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  • Dans le coffre aux trésors d’Unicode 17 : des chameaux et un trombone
    La version 17 d’Unicode est sortie le 9 septembre. Elle ajoute quatre systèmes d’écriture à son répertoire, quelques émojis et divers symboles plus ou moins ésotériques. Elle apporte aussi quelques modifications techniques. Avec les 4 803 caractères ajoutés, le répertoire Unicode en compte maintenant 159 801. Selon l’expression consacrée, cette version annule et remplace la précédente. lien nᵒ 1 : Unicode 17.00 : nouveautés et changementslien nᵒ 2 : L’annonce officielle de la parution d’Unico

Dans le coffre aux trésors d’Unicode 17 : des chameaux et un trombone

11 septembre 2025 à 14:34

La version 17 d’Unicode est sortie le 9 septembre. Elle ajoute quatre systèmes d’écriture à son répertoire, quelques émojis et divers symboles plus ou moins ésotériques. Elle apporte aussi quelques modifications techniques. Avec les 4 803 caractères ajoutés, le répertoire Unicode en compte maintenant 159 801.

Selon l’expression consacrée, cette version annule et remplace la précédente.

Les émojis ajoutés à la version 17

Sommaire

Les systèmes d’écritures nouvellement adoptés

Les quatre systèmes d’écriture ajoutés ont des origines géographiques et historiques très diverses.

Le Sidétique : une écriture âgée de plus de 3200 ans

Le Sidetique est un système d’écriture très ancien et qui remonte à l’âge de fer (soit environ 1 200 ans avant notre ère) qui était utilisé en Anatolie. C’est un système alphabétique composé de vingt-neuf lettres ; voyelles et consonnes très inspiré du grec. On le retrouve essentiellement sur des inscriptions en pierre et des pièces de monnaie. La création d’une police de caractères pour le sidétique est un des projets de l’Atelier National de Recherche Typographique (ANRT) à Nancy.

La proposition d’intégration du sidétique (PDF en anglais) à Unicode date de janvier 2023. Elle concerne vingt-neuf lettres différentes plus trois lettres additionnelles et est maintenant rangée dans les blocs 10940 à 1095F.

Le Tolonge de Siki, à peine un quart de siècle

Le Tolonge de Siki est un système d’écriture nettement plus récent puisque sa première publication date de 1999. Il a été créé par un physicien indien, le Dr Narayan Oraon, assisté du directeur de l’Institut central des langues indiennes (Central Institute of Indian Languages) de l’époque Francis Ekka, du précédent Vice-chancelier de l’université Ranchi dans l’État du Jarkhand et de Nirmal Minz. L’idée était de concevoir une écriture pour le Kuruth, la langue du Jarkhang, un État du Nord-est de l’Inde. Il comporte trente-cinq consonnes et six voyelles et s’écrit de gauche à droite. La demande d’intégration de l’alphabet Tolonge a été soumise au consortium Unicode (fichier PDF en anglais) en janvier 2023. Une police de caractère ainsi qu’une image de la disposition de clavier peuvent être téléchargées (EN) sur le site qui promeut la langue Kuruth (EN).

Les blocs Unicode 11DB0 à 11DEF lui sont attribués.

Beria Erfe, une écriture inspirée du marquage des chameaux

Le peuple Béri1, est une ethnie dont les membres se répartissent géographiquement entre les régions de Wadi-Fira et de l’Ennedi au nord-est du Tchad et la région du Darfour au nord-ouest du Soudan. Les Arabes les appellent Zaghawa, nom sous lequel le peuple Béri apparaît dans Wikipédia. Une appellation d’autant plus inadaptée qu’elle ne concerne, selon les historiens, qu’une partie du peuple Béri. La société Béri est de type clanique et chaque clan a ses marques spécifiques pour ses animaux, essentiellement des dromadaires.

Dans les années 1950, un instituteur, Adam Tajir a créé une écriture basée sur le marquage des dromadaires des clans (EN) Béri et que d’aucuns ont appelé « écriture des chameaux ». Cette écriture a fait ensuite l’objet d’amélioration en 2000. À la suite de quoi, l’écriture a été bien adoptée et présentée au Consortium Unicode en janvier 2024 (PDF, EN), par, notamment, l’auteur des modifications, un vétérinaire béri Siddick Adam Issa, sous le nom de « Beria Erfe ». L’alphabet se lit de gauche à droite et comporte vingt-cinq lettres, soit une collection de cinquante caractères en tout comprenant des minuscules et des majuscules. Il utilise aussi des signes diacritiques. Visuellement il fait un peu penser au Tiffinagh.

Pour que cet alphabet soit pleinement utilisé avec les outils d’écriture modernes il fallait une fonte et une disposition de clavier. Une image de cette dernière figure dans la proposition soumise à Unicode. Une police de caractère a été créée en 2007 sous l’égide du SIL (EN). Cette version ne répondait pas aux standards d’Unicode, mais on peut récupérer la version actuelle sur la page du projet Kedebideri (EN). Debian propose aussi un paquet mais qui n’est pas (pas encore ?) encodé selon les standards d’Unicode.

Les blocs Unicode 16EA0 à 16EDF lui sont attribués.

Le Tai Yo une écriture thai du Vietnam

Les Thai sont une minorité ethnique importante du Vietnam qui dispose de cinq écritures : le Tay noir, le Tay blanc, le Tay Dèng, le Tay yo qui vient de faire son entrée dans le registre Unicode et le Lai pao qui n’est plus utilisé.

L’écriture Tai Yo (PDF en anglais) :

occupe une place très à part dans l’ensemble des écritures thai du Vietnam. Elle s’écrit verticalement, de haut en bas, et les lignes se succèdent de droite à gauche sur le modèle de l’écriture chinoise. Les manuscrits se consultent en tournant les pages de la gauche vers la droite comme les anciens livres chinois. (Michel Ferlus Les Écritures thai du Vietnam in : Cahiers de linguistique - Asie orientale, vol. 35 2, 2006. pp. 209-239.)

Elle compte vingt-neuf consonnes plus huit qui sont placées uniquement en dernière position et treize voyelles ainsi que neuf signes indiquant une voyelle en position finale.

La police Tai Yo a été ajoutée à la collection des polices Noto de Google. Il existe également une disposition de clavier pour ordinateur. Les deux sont téléchargeables (EN) sur le site de Tools for indigenous languages on the web (outils pour les langues indigènes sur le web).

