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    Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accè

Face à l’IA : armer la vie civique

11 juin 2026 à 07:00

Le toujours très inspirant institut de recherche indépendant Data & Society lance une nouvelle initiative visant à renforcer la citoyenneté à l’ère de l’IA. L’ambition est forte : faire passer le public du statut d’utilisateur à celui d’acteur, expliquent ses responsables. La culture de l’IA ne suffit pas. « Et le public mérite bien mieux qu’une simple formation à l’utilisation de l’IA. Et il l’exige de plus en plus. » « Les Américains constatent comment les systèmes d’IA façonnent leur accès aux opportunités, à leurs droits et à leur dignité, et ils s’interrogent sérieusement sur l’impact de cette technologie sur tous les aspects de la vie, du travail à l’éducation en passant par l’environnement. Comment les systèmes automatisés évaluent-ils les candidatures et les candidats eux-mêmes ? Les tuteurs IA contribuent-ils à la réussite des élèves ou, au contraire, limitent-ils leurs connaissances ? Les immenses centres de données construits pour alimenter l’IA font-ils exploser les factures d’énergie des collectivités ? Une simple « connaissance » de l’IA ne suffit pas à répondre à ces questions, ni à toutes celles qu’elles soulèvent. Chacune d’elles nous oblige à appréhender clairement la technologie, à examiner de manière critique ses applications et à mobiliser les outils de la participation citoyenne pour en orienter le développement. »

Face à l’IA, renforcer la citoyenneté plutôt qu’acculturer

De même que l’éducation civique aux États-Unis permet aux citoyens de comprendre leurs droits, leurs devoirs et le fonctionnement du gouvernement, ce travail requiert un programme d’enseignement. D’où cette initiative d’éducation civique à l’IA : « une approche de l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective. En mettant en lumière les outils civiques permettant au public d’exercer un pouvoir politique sur les systèmes d’IA et les plateformes technologiques – notamment au niveau local –, l’initiative d’éducation civique à l’IA renforcera la capacité des citoyens à participer à la conception et au déploiement de ces technologies, et contribuera à asseoir un pouvoir démocratique sur les institutions qui les créent et les promeuvent.»

Pour mobiliser la négociation collective pour peser sur l’utilisation de l’IA au travail, pour demander des changements dans les procédures d’achat des systèmes d’IA dans les écoles, pour exiger la transparence des outils de tri et de sélection automatisés, les gens doivent comprendre les processus civiques disponibles pour les utiliser. Tel est l’ambition du programme AI Civics : faciliter et approfondir l’apprentissage des modalités d’action en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourraient s’appuyer. 

Partout dans le monde, les travailleurs utilisent la négociation collective pour influencer l’utilisation de l’IA sur leur lieu de travail. Des militants font pression sur les autorités locales chargées d’autoriser les permis de construire afin d’exercer un pouvoir sur la construction des centres de données. Des élèves et des parents réclament des changements dans les politiques et les procédures d’achat des écoles. C’est la participation citoyenne en action : les communautés utilisent les leviers à leur disposition pour déterminer si et comment l’IA et ses infrastructures sont déployées. Mais avant cela, elles ont dû comprendre ces processus civiques et apprendre à les utiliser à leur avantage. Le programme AI Civics facilitera et approfondira cet apprentissage, en proposant des modèles et des ressources sur lesquels les communautés de tout le pays pourront s’appuyer.   

En 2025, D&S a organisé un cycle de conférences sur le thème “Comprendre l’IA”. L’initiative que l’Institut lance est le résultat des commentaires qu’ont adressé le public aux chercheurs. Dans ces commentaires, expliquent les chercheurs et chercheuses de D&S, trois points sont ressortis  : 

Comme nous le disions nous même, les gens sont inquiets de l’IA. « Les gens se sentent pris au dépourvu par la rapidité et l’ampleur de ce changement, et frustrés par l’impression qu’il se produit sans leur participation »

« Même les utilisateurs de l’IA s’inquiètent de ses impacts. Les participants nous ont confié utiliser des outils d’IA au quotidien, mais être mal à l’aise face aux compromis et aux coûts cachés. Ils souhaitent dépasser le vernis séduisant du battage médiatique autour de l’IA et comprendre les véritables implications de l’utilisation de ces outils, leurs coûts et avantages réels, ainsi que les moyens d’en atténuer les effets néfastes. »

« Lassés d’être des consommateurs passifs, les citoyens cherchent des moyens de s’engager davantage. Nombreux étaient ceux qui souhaitaient découvrir des pistes concrètes pour une action collective, d’autant plus que la réglementation gouvernementale et les efforts pour responsabiliser les entreprises technologiques sont insuffisants. Nous avons constaté une volonté d’appréhender la complexité et un désir de s’opposer aux discours sur l’inévitabilité technologique. »

La culture de l’IA, la littératie, c’est-à-dire la maîtrise de savoirs, de capacités et d’aptitudes liées à l’IA, telle qu’elle est actuellement conçue, ne répond pas à ces besoins, estime l’Institut. Bien souvent, cette culture se limite à offrir la possibilité d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour utiliser l’IA et en tirer profit. Mais c’est un discours qui répète souvent que l’IA est inévitable et que ceux qui ne possèdent pas de connaissances dans ce domaine seront laissés pour compte. Dans un contexte économique déjà particulièrement difficile, pour beaucoup de gens, cette approche sonne comme une menace

« Dans son nouveau rapport, (404) Job Not Found : What Workforce Training Can’t Fix for Black Atlantans in the Age of AI, Anuli Akanegbu, chercheuse chez Data & Society, analyse la manière dont l’IA est abordée dans les milieux universitaires, promue par l’industrie, mise en œuvre par les pouvoirs publics et perçue au sein de la société civile. Basée à Atlanta, ville qui aspire à devenir l’épicentre de la main-d’œuvre de demain préparée à l’IA, Akanegbu décrit l’incapacité des pouvoirs publics et de l’industrie à définir clairement la culture de l’IA ou à préciser les compétences nécessaires aux travailleurs sur un marché du travail de plus en plus dominé par l’IA comme une abstraction stratégique, une forme de flou intentionnel qui transforme l’avancement professionnel en un objectif en constante évolution » (voir également toutes les limites des annonces qui exigent une « maîtrise de l’IA exigée »). « Ce flou sert un dessein : il reporte la responsabilité du chômage sur une main-d’œuvre majoritairement noire plutôt que de s’attaquer aux conditions structurelles qui rendent l’accès aux emplois de qualité de plus en plus difficile. En présentant l’adoption de l’IA comme une question d’effort individuel plutôt que de limitations systémiques, le concept de littératie de l’IA a été instrumentalisé pour promouvoir une solution simpliste au problème très complexe du déplacement d’emplois. De même que l’éducation aux médias imputait la désinformation, la manipulation médiatique et l’effondrement du système d’information aux utilisateurs individuels des réseaux sociaux, l’éducation à l’IA reproche aux travailleurs de ne pas trouver d’emploi rémunérateur plutôt qu’à un contexte socio-économique plus large qui normalise la précarité. »

D&S souhaite que son initiative parte des travailleurs, des étudiants, des citoyens… et qu’elle s’appuie sur les connaissances militantes pour aider les citoyens à exercer davantage leur pouvoir collectif à l’ère de l’IA. L’enjeu n’est pas seulement de se former à l’IA ou de s’y préparer, mais d’y ajouter la participation et l’intervention citoyenne. D&S est à la recherche d’organisations souhaitant rejoindre ce programme pour construire les ressources permettant de renforcer les capacités d’actions des citoyens. Que ce soit par exemple en créant des ressources pour les usagers des bibliothèques, ou en travaillant avec les associations de parents d’élèves pour documenter leurs méthodes pour mieux inspecter les marchés publics des districts scolaires lorsqu’ils achètent des outils technologiques… (voir notre article sur la montée de la contestation de l’IA à l’école).

« Les risques et les préjudices liés à l’IA sont bien documentés, mais ils ne sont pas inévitables. Notre mission essentielle aujourd’hui est de renforcer le pouvoir démocratique sur les institutions qui conçoivent et déploient les systèmes d’IA. Il est temps que la responsabilité publique et l’intérêt général soient de nouveau au cœur de l’innovation technologique à grande échelle. Il est temps que le grand public exerce un contrôle démocratique plus important sur l’IA. Il est temps d’instaurer une éducation civique sur l’IA. » 

En tout cas, cette approche par l’éducation publique qui considère l’IA non pas comme un outil à maîtriser, mais comme un domaine de la vie civique où les citoyens ont des droits, des responsabilités et des moyens d’action collective est stimulante et inspirante. Bien loin par exemple des orientations britanniques prises en janvier de formation à l’IA pour tous, contestées par les acteurs de la médiation du Royaume-Uni (voir « Royaume-Uni : l’IA pour tous ! Laquelle ? »).

Résistances organisées

Ce travail ne part pas de nulle part. En fait, il a déjà largement commencé. A l’heure où les contestations contre la tech sont en passe d’être qualifiées d’extrémistes aux Etats-Unis, plusieurs autres collectifs de recherche et d’action documentent des modalités et des méthodes pour demander des comptes. L’AI Now Institute a ainsi lancé un kit d’action pour aider les citoyens à comprendre les réglementations mobilisables pour développer des recours contre le déploiement de centres de données

La journaliste Karen Hao, autrice du remarqué L’empire de l’IA (qui vient d’être traduit aux éditions L’écran fantastique) a lancé la liste de résistance à l’IA avec le Laboratoire de droit des réfugiés, le Distributed AI Research Institute (DAIR, fondé par la chercheuse Timnit Gebru) et l’association de justice sociale We and AI. Remettre en question le caractère inéluctable de l’IA est l’enjeu de cette liste qui recense et documente très succinctement et très partiellement les actes de résistance et d’opposition à l’industrie de l’IA à travers le monde. Comme le raconte l’anthropologue et l’avocate du numérique Petra Molnar (auteure de The Walls have Eyes, The New Press, 2024) dans Tech Policy Press, cette liste à été initiée par le travail du collectif Migration Tech Monitor, et notamment de celui du journaliste syrien Wael Qarssifi qui à documenté l’impact de la surveillance dans son pays et de Verónica Martínez qui a travaillé sur les effets de la surveillance et de la militarisation le long de la frontière américano-mexicaine. Comme l’explique Molnar, la liste a été intentionnellement documentée avec les initiatives évoquées et en se concentrant intentionnellement sur les pays en développement où les systèmes d’IA sont fréquemment déployés avec « moins de garanties réglementaires et un potentiel de préjudice plus élevé, et où les formes de résistance sont contraintes à être plus inventives »

La liste est articulée autour de quatre modes de résistances, afin d’élargir sa définition : résister, refuser, se réapproprier et réinventer. Au Nouveau-Mexique, le site documente les actions en justice menées par le New Mexico Environmental Law Center contre le développement du « Projet Jupiter », un énorme centre de données. En Uruguay, le Mouvement pour un Uruguay soutenable a lancé une campagne pour exiger une plus grande transparence concernant un projet de centre de données de Google. Au Japon, le Syndicat japonais des travailleurs de la métallurgie, de la fabrication, de l’information et des télécommunications a saisi la commission du travail du gouvernement de Tokyo afin de contraindre IBM à divulguer les données d’IA utilisées pour le calcul des salaires. « Au Chili, des habitants de Quilicura, une commune ouvrière de la banlieue de Santiago, se sont transformés en chatbot humain le temps d’une journée. Quili.ai, un site web conçu pour ressembler à une interface d’IA, redirigeait les requêtes des utilisateurs vers des membres de la communauté qui répondaient en temps réel. Pendant plus de 12 heures, en collaboration avec des artistes locaux, ils ont répondu à 25 000 questions d’utilisateurs de 68 pays. L’objectif n’était pas de prouver que les humains pouvaient surpasser l’IA, mais d’amener les gens à s’interroger sur ce qu’ils abandonnaient réellement, et au profit de qui, en externalisant leurs requêtes vers un système bâti sur l’exploitation du bassin du fleuve Maipo et de communautés comme la leur. » 

Nombre de résistances sont liées aux transformations du travail, bien sûr. En Californie, les professionnels de la santé mentale de Kaiser Permanente ont mené une grève pour dénoncer le remplacement du jugement clinique par un triage algorithmique. Au Royaume-Uni, les personnels de santé se mobilisent pour refuser l’intégration de Palantir dans le système de santé publique. 

Aux Philippines, plusieurs organisations de travailleurs du numérique ont formé une coalition pour promouvoir la représentation des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA et documenter les préjudices causés par l’adoption de l’IA. A Nairobi, l’Association des étiqueteurs de données (comptant aujourd’hui près de 900 membres), milite pour des conditions de travail équitables, des contrats transparents et la reconnaissance du travail cognitif et émotionnel lié à l’entraînement des systèmes d’IA. Lorsque Microsoft a commencé à intégrer massivement des fonctionnalités d’IA dans ses produits, des utilisateurs ont lancé un site web dédié, Microslop, pour recenser la dégradation de l’expérience utilisateur. L’artiste Sam Lavigne, lui, a proposé un plug-in pour navigateur, qui manipule les chatbots afin de ralentir leur temps de réponse pour inviter les utilisateurs à s’interroger sur ce qu’ils attendent exactement et pourquoi. Decolonize Digital est une collection de ressources, une « boîte à outils de libération » qui propose des alternatives, comme par exemple des solutions pour Dé-Googliser nos existences. Ou encore O Panóptico, un projet qui recense les initiatives de reconnaissance faciale au sein du système de sécurité publique brésilien. 

Transparence, participation, élargissement et contrôle distribué

« Les initiatives recensées sur la liste AI Resist mettent également en lumière un ensemble de revendications auxquelles aucun cadre réglementaire existant ne répond pleinement, et auxquelles toute politique sérieuse de gouvernance de l’IA devrait s’attaquer », souligne  Petra Molnar. 

La première revendication transversale est bien sûr la transparence. Nombre de mouvements de résistance réclament bien souvent seulement de savoir ce qui est construit, par qui, avec quelles ressources et à quel prix. « Même des exigences de divulgation minimales, si elles étaient appliquées de manière cohérente, bouleverseraient fondamentalement le modèle opérationnel actuel du secteur, qui repose sur l’opacité à chaque étape de la chaîne d’approvisionnement », rappelle Molnar. 

La deuxième revendication est la participation. Des employés d’Amazon qui ont exigé d’être consultés avant le déploiement de l’IA au sein de leur entreprise, à la coalition philippine qui milite pour la prise en compte des travailleurs dans l’élaboration des politiques relatives à l’IA… « nombres d’exemples pointent vers le même constat : les décisions concernant l’IA sont prises trop rapidement, en secret, par un petit nombre d’acteurs puissants cherchant à s’enrichir davantage, sans aucun mécanisme efficace permettant aux personnes les plus touchées d’intervenir ». Améliorer les contraintes de participation des publics serait seule à même d’entraver les décisions. 

La troisième implication transversale vise à étendre la perception de la chaîne d’approvisionnement de l’IA. Des exactions sur les ressources minières au Congo en passant par celles des étiqueteurs du Kenya, « les coûts de l’IA sont systématiquement répercutés sur les communautés les moins à même de les supporter et les moins représentées dans les instances décisionnelles. Tout cadre de gouvernance qui n’étend pas son champ d’application aux communautés minières de la République démocratique du Congo, aux modérateurs de contenu d’Afrique de l’Est et aux annotateurs d’Asie du Sud-Est ne gouverne pas l’IA. Il gouverne un complexe industriel lucratif et soigneusement orchestré. » 

Le quatrième point, et peut-être le plus important sur le plan structurel, qui unifie divers exemples, concerne la question du contrôle de l’infrastructure de l’IA. « Les campagnes contre les centres de données au Nouveau-Mexique et en Uruguay ne sont pas de simples conflits environnementaux locaux. Elles constituent les prémices d’une lutte plus vaste : l’infrastructure physique de l’IA, incluant les terres, l’eau et l’énergie nécessaires à son fonctionnement, sera-t-elle considérée comme une ressource publique ou un actif privé ? Les communautés qui s’y opposent soulèvent des questions auxquelles aucune stratégie nationale en matière d’IA n’a encore apporté de réponse satisfaisante : qui autorise cette infrastructure ? Dans quelles conditions environnementales et démocratiques ? Et quels recours disposent les communautés affectées lorsque ces conditions ne sont pas remplies ? »

La liste des résistances à l’IA ne dit pas que la résistance triomphe toujours, bien au contraire, ni qu’elle suffira à corriger les inégalités de pouvoir que le développement de l’IA renforce. Elle recense seulement des actions juridiques, l’organisation des travailleurs, les campagnes citoyennes, les provocations artistiques, les outils techniques, la création de coalitions et le travail de documentation patient que ceux qui subissent ces préjudices mettent place. Ses exemples proviennent d’Allemagne, du Japon, du Kenya, du Chili, des Philippines, du Royaume-Uni, d’Uruguay, de la République démocratique du Congo et des États-Unis. Mis bout à bout, « ces éléments constituent une réalité que l’industrie de l’IA préférerait ne pas reconnaître : l’IA n’est ni une force irrésistible ni au-dessus de toute contestation démocratique, et des personnes sur tous les continents sont prêtes à remettre en question son caractère prétendument inévitable. »

Mais la liste ne se contente pas de suggestions critiques. Elle recense également des projets plus stimulants et constructifs. Par exemple : Hire a coop, une plateforme argentine et brésilienne doublée d’une campagne de communication pour encourager le recours à des entreprises coopératives, détenues par leurs travailleurs (voir également notre article sur le sujet). Ou encore, le réseau Huniki, un réseau d’entreprises technologiques spécialisées dans les langues africaines pour construire des systèmes sur mesures développées par et pour leurs locuteurs. De même, Lesan AI est un outil de traduction automatique pour deux langues éthiopiennes développés avec les traducteurs et les communautés qu’ils servent. Slow AI, de l’association AIxDesign met en lumière des approches à petites échelles… Enfin, le wiki du réseau Permacomputing défend des initiatives inspirées de la permaculture appliquées à l’informatique. 

L’initiative AI Civics de Data & Society ou la liste des résistances à l’IA lancée par Karen Hao nous invitent à amplifier les mobilisations en rendant visibles celles qui se déploient déjà, en documentant leurs réussites et leurs échecs pour permettre à chacun de s’en inspirer… de les prolonger, de les reproduire. 

Hubert Guillaud

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    On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous.  De l’IA pour générer des publics La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre

La participation ou l’IA ?

9 juin 2026 à 07:00

On l’a dit plusieurs fois dans nos pages, la tentation d’avoir recours à l’IA pour délibérer à la place des citoyens n’est pas sans risques. Et les perspectives de l’utiliser pour « étendre » le débat démocratique au risque de refermer la participation aux productions de l’IA, n’est pas un petit écueil devant nous. 

De l’IA pour générer des publics

La chercheuse M.R. Sauter, professeure au collège d’information de l’université du Maryland, explique dans un article de recherche, que nombre de travaux proposent d’utiliser l’IA comme substituts ou compléments à la participation humaine dans nombre de processus démocratiques, comme les sondages ou les consultations. Et cette perspective est problématique. 

Pour elle, ces propositions ne sont pas de simples interventions techniques qui visent à réduire les coûts de la participation, mais s’appuient sur un imaginaire civique qui rend ces substitutions plausibles voire souhaitables. Si ces propositions s’entendent, estime-t-elle, c’est d’abord parce que nous avons assimilé une forme d’équivalence entre humains et données, parce que nous pensons que les systèmes génératifs nous permettent de révéler des vérités et parce que nous avons intégré également le caractère procédural de la démocratie, tant et si bien qu’elle nous semble pouvoir fonctionner en l’absence même des gouvernés. Les données synthétiques qui seraient capables de refléter l’opinion de tout un chacun s’alignent sur les croyances du développement de l’IA qui nous fait croire en leur capacité de représentativité, tout en sapant l’éthique démocratique de la participation. Or, rappelle la chercheuse, « ces systèmes, par nature, entravent la capacité d’interpellation des citoyens et transforment la participation en la rendant symbolique plutôt que relationnelle ». L’imaginaire de l’IA civique ne comble pas les déficits démocratiques, mais les aggrave. Elle offre surtout une couverture idéologique présentant l’efficacité, la substitution des citoyens par des machines statistiques et l’abstraction comme s’ils pouvaient être des progrès démocratiques

« Les institutions démocratiques contemporaines sont marquées par une érosion persistante de la participation. Dans ce contexte, les propositions de déploiement de systèmes d’IA dans la gouvernance participative et représentative se présentent souvent comme des interventions correctives, promettant efficacité, inclusion ou légitimité renouvelée. (…)  L’imaginaire de l’IA civique permet, encourage et excuse l’utilisation de systèmes informatiques comme substituts aux personnes dans les structures de gouvernance participative et représentative. » Mais pour la chercheuse, ces solutions risquent surtout d’éroder plus avant la participation

Reste que cet imaginaire d’une IA pour nous représenter tous repose sur le fait que l’efficacité, la quantification et l’optimisation sont déjà des enjeux très présents dans les structures de gouvernance, où l’importance consiste bien plus à mesurer ce que la participation produit. Plus encore, comme nous le disaient Nicolas Rio et Manon Loisel dans leur petit livre, Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024, voir notre critique) la participation trop souvent ne permet pas d’élargir l’écoute, c’est-à-dire d’écouter ceux qui ne participent pas, quand cela devrait être sa fonction première. L’IA, malgré toutes les données qui sont les siennes, risque de rendre encore plus silencieux ceux qui n’y sont pas représentés. « La crise démocratique est une crise de l’écoute », disaient-ils. Mais écouter les données analysées par l’IA et ses biais, plutôt que les citoyens, ne la résoudra pas. 

Activer l’IA pour améliorer la démocratie répond parfaitement aux enjeux et valeurs des acteurs qui se proposent de produire les interfaces des consultations sous IA, plus qu’à ceux de la démocratie elle-même, conclut M.R. Sauter

Les simulations ne sont pas des opinons

Sur son blog, le professeur de mathématiques appliquées, Arthur Charpentier, résume parfaitement le problème en prenant un cas concret et en montrant comment l’IA est utilisée pour améliorer la représentation statistique. L’idée consiste à “inventer” des répondants supplémentaires pour mieux décrire de petits groupes, explique également le statisticien Thomas Delclite sur son blog sur Mediapart. Ces enjeux de calibration ne sont pas nouveaux, rappelle le professeur. « On modifie les poids de sondage pour respecter des contraintes connues sur la population, par exemple des totaux par sexe, âge ou région. » Mais ses corrections viennent avec un prix à payer : les données synthétiques ne produiront jamais la précision de personnes réelles et ont tendance à amplifier les biais d’échantillonnages non représentatifs. « La génération synthétique peut prolonger le biais, le lisser, le rendre plus cohérent, et surtout créer une fausse illusion », rendant l’incertitude plus invisible qu’elle n’est. Mais surtout, rappelle Charpentier, ces cas d’utilisations aggravent les risques de mauvaises interprétations et les pratiques manquent souvent de transparence sur leurs méthodes. « Ce n’est pas une querelle entre anciens statisticiens attachés aux preuves mathématiques, et nouvelles méthodes d’IA. Le cœur du problème est un problème très classique d’inférence. Qu’est-ce qui est aléatoire ? Qu’est-ce qui est observé ? Qu’est-ce qui est imputé ? Quel est le modèle ? Quelle incertitude est propagée ? Et que signifie exactement l’intervalle annoncé ? » « Le risque est fort de “corriger” ce qui ressemble à une anomalie statistique, alors que cette anomalie est peut-être précisément le signal politique ou sociologique que l’on cherchait à mesurer. »

On le comprend bien mieux quand on cherche à extrapoler les résultats. On pourrait ainsi générer des réponses de toute la population… mais dans ce cas là, ce que l’on génère, ce n’est pas la population, « c’est une image de la population selon un modèle, appris à partir de données limitées ». Si les données synthétiques peuvent être utiles, elles demandent une discipline méthodologique stricte. Or, les distinctions subtiles que ces techniques produisent  ne sont pas seulement techniques : elles deviennent rapidement démocratiques. 

Dans un second billet, Arthur Charpentier pointe une étude qui propose justement de demander à un modèle de langage de répondre à la place des personnes : la méthode s’appelle le silicon sampling, l’échantillonnage synthétique. L’attrait pour ces techniques est fort, on le comprend, notamment parce qu’elles permettent de réduire considérablement les coûts des sondages, enquêtes et pannels. Pour le statisticien Eli McKown-Dawson qui édite avec le statisticien Nate Silver le Silver Bulletin, ces modèles ne sont pas forcément inutiles, mais ils doivent rester ce qu’ils sont, des résultats de modèles et non pas des sondages :  les sondages IA sont d’abord de faux sondages. Le silicon sampling vise à produire une prédiction de ce qu’un sondage pourrait dire. « Les sondages eux-mêmes sont à traiter avec précaution. Ils reposent sur des pondérations, des corrections de non-réponse, parfois des modèles de vraisemblance de vote ou de post-stratification. Si un échantillon contient trop de diplômés ou trop peu de jeunes, on corrige. Si un groupe est difficile à atteindre, on pondère ou on modélise. Mais il repose sur un socle “empirique”, avec des personnes qui ont été contactées, certaines qui ont répondu, et l’incertitude statistique porte sur ce passage fragile d’un échantillon observé à une population.

Dans un sondage synthétique, le modèle ne corrige pas une enquête, il se substitue à l’enquête. » Dans l’étude originale sur le silicon sampling, l’idée est de chercher à produire une « fidélité algorithmique », où  le modèle est conditionné par des descriptions sociodémographiques issues de vrais répondants. Mais les auteurs formulent des conditions très exigeantes à leur usage. Dans une autre étude qui met en pratique l’échantillonnage synthétique, les chercheurs ont fait l’essai sur des données de l’élection présidentielle américaine de 2020… Dans un premier temps, les distributions simulées semblent être très proches des données. « Mais dès que l’on regarde par sous-groupes ou par thèmes, on commence à voir des soucis apparaître. Le modèle devient trop extrême pour certains groupes partisans. Les auteurs notent par exemple que les démocrates et républicains synthétiques votent presque unanimement pour leur camp, davantage que les répondants humains. Plus intéressant encore, le modèle se met à produire des réponses “inoffensives” (“harmless”) ou socialement attendues sur des sujets sensibles. Sur certaines questions de race, de genre, d’homosexualité, de santé ou d’immigration, les réponses générées semblent moins refléter la diversité des opinions humaines qu’une norme de prudence inscrite dans le modèle. Les auteurs parlent d’un biais vers des réponses “harmless”, qui peut varier selon les groupes simulés. Et c’est un point important ! Les modèles ne sont pas seulement des machines à reproduire ce qui se trouve dans les données d’entraînement. Ils sont aussi des machines alignées, filtrées, modérées, ajustées pour produire certains types de réponses. » Bref, « les simulations ne sont pas des opinions ». « Dans un sondage politique ou social, l’unité statistique n’est pas seulement une ligne dans un fichier. C’est une personne atteinte par un dispositif d’enquête, avec une probabilité d’inclusion, une réponse observée, une non-réponse possible, un poids, et une contribution à l’incertitude. Une ligne produite par un modèle n’a pas cette histoire. Elle dit quelque chose du modèle, pas forcément de la population. »

Pour Jamie Cummings, chercheur au LipLab de l’université de Gent, avoir recours à des participants artificiels peut « engendrer des résultats très variés, voire contradictoires, et aucune combinaison spécifique de choix ne permet d’obtenir des données correspondant parfaitement aux réponses humaines », explique-t-il dans un article de recherche discuté dans Science. En testant ces outils, lui aussi constate une grande variété de résultats selon les indicateurs et les critères retenus pour constituer ces publics synthétiques. « Si deux chercheurs différents menaient la même étude sur des échantillons synthétiques, en faisant des choix justifiés différents, ils pourraient aboutir à des conclusions opposées, explique-t-il. » Bref, il va falloir mieux documenter les situations où cet usage pourrait être approprié, comme par exemple pour des expériences pilotes ou pour tester des enquêtes. Le risque pourtant, c’est que la pratique se diffuse, notamment auprès d’acteurs bien peu académiques et bien peu regardant des limites de ces outils. 

… à l’IA pour traiter des sondages et consultations

Mais l’IA n’est pas seulement utilisée pour générer des publics synthétiques, elle est aussi de plus en plus utilisée pour traiter les enquêtes, sondages et autres consultations… notamment les plus massives, comme l’explique le journaliste Chris Stokel-Walker pour Tech Policy Press

En 2025, lors d’une réforme sur le secteur de l’eau, les agences britanniques ont reçu des milliers de contributions du public. Pour les examiner, ils ont eu recours à Consult, l’un des outils d’IA de la suite Humphrey* (qu’on pourrait qualifier d’Albert britannique ou de Mistral britannique puisque désormais il semble que ce soit plutôt Mistral qui soit l’IA envisagée pour équiper les fonctionnaires Français). L’outil a permis de classer les 50 000 réponses par thèmes évitant une fastueuse classification manuelle des réponses et de produire une analyse dédiée.  

Pour Chris Schmitz, chercheur à la Hertie School de Berlin, l’enjeu ne consiste pas seulement à analyser les documents de consultation, mais aussi à empêcher toute manipulation du processus lui-même (même si Schmitz n’explique pas du tout comment : l’analyse établie par l’IA n’assurant pas pour autant de la synthèse équitable et valide des réponses). Le risque pourtant est bien que ces processus qui font appel à la contribution publique soient submergés par l’analyse automatisée… Et en retour, que les espaces de participation des publics soient eux-mêmes augmentés et démultipliés par l’IA, par exemple via des outils IA qui permettent aux citoyens britanniques de contester les demandes de permis de construire, leur permettant de démultiplier les contestations et de produire des contestations plus argumentées et volumineuses (mais pas toujours plus solides juridiquement). 

Les analyses par IA de grands sondages ou de grandes cohortes sont souvent particulièrement problématiques. Bien souvent la méthodologie n’est pas transparente et les biais qui visent à qualifier automatiquement les réponses (par exemple en leur attribuant des notes selon des analyses sémantiques qui synthétisent les réponses en valeurs (positif ou négatif) ou en mots clés et réduisent les nuances et les expressions, souffrent de biais majeurs que beaucoup de cabinets de conseils qui mobilisent ces études pensent qu’ils se dissolvent dans le nombre… A l’image des études sur les réponses des cahiers de doléances des Français ou plus récemment l’étude du pluralisme des antennes de Radio France et de France Télévision produit par le très libéral et conservateur Institut Thomas Moore : une étude orientée pour démontrer que les programmes des émissions du service public seraient très orientés à gauche et qui a été largement dénoncé en se moquant du fait que l’étude par exemple classe les bulletins météo à gauche. 

Dans le secteur public, l’IA commence à être utilisée à d’autres endroits encore, explique Stokel-Walker. Le Sénat italien utilise l’IA pour gérer la surcharge d’amendements en regroupant les propositions similaires. La Commission européenne, elle, a publié un appel d’offre pour la fourniture de chatbots multilingues capables d’aider les citoyens à s’orienter parmi les obligations légales et notamment la réglementation européenne sur l’IA et le DSA. La Chambre des députés italienne soutient le projet GENAI4LEX-B, qui facilite la recherche et la rédaction législatives en synthétisant les amendements des commissions et en vérifiant la conformité des projets de loi aux normes de rédaction. D’autres pays utilisent également l’IA pour optimiser le processus d’élaboration des lois. 

Pour Schmitz, le problème est que les gouvernements considèrent l’intégration de l’IA comme une série de petites corrections techniques plutôt que comme une transformation structurelle de la manière dont les citoyens peuvent influencer l’État (et dont l’État peut influencer les consultations). Les outils de tri, de synthèse et de rédaction peuvent sembler être des améliorations logiques (on a déjà pointé certains biais des synthèses automatisées et les problèmes de dégradation des données quand l’IA les modifie comme les formes de sur-interprétations liées aux outils d’inférences) , mais « ce sont des solutions de fortune », soulignant qu’il ne constate « aucune réflexion systématique sur les conséquences à long terme pour la légitimité des processus de participation citoyenne ». Mais si les gouvernements l’utilisent principalement pour gérer les données générées par les machines ou pour gagner du temps dans les traitements, ils risquent d’aggraver la méfiance qu’ils cherchent justement à endiguer… c’est-à-dire à rendre la participation encore plus éloignée car de moins en moins représentée.

Hubert Guillaud

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* Non sans une certaine ironie, Humphrey tire son nom de la série télévisée satirique des années 80, Yes Minister, dans laquelle un nouveau ministre des affaires publiques est confronté à Humphrey Appleby, responsable de cette administration, qui use de tous les moyens à sa disposition pour décourager la moindre proposition du ministre… afin que rien ne bouge (merci à Aron West pour cette précision).

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  • Les médias sociaux n’en sont plus
    C’est danah boyd qui l’explique. « Lorsque les professionnels utilisaient le terme « médias sociaux » pour décrire les outils internet apparus au milieu des années 2000, ils désignaient les plateformes et les protocoles permettant d’interagir avec ses amis et des communautés d’intérêt grâce aux technologies numériques. Vingt ans plus tard, les utilisateurs des médias sociaux passent bien plus de temps à faire défiler les publications qu’à en publier, et le contenu qu’ils consomment est souvent p

Les médias sociaux n’en sont plus

13 mai 2026 à 07:00

C’est danah boyd qui l’explique. « Lorsque les professionnels utilisaient le terme « médias sociaux » pour décrire les outils internet apparus au milieu des années 2000, ils désignaient les plateformes et les protocoles permettant d’interagir avec ses amis et des communautés d’intérêt grâce aux technologies numériques. Vingt ans plus tard, les utilisateurs des médias sociaux passent bien plus de temps à faire défiler les publications qu’à en publier, et le contenu qu’ils consomment est souvent produit de manière stratégique et sélectionné par des algorithmes. Dans cet essai, je soutiens que l’essence même des médias sociaux a changé. Pour mieux comprendre ce à quoi nous assistons, il nous faut cesser de considérer ces outils comme des « médias sociaux » et commencer à les qualifier de « médias parasociaux ». »

Dans son court essai, danah boyd liste les innombrables noms avec lesquels nous avons longtemps valorisé les espaces de partages numériques, de l’informatique sociale au web 2.0 en passant par le contenu généré par les utilisateurs ou la culture participative et les communautés en ligne…  « Nous n’utilisions pas seulement les médias pour socialiser ; nous socialisions sur les médias, par les médias et en utilisant les médias. » Avant que ne s’imposent les termes de réseaux sociaux puis de médias sociaux…« Nombreux étaient ceux qui croyaient alors sincèrement que ces outils permettraient aux gens d’échanger de manière significative. »

« Il n’était pas inévitable que quelques entreprises créent un petit nombre de « plateformes » qui domineraient les diverses pratiques que l’on imaginait couvertes par l’expression « médias sociaux », mais c’est pourtant ce qui s’est produit. Lentement mais sûrement, la plupart des plateformes de médias sociaux ont périclité, tandis qu’une poignée d’entreprises/plateformes prenaient le dessus et utilisaient la technologie et les politiques publiques pour fidéliser leurs utilisateurs. Il n’était pas inévitable que les entreprises exploitent la notion de communauté et de sociabilité, mais elles l’ont fait. De même, il n’était pas inévitable que ces entreprises transforment ces plateformes en nouveaux canaux de consommation passive où seul un petit nombre d’utilisateurs contribue au contenu, mais c’est pourtant ce qui s’est produit », constate avec dépit la chercheuse. 

Pourtant, explique-t-elle, les pratiques qui définissent les médias sociaux en 2026 sont radicalement différentes de celles que nous tentions de documenter 20 ans plus tôt. « Le terme « social » dans « médias sociaux » est peu à peu devenu un abus de langage. En 2006, la plupart des personnes qui se connectaient aux grandes plateformes publiaient du contenu car elles co-construisaient des espaces sociaux pour profiter de la compagnie des autres. En 2026, la publication a diminué, le partage a disparu; la plupart des utilisateurs des médias sociaux privilégient le défilement de contenu « amateur » plutôt que de publier leurs propres mises à jour spontanées pour leurs amis. La qualité des contenus sur les médias sociaux est devenue plus stratégique, plus intentionnelle et plus professionnelle. Les utilisateurs ont désormais du mal à distinguer les contenus personnels publiés par leurs amis parmi les contenus créés par les annonceurs et l’industrie des influenceurs qui dominent les fils d’actualité. » Les sites sociaux sont devenus des plateformes publicitaires qui éloigne toujours plus la dimension sociale. Elles sont devenues des actifs, comme l’explique Cory Doctorow en parlant d’emmerdification, qui exploitent autant les utilisateurs que les annonceurs. 

« Aujourd’hui, les plateformes de médias sociaux ne sont plus axées sur les activités sociales. Au contraire, la plupart nous offrent un média de diffusion et nous incitent à apprendre à manipuler les algorithmes afin de créer, nous aussi, des actifs pour les grandes entreprises. Puisque la taille est valorisée dans cette économie de plateforme, nous sommes encouragés à nous mettre en scène pour rechercher la célébrité et l’attention. En théorie, nous pouvons toujours créer du contenu pour nos 15 amis, mais rien ne garantit qu’ils verront nos publications. Pour être vus, il faut faire des efforts. » Qu’importe si nous ne savons plus lesquels. 

Pour danah boyd, « nous vivons désormais dans un monde de médias parasociaux ». 

« Les relations parasociales sont des connexions unilatérales où l’on suit la vie et les activités de personnes – comme des célébrités – qui ne nous connaissent pas et pour lesquelles on ne ressent aucune obligation de réciprocité. Dans un monde parasocial, on consacre son attention et ses émotions au suivi des péripéties d’individus qui évoluent à distance. Les relations parasociales peuvent être intenses émotionnellement, mais elles ne créent pas le tissu social qui nous soutient dans les moments difficiles. »

Les plateformes sont devenues des espaces « hyper-contrôlées récompensant ceux qui parviennent à générer de larges audiences ou à créer des contenus à fort impact », contrôlés par les métriques d’engagements. « Les entreprises de médias sociaux modifient constamment leurs algorithmes pour inciter (et pénaliser) les créateurs à leur guise, cherchant toujours à encourager les utilisateurs à faire défiler davantage leur contenu, même s’ils publient moins. » Elles ont constaté que maintenir les utilisateurs en haleine est plus rentable que de les faire participer.

Ce passage des médias sociaux aux médias parasociaux est lourd de conséquences. Les médias sociaux ont fait naître de grands espoirs quant au potentiel des médias sociaux pour construire la solidarité, soutenir les mouvements politiques et connecter le monde. Mais ces pratiques ne sont plus dominantes, et de ce fait, leur signification même a changé. 

« Les relations parasociales sont trompeuses. S’adonner à ces connexions peut être agréable pour les utilisateurs, mais cela ne renforce pas le tissu social collectif. On peut se sentir seul malgré des heures passées à s’impliquer émotionnellement dans les drames d’autrui si ces interactions ne sont pas réciproques. Même ceux qui créent du contenu pour le monde parasocial peinent à s’y retrouver dans les formes d’intimité complexes qui y abondent. L’amitié exige réciprocité et compassion. Les médias parasociaux créent les conditions permettant aux individus de s’objectiver mutuellement à distance, comme des objets médiatisés, contribuant ainsi à mettre en lumière les différentes formes de toxicité que les chercheurs spécialisés dans les médias sociaux documentent. Ainsi, lorsque les gens choisissent de consacrer leur énergie à suivre la dernière star de TikTok ou à faire défiler du contenu au lieu de cultiver des relations interpersonnelles, ils s’épuisent en réalité à force de distraction. »

En 2006, nous imaginions un écosystème de médias sociaux qui privilégierait le renforcement des liens par le biais des médias plutôt que de remplacer ces liens par les médias. Chercheurs, décideurs politiques et experts continuent d’être préoccupés de trouver des solutions pour endiguer les comportements toxiques et antisociaux qui se manifestaient dans les espaces publics en ligne, oubliant que les médias sociaux ne servent plus à créer des liens sociaux. Pour cela, les gens utilisent plutôt des messageries qu’on n’appelle pas des médias sociaux, mais cela ne consiste pas à créer des espaces pour la sociabilité numérique. 

« Il est facile, avec le recul, de dire que nous étions naïfs, mais je ne pense pas que ce soit juste. Il n’était pas inévitable que les plateformes de médias sociaux deviennent le désastre qu’elles sont devenues. En revanche, je pense que nous avons commis une erreur en acceptant collectivement de qualifier ce phénomène de « médias sociaux ». Ce cadre linguistique a biaisé notre interprétation normative des pratiques sur ces plateformes. J’ai fini par accepter que les outils actuels ne correspondent pas à ce que beaucoup d’entre nous espéraient, mais je continue de m’interroger sur les termes que nous utilisons pour désigner ces plateformes. Je pense qu’il est temps d’abandonner l’appellation « médias sociaux » et de reconnaître que nous entrons dans l’ère des « médias parasociaux ». Je ne cherche pas à déplorer la disparition des interactions sociales en ligne (même si je ressens une certaine nostalgie). Je souhaite plutôt que la communauté scientifique s’interroge sur la manière dont nos discussions autour de la gouvernance, des inégalités et de la sociabilité doivent évoluer pour prendre en compte la transformation des médias sociaux en une catégorie entièrement nouvelle. En clair, ce type de médias sociaux est différent de celui qui a donné naissance à cette appellation. Nos outils d’analyse doivent donc évoluer en conséquence.»

La directrice de la recherche de Data & Society, Alice Marwick, dresse le même constat dans un article lui aussi emprunt de nostalgie et de recul critique. Même constat pour le chercheur Edward Ongweso Jr (notamment auteur de la lettre d’info The Tech Bubble) dans un article pour le magazine The Drift. « Les plateformes de médias sociaux ne produisent pas un public commun ; elles produisent des sous-publics concurrents, chacun avec sa propre conception du savoir collectif », écrit-il. Les entreprises ont utilisé le prestige démocratique pour légitimer la privatisation de nos communications. « Il serait trop facile – et faux – de conclure que les plateformes ne constituent pas un espace public. Les institutions restent tributaires de ce qui circule en ligne. Mais ce processus est structuré par des entreprises de publicité et de données qui surveillent les populations et les segmentent pour optimiser leur engagement. Selon le modèle de propagande que proposaient Edward Herman et Noam Chomsky dans La fabrique du consentement, la publicité fonctionnait comme un filtre disciplinaire, jouant un rôle clé dans les contraintes imposées à la délibération démocratique au sein de l’espace public. Mais avec la transition numérique, ce vieux filtre publicitaire s’est métamorphosé en quelque chose que Chomsky et Herman n’avaient pas anticipé. Là où la concentration des pouvoirs limitait autrefois la diversité des opinions acceptables à quelques dizaines de grands médias, le classement algorithmique et l’optimisation de l’engagement remplissent désormais la même fonction pour des milliards de flux individuels, ajustant le contenu vu par chaque utilisateur afin de maximiser le temps passé sur la plateforme plutôt que la citoyenneté éclairée. »

L’espace public, tel qu’il est, fonctionne pour ceux qui le contrôlent. L’IA menace d’engloutir ce qui reste de nos maigres communs épistémiques. « Les agents d’IA deviennent de nouveaux régulateurs, stimulant la consommation, surveillant les comportements, déterminant ce qui est diffusé et ce qui est résumé. La condition de John Dewey pour la formation du public – une infrastructure de communication permettant aux personnes concernées de se trouver – s’éloigne d’année en année. Il est tentant de suivre l’exemple de Dewey et de chercher des solutions : protocoles fédérés, alternatives décentralisées susceptibles de permettre l’émergence d’un espace public. Mais les configurations techniques ne sauraient se substituer à la politique. On ne peut construire un espace public si l’économie politique est conçue pour l’empêcher. » 

Le problème, constate le chercheur, c’est que nous y sommes coincés. On peut certes supprimer une application de médias sociaux, mais le marché du travail, le marché du logement, l’environnement informationnel, les institutions qui régissent notre vie sont tous façonnés par ces systèmes, que l’on les utilise directement ou non. « La vérité est plus dérangeante : c’est encore à ces niveaux que se déroule le discours. Les gens y restent car les alternatives n’existent pas à grande échelle – et l’échelle, même si l’on déteste ce mot et la manière dont il est employé par nos maîtres technologiques, est ce qui confère à un espace public son caractère public. Les oligarques qui contrôlent notre appareil numérique savent parfaitement à quoi il sert. Nous autres, nous nous complaisons dans une illusion qui compromet notre capacité à comprendre le présent et à tracer la voie à suivre. La foi de Dewey dans le potentiel des institutions qui considèrent le savoir démocratique non comme un problème à gérer, mais comme une capacité à cultiver, est plus difficile à défendre aujourd’hui. »

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    Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels

Pour une IA coopérative

7 avril 2026 à 07:04

Les discussions sur les strates qui constituent le réseau sont nourries, d’autant qu’elles interrogent profondément les enjeux de souveraineté technologique. La souveraineté numérique est un concept flou qui fait l’objet de beaucoup d’instrumentalisations, rappelait avec pertinence l’association Data For Good. Bien souvent, être souverain en la matière implique d’être autonome sur toutes les couches de l’industrie numérique. Un objectif impossible tant les dépendances sont partout, des logiciels au matériel, des ressources aux infrastructures, des conditions juridiques aux financements. Comme l’expliquait la chercheuse Ophélie Coelho dans son livre, Géopolitique du numérique(éditions de l’Atelier, nouvelle édition 2025) l’enjeu est bien plus de déterminer les secteurs et les couches sur lesquels nous devons reprendre le contrôle. Pour le dire autrement, l’enjeu n’est pas tant d’avoir des produits totalement souverains, que de comprendre là où la souveraineté doit s’exercer et comment

Construire la strate de l’autonomie

Cette autonomie stratégique à laquelle aspirer est très souvent présentée comme un enjeu nationaliste ou patriotique, qui confond la souveraineté avec le leadership technologique, sans toujours voir que ces leaderships peuvent reposer sur des dépendances innombrables, à l’image de l’enjeu à déployer des centres de données sur le territoire au prétexte de souveraineté, sans questionner le fait que leur financement ou leurs équipements puissent être totalement entre les mains d’acteurs étrangers. 

L’IA est en passe de devenir une couche supplémentaire dans le mille-feuille des couches sociotechniques du numérique. Et elle requestionne en profondeur ces enjeux, explique  Raffi Krikorian, directeur technique de Mozilla, dans une tribune pour Rest of World. « Dans un monde de plus en plus polarisé et protectionniste, où les plateformes technologiques sont de plus en plus instrumentalisées par les politiques étatiques, construire des infrastructures nationales critiques sur des systèmes dont on n’est pas propriétaire, que l’on ne peut ni auditer ni adapter, représente un risque considérable et croissant. Ce défi comporte une dimension tant économique que politique. Un État soucieux de sa souveraineté en matière d’IA en 2026 ne pourra pas justifier de manière crédible le financement d’une infrastructure d’IA étrangère et verticalement intégrée tout en négligeant les investissements dans des alternatives nationales et open source. Investir dans les hyperscalers peut minimiser les coûts à court terme, mais cela consolide également les rentes numériques versées à des entités étrangères, maximise la dépendance à long terme envers des partenaires peu fiables et augmente considérablement les coûts de sortie. Si les gouvernements financent la dépendance, c’est bien la dépendance qu’ils obtiendront. »

Pour Raffi Krikorian pourtant, l’enjeu n’est pas tant de construire une souveraineté de l’IA nationaliste, que de bâtir des Communs maîtrisés. « L’absence actuelle de financements privés à grande échelle pour les infrastructures d’IA ouvertes reflète leur nature de bien public, et non leurs capacités. Les modèles open source atteignent déjà couramment 90 % ou plus des performances des systèmes propriétaires, pour un coût bien moindre. Investir dans les cadres d’IA ouverts, c’est investir dans les infrastructures publiques numériques, car cela génère des avantages grâce à des coûts réduits, au maintien de l’autonomie politique et à des gains de productivité à l’échelle de l’économie. L’IA ouverte offre également ce que les systèmes propriétaires ne peuvent pas : la légitimité démocratique. Les pays ne créent pas de valeur en revendant des solutions étrangères, mais en développant des produits différenciés sur des bases partagées, ouvertes et moins coûteuses. Il s’agit d’une politique industrielle qui encourage la concurrence et le développement des compétences nationales, et non d’un rejet de l’industrie nationale. »

« Internet n’est pas né de la seule initiative d’acteurs privés, mais d’investissements publics soutenus dans les technologies ouvertes. De Linux à Apache, les fondations open source partagées sont devenues l’épine dorsale de l’économie numérique mondiale, favorisant l’innovation privée tout en empêchant la mainmise sur l’infrastructure. Du CERN à Airbus en passant par Galileo, la leçon est claire : lorsque les États cofinancent des fondations ouvertes ou partagées, l’innovation privée prospère. En revanche, lorsqu’ils financent l’accès, la dépendance s’accentue. L’IA se trouve précisément à ce tournant.»

Souveraineté ne rime pas avec isolement, rappelle-t-il. « Les coûts de développement de l’IA open source peuvent être partagés. Comme l’a déclaré le Premier ministre canadien Mark Carney à Davos : « Investir collectivement dans la résilience coûte moins cher que de construire sa propre forteresse. » L’enjeu n’est pas que chaque pays construise son propre jardin clos. Il appartient aux nations de collaborer autour de standards ouverts et d’infrastructures partagées, en rejetant la fausse dichotomie entre dépendance et isolement des plateformes, et en construisant plutôt un avenir de l’IA qu’elles maîtrisent réellement. » 

« Si nous voulons des écosystèmes d’IA résilients, ouverts et fiables, nous devons les financer comme tels – non par idéalisme, mais comme un investissement concret dans la souveraineté, la résilience et la légitimité démocratique. Les pays qui aspirent à la souveraineté en matière d’IA doivent participer à ce débat, non pas en simples observateurs, mais en tant que co-investisseurs et co-constructeurs. Plus nous attendons, plus il sera difficile de changer de cap », conclut le responsable de Mozilla en appelant à construire des protocoles plus que des plateformes, des cadres ouverts plus que des solutions, des systèmes de valeurs plus que des contraintes économiques ou techniques. Une proposition qui rappelle que c’est bien le cadre de la souveraineté qu’il faut discuter, pour comprendre là où nous pouvons avoir des dépendances et là où nous devons les refuser. L’enjeu n’est pas de construire des investissements nationaux mais bien d’investir dans des infrastructures communes porteuses de valeurs démocratiques et émancipatrices, libres et ouvertes. « La souveraineté en matière d’IA ne viendra pas de la location des modèles des géants de la tech ». Elle ne viendra pas des factures de tokens des systèmes d’IA des grands acteurs de la Tech. Elle consiste d’abord à construire une autre tech, non pas nationaliste ou patriotique, mais qui promeut une souveraineté distribuée, choisit, capacitante

La coopération comme architecture solidaire

On se souvient que, récemment, l’économiste Francesca Bria avait évoqué le risque d’une soumission à une strate autoritaire fomentée par les géants de la Silicon valley : « derrière les strates qui composent le réseau, comme l’avait défini Benjamin Bratton dans son livre, Le Stack (UGAP, 2020), comme autant de régimes de souveraineté qui se superposent et s’imbriquent, la strate autoritaire semble l’envers de la proposition d’autonomie stratégique que propose EuroStack ». Mais le risque est bien, sous couvert de souveraineté, de produire des strates nationalistes voire militaristes, comme semble le proposer l’annonce récente d’un « Deutchland Stack » Allemand

D’où l’importance de faire un pas de côté.

C’est la piste que proposent les chercheurs Trebor Scholz et Mark Esposito dans la revue d’innovation sociale de Stanford. Pour contrebalancer l’extractivisme des plateformes, « nous avons besoin de construire la strate solidaire de l’empilement numérique ». Lorsque les systèmes technologiques sont conçus uniquement pour l’extraction et l’efficacité, ils isolent et brisent les personnes qui les font vivre, rappellent les deux chercheurs. L’exploitation des travailleurs du clic par exemple est le « symptôme d’une industrie structurée pour transférer les risques vers le bas via des chaînes contractuelles opaques, tout en concentrant les profits et le contrôle au sommet ». Pour Scholz et Esposito, « sans intervention délibérée, ces logiques d’extraction se généraliseront à l’échelle mondiale, concentrant encore davantage le pouvoir entre les mains des plus puissants, à moins que nous ne choisissions de construire un système fondamentalement différent ». Jusqu’à présent, les chercheurs invitaient à investir dans des entreprises inclusives, dans des coopératives de travailleurs, que Scholz a beaucoup défendu. Trebor Scholz est professeur à la New School for Social Research de New York depuis 2009. Il est l’un des premiers à s’être attelé à analyser le phénomène du Digital Labor (Routledge, 2013). Il est aussi l’un des promoteurs du coopérativisme de plateformes (voir par exemple notre article de 2015), notamment dans son livre Le coopérativisme de plateformes (FYP, 2017) ainsi que dans Own this ! (Verso, 2023). Il est également le fondateur du Platform Cooperativism Consortium un réseau de promotion du mouvement coopérativiste, qui organise notamment des conférences sur la coopération, comme celle sur l’IA coopérative qui se tenait il y a peu à Istanbul. Pourtant, écrit-il dans son article, « la réponse aux méfaits de l’IA ne peut se limiter à la régulation des plateformes dominantes »

En fait, la concentration du pouvoir des géants du numérique rend de plus en plus vulnérables même les institutions internationales les plus critiques aux politiques autoritaires et aux pressions des dirigeants, comme l’illustre la dépendance de la Cour pénale internationale à l’égard de l’infrastructure Microsoft face aux menaces proférées sous l’administration Trump. Les coopératives, les institutions publiques et les mouvements sociaux doivent donc activement construire et connecter des alternatives grâce à ce que Scholz appelle la « pile de solidarité », une économie numérique coopérative émergente

« L’extraction ne se résume pas à des algorithmes biaisés ou à des violations de la vie privée. C’est un problème structurel : l’IA actuelle fonctionne grâce à ce que nous appelons une « strate d’extraction » verticalement intégrée, comprenant le matériel, l’infrastructure cloud, les modèles, la main-d’œuvre et les applications. Seules quelques entreprises contrôlent la construction, la gouvernance et l’utilisation de ces technologies et les personnes qui en dépendent n’ont aucun droit de regard démocratique. »

Les critiques et les régulateurs soulignent à juste titre que les seules directives éthiques ne peuvent résoudre les problèmes posés par la logique extractiviste des plateformes. Les systèmes d’IA reposent sur des modèles de propriété, des chaînes d’approvisionnement et des architectures techniques qui privilégient le profit, le passage à l’échelle et le contrôle. « Ces incitations structurelles déterminent la collecte des données, le traitement des travailleurs, les décideurs et les bénéficiaires de la création de valeur, privant ainsi les directives éthiques de tout pouvoir pour remettre en cause la logique sous-jacente du système. Une IA démocratique ne peut se contenter de louer un espace sur la strate extractiviste ! Elle exige que les travailleurs, les communautés, les coopératives et les institutions publiques se réapproprient l’infrastructure elle-même, couche par couche, de la terre au nuage. »

Scholz et Esposito plaident pour construire une architecture solidaire. Un défi qui nécessite de rejeter la notion d’intelligence artificielle, qui sous-entend une force magique et autonome, au profit d’une intelligence collective, reconnaissant le travail humain et le savoir partagé qui alimentent ces systèmes. Cependant, parvenir à la coordination nécessaire pour contester les monopoles mondiaux de l’IA demeure un défi de taille. Même des organisations établies comme l‘Alliance coopérative internationale, qui représente un mouvement d’environ un milliard de membres et des milliers de coopératives employant près de 10 % de l’emploi mondial, sont structurées principalement pour la représentation et le plaidoyer plutôt que pour la coordination et l’exploitation d’une infrastructure numérique partagée.

De la gouvernance coopérative… 

Pour les deux chercheurs, plusieurs initiatives menées par des communautés, des coopératives et des institutions publiques permettent déjà de reprendre le contrôle de ces niveaux économiques, notamment des ressources, des infrastructures, des données, du travail comme du savoir. 

Une approche solidaire exige des chaînes d’approvisionnement transparentes, la propriété communautaire des ressources minérales et des mécanismes de partage équitable des bénéfices. Elle permettrait également de distribuer l’infrastructure sur des serveurs fédérés, appartenant à la communauté et interconnectables sans contrôle central. Butler Rural Electric offre un précédent historique éloquent. Fondées dans les années 1930 avec le soutien du gouvernement fédéral et une gouvernance coopérative, les coopératives électriques rurales ont permis aux communautés de financer, construire et gérer leur propre infrastructure énergétique, un modèle qui continue aujourd’hui de fournir de l’électricité à environ 42 millions de personnes dans les zones rurales américaines. Des coopératives numériques telles que Hostsharing eG en Allemagne et Som Connexio en Espagne, ainsi que plusieurs coopératives de vente au détail au Royaume-Uni, appliquent cette même logique en mutualisant les ressources de leurs membres, en utilisant une gouvernance coopérative et en collaborant avec des partenaires publics pour construire et exploiter une infrastructure numérique partagée. Cela permet aux communautés de réduire leur dépendance aux fournisseurs de cloud propriétaires, de conserver le contrôle local de leurs données et d’assumer la responsabilité de la gestion des coûts environnementaux liés à la consommation d’énergie. Bien que ces initiatives soient explicitement expérimentales et de portée modeste, elles suggèrent que la capacité de calcul peut fonctionner comme un bien public. Les décideurs politiques et les responsables municipaux pourraient même appliquer ce modèle pour créer une option publique d’accès à la puissance de calcul. 

Dans le modèle d’extraction, les données personnelles sont une matière première prélevée auprès des utilisateurs pour alimenter des modèles propriétaires. Cette logique considère les individus non pas comme des participants ou des détenteurs de droits, mais comme des sources passives de valeur. Le modèle de solidarité, lui, réinvente les données comme une ressource partagée, gérée démocratiquement. Par exemple, MIDATA, une plateforme suisse de données de santé détenue et gérée par des patients agit comme une fiducie pour ses membres. Elle maintient une infrastructure sécurisée permettant aux patients de consulter leurs données agrégées et de décider démocratiquement de les partager ou non à des fins de recherche médicale. MIDATA démontre qu’il est possible de créer des ensembles de données de haute qualité, issus de sources éthiques, sans surveillance. Les membres partagent volontairement leurs données car ils font confiance à la gouvernance et à la gestion des données de la coopérative, ce qui élimine le besoin d’extraction ou de surveillance coercitive. 

Au travail, l’IA implique une rétroaction entre contenus et modérateurs. Les travailleurs étiquettent, examinent, corrigent et leurs décisions enregistrées sont utilisées par les systèmes pour reconnaître, classer, améliorer. Ce processus contraint les individus à absorber le fardeau psychologique des contenus. Dans le modèle solidaire, ces travailleurs ont des garanties de salaires, de droits, bénéficient de soutiens… et pilotent la gouvernance de leurs outils et missions, comme c’est le cas de nombreuses coopératives de travailleurs, comme celle de la Gamayyar African Tech Workers au Kenya, Facttic en Argentine, Outlandish à Londres… et de nombreuses autres (comme la plateforme danoise Hilfr qu’on avait évoqué dans notre article sur les plateformes du secteur du nettoyage).

… à l’IA coopérative

Scholz et Esposito proposent d’appliquer les principes coopératifs à l’IA. « L’accès à l’IA seul est insuffisant quand les outils fonctionnent comme des boîtes noires, incapables d’expliquer ou de remettre en question leurs résultats, et si leurs valeurs reposent sur des principes imposés plutôt que sur des valeurs démocratiquement établies. L’approche solidaire propose de réhabiliter le domaine du savoir comme un espace de gouvernance collective, favorisant l’explicabilité, la contestabilité, des normes partagées » pour construire d’autres IA.

AI4Coops, en Argentine, est une initiative de petite envergure qui réunit des praticiens et des technologues du monde coopératif afin d’étudier comment l’intelligence artificielle pourrait soutenir la gouvernance coopérative et l’apprentissage partagé. Elle veille à ce que la culture algorithmique ne soit pas réservée aux institutions d’élite ni concentrée au sein des géants de la technologie, mais soit largement accessible aux travailleurs, aux coopératives et aux communautés. Elle développe des outils d’IA adaptés à des problématiques locales avec des acteurs locaux, comme des systèmes de reconnaissance d’images pour du contrôle qualité dans une usine, un système d’analyse d’images satellites pour des coopératives agricoles… La coopérative britannique Animorph développe des outils de réalité augmentée pour la prise en charge de la démence, utilisant la narration immersive et des supports visuels pour soutenir la mémoire, la communication et le lien affectif des personnes atteintes de démence et de leurs aidants. Puisqu’elle est détenue par ses employés, elle refuse de monétiser la vulnérabilité des patients et conçoit des outils qui privilégient les soins aux indicateurs d’engagement. « Ces exemples montrent que l’IA au service du bien commun ne saurait se réduire à de la simple posture vertueuse, à du marketing éthique, ni à des formes d’écoblanchiment ou de blanchiment d’image. La construction d’une infrastructure solidaire exige que les modèles économiques alternatifs soient véritablement ancrés dans la démocratie au travail, la propriété partagée et une gouvernance responsable », expliquent les chercheurs. Ces modèles locaux ont d’autres vertus encore, comme la souveraineté linguistique, la maîtrise des processus, la sobriété…

Reste que, comme nous le disions, « les plateformes coopératives, qui privilégient les pratiques éthiques, des normes de travail et sociales plus élevées, peinent à être compétitives. L’absence de législation spécifique aggrave ce problème, permettant aux plateformes capitalistes d’opérer en toute impunité et de saper les efforts des acteurs de bonne foi, tels que les coopératives de plateformes. » Pour Scholz et Esposito également, l’infrastructure solidaire nécessite, pour émerger et s’imposer, une articulation stratégique des politiques, des financements et de l’organisation communautaire. Il faut que les développeurs technologiques « s’accordent régulièrement sur des principes partagés, l’interdépendance matérielle, des institutions durables, des rituels et un récit politique commun que les individus choisissent consciemment de défendre, notamment sous pression ».

Ici, Scholz et Esposito prennent l’exemple des organisations autonomes décentralisées (DAO), où la blockchain aide à formaliser la gouvernance partagée. Pas sûr que l’exemple soit convaincant, tant le mouvement est devenu a bien des égards problématique. Par contre, ils pointent vers le Public AI Network, un réseau de défense et promotion d’une IA publique intégrée, « qui fournirait des services d’IA au même titre que l’électricité ou l’eau », accessible à tous, contrainte à rendre des comptes, durable, fiable. Ou encore le projet Lestac AI en France, pour tester des services d’IA écoresponsables. Ou le modèle multilingue et open source Apertus, développé par l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) et l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL)…  Le protocole OpenCourier, par exemple, crée une base technique commune permettant aux plateformes de livraison gérées par leurs travailleurs de se connecter et de collaborer. Ou encore le projet d’IA coopérative du réseau des collectivités locales britanniques qui s’engage à respecter les principes coopératifs et démocratiques dans la prestation de services publics. 

Pour Scholz et Esposito, ces « cercles » de strates solidaires, locales, conçoivent le développement d’infrastructures comme une forme d’action politique collective, que ce soit par le biais de fiducies de données municipales, de services cloud coopératifs ou de modèles linguistiques gérés publiquement. « Le discours dominant sur l’IA laisse faussement entendre qu’un contrôle centralisé par les entreprises est inévitable. Pourtant, des modérateurs de contenu au Kenya, des gestionnaires de données en Suisse et d’autres encore démontrent que les composantes d’un avenir numérique démocratique sont déjà présentes. Notre mission est de les relier et, ce faisant, d’exercer notre pouvoir d’agir, de refuser le désespoir et de créer un système où la technologie est au service de la majorité. »

Hubert Guillaud

Signalons encore que dans le syllabus (.pdf) du cours qu’il a donné au premier semestre à la New School sur le thème d’une « IA sans patrons », Trebor Scholz pointait encore vers bien d’autres exemples. En estimant que les infrastructures solidaires peuvent être mises en place à chaque niveau de la chaîne d’approvisionnement mondiale de l’IA, il évoquait les mines coopératives au Pérou, en Colombie, en Zambie ou en Mongolie, ou des centres de données coopératifs en Allemagne ou aux Pays-Bas. Il signalait par exemple, la tribune de la doctorante Tara Merk, contributrice au Metagovernance Project, sur les limites de projets de centres de données coopératifs. Face aux data centers dominés par les géants de la Tech, Merk défendait « une plus grande diversité dans la propriété et la gouvernance des centres de données », notamment coopératifs. « Et si les centres de données étaient détenus et gérés de manière coopérative par les personnes vivant à proximité immédiate et souvent directement desservies par eux ? » Dans ce modèle, les opérateurs citoyens pourraient recevoir une part des bénéfices générés par le centre de données (à l’instar des parcs éoliens citoyens). Cela entraînerait une redistribution indirecte des bénéfices générés par les données des utilisateurs en ligne – une idée qui prend d’autant plus d’importance que ces données gagnent en valeur à l’ère de l’IA. Les centres de données coopératifs offriraient également aux citoyens un meilleur contrôle sur l’impact de ces infrastructures sur leur environnement physique local. Par exemple, les citoyens pourraient décider si et quand la quantité d’énergie ou d’eau utilisée par le centre de données entre en conflit avec d’autres besoins locaux et pourraient décider de réduire l’approvisionnement énergétique du centre de données en cas de situation critique. Guidé par les valeurs coopératives d’équité et de solidarité, de tels centres de données pourraient décider de renoncer à des bénéfices plus élevés afin de rendre son infrastructure plus accessible à tous, comme aux associations et coopératives. Cela pourrait à son tour encourager une plus grande diversité dans le développement de l’IA et inciter les entreprises à adopter une identité coopérative. De plus, en s’appuyant sur une infrastructure de centres de données coopérative, les coopératives d’IA renforceraient leur autonomie et leur indépendance, offrant à leurs membres un meilleur contrôle sur l’ensemble de la pile technologique, y compris les moyens de production de l’IA. Tara Merk est en train de faire une étude sur GAD eG, une coopérative qui pendant 50 ans a été l’un des grands fournisseurs de services informatiques allemand notamment pour les services financiers (jusqu’à sa fusion en 2015 avec une autre entreprise). Pour la chercheuse, l’exemple de GAD démontre « que les centres de données coopératifs constituent une option économiquement viable et évolutive, capable de fonctionner de manière fiable dans des secteurs critiques ». 

Dans son syllabus, Scholz aborde d’autres exemples de coopératives pour montrer comment les valeurs coopératives peuvent guider des alternatives concrètes au développement technologique, comme le propose Read-Coop, la coopérative européenne à l’origine de la plateforme de reconnaissance d’écriture manuscrite Transkribus. Et pointe vers nombre de ressources sur le sujet des technologies pour la coopération. 

A compléter encore par le numéro de Nature consacré aux modèles d’IA des pays du Sud, qui offre un autre regard sur d’autres façon de faire de l’IA.

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  • QuitGPT (4/4) : de la contestation de gauche à son organisation
    Pour conclure ce dossier, revenons aux propos de l’historien Brian Merchant, dans sa newsletter.  L’IA peut-elle être un projet de gauche ? Croire que la gauche passerait à côté de l’IA reste une accusation un peu facile. L’IA, quoi que ses apôtres en disent, tient largement d’une machine à défaillance qui vise à servir le capitalisme. Ensuite, si la gauche décrit une accélération d’un capitalisme factice et cynique, c’est aussi avec de solides arguments. On a plutôt l’impression que les t

QuitGPT (4/4) : de la contestation de gauche à son organisation

20 mars 2026 à 07:00

Pour conclure ce dossier, revenons aux propos de l’historien Brian Merchant, dans sa newsletter

L’IA peut-elle être un projet de gauche ?

Croire que la gauche passerait à côté de l’IA reste une accusation un peu facile. L’IA, quoi que ses apôtres en disent, tient largement d’une machine à défaillance qui vise à servir le capitalisme. Ensuite, si la gauche décrit une accélération d’un capitalisme factice et cynique, c’est aussi avec de solides arguments. On a plutôt l’impression que les thuriféraires de l’IA ne souhaitent pas entendre qu’on puisse refuser l’IA et son monde, toute puissante qu’elle soit. La promesse de l’IA n’est qu’une promesse pour les plus puissants. Dans la critique de l’IA de gauche, on entend pourtant aussi des tentatives pour créer des IA spécifiques, limités, voire socialistes, tout en se demandant si cela est seulement possible, tant les moyens sont accaparés par des acteurs qui ne sont pas de gauche et qui rendent impossible et certainement peu désirable, l’idée même d’IA, tant la délégation de la pensée aux machines est finalement contraire à l’idéal d’émancipation qui anime la gauche. 

Ce dont convient largement Brian Merchant : la gauche cherche bien plus à pointer les limites de l’IA que les enthousiastes minimisent. La gauche américaine n’est pas en train de rater une occasion de jouer un rôle dans l’élaboration des politiques relatives à l’encadrement de l’IA. Au contraire : les progressistes s’efforcent d’adopter des lois allant dans ce sens, notamment au niveau des États, tandis que la droite tente de les bloquer, notamment via le moratoire trumpiste cherchant à interdire toute législation relative à l’IA au niveau des États. Dans le décompte des projets de lois sur l’IA, la plupart viennent d’organisations de gauche. Des dizaines de projets de loi étatiques, soutenus par des syndicats et des organisations progressistes, n’ont de cesse d’être proposées. Que peu aboutissent dit bien plus de l’inégalité des rapports de force et des puissances financières et politiques en jeux que de la justice que réclament ces contestations et ces demandes de régulations. 

En fait, rappelle Merchant, la gauche ne perçoit pas l’IA comme une force transformatrice qui va remodeler le monde et ses institutions, mais bien comme une force qui va permettre d’aligner le monde aux intérêts des puissants. Pour les défenseurs de l’IA, la voir décrite comme un système statistique, comme des perroquets stochastiques semble dénigrer leur projet sur le plan structurel même. « Pour ceux qui croient développer une super-intelligence puissante, il est certainement insultant de la voir réduite à un simple outil de saisie semi-automatique sophistiqué ». Mais quelqu’un qui défit l’IA comme un simple outil à plagier ou un simple outil de saisie automatique ne signifie pas qu’il n’a aucune compréhension de la technologie. Il en pointe d’abord les limites, les effets avant d’observer ses possibilités.

Pour Merchant, d’ailleurs, la position la plus répandue à gauche n’est certainement pas de considérer l’IA générative comme un simple perroquet stochastique, mais plutôt comme un produit conçu par de puissantes entreprises avides de profits, capable de causer de graves dommages à la société. Autrement dit, « ce n’est pas une critique sémantique ou philosophique qui devrait inquiéter l’industrie de l’IA, mais bien la critique matérielle et sociale que la gauche lui adresse. L’IA est perçue, à juste titre, comme une menace pour l’emploi, l’éducation, le bien-être mental, les arts, la sécurité des enfants, l’écosystème de l’information, et comme n’offrant que peu d’avantages à d’autres qu’aux dirigeants d’entreprise et aux sociétés spécialisées en IA. La gauche sait qu’elle doit s’opposer à ces entreprises qui cherchent à faciliter un transfert massif de richesse que produisent les travailleurs vers les plus riches – et elle le sait d’autant plus que les dirigeants du secteur de l’IA ne cessent de répéter qu’ils visent précisément cet objectif. » 

En fait, la critique de gauche fait son travail en appréhendant l’ensemble de l’économie politique de l’IA plutôt que de se contenter d’examiner la seule technologie de l’IA. De la dénonciation colonialiste et extractiviste de l’IA à la dénonciation de ses effets sociaux et économiques sur le travail ou cognitifs et comportementaux sur les gens et les relations sociales…, la dénonciation des effets de l’IA est forte et profonde. « L’IA est en effet développée par une poignée de dirigeants et d’oligopoles technologiques qui assument ouvertement leur volonté d’orchestrer une déqualification massive de la main-d’œuvre, et qui déploient sans compter l’énergie, les ressources et les capitaux nécessaires à la réalisation de cet objectif, tout en collaborant activement avec un État autoritaire pour museler tout contrôle démocratique ». Ce n’est pas parce que quelqu’un rejette une technologie et le projet plus vaste dont elle fait partie qu’il ne la comprend pas. Bien souvent, ce rejet est parfaitement éclairé, justifié et rationnel, rappelle Merchant.

La contestation de gauche face à l’IA s’organise

Le podcast d’interviews le plus populaire de la gauche américaine, The Dig, a récemment reçu Nick Srnicek, dont le dernier ouvrage, Silicon Empires : le combat pour l’avenir de l’IA (Polity, 2025, non traduit), prend justement très au sérieux l’importance de l’IA (Nick Srnicek est notamment l’auteur du premier manifeste accélérationniste et d’une analyse sur le capitalisme de plateforme). Des universitaires et responsables politiques de gauche comme Ruha Benjamin du Just Data Lab de Princeton, Alondra Nelson de l’institut pour les études avancées ou Amba Kak de l’AI Now Institute… ont ​​été nommés au comité de transition technologique du maire de New York (l’un des 17 comité consultatifs, composés de plus de 400 personnes, afin de conseiller les politiques de sa future administration) pour réfléchir à la question de l’IA. Bernie Sanders, figure emblématique de la gauche américaine, a proposé un moratoire sur les centres de données… 

Pour Merchant, la gauche se pose des questions sur l’IA. Interroge ce qui devrait être automatisé et ce qui ne devrait pas l’être. Les gens de gauche ont bien compris que l’IA vise à automatiser la production, et que, si les outils s’améliorent, ce n’est pas au rythme annoncé par les thuriféraires de l’IA et ce n’est pas sans limites profondément problématiques. Reste que les discussions sur l’IA communautaire et sur les méfaits de l’IA sont nourries. Pour Merchant, le débat entre Benanav et Morozov interrogeait lui aussi les enjeux : que voulons-nous que l’IA fasse et comment ? Que voulons-nous qu’elle ne fasse pas et comment ? Quels compromis sont possibles ? Est-ce que cette consommation d’énergie est justifiée ? 

Il est sûr que la droite a bien moins de scrupules : pour elle, l’intérêt de l’IA vise uniquement à générer du profit et du pouvoir. Ce qui est sûr, estime Merchant, c’est que le fait que ces débats parfois confus, souvent virulents, ne portent pas aux nues la technologie, ne signifie ni ignorance, ni occasion manquée. « Cela traduit une résistance au projet d’IA tel qu’il est actuellement constitué. Cela soulève les questions suivantes : pourquoi voulons-nous cela ? À qui cela profite-t-il ?… Cette réaction est parfaitement raisonnable. Elle est également populaire. Des moratoires sur les centres de données sont adoptés dans de nombreuses villes du pays. Les élites de la Silicon Valley sont extrêmement impopulaires. » La réglementation de l’IA, ainsi que les lois pour limiter le déploiement de l’IA déjà adoptées, bénéficient d’un large soutien. » Alors que le sénateur Bernie Sanders a appelé à un moratoire sur la construction de data centers aux Etats-Unis, que des Etats en ont voté à travers tous les Etats-Unis, un sondage d’opinion du Pew Internet montre que les Américains sont très opposés aux déploiements de centres de données, rapporte 404media

« La gauche est en train de remporter le débat sur l’IA »

En fait, estime Brian Merchant, « la gauche est en train de remporter le débat sur l’IA ». « Mieux, elle a en réalité accumulé un capital politique considérable autour de l’IA. La gauche veut protéger ses enfants de l’IA et éviter qu’elle leur prenne leur emploi. Pour l’instant, cette critique ne remporte le débat que dans l’opinion publique. En pratique, les entreprises d’IA font ce qu’elles veulent, avec la bénédiction de l’entourage de Trump. La gauche pourrait même, comme le suggèrent Benanav et Weatherby, défendre avec beaucoup plus de conviction que l’IA devrait être entièrement publique et administrée par le public. » Pour Merchant, les mesures dérisoires comme le revenu de base, sont bien moins stimulantes que de nous réapproprier l’IA, collectivement. N’a-t-elle pas été conçue pour« bénéficier à toute l’humanité » ?, ironise Merchant en rappelant le moto d’OpenAI. Comment se fait-il alors qu’elle ne bénéficie pas aux plus démunis ! Si l’IA ne bénéficie pas à tous, comme c’est le cas actuellement, alors elle n’apportera dans son leg qu’une situation pire que celle qui est. Elle risque bien d’être une impasse sociale, parce que, comme le dit Romaric Godin, elle ne vise qu’à accélérer l’accumulation du capital qu’elle sert. 

Les contestataires de l’IA demandent bien souvent l’arrêt de ses déploiements… (comme dans le cas de la lutte contre le déploiement des data centers) ou espèrent qu’on puisse la calfeutrer avant qu’elle n’envahisse tous les processus de nos existences (comme les artistes qui souhaitent qu’on établisse des règles pour qu’elle n’envahisse pas la musique ou les profs de plus en plus nombreux à demander à leurs établissements de ne pas souscrire d’abonnements pour les élèves comme à la California State University ou à l’université du Colorado…). Mais, les calfeutrages vont être très difficiles à mettre en place et plus encore à faire respecter du fait des intérêts financiers en jeu. Si la gauche est en train de remporter le débat sur l’IA comme le dit Merchant, par la contestation qu’elle génère, cela ne signifie pas qu’elle va remporter les batailles à venir, tant les intérêts à imposer l’IA sont puissants

Reste que les contestations sont riches, diverses et s’interrelient les unes les autres. Les méthodes déployées par les uns inspirent les revendications des autres. Des oppositions qui demeurent en tout cas plus joyeuses et réelles que l’IA, son monde, sa puissance sans conscience et ses profits stratosphériques et sans partage. 

Pour ma part, je préfère un monde où les gens dessinent, codent, jouent de la musique, écrivent, étudient par eux-mêmes, parlent avec d’autres humains… plutôt qu’un monde où ils en sont dépossédés. Je préfère un monde où la vérité a encore sa place à un monde guidé par la seule probabilité. 

Hubert Guillaud

MAJ du 20/03/2026 : Dans une tribune pour le New York Times, le journaliste David Wallace-Wells, surtout connu pour ses écrits sur le changement climatique, s’énerve après l’opposition contre la construction de data centers. Pour lui, le débat sur la construction de data centers est une distraction alors que l’IA est désormais largement utilisée pour faire la guerre, alors que les Etats-Unis ne disposent d’aucun cadre réglementaire pour l’encadrer. « On compare souvent l’intelligence artificielle aux armes nucléaires. Mais on n’a pas laissé Robert Oppenheimer et Edward Teller décider seuls du sort des bombes. » La réponse législative face au pouvoir de l’IA a été quasi inexistante. « Une administration parfois caricaturée comme soucieuse de la sécurité a cédé la place à une autre, plus aisément qualifiable d’accélérationniste. » Les géants de l’IA ont connu une croissance si fulgurante et sont devenus si essentiels pour l’avenir de l’économie américaine qu’ils sont devenus intouchables. Les Américains, eux, à mesure qu’ils découvraient l’IA, sont devenus moins enthousiastes et plus inquiets. « L’intelligence artificielle apparaît dans ce contexte comme un symbole fort de l’impuissance des peuples, déjà bien présente et vouée à s’aggraver. Elle annonce un avenir où l’organisation de la société sera en grande partie confiée à des robots opérant dans des systèmes opaques, contrôlés par une poignée d’individus immensément riches. » La lutte contre les datacenters semble donner aux citoyens inquiets l’illusion qu’ils peuvent reprendre le contrôle en menant des actions ciblées et concrètes. « La contestation des centres de données submerge la politique américaine », déclarait la journaliste Jael Holzman dans Heatmap, une publication spécialisée dans le climat, en novembre. « Presque chaque semaine, partout aux États-Unis des Américains manifestent, rejettent, restreignent ou interdisent la construction de nouveaux centres de données. » L’opposition locale aux centres de données semble une stratégie politique gagnante. Pour autant, est-ce que le ralentissement de la construction de data centers empêchera les entreprises de la Tech de conduire la guerre, de déstabiliser le monde du travail, de polluer internet, de sauver l’éducation, de réduire l’emprise des chatbots ? Cette opposition aux centres de calcul sera-t-elle suffisante pour limiter l’impact culturel et économique de l’IA qui est appelée à devenir le principal enjeu politique de la prochaine décennie ? 

Pourtant, il est peu probable qu’une législation significative sur l’IA soit adoptée tant que le gouvernement Trump sera en place et que d’ici là, l’IA aura sans doute autant évolué qu’elle l’a fait depuis 2023. En trois ans, nous sommes pourtant  passés de l’effroi des premiers utilisateurs de chatGPT à des débats au Pentagone d’envergure stratégique sur le déploiement d’IA totalement autonomes en zones de guerre sans supervision humaine. Le génie ne rentrera pas dans sa lampe. « Ceux qui espèrent jouer un rôle plus actif dans la construction de cet avenir devront probablement faire plus que simplement empêcher la construction de quelques nouveaux centres de données. » 

Le dossier QuitGPT :

– 1ère partie : De la politisation du boycott

– 2e partie : La gauche minimise-t-elle le pouvoir de l’IA ?

– 3e partie : Le socialisme après l’IA ?

– 4e et dernière partie : De la contestation de gauche à son organisation

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  • Avec l’IA, à quoi ressembleront les logiciels de demain ? 
    « Depuis le début de l’informatique, le logiciel a été quelque chose que les gens consomment, mais ne créent pas. (…) La création de logiciels était l’apanage de professionnels qualifiés comme moi. L’IA est en train de changer la donne. Aujourd’hui, elle devient plus accessible à toute personne ayant un profil proche de la programmation (par exemple, un universitaire qui développe ses propres outils, un créatif qui expérimente avec le code, un expert qui souhaite s’essayer à la création d’une so

Avec l’IA, à quoi ressembleront les logiciels de demain ? 

10 février 2026 à 07:00

« Depuis le début de l’informatique, le logiciel a été quelque chose que les gens consomment, mais ne créent pas. (…) La création de logiciels était l’apanage de professionnels qualifiés comme moi. L’IA est en train de changer la donne. Aujourd’hui, elle devient plus accessible à toute personne ayant un profil proche de la programmation (par exemple, un universitaire qui développe ses propres outils, un créatif qui expérimente avec le code, un expert qui souhaite s’essayer à la création d’une solution). Bientôt, nous serons plus nombreux à pouvoir créer nos propres micro-outils, non pas en tant que programmeurs, mais simplement en tant que personnes ayant des idées ou des problèmes à résoudre. » 

Sur Medium, Fabien Girardin explore la piste de ce qu’il appelle le « logiciel personnel » en passe d’être révolutionné par l’IA. Le logiciel personnel n’est pas un concept nouveau. Ce sont des solutions développées par des individus, comme des petits jeux, des petits outils, issus de la scène indépendante. Par exemple, NetNewsWire, un lecteur de flux RSS pour Mac imaginé par Brent Simmons en 2003 pour quelques amis. A l’aube de l’ère de l’ordinateur personnel, Ivan Illich parlait de convivialité, pour désigner le fait que les individus pouvaient façonner leur propre environnement technologique avec autonomie et créativité. C’est ce qu’incarnent ces micrologiciels personnels. Ils naissent souvent d’une relation personnelle (la demande d’un ami, la frustration d’un collègue…) ou en établit une, à l’image de Rumbo un outil pour transformer les données d’un parcours GPS en animation vidéo que Girardin a développé en 2019 pour un ami. Les logiciels personnels viennent répondre à un besoin immédiat. Ils ne sont pas conçus pour un marché. Ils ne résolvent le plus souvent  qu’un problème spécifique. « Un logiciel personnel est finalisé dès lors qu’il fonctionne pour son créateur. Il n’a pas besoin d’être mis à l’échelle, intégré ou transformé en produit. Ce n’est ni un produit minimum viable en attente d’investisseurs, ni une démonstration de capacités techniques, ni une preuve de concept en attente de validation. Il est prêt lorsqu’il est pertinent. Sa pérennité repose sur une utilisation continue, et non sur une maintenance planifiée ou des versions futures. » Enfin, « un logiciel personnel est conçu pour être utilisé par un groupe spécifique, et non par un ensemble générique d’utilisateurs. Il privilégie la spécificité à l’universalité, l’intimité à l’échelle, l’immédiateté à l’évolutivité. » 

« Le logiciel personnel n’a pas besoin de se transformer. Il peut continuer à s’adapter, ou disparaître lorsque le besoin s’estompe. Mais lorsque des pressions apparaissent, telles que les exigences d’intégration, l’augmentation du nombre d’utilisateurs ou le besoin de contributeurs, il peut migrer vers des modèles spécialisés, commerciaux ou open source. »

« Ce qui caractérise le logiciel personnel, c’est la proximité : il est créé par des personnes qui comprennent le problème plus profondément que la technologie sous-jacente permettant de le résoudre. Pour cette seule raison, il est essentiel d’élargir le cercle des personnes pouvant créer des logiciels. » Et c’est là que le propos de Girardin devient plus politique. 

Il rappelle qu’en 1972, alors que les ordinateurs étaient des mainframes réservées à quelques individus, l’informaticien Alan Kay imaginait les ordinateurs personnels comme des outils que chacun pourrait programmer. Depuis, avec l’avènement de l’ordinateur personnel, de nombreuses approches ont cherché à démocratiser la création de logiciels : langages simplifiés, systèmes WYSIWYG, applications hybrides et macros pour faire augmenter les tableurs, pour n’en citer que quelques-unes. La révolution mobile nous a permis de nous rapprocher de la vision d’Alan Kay. Bien qu’il soit impossible de le quantifier précisément, des dizaines de milliers d’applications sur l’App Store sont créées par une ou deux personnes, généralement pour un public restreint. Par exemple, le romancier Robin Sloan a créé BoopSnoop, une application de messagerie pour sa famille de quatre personnes. Elle permet de prendre des photos et des vidéos, de les envoyer sans modification, et les messages disparaissent après consultation. Pendant des années, elle a conservé quatre utilisateurs actifs quotidiens sans aucun désabonnement, un succès retentissant selon son créateur. L’essai de Sloan sur le projet a popularisé l’expression « logiciel fait maison » : un logiciel conçu comme un repas, pour les personnes que l’on aime, sans obligation de mise à l’échelle. 

L’IA sera-t-elle utilisée pour la conception de logiciels artisanaux ou industriels ? 

En 2023, Andrej Karpathy, cofondateur d’OpenAI, affirmait avec force : « le langage de programmation le plus en vogue est l’anglais ». Cette déclaration a marqué un tournant dans le développement logiciel, permettant aux grands modèles de langage de lier efficacement le langage naturel au code fonctionnel. Les assistants de codage IA et le codage agentiel basés sur les LLM (comme Cursor, Floot, Claude Code, Replit, Agent Builder d’OpenAI…) exploitent de nombreux référentiels de code et de conversations pour générer du code à partir du langage naturel. Ils utilisent également des bibliothèques et des frameworks, open source et propriétaires, pour automatiser la production de logiciels. Et les démonstrations d’utilisation d’agents et de systèmes d’IA complexes fascinent et inspirent les développeurs, à l’image de celle déployée par Boris Cherny, le développeur de Claude, et relatée par VentureBeat

Le développeur Chris Loy qualifie cette évolution d’avènement du logiciel industriel, mais dans un sens finalement assez opposé à la vision que propose Girardin. Pour Loy, avec l’IA, le développement logiciel s’éloigne de l’artisanat qu’il a toujours été, pour adopter des méthodes industrielles, moins onéreuses, plus rapides, indépendantes de l’expertise humaine, même si ces solutions sont largement imparfaites. Le développeur devient un superviseur qui contrôle la qualité du code produit par les systèmes d’IA. Ce qui a pour effet que les barrières à l’entrée diminuent, que la concurrence s’intensifie et que le rythme du changement s’accélère. Cette industrialisation nouvelle facilite la production à grande échelle de produits de faible qualité et à bas coût. Pour Loy, le risque est de produire du « logiciel jetable » : des logiciels créés sans perspective de propriété, de maintenance ou de compréhension à long terme,… comme l’industrialisation de l’agriculture a engendré la malbouffe ultra-transformée. Pour Loy, il est probable que la baisse des coûts de production logiciels entraîne une augmentation de la consommation et de la production. L’IA va faire exploser une production logicielle de basse qualité. Cela ne signifie pas que les produits logiciels sains et durables, maîtrisés, « organiques » vont disparaître… Mais plutôt de savoir quelle sera la place des logiciels écrits par l’homme… « Le logiciel s’industrialise depuis longtemps : grâce aux composants réutilisables (code open source), à ​​la portabilité (conteneurisation, cloud), à la démocratisation (outils low-code/no-code), à ​​l’interopérabilité (normes API, protocoles d’agentification) et à bien d’autres mécanismes ». Nous entrons donc dans une révolution industrielle du logiciel, non pas comme une rupture, mais comme une accélération considérable. « Les écosystèmes logiciels ne font pas exception : chaînes de dépendances, charges de maintenance, failles de sécurité qui s’accumulent à mesure que la production augmente. La dette technique est la pollution du monde numérique, invisible jusqu’à ce qu’elle étouffe les systèmes qui en dépendent. À l’ère de l’automatisation de masse, le problème le plus complexe pourrait bien être la gestion, et non la production. Qui assure la maintenance des logiciels qui n’appartiennent à personne ? » Chris Loy décrivait exactement les inquiétudes qui pointent sous le développement des protocoles d’agentification que j’évoquais dans une récente newsletter de CaféIA.

DIY 2.0 ?

L’émergence des LLM a profondément transformé le paysage logiciel, rappelle également Girardin, et notamment les pratiques des programmeurs professionnels, qui les utilisent largement pour produire du code. Pas seulement. D’innombrables tutoriels en ligne, discussions sur les forums et vidéos YouTube apprennent aux non-professionnels à créer des logiciels avec des modèles à faible code. Par exemple, inspiré par les démonstrations d’OpenAI lors du lancement de GPT-5, le vulgarisateur technologique Azeem Azhar a décrit dans sa newsletter Exponential View comment son équipe, sans connaissances spécialisées, avait créé une application d’apprentissage du coréen. De même, le journaliste technologique Kevin Roose, qui ne programme pas, a créé une alternative à son application de lecture différée préférée en moins de trois heures. Ce phénomène se répète partout sur les réseaux sociaux, constate Girardin. Designers, chefs de produit et universitaires partagent leurs petites applications. Ensemble, ils explorent un vaste champ de nouvelles possibilités, démontrant comment créer des logiciels sans formation formelle. 

Girardin tente de dresser une petite typologie des logiciels personnels, qui vont de simples plug-in, à des petites applications de navigateurs, en passant par des applications spécifiques pour relier deux logiciels entre eux à des assistants en passant par des applications plus complexes. Parmi les exemples que Girardin cite, il distingue notamment Flow, l’outil imaginé par le designer Etienne Mineur, un générateur de création, façonné par la pratique d’une seule personne et les possibilités de l’IA, et non par le marché. « Un outil conçu par une seule personne, qui aurait nécessité une équipe pour être développé il y a quelques années ».

« Contrairement aux modèles commerciaux traditionnels, les logiciels personnels génèrent rarement des revenus directs au-delà de la simple couverture de leurs coûts. Leur valeur réside ailleurs ». Face à des outils trop génériques, trop chers ou trop complexes ou inexistants, ils visent à répondre à des besoins spécifiques, situés, limités. Dans l’esprit du mouvement Do it yourself (DIY), les logiciels personnels ne sont pas là pour être cohérents. Leur succès se mesure plutôt à l’autonomisation des utilisateurs qu’ils permettent. Leur code source a peu de valeur transférable. Certains évoluent vers des formes commerciales ou open source, mais ce n’est certainement pas la majorité. En fait, leur incomplétude, leur bricolage est un atout. « Dans son essai de 1989, Le pire est le mieux, l’informaticien Richard P. Gabriel observait que les systèmes conçus avec une simplicité pratique sont souvent mieux adoptés que les systèmes parfaits et riches en fonctionnalités. L’imperfection ouvre des perspectives : proposer un produit que d’autres savent améliorer est l’un des meilleurs moyens de favoriser la collaboration. » 

Les logiciels personnels sont souvent conçus par une seule personne, pour elle-même, voir quelques proches. Ils n’ont pas à gérer de cas particuliers et peuvent gérer leur imperfection. Alors que les logiciels commerciaux tirent profit d’une base d’utilisateurs, « les logiciels personnels créent de la valeur au sein d’un groupe. La distinction est importante : l’un se développe en acquérant des clients, l’autre se renforce en cultivant des relations. » 

« L’industrie du logiciel mesure le succès à l’aune de l’échelle : nombre d’utilisateurs, chiffre d’affaires, croissance. Cette quête incessante de croissance a engendré des systèmes qui répondent à leur propre logique plutôt qu’aux besoins de leurs utilisateurs. Les outils que nous utilisons quotidiennement sont conçus par des équipes distantes, optimisant leurs performances pour des marchés auxquels nous appartenons. Le logiciel personnel inverse cette relation et les critères de succès : il est construit par les personnes qu’il sert, suffisamment simple pour être compris, suffisamment proche pour être contrôlé, et suffisamment performant pour s’intégrer parfaitement. »

« La barrière à la création de logiciels s’est abaissée, mais elle n’a pas disparu : même avec l’aide de l’IA, les systèmes exigent toujours une certaine aisance avec l’abstraction. Les LLM élargissent le cercle des développeurs, sans pour autant le faire disparaître complètement. Il est plus facile de lancer des projets, mais leur intégration requiert toujours des compétences et une expertise. » Ce que les LLM ne savent pas encore faire. 

Qui l’emportera : les startups de l’IA ou les fournisseurs de modèles ?

The Economist pose le problème sous un autre angle. La plupart des startups de l’IA utilisent les modèles fournis par les géants de l’IA. Mais ces startups pourront-elles survivre à mesure que les géants de la Tech déploient non seulement leurs modèles, mais également des applications et des solutions dédiées ? Et ce alors que les géants de l’IA ont tendance à augmenter les tarifs des services qu’utilisent les startups… Dans le domaine du codage par exemple, Anthropic et OpenAI ont tous deux développé des outils de codage qui rivalisent, avec quelques nuances, avec des solutions comme Cursor. Les startups de l’IA estiment que les entreprises vont avoir besoin d’IA spécialisées, adaptées à leur processus métiers, ce qui leur donnerait un avantage concurrentiel. Pour combien de temps ? 

Pour assurer leur pérennité, les développeurs d’applications expérimentent de nouveaux modèles de revenus. Ils reconnaissent que, contrairement aux précédentes vagues de développement logiciel, plus ils grandissent et plus ils utilisent les LLM, plus leurs coûts marginaux augmentent. Pour compenser cette hausse des coûts, ils ont besoin de nouvelles techniques. L’une d’elles consiste à utiliser une variété de modèles, y compris des modèles open source, afin d’acheminer les requêtes les plus simples vers les serveurs où le traitement est le moins coûteux. Une autre consiste à facturer les clients en fonction des résultats obtenus, plutôt qu’à l’utilisation. Harvey, une solution d’IA pour les cabinets d’avocats, peut se permettre d’opter pour les modèles les plus performants, car les cabinets d’avocats sont prêts à payer pour une précision optimale. De plus, les développeurs d’applications affirment que plus leur activité se prolonge, plus leurs agents accumuleront de données spécialisées, améliorant ainsi leurs performances – un peu comme les voitures autonomes gagnent en fiabilité au fil des kilomètres parcourus. Cela devrait fidéliser davantage les clients et créer un avantage concurrentiel. 

Autrement dit, la perspective de centralisation par les géants de l’IA n’est pas certaine. La faible différence entre les modèles, la facilité avec laquelle les startups qui déploient des solutions spécialisées peuvent passer d’un fournisseur de modèles à un autre (voir en utiliser plusieurs), exposent également les fournisseurs de modèles au risque de banalisation de leurs services généraux. HSBC estime par exemple que d’ici 2030, les géants de l’IA ne pourraient ne détenir que 30% du marché mondial des services informatiques enrichis par l’IA, estimé à 1 300 milliards de dollars. Le reste appartiendrait aux éditeurs de logiciels utilisant leurs plateformes.

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    Pour Jacobin, l’économiste britannique Giorgos Galanis convoque le récent livre de l’économiste Maximilian Kasy, The Means of Prediction: How AI Really Works (and Who Benefits) (Les moyens de prédictions : comment l’IA fonctionne vraiment (et qui en bénéficie), University of Chicago Press, 2025, non traduit), pour rappeler l’importance du contrôle démocratique de la technologie. Lorsqu’un algorithme prédictif a refusé des milliers de prêts hypothécaires à des demandeurs noirs en 2019, il ne s’ag

Du contrôle des moyens de prédiction

10 novembre 2025 à 07:00

Pour Jacobin, l’économiste britannique Giorgos Galanis convoque le récent livre de l’économiste Maximilian Kasy, The Means of Prediction: How AI Really Works (and Who Benefits) (Les moyens de prédictions : comment l’IA fonctionne vraiment (et qui en bénéficie), University of Chicago Press, 2025, non traduit), pour rappeler l’importance du contrôle démocratique de la technologie. Lorsqu’un algorithme prédictif a refusé des milliers de prêts hypothécaires à des demandeurs noirs en 2019, il ne s’agissait pas d’un dysfonctionnement, mais d’un choix délibéré, reflétant les priorités des géants de la tech, guidés par le profit. Pour Maximilian Kasy de tels résultats ne sont pas des accidents technologiques, mais les conséquences prévisibles de ceux qui contrôlent l’IA. « De même que Karl Marx identifiait le contrôle des moyens de production comme le fondement du pouvoir de classe, Kasy identifie les « moyens de prédiction » (données, infrastructure informatique, expertise technique et énergie) comme le socle du pouvoir à l’ère de l’IA ». « La thèse provocatrice de Kasy révèle que les objectifs de l’IA sont des choix délibérés, programmés par ceux qui contrôlent ses ressources pour privilégier le profit au détriment du bien commun. Seule une prise de contrôle démocratique des moyens de prédiction permettra de garantir que l’IA serve la société dans son ensemble et non les profits des géants de la tech ». 

Les algorithmes ne sont pas programmés pour prédire n’importe quels résultats. Les  plateformes de médias sociaux, par exemple, collectent d’énormes quantités de données utilisateur pour prédire quelles publicités maximisent les clics, et donc les profits attendus. En quête d’engagement, les algorithmes ont appris que l’indignation, l’insécurité et l’envie incitent les utilisateurs à faire défiler les publications. D’où l’envolée de la polarisation, des troubles anxieux et la dégradation du débat… « Les outils prédictifs utilisés dans le domaine de l’aide sociale ou du recrutement produisent des effets similaires. Les systèmes conçus pour identifier les candidats « à risque » s’appuient sur des données historiques biaisées, automatisant de fait la discrimination en privant de prestations ou d’entretiens d’embauche des groupes déjà marginalisés. Même lorsque l’IA semble promouvoir la diversité, c’est généralement parce que l’inclusion améliore la rentabilité, par exemple en optimisant les performances d’une équipe ou la réputation d’une marque. Dans ce cas, il existe un niveau de diversité « optimal » : celui qui maximise les profits escomptés »

Les systèmes d’IA reflètent en fin de compte les priorités de ceux qui contrôlent les « moyens de prédiction ». Si les travailleurs et les usagers, plutôt que les propriétaires d’entreprises, orientaient le développement technologique, suggère Kasy, les algorithmes pourraient privilégier des salaires équitables, la sécurité de l’emploi et le bien-être public au détriment du profit. Mais comment parvenir à un contrôle démocratique des moyens de prédiction ? Kasy préconise un ensemble d’actions complémentaires comme la taxation des entreprises d’IA pour couvrir les coûts sociaux, la réglementation pour interdire les pratiques néfastes en matière de données et la création de fiducies de données, c’est-à-dire la création d’institutions collectives pour gérer les données pour le compte des communautés à des fins d’intérêt public. 

Ces algorithmes décident qui est embauché, qui reçoit des soins médicaux ou qui a accès à l’information, privilégiant souvent le profit au détriment du bien-être social. Il compare la privatisation des données à l’accaparement historique des biens communs, arguant que le contrôle exercé par les géants de la tech sur les moyens de prédiction concentre le pouvoir, sape la démocratie et creuse les inégalités. Des algorithmes utilisés dans les tribunaux aux flux des réseaux sociaux, les systèmes d’IA façonnent de plus en plus nos vies selon les priorités privées de leurs créateurs. Pour Kasy, il ne faut pas les considérer comme de simples merveilles technologiques neutres, mais comme des systèmes façonnés par des forces sociales et économiques. L’avenir de l’IA ne dépend pas de la technologie elle-même, mais de notre capacité collective à bâtir des institutions telles que des fiducies de données pour gouverner démocratiquement les systèmes. Kasy nous rappelle que l’IA n’est pas une force autonome, mais une relation sociale, un instrument de pouvoir de classe qui peut être réorienté à des fins collectives. La question est de savoir si nous avons la volonté politique de nous en emparer.

Dans une tribune pour le New York Times, Maximilian Kasy explique que la protection des données personnelles n’est plus opérante dans un monde où l’IA est partout. « Car l’IA n’a pas besoin de savoir ce que vous avez fait ; elle a seulement besoin de savoir ce que des personnes comme vous ont fait auparavant ». Confier à l’IA la tâche de prendre des décisions à partir de ces données transforme la société. 

« Pour nous prémunir contre ce préjudice collectif, nous devons créer des institutions et adopter des lois qui donnent aux personnes concernées par les algorithmes d’IA la possibilité de s’exprimer sur leur conception et leurs objectifs. Pour y parvenir, la première étape est la transparence. À l’instar des obligations de transparence financière des entreprises, les sociétés et les organismes qui utilisent l’IA devraient être tenus de divulguer leurs objectifs et ce que leurs algorithmes cherchent à maximiser : clics publicitaires sur les réseaux sociaux, embauche de travailleurs non syndiqués ou nombre total d’expulsions », explique Kasy. Pas sûr pourtant que cette transparence des objectifs suffise, si nous n’imposons pas aux entreprises de publier des données sur leurs orientations. 

« La deuxième étape est la participation. Les personnes dont les données servent à entraîner les algorithmes – et dont la vie est influencée par ces derniers – doivent être consultées. Il faudrait que des citoyens contribuent à définir les objectifs des algorithmes. À l’instar d’un jury composé de pairs qui instruisent une affaire civile ou pénale et rendent un verdict collectivement, nous pourrions créer des assemblées citoyennes où un groupe représentatif de personnes choisies au hasard délibère et décide des objectifs appropriés pour les algorithmes. Cela pourrait se traduire par des employés d’une entreprise délibérant sur l’utilisation de l’IA sur leur lieu de travail, ou par une assemblée citoyenne examinant les objectifs des outils de police prédictive avant leur déploiement par les agences gouvernementales. Ce sont ces types de contre-pouvoirs démocratiques qui permettraient d’aligner l’IA sur le bien commun, et non sur le seul intérêt privé. L’avenir de l’IA ne dépendra pas d’algorithmes plus intelligents ou de puces plus rapides. Il dépendra de qui contrôle les données et de quelles valeurs et intérêts guident les machines. Si nous voulons une IA au service du public, c’est au public de décider de ce qu’elle doit servir ».

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    On se souvient, avec entrain, des 19 petits Exercices d’observations (Premier Parallèle, 2022) de Nicolas Nova : invitations à nous jouer du monde, à aiguiser nos capacités d’observations en apprenant à décaler son regard sur le monde qui nous entoure. Matthieu Raffard et Mathilde Roussel les mettent en pratique et les prolongent, dans A contre-emploi : manuel expérimental pour réveiller notre curiosité technologique (Premier Parallèle, 2025). Les deux artistes et enseignants-chercheurs nous inv

Saisir le monde des objets autour de nous

6 novembre 2025 à 07:00

On se souvient, avec entrain, des 19 petits Exercices d’observations (Premier Parallèle, 2022) de Nicolas Nova : invitations à nous jouer du monde, à aiguiser nos capacités d’observations en apprenant à décaler son regard sur le monde qui nous entoure. Matthieu Raffard et Mathilde Roussel les mettent en pratique et les prolongent, dans A contre-emploi : manuel expérimental pour réveiller notre curiosité technologique (Premier Parallèle, 2025). Les deux artistes et enseignants-chercheurs nous invitent à nous intéresser aux objets techniques qui nous entourent, à les observer pour nous libérer de leur autorité. Ces 11 nouveaux exercices d’observation active nous montrent que comprendre la technique nécessite, plus que jamais, de chercher à l’observer autrement que la manière dont elle nous est présentée. 

A contre-emploi commence par un moulin à café qui tombe en panne et continue en explorant des machines qui dysfonctionnent… Dans ce monde à réparer, nous avons « à remettre du je » dans le lien que nous entretenons avec les machines. Que ce soit en explorant les controverses situées des trottinettes en libre accès ou les rapports difficiles que nous avons à nos imprimantes, les deux artistes nous invitent au glanage pour ré-armer notre sensibilité technique. Ils nous invitent à ré-observer notre rapport aux objets techniques, pour mieux le caractériser, en s’inspirant des travaux d’observations typologiques réalisés par Bernd et Hilla Becher ou par Marianne Wex par exemple. Pour Raffard et Roussel, à la suite des travaux du psychologue James Gibson dans Approche écologique de la perception visuelle (1979, éditions du Dehors, 2014), c’est en se déplaçant dans notre environnement visuel qu’on peut voir émerger d’autres catégories. C’est le mouvement qui nous permet de voir autrement, rappellent-ils Pour les deux artistes : « c’est la fixité de notre position d’observateur qui rend notre lecture des environnements technologiques compliquée »

Pour changer de regard sur la technologie, nous avons besoin d’une « nouvelle écologie de la perception ». Pour cela, ils nous invitent donc à démonter nos objets pour mieux les comprendre, pour mieux les cartographier, pour mieux saisir les choix socio-économiques qui y sont inscrits et déplacer ainsi leur cadre symbolique. Ils nous invitent également à lire ce qu’on y trouve, comme les inscriptions écrites sur les circuits électroniques, d’une manière quasi-automatique, comme quand Kenneth Goldsmith avait recopié un exemplaire du New York Times pour mieux se sentir concerné par tout ce qui y était inscrit – voir notre lecture de L’écriture sans écriture (Jean Boîte éditions, 2018). Raffard et Roussel rappellent que jusqu’en 1970, jusqu’à ce qu’Intel mette au point le processeur 4004, tout le monde pouvait réencoder une puce électronique, comme l’explique le théoricien des médias Friedrich Kittler dans Mode protégé (Presses du réel, 2015). Cet accès a été refermé depuis, nous plongeant dans le « paradoxe de l’accessibilité » qui veut que « plus un objet devient universel et limpide en surface, plus il devient opaque et hermétique en profondeur. Autrement dit, ce que l’on gagne en confort d’expérience, on le perd en capacité de compréhension – et d’action ». Pour le géographe Nigel Thrift, nos objets technologiques nous empêchent d’avoir pleinement conscience de leur réalité. Et c’est dans cet « inconscient technologique », comme il l’appelait, que les forces économiques prennent l’ascendant sur nos choix. « Dans les sociétés technocapitalistes, nous sommes lus davantage que nous ne pouvons lire ».

Ils nous invitent à extraire les mécanismes que les objets assemblent, comme nous y invitait déjà le philosophe Gilbert Simondon quand il évoquait l’assemblage de « schèmes techniques », c’est-à-dire l’assemblage de mécanismes existants permettant de produire des machines toujours plus complexes. Ils nous invitent bien sûr à représenter et schématiser les artefacts à l’image des vues éclatées, diffractées que proposent les dessins techniques, tout en constatant que la complexité technologique les a fait disparaître. On pense bien sûr au travail de Kate Crawford  (Anatomy of AI, Calculating Empires) et son « geste stratégique », ou établir une carte permet de se réapproprier le monde. On pense également au Handbook of Tyranny (Lars Müller Publishers,  2018) de l’architecte Theo Deutinger ou les topographies de pouvoir de l’artiste Mark Lombardi ou encore au Stack (UGA éditions, 2019) du designer Benjamin Bratton qui nous aident à visualiser et donc à comprendre la complexité à laquelle nous sommes confrontés. La cartographie aide à produire des représentations qui permettent de comprendre les points faibles des technologies, plaident les artistes. Elle nous aide à comprendre comment les technologies peuvent être neutralisées, comme quand Extinction Rébellion a proposé de neutraliser les trottinettes électriques urbaines en barrant à l’aide d’un marqueur indélébile, les QR codes pour les rendre inutilisables. Ces formes de neutralisations, comme on les trouve dans le travail de Simon Weckert et son hack de Google Maps en 2020, permettent de faire dérailler la machine, de trouver ses faiblesses, de contourner leur emprise, de « s’immiscer dans l’espace que contrôlent les technologies », de contourner ou détourner leurs assignations, de détourner leurs usages, c’est-à-dire de nous extraire nous-mêmes des scénarios d’usages dans lesquels les objets technologiques nous enferment, c’est-à-dire de réécrire les « scripts normatifs » que les technologies, par leur pouvoir, nous assignent, de comprendre leur « toxicité relationnelle »

Ils nous invitent enfin à construire nos machines, bien plus modestement qu’elles n’existent, bien sûr. Les machines que nous sommes capables de refaçonner, seuls, ne peuvent répondre à la toute-puissance des technologies modernes, rappellent-ils en évoquant leur tentative de reconstruire une imprimante à jet d’encre. Raffard et Roussel ont reconstruit une imprimante encombrante et peu performante, tout comme Thomas Thwaites avait reconstruit un grille-pain défaillant (The Toaster Project, Princeton, 2011). Cette bricologie a néanmoins des vertus, rappellent les artistes. Elle nous rappelle qu’à la toute puissance répond la vulnérabilité, à la high tech, la low tech. Et que ce changement même de regard, cette réappropriation, permet au moins de modifier le système cognitif des utilisateurs. Comme quand les manifestes cyberféministes nous invitent à regarder le monde autrement (souvenez-vous de Data Feminism). Pour Raffard et Roussel, créer des situations de vulnérabilité permet de changer la relation que nous avons avec les objets techniques. De nous réinterroger, pour savoir si nous sommes satisfaits de la direction dans laquelle les objets technologiques et nous-mêmes évoluons. En nous invitant à décider de ce que nous voulons faire de nos technologies et de ce que nous acceptons qu’elles nous fassent, ils militent pour une éducation à l’expérimentation technologique, qui fait peut-être la part un peu trop belle à notre rapport aux technologies, plutôt qu’à notre liberté à ne pas s’y intéresser. 

Le manuel pour réveiller notre curiosité technologique oublie peut-être que nous aurions aussi envie de les éteindre, de nous en détourner, de nous y opposer. Car le constat qu’ils dressent, à savoir celui que nous ne sommes pas capables de reproduire la puissance des machines contemporaines par nous-mêmes, risque d’être perçu comme un aveu d’impuissance. C’est peut-être là, la grande limite au démontage qu’ils proposent. Renforcer notre impuissance, plutôt que de nous aider à prendre le contrôle des systèmes, à peser de nos moyens d’actions collectifs contre eux, comme le peuvent la démocratie technique et la législation. Nous pouvons aussi parfois vouloir que la technologie ne nous saisisse pas… Et prendre le contrôle des systèmes pour que cela n’arrive pas, les réguler, nous y opposer, refuser de les comprendre, de les faire entrer là où nous ne voulons pas qu’ils interviennent est aussi un levier pour nous saisir des objets qui s’imposent autour de nous.

Hubert Guillaud

La couverture du livre de Matthieu Raffard et Mathilde Roussel, A contre-emploi.

MAJ du 7/11/2025 : Signalons que Matthieu Raffard et Mathilde Roussel publient un autre livre, directement issu de leur thèse, Bourrage papier : leçons politiques d’une imprimante (Les liens qui libèrent, 2025).

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  • Renverser le pouvoir artificiel
    L’AI Now Institute vient de publier son rapport 2025. Et autant dire, qu’il frappe fort. “La trajectoire actuelle de l’IA ouvre la voie à un avenir économique et politique peu enviable : un avenir qui prive de leurs droits une grande partie du public, rend les systèmes plus obscurs pour ceux qu’ils affectent, dévalorise notre savoir-faire, compromet notre sécurité et restreint nos perspectives d’innovation”.  La bonne nouvelle, c’est que la voie offerte par l’industrie technologique n’est pas

Renverser le pouvoir artificiel

8 juillet 2025 à 07:00

L’AI Now Institute vient de publier son rapport 2025. Et autant dire, qu’il frappe fort. “La trajectoire actuelle de l’IA ouvre la voie à un avenir économique et politique peu enviable : un avenir qui prive de leurs droits une grande partie du public, rend les systèmes plus obscurs pour ceux qu’ils affectent, dévalorise notre savoir-faire, compromet notre sécurité et restreint nos perspectives d’innovation”

La bonne nouvelle, c’est que la voie offerte par l’industrie technologique n’est pas la seule qui s’offre à nous. “Ce rapport explique pourquoi la lutte contre la vision de l’IA défendue par l’industrie est un combat qui en vaut la peine”. Comme le rappelait leur rapport 2023, l’IA est d’abord une question de concentration du pouvoir entre les mains de quelques géants. “La question que nous devrions nous poser n’est pas de savoir si ChatGPT est utile ou non, mais si le pouvoir irréfléchi d’OpenAI, lié au monopole de Microsoft et au modèle économique de l’économie technologique, est bénéfique à la société”

“L’avènement de ChatGPT en 2023 ne marque pas tant une rupture nette dans l’histoire de l’IA, mais plutôt le renforcement d’un paradigme du « plus c’est grand, mieux c’est », ancré dans la perpétuation des intérêts des entreprises qui ont bénéficié du laxisme réglementaire et des faibles taux d’intérêt de la Silicon Valley”. Mais ce pouvoir ne leur suffit pas : du démantèlement des gouvernements au pillage des données, de la dévalorisation du travail pour le rendre compatible à l’IA, à la réorientation des infrastructures énergétiques en passant par le saccage de l’information et de la démocratie… l’avènement de l’IA exige le démantèlement de nos infrastructures sociales, politiques et économiques au profit des entreprises de l’IA. L’IA remet au goût du jour des stratégies anciennes d’extraction d’expertises et de valeurs pour concentrer le pouvoir entre les mains des extracteurs au profit du développement de leurs empires. 

Mais pourquoi la société accepterait-elle un tel compromis, une telle remise en cause ? Pour les chercheurs.ses de l’AI Now Institute ce pouvoir doit et peut être perturbé, notamment parce qu’il est plus fragile qu’il n’y paraît. “Les entreprises d’IA perdent de l’argent pour chaque utilisateur qu’elles gagnent” et le coût de l’IA à grande échelle va être très élevé au risque qu’une bulle d’investissement ne finisse par éclater. L’affirmation de la révolution de l’IA générative, elle, contraste avec la grande banalité de ses intégrations et les difficultés qu’elle engendre : de la publicité automatisée chez Meta, à la production de code via Copilot (au détriment des compétences des développeurs), ou via la production d’agents IA, en passant par l’augmentation des prix du Cloud par l’intégration automatique de fonctionnalités IA… tout en laissant les clients se débrouiller des hallucinations, des erreurs et des imperfactions de leurs produits. Or, appliqués en contexte réel les systèmes d’IA échouent profondément même sur des tâches élémentaires, rappellent les auteurs du rapport : les fonctionnalités de l’IA relèvent souvent d’illusions sur leur efficacité, masquant bien plus leurs défaillances qu’autre chose, comme l’expliquent les chercheurs Inioluwa Deborah Raji, Elizabeth Kumar, Aaron Horowitz et Andrew D. Selbst. Dans de nombreux cas d’utilisation, “l’IA est déployée par ceux qui ont le pouvoir contre ceux qui n’en ont pas” sans possibilité de se retirer ou de demander réparation en cas d’erreur.

L’IA : un outil défaillant au service de ceux qui la déploie

Pour l’AI Now Institute, les avantages de l’IA sont à la fois surestimés et sous-estimés, des traitements contre le cancer à une hypothétique croissance économique, tandis que certains de ses défauts sont réels, immédiats et se répandent. Le solutionnisme de l’IA occulte les problèmes systémiques auxquels nos économies sont confrontées, occultant la concentration économique à l’oeuvre et servant de canal pour le déploiement de mesures d’austérité sous prétexte d’efficacité, à l’image du très problématique chatbot mis en place par la ville New York. Des millions de dollars d’argent public ont été investis dans des solutions d’IA défaillantes. “Le mythe de la productivité occulte une vérité fondamentale : les avantages de l’IA profitent aux entreprises, et non aux travailleurs ou au grand public. Et L’IA agentive rendra les lieux de travail encore plus bureaucratiques et surveillés, réduisant l’autonomie au lieu de l’accroître”. 

“L’utilisation de l’IA est souvent coercitive”, violant les droits et compromettant les procédures régulières à l’image de l’essor débridé de l’utilisation de l’IA dans le contrôle de l’immigration aux Etats-Unis (voir notre article sur la fin du cloisonnement des données ainsi que celui sur l’IA générative, nouvelle couche d’exploitation du travail). Le rapport consacre d’ailleurs tout un chapitre aux défaillances de l’IA. Pour les thuriféraires de l’IA, celle-ci est appelée à guérir tous nos maux, permettant à la fois de transformer la science, la logistique, l’éducation… Mais, si les géants de la tech veulent que l’IA soit accessible à tous, alors l’IA devrait pouvoir bénéficier à tous. C’est loin d’être le cas. 

Le rapport prend l’exemple de la promesse que l’IA pourrait parvenir, à terme, à guérir les cancers. Si l’IA a bien le potentiel de contribuer aux recherches dans le domaine, notamment en améliorant le dépistage, la détection et le diagnostic. Il est probable cependant que loin d’être une révolution, les améliorations soient bien plus incrémentales qu’on le pense. Mais ce qui est contestable dans ce tableau, estiment les chercheurs de l’AI Now Institute, c’est l’hypothèse selon laquelle ces avancées scientifiques nécessitent la croissance effrénée des hyperscalers du secteur de l’IA. Or, c’est précisément le lien que ces dirigeants d’entreprise tentent d’établir. « Le prétexte que l’IA pourrait révolutionner la santé sert à promouvoir la déréglementation de l’IA pour dynamiser son développement ». Les perspectives scientifiques montées en promesses inéluctables sont utilisées pour abattre les résistances à discuter des enjeux de l’IA et des transformations qu’elle produit sur la société toute entière.

Or, dans le régime des défaillances de l’IA, bien peu de leurs promesses relèvent de preuves scientifiques. Nombre de recherches du secteur s’appuient sur un régime de véritude comme s’en moque l’humoriste Stephen Colbert, c’est-à-dire sur des recherches qui ne sont pas validées par les pairs, à l’image des robots infirmiers qu’a pu promouvoir Nvidia en affirmant qu’ils surpasseraient les infirmières elles-mêmes… Une affirmation qui ne reposait que sur une étude de Nvidia. Nous manquons d’une science de l’évaluation de l’IA générative. En l’absence de benchmarks indépendants et largement reconnus pour mesurer des attributs clés tels que la précision ou la qualité des réponses, les entreprises inventent leurs propres benchmarks et, dans certains cas, vendent à la fois le produit et les plateformes de validation des benchmarks au même client. Par exemple, Scale AI détient des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec le Pentagone pour la production de modèles d’IA destinés au déploiement militaire, dont un contrat de 20 millions de dollars pour la plateforme qui servira à évaluer la précision des modèles d’IA destinés aux agences de défense. Fournir la solution et son évaluation est effectivement bien plus simple. 

Autre défaillance systémique : partout, les outils marginalisent les professionnels. Dans l’éducation, les Moocs ont promis la démocratisation de l’accès aux cours. Il n’en a rien été. Désormais, le technosolutionnisme promet la démocratisation par l’IA générative via des offres dédiées comme ChatGPT Edu d’OpenAI, au risque de compromettre la finalité même de l’éducation. En fait, rappellent les auteurs du rapport, dans l’éducation comme ailleurs, l’IA est bien souvent adoptée par des administrateurs, sans discussion ni implication des concernés. A l’université, les administrateurs achètent des solutions non éprouvées et non testées pour des sommes considérables afin de supplanter les technologies existantes gérées par les services technologiques universitaires. Même constat dans ses déploiements au travail, où les pénuries de main d’œuvre sont souvent évoquées comme une raison pour développer l’IA, alors que le problème n’est pas tant la pénurie que le manque de protection ou le régime austéritaire de bas salaires. Les solutions technologiques permettent surtout de rediriger les financements au détriment des travailleurs et des bénéficiaires. L’IA sert souvent de vecteur pour le déploiement de mesures d’austérité sous un autre nom. Les systèmes d’IA appliqués aux personnes à faibles revenus n’améliorent presque jamais l’accès aux prestations sociales ou à d’autres opportunités, disait le rapport de Techtonic Justice. “L’IA n’est pas un ensemble cohérent de technologies capables d’atteindre des objectifs sociaux complexes”. Elle est son exact inverse, explique le rapport en pointant par exemple les défaillances du Doge (que nous avons nous-mêmes documentés). Cela n’empêche pourtant pas le solutionnisme de prospérer. L’objectif du chatbot newyorkais par exemple, “n’est peut-être pas, en réalité, de servir les citoyens, mais plutôt d’encourager et de centraliser l’accès aux données des citoyens ; de privatiser et d’externaliser les tâches gouvernementales ; et de consolider le pouvoir des entreprises sans mécanismes de responsabilisation significatifs”, comme l’explique le travail du Surveillance resistance Lab, très opposé au projet.

Le mythe de la productivité enfin, que répètent et anônnent les développeurs d’IA, nous fait oublier que les bénéfices de l’IA vont bien plus leur profiter à eux qu’au public. « La productivité est un euphémisme pour désigner la relation économique mutuellement bénéfique entre les entreprises et leurs actionnaires, et non entre les entreprises et leurs salariés. Non seulement les salariés ne bénéficient pas des gains de productivité liés à l’IA, mais pour beaucoup, leurs conditions de travail vont surtout empirer. L’IA ne bénéficie pas aux salariés, mais dégrade leurs conditions de travail, en augmentant la surveillance, notamment via des scores de productivité individuels et collectifs. Les entreprises utilisent la logique des gains de productivité de l’IA pour justifier la fragmentation, l’automatisation et, dans certains cas, la suppression du travail. » Or, la logique selon laquelle la productivité des entreprises mènera inévitablement à une prospérité partagée est profondément erronée. Par le passé, lorsque l’automatisation a permis des gains de productivité et des salaires plus élevés, ce n’était pas grâce aux capacités intrinsèques de la technologie, mais parce que les politiques des entreprises et les réglementations étaient conçues de concert pour soutenir les travailleurs et limiter leur pouvoir, comme l’expliquent Daron Acemoglu et Simon Johnson, dans Pouvoir et progrès (Pearson 2024). L’essor de l’automatisation des machines-outils autour de la Seconde Guerre mondiale est instructif : malgré les craintes de pertes d’emplois, les politiques fédérales et le renforcement du mouvement ouvrier ont protégé les intérêts des travailleurs et exigé des salaires plus élevés pour les ouvriers utilisant les nouvelles machines. Les entreprises ont à leur tour mis en place des politiques pour fidéliser les travailleurs, comme la redistribution des bénéfices et la formation, afin de réduire les turbulences et éviter les grèves. « Malgré l’automatisation croissante pendant cette période, la part des travailleurs dans le revenu national est restée stable, les salaires moyens ont augmenté et la demande de travailleurs a augmenté. Ces gains ont été annulés par les politiques de l’ère Reagan, qui ont donné la priorité aux intérêts des actionnaires, utilisé les menaces commerciales pour déprécier les normes du travail et les normes réglementaires, et affaibli les politiques pro-travailleurs et syndicales, ce qui a permis aux entreprises technologiques d’acquérir une domination du marché et un contrôle sur des ressources clés. L’industrie de l’IA est un produit décisif de cette histoire ». La discrimination salariale algorithmique optimise les salaires à la baisse. D’innombrables pratiques sont mobilisées pour isoler les salariés et contourner les lois en vigueur, comme le documente le rapport 2025 de FairWork. La promesse que les agents IA automatiseront les tâches routinières est devenue un point central du développement de produits, même si cela suppose que les entreprises qui s’y lancent deviennent plus processuelles et bureaucratiques pour leur permettre d’opérer. Enfin, nous interagissons de plus en plus fréquemment avec des technologies d’IA utilisées non pas par nous, mais sur nous, qui façonnent notre accès aux ressources dans des domaines allant de la finance à l’embauche en passant par le logement, et ce au détriment de la transparence et au détriment de la possibilité même de pouvoir faire autrement.

Le risque de l’IA partout est bien de nous soumettre aux calculs, plus que de nous en libérer. Par exemple, l’intégration de l’IA dans les agences chargées de l’immigration, malgré l’édiction de principes d’utilisation vertueux, montre combien ces principes sont profondément contournés, comme le montrait le rapport sur la déportation automatisée aux Etats-Unis du collectif de défense des droits des latino-américains, Mijente. Les Services de citoyenneté et d’immigration des États-Unis (USCIS) utilisent des outils prédictifs pour automatiser leurs prises de décision, comme « Asylum Text Analytics », qui interroge les demandes d’asile afin de déterminer celles qui sont frauduleuses. Ces outils ont démontré, entre autres défauts, des taux élevés d’erreurs de classification lorsqu’ils sont utilisés sur des personnes dont l’anglais n’est pas la langue maternelle. Les conséquences d’une identification erronée de fraude sont importantes : elles peuvent entraîner l’expulsion, l’interdiction à vie du territoire américain et une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans. « Pourtant, la transparence pour les personnes concernées par ces systèmes est plus que limitée, sans possibilité de se désinscrire ou de demander réparation lorsqu’ils sont utilisés pour prendre des décisions erronées, et, tout aussi important, peu de preuves attestent que l’efficacité de ces outils a été, ou peut être, améliorée »

Malgré la légalité douteuse et les failles connues de nombre de ces systèmes que le rapport documente, l’intégration de l’IA dans les contrôles d’immigration ne semble vouée qu’à s’intensifier. L’utilisation de ces outils offre un vernis d’objectivité qui masque non seulement un racisme et une xénophobie flagrants, mais aussi la forte pression politique exercée sur les agences d’immigration pour restreindre l’asile. « L‘IA permet aux agences fédérales de mener des contrôles d’immigration de manière profondément et de plus en plus opaque, ce qui complique encore davantage la tâche des personnes susceptibles d’être arrêtées ou accusées à tort. Nombre de ces outils ne sont connus du public que par le biais de documents juridiques et ne figurent pas dans l’inventaire d’IA du DHS. Mais même une fois connus, nous disposons de très peu d’informations sur leur étalonnage ou sur les données sur lesquelles ils sont basés, ce qui réduit encore davantage la capacité des individus à faire valoir leurs droits à une procédure régulière. Ces outils s’appuient également sur une surveillance invasive du public, allant du filtrage des publications sur les réseaux sociaux à l’utilisation de la reconnaissance faciale, de la surveillance aérienne et d’autres techniques de surveillance, à l’achat massif d’informations publiques auprès de courtiers en données ». Nous sommes à la fois confrontés à des systèmes coercitifs et opaques, foncièrement défaillants. Mais ces défaillances se déploient parce qu’elles donnent du pouvoir aux forces de l’ordre, leur permettant d’atteindre leurs objectifs d’expulsion et d’arrestation. Avec l’IA, le pouvoir devient l’objectif.

Les leviers pour renverser l’empire de l’IA et faire converger les luttes contre son monde

La dernière partie du rapport de l’AI Now Institute tente de déployer une autre vision de l’IA par des propositions, en dessinant une feuille de route pour l’action. “L’IA est une lutte de pouvoir et non un levier de progrès”, expliquent les auteurs qui invitent à “reprendre le contrôle de la trajectoire de l’IA”, en contestant son utilisation actuelle. Le rapport présente 5 leviers pour reprendre du pouvoir sur l’IA

Démontrer que l’IA agit contre les intérêts des individus et de la société

Le premier objectif, pour reprendre la main, consiste à mieux démontrer que l’industrie de l’IA agit contre les intérêts des citoyens ordinaires. Mais ce discours est encore peu partagé, notamment parce que le discours sur les risques porte surtout sur les biais techniques ou les risques existentiels, des enjeux déconnectés des réalités matérielles des individus. Pour l’AI Now Institute, “nous devons donner la priorité aux enjeux politiques ancrés dans le vécu des citoyens avec l’IA”, montrer les systèmes d’IA comme des infrastructures invisibles qui régissent les vies de chacun. En cela, la résistance au démantèlement des agences publiques initiée par les politiques du Doge a justement permis d’ouvrir un front de résistance. La résistance et l’indignation face aux coupes budgétaires et à l’accaparement des données a permis de montrer qu’améliorer l’efficacité des services n’était pas son objectif, que celui-ci a toujours été de démanteler les services gouvernementaux et centraliser le pouvoir. La dégradation des services sociaux et la privation des droits est un moyen de remobilisation à exploiter.

La construction des data centers pour l’IA est également un nouvel espace de mobilisation locale pour faire progresser la question de la justice environnementale, à l’image de celles que tentent de faire entendre la Citizen Action Coalition de l’Indiana ou la Memphis Community Against Pollution dans le Tennessee.

La question de l’augmentation des prix et de l’inflation, et le développements de prix et salaires algorithmiques est un autre levier de mobilisation, comme le montrait un rapport de l’AI Now Institute sur le sujet datant de février qui invitait à l’interdiction pure et simple de la surveillance individualisée des prix et des salaires. 

Faire progresser l’organisation des travailleurs 

Le second levier consiste à faire progresser l’organisation des travailleurs. Lorsque les travailleurs et leurs syndicats s’intéressent sérieusement à la manière dont l’IA transforme la nature du travail et s’engagent résolument par le biais de négociations collectives, de l’application des contrats, de campagnes et de plaidoyer politique, ils peuvent influencer la manière dont leurs employeurs développent et déploient ces technologies. Les campagnes syndicales visant à contester l’utilisation de l’IA générative à Hollywood, les mobilisations pour dénoncer la gestion algorithmique des employés des entrepôts de la logistique et des plateformes de covoiturage et de livraison ont joué un rôle essentiel dans la sensibilisation du public à l’impact de l’IA et des technologies de données sur le lieu de travail. La lutte pour limiter l’augmentation des cadences dans les entrepôts ou celles des chauffeurs menées par Gig Workers Rising, Los Deliversistas Unidos, Rideshare Drivers United, ou le SEIU, entre autres, a permis d’établir des protections, de lutter contre la précarité organisée par les plateformes… Pour cela, il faut à la fois que les organisations puissent analyser l’impact de l’IA sur les conditions de travail et sur les publics, pour permettre aux deux luttes de se rejoindre à l’image de ce qu’à accompli le syndicat des infirmières qui a montré que le déploiement de l’IA affaiblit le jugement clinique des infirmières et menace la sécurité des patients. Cette lutte a donné lieu à une « Déclaration des droits des infirmières et des patients », un ensemble de principes directeurs visant à garantir une application juste et sûre de l’IA dans les établissements de santé. Les infirmières ont stoppé le déploiement d’EPIC Acuity, un système qui sous-estimait l’état de santé des patients et le nombre d’infirmières nécessaires, et ont contraint l’entreprise qui déployait le système à créer un comité de surveillance pour sa mise en œuvre. 

Une autre tactique consiste à contester le déploiement d’IA austéritaires dans le secteur public à l’image du réseau syndicaliste fédéral, qui mène une campagne pour sauver les services fédéraux et met en lumière l’impact des coupes budgétaires du Doge. En Pennsylvanie, le SEIU a mis en place un conseil des travailleurs pour superviser le déploiement de solutions d’IA génératives dans les services publics. 

Une autre tactique consiste à mener des campagnes plus globales pour contester le pouvoir des grandes entreprises technologiques, comme la Coalition Athena qui demande le démantèlement d’Amazon, en reliant les questions de surveillance des travailleurs, le fait que la multinationale vende ses services à la police, les questions écologiques liées au déploiement des plateformes logistiques ainsi que l’impact des systèmes algorithmiques sur les petites entreprises et les prix que payent les consommateurs. 

Bref, l’enjeu est bien de relier les luttes entre elles, de relier les syndicats aux organisations de défense de la vie privée à celles œuvrant pour la justice raciale ou sociale, afin de mener des campagnes organisées sur ces enjeux. Mais également de l’étendre à l’ensemble de la chaîne de valeur et d’approvisionnement de l’IA, au-delà des questions américaines, même si pour l’instant “aucune tentative sérieuse d’organisation du secteur impacté par le déploiement de l’IA à grande échelle n’a été menée”. Des initiatives existent pourtant comme l’Amazon Employees for Climate Justice, l’African Content Moderators Union ou l’African Tech Workers Rising, le Data Worker’s Inquiry Project, le Tech Equity Collaborative ou l’Alphabet Workers Union (qui font campagne sur les différences de traitement entre les employés et les travailleurs contractuels). 

Nous avons désespérément besoin de projets de lutte plus ambitieux et mieux dotés en ressources, constate le rapport. Les personnes qui construisent et forment les systèmes d’IA – et qui, par conséquent, les connaissent intimement – ​​ont une opportunité particulière d’utiliser leur position de pouvoir pour demander des comptes aux entreprises technologiques sur la manière dont ces systèmes sont utilisés. “S’organiser et mener des actions collectives depuis ces postes aura un impact profond sur l’évolution de l’IA”.

“À l’instar du mouvement ouvrier du siècle dernier, le mouvement ouvrier d’aujourd’hui peut se battre pour un nouveau pacte social qui place l’IA et les technologies numériques au service de l’intérêt public et oblige le pouvoir irresponsable d’aujourd’hui à rendre des comptes.”

Confiance zéro envers les entreprises de l’IA !

Le troisième levier que défend l’AI Now Institute est plus radical encore puisqu’il propose d’adopter un programme politique “confiance zéro” envers l’IA. En 2023, L’AI Now, l’Electronic Privacy Information Center et d’Accountable Tech affirmaient déjà “qu’une confiance aveugle dans la bienveillance des entreprises technologiques n’était pas envisageable ». Pour établir ce programme, le rapport égraine 6 leviers à activer.

Tout d’abord, le rapport plaide pour “des règles audacieuses et claires qui restreignent les applications d’IA nuisibles”. C’est au public de déterminer si, dans quels contextes et comment, les systèmes d’IA seront utilisés. “Comparées aux cadres reposant sur des garanties basées sur les processus (comme les audits d’IA ou les régimes d’évaluation des risques) qui, dans la pratique, ont souvent eu tendance à renforcer les pouvoirs des leaders du secteur et à s’appuyer sur une solide capacité réglementaire pour une application efficace, ces règles claires présentent l’avantage d’être facilement administrables et de cibler les préjudices qui ne peuvent être ni évités ni réparés par de simples garanties”. Pour l’AI Now Institute, l’IA doit être interdite pour la reconnaissance des émotions, la notation sociale, la fixation des prix et des salaires, refuser des demandes d’indemnisation, remplacer les enseignants, générer des deepfakes. Et les données de surveillance des travailleurs ne doivent pas pouvoir pas être vendues à des fournisseurs tiers. L’enjeu premier est d’augmenter le spectre des interdictions. 

Ensuite, le rapport propose de réglementer tout le cycle de vie de l’IA. L’IA doit être réglementée tout au long de son cycle de développement, de la collecte des données au déploiement, en passant par le processus de formation, le perfectionnement et le développement des applications, comme le proposait l’Ada Lovelace Institute. Le rapport rappelle que si la transparence est au fondement d’une réglementation efficace, la résistante des entreprises est forte, tout le long des développements, des données d’entraînement utilisées, aux fonctionnement des applications. La transparence et l’explication devraient être proactives, suggère le rapport : les utilisateurs ne devraient pas avoir besoin de demander individuellement des informations sur les traitements dont ils sont l’objet. Notamment, le rapport insiste sur le besoin que “les développeurs documentent et rendent publiques leurs techniques d’atténuation des risques, et que le régulateur exige la divulgation de tout risque anticipé qu’ils ne sont pas en mesure d’atténuer, afin que cela soit transparent pour les autres acteurs de la chaîne d’approvisionnement”. Le rapport recommande également d’inscrire un « droit de dérogation » aux décisions et l’obligation d’intégrer des conseils d’usagers pour qu’ils aient leur mot à dire sur les développements et l’utilisation des systèmes. 

Le rapport rappelle également que la supervision des développements doit être indépendante. Ce n’est pas à l’industrie d’évaluer ce qu’elle fait. Le “red teaming” et les “models cards” ignorent les conflits d’intérêts en jeu et mobilisent des méthodologies finalement peu robustes (voir notre article). Autre levier encore, s’attaquer aux racines du pouvoir de ces entreprises et par exemple qu’elles suppriment les données acquises illégalement et les modèles entraînés sur ces données (certains chercheurs parlent d’effacement de modèles et de destruction algorithmique !) ; limiter la conservation des données pour le réentraînement ; limiter les partenariats entre les hyperscalers et les startups d’IA et le rachat d’entreprise pour limiter la constitution de monopoles

Le rapport propose également de construire une boîte à outils pour favoriser la concurrence. De nombreuses enquêtes pointent les limites des grandes entreprises de la tech à assