technologiques peuvent la transformer. Et le scoring est justement en passe de devenir le facteur d’accélération.
Comment l’IA a-t-elle modifié la construction des cibles, qui n’est pas uniquement un processus social ? Lors de la guerre de Gaza, Israël a utilisé deux types de systèmes d’IA distincts, l’un pour les cibles d’infrastructure et l’autre pour les cibles humaines, explique Schwarz. Ces systèmes avaient des historiques différents, mais présentaient de nombreux points communs. Les personnes interrogées ont souligné que ces deux systèmes ne prenaient pas de décisions à la place des humains, mais accéléraient la production de cibles de deux manières : en fusionnant les informations provenant de sources multiples et en rendant accessibles aux analystes toutes les informations pertinentes concernant chaque cible potentielle ; et en classant les cibles potentielles selon leur probabilité estimée. Ainsi, les analystes humains peuvent se concentrer exclusivement sur les cibles les plus susceptibles d’être approuvées : « [Supposons] que vous disposiez d’un milliard d’informations et que (…) vous n’ayez que 100 cibles alors que vous avez 10 000 candidats. Alors, à quoi sert l’IA ? À une seule chose : les trier par ordre de priorité. (…) [L’ordinateur] a pris les 10 000 suspects, a examiné quelques milliers de cas avérés et [a reçu l’instruction de trier] tout ce qui se ressemble sur tous les points. Ensuite, la machine établit les priorités, c’est tout. Une fois les priorités établies, elle indique aux services de renseignement : vérifiez ceci, cela et cela. Attribuez une file d’attente. (…) Cela signifie que le travail est rationalisé. Mais aucune machine ne décide », déclarait un officier de l’armée israélienne.
Ce discours humaniste et anthropocentrique, également fréquent dans les déclarations de Tsahal sur l’IA, minimise le rôle de la technologie, la réduisant à un simple outil au service d’objectifs humains. L’armée israélienne a décrit le système d’IA « Gospel » comme un simple « outil technique destiné aux analystes du renseignement », car sa traçabilité et son intelligibilité permettent aux analystes d’examiner eux-mêmes les éléments de renseignement sur lesquels reposent ses recommandations. Cependant, même une délégation partielle du ciblage peut avoir des conséquences plus importantes : d’une part, les pressions organisationnelles de niveau intermédiaire en faveur de l’efficacité et les biais d’automatisation de niveau micro peuvent conduire les analystes humains à approuver les recommandations du système de manière quasi automatique (comme nous le disions dans la seconde partie de notre dossier) ; d’autre part, les outils ne se contentent pas de réaliser les objectifs des utilisateurs, mais les façonnent également en proposant de nouvelles pistes d’action permettant l’accélération. Yossi Sariel, ancien commandant de l’unité de renseignement 8200 de Tsahal, a soutenu que l’accélération est l’une des deux principales contributions de l’automatisation informatique au renseignement. Selon lui, la production d’un plus grand nombre de cibles est nécessaire pour exercer une pression constante sur l’ennemi et le vaincre, mais l’intervention humaine constitue un goulot d’étranglement, car la création d’un tel nombre de cibles exigerait des milliers d’enquêteurs traitant et analysant les données pendant des années. Pour lever cet obstacle, il faudrait une « équipe homme-machine » capable de constituer une base de données de dizaines de milliers de cibles et d’en générer des milliers d’autres chaque jour de combat, comme il l’expliquait dans son livre éponyme. La seconde contribution identifiée par Sariel est la prédiction, définie comme le fait de « compléter les informations manquantes » à partir des tendances observées dans les données massives. La prédiction n’est donc pas seulement orientée vers l’avenir (prédire qui commettra un attentat-suicide), mais surtout vers le présent et le passé (prédire où des armes ont été dissimulées). Les prédictions revêtent alors une importance épistémologique : « elles permettent d’incriminer des personnes et des lieux sur la base d’informations incriminantes inconnues, déduites d’éléments non incriminants connus ». L’IA sert à la production d’inférences, de décisions probabilistes que leur niveau de probabilité valide.