La demande d’intégration du Tay Yo à la norme Unicode a été faite en décembre 2022. Il occupe les blocs : 1E6C0 à 1E6FF.

Les autres ajouts, et ce qui ne figure pas dans cette version

Les émojis

Pas forcément l’aspect le plus intéressant d’Unicode, mais, au moins, le plus amusant. La version 17 (EN) nous en propose des sympathiques et qui figurent dans la police Noto Color empoji (EN). Ce sont :

  • un visage déformé pour marquer l’anxiété, la panique, la surprise, etc., U+1FAEA,
  • un nuage de bataille, du style de ce que l’on peut voir dans Astérix par exemple, U+1FAEF
  • une créature velue, un yéti en fait, U+1FACB,
  • une ballerine avec des variantes de couleur, U+1F9D1, U+200D et U+1FA70,
  • un personnage avec des oreilles de lapin U+1F46F, déclinable en plusieurs variantes,
  • des personnes en lutte (du catch ?), déclinable en plusieurs variantes, U+1F93C,
  • un orque U+1FACD,
  • une avalanche, U+1F6D8,
  • un trombone U+1FA8A, à ne pas confondre avec ceux qui traînent sur vos bureaux U+1F4CE et qui sont entrés dans l’Unicode en 2010,
  • et, pour finir et ranger tout ça : le coffre aux trésors U+1FA8E.

Le trognon de pomme qui avait résisté vaillamment jusqu’à la version bêta d’Unicode 17 ne figure finalement pas dans la version définitive. Mozilla l’avait ajouté sous la forme d’une pomme croquée rappelant le logo d’Apple.

Des symboles et des suppléments

Cette version Unicode ajoute des caractères supplémentaires à l’écriture Sharada qui contient les caractères historiques du cachemiri, du sanscrit et de diverses autres langues du nord du sous-continent indien utilisés du 8e au 20e siècle. L’Inde, rappelons-le, recense 270 langues parlées dont 22 langues officielles. Ce supplément ajoute sept voyelles nécessaires pour un usage contemporain de l’écriture, bloc U+11B60 à U+11B7F.

Le tangut (ou tangoute), un système d’écriture logographique d’un ancien peuple du nord-ouest de la Chine, se voit également doté d’un supplément de 128 caractères, U+18D00 à U+18D7F.

Des points de code, U+323B0 à U+3347F, sont également ajoutés à l’extension J (pour japonais) des idéographies unifiés chinois-japonais-coréens portant à 4 298 le nombre de signes recensés. Il s’agit de caractères rares et historiques japonais, coréens et vietnamiens.

Pour finir en majesté, cette version propose divers symboles supplémentaires, points de code U+1CEC0 à U+1CEFF, dont : seize symboles astronomiques (Flora U+ 1CEC, Victoria U+1CEC5 et Irène U+1CEC7 ont leur numéro de code), autant de symboles de géomancie (par exemple Lætitia U+CEE8 ou Rubeus U+1CEE4), quatre symboles de jeux d’échec et un symbole divers qui se trouve être un cercle blanc de taille moyenne avec une barre horizontale utilisé en chimie : U+1CEF0.

Et sur le plan technique ?

Très peu de nouveautés ou de changements significatifs pour cette version.

On peut noter la création d’une nouvelle de césure « Unambiguous_Hyphen (HH) » qui suit les modifications apportées au saut de ligne forcé : U+034F Combining grapheme joiner (combinaison de graphème), une nouvelle cédille U+00BB. Dans sa note de blog, Stéphane Bortzmeyer explique cela mieux que moi.

On pourra peut-être relever aussi que les attributs pour les propriétés obsolètes : Gr_Link, Hyphen, isc, kGB7, kJa, XO_NFC, XO_NFD, XO_NFKC, XO_NFKD, FC_NFKC ont été supprimés et qu’une annexe a été ajoutée sur les principes d’encodage de la base de données des hiéroglyphes égyptiens.

Remerciements (!?) et lectures complémentaires

Cette dépêche n’aurait pas été écrite si, sur Mastodon, Stéphane Bortzmeyer ne m’avait taguée pour me signaler que le trognon de pomme avait été éjecté d’Unicode 17. Ce qui m’importe assez peu à vrai dire, sauf en ce qui concerne le fonctionnement d’Unicode. Mais comme j’ai quelques bonnes manières, je l’en ai remercié en lui demandant des nouvelles du système d’écriture maya, ce qui était une gaffe parce qu’il m’a répondu en me parlant de l’écriture des chameaux. Un procédé parfaitement déloyal ! Mais j’imagine que je dois tout de même le remercier (j’ai appris plein de choses).

Et comme pour cette dépêche j’ai pas mal lu, je vous inflige la liste de ce que j’ai parcouru ou lu en plus des liens in-texte au cas où vous voudriez aussi poursuivre la lecture :


  1. Selon les sources, Béri prend ou non un accent. Il en va de même pour Zaghawa qui est orthographié de différentes façons. 

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  • Aux (codes) sources de la poésie
    Le livre ./code --poetry est un objet original réunissant programmation, poésie et graphisme, que l’amoureux du code peut prendre plaisir à avoir dans sa bibliothèque pour le feuilleter de temps en temps et méditer sur toute cette littérature pour machines qu’il a écrite depuis ses premiers émois binaires. Attelage a priori improbable, Daniel Holden est programmeur et travaille dans les jeux vidéos à Montréal alors que Chris Kerr est un poète qui vit à Londres. Ils ont en fait fréquenté la même

Aux (codes) sources de la poésie

Le livre ./code --poetry est un objet original réunissant programmation, poésie et graphisme, que l’amoureux du code peut prendre plaisir à avoir dans sa bibliothèque pour le feuilleter de temps en temps et méditer sur toute cette littérature pour machines qu’il a écrite depuis ses premiers émois binaires. Attelage a priori improbable, Daniel Holden est programmeur et travaille dans les jeux vidéos à Montréal alors que Chris Kerr est un poète qui vit à Londres. Ils ont en fait fréquenté la même école et se connaissent depuis l’âge de onze ans. Explorons leur livre :

  • Daniel Holden et Chris Kerr, ./code --poetry, Broken Sleep Books, 2023, ISBN 978-1-915760-89-0.

    Sommaire

    Sources et rendus

    Un code poem est un code source mélangé à de la poésie, alors on pourrait traduire l’expression par un mot composé comme code-poème ou poème-source. J’utiliserai plutôt cette dernière traduction, le mot « source » ayant clairement des connotations poétiques. Pour ce qui est du concept de code poetry, poésie-source me satisfait moins. À vous de voir.

    Dans les poèmes-sources du livre, parfois les mot-clés du langage utilisé font partie du texte du poème, parfois le poème est simplement contenu dans des commentaires que la coloration syntaxique et la mise en page aideront à mettre en valeur. Utiliser des chaînes de caractères est une autre solution facile. On peut aussi généralement utiliser des noms de variables (éventuellement inutilisées), de fonctions, de labels, etc. Dans certains poèmes-sources les parties de code imprononçables sont isolées en haut ou en bas du code source comme dans chernobyl.rkt. Le code est toujours mis en forme avec soin et constitue parfois un calligramme, mot inventé par Apollinaire, par exemple une raquette de tennis pour Processing. Les auteurs se réclament également de la poésie concrète.

    On notera que dans le cas où l’on utilise également les mots-clés du langage dans le texte poétique, on sera bien sûr dans la plupart des langages plutôt incité à écrire en anglais. Mais on pourrait aussi considérer leurs mots-clés comme des parties d’un mot, par exemple for(midable=0;;) // j’étais fort minable. Sinon, on pourra utiliser un langage Logo en français ou quelques autres rares langages pour batracien hexagonal que vous pourrez citer en commentaires.

    Une contrainte majeure respectée dans le livre est qu’un programme doit être exécutable : il produit alors souvent de l’art ASCII, soit statique soit le plus souvent dynamique comme dans water.c, mais peut aussi produire un texte mixant poésie et codes informatiques (des balises HTML par exemple dans divide.php). Quant au titre du poème, c’est simplement le nom du fichier source.

    Les sujets abordés dans ces poèmes sont variés : expériences personnelles, théories du complot, dystopies, technologie et environnement, etc. D’après l’introduction du livre, chaque poème-source et sa sortie sont censés refléter le caractère du langage informatique utilisé. On trouvera pour chacun des vingt-six poèmes le code source sur la page gauche, avec coloration syntaxique, sur fond clair ou sombre, et sur la page droite la sortie. Le livre se double d’un site compagnon https://code-poetry.com/ qui a l’avantage de montrer les versions animées des sorties. Le livre essaie néanmoins de rendre cela par des successions de copies d’écran quand c’est possible. Comme la bannière en haut du site web semble boguée ou incomplète, voici les liens directs vers les vingt-six codes disponibles : Javascript, Julia, PHP, Racket, C++, Piet, Bash, Shakespeare, Perl, C, Haskell, C, J, Batch, Ruby, Objective C, Go, Processing, Ante, Befunge, C#, Python, Python, Erlang, Lua, Brainfuck. On notera que parmi les langages vedettes, le C et le Python ont droit à deux codes. Et on saluera les efforts du programmeur pour arriver à maîtriser les bases de tous ces langages pour la rédaction du livre. Si vous y trouvez un de vos langages préférés, vous pouvez partager en commentaires les particularités ou astuces des codes présentés (on frise parfois l’offuscation).

    Autres textes pour « massive nerds »

    Après les vingt-six poèmes, nous tombons sur la Code Poetry Manual Page, placée dans la section 7 des man-pages (Overview, conventions, and miscellaneous) : ./code --poetry - A collection of executable art. Chaque poème ou langage a droit à un paragraphe de commentaires (techniques, littéraires ou humoristiques).

    Le livre se termine par un texte de chaque auteur. Le premier texte, celui du poète, explique les contraintes liées à la mise en page et à la présentation graphique des codes sources et de leurs sorties à la fois dans le livre et sur le site compagnon, puis se termine par une liste d’autres livres déjà publiés sur le sujet, en insistant sur ce en quoi le présent livre s’en démarque.

    Le second texte est écrit par le programmeur du tandem et s’intitule (si l’on interprète le graphisme d’introduction) « I love ASCII ». Il tente d’abord d’expliquer au candide (qui serait tombé par hasard sur ce livre ?) ce qu’est un langage de programmation pour l’introduire à la culture geek. Il explique par exemple la multiplicité des langages et dit :

    Les gens ont donc tendance à s’identifier à certains langages plus qu’à d’autres, ce qui entraîne un effet d’amplification. Au fur et à mesure que les gens affluent vers le langage qui leur correspond le mieux, la culture s’homogénéise. Des frontières sont tracées, des nations se développent et des drapeaux sont hissés.
    Ces factions sont connues pour se livrer à des « guerres de religion » à propos du meilleur style de programmation. La lecture des arguments est une expérience en soi, quelque part entre un débat théorique entre physiciens des particules et une dispute enfantine sur Porsche versus Ferrari.

    Le texte se termine par la déclaration d’amour au code ASCII annoncée en titre, avec des explications intéressantes sur les origines de certains caractères. Mais quand l’auteur taquine sa compagne en lui disant qu’il va se faire tatouer les quatre-vingt-quinze caractères imprimables du code ASCII, elle lui répond en substance : « Please don’t, you massive nerd! »

    Finalement, la dernière page imprimée du livre nous invite à nous mettre au travail avec la chaîne de caractères layoutyourunrest écrite en majuscules puis en minuscules. On peut traduire ça par : « exposez votre trouble ». C’est en fait la devise de la maison d’édition Broken Sleep Books (dont le fondateur est insomniaque !), spécialisé dans la poésie et basée au Pays de Galles. Alors lecteur linuxien, es-tu inspiré ? N’es-tu pas en mal de défi depuis que TapTempo a été porté dans ton langage favori ? Are you experienced?

    Le logos informatique

    Le verbe créateur est bien sûr un thème biblique. Wikipedia rappelle également que :

    Le terme « poésie » et ses dérivés « poète », « poème » viennent du grec ancien ποίησις / poíesis par le verbe ποιέω / poiéō, « faire, créer » : le poète est donc un créateur, un inventeur de formes expressives […]

    On sait bien que les écrivains créent des mondes, certains poussant même la chose à l’extrême, comme J.R.R. Tolkien qui a créé tout un monde avec sa mythologie, son histoire, sa géographie, ses créatures, ses langues, ses poèmes et chansons, etc. Mais les développeurs ne sont pas en reste. Que le logos informatique soit créateur et crée des mondes, voire le monde, pour le meilleur et pour le pire, quiconque a vécu l’évolution de notre société depuis les débuts du web pourra difficilement en douter.

    Notes diverses

    • Difficile après cette conclusion de ne pas avoir envie de réécouter Un autre monde (1984) de Téléphone. « Dansent les ombres du monde ».
    • Cette alliance de la poésie et de la technologie m’a fait aussi penser à Anne Clark, qui dans les années 80 déclamait ses textes dans un style dit « spoken word » sur fond de musique électronique new wave. Son morceau le plus connu est Our Darkness (1984), qualifié plus récemment par certains de proto-house. Elle a continué sa carrière et en 2022 a sorti un album Borderland (Found Music for a Lost World) dans un style musique de chambre. On y trouve en particulier un poème de Mary E. Coleridge (1861-1907) intitulé L’oiseau bleu récité par Anne Clark : The Bluebird. Enfin, sur son site officiel, on voit qu’en 2024 elle a prêté sa voix à des installations réalisées par l’artiste Clemens von Wedemeyer qui s’intéresse entre autres aux relations sociales, comme on peut le voir sur ces photos montrant des graphes : Social Geometry. Malheureusement, on ne l’entendra pas ; il aurait fallu aller à Berlin.
    • Cette dépêche n’est pas sans lien non plus avec Des nouvelles de Fortran n°6 où j’évoquais récemment l’utilisation du langage dans les années 60-70 pour explorer la génération automatique de poèmes.
    • On notera que comprendre la poésie moderne anglo-saxonne peut parfois être ardu, la syntaxe de la langue, déjà plutôt souple, subissant des contorsions et le vocabulaire puisant dans le vaste répertoire de la langue anglaise. Sans compter ici le mélange avec le code source qui brouille parfois la lecture (faut-il lire les mots-clés du langage ?).

    Bibliographie

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    • Unicode en version 16.0.0, le plein de hiéroglyphes égyptiens et de symboles informatiques
      Le consortium Unicode a annoncé la sortie de la version 16.0.0 de sa norme d’encodage des caractères le 10 septembre 2024. En bref, cette version voit le nombre de caractères passer de 149 813 à 154 998, soit 5 185 caractères supplémentaires. Elle ajoute sept nouvelles écritures, de nouveaux fichiers de données et quatre normes techniques Unicode sont versionnées pour être synchrones avec la norme Unicode. Elle remplace toutes les autres versions, la précédente datant de 2022. Quelques-uns de c

    Unicode en version 16.0.0, le plein de hiéroglyphes égyptiens et de symboles informatiques

    Le consortium Unicode a annoncé la sortie de la version 16.0.0 de sa norme d’encodage des caractères le 10 septembre 2024. En bref, cette version voit le nombre de caractères passer de 149 813 à 154 998, soit 5 185 caractères supplémentaires. Elle ajoute sept nouvelles écritures, de nouveaux fichiers de données et quatre normes techniques Unicode sont versionnées pour être synchrones avec la norme Unicode. Elle remplace toutes les autres versions, la précédente datant de 2022.

    Quelques-uns de ces changements sont détaillés ci-après, et, évidemment, tout figure dans les notes de version (en).

    Caractères égyptiens source Unicode

    Sommaire

    Afrique

    Les hiéroglyphes égyptiens, le principal ajout en nombre de caractères

    On se souvient peut-être des réactions des égyptologues, lors de l’introduction des hiéroglyphes égyptiens dans le standard Unicode en 2009. Il ne contenait que les sept-cent signes de base répertoriés par l’égyptologue britannique Alan H. Gardiner (1879 – 1963). Le gros reproche était le faible nombre de hiéroglyphes retenus : on en connaît plus de 6 000. Unicode 16 a rajouté 3 995 caractères aux 1 654 existants déjà dans le standard. Ce qui porte à 5 649 le nombre de hiéroglyphes égyptiens du catalogue Unicode

    Les hiéroglyphes égyptiens occupent les blocs Unicode 13460 à 1355F.

    L’alphabet Garay

    L’alphabet Garay fait son entrée dans les blocs Unicode 10D40 à 10D8F.

    Cet alphabet a été créé en 1961 par El Hadji Assane Faye, qui fut, entre autres, président du mouvement des enseignants en langues africaines. L’objectif étant de retranscrire « les caractéristiques sociolinguistiques africaines ». L’alphabet Garay comporte vingt-cinq consonnes et quatorze voyelles. Il est notamment utilisé pour le wolof, langue nationale du Sénégal, de la Mauritanie et de la Gambie. Il s’écrit de droite à gauche.

    Asie

    Les écritures de langues indiennes

    Cinq écritures sont ajoutées à cette version d’Unicode. Les quatre premiers alphabets sont récents :

    • Gurung Khema ou Khema est l’une des écritures utilisées pour retranscrire le Gurung (en), une langue parlée dans le Népal, il s’écrit de gauche à droite et occupe les blocs Unicode 16100 à 1613F,
    • Kirat Rai (en), qui s’écrit de gauche à droite, est utilisé pour écrire le Bantawa, une langue parlée dans l’est de l’Himalaya et l’est du Népal, les blocs Unicode 16D40 à 16D7F lui sont réservés,
    • Ol Onal a été inventé entre 1981 et 1992 (en) par Mahendra Nath Sardar pour transcrire la langue Bhumij, une langue parlée par quelques populations de l’ouest du Bengale et des états indiens Jharkhand, Odisha et Assam. Elle s’écrit de gauche à droite et on la retrouvera dans les blocs Unicode 1E5D0 à 1E5FF,
    • Sunuwar (en), une écriture qui a été développée en 1942 par Krishna Bahadur Jentich (1926 - 1991) pour écrire la langue éponyme parlée dans le Sikkim, un État du nord de l’Inde, et au Népal, s’écrit de gauche à droite et figure dans les blocs Unicode 11BC0 à 11BFF,
    • Tulu-Tigalari ou Tilagari est une écriture plus ancienne. L’alphabet a été conçu à partir de l’alphabet Grantha, une écriture du sud de l’Inde, depuis le XIe siècle. Utilisé au départ pour le sanscrit, le Tilagari (en) sera aussi l’écriture du Tulu, une langue du sud-ouest de l’Inde à partir du XVe siècle. Il s’écrit de gauche à droite et occupe les blocs Unicode 11380 à 113FF.

    Japon

    La base de données des caractères japonais « Moji Jōhō Kiban » (文字情報基盤) a été ajoutée comme source de référence (en) aux 36 000 idéogrammes unifiés CJC (chinois, japonais, coréen). Ce qui se reflète dans les tableaux de codes de pratiquement tous les blocs d’idéogrammes unifiés CJC par des glyphes représentatifs supplémentaires dans la colonne « J ».

    Albanie

    L’alphabet Todhri (en) a été inventé par Todhri Haxhifilipi (1811 - 1869) pour écrire en langue albanaise. Composée de cinquante-deux caractères, il s’écrit de gauche à droite et semble dériver de l’écriture cursive romaine.

    Les blocs Unicode 105C0 à 105FF lui sont réservés.

    Émoji et héritage informatique

    Sept nouveaux émojis font leur entrée :

    • une tête avec des valises sous les yeux (face with bags under eyes), 1FAE9,
    • une empreinte digitale (fingerprint), 1FAC6,
    • un arbre sans feuille (leafless tree), 1FABE,
    • un radis (root végétable), 1FADC,
    • une harpe (harp), 1FA89,
    • une pelle (shovel), 1FA8F,
    • une éclaboussure (splatter), 1FADF.

    À cela s’ajoutent sept-cent symboles (en) d’environnements informatiques, blocs Unicode 1CC00 à 1CEBF (Symbols for Legacy Computing Supplement).

    Synchronisation

    Plusieurs spécifications Unicode importantes ont été mises à jour. Notamment les quatre standards UTS #10, UTS #39, UTS #46, et UTS #51. Ils sont maintenant versionnés de façon synchronisée avec le standard Unicode, leurs fichiers de données couvrant les mêmes répertoires. Ils ont tous été mis à jour en version 16.

    Spécification Champ d’application Fichiers de données
    UTS #10, Unicode Collation Algorithm (en) Tri du texte Unicode UCA data (en)
    UTS #39, Unicode Security Mechanisms (en) Réduction de l’usurpation d’identité en Unicode Security data (en)
    UTS #46, Unicode IDNA Compatibility Processing (en) Traitement des URL non-ASCII URLs IDNA data (en) et IDNA 2008 derived data (en)
    UTS #51, Unicode Emoji (en Émoji et leur comportement Emoji data (en)

    Ces modifications sont susceptibles de nécessiter des changements dans les implémentations. Les sections migrations et modifications des standards UTS #10 (en), UTS #39, (en), UTS #46 (en) et UTS #51 (en) indiquent comment y procéder.

    Montée en version vers Unicode 16

    Quels impacts pour cette montée en version, outre les modifications apportées par l’ajout de nouveaux caractères et de nouveaux systèmes d’écriture ? Ils semblent plutôt mineurs, le changement le plus notable concerne sans doute celui de l’accès aux spécifications Unicode :

    • les spécifications de base ont été complètement remaniées pour Unicode 16.0 et, converties en HTML, elles sont déployées dans un sous-site autonome,
    • plusieurs des caractères ajoutés peuvent avoir quelques implications sur certaines optimisations de la normalisation; cela ne modifie pas l’algorithme de normalisation, mais il peut y avoir des conséquences sur la dérivation et l’utilisation des propriétés Quick_Check pour l’optimisation de la détection des formes de normalisation, voir UAX #15 (en),
    • des modifications ont été apportées sur les sauts de lignes apportées au guillemet simple gauche, U+2018 et aux guillemets directionnels similaires dans les contextes spécifiques d’Asie de l’Est afin de corriger les sauts de ligne en chinois simplifié et mieux coller aux spécifications au comportement de l’ICU (International Components for Unicode, bibliothèque logicielle, à ne pas confondre avec la fédération internationale des cheerleaders), voir UAX #14 (en),
    • quelques changements ont été apportés à la spécification afin de mieux s’aligner sur les pratiques courantes et simplifier les éléments transitoires qui ne sont plus nécessaires.

    Fin

    On laissera le mot de la fin à St00e9phane Bortzmeyer1 au sujet d’un site (de 2023) codé avec les pieds et une faible connaissance d’Unicode :

    Si tu n’es pas assez fort pour lire les points de code Unicode, c’est que tu ne t’appliques pas assez de discipline.

    J’en profite pour le remercier d’avoir fait passer l’information sur la sortie d’Unicode 16 sur Mastodon, sinon je l’aurais complètement ratée.


    1. Stéphane Bortzmeyer consacre le dernier chapitre de son livre Cyberstructure (2018, C&F) à l’Unicode et raconte comment son prénom est maltraité. Ceci est ma petite contribution à sa collection personnelle. 

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    • L’écriture et l’image, des âges farouches au texte électronique
      Dans cette nouvelle excursion du Transimpressux, nous voyagerons chez les Mayas de l’époque pré-colombienne ainsi que dans la Rome antique. Nous ferons un rapide tour des monastères médiévaux, nous irons rendre une courte visite à Aloys Senefelder à Munich. Nous en profiterons pour aller voir Isaac Newton, Tintin et Astérix et on terminera notre voyage à Kreutzal, en Allemagne. On n’y parlera pas de Rahan, quoique. On aura compris qu’il sera question d’image, d’écriture et de texte. Le bar du

    L’écriture et l’image, des âges farouches au texte électronique

    Dans cette nouvelle excursion du Transimpressux, nous voyagerons chez les Mayas de l’époque pré-colombienne ainsi que dans la Rome antique. Nous ferons un rapide tour des monastères médiévaux, nous irons rendre une courte visite à Aloys Senefelder à Munich. Nous en profiterons pour aller voir Isaac Newton, Tintin et Astérix et on terminera notre voyage à Kreutzal, en Allemagne. On n’y parlera pas de Rahan, quoique. On aura compris qu’il sera question d’image, d’écriture et de texte.

    Le bar du Transimpressux vous propose un vaste échantillon issu du pas si grand livre des recettes de LinuxFr.org. En espérant qu’à la lecture de cette dépêche vous aurez fait un beau voyage.

    Train jaune

    Sommaire

    Préambule

    Au départ, j’avais prévu de parler aussi de formats, mais, à l’arrivée, c’est déjà bien long. La question des formats fera donc l’objet d’une autre dépêche de la série.

    J’utilise indifféremment les termes de fonte, police, police de caractère ou typographie. Et, comme il sera question de périodes très éloignées dans le temps, celles antérieures à notre ère seront indiquées sous la forme AEC (avant l’ère commune).

