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    Samah Karaki est chercheuse et docteure en neuroscience. Elle est l’auteure de deux essais à succès, Le talent est une fiction (JC Lattès, 2023) et L’empathie est politique (JC Lattès, 2024). La force des livres de Karaki consiste à remettre en perspective nos idées préconçues. Elle ne fait pas qu’une lecture neuroscientifique de nos comportements, mais intègre à cette lecture des perspectives sociales et politiques, nous invitant à prendre du recul sur nos émotions et nos comportements pour mie

Samah Karaki : « Le social est incalculable »

6 mai 2025 à 07:00

Samah Karaki est chercheuse et docteure en neuroscience. Elle est l’auteure de deux essais à succès, Le talent est une fiction (JC Lattès, 2023) et L’empathie est politique (JC Lattès, 2024). La force des livres de Karaki consiste à remettre en perspective nos idées préconçues. Elle ne fait pas qu’une lecture neuroscientifique de nos comportements, mais intègre à cette lecture des perspectives sociales et politiques, nous invitant à prendre du recul sur nos émotions et nos comportements pour mieux les politiser. Interview.

Dans les algorithmes : Dans vos deux derniers essais, vous ne faites pas qu’une lecture neuroscientifique de nos comportements, mais vous immergez les apports de la recherche en neuroscience et en psychologie de perspectives sociales et politiques. Dans l’un comme dans l’autre, vous nous invitez à prendre du recul sur nos émotions et nos comportements, pour mieux les politiser. Est-ce à dire que vous ne trouvez pas les apports des neurosciences suffisamment politiques ?

Samah Karaki : Effectivement, je trouve que les neurosciences s’intéressent peu aux facteurs sociaux. La lecture des comportements y est souvent faite d’une façon réductionniste, depuis des études en laboratoire, où les comportements ne ressemblent pas à ce qui se produit dans la vie réelle. Cela ne veut pas dire que ces apports ne peuvent pas être mis au service d’une lecture sociologique pour autant. Les neuroscientifiques n’ont jamais prétendu le contraire d’ailleurs… C’est souvent la vulgarisation scientifique qui fait des généralisations, qui souvent bâti un « pont trop loin », et passe, un peu facilement, de la cellule au comportement. Sans compter que le piège naturalisant de la biologie peut avoir tendance à ignorer certains facteurs visibles et invisibles, alors qu’ils peuvent influer sur des facteurs biologiques. Dans la formation même des biologistes, on ne rend pas toujours compte de la complexité de ces interactions. 

Ainsi, on a connu une phase monogénique jusque dans les années 90, où l’on cherchait les gènes de tels ou tels phénotypes ou de tels comportements. On s’est depuis éloigné de cette approche pour une approche plus polygénique où l’on admet qu’il y a des milliers de gènes qui peuvent donner un phénotype donné. Reste que l’impérialisme biologique qui a régné au XIXe siècle a parfois tendance à revenir, avec des propos de généticiens du comportement qui donnent une primauté sur l’explication des comportements par le biologique. 

La difficulté des neurosciences, c’est qu’on ne peut pas reproduire les facteurs sociologiques au sein d’un laboratoire. D’où l’importance de s’ouvrir aux lectures d’autres disciplines, d’éclairer les neurosciences d’autres disciplines. 

Dans les algorithmes : Cette discussion en tout cas, entre les apports des neurosciences et les apports de la sociologie, est souvent très riche dans vos livres. Ces deux essais nous montrent que les comportements des autres influencent profondément les nôtres. Dans Le talent est un fiction, vous nous dites que les comportements des éducateurs ont le plus d’effet sur nos capacités à croire en nos chances de réussite. Dans L’empathie est politique, vous nous dites également que celle-ci est très dépendante de nos représentations, de nos ancrages sociologiques, et que pour faire advenir des comportements pro-sociaux et dépasser nos réponses émotionnelles, nous devons dépasser les influences qui nous façonnent et les déconstruire. Les deux essais donnent l’impression que nous sommes des éponges sociales et que nous avons beaucoup de mal à nous en extraire. Que nos croyances et nos représentations nous façonnent bien plus qu’on le pense. En être conscient suffit-il à dépasser nos biais ?

Samah Karaki : Absolument pas, hélas. Aujourd’hui, on parle de cognition incarnée, qui est un paradigme qui règne de plus en plus sur la lecture que nous faisons de notre manière de penser. Cela signifie que la cognition n’existe pas que dans nos cerveaux mais aussi dans nos corps et que nos corps existent aussi dans notre rapport aux autres. Cela signifie que ma cognition est traversée par celle des autres. C’est bien sûr ce qui a facilité la survie de notre espèce. En tant qu’êtres physiquement vulnérables, nous avons besoin de récupérer des informations pour explorer un danger ou des opportunités. Et ces informations ne proviennent pas uniquement de notre traitement sensoriel, mais passent aussi par ce qu’on observe chez les autres. En fait, les autres aussi nous permettent de traiter l’information. Cela ne concerne pas que l’espèce humaine d’ailleurs, les plantes aussi construisent un traitement informationnel collectif pour pouvoir avoir des réactions au monde. La cognition incarnée permet de mieux saisir l’intersubjectivité par laquelle on comprend les interactions avec les autres. 

Reste à savoir si l’on peut transcender cette intersubjectivité. En fait, une fois que nous avons automatisé un apprentissage, on l’opère comme on respire. Quand un apprentissage a pris en nous, il devient de l’ordre de l’intuition. On peut certes regarder notre respiration de manière consciente, mais cette conscience là ne nous permet pas de faire autre chose en même temps. On a attribué une grande puissance à notre capacité à nous regarder penser, plus que ce qu’elle est vraiment. Or, détecter en nous une influence, ne signifie pas qu’on soit en capacité de la changer. C’est une approche spinoziste que certains neuroscientifiques rejoignent aujourd’hui : se rendre compte de ses déterminismes ne signifie pas qu’on va les transcender. 

Reste que cette prise de conscience nous permet de nous organiser pour pouvoir, peut-être ou parfois, changer l’influence à sa racine. On n’opère pas un changement au sein de sa propre cognition, par coertion cognitive, mais on peut s’organiser pour influer sur les systèmes qui nous déterminent. Il y a donc des brèches que nous pouvons opérer dans un déterminisme, mais il ne faut pas sur-exagérer la force de la volonté. Le libre-arbitre, dans l’état actuel des connaissances en neurosciences, n’existe pas vraiment. Nos automatismes sont beaucoup plus écrasants que notre force à les observer ou à y résister. 

Modérons cependant ces constats en rappelant que les études sur le libre-arbitre sont faites en laboratoire : on ne peut donc pas écarter qu’il n’y ait aucune résistance cognitive à soi-même. Les travaux sur la résistance cognitive et l’anticipation du regret montrent que ce sont des aptitudes mentales qui permettent de montrer que l’on sait observer ses influences et y résister. Mais cela a un coût énergétique important qui implique un ralentissement de l’action cognitive. Or, notre cognition ne peut pas se baser sur une résistance permanente à soi. Il est donc utopique et très optimiste de penser que nous aurions beaucoup de pouvoir sur notre propre pensée. 

Dans les algorithmes : Je suis frappé par le fait que vos deux essais questionnent profondément notre rapport à la domination. Notre désir de domination est-il impossible à rassasier ? D’où vient un tel besoin de domination ? 

Samah Karaki : Certes. Mais il ne faut pas croire que cela relèverait d’une forme de nature humaine. C’est le sens de mon prochain ouvrage : nous ne devons pas naturaliser la domination comme un trait biologique. Ce n’est ni Jean-Jacques Rousseau ni Hobbes ! L’homme n’est ni bon à l’état de nature, ni égoïste et tourné vers la domination à l’état de nature. Par contre, la domination est une façon de diviser et simplifier le réel. Comme on a besoin de créer des endogroupes et des exogroupes, de catégoriser les phénomènes, les personnes et les sujets autour de nous, la catégorisation, au niveau de la proximité de l’autre, se fait naturellement. Elle se fait déjà chez le bébé par exemple, qui va montrer une préférence pour les visages familiers et une anxiété et une méfiance vis-à-vis de ce qui lui est inconnu et étrange.. 

Reste que la catégorisation hiérarchique, verticale, est quelque chose qui s’impose surtout socialement… C’est là où l’on peut rejoindre un peu plus Jean-Jacques Rousseau, dans le sens où l’instinct de conservation nous pousse à entretenir nos hiérarchies. La société peut nous pousser à catégoriser dans les statuts sociaux une valeur sociale, qui dépend de nos intérêts économiques. Cela ne se fait pas tant à l’échelle individuelle, mais à l’échelle de systèmes hiérarchiques qui cherchent à assurer leur survie. Je ne fais pas partie des neuroscientifiques qui vont dire que le besoin d’acquérir du pouvoir ou de dominer ou de consommer (ce qui était aussi une théorie très répandue il y a quelques années sur le rapport à la crise climatique, qu’il serait dans notre nature d’user de la vitalité des autres pour soi-même) nous constitue… Pour moi, il n’y a besoin ni de pessimisme ni d’optimisme anthropologique. Mais d’observations de nos systèmes complexes, riches, différents, historiquement comme géographiquement, qui nous imposent des formes de domination. Sans compter toutes les récompenses qu’on peut obtenir en se positionnant dans les échelles de la hiérarchie de domination. 

Dans les algorithmes : Dans Le talent est une fiction, vous expliquez que le mérite est une justification a posteriori. “Dans une société inégalitaire, ceux qui arrivent au sommet veulent ou ont besoin de croire que leur succès est moralement justifié”, alors que ni le talent ni les efforts ne savent renverser la pesanteur du social. Nos propres progrès dépendent bien plus des autres, du contexte, et de notre rapport aux autres, que simplement de nous-mêmes, de notre talent ou de notre travail, qui sont en fait bien plus hérités qu’acquis. “Croire que notre mérite découle de nos talents et de notre travail personnel encourage l’égoïsme, la discrimination et l’indifférence face au sort des autres”. A quoi sert alors cette fiction du mérite, qui est partout autour de nous ?

Couverture du livre, Le talent est une fiction.

Samah Karaki : La fiction du mérite, que beaucoup de sociologues décrivent comme nécessaire car elle vient remplacer l’héritocratie de l’ancien régime, stipule que toute personne a un potentiel qu’elle nourrit par ses efforts et ses liens, dispose d’un principe d’émancipation, à l’image de la déclaration des Droits de l’Homme qui l’a érigée en principe. Chacun à le droit de tenter sa chance. En cela, cette fiction est rassurante, car elle paraît comme un ordre plus juste. C’est aussi une fiction sécurisante, car elle dit que les hommes de pouvoir ont les compétences pour occuper ces positions de pouvoir. Elle est aussi  rassurante pour ceux qui perdent dans ce système, puisqu’elle légitime aussi cette perte. La fiction de la méritocratie est finalement apaisante pour la société, car elle ne pousse pas à analyser les raisons des inégalités et donc à éventuellement les subvertir. La fiction du mérite, nous donne l’illusion que si on n’y arrive pas, c’est parce qu’on n’a pas le talent ou qu’on n’a pas assez travaillé. Elle permet finalement de stabiliser la société. 

Mais ce que je montre dans Le Talent est une fiction, c’est que la société repose toujours sur une héritocratie qui finit par se valider par elle-même. Certes, ce n’est pas parce qu’on a hérité qu’on n’a pas mérité. Mais l’héritage permet plus que le travail de faire fructifier son potentiel. Ceux qui disent que la méritocratie est un principe juste et émancipateur, disent souvent qu’on n’est pas dans une vraie méritocratie. Mais en fait, les personnes qui héritent finissent bien plus que d’autres par hériter d’une position de pouvoir parce qu’ils intègrent les bonnes formations et les opportunités qui leurs permettent de légitimer leur position d’arrivée. 

Dans les algorithmes : Nous devrions remettre en question notre “crédentialisme” – c’est-à-dire la croyance que les qualifications académiques ou autres identifiants prestigieux sont la meilleure mesure de l’intelligence ou de la capacité. Comment pourrions-nous réinventer nos croyances dans le mérite pour le rendre plus inclusif, pour qu’il accorde une place à d’autres formes de mérite que la seule réussite sociale ? Pensez-vous que ce soit un enjeu de société important aujourd’hui de réinventer le mérite ?