La génération par IA de cibles d’infrastructures (de bâtiments) s’effectue au sein de la Direction du ciblage de l’armée israélienne, créée en 2019, explique Schwarz. Cette création faisait suite à un rapport du Contrôleur de l’État indiquant que la banque de cibles disponible au début de la guerre de 2014 entre Israël et le Hamas était bien inférieure au potentiel réel. Une personne interrogée a expliqué les raisons de la création de cette direction en ces termes : « On veut disposer d’une banque de cibles de qualité, que l’on peut frapper pour contraindre le Hamas à capituler » ; or, en 2014, « cela ne s’est pas passé ainsi : il a fallu envoyer des troupes au sol ». L’armée et les médias israéliens ont présenté cette direction et le système d’IA « Gospel » comme la solution.
Lors des conflits précédents, la banque de cibles s’épuisait après quelques jours ou semaines de bombardements intensifs, limitant le volume de tirs. La direction a promis de remédier à ce problème en accélérant et en rationalisant la génération de cibles, tant avant que pendant les hostilités, afin de « transformer la capacité de destruction de Tsahal en un système industriel » capable de « détruire des milliers de cibles chaque jour », explique un article de Ynet, l’un des journaux en ligne hébreu. Pour y parvenir, Gospel fusionne des milliards de données provenant de sources variées (et notamment du renseignement, telles que des appels téléphoniques interceptés et des photographies aériennes), identifie des cibles potentielles grâce à l’apprentissage automatique (en se fondant sur leur ressemblance avec des cibles précédemment validées) et les classe selon la probabilité qu’il s’agisse de cibles légitimes et de qualité. Ces recommandations classées sont ensuite transmises à des analystes humains pour décision, puis à des officiers supérieurs pour approbation.
Cette automatisation partielle accélère considérablement la génération de cibles. Un officier supérieur du renseignement a noté : « Gospel dispose d’une interface utilisateur très simple qui organise la file d’attente des cibles en fonction de la probabilité et de l’importance. Ainsi, l’opérateur humain reçoit simplement une liste établie par la machine, indiquant la probabilité qu’il s’agisse d’une cible valide ainsi que son importance. Le système fonctionne par scores. Par exemple, il s’agit d’une cible avec une probabilité de 80 % ou de 30 %. La machine émet donc une recommandation : « À mon avis, c’est une cible. » L’opérateur prend alors le relais, vérifie le processus suivi par la machine, exerce son jugement – car la machine peut parfois commettre des erreurs – et décide finalement s’il s’agit bien d’une cible. »» Un autre officier a expliqué que la priorisation automatisée était devenue nécessaire en raison de la « croissance exponentielle » du volume de données (consécutive à la numérisation, à la « datafication » et à l’impératif de collecter et d’analyser toutes les données), rendant l’analyse humaine impossible : « Que faire ? Recruter 50 000 agents de renseignement ? Nous ne les avons pas. Alors, utilisons un bon ordinateur pour effectuer la priorisation à notre place. En somme, c’était la mission assignée à la Direction du ciblage. » Un juriste impliqué dans l’élaboration des cibles a affirmé que la cadence de production du système était 50 fois supérieure à celle d’une équipe de 20 officiers de renseignement. Les personnes interrogées ainsi que les déclarations officielles de l’armée ont souligné que la Direction du ciblage avait pour vocation de « constituer de vastes banques de données » afin de permettre l’attaque de « milliers de cibles en une seule journée », industrialisant ainsi l’extermination. Comme souvent, cette industrialisation s’est accompagnée d’une intensification du travail : dès 2019, les soldats de cette direction nouvellement créée ont fait état de pressions visant à accélérer la production de cibles en faisant l’impasse sur un examen approfondi, avec des mesures incitatives – telles que des jours de congé – pour les équipes les plus « productives ». La durée de validité limitée des cibles a été prolongée grâce à une modification des procédures, autorisant le bombardement de cibles plusieurs mois après leur identification, sans nouvel examen, expliquait Haaretz.
« L’accélération de la production de cibles est jugée cruciale en temps de guerre et l’IA permet justement d’accélérer la production ». Cette accélération a atteint son paroxysme lors de la guerre contre Gaza : au 27e jour du conflit, Tsahal a annoncé avoir frappé 12 000 cibles tout en générant simultanément 1 200 nouvelles cibles grâce à son « usine à cibles » fonctionnant 24 heures sur 24.