    Quelques définitions avant de commencer

    Il est possible que certaines notions ne vous soient pas claires, ces quelques définitions vous seront peut-être utiles.

    L’écriture et l’image, des concepts différents vraiment ?

    L’écriture n’est pas de l’image, l’image n’est pas de l’écriture. Oui et non.

    L’exemple des hiéroglyphes mayas

    Le système d’écriture maya n’est pas purement logographique. D’ailleurs est-ce qu’un système d’écriture uniquement logographique ou pictographique existe vraiment ? On a vu précédemment sur LinuxFr.org concernant les systèmes d'écriture que les hiéroglyphes égyptiens et les sinogrammes n’étaient pas composés que de pictogrammes, mais qu’ils allaient de pair avec d’autres signes, notamment phonographiques. Il en va de même avec l’écriture maya qui

    est un système graphique normalisé qui, au moyen de quelques centaines de « signes-mots » (ou logogrammes) et environ 150 phonogrammes marquant des syllabes de type Consonne-Voyelle1.

    L’écriture maya est apparue, à notre connaissance vers 400 AEC et a été utilisée jusqu’au XVIIe siècle où l’envahisseur espagnol a tout fait pour l’éradiquer, y compris en brûlant des codex. Entre les Espagnols et le climat chaud et humide de la sphère d’influence maya, on ne connaît plus que trois codex mayas précolombiens2 : le codex de Dresde, celui de Paris et celui de Madrid. Un quatrième codex, le codex Grolier, conservé à Mexico est sujet à controverses, sa datation et son authenticité ne sont pas certaines. Mais on retrouve aussi l’écriture maya sur des monuments et du mobilier. On trouve également des graffitis, signe, sans doute, d’un certain niveau d’alphabétisation de la population maya. L’écriture maya devait transcrire plusieurs langues amérindiennes, lesquelles langues ont toujours des locuteurs.

    codex de Paris
    Deux pages du codex de Paris

    Pour autant qu’on sache, pour les Mayas, leur écriture tout au moins, l’image était importante. Selon Jean-Michel Hoppan :

    Cette écriture est rigoureuse et, tout à la fois, très souple. Elle n’est pas normalisée, au contraire de l’idée qu’on se fait habituellement d’une écriture. Le scribe peut privilégier l’esthétisme au détriment de la compréhension immédiate (en tout cas pour nous). C’est encore plus évident sur les céramiques, où le texte est parfois complètement inintelligible. Le glyphe est là, toujours chargé du pouvoir de l’écrit, mais le contenu de la parole n’est plus. Il devient image. Il y a une grande partie de la céramique où l’on voit de l’écriture, mais qui, de fait, est constituée de pseudoglyphes.3

    Les hiéroglyphes mayas n’ont pas de bloc Unicode, même si les chiffres y figurent depuis la version 11.0 (juin 2018). Un billet du blog du consortium (en) du 23 janvier 2020 annonçait l’existence d’une subvention « pour restituer numériquement des écritures historiques et modernes supplémentaires, y compris des hiéroglyphes mayas. ». L’idée étant aussi de faire progresser la recherche de la connaissance de l’écriture et de la culture maya sur les sites de la période 250 – 900, une étape importante pour déterminer les signes à intégrer à Unicode, et d’aboutir à la création de polices OpenType. La dernière version de la norme Unicode, 15.1.0, date du 12 septembre 2023, un peu juste pour incorporer les hiéroglyphes mayas quand on sait que la création d’une police peut prendre de quatorze à seize mois.

    Le contre exemple romain

    L’alphabet latin puise ses origines dans l’alphabet étrusque, qui, lui-même, provient du système d’écriture grecque et c’est, bien entendu, celui que nous utilisons sur LinuxFr.org (le latin, pas le grec, suivez un peu). C’est celui de l’ASCII. Il figure dans l’Unicode, évidemment, où il dispose de plusieurs blocs. Le bloc latin de base contient en fait tous les caractères et commandes de l’ASCII. Il n’a pas été modifié depuis la version 1.0.0 d’Unicode.

    D’après les écrits qui nous sont arrivés, les Romains avaient une vision très « utilitariste » de l’écriture. Pour eux (les écrits qui nous sont parvenus sur le sujet proviennent essentiellement d’hommes) :

    l’écriture est essentiellement destinée à (…) représenter [le langage]. De plus, dans sa version alphabétique, qui est à peu près la seule à laquelle pensent les Latins, l’écriture est une notation des sons, les lettres renvoient à des sons élémentaires et l’alphabet correspond terme à terme (en principe) à un inventaire fini de ces sons.4

    Il s’agissait donc pour les anciens Romains non pas de

    faire une science de la langue à travers sa représentation graphique, mais bien une science de l’écrit en tant qu’il renvoie à la langue. (Françoise Desbordes).

    Un support du langage bien imparfait d’ailleurs puisqu’il ne rend pas les effets du discours oral. Et ce facteur explique aussi que la graphie ait mis du temps à se normaliser. L’écrit étant l’image de l’oral : la langue pouvait être prononcée par des locuteurs avec des accents différents et s’écrire ainsi en fonction de la prononciation.

    Les écrits des Romains étaient variés, indépendamment des discours, naturellement et sous diverses formes : monumentales, tablettes de cire, papyrus, mais aussi graffitis que l’on pouvait retrouver sur les murs des édifices privés. Des graffitis qui étaient destinés à être lus et étaient très liés à l’oral :

    les messages interpellant parfois nommément, au vocatif, une personne – homme ou femme. Ainsi s’explique aussi l’abondance des exclamations (feliciter ! salutem !), des salutations (salve vale !) et des vœux (votum aux Lares pour la salus du maître de maison). Leur caractère performatif ne fait pas de doute.5

    graffiti
    Graffiti de Pompéi vantant les exploits sexuels du miles Floronius (CIL, IV, 8767). Wolff 2012, 19, fig. 7.

    La séparation du texte et de l’image

    Des compétences, des métiers et des techniques différentes.

    Les manuscrits médiévaux, une séparation parfois extrême

    Le travail de copie des monastères médiévaux, notamment (la profession se sécularisera à partir du XIIIe siècle), différait en fonction des lieux et des époques. Au début, le, ou les copistes, suivant en cela, semble-t-il, les traditions grecques et romaines, étaient également chargés de l’ornementation. Les copistes, parce que la copie d’un manuscrit pouvait être distribuée en plusieurs cahiers à différents copistes pour accélérer le travail de copie. La ponctuation, quant à elle, était généralement du ressort des correcteurs, quand il y en avait, pas des copistes.