Samah Karaki : La méritocratie ne peut pas reposer que sur des critères de réussite, car on a aussi le droit de s’émanciper « sur place », sans élévation économique. Nous n’avons pas tous le culte de l’ambition. Et nous avons tous le droit à la dignité, au-delà de ce qu’on réalise ou pas. La concentration de certains types d’aptitudes qui seules mèneraient à la réussite a peut-être fonctionné à une époque où on avait besoin d’aptitudes liées au raisonnement abstrait, comme le proposaient les tests QI ou comme le valorise le système académique. L’aptitude de raisonnement abstrait – qui signifie principalement une rapidité et une aisance de processus mentaux logico-mathématiques – est en opposition avec d’autres types d’aptitudes comme celle de la résistance cognitive. Penser vite est l’opposé de penser lentement, car penser lentement consiste comme on l’a dit à résister et remettre en question. Cela nous dit que si nous n’avons pas assez développé cette réflexivité mentale et le doute de sa pensée, on peut avoir du mal face à l’incertitude, mais être très bons sur la résolution de problèmes. En fait, on n’a aucune idée, aucun indicateur sur l’entraînement de ces autres aptitudes, du talent lié au doute… Je propose d’ailleurs qu’on s’intéresse à ces autres aptitudes. On peut être à l’aise dans le raisonnement abstrait et mal à l’aise dans d’autres aptitudes. Cela nous rappelle d’ailleurs que le génie solitaire n’existe pas. C’est bien souvent les discordes dans nos façons de penser qui permettent de parvenir à des pensées complexes, notamment dans les situations incertaines. Même notre définition de l’intelligence artificielle s’appelle intelligence parce qu’on la compare à la nôtre dans un anthropomorphisme qui nous rappelle qu’on n’arrive pas à concevoir d’autres façons d’appréhender le monde. Or, aujourd’hui, on devrait définir l’intelligence autrement. En neuroscience, on parle d’ailleurs plutôt d’aptitudes que d’intelligence. 

« Penser vite est l’opposé de penser lentement, car penser lentement consiste comme on l’a dit à résister et remettre en question. »

Dans les algorithmes : Vous concluez Le Talent est une fiction par la nécessité de plus d’empathie et de diversité pour élargir la mesure de la réussite. Au regard de votre second livre, plus critique sur les limites de l’empathie, votre constat est-il toujours d’actualité ? 

Samah Karaki : Oui, parce que si on ne se projette pas dans d’autres façons de vivre le monde et dans d’autres conditions pour le vivre, on risque de rester camper sur une seule façon de lire les trajectoires. C’est pour cela que les procédures de sélection dans les formations se basent sur des critères éprouvés, celles des personnes qui sélectionnent et donc des personnes qui ont elles-mêmes réussi dans ces mêmes formations. Par cette empathie, je suggérais qu’on puisse s’ouvrir à d’autres trajectoires et inclure ces trajectoires dans les processus de sélection pour ne pas qu’ils ne se ferment, qu’ils favorisent l’entre-soi. Notre façon de vivre dans le monde n’est pas universelle. C’est ce que je disais sur la question de la réussite, c’est ce que je répète sur la question de la morale dans L’empathie est politique. Il n’y a pas une recette et une seule de ce qu’est d’avoir une vie réussie. Nous devons nous ouvrir à d’autres définitions, à d’autres formes d’attachements… Et nous devons arrêter de déconsidérer les perdants de nos systèmes sociaux. Nos sociétés nous invitent trop souvent à réussir à un seul jeu selon une seule règle, alors que nous avons tous des habilités différentes au départ. C’est comme si nous étions invités à un concours de natation, jugés par des poissons. 

Je n’aime pas parler de personnes atypiques, qui me semble une forme d’essentialisation. La psychiatrie, heureusement, sort d’une définition déficitaire, où certaines personnes auraient des déficits par rapport à la norme et que la société doit les amener à cette norme. En psychiatrie, on parle plutôt de « spectre » désormais et de différences d’appréhension de l’apprentissage. C’est là un vrai progrès. Mais les systèmes scolaires et professionnels, eux, sont toujours dans une approche déficitaire. Nous avons encore besoin d’y diversifier la norme. Ce n’est pas que la norme n’est pas bonne d’ailleurs, mais elle est totalitaire, trop rigide. On ne peut pas vivre en étant une espèce si complexe et si riche pour atteindre une seule forme normative d’exister. 

« Nous devons arrêter de déconsidérer les perdants de nos systèmes sociaux. Nos sociétés nous invitent trop souvent à réussir à un seul jeu selon une seule règle, alors que nous avons tous des habilités différentes au départ ». « On ne peut pas vivre en étant une espèce si complexe et si riche pour atteindre une seule forme normative d’exister ».

Couverture du livre, L’empathie est politique.

Dans les algorithmes : L’empathie est politique est incontestablement une suite et une réponse de votre précédent livre, puisqu’il interroge ce qui le concluait, l’empathie. Notre capacité d’empathie est très plastique, modulable, sélective. Le film de Jonathan Glazer, La Zone d’intérêt, le montre très bien, en soulignant la grande normalité d’une famille nazie qui parvient très bien à faire abstraction de l’horreur qui se déroule à côté d’eux, en étant compatissante pour les siens et indifférentes aux hurlements et aux coups de feux qui leur parvient de l’autre côté des murs de leur maison. L’empathie n’est pas une capacité universelle ou naturelle, mais sociale, orientée et orientable. Politique. Elle est biaisée par la proximité sociale : on se sent plus proche de ceux qui nous sont proches, socialement ou culturellement. Nous la convoquons pour nous donner l’illusion de compréhension des autres, mais « nous nous projetons bien plus dans l’autre que nous ne le comprenons », dites-vous. Aurions-nous une forme d’illusion à comprendre l’autre ?

Samah Karaki : Vous avez cité les trois limites que je pose à l’empathie. D’abord, qu’elle est mécaniquement sélective, car on n’a pas assez d’attention disponible pour se projeter dans les expériences de tout le monde. On réserve donc cette habilité à ceux qui nous sont proches, à ceux qui appartiennent à notre cercle, à notre endogroupe. Et en plus, elle est influencée par les cadrages culturels, politiques, médiatiques qui viennent positionner les groupes humains selon une hiérarchie de valeur. L’empathie est une aptitude qui cherche une similitude – « l’impérialisme du même », disait Lévinas -, c’est-à-dire qu’elle cherche en l’autre mon semblable – ce qui est sa force et sa limite. Cela signifie que si je ne trouve pas dans l’autre mon semblable je ne vais pas l’humaniser et lui attribuer de l’empathie. Cela nous montre qu’elle n’est pas très fiable. On peut décider que l’autre n’est pas notre semblable, comme nous le rappelle le film de Glazer justement. 

Enfin, on est attaché à ce qui nous ressemble, ce qui est une forme de narcissisme de l’espèce. Mais, cette impression de similitude est bien souvent factice. L’expérience de l’autre n’est bien souvent pas celle qu’on imagine qu’elle est. C’est la troisième limite à l’empathie. Même quand on arrive à s’identifier à l’autre, après plein d’examens de similitude morale et de traits de comportements ou de sensibilité intellectuelle… à la fin, on est dans l’illusion de la compréhension de l’autre, car on ne le voit que là où on s’y retrouve ! Si on est exclu d’une expérience par exemple, on l’analyse mal avec nos outils limités et tronqués car nous n’avons pas nécessairement les vies riches que nous imaginerions avoir. Avoir connu la souffrance par exemple ne signifie pas qu’on soit capable de comprendre celle des autres. Les expériences restent toujours singulières. 

Dans les algorithmes : Oui, vous dites que l’appartenance est une perception. Nous autoproduisons nos propres stéréotypes sociaux. Les étudiants blancs sont plus susceptibles d’interpréter une bousculade comme violente lorsqu’elle est causée par une personne noire que par une personne blanche. Notre interprétation semble toujours confirmer nos stéréotypes plutôt qu’elle ne les remet en cause. Et les informations qui confirment nos stéréotypes sont mieux mémorisées que celles qui les réfutent. Comment peut-on lutter contre nos représentations et nos stéréotypes, dans lesquels nous sommes englués ? 

Samah Karaki : En fait, les biais de confirmation nous simplifient notre lecture du monde. Nous avons envie d’avoir un favoritisme d’endogroupe au profit de notre groupe et de son image. Par recherche de cohérence, et d’efficience, on a tendance à préserver l’image de groupe qui miroite sur notre image de soi, et donc c’est pour cela qu’on a tendance à favoriser notre groupe. On explique et on pardonne bien mieux les comportements négatifs de nos proches que ceux des gens de l’exogroupe. On a plus de facilités à juger les groupes externes avec des caractéristiques très réductrices. Cela nous rassure sur notre position morale et notre image de nous-mêmes. Si on reprend l’exemple du film de Glazer, l’indifférence de cette famille s’explique aussi parce que ces personnes pensent qu’elles sont dans le camp du bien et que l’effacement du groupe humain qui est de l’autre côté des murs est une nécessité. Ces personnes ne sont pas que indifférentes. Elles sont persuadées que cet effacement est nécessaire pour la survie de leur propre groupe. Cette victimisation inversée sert le groupe, comme l’instrumentalisation des animaux nous sert à légitimer notre nourriture, notre agriculture. Il y a quelques siècles en arrière, l’instrumentalisation du corps des esclaves pour l’économie européenne était considérée comme une nécessité. En fait, l’empathie ne disparaît pas par simple indifférence, elle disparaît aussi par le sentiment d’être victime. L’effacement de l’autre devient une forme de légitime défense. 

Ce sont là des mécanismes qui nous simplifient le monde. On peut ramener ces mécanismes à leur biologie. On a besoin de simplifier le monde car on n’a pas assez d’énergie. Mais on a aussi besoin d’être en cohérence avec sa propre image. C’est là où s’intègrent les cadrages politiques et sociaux qui donnent à chaque groupe l’impression d’être dominé ou menacé par l’autre. C’est en cela que ces affects nous éloignent d’une lecture objective des situations. Je ne veux pas dire dans mon livre que tous les affects sont légitimes, bien au contraire. Tous sont réels et précis, mais ne sont pas objectivement situés au même endroit. Et c’est pour cela que nous avons besoin de quelque chose que nous avons produit, suite à la Shoah d’ailleurs, qui est le droit humanitaire international. C’est un moyen de nous protéger de notre propre raison et de notre propre définition de ce qui est moral. 

Dans les algorithmes : C’est le moyen que nous avons pour sortir du cercle infernal de l’empathie envers son endogroupe. Développer des règles qui s’appliquent à tous ? 

Samah Karaki : Oui. Ce sont des règles que nous avons construites avec notre organisation sociale. Ce sont des règles auxquelles on se conforme pour naviguer dans les interactions sociales qui nous lient. Des règles qui nous permettent de conserver nos droits, de ne pas céder à des affects et donc, ce sont des règles où tout le monde n’est pas gagnant de la même façon mais qui peuvent régir des biens collectifs supérieurs aux intérêts d’un groupe par rapport à d’autres. C’est pourquoi je suggère de sortir du lexique affectif qui revient souvent aujourd’hui et qui ne se concrétise pas en action politique, car il se suffirait à lui-même, justifiant même certaines inerties. L’affect nous évite de passer à des actions concrètes.

Dans les algorithmes : Vous êtes très critique sur la manière dont nous pouvons réparer l’empathie. Vous dites par exemple que ce ne sont pas les formations à l’empathie qui vont permettre de mettre fin à l’organisation hiérarchique des sociétés humaines. 

Samah Karaki : Les formations à l’empathie qui parlent de l’histoire des oppressions, de ce qu’ont vécu les groupes humains opprimés, permettent de modifier notre appréhension du monde. Éviter ces sujets ne donne pas des outils pour comprendre, pour questionner les raisons qui font que nous avons des biais racistes. Je ne pense pas que ce soit en sachant que nous sommes biaisés que nous pouvons résoudre les biais. Car le biais consiste à suivre un automatisme appris, comme quand on respire. Je ne pense pas que la bonne manière de faire consiste à résister à ces apprentissages, mais de les modifier, d’acquérir une autre lecture. 