Mais l’utilisation de l’IA pour identifier des listes de personnes à cibler plutôt que des lieux relève d’une autre dynamique, explique Schwarz. Une dynamique qui a débuté avec le recours à l’IA pour des arrestations préventives.
À l’automne 2015, Israël a dû faire face à une vague d’attaques spontanées, perpétrées principalement par des adolescents. Il était difficile de déjouer ces attaques, car les auteurs n’étaient affiliés à aucun réseau terroriste ou de guérilla. En conséquence, les services de renseignement israéliens ont mis au point un modèle visant à prédire quels adolescents étaient les plus susceptibles de commettre des attaques, en analysant les schémas d’activité sur les réseaux sociaux (publications, « like », commentaires, émojis, nouveaux liens) ainsi que des données provenant d’autres sources (par exemple, les données de localisation), en attribuant à chaque adolescent palestinien un score de risque. Le modèle s’appuyait sur des schémas prédictifs identifiés à la fois par l’apprentissage automatique (analyse de mégadonnées) et par des analystes humains (par exemple, de nouvelles coupes de cheveux, les auteurs d’attentats-suicides adoptant souvent une nouvelle coiffure peu avant de passer à l’acte). Ce modèle a conduit à l’arrestation préventive de centaines d’adolescents palestiniens.
D’autres systèmes ont été développés par la suite pour identifier des membres d’organisations terroristes en vue de leur arrestation et de leur interrogatoire. Lors de la guerre à Gaza, cette stratégie a été étendue pour dresser des listes de cibles à éliminer d’une longueur sans précédent, appliquant les principes de la police prédictive pour produire des cibles à éliminer. Le système d’IA « Lavender » attribuait à presque tous les habitants de Gaza un score de probabilité d’appartenance au Hamas, en se fondant sur des facteurs couramment utilisés dans la police prédictive comme le montre la sociologue Sarah Brayne dans son livre, Predict and surveil (2021, Oxford university Press), notamment les réseaux personnels, les habitudes de vies comme les lieux fréquentés et les déplacements. 37 000 Palestiniens ont été identifiés par algorithme comme étant probablement des membres du Hamas comme le montrait Abraham dans son article pour +972 Magazine.
« Les scores de probabilité transforment la distinction entre terroriste et civil, passant d’une catégorie binaire à un continuum statistique ». Les individus classés par l’IA comme membres probables du Hamas étaient alors ajoutés aux listes de cibles à éliminer sans réel examen supplémentaire. D’autres rapports font état d’une certaine forme de supervision humaine ; par exemple, des officiers auraient corrigé une erreur d’interprétation de l’IA qui avait pris une liste d’élèves du secondaire pour une liste de militants potentiels, une erreur qui aurait pu conduire à désigner à tort 1 000 adolescents comme cibles.
Reste que l’accélération n’a pas été que technologique, elle a aussi été politique. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait reproché au chef d’état-major Herzi Halevi de n’avoir bombardé « que » 1 500 cibles au cours des 48 premières heures du conflit ; il a rejeté l’explication de Halevi, qui indiquait ne pas disposer de 5 000 cibles, en déclarant : « Je m’en fiche ». Sans l’IA, estime Schwarz, « il aurait été difficile d’atteindre une telle ampleur de morts et de destructions ».
L’armée israélienne a assoupli son interprétation du droit international humanitaire pendant la guerre sans pour autant abandonner totalement ce cadre, par exemple en relevant les seuils de « dommages collatéraux » et en autorisant des attaques ciblées contre chacun des 37 000 membres présumés de rang inférieur du Hamas, à condition que le nombre de décès civils anticipés reste inférieur au seuil. La pratique du « roof-knocking » (bombardements d’avertissement) a été abandonnée et des cibles présentant une probabilité moindre ont été prises en compte. En conséquence, le taux de mortalité civile s’est envolé. L’approche vis-à-vis des infrastructures civiles a également évolué pour maximiser la destruction : des immeubles de grande hauteur et des bâtiments universitaires par exemple ont été désignés comme des cibles essentielles et visés en raison de la présence d’un objectif militaire légitime à un seul étage, mais détruits par un armement provoquant l’effondrement de l’édifice tout entier.
Au regard du droit international, cela pourrait être considéré comme une violation des principes de proportionnalité et de précaution. Mais cette proportionnalité et ces précautions, on le voit, permettent aussi de faire varier les classement en ajustant les justifications, sur la base de données singulières et spécifiques l’associant au Hamas avec une certaine probabilité. Tout l’enjeu consiste à fourbir des probabilités et les compléter de narratifs adaptés afin de produire des explications. La destruction des infrastructures civiles, quelle que soit la raison, est devenu l’objectif derrière les justifications : toutes les cibles détectées sont devenues un moyen pour raser Gaza.
Pour Ori Schwarz, « les systèmes d’IA ont épargné les dilemmes moraux en légitimant les attaques. Le rôle de l’IA a donc consisté à ériger le général en singulier, transformant presque tout en cible ». Pour Schwarz, avec la guerre à Gaza, l‘IA est devenue un outil de légitimation : l’automatisation permet le respect des procédures. Elle est un moyen pour « préserver les normes éthiques en les inscrivant dans le code, les transformant de règles réglementaires en règles génératives inviolables ».
Comme c’est le cas depuis longtemps, l’automatisation est censée garantir l’éthique. Mais ce n’est pas si vrai. D’abord parce que le système permet d’abaisser le seuil de confiance du ciblage et donc faire que la machine contourne la règle. Et surtout que l’opacité et la complexité du calcul permettent de faire disparaître ses défaillances et la surveillance par les opérateurs humains.
Le statut moral dépend désormais des procédures et non des résultats. Mais surtout, en validant les dommages collatéraux, l’IA a servi de mécanisme de légitimation des massacres de civils. Tactiquement, le rasage des zones urbaines avant les manœuvres terrestres permettait aussi de protéger les soldats israéliens. Enfin, le ciblage fournit un prétexte pour la destruction, une « couverture morale ».
Certains officiers souhaitaient que l’IA puisse générer elle-même les attaques depuis les scores produits. Cette proposition ne s’est pas encore concrétisée, mais les digues sont prêtes à lâcher, estime Schwarz. Notamment parce que les humains dans la boucle de la vérification ne servent déjà plus que d’agents d’enregistrement, chargés de validés les cibles en quelques secondes, sans avoir le temps d’examiner les données ni de comprendre les calculs qui les produisent. Pour Schwarz, si l’armée israélienne n’a pas franchi le pas, c’est notamment parce que le droit international humanitaire exige qu’un humain réponde de chaque décision. Mais plus encore, parce que garder un humain dans la boucle donne l’apparence d’une décision issue d’une délibération humaine.
C’est oublier que l’IA n’organise pas seulement la file d’attente des cibles, elle les désigne. Ce sur quoi les humains ont encore le contrôle reste surtout les critères pris en compte par les données et les seuils. Pour Schwarz, l’élaboration des cibles n’est pas un processus purement social, mais elle n’est pas non plus purement technologique. Le ciblage doit pouvoir être expliqué, contre-interprété. Les opérateurs ne font pas nécessairement confiance aux scores produits, tant qu’ils ne pensent pas les comprendre « et après l’avoir testé sur la durée, en constatant qu’il est cohérent avec le scénario qu’il a en tête » (même constat pour les radiologues confrontés aux résultats de l’IA). La validation d’une cible repose toujours sur une preuve, c’est à dire un récit. Et les analystes doivent souvent défendre leurs choix et validation, comme s’ils étaient face à un tribunal. Ils doivent défendre la cohérence des éléments qu’ils ont sous les yeux. Le risque à terme, suggère Schwarz, c’est que l’IA produise aussi les récits, quand bien même ils seraient aussi faux que les éléments cohérents que valident les humains. Un système d’IA pourrait identifier un lieu fréquenté par plusieurs militants et lui attribuer une priorité élevée, sans envisager qu’il puisse s’agir d’un restaurant, ou qu’une conversation interceptée évoquant le terrorisme provienne en réalité d’un film diffusé à la télévision. Les systèmes d’IA servent « à trouver des corrélations (…) entre toutes sortes de variables que vous ne jugiez pas intéressantes jusqu’alors (…) Évidemment, je présente aux analystes du renseignement une grande quantité de données et de corrélations en leur disant : « Regardez, c’est intéressant ». » Les analystes tentent ensuite d’ouvrir la « boîte noire » et d’élaborer un récit expliquant le fonctionnement du modèle et les raisons de son efficacité, une étape nécessaire pour que le modèle inspire confiance et soit mis en service. « Je leur montre des points de données très précis, [des variables prédictives] », explique un officier chargé de la formation des agents aux outils. Toutefois, il souligne que dans ces situations, les prédictions du système ne servent pas à désigner des cibles tant que les analystes n’ont pas ouvert la boîte noire et expliqué pourquoi ces variables spécifiques intégrées au modèle permettent de prédire les résultats. Pour Schwarz, ces débats contredisent la promesse épistémologique de l’IA – fondée sur un empirisme radical – selon laquelle la prédiction rendrait l’explication superflue, ou qu’il n’y aurait plus besoin de théorie.