    Il arrivait aussi qu’il y ait un copiste pour le texte et un pour les enluminures, surtout pour les manuscrits les plus riches. Dans ce cas, le ou la copiste écrivait la lettre à enluminer et laissait la place nécessaire, à charge pour l’enlumineur ou l’enlumineuse d’orner le parchemin. Les copies n’étant pas du ressort unique des monastères, les enlumineurs et les enlumineuses étaient souvent des peintres.

    Et parce que le travail était ainsi le fait de corps de métier différents, il subsiste des manuscrits médiévaux pas finis, avec des « blancs » pour des enluminures qui ne verront jamais le jour.

    L’imprimerie : des typographies ornementales

    Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les techniques d’impression ont assez peu évolué. Il y avait des perfectionnements et des améliorations, certes, mais, les techniques restaient grosso modo celles de Gutenberg. Les illustrations étaient gravées à part, puis, après la découverte fortuite de la lithographie par Aloys Senefelder en 1796 dessinées sur la pierre, ce qui permettait aux artistes de travailler directement sur la pierre sans avoir à passer par l’intermédiaire d’un graveur. La lithographie permet en effet de dessiner le motif sur la pierre, à l’origine. Senefelder travaillera aussi sur plaque de zinc. La lithographie repose sur le principe de l’antagonisme de l’eau et de la graisse : les zones à imprimer sont traités à la graisse, les autres sont mouillées. L’encre grasse se dépose ainsi seulement sur les zones grasses.

    Si l’impression en noir et blanc pouvait se faire d’une traite, celle en couleurs, selon les exigences et les techniques utilisées, pouvait requérir jusqu’à quatorze opérations différentes, et presque autant de passages couleurs. L’offset actuel, un procédé qui dérive de la lithographie, fonctionne en quadrichromie : cyan, magenta, jaune et noir (CMJN) et autant de passages couleur.

    Les ornements plus susceptibles d’être réutilisés : lettrines, culs-de-lampe et autres fleurons, lignes et arabesques faisaient l’objet, quant à eux, de fontes ornementales spécifiques. Il y avait même des graveurs typographes spécialistes de typographie ornementale comme Joseph-Gaspard Gillé (pdf) (1766-1826). Aujourd’hui, ce genre de fonte peut se trouver, dans les blocs Unicode de systèmes d’écriture, notamment, latin. On y retrouve d’ailleurs bon nombre de ces polices ornementales purement figuratives même si leur dessin ne correspond pas à une lettre. Mais elles pourraient aussi bien figurer dans les flèches, les filets, les pavés, le bloc casseau ou encore les deux zones supplémentaires.

    Les symboles du zodiaque
    Les symboles du zodiaque de la collection de fontes de Gillé. Les symboles du zodiaque figurent dans les points de code Unicode U+2648 à 2653 (avec des dessins moins figuratifs).

    Toutes les techniques d’imprimerie continuent à exister, de façon plus ou moins anedoctique. Les deux plus répandues étant l’offset, pour les gros volumes, et l’impression numérique (laser ou jet d’encre). Cette dernière étant la seule à imprimer les couleurs d’une seule traite.

    La bande dessinée : des métiers différents

    La bande dessinée ce n’est pas un métier mais quatre métiers différents qui peuvent ou non, être assurés par la même personne :

    • le scénario,
    • le dessin,
    • la couleur,
    • et le lettrage qui nous intéresse ici.

    Le lettrage, dans la bande dessinée ce sont en fait plusieurs types d’écriture :

    le paratexte (titres, signatures, numérotation), les interventions du narrateur (récitatifs, didascalies, commentaires), toute la notation des sons (dialogues, onomatopées, bruits) – le lettrage assume ainsi une part très importante du « régime sonore » de la bande dessinée, au point que l’on appelle « muettes » les bandes dessinées qui n’en comportent pas du tout (puisque le lettrage n’est pas indispensable à la réalisation d’une bande dessinée).6

    Gotlib (les Dingodossiers, la Rubrique à brac, Super Dupont, Gai-Luron) est entré en bande dessinée par la voie du lettrage.

    L’élève Chaprot roi
    Un extrait des Dingodossiers de Gotlib, scénario de Goscinny. L’image comporte des didascalies à gauche et en haut à droite, une bulle de texte, en-dessous, du texte « sonore. »

    D’autres auront leur lettreur attitré, comme Hergé. Arsène Lemey a assuré le lettrage de ses Tintin à partir de la version allemande du Secret de la licorne, le onzième album de la série. La police de caractère créée par Arsène Lemey pour Tintin est l’Arleson, elle sera intégrée à la photocomposeuse de Casterman dans les années 1970. Pour la série Astérix ce sont les lettrages de Michel Janvier, en charge de cette tâche pour un certain nombre d’album depuis 1989, qui ont été numérisés. Trois famille principale de typographies ont ainsi été créées par Le Typophage : Regularus pour les bulles, Boldus pour l’écriture très grasse et Graphix pour les onomatopées et les symboles graphiques.

    Avoir sa propre police est actuellement assez facile en passant par des sites comme le Calligraphe qui permettent de générer une typographie à partir de son écriture manuscrite. C’est ce qu’a fait notamment heyheymomo (en) qui offre sa police en téléchargement (en).

    Qu’est-ce que le texte ?

    Au début de l’informatique, chez IBM l’unité de mesure était le mot (word). La capacité d’une machine s’évaluait donc en nombre de mots. Un mot étant, selon le manuel de l’IBM 605 constitué de « dix chiffres et d’un signe algébrique ». Ainsi l’IBM 605 avait une capacité de 1 000 à 2 000 mots. Le texte n’était pas bien loin.

    Mais, qu’est-ce que le texte ? Selon les points de vue, la notion de texte peut être très vaste. En musique par exemple, il est question de sous-texte et ça n’a rien à voir avec les paroles de chanson ou de mélodies ou le livret des opéras. Dans le cadre de cette série qui, globalement, traite de l’informatique dans le contexte historique de l’écriture, j’opte pour une définition restrictive et axée sur l’écriture et la lecture.

    Le texte est ainsi de l’écriture qui peut se lire avec les yeux, les oreilles ou les doigts et qui peut aussi être lue par des robots. C’est du texte fait pour être lu pas pour être exécuté dans le cadre d’un logiciel par exemple. Ce qui exclut le code informatique de la définition, même si c’est écrit avec des éditeurs de texte7. On doit pouvoir faire des recherches dans le texte, naviguer dedans, en extraire une partie pour la réutiliser ailleurs, etc.

    Il s’ensuit qu’une image avec de l’écriture dessus, ce n’est pas du texte. Un fichier PDF, fac-similé d’un livre imprimé n’est pas du texte. Et les versions PDF des livres numérisés que propose la BnF Gallica par exemple ne sont pas du texte. Un formulaire en PDF qui est en fait une image que l’on aura modifiée avec un outil de dessin (ou imprimé et modifié à la main puis numérisé) n’est pas du texte.

    En revanche, si, de mon point de vue, la structure d’une base de données n’est pas du texte, son contenu par contre, oui. Ainsi, au hasard, celle de LinuxFr.org, est du texte, la partie publique tout au moins. Et ce n’est pas Claude qui me contredira.

    Manchot à tables
    Un genre d’allégorie des tables de la base de données de LinuxFr.org.

    Il est d’autant plus important d’insister là-dessus qu’il se trouve encore des personnes qui ne font pas la différence entre les deux. Et ce, tout simplement parce que c’est écrit et qu’elles, elles, peuvent lire ce qui est écrit.

    Nouveau Drop Caps : une police de lettrines

    Puisque qu’il a été question plus haut de typographies purement décoratives, c’est l’occasion de vous présenter une police qui ne peut servir qu’à des lettrines ou des titres.

    La police Nouveau Drops Caps

    Nouveau Drop Caps est une fonte générée par Dieter Steffmann (en) un typographe de formation qui a créé plus de trois-cent-cinquante polices. La plupart sont plutôt plus à des fins décoratives que des polices de texte. Dans l’ensemble, ses polices peuvent être utilisées pour la langue française, elles ont les caractères qu’il faut. La position de Dieter Steffmann sur son travail est la suivante :

    je considère les polices de caractères comme un patrimoine culturel, je ne suis pas d’accord avec leur commercialisation. Les polices autrefois fabriquées à partir de caractères métalliques avaient évidemment un prix en fonction de la valeur du métal, et le coût de conception, de découpe et de moulage est convaincant, d’autant plus que l’acheteur devenait également propriétaire des polices achetées !

    Le site sur lesquelles il les dépose, 1001 fonts a, d’ailleurs, une licence (en), avec une disposition assez originale. La police

    peut être téléchargée et utilisée gratuitement pour un usage personnel et commercial, à condition que son utilisation ne soit pas raciste ou illégale. (…)

    Les fontes peuvent être librement copiées et transmises à d'autres personnes pour un usage privé mais pas être vendues ou publiées sans l’autorisation écrite des auteurs et autrices.

    Les textes et documents qui ont servi à alimenter cette dépêche

    Les références sont données à peu près dans leur ordre d’apparition dans le texte. La plupart sont accessibles en ligne, et, volontairement, il y a un minimum de références à Wikipédia. Il y a, également, le minimum possible de sources en anglais.

    L’écriture maya

    Jean-Michel Hoppan est l’un des seuls (le seul ?) spécialiste français d’un domaine de recherche (l’écriture maya) qui ne compte qu’une centaine de personnes dans le monde.

    La vision romaine de l’écriture

    • Idées romaines sur l’écriture, Françoise Desbordes, 1990, EPUB : ISBN 9782402324168, PDF : ISBN 9782402657495, marquage filigrane. La maison d’édition FeniXX qui édite ce livre est spécialisée dans la réédition des livres indisponibles du XXe siècle.
    • L’écriture en liberté : les graffitis dans la culture romaine, Michelle Corbier, extrait de Langages et communication : écrits, images, sons, Corbier Mireille et Sauron Gilles (dir.), éd. électronique, Paris, Éd. du Comité des travaux historiques et scientifiques (Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques), 2017.

    Les manuscrits médiévaux

    On peut se procurer ces livres au format PDF (fac-similé), en texte brut (je travaille sur une version que je compte mettre en ligne pour chacun de ces livres), les emprunter en version EPUB à la BnF si l'on a un compte, ou acheter l’EPUB. À noter que, selon les librairies, le fichier EPUB a ou non une protection numérique : ainsi, Le Furet du Nord indique qu’ils n’en ont pas, Cultura annonce une DRM LCP, et la FNAC une DRM Adobe.

    Bonus ! Si vous voulez vous rincer l’œil, l’IRTH (Institut de recherche et d’histoire des textes) a dressé une liste de sites pour accéder au manuscrit médiéval numérisé.

    L’imprimerie

    La bande dessinée

    • Lettrage, Laurent Gerbier, Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, septembre 2017.

    Postambule

    La question des formats sera abordée dans le prochain chapitre qui est déjà bien avancé. Et ce n’est pas plus mal, finalement.

    Dans le cadre de cette série, il va me falloir traiter aussi de la question des codes (sur laquelle j’ai quelques lacunes, vos suggestions sont bienvenues). Unicode, bien que déjà pas mal abordé, mérite un chapitre à lui tout seul : histoire, composition du consortium, comment on ajoute un système d’écriture à Unicode, et quelques paragraphes sur le code lui-même (et là…). Je pense que je pourrais peut-être caser la norme ISO des écritures dans ce chapitre. Si j’ai parlé de conservation, il va falloir parler de l’archivage : protocoles, accès, ce qui me permettra d’évoquer aussi de la science ouverte, je pense.


    1. L’écriture maya](https://www.inalco.fr/lecriture-maya), Jean-Michel Hoppan, INALCO. 

    2. Les codex étaient écrits sur un papier, l’amate, fait à partir de l’écorce d’un figuier local. 

    3. Les glyphes mayas et leur déchiffrement, Jean-Michel Hoppan, 2009. 

    4. Idées romaines sur l’écriture, Françoise Desbordes & Centre national de la recherche scientifique & Anne Nicolas, 1990. 

    5. L’écriture en liberté : les graffitis dans la culture romaine, Mireille Corbier, 2014. 

    6. Lettrage, Laurent Gerbier, septembre 2017. 

    7. Je reconnais qu’il peut y avoir matière à pinaillage sur ce sujet. 

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