En fait, je voudrais qu’on sorte un peu de notre fainéantise intellectuelle. Aujourd’hui, par exemple, trop souvent, quand on fait des films sur des populations opprimées, on ne prend pas le temps d’analyser, d’amener les personnes concernées, de modifier les conditions de production pour sortir du regard que l’on porte sur elles pour donner la voix à leurs propres regards. Et on justifie cette fainéantise intellectuelle par l’affect, l’intuition ou la création spontanée. Peut-être aussi par romantisme de notre nature, en expliquant qu’on comprendra par soi-même. C’est comme quand on dit que les enfants sont bons par nature. Ce n’est pas le cas pourtant. Le racisme est présent chez les enfants à partir de 3 ans si on ne leur explique pas les structures de suprématie qui structurent nos sociétés. J’invite à faire nôtre ce que la journaliste Douce Dibondo appelle « l’épistémologie de la connaissance contre celle de l’ignorance ». Nous devons parler des sujets qui fâchent plutôt que de demander aux gens de travailler leur capacité d’identification. Nous ne nous identifions pas assez aux personnes qui ne nous ressemblent pas. Nous devons le dire et le répéter : nous avons une difficulté à nous identifier à certains comme nous n’entendons pas les sons sous une certaine fréquence. Les formations sur l’empathie par l’identification ne résoudront pas les problèmes de harcèlement scolaire ou de comportements de domination.

« Je ne pense pas que ce soit en sachant que nous sommes biaisés que nous pouvons résoudre les biais. Pour les modifier, il nous faut acquérir une autre lecture ». « Nous devons parler des sujets qui fâchent plutôt que de demander aux gens de travailler leur capacité d’identification »

Dans les algorithmes : Ce que vous dites, c’est que nous avons besoin d’une lecture plus politique de nos rapports sociaux ?

Samah Karaki : Oui. On a besoin d’une lecture historique en tout cas. Et nous devrions d’ailleurs beaucoup valoriser la lecture historique à l’heure où les tentatives d’effacement de certaines histoires se multiplient tout autour de nous. Nous devons défendre ce patrimoine. Cet attachement aux faits, au réel, doit nous permettre de nous éloigner des attitudes complotistes au monde. Nous avons un devoir de protéger cette discipline. 

Dans les algorithmes : Dans votre second livre, vous parlez un peu du numérique. Vous nous dites qu’on est confronté, sur les réseaux sociaux, à une empathie un peu factice. Que les algorithmes basés sur la viralité cherchent d’abord et avant tout à produire de l’émotion, de l’exacerbation de nos sensations, de nos sentiments. En analysant 430 milliards de vidéos, le facteur le plus puissant du succès viral est la réponse émotionnelle (“Plus l’intensité de l’émotion suscitée par le contenu sera grande, plus les gens auront tendance à le partager”). Vous dites même que le numérique favorise une forme de  « tourisme affectif »…

Samah Karaki : Si on prend la question en la ramenant à l’attention avant même de parler de réseaux sociaux, il nous faut observer ce que la prédiction des calculs produit. Que ce soit des sons ou des images, l’attention passe d’un niveau phasique à un niveau tonique, avec des changements de circulation électro-chimique dans le cerveau quand je suis dans ce que l’on appelle un écart de prédiction. Cet écart de prédiction, c’est ce qu’on appelle l’émotion. C’est ce qui nous surprend, nous émeut. Et nous avons besoin de réduire cet écart de prédiction en analysant cette information. Et ce travail d’analyse me fait dépenser de l’énergie. S’il ne se passe rien d’intéressant dans un échange, je peux perdre mon attention car je ne fais plus le travail qui fait que je suis en train de réduire les écarts de prédiction. C’est un peu comme cela qu’on apprend aussi. Face à une information nouvelle, on a un écart de prédiction : soit on rejette cette nouvelle information, soit on l’intègre dans nos prédictions, ce qui nous permet ensuite de revenir à ce que l’on appelle un monde émotionnellement neutre ou stable. 

Un contenu viral est donc un contenu qui va produire un écart de prédiction. C’est pourquoi ils sont souvent émotionnels. Ils captent notre attention et créent un attachement par rapport à ces contenus. Dans la vie intime, c’est le même processus qui nous fait nous attacher à certaines personnes plutôt qu’à d’autres, parce que ces personnes produisent en nous des déplacements. La viralité repose sur des objets qui attirent l’attention, qui produisent un travail émotionnel et ce travail nous fait créer un lien avec ces contenus. Faire reposer l’intérêt sur un travail émotionnel peut vite être pernicieux, car il nous empêche par exemple de saisir le contexte de ce que l’on regarde, car notre cognition est déjà sollicitée pour rétablir l’équilibre émotionnel qui nous atteint.

La seconde chose qui peut se produire, c’est que l’exposition à un même écart de répétition, finit par l’aplatir, comme quand on est exposé à un son répétitif qu’on finit par ne plus entendre. Face à des contenus émotionnels répétitifs, nous finissons par nous engourdir. Face au flux d’affect, les contenus viraux finissent par ne plus provoquer de réaction en nous. Beaucoup d’études montrent que l’exposition répétée à des contenus violents abaisse notre capacité à être ému par ces contenus. De même quand nous sommes exposés à des contenus de personnes en souffrance. Le risque, c’est que par leur répétition, nous normalisions des contenus qui devraient nous heurter, nous faire réagir. Les études montrent que cette exposition répétée peut conduire à la violence de certains et surtout à l’inertie. 

Le tourisme affectif est un troisième niveau. Quand on scroll ces contenus affectifs, nous faisons un travail, comme si nous les vivions à notre tour. Ces contenus nouveaux nous dépaysent, nous surprennent. Le tourisme, dans la vie réelle, consiste à chercher quelque chose qui nous déplace, qui ne corresponde pas à nos prédictions. Le problème, c’est que quand ce tourisme se fait sur la souffrance des autres, ce déplacement devient indécent, car alors, on instrumentalise ce que vivent les autres pour notre propre déplacement et notre propre émancipation. C’est pour cela que j’estime que nous ne devons pas nous suffire à l’émotion et à l’empathie. L’émotion ou l’empathie ne permettent pas de faire quelque chose pour l’autre : ils permettent de faire quelque chose pour soi, au risque d’avoir l’illusion d’avoir fait le nécessaire. 

« L’émotion ou l’empathie ne permettent pas de faire quelque chose pour l’autre : ils permettent de faire quelque chose pour soi, au risque d’avoir l’illusion d’avoir fait le nécessaire. » 

Dans les algorithmes : Le numérique était censé nous ouvrir à la diversité du monde, à nous rendre plus conscient des différences. On a l’impression à vous lire qu’il favorise surtout des comportements homophiles, réduits à notre endogroupe. danah boyd, disait “La technologie ne bouleverse pas les clivages sociaux. Au contraire, elle les renforce”. Partagez-vous ce constat ? Pourquoi sa promesse de diversité n’est-elle pas réalisée selon vous ? 

Samah Karaki : Cette amplification n’est pas dans la nature des technologies. C’est lié à leur usage surtout et le fait que nos technologies suivent nos biais, nos biais de confirmation, produisent des effets bulles… Mais la technologie peut aussi aider à faire circuler la connaissance nécessaire pour comprendre les oppressions. On peut aussi découvrir des pensées qui ne sont pas institutionnalisées, ou peu référencées. Elle peut aussi nous permettre de nous organiser, pour refuser ou questionner un système. Mais effectivement, elle peut aussi servir à confirmer nos stéréotypes et représentations : nous conforter dans notre façon de voir le monde. 

Les dernières élections américaines se sont beaucoup faites sur les réseaux sociaux. Il n’y a eu qu’un débat télévisé entre les deux candidats. La persuasion c’est faite aussi avec les outils. Pourtant, plus que de s’en méfier, nous devrions chercher à les comprendre pour les mettre au service d’une autre façon d’appréhender la connaissance. Le débat sur l’utilisation des technologies a toujours accompagné ses avancées. Souvent on est un peu naïf avec elles. On crée des outils qui nous ressemblent. Mais on peut toujours les transcender. Il y a aussi sur les réseaux sociaux des voies alternatives, subversives, subalternes qui existent. Nous devons questionner et nous méfier des algorithmes, comme on se méfie de la nicotine en précisant ce qu’elle nous fait. On est en devoir d’avoir une littératie des médias qui s’apprend à l’école comme tout autre outil de connaissance. Et c’est une fois que nous avons cette connaissance que nous pouvons juger de ce qu’on décide d’en faire collectivement. Aujourd’hui, trop peu de gens comprennent comment fonctionnent les algorithmes. Sur TikTok, la majorité des jeunes qui l’utilisent ne comprennent pas son fonctionnement, alors que c’est essentiel. La formation aux médias, cela devrait être une formation obligatoire pour s’en protéger et les utiliser pour la découverte intellectuelle nous permettant d’accéder à des personnes auxquelles nous n’aurions pas accès autrement. Mais aussi pour faire rebondir ses idées avec d’autres personnes distantes. C’est la question de l’usage et de la connaissance de ces outils que nous devons mener une bataille, en plus de celle de la transparence des algorithmes qui a lieu à l’échelle européenne. 

Dans les algorithmes : Quel regard portez-vous sur l’Intelligence artificielle ? D’autant que celle-ci semble avoir un rôle important sur nos représentations culturelles et nos stéréotypes. Pour ma part, j’ai l’impression que l’IA favorise et amplifie nos représentations culturelles les plus partagées. Ce qu’on pourrait appeler la « moyennisation culturelle de nos représentations » (comme quand on demande à une IA de produire l’image d’un mexicain et qu’elle va produire l’image d’un homme avec un sombrero). Le risque n’est-il pas que nos stéréotypes sociaux et comportementaux, demain, soient encore plus marqués qu’ils ne sont, plus indépétrables – alors que vous nous dites dans vos livres que nous devons les questionner, les déconstruire ?

Samah Karaki : Pour moi, l’IA nous confronte à ce qui ne va pas chez nous. Elle n’invente pas nos stéréotypes. Elle nous montre au contraire à quel point nous sommes réducteurs, à quels points nous sommes eurocentrés, hétérocentrés, validistes… L’IA nous expose ce que nous sommes. En exposant ce que nous sommes, elle montre aussi aux jeunes générations ce que le monde est, au risque de ne pas leur permettre de séparer la représentation du réel. Mais je trouve très intéressant que nous soyons confrontés au ridicule de nos représentations. Critiquer ce que les IA produisent, c’est un peu comme les formations à l’empathie qui ne veulent pas parler des problèmes qui structurent nos rapports de force. Alors que cela devrait nous inviter à comprendre avec quoi nous nourrissons ces machines, que ce soit nos représentations comme d’ailleurs toutes les études qui les défient. C’est comme si l’IA nous renvoyait un état des lieux de là où nous en sommes dans notre compréhension, qui sera toujours tronquée, car nous analysons ces représentations avec les mêmes cerveaux qui l’ont produit. Sans compter qu’avec l’IA, nous en restons à une définition de l’intelligence qui colle aux intérêts de l’homme. Quand nous attribuons à l’IA des intentions, nous le faisons parce que nous n’arrivons pas, dans les limites de notre intelligence, à nous imaginer autre chose que des intentions humaines. C’est aussi une des grandes limites de notre intelligence : d’être aussi obsédée par soi au point de ne pas voir dans ce qui se produit dans l’IA ce qui nous est incompréhensible ou parallèle. Elle nous permet de nous rappeler que notre espèce n’est peut-être pas centrale dans l’appréhension du monde, comme nous le rappelle aussi le reste du vivant. La puissance de l’IA nous permet de douter de soi, en tant qu’individu, mais aussi de notre espèce. Peut-être peut-elle nous aider à trouver un peu d’humilité épistémologique, en nous renvoyant à nous-mêmes et à nos propres limites. 

Nous n’avons pas à fermer les yeux parce que l’IA nous renvoie des mexicains stéréotypés ou des médecins qui sont toujours des hommes blancs. C’est l’occasion plutôt de poser des questions. Pourquoi avons-nous ces représentations ? Qui nourrit ces systèmes ? Quelle partie du monde les nourrit ? Comme dans les études en psychologie et neurosciences d’ailleurs, il y a un eurocentrisme et une lecture de la psychologie humaine à travers 25% de ceux qui la constituent.  

Dans les algorithmes : La question de l’incalculabité est le sujet de la conférence USI 2025 à laquelle vous allez participer. Pour une spécialiste des neurosciences, qu’est-ce qui est incalculable ? 