Reste, rappelle Schwarz, que même si vous faites confiance à vos experts en science des données et que vous avez collecté et testé les données avec soin, vous ne pouvez pas juger de leur qualité. Vous devez expliquer le plus précisément possible ce que les variables indiquent et pourquoi le modèle prédit ce qu’il prédit. Par conséquent, l’analyste ne renoncera pas à comprendre la signification des corrélations et les raisons des choix du modèle. Les développeurs débattent souvent de la meilleure façon de représenter ces corrélations sans induire les utilisateurs en erreur. Si la classification algorithmique des individus comme cibles à forte probabilité est effectuée automatiquement, sans récit, les agents de renseignement en construisent, à la fois en amont, lors du développement du système, et ultérieurement, afin de conférer sens et légitimité aux recommandations algorithmiques (même si cette dernière dimension a pu s’éroder en raison de l’accélération de la production de cibles en temps de guerre).
La confiance dans les chiffres n’est pas aussi omniprésente et automatique que la littérature pourrait le laisser croire. Dans notre cas, les utilisateurs finaux des systèmes de mégadonnées (analystes du renseignement) étaient initialement méfiants à l’égard de l’automatisation et des probabilités calculées algorithmiquement. Un développeur que Schwarz a interviewé leur a reproché de se méfier des systèmes d’IA en raison de leur « peur de l’erreur » et de leur prudence excessive (« Ils ont besoin d’un niveau de certitude non pas de 100 %, mais de 200 %, et une telle chose n’existe pas »). Face aux soupçons et à la nécessité de « faire confiance aux chiffres », les developpeurs du système ont entrepris un travail de sensibilisation et élaboré une stratégie sophistiquée : dissimuler le rôle de l’IA et insister sur l’implication humaine. « Les agents du renseignement n’utilisent pas l’IA, ils utilisent des outils conçus pour eux, et de leur point de vue (…), s’il y a de l’IA, d’après mon expérience, ils ne lui font pas confiance. En fait, pour les inciter à l’utiliser, nous n’avons pas dit “c’est de l’IA pure”, mais nous nous sommes assurés que l’agent qui examine une cible puisse voir que Sharon l’a déjà examinée, qu’il puisse voir le nom de la personne qui l’a fait, et qu’il connaisse Sharon. » Ils doivent savoir que Sharon est la meilleure pour identifier les cibles et, par conséquent, ils peuvent lui faire confiance. Dans cet exemple, ils ont tiré parti de la confiance que le personnel du renseignement accordait à une ancienne agente de renseignement très appréciée (« Sharon »), promue et mutée au sein de l’équipe technique. Elle y étiquette les données et valide les cibles générées par algorithme avant leur transmission aux services de renseignement et juridiques pour approbation. La confiance personnelle en Sharon peut faire toute la différence : « Nous avons constaté que lorsqu’une personne comme Sharon est présente, ils font confiance au système ; en revanche, lorsqu’on leur dit “ce n’est qu’un modèle”, ils n’y croient pas [et recommencent le processus manuellement depuis le début]. » Paradoxalement, la confiance dans l’IA (nécessaire à la délégation partielle du travail de renseignement aux algorithmes) exigeait la confiance envers les personnes qui faisaient confiance à l’IA, camouflant ainsi le rôle de cette dernière.
Nous savons que l’IA n’est pas une magie sans intervention humaine ; elle repose sur le travail humain, parfois dissimulé sous l’apparence de décisions de la machine, rappelle Schwarz en évoquant les travaux relatifs au Digital Labor. Or, ici, c’est l’inverse qui se produit : lors du développement des modèles, les décisions des machines doivent être expliquées par des experts humains qui en reconstituent la logique ; et plus tard, lorsque ces systèmes sont utilisés pour produire des cibles, leurs recommandations doivent être camouflées en décisions d’experts humains. Enfin, en temps de guerre, lorsque les analystes du renseignement consacrent à peine 20 secondes à approuver les recommandations de l’IA, le travail de cette dernière est une fois de plus dissimulé sous l’apparence de délibérations humaines.
C’est peut-être à cela que sert encore l’humain dans la boucle : valider les procédures humaines plus que juger du travail des systèmes d’IA.
En examinant de près l’utilisation de l’IA pendant la guerre de Gaza, l’article de Ori Schwarz montre que l’IA était nécessaire non pas pour personnaliser le traitement, mais pour justifier un traitement uniforme en créant des justifications personnalisées pour le ciblage de presque chaque bâtiment ou agent présumé du Hamas, et pour accélérer l’incrimination et la production de cibles à des niveaux sans précédent sans s’écarter complètement du cadre du droit international humanitaire, légitimant ainsi des massacres et des destructions de masse effroyables en s’appuyant sur des calculs et des procédures de probabilité prétendument objectifs, inscrits dans le code.
L’article de Schwarz, montre également que les études critiques sur les impacts sociaux des algorithmes doivent aller au-delà de la simple critique de leurs erreurs et de leurs biais. Ces derniers ont constitué jusqu’à présent le cœur des critiques, et ce pour une bonne raison : malgré leur prétention à la neutralité, les systèmes d’IA sont sujets aux erreurs en général et, en particulier, à la reproduction d’inégalités découlant de biais, dans la mesure où les données utilisées pour leur entraînement consignent et reflètent des préjugés humains. Plus précisément, les erreurs et les biais sont au centre des débats sur l’usage de l’IA dans la guerre, y compris lors du conflit à Gaza.
Mais, estime-t-il, un système d’IA parfait, sans erreur ni biais, « pourrait aboutir aux mêmes conséquences effroyables, simplement en accélérant considérablement la production de cibles et en en réduisant le coût » : le fait de cibler des dizaines de milliers d’objectifs identifiés par le renseignement – une tâche dont la réalisation était pratiquement impossible avant l’IA – conduit presque inévitablement à des destructions et à des tueries de civils à grande échelle. Pire, l’IA permet bien plus de produire des justifications, même de ses erreurs et errements, en les recouvrant d’une complexité et d’un vernis d’explication.
Si la destruction de Gaza répondait à des motivations politique, l’IA a été indispensable pour inscrire la destruction dans le cadre du droit international humanitaire (tout comme les ciblages sociaux s’inscrivent également dans le cadre du droit, malgré leurs défaillances manifestes). Ce potentiel de légitimation pourrait être exploité au-delà du contexte israélien, alors que des systèmes similaires sont adoptés par d’autres armées officiellement attachées au respect du droit humanitaire international. « Si l’accélération peut sembler relever d’un simple changement quantitatif, elle a en réalité engendré une transformation qualitative majeure. Le rôle joué par l’IA dans la légitimation de ces massacres nous rappelle que les caractéristiques et les affordances ne définissent pas les technologies de manière isolée : elles sont façonnées par les contextes juridiques, structurels, culturels et moraux, ainsi que par les réseaux ou dispositifs hétérogènes au sein desquels les technologies opèrent. Il est crucial de prendre en compte ce contexte pour comprendre comment il a pu engendrer des effets effroyables, mais aussi pourquoi il s’est avéré impossible d’éliminer l’humain de la boucle, et pourquoi le travail culturel de production de sens effectué par les humains était nécessaire pour légitimer l’automatisation partielle ayant conduit à cette accélération sans précédent de la production de cibles.»