Samah Karaki : Pour moi, l’incalculabe, ce sont les interactions qui se sont produites dans notre cognition depuis notre vie intra-utérine en interaction avec notre patrimoine génétique, qui ne sont pas ni une addition ni une compétition, mais une interaction qui font de nous ce que nous sommes d’une manière incalculable et qui ridiculisent nos tentatives à quantifier l’humain. Que ce soit au niveau de nos compétences, de nos prises de décisions ou de nos jugements, on les pense rationnels et calculables, alors qu’ils reposent sur des écarts de prédiction extrêmement précis, mais sans avoir d’outils pour les démêler. C’est ce que je défends dans Le mérite est une fiction. Quand je vois un résultat, je ne peux pas remonter aux raisons qui l’expliquent. Le social est incalculable en fait. Les influences de ce qui font de nous ce que nous sommes sont incalculables. Cela nous dit de nous méfier de tout ce qu’on appelle talent, personnalité… Et cela nous invite enfin à admettre une forme d’incertitude constitutive de l’homme. 

« Le social est incalculable en fait. Les influences de ce qui font de nous ce que nous sommes sont incalculables. » 

Propos recueillis par Hubert Guillaud.

Samah Karaki sera l’une des intervenantes de la conférence USI 2025 qui aura lieu lundi 2 juin à Paris et dont le thème est « la part incalculable du numérique » et pour laquelle Danslesalgorithmes.net est partenaire.

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  • De la presse à YouTube : des journalistes au service des créateurs de contenu
    Lena Situations, Seb la Frite, Simon Puech, Gaspard G, Hugo Décrypte : tous ces créateurs ont bien compris qu’un contenu de qualité nécessite le savoir-faire de journalistes. Ces derniers assurent un travail de fond, souvent dans les coulisses, proche des méthodes classiques de la télévision, comme la programmation et la recherche documentaire.  Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions La communication a souvent servi de bouée de sauvetage pour les journalistes e

De la presse à YouTube : des journalistes au service des créateurs de contenu

Lena Situations, Seb la Frite, Simon Puech, Gaspard G, Hugo Décrypte : tous ces créateurs ont bien compris qu’un contenu de qualité nécessite le savoir-faire de journalistes. Ces derniers assurent un travail de fond, souvent dans les coulisses, proche des méthodes classiques de la télévision, comme la programmation et la recherche documentaire. 

Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions

La communication a souvent servi de bouée de sauvetage pour les journalistes en quête de revenus supplémentaires. Aujourd’hui, une opportunité encore peu exploitée s’offre à eux : travailler pour les influenceurs. Et particulièrement sur YouTube. A une époque où les créateurs de contenu devancent les médias traditionnels auprès de la jeune génération, les acteurs du web cherchent activement des compétences journalistiques pour renforcer la crédibilité de leurs productions. Tous, des YouTubeurs divertissants aux plus informatifs, deviennent alors les rédacteurs en chef de journalistes professionnels, œuvrant dans l’ombre. 

Un contexte économique propice

« On va en partie crever. Les médias n'ont plus les moyens de nous payer correctement », lâche Vincent Bresson, journaliste pour Le Pèlerin et collaborateur occasionnel du youtubeur bordelais Simon Puech, spécialisé dans le divertissement. Avec des revenus publicitaires en déclin, une concentration accrue des médias et un marché saturé – entre 2 000 et 2 500 journalistes sont formés chaque année pour seulement 450 départs à la retraite, d’après la Scam – il devient difficile de trouver sa place (et même une place !) et de vivre simplement de sa plume. Plus de 40% des titulaires d’une carte de presse abandonnent la profession au bout de sept ans, selon une étude publiée en 2017 par les Observatoires des métiers de l’audiovisuel et de la presse. La Commission de la Carte d’Identité Professionnelle des Journalistes indique que 66% des journalistes âgés de 30 ans ou moins sont pigistes ou en CDD. Face à une telle précarité, et dans un contexte capitalistique ultra-compétitif, chaque possibilité d’emploi se révèle précieuse. « J’ai commencé à travailler avec les YouTubeurs parce que j’étais en grosse galère de piges. Je ne m’en sortais pas financièrement. J’étais hyper découragée par la presse écrite. Tu es parfois payée 150 balles pour 10 000 signes », témoigne la journaliste Marion Mayer ayant bifurqué un temps vers ce secteur en plein essor.

Des créateurs de contenus en demande

« Nous, on a besoin de débouchés économiques. Eux, sont en demande de gens rigoureux et fiables », constate Vincent Puech. « Depuis le Squeezie gate, tout l’écosystème YouTube fait attention à ses sources », souligne Paul Foucaud, ex-journaliste en alternance chez Hugo Décrypte. En 2019, le plus grand youtubeur français (catégorie formats longs) avait publié une vidéo sur les pyramides où il privilégiait les théories fantastiques au consensus scientifique. « C’était une vidéo de désinformation massive, alors qu’il avait une responsabilité éditoriale », pointe le journaliste média Vincent Manilève (qui a également publié un article sur le sujet). Depuis cet incident, non seulement le public est devenu plus exigeant, mais les youtubeurs ont réalisé l’importance des sources. Aujourd’hui, Squeezie collabore avec des journalistes pour ses vidéos, et leur recrutement suit un processus semblable à celui des rédactions classiques : phases de candidature, pré-sélection de journalistes, tests rémunérés sous forme de piges, où ils doivent par exemple proposer des idées de sujets vidéo. Pour sa vidéo intitulée « Cet agent secret est un énorme mytho », Lucas Hauchard (alias Squeezie) a fait appel à l’expertise de la journaliste Justine Reix, ex responsable société chez Vice. La vidéo, postée il y a deux mois, culmine aujourd’hui à 6,1 millions de vues.

Très contente de cette première collab avec le seul et l'unique @xSqueeZie avec lequel j'ai pu travailler sur sa dernière vidéo Histoire. De plus en plus de YouTubers font appel à des journaliste et on ne peut que les féliciter pour cette exigence d'info 🔥pic.twitter.com/3XhZqBCMAP

— Justine Reix (@Justine_Reix) August 5, 2024

Un score qui fait rêver en comparaison aux chiffres d’audience bien plus modestes des sites d'information. Travailler avec des YouTubeurs n’est pas qu’un choix pragmatique : ce tremplin permet également de toucher un public que les médias traditionnels peinent à atteindre. D’après le Digital News Report 2023 du Reuters Institute, 55 % des utilisateurs de TikTok et de Snapchat et 52 % des utilisateurs d'Instagram s’informent via des influenceurs. « J’ai couvert le phénomène des dark kitchens – ces services de livraison de repas uniquement accessibles en ligne - pour le média Politis et Simon Puech. La vidéo de Simon a donné une tout autre visibilité au sujet. Bien sûr, c’est gratifiant pour l’égo journalistique de travailler pour un grand média, mais je suis encore plus fier d’avoir sensibilisé un public qui ne suit pas les médias traditionnels », rapporte Vincent Bresson. La vidéo « Ce qu’Uber Eats et Deliveroo vous cachent », postée le 13 décembre 2022, a dépassé 1,3 million de vues. « Simon est déçu quand un contenu ne réunit que 300 000 ou 400 000 vues », précise le coauteur du reportage.

Des auteurs appelés à plus de clarté

Pour toucher ce jeune public, les créateurs de contenus réclament aux journalistes le plus de clarté possible. Un défi, comme le reconnaît Vincent Bresson : « Faire simple est bien plus difficile que de faire compliqué ». Leur objectif principal est de rendre l’information à la fois accessible et divertissante : simplifier sans verser dans le simplisme…  Un équilibre que les médias traditionnels n’atteignent pas toujours : pour la presse, le vrai défi n'est pas tant l’intelligence mais l’accessibilité de leurs articles. Et l’attente du public est là. Après le référendum sur le Brexit au Royaume-Uni en 2016, Google avait relevé une explosion de recherches comme « Qu’est-ce que l’Union Européenne ? », ou « Qu’est-ce que le Brexit ? », en pleine nuit.

Les influenceurs comme Gaspard G veillent à rendre les informations compréhensibles pour tous, pas seulement à transmettre des faits. Marion Mayer, ancienne coordinatrice éditoriale du YouTubeur explique à quel point la clarté restait la valeur suprême des contenus diffusés : « Quand Gaspard relit un script, si ce n'est pas parfaitement clair pour lui, s'il trouve que c'est trop complexe, il faut le simplifier. Il est essentiel que les gens ne butent pas sur une expression qu'ils ne comprennent pas. » 

Le journaliste, ce rat de bibliothèque

Écrire des vidéos, mener des recherches sur des sujets techniques, organiser des entretiens, visionner des documentaires, écouter des podcasts, faire le travail d’un « rat de bibliothèque »… Telles sont les missions de ces plumes qui s’activent en arrière-plan pour la marque de créateurs qui ont fondé leur business sur leur visage. « Quand on rejoint Hugo Décrypte, on sait très bien que ça va être comme ça. On est tous des travailleurs de l'ombre et nous n'avons pas cette volonté de prendre la lumière. Il n’y a pas trop de frustration par rapport à cela », assure Paul Bonnaud, ancien journaliste chez Hugo Décrypte. Cette position, aussi humble qu’elle soit, interroge dans un monde médiatique où la visibilité est souvent un facteur de réussite. Bien que les journalistes soient crédités, leur présence à l'écran reste quasi-inexistante. Des créateurs, comme Squeezie et Sofyan, choisissent de ne pas créditer leurs journalistes, de peur de se faire voler leurs « talents ». À une époque où le nom d’une personne est devenu sa carte de visite, cette approche soulève des questions. Le crédit ne relève pas d’une question d’ego : il s’agit d’un indicateur de la valeur perçue qu’une personne apporte à une organisation. Ceux qui sont crédités sont souvent ceux qui se voient offrir le plus d’opportunités, rappelle le NiemanLab.

Ce virage vers l’univers des influenceurs n'est pas qu'une adaptation technique ; c'est une mutation du rôle même du journaliste ou de l'idée que l'on s'en fait. « Je ne suis plus la journaliste qui va vous dire quelle pièce de théâtre regarder, mais une autrice qui va faire de son mieux pour vous faire comprendre quelque chose », confie Marion Mayer. Cette transition n’a pas été sans obstacles. Elle explique : « Il a fallu se désnober. Quand tu viens de la presse écrite et que tu écris pour un YouTubeur, tu redescends de quatre étages. » Cette évolution ne se limite pas à un simple changement de milieu ; elle ressemble plutôt à une « mission humilité », selon ses propres mots. Cela implique de renoncer à certaines aspirations idéalisées du métier pour se concentrer sur un travail plus ancré dans les réalités contemporaines, souvent perçu comme moins nobles. Un rôle pas si éloigné de celui d'un auteur ou d'un programmateur pour une émission de radio ou de télévision. Pour jauger ses attentes en matière de rémunération, un journaliste employé par un créateur de contenu confie ainsi avoir pris comme référence le salaire des auteurs de l’émission de France Inter Affaires sensibles.     

Ce travail en coulisses peut agacer certains, surtout quand les sommes en jeu paraissent dérisoires, et souvent réglées en factures... « On parle de travailler main dans la main entre influenceurs et journalistes, mais en réalité, je pense qu’on demande à des journalistes de travailler sous-payés pour des influenceurs qui gagnent des mille et des cents, afin que ces derniers puissent apparaître comme des journalistes », fustige une ex-collaboratrice. Dans cet univers, tout comme dans le domaine des médias, il n’existe pas de grille salariale transparente. Les montants circulent discrètement entre les journalistes, qui avancent à tâtons. Notons que chez Hugo Décrypte, on assure être bien traités : « Hugo tient à récompenser ses employés quand ils font du bon travail. Il y a régulièrement des augmentations. Des primes ont été versées, en particulier durant la présidentielle, lorsque la charge de travail était plus intense et que la valeur générée pour l’entreprise était plus élevée », affirme Paul Bonnaud, ex-rédacteur en chef chez Hugo Décrypte. 

Des rédacteurs en chef qui savent très bien ce qu’ils veulent

Les créateurs de contenu endossent leur rôle de rédacteur en chef. Au lieu de simplement reproduire le travail des journalistes qu'ils engagent, ils réadaptent constamment ce contenu selon leur propre vision. Lena Situations, animatrice du podcast Canapé Six Places sur Spotify, illustre bien cette approche. Pour la préparation de son podcast, elle collabore avec des journalistes professionnels, tels qu'Oumar Diawara (également présentateur sur France TV Slash), Arièle Bonte et Lucie Frobert entre autres, qui s’engagent à lui fournir un contenu rigoureux et vérifié.  Notons que ces journalistes deviennent auteurs et peuvent parfois être tenus par des contrats de confidentialité. 