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La possibilité d’accéder à toutes les données disponibles bouleverse comme nulle autre le rapport des armées à leurs missions. Sans limites, ce sont les valeurs mêmes de leurs missions qui seront transformées. Et c’est ce que produit le score d’appartenance à l’ennemi et les seuils de dommages collatéraux autorisés. La guerre de demain se joue sur les données, leurs croisements sans limites et les seuils adaptables. Des éléments sur lesquels le droit international n’a pour l’instant pas défini de pratiques et qui, sans encadrement, risquent de permettre tous les glissements moraux du calcul, comme on le constate partout où le scoring se déploie.
Hubert Guillaud
C’est un texte anonyme. Parmi les rares liens qu’il propose, une référence aux arguments de l’EFF contre la vérification d’âge. Les images qui l’illustrent semblent faites à l’IA. Il est probable que le texte lui-même soit produit avec de l’IA. Reste que ses arguments marquent.
« Ils veulent votre visage. Ils appelleront cela « sécurité », « vérification » ou « confirmation de l’âge ». Un petit pas pour protéger les enfants, diront-ils. Mais si l’on écarte les beaux discours, l’exigence est claire : avant de pouvoir parler, publier ou lire, vous devez d’abord prouver qui vous êtes. Et la seule méthode qu’ils ont trouvée consiste à utiliser votre pièce d’identité officielle ou à placer votre visage face à une caméra qui décidera si vous êtes assez âgé pour mériter leur confiance. C’est le dispositif actuellement inscrit dans la loi sur trois continents, et l’on attend de vous que vous l’acceptiez sans broncher. Ne le faites pas.»
« Ils ne cherchent pas à connaître votre âge. Ils cartographient votre visage. (…) Il ne s’agit pas d’une vérification de l’âge. Il s’agit d’une vérification de l’identité. (…) Observez le glissement sémantique. Tout ce système a été présenté comme un moyen de confirmer l’âge — une simple question binaire : avez-vous plus de dix-huit ans ? Or, presque aucun de ces systèmes n’est conçu pour répondre uniquement à cette question. Ils sont conçus pour savoir qui vous êtes : votre nom, votre date de naissance, le numéro de votre document, votre visage. Ce n’est absolument pas une vérification de l’âge. C’est un suivi d’identité imposé. (…) Nous avons passé une génération à enseigner aux gens la règle d’or d’Internet : ne jamais divulguer sa véritable identité à des inconnus. Il existe un terme, le *doxxing*, pour désigner le fait d’exposer ainsi quelqu’un contre son gré. Et voilà que ces mêmes gouvernements et plateformes demandent à chaque citoyen de le faire lui-même, volontairement, comme condition pour se connecter. (…)
Un scan facial n’est pas une simple photographie. C’est une cartographie en trois dimensions de votre personne, un gabarit biométrique suffisamment précis pour être comparé ultérieurement aux images d’une caméra de surveillance au coin d’une rue. Une fois que vous l’avez transmis, il finit stocké sur le serveur d’un tiers — souvent un prestataire que vous n’avez pas choisi, que vous ne pouvez pas nommer et que vous ne pouvez pas tenir pour responsable. (…)
L’organisme vérificateur promet que vos documents sont supprimés dès qu’ils ont été contrôlés. Or, ils ne le sont pas toujours, et cette promesse ne vaut plus rien le jour où l’entreprise subit une intrusion. (…)
Pire encore, l’architecture conçue pour « protéger » les enfants peut finir par les mettre en danger. En regroupant les utilisateurs dans des enclos étiquetés par âge, non seulement on échoue à arrêter les prédateurs, mais on crée un véritable répertoire d’enfants, un annuaire permettant de les cibler directement. (…) Les enfants ne sont pas sauvés. Seule la surveillance demeure intacte.
(…) La base de données que vous aidez à constituer pour un gouvernement digne de confiance ne restera pas nécessairement entre des mains fiables. Les administrations changent. Un registre qui se contente de répertorier qui vous êtes aujourd’hui devient, sous un gouvernement futur, une carte indiquant qui traquer. Nous savons déjà que les agences fédérales américaines espionnent les citoyens à grande échelle : qui a participé à telle manifestation, qui a consulté tel forum, qui appartient à tel groupe. Les gens ont raison de craindre ce qu’un régime hostile pourrait faire d’une liste toute prête. Les données n’oublient rien et ne prennent pas parti ; elles attendent simplement de passer entre les mains de leur prochain détenteur. Internet tout entier finit par ressembler au bureau : tout le monde a trop peur pour dire autre chose que ce qui est politiquement correct, de peur qu’une opinion réelle associée à un nom réel ne leur coûte un emploi réel.
(…) L’objectif du refus n’est pas de convaincre une majorité avant d’agir, mais de priver le système de la coopération universelle dont il a besoin pour fonctionner. Vous n’avez pas besoin de gagner le sondage. Il suffit de ne pas télécharger votre photo. Ne leur donnez jamais votre visage.
(…) Si Starbucks vous demandait de scanner votre pièce d’identité pour l’intégrer à une base de données nationale en échange d’un latte, le feriez-vous ? Non, car vous accordez plus de prix à votre identité qu’à votre latte. N’accordez-vous pas plus de valeur à votre identité qu’à la possibilité de voir un cousin éloigné publier des opinions politiques répugnantes ou la photo du chien de quelqu’un ?
(…) En théorie, nous, simples internautes, pouvons stopper tout ce système en refusant d’y participer, en boycottant le processus. Imaginez un « Mois national du choix de l’identité », durant lequel personne n’utiliserait de plateforme exigeant votre visage, personne ne se connecterait, personne ne regarderait de publicités et personne ne financerait de projets sponsorisés. Les plateformes subiraient une chute massive de leurs revenus et feraient l’objet d’un intense lobbying pour faire abroger ces lois désastreuses. Nous en sommes capables. Le seul mot qu’ils ne peuvent pas contourner, c’est « non ».
(…) Ces systèmes reposent sur la soumission. Ils partent du principe que vous allez soupirer, télécharger votre photo et passer à autre chose. Tout leur modèle économique en dépend. C’est aussi là que réside leur faiblesse. Une barrière de vérification devant laquelle personne ne se présente est une barrière sans gardien.
(…) Alors, refusez. Refusez le scan. Refusez le téléchargement. Fermez les comptes qui l’exigent et expliquez-leur, par écrit, la raison exacte de votre départ. Les plateformes ont bien plus besoin de vous que vous n’avez besoin d’elles. Vous pouvez vivre sans le flux d’actualités, mais elles ne peuvent pas survivre sans la foule. Ne vous soumettez pas par anticipation. Le visage figurant sur votre pièce d’identité est ce que vous possédez de plus immuable. Ne leur livrez jamais votre visage »
PS : une traduction intégrale est disponible sur Developpez.
PS : Sur son blog, Cory Doctorow déploie le même argumentaire : « Ce que l’on appelle vérification de l’âge s’apparente en réalité à une surveillance de masse, si intrusive et omniprésente qu’elle fait passer la surveillance commerciale du secteur de la publicité en ligne pour une sorte d’utopie pirate cypherpunk sur le darknet ».
« Cela dépasse la farce. Après tout, quels que soient les préjudices que l’Internet infligerait aux enfants — et il est indéniable que certains enfants souffrent de leur usage d’Internet —, tout commence par la surveillance. Vos enfants ne peuvent pas être ciblés par des algorithmes sans les données de surveillance utilisées pour les cibler. Ils ne peuvent pas être orientés vers des contenus faisant l’apologie de l’anorexie ou des forums d’une misogynie extrême sans que ce mécanisme d’orientation ne soit amorcé par l’espionnage commercial. Pourquoi les entreprises technologiques espionnent-elles vos enfants ? Pour la même raison que votre chien se lèche les testicules : parce qu’elles le peuvent, et que personne ne les en empêche. »
« Toute tentative de protéger les enfants contre les dangers du numérique devrait commencer par les préserver de la surveillance en ligne ; or, nous faisons exactement l’inverse aujourd’hui. Après avoir échoué pendant des décennies à adopter et faire respecter des mesures de protection de la vie privée sur Internet, ces mêmes gouvernements battent tous les records de vitesse pour faire adopter des lois de « vérification de l’âge » qui rendent la protection de la vie privée illégale. »
La surveillance en ligne nuit à tous, rappelle Doctorow. Elle sert à vous fourbir de la désinformation, vous refuser un prêt, un emploi, augmenter les prix que vous payez et réduire les salaires qu’on vous propose. « On ne peut pas protéger les enfants de la surveillance en ligne en les espionnant. »