« Lena s'appuie sur des journalistes pour mener un travail de fond, qu'elle adapte ensuite. Elle prend toujours le soin de retravailler le contenu, même lorsque les délais sont très serrés », raconte Lucie Frobert, rédactrice brand content chez Brut. En général, le journaliste élabore une trame de questions et organise une session rapide avec l'influenceur avant l'enregistrement pour affiner le contenu et poser des questions pertinentes. Lucie Frobert considère d’ailleurs cette collaboration comme l'une des meilleures de sa carrière, tant pour la fluidité des échanges que pour la gestion administrative. « J’ai été payée rapidement, contrairement à certains grands médias pour lesquels il me faut souvent des mois pour obtenir le règlement d'une facture de 200 euros. Il peut se passer des mois de paperasse, car il faut s’enregistrer sur des plateformes externalisées qui ne sont même pas maîtrisées par les médias pour lesquels tu travailles. Là, tout a été fluide »

Des créatrices comme Lena Situations ou encore Sally, spécialisée dans les contenus actu, politique et lifestyle choisissent elles-mêmes des invités et des angles d'approche pour leurs émissions diffusées sur la plateforme de streaming musical. « Les créateurs de contenu savent exactement quelles personnalités intéressent leur communauté et quels sujets s'y rapportent. Leur vision est souvent plus précise et plus pertinente que celle que nous, journalistes, pouvons avoir de l'extérieur », précise Claire Hazan, directrice des podcasts chez Spotify France et Benelux et productrice de Canapé Six Places. On pourrait relever qu’il s’agit plus d’une compétence marketing que journalistique : les créateurs de contenu savent qui inviter pour plaire à leur communauté, sans forcément chercher à explorer le sujet sous un angle inédit. Mais ce souci de l’invité qui « rapporte » se retrouve aussi chez les programmateurs journalistes en quête de gros poissons, ou dans les rédactions écrites qui cherchent le visage à mettre en Une pour vendre.

Les véritables rédacteurs en chef : les plateformes

Bien qu'ils agissent en tant que rédacteurs en chef, la priorité des vidéastes reste avant tout le divertissement. Les titres doivent claquer comme des slogans pour satisfaire les algorithmes qui favorisent souvent les vidéos qui attirent rapidement l'attention et jouent sur le sensationnalisme. « Pour la majorité des créateurs, y compris ceux qui adoptent une approche journalistique, divertir et générer des clics est essentiel. Les miniatures des vidéos illustrent bien ce phénomène. Simon Puech, par exemple, suit les tendances actuelles, ce qui, parfois, peut sembler peu journalistique et même un brin racoleur. Cette surenchère dans le contenu et les titres fait partie du jeu. Sur YouTube, capter l’attention est primordial ; c’est une véritable guerre pour l’attention des spectateurs. C’est différent de mes habitudes journalistiques. C’est sa patte YouTube », témoigne le co-auteur de Simon Puech, Vincent Bresson.

Les miniatures de la chaîne du YouTubeur Simon Puech

Marion Mayer, qui collaborait avec Gaspard G pour « Histoire de » (des vidéos qui racontent “l’histoire d’une personnalité ou d’une affaire qui a marqué la société”) partage un sentiment similaire : « Pour qu'une vidéo soit un succès, il faut impérativement qu'elle attire l'attention, en utilisant des noms qui résonnent avec le public. Cela peut être frustrant, surtout lorsque l'on souhaite traiter une personne moins connue mais tout aussi intéressante ; il est clair que cela attirera moins d’audience. En revanche, des figures de « gros méchants » comme Trump garantissent un bon nombre de vues. »

« Le plus grand défi de notre métier dans les 10 à 15 ans à venir, c’est la dépendance aux plateformes », ajoute Gaspard G, dont la chaîne continue néanmoins de croître, gagnant entre 50 000 et 60 000 abonnés par mois et qui compte plus d’un million d’abonnés sur YouTube. Il attribue ce succès au fait que peu de créateurs de contenu diffusent de l'information de manière “non militante”. Mais les véritables rédacteurs en chef des influenceurs sont les plateformes, comme il l’admet lui-même. Les créateurs doivent s’adapter aux exigences des algorithmes, qui déterminent la visibilité et le succès de leurs contenus. « Le distributeur est américain et chinois. Les Américains ont tendance à une censure économique si je parle d’un sujet comme le terrorisme, un génocide, un viol. Ce sont des mots importants. On ne va pas amoindrir nos mots pour parler de la réalité. Il y aura un amoindrissement des revenus publicitaires parce que c’est non-annonceur friendly. Sur une plateforme chinoise comme TikTok, ils ne s’embêtent pas. Ils enlèvent le contenu quand cela ne leur convient pas », résume-t-il sur le podcast Media Connect de l’AFP

Cette forme de censure sur les plateformes incite les créateurs et même les médias traditionnels à éviter certains thèmes sensibles par peur d’être pénalisés ou mal référencés. Cela restreint leur liberté d'expression et oriente les créateurs vers des contenus jugés plus « sûrs », mais souvent moins percutants. Ils assurent ainsi  leur viabilité financière. De nombreux médias ont autocensuré le mot viol par peur d’être sanctionnés par les grandes plateformes. Comment déchiffrer le monde si on ne peut pas correctement le décrire ? « On se cache alors derrière des euphémismes : viOl, vil, l'émoji grappe de raisin (en référence au mot anglais rape). On se plie aux règles implicites ou supposées des plateformes, quitte à invisibiliser la violence, à lui faire perdre ses contours », met en perspective la journaliste Lucie Ronfaut.  Ceux qui utilisent des mots "non conformes" aux critères des plateformes sont souvent victimes d'un "shadowban", ou bannissement silencieux : leur nom devient introuvable dans la barre de recherche, même si leur compte reste actif. Les plateformes ne communiquent jamais ces restrictions. Les utilisateurs ne s'en rendent compte que par la baisse de leurs statistiques, avec une diminution des vues, des partages, et des publications. 

Le modèle économique : un impact sur le travail des journalistes 

Le modèle économique des créateurs de contenu reste fragile. La génération qu’ils ciblent n’a pas l’habitude de payer pour l’information, et ils ne disposent pas d’aides publiques. Ces chaînes n'ont pas accès aux dispositifs de soutien dont bénéficient de nombreux créateurs, comme les aides financières du CNC Talents, qui sont disponibles pour les créateurs de vulgarisation à succès. Gaspard G, qui a même été membre de la commission d’aide aux créateurs vidéo du CNC, n’a pas été sélectionné, expliquant que « ce n’est pas faute d’avoir essayé ».

Dans une vidéo intitulée « Je réponds à mes haters », il détaille son modèle économique et ses résultats. Sur une saison complète, sa chaîne YouTube lui a permis de générer entre 275 000 et 300 000 euros. Toutefois, le coût total de toutes les vidéos produites durant cette période s’élève à environ 260 000 euros, englobant les salaires, le matériel et la location d’espace. « On est tout juste à l’équilibre », déclare-t-il. Ces financements proviennent principalement de l'AdSense – les publicités automatiques sur YouTube, qui lui rapportent environ 50 000 euros – ainsi que de partenariats avec des marques, du brand content. « Je m’attendais à une industrie qui roule sur l’or, mais ce n’est pas vraiment le cas, à part pour Squeezie et Hugo », observe une journaliste.

Les structures sont encore en construction, ce qui rend le paysage très chaotique.  Ce manque de financement influence les sujets abordés par les créateurs de contenu. Gaspard G a dû limiter la couverture internationale de son média à trois voyages sur le terrain en douze mois (Martinique, Nouvelle-Calédonie, Ukraine). « Le coût d’une enquête n’est jamais absorbé par le sponsor », admet-il. « Financièrement, les enquêtes me font perdre de l’argent. On essaie de les vendre à des diffuseurs, le but étant d’avoir une diffusion à la télé, puis de les rendre disponibles gratuitement sur YouTube une semaine après. C’est ce que fait Seb la Frite avec ses documentaires sur TFX, et Hugo avec ses interviews de Face Cachée diffusées sur France Télévisions. Cette stratégie permettrait d'entrer dans une logique rentable. »

Les créateurs de contenu le savent bien : les ressources se trouvent chez les médias traditionnels. Après avoir traversé un Far West en pleine évolution, les plumes des créateurs en sont tout aussi conscientes et tentent leur chance dans les rédactions. Pour Max Laulom, qui a travaillé aux côtés de Gaspard G, « le milieu du numérique n’est pas encore assez structuré financièrement en termes de moyens et de processus pour être un véritable nirvana [NDLR ou plutôt un eldorado] pour les journalistes ». Pour l’instant. Lui-même producteur et journaliste, il a décidé de collaborer à nouveau avec les médias traditionnels : « Il ne faut pas se leurrer, c’est là où se concentrent les plus gros budgets. » C’est aussi l’envie d’interagir avec des sources directes, plutôt que de se limiter à de la curation qui incite certains à rejoindre l’autre rive (même si la sédentarité y est toutefois aussi très présente, avec un travail de desk devenu la norme). L’interaction avec un historien en chair et en os, plutôt qu’avec un livre ou un podcast.

Des médias traditionnels attentifs aux journalistes passés par les créateurs de contenus

Les médias traditionnels portent un intérêt croissant aux journalistes habitués aux codes des créateurs de contenu. Ceux-ci, s'ils se sentent limités dans leurs missions auprès des YouTubeurs, ont moins de mal à décrocher des CDI que leurs collègues, notamment au sein des équipes dédiées aux réseaux sociaux. « Faire du bon travail pour les créateurs de contenus, c’est bon pour le CV. C’est mieux perçu qu’il y a dix ans, quand les gens nous regardaient mal », estime Paul Foucaud, ancien alternant chez Hugo Décrypte et désormais en CDI chez BFM, en tant que responsable de la stratégie éditoriale et community manager.

Le journalisme numérique intègre de plus en plus la culture de l’influence, avec une multiplication des sujets vidéos incarnés, comme on le voit avec Brut, Le Monde ou Le Parisien. Cette évolution reflète un changement de perspective dans les médias traditionnels, qui cherchent à se réinventer et à rendre l'information plus accessible à un jeune public. Alexis Delcambre, directeur adjoint du Monde chargé de la transformation numérique, souligne l'impact des réseaux sociaux sur le recrutement : « Nous portons une attention particulière à la maîtrise des nouveaux formats et à la capacité à connecter avec l'audience pour transmettre un message. » Le sociologue des médias Jean-Marie Charon, dans son enquête sur les jeunes journalistes, a également observé cette tendance. Il note que le moyen le plus simple aujourd'hui d'obtenir un CDI dans le journalisme se trouve dans des niches spécialisées, comme la gestion des réseaux sociaux Snapchat ou TikTok. « Les rédactions parisiennes n'hésitent pas à embaucher rapidement ces profils rares, avec l'intention de les garder », ajoute-t-il.

Paul Bonnaud, ancien rédacteur en chef chez Hugo Décrypte, a lui aussi fait le saut vers un média plus traditionnel en rejoignant l’équipe des réseaux sociaux de L’Équipe, en CDI. « J’ai toujours eu une affection particulière pour L’Équipe et l’envie de vivre les Jeux Olympiques au sein d’un média qui me faisait rêver. Je savais que j’aurais plus de moyens sur certains aspects, mais moins de libertés sur d'autres », confie-t-il. Ce transfert lui permet de retrouver une place dans une rédaction produisant des informations originales, alors qu’il se limitait principalement à de la curation lorsqu’il travaillait pour Hugo Décrypte. « J’avais par ailleurs envie d’être 100% responsabilisé sur mon sujet du début à la fin. Quand j’écrivais une vidéo pour Hugo, je ne pouvais pas forcément accentuer sur certains points. Hugo allait remettre à sa sauce. C’est normal, c’est son image qui est en jeu. Ici, je pousse l’exercice jusqu’au bout, je suis certainement un peu plus libre dans le traitement », poursuit-il.

Il serait finalement réducteur d'opposer ces deux univers, qui dialoguent et s'enrichissent mutuellement. Les allers-retours constants des journalistes entre ces deux mondes en sont la preuve. D'un côté, les créateurs de contenu, en pleine expansion, tâchent de bâtir un modèle économique encore incertain et souvent sans cadre précis. De l'autre, les médias traditionnels, bien que dotés de moyens plus importants, peinent à se réinventer face à des défis majeurs, notamment dans la manière dont leur récit est reçu. Cette tension créative entre ces deux sphères peut générer une dynamique positive, un élan vital nécessaire pour réinventer la production d'information. Comme le souligne Julien Potié, bras droit de Hugo Décrypte et chargé du cours “Nouveaux médias et créateurs” à Sciences Po Paris, « on ne souhaite pas présenter le monde des créateurs comme révolutionnaire, et tirer un trait sur ce qui s'est passé avant.  Si nous avons rejoint cet univers, c'est parce que nous sommes des passionnés des médias ». Le journalisme n'a de toute façon pas le choix. L’intégration des compétences liées aux réseaux sociaux et aux nouveaux formats numériques est une condition de son avenir. À la profession de poursuivre cette transformation tout en sachant préserver ses codes déontologiques et ses lignes rouges.

 

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  • Les nouvelles start-ups de l'info : le futur du journalisme ?
    Des rescapés des grands groupes aux jeunes loups de la start-up nation, une nouvelle vague de médias bouleverse le paysage journalistique. En quête d'impact, ces entrepreneurs de l'info expérimentent de nouveaux modèles économiques et éditoriaux pour s'adapter aux exigences d'une audience en mutation. Mais à quel prix pour l'intégrité éditoriale ? Le futur du journalisme se jouera-t-il avant tout sur les réseaux sociaux ? Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions C

Les nouvelles start-ups de l'info : le futur du journalisme ?

Par : oansah
11 septembre 2024 à 15:41

Des rescapés des grands groupes aux jeunes loups de la start-up nation, une nouvelle vague de médias bouleverse le paysage journalistique. En quête d'impact, ces entrepreneurs de l'info expérimentent de nouveaux modèles économiques et éditoriaux pour s'adapter aux exigences d'une audience en mutation. Mais à quel prix pour l'intégrité éditoriale ? Le futur du journalisme se jouera-t-il avant tout sur les réseaux sociaux ?

Par Alexandra Klinnik du MediaLab de l’Information de France Télévisions

Créateurs de contenu, entrepreneurs, influenceurs, journalistes de formation, rescapés de la bollorisation : les acteurs qui souhaitent lancer leur propre média ne manquent pas !  Chacun a sa définition bien particulière de ce que doit être l’info. Pour les uns, un puissant outil marketing. Pour d’autres, un bien public essentiel. Face à un modèle économique du journalisme traditionnel à bout de souffle, ils expérimentent avec avidité de nouvelles stratégies en ligne, pour s’adapter à une cible jeune qui s’informe prioritairement sur les réseaux. Contrairement aux mastodontes historiques, ces nouveaux entrants bénéficient de structures agiles, leur permettant d’explorer de nouveaux formats et de s’adapter rapidement aux tendances changeantes de leur audience. Comment ces médias parviennent-ils à se financer ? Quels modèles économiques émergent pour répondre aux besoins de l’ère numérique ? Et quels sont les compromis à l’œuvre entre rentabilité commerciale et intégrité éditoriale ?

Les start-uppeurs de l’info

Ce sont les plus visibles sur les réseaux sociaux. Ils ont fait des études de commerce, ont suivi un cursus marketing, communication numérique et média, et aspirent à devenir les Xavier Niel de demain. Imprégnés de la culture « start-up », ils se lancent dans le monde de l’information avec l’ambition de bâtir des empires médiatiques. Pour eux, l’information est un produit, au service d’un business à faire prospérer. C’est ainsi la philosophie totalement assumée du Crayon, un média en ligne créé il y a quatre ans, qui selon France Culture, « taille dans le buzz » et compte près de sept cent mille abonnés sur les réseaux sociaux.

Fondé par quatre jeunes entrepreneurs et créateurs de contenus – Wallerand Moullé-Berteaux, Sixtine Moullé-Berteaux, Antonin Marin (qui lui a fait des études de mathématiques), et Jules Stimpfling (diplômé du master in International Security à l'École des affaires internationales (PSIA)) – ce pure-player vise à donner la parole à tous, au nom de la liberté d’expression. Des personnalités de tous horizons, y compris de l’extrême-droite, y ont été invitées : l’influenceuse et ancienne porte-parole de Génération Identitaire Thaïs d’Escufon, Florian Philippot, et même Éric Zemmour. Quelques jours avant l’élection européenne du 9 juin, Emmanuel Macron a lui aussi pris la parole sur ce média « de débat d’idées et d’opinions », dont l’audience est majoritairement composée de 18-34 ans. L’assurance de toucher une cible jeune, avant ses passages plus traditionnels sur les plateaux de TF1 et France 2. Le Président a compris la force de frappe de ces nouveaux types de médias.

La particularité du média ? Pas de journalistes ! « On traite et analyse des faits, puis on reçoit des personnalités selon les faits. On fait du journalisme mais on n’est pas des journalistes », justifie au micro de Mediarama, Antonin Marin, co-fondateur et directeur « des rédactions » du Crayon, redéfinissant ainsi le concept même du journalisme ! « Un média, tel que défini par Naval Ravikant (une figure emblématique de la Silicon Valley) est une audience ou une communauté qui se retrouve dans une proposition de contenu », précise sur LinkedIn Wallerand Moullé-Berteaux. Le Crayon est considéré comme le « vaisseau amiral » du groupe, aux activités commerciales diversifiées : ad breaks, sponsoring, brand content... Leur agence de RP, le Surligneur, représente 40 % de leur chiffre d’affaires. Ils ont également levé un million d’euros auprès de plusieurs investisseurs et business angels dont Xavier Niel et Pierre-Edouard Stérin, fondateur de Smartbox, et libertarien conservateur. « Nous cherchons à créer une entreprise rentable, d’où nos piliers d’agence. Si on annualise les trois derniers mois, on atteint deux millions de chiffre d’affaires. Nous sommes rentables depuis le début, une obsession qui découle de ma culture du ‘make money’ », affirme Wallerand Moullé-Berteaux, pour qui il s'agit de la troisième entreprise.

Dans les cinq ans, l’entreprise vise à être un « mass media incontournable » en adoptant la philosophie du « media led company » un concept que vulgarise le fondateur du Crayon sur LinkedIn : « La media-led-company est une entreprise qui dirige son développement avec le média comme première brique d’activité pour l’amener vers des business propriétaires à destination de l’audience. » Il cite ainsi l’exemple de Welcome to the Jungle, « qui a révolutionné le monde du recrutement grâce à la puissance de son média ». En d’autres termes, le média sert de vitrine pour faire fructifier d’autres business. « Les prochains leaders du marché ne seront pas ceux qui ont les meilleurs produits, mais ceux qui possèdent un excellent positionnement et un média puissant », expliquait-il dans le podcast Jeunes Branches.

Ces nouveaux entrants remplacent le mot « information » par « contenu », redéfinissant ainsi les fondements même du journalisme traditionnel. Pour une internaute LinkedIn, il s’agit dans d’autres termes « d’une agence de com’ avec la crédibilité d’une agence de com ». Cette remarque souligne la dilution de la frontière entre communication commerciale, influence et information journalistique, rendant les motivations des créateurs de contenu ambiguës. Selon ces jeunes entrepreneurs, la prochaine ère du marketing sera celle des médias. Cette vision pose un défi majeur : comment maintenir une information de qualité, équilibrée et vérifiable, dans un modèle où le contenu est principalement guidé, non pas par une ligne éditoriale et une déontologie professionnelle, mais par des objectifs commerciaux ? Il est crucial de réfléchir aux conséquences de cette transformation sur la démocratie, car l’information, lorsqu’elle est traitée comme un simple outil marketing, risque de perdre sa valeur en tant que bien public essentiel.

Le brand content, une source de revenus pour les nouveaux médias

Le Crayon n'est qu'un exemple parmi d'autres de nouveaux médias souhaitant établir un groupe médiatique grâce à des partenariats commerciaux. Les créateurs de contenu exploitent les plateformes pour diffuser leurs productions, attirant de vastes audiences et générant des revenus grâce à la publicité et aux collaborations avec des marques. HugoDécrypte, avec ses millions de vues sur YouTube et autres réseaux sociaux, illustre parfaitement cette nouvelle forme de média, inspirée par les géants de l’info-divertissement comme Brut et Konbini. Les réseaux sociaux d’HugoDécrypte cumulent désormais plus de 14 millions de followers, surpassant ainsi Le Monde.

Sur la page Instagram d’HugoDécrypte, qui compte 3,6 millions d’abonnés, les publications réalisées pour des marques coexistent, en sandwich, avec des contenus informatifs. Le 12 décembre 2023, Hugo Travers a ainsi fait la promotion de la marque Cartier sur le compte Hugodecrypte.pop (823 000 abonnés), avec une indication de collaboration commerciale. C’est ce qu’on appelle le brand content. Cette proximité peut brouiller la distinction entre information et communication. Pour un jeune public, il peut être difficile de reconnaître un partenariat rémunéré. C'est pourquoi le Clemi a mis à disposition des ressources sur son site pour aider à comprendre ce modèle économique, (également utilisé par les médias traditionnels).

Capture d’écran du compte Instagram Hugodecrypte.pop – Collaboration commerciale Cartier

Des journalistes « traditionnels » accompagnés par des entrepreneurs

À côté de créateurs de contenus, de nombreux journalistes quittent les grands groupes pour lancer leurs propres projets, motivés par le désir de retrouver une certaine liberté éditoriale et de s’engager dans des initiatives plus en phase avec leurs valeurs. Comme le remarque Julie Joly, directrice du Nouvel Obs : « Le lien d’antan entre les journalistes et les rédactions n’existe plus : ils ne sont plus liés à une rédaction du début à la fin de la carrière. » La désillusion peut parfois être un moteur puissant.

Grégory Raymond, ancien de Capital Magazine, Brief.me et Huffington Post, raconte en souriant : « J’ai financé Big Whale avec mon chèque de départ de Prisma, après son rachat par Vivendi. » Avec Raphaël Bloch (ancien de L'Express, Les Échos et Reuters), ils co-fondent le premier média européen dédié à la token économie. Pour compléter leur équipe, ils choisissent, non pas un journaliste mais Dimitri Granger, ancien de Publicis et « crypto believer ». « Il a dix ans de plus que nous et l’expérience de la gestion d’entreprise et de la comptabilité », soit un solide allié pour affronter les nuits blanches et les affres de l’entreprenariat.

Raphaël Bloch est d’ailleurs convaincu que le journalisme et l'entrepreneuriat sont étroitement liés. Selon lui, un bon journaliste est un entrepreneur dans l'âme, même s'il ne s'en rend pas compte. Il explique sur Médianes : « Au risque de choquer, je pense fondamentalement qu'un bon journaliste est un entrepreneur. Quels que soient nos supports, que ce soit radio, télé, écrit, on gère notre sujet, on va chercher nos sources à droite, à gauche, on rend compte de notre travail au quotidien, on est finalement des entrepreneurs qui s'ignorent. » Pour « l’infopreneur », l'entrepreneuriat est non seulement nécessaire pour la survie et le succès des médias modernes, mais aussi une extension naturelle du rôle du journaliste.

Cette vision guide la stratégie et le développement de Big Whale. À trois, ils développent un modèle économique diversifié avec une approche test and learn : abonnements groupés pour des entreprises offrant des fonctionnalités premium, participation payante à des événements où sont présentés des rapports de marché, analyses de projets… Dernièrement, ils réfléchissent à un modèle économique d’un nouveau genre, « sans sacrifice financier, avec un partage de revenus entre la plateforme de publication et la communauté qui l’utilise, avec des incitations économiques pour contribuer ou enrichir les contenus ». Un peu à la manière de Wikipédia où chacun est invité à enrichir une page ? « On peut effectivement y voir un modèle proche, sauf qu’il y aura un protocole blockchain sous l’interface et des incentives financières à participer pour créer du contenu ou de l’améliorer. » À plus long terme, l’ambiance est de « décentraliser la gouvernance de ce système lorsqu’il sera éprouvé ». La communauté joue un rôle central chez Big Whale. Sur leur plateforme Discord, 1 500 abonnés actifs incarnent les « têtes chercheuses » du média, enrichissant, précisant, rebondissant sans cesse sur des informations de l’écosystème. Cette approche participative contraste avec les médias traditionnels, où l'information est émise de manière verticale. « Un média veut dire beaucoup de choses et en même temps presque plus rien. On est tous capables aujourd’hui de produire de l’info », résume Raphaël Bloch.

Ils ne sont pas les seuls journalistes de formation à s’être lancés dans les nouveaux médias financiers. Léa Lejeune, après avoir couvert les rebondissements des entrepreneurs de la Tech pour Challenges pendant de nombreuses années, a créé Plan Cash, une newsletter féministe et gratuite qui parle d’argent… Qui s’est doublée avec le temps d’une plateforme d’éducation féministe « qui parle d’argent aux femmes sans tabou », dont elle fait la promotion sur la page Instagram du média (80 000 abonnés). Dans cette aventure entrepreneuriale, la journaliste est accompagnée de Morgane Dion, plus de 12 ans d’expérience corporate dans les licornes françaises. Le modèle économique repose, entre autres, sur des formations assurées par des « experts certifiés » à « une époque où les influenceurs donnent des mauvais conseils financiers sans avoir le background et sans respecter les règles de l’AMF (Autorité des marchés financiers) » : « Les médias ont du mal à s’en sortir avec un modèle économique dans lequel ils sont dans la délivrance d’infos parce qu’il y a trop de concurrence. L’idée, c’était de gagner de l’argent sur la partie servicielle du média. Aujourd’hui, les gens sont de moins en moins prêts à payer pour de l’information mais ils sont de plus en plus prêts à payer pour des formations », assure-t-elle. Pour l'instant, l'entreprise ne bénéficie pas du statut d'entreprise de presse, car il est nécessaire que plus de 50 % de ses revenus soient issus de la production d'informations pour obtenir cette classification.

Ces nouveaux médias qui ne veulent pas travailler avec les marques

Aujourd’hui, la collaboration avec les marques n’est pas la principale source des revenus des start-ups de l’info. Selon une nouvelle étude publiée par le Centre de recherche sur les médias et le journalisme et la fondation Maharat, elles sont seulement 18 % à indiquer générer des revenus grâce à la pub. En perspective, les abonnements et autres méthodes de financement participatif sont utilisés par 30 % des acteurs. Les médias indépendants se distinguent par leur volonté de préserver une indépendance éditoriale, loin des pressions économiques exercées par les annonceurs ou les grands groupes. Cette indépendance est souvent perçue comme essentielle pour garantir la qualité et l’intégrité de l’information.

Pour assurer leur viabilité économique, les médias indépendants adoptent des stratégies de financement variés. Le financement participatif par exemple est devenu une méthode courante pour lancer de nouveaux projets. La Déferlante, un média féministe sans pub, a réussi à fédérer sa communauté dès ses débuts grâce à une campagne de financement participatif, atteignant 10 000 abonnés et embauchant neuf employés. Elle a permis à son lectorat d’entrer au capital à partir de 100 euros, une initiative qui a séduit 750 personnes. Dernièrement, c’est le média Fracas, lancé par Philippe Vion-Dury, ex-rédacteur en chef de Socialter, qui a réalisé « le plus gros lancement de média indé écolo » : « Dans la catégorie média papier, on se place dans le top 10 des lancements de médias en financement participatif, derrière des médias comme Epsiloon, La Déferlante, SoGood, Zadig ou Ebdo » a écrit Philippe Vion-Dury le 16 mai sur LinkedIn. Le média a ainsi réussi à rassembler pour son lancement 160 000 euros, 1 500 abonnés à la revue papier, et une communauté de 16 000 membres sur Instagram. LinkedIn a notamment joué un rôle dans le succès de la campagne.  Le réseau est selon lui « très indiqué pour bâtir son lectorat et sa campagne : les CSP+ y sont largement représentés, et on ne construit que très difficilement l’équilibre d’un média sans attirer à soi un lectorat capable de soutenir par la dépense ».

Des modèles hybrides, combinant abonnements et dons, permettent également de maintenir une indépendance vis-à-vis des annonceurs. Blast, un média indépendant lancé grâce à une campagne de crowdfunding qui a récolté près d’un million d’euros (contre les 100 000 demandés), en est un exemple notable. Un succès que l’on peut attribuer aussi à la notoriété du fondateur, Denis Robert.

Malgré leur dynamisme, les médias indépendants font face à des défis importants, notamment en termes de pérennité financière et de capacité à maintenir une indépendance éditoriale dans un environnement économique difficile. Pour lancer un média dans de bonnes conditions, il faut par exemple bien compter sur 30 000 euros, selon Philippe Vion-Dury. De plus, la reconnaissance en tant qu’entreprise de presse, nécessaire pour obtenir certaines subventions et avantages fiscaux, peut être difficile à obtenir pour des structures innovantes. Et quand bien même ils toucheraient les aides à la presse, ils n’accèderaient en fait qu’à une part infime du gâteau, comme le souligne le fondateur de Mediapart Edwy Plenel : « les principaux bénéficiaires sont les médias possédés par des milliardaires, notamment le richissime Bernard Arnault », qui a ainsi touché pour ses journaux plus de 14 millions d’euros d’argent public en 2022.

Les nouveaux médias ne sont pas une solution miracle. Ils doivent encore faire face à des obstacles importants, notamment la réticence des utilisateurs à payer pour des informations et la difficulté à obtenir des subventions et des avantages fiscaux réservés aux entreprises de presse traditionnelles. La reconnaissance croissante de la nécessité de soutenir les médias d'intérêt public par les aides publiques, les organismes de réglementation, et les donateurs est un pas dans la bonne direction, mais elle doit s’intensifier pour créer un environnement où ces médias pourraient véritablement prospérer.

En outre, certaines start-ups de l’info traitent le journalisme comme une industrie ordinaire, en mettant l’accent sur le marketing et l’audience. Pas besoin de journalistes, mais de producteurs de contenus couteaux suisses… Peut-on se prétendre média sans son socle fondamental ? Si cette approche apporte de la flexibilité, elle soulève des défis majeurs en termes de crédibilité et d'intégrité. Par ailleurs, les nouvelles plateformes de Web3, encore en phase émergente, promettent de transformer radicalement les usages médiatiques. Bien que leurs impacts concrets se fassent encore attendre, elles offrent des perspectives inédites pour les journalistes et les « consommateurs » d'information, notamment par des modèles décentralisés et participatifs. En fin de compte, l'avenir des nouveaux médias dépendra de leur capacité à innover sans sacrifier l'intégrité de l'information et à s'adapter aux technologies de demain.

 

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  • Fatie Toko : le bon côté de la tech
    Comment se débarrasser de sa peur des nouvelles technologies ? Fatie Toko, directrice de l’innovation du groupe La Poste, propose quelques pistes éclairées dans son essai « techno-optimiste » : Et si la tech pouvait sauver le monde ? Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions La société, totalement pervertie par les nouvelles technologies ? « Nos ados sont toujours plus affectés par un chagrin d’amour que par un sevrage temporaire de leur smartphon

Fatie Toko : le bon côté de la tech

Comment se débarrasser de sa peur des nouvelles technologies ? Fatie Toko, directrice de l’innovation du groupe La Poste, propose quelques pistes éclairées dans son essai « techno-optimiste » : Et si la tech pouvait sauver le monde ?

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

La société, totalement pervertie par les nouvelles technologies ? « Nos ados sont toujours plus affectés par un chagrin d’amour que par un sevrage temporaire de leur smartphone », nuance Fatie Toko. La directrice de l’innovation du groupe de la Poste veut croire au bien-fondé et aux effets positifs de la tech sur la société. Dans son essai Et si la tech pouvait sauver le monde ?, la franco-ivoirienne choisit de voir « le remède, pas le poison » et fustige les « discours alarmistes de certains médias ». La nouvelle vague d’innovations technologies offre un immense potentiel pour résoudre les crises à venir, assure-t-elle. Celle qui livre un récit « techno-optimiste » mais pas « techno-naïf » déroule les raisons de se réjouir : des plateformes pour accélérer le développement économique durable et la sécurité alimentaire dans les pays à faibles revenus, des capacités d’analyses d’images satellitaires et de données géographiques pour réduire la pollution, la vision par ordinateur pour protéger les écosystèmes terrestres et marins… Entretien sur les initiatives et les défis à venir du monde de la tech.

Que reprochez-vous à la couverture tech des médias ?

Les médias ont un biais négatif général sur les nouvelles technologies. Ils ont tendance à faire appel à des experts, qui complexifient des sujets déjà difficiles à appréhender pour le grand public. Je regrette ce manque de vulgarisation. Les questions posées sont souvent alarmistes : « est-ce qu’il va y avoir des robots tueurs ? », « L’IA va-t-elle nous remplacer ? ». Cette approche détourne l’attention des questions essentielles telles que la manière de s’informer, de se protéger, de tirer profit des nouvelles technologies. La peur n’est pas une fatalité, ni une nécessité absolue. Dans mon travail, je m’intéresse notamment aux initiatives émergentes en Afrique et je refuse de céder à la peur qui entoure souvent les avancées technologiques. Il existe de nombreuses initiatives, tant au niveau de politiques publiques que dans le domaine scientifique, visant à promouvoir des technologies plus éthiques, responsables et durables. Mon livre vise à mettre en lumière ces aspects positifs souvent méconnus et présenter une vision équilibrée des nouvelles technologies.  

Quelles initiatives vous incitent à être aussi optimiste ?   

Des initiatives émergent en matière de santé, d’environnement, de lutte contre les vulnérabilités et l’éducation. J’ai ainsi découvert des couveuses connectées au Cameroun qui permettent de mettre des sondes et des caméras dans les cabines des prématurés pour surveiller les signaux vitaux et la température à l’intérieur. De nombreuses solutions technologiques, des caméras par vision par ordinateur, nous permettent de voir comment les animaux réagissent aux aléas climatiques. Dans le domaine de la santé, le recours à l’intelligence artificielle, l’analyse et la visualisation des données, la réalité augmentée et immersive, permet par exemple de voir l’environnement du « bloc » à travers les yeux d’un chirurgien qui opère. Il s’agit d’une plateforme médicale tout-en-un unique, conçue pour couvrir l’ensemble du cycle d’une intervention. Cette solution peut être une assistance vitale dans la médecine humanitaire et notamment les premiers actes de secours des civils en temps de guerre.   

Si vous évoquez les raisons d’être optimiste, vous mentionnez également les défis à venir. Vous écrivez notamment que la menace la plus importante pour l’État est celle constituée par la concentration inédite des géants du numérique. « Les GAFAM risquent de devenir des véritables États plateformes qui portent atteinte à la souveraineté des nations ». Mais n’est-ce pas déjà le cas ?  

En effet. Elles sont les plus grandes bénéficiaires de la mondialisation. Elles se moquent des lois, car les outils de régulation ne peuvent pas les soumettre. Les problèmes actuels ne sont pas uniquement dus à la technologie, mais aussi à des questions de régulation et d’idéologie favorables à certaines puissances économiques. Les géants du numérique ne sont pas surpuissants juste parce qu’ils exploitent les données, mais aussi parce qu’ils bénéficient d’un environnement mondialisé et de politiques qui les favorisent. Il est crucial de mettre en place des normes mondiales pour protéger les citoyens contre les risques liés à la cybersécurité et à la manipulation de l’information. Cela nécessite une collaboration internationale pour établir une base éthique et réglementaire solide afin de protéger les individus et les consommateurs.   

 La régulation de l’IA par exemple est devenue un énorme défi pour le législateur. Dans son livre que vous citez « Les algorithmes font-ils la loi ? », Aurélie Jean explique que « la réflexion et la conception de lois pour l’encadrement des algorithmes sont fortement impactés par la discipline elle-même. Intangible, complexe et en perpétuelle évolution, elle impose son rythme avec un certain flou artistique sur sa compréhension chez les acteurs de la loi voire les lobbystes eux-mêmes ». Et souligne le manque de formation des élites et du personnel politique…  

La compréhension de ces questions est extrêmement complexe pour ceux qui ne sont pas des data scientistes. Le personnel politique ne possède pas nécessairement les compétences scientifiques requises pour appréhender la complexité de l’intelligence artificielle. L’IA pose un défi en raison de sa complexité multidisciplinaire et de sa convergence de domaines. On est tous fragile face à cette révolution technologique, car elle est difficile à lire.  

Vous expliquez que l’Afrique devient le nouveau terrain de jeu des GAFAM.   

 Le contexte de régulation est très peu contraignant dans ces régions. Cette absence de règles facilite l’adoption de technologies nouvelles. Contrairement à d’autres régions où chaque innovation suscite un débat et des craintes, en Afrique, l’adoption est rapide et sans préambule. Si une technologie démontre son utilité, elle est immédiatement intégrée et déployée. Il n’y a pas ce débat d’experts qui précède l’usage. Sous couvert de philanthropie et au nom de la connectivité, des entreprises installent des centres de données et des laboratoires d’expérimentation sur le continent. La jeunesse de la population et l’absence de régulation offrent un terrain propice à ces essais à grande échelle, à l’instar de Google qui a établi en 2019 son centre de recherche en intelligence artificielle à Accra (Ghana) et installé à Lomé (Togo) en 2022 un câble internet sous-marin dans le cadre de son projet d’infrastructure réseau pour relier l’Afrique à l’Europe. Ces initiatives amplifient les risques en termes de protection de données et de dépendance économique et infrastructurelle.   

Comment adopter une relation plus sereine avec les nouvelles technologies ?  

Il est essentiel de ne pas les craindre. Il faut commencer par chercher à comprendre. Les technologies offrent cet avantage : l’information est accessible à tous. Je mentionne Objectif IA, une formation accessible en ligne pour tous les Français, qui sensibilise et explique l’intelligence artificielle dans notre quotidien, tout en prodiguant des conseils sur l’hygiène numérique et le consentement éclairé. Il s’agit de s’informer encore et toujours. Il est crucial de réfléchir à l’usage que l’on en fait. Prenez l’exemple de ChatGPT : je l’utilise pour gagner du temps dans l’organisation de mes cours, la préparation du matériel pédagogique, la rédaction de scénarios, etc. Enfin un mot pour les jeunes : soyons modestes et tolérants envers la jeunesse. Arrêtons, nous les adultes, d’être nostalgique. Ce ne sont pas eux qui ont l’utilisation la plus compulsive de leurs écrans. Notre devoir est de les guider vers une utilisation intelligente. Le consentement est un aspect souvent négligé : nous devons accompagner les jeunes en leur posant des questions sur les implications de leurs actions en ligne, sur les coûts, les impacts. Trop souvent, nous les culpabilisons. C’est contre-productif et encourage même les jeunes à dissimuler leurs activités numériques à leurs parents, plutôt que d’en parler ouvertement. Cela les pousse à se replier dans un monde virtuel, coupés de la réalité, plutôt que d’engager des conversations sur une utilisation raisonnée des technologies.  

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  • TPMP : le divertissement au service de la désinformation
    Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives. Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles.

TPMP : le divertissement au service de la désinformation

Alors que C8 vient d’être à nouveau sanctionnée par l’Arcom pour une séquence de “Touche pas à mon poste”, Claire Sécail, historienne des médias, décrypte l’univers télévisuel de Cyril Hanouna, ses codes et ses dérives.

Propos recueillis par Alexandra Klinnik du MediaLab de l'Information de France Télévisions

Au fil des années, les plateaux de l’animateur se sont mués en estrades de choix pour l’extrême droite politique et culturelle, qui peut y dérouler à loisir ses théories civilisationnelles. Dans le court essai Touche pas à mon peuple !, Claire Sécail montre l’évolution d’un trublion du PAF devenu cheval de Troie de Vincent Bolloré.  Simplifiant les enjeux à l’extrême, coupant court à la nuance, mettant dos à dos le “peuple” vs “l’élite”,  “le populisme hanounesque” est devenu “une entreprise de désinformation qui sape les termes de la conversation sociale et menace par extension les fondements de la démocratie”, alerte la chercheuse du CNRS. Réunissant 1,7 million de téléspectateurs en moyenne chaque soir, TPMP “participe à la mise en tension de la société en montrant une caricature de ses clivages”. L’historienne propose un guide pour s’armer face aux “discours qui sidèrent" et la dégradation du débat public.

Vous avez consacré plus de 300 heures de visionnage de “Touche pas à mon poste” dans le cadre de votre étude précédente, auxquelles s’ajoutent 70 heures pour votre essai récent “Touche pas à mon peuple”. Pourquoi avoir poursuivi sur ce terrain hanounesque ? 

Aucune émission n’a connu une évolution de genre aussi frappante. Lors de sa création sur le service public [France 4, ndlr ] en 2010, “TPMP” était une émission de télévision sur la télévision. Elle est ensuite devenue une émission de divertissement avant de se muer en magazine de société enrôlée dans l’agenda idéologique de Vincent Bolloré. C’est en 2018 que Cyril Hanouna franchit le cap de la politique avec l’émission Balance ton Post. Les thématiques correspondent à celles que l’on peut retrouver aujourd’hui dans “L’heure des pros”, émission animée par Pascal Praud sur CNews : les tensions communautaires, la mise en avant d’Eric Zemmour, la religion… Dans l’idéologie Bolloré, il s’agit de remettre Dieu partout dans l’espace public, par le biais d’un talk show d’actualité ou d’un divertissement. L’émission de Cyril Hanouna a même voulu lancer un débat : “Pour ou contre l’IVG en France”. A l’époque, Marlène Schiappa, alors secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes, est obligée d’intervenir. Elle a rappelé qu’un tel choix de programmation pouvait être un délit puni par la loi. 

A ses débuts, le succès de l’émission lui vaut des louanges de la presse. Le Figaro y voit « un phénomène suffisamment prometteur pour avoir relancé la mode du talk-show » par exemple…  Quel regard portez-vous sur son évolution ?

Il avait un créneau. Cyril Hanouna était reconnu pour ses qualités d’animateur et son sens du show. Il n’était pas la cible de ce mépris social dont il estime aujourd’hui être victime de la part d’une élite intellectualisante et bien-pensante. Le climat s’est particulièrement dégradé en 2015 : l’audience à plus d’un million de téléspectateurs et la signature par Vincent Bolloré d’un contrat de 50 millions d’euros par an sur cinq ans (contre 19 millions auparavant) nourrissent un sentiment d’impunité chez Hanouna. Il multiplie les humiliations auprès de ses chroniqueurs : l’affaire des nouilles dans le slip, le dérapage du canular homophone, des propos sexistes en cascade. Il se défend de manière agressive vis-à-vis de ceux qui le critiquent pour ce comportement.  L’anti-intellectualisme lui sert de mécanique de défense face à une attaque. L’anti-élitisme hanounesque repose sur le dénigrement systématique des personnalités ayant formulé une critique à son encontre, jamais sur les motifs même de la critique. Or critiquer ne revient pas à faire du mépris social !

Cyril Hanouna est le premier à recevoir des Gilets jaunes sur ses plateaux…  Il considérait que son émission était “un rond-point sur lequel peut se pencher toute la France”. 

C’est vrai. Au départ, il n’était clairement pas de leur côté. Des chroniqueurs tels que Gilles Verdez et Karim Zéribi l’incitent à adopter une empathie beaucoup plus claire et forte vis-à-vis des Gilets jaunes. Son intérêt précoce répond moins d’une prise au sérieux de leur discours que d’une admiration pour leurs performances sur les réseaux sociaux. Il s’intéresse également au mouvement pour son apolitisme revendiqué, qui résonne avec une promesse répétée de TPMP : “ici, on ne fait pas de politique”.  A plusieurs reprises, il les reçoit sur le plateau en jouant sur la proximité et l’authenticité. Ces interventions comptaient énormément pour les Gilets Jaunes. Marqués par le sentiment de ne pas être entendu, d’être invisible, d’être ignorés par les élites, ils ont vu dans cette mise en lumière une forme de reconnaissance. Les Gilets jaunes représentent la caution du peuple arborée par Cyril Hanouna pour asseoir sa légitimité à parler au nom des Français. Cyril Hanouna s’est laissé griser par ce rôle de représentant du peuple, alors que le mouvement, au contraire, ne cherchait pas de porte-parole ! Il se présente comme un homme qui comprend les problèmes des catégories populaires.

Grâce à Complément d’enquête diffusé sur France 2, on voit à quel point sa vie personnelle - avec ses yachts - est aux antipodes de cette réalité : il élabore des systèmes d’optimisation pour contourner les lois. Pendant la campagne présidentielle de 2022, il néglige d’ailleurs complètement la problématique du pouvoir d’achat, alors qu’elle est l'une des principales préoccupations des Français. Il se dit proche de son public - composé de catégories populaires pas ou peu diplômés (ouvriers, employés, artisans, commerçants, femmes au foyer, inactifs) - mais il néglige leurs intérêts.

Comment définir le “populisme” de Cyril Hanouna ?

Cette supposée proximité avec le “peuple” qu’il revendique fonde sa légitimité. C’est cela, le populisme. Il y a une entité homogène idéalisée - le peuple - et une entité disqualifiée - l’élite. Entre les deux se tient la volonté générale du peuple qui ne peut qu’être portée par un leader charismatique. Cette volonté générale ne doit pas avoir d’obstacle. Le corps institué est réprouvé. Il s’en prend soit aux institutions comme dans le cadre de l’affaire Lola, soit en attaquant des députés : “Ça ne sert à rien un élu, ça coûte cher”, l’entend-on répéter. Dans la tradition de l’antiparlementarisme protestataire, il banalise un discours de rejet à l’égard des institutions. Pour lui, le fonctionnement de la démocratie représentative constitue un frein à l’expression de la volonté générale du peuple. 

Une étude consacrée à la télévision italienne montre que les téléspectateurs exposés précocement aux chaînes de Silvio Berlusconi présentaient à l’âge adulte une moindre sophistication sur le plan cognitif et civique. Peut-on subir le même sort avec TPMP ? 

Cette étude montre que les jeunes précocement confrontés à ces programmes développent des difficultés d’apprentissage. Les plus âgés, eux, perdent en capacité de socialisation.. Pire : les jeunes téléspectateurs des programmes commerciaux du réseau Mediaset tendent à devenir des adultes plus réceptifs aux rhétoriques populistes (Forza Italia, Mouvement 5 étoiles).

Une étude américaine a travaillé sur Fox News, en prenant appui sur un panel de 300 personnes de sensibilité républicaine. Les chercheurs ont demandé à la moitié du panel de regarder CNN au lieu de Fox News pendant un mois. Ils ont ensuite fait passer un questionnaire sur des thématiques différentes – violence policière, crise sanitaire. Ceux qui ont regardé CNN pendant un mois avaient une compréhension plus large de ces sujets, avec des positions plus modérées. Ils avaient par ailleurs moins tendance au rejet, à l’invective. Au contraire, l’étude montre que les émissions de Fox News contribuent à polariser la société, à la mettre en tension. Elles peuvent enfermer dans une représentation de la société qui ne correspond pas à la réalité, et incitent à voir le monde comme une guerre de civilisation.

Quand une société se polarise, que l’on y efface tout le spectre des visions alternatives, on perd sa pluralité. Or le pluralisme, c’est le contraire du populisme.  Nous ne disposons pas d’étude de réception sur les publics de Cyril Hanouna, mais, comme pour les divertissements berlusconiens, l’animateur touche des jeunes souvent éloignés des programmes d’information traditionnels. Le risque de l’exposition précoce et répétée à ses émissions reste donc une question pertinente.  

“Se taire ou fermer les yeux, c’est ajouter à la faillite morale collective de notre époque, dont la trajectoire de Cyril Hanouna n’est que l’un des symptômes”, écrivez-vous ? Que faire ?

Je renvoie l’Arcom à son travail de contrôle sur les émissions. On a le sentiment que l’instance attend tranquillement 2025, où la question du renouvellement de la fréquence de C8 et de CNews sera posée, pour trancher véritablement. Pour l’heure, elle gère l’intendance des débordements d’un animateur en prenant des sanctions pécuniaires très bien intégrées dans le ratio coût-bénéfice de Vincent Bolloré. On sait très bien qu’il ne fait pas cela pour de l’argent, mais pour un objectif idéologique. Les politiques ont aussi leur responsabilité. Ceux qui considèrent Cyril Hanouna comme un animateur lambda en allant sur son plateau contribuent à construire et renforcer sa légitimité. 

Depuis plusieurs années, il n’a cessé de dégringoler dans le baromètre des animateurs préférés des Français (OpinionWay/TV Magazine) Une bonne nouvelle ?

Cet indicateur nous permet de le remettre à sa juste place. Il a cessé d’être perçu dans le débat public comme populaire. C’est dommage, je fais partie de ceux qui pensent qu’il avait le talent pour faire du vrai divertissement. Mais désormais, il est avant tout perçu comme clivant. 

Touche pas à mon peuple, éd.Seuil, coll.Libelle, 84p

 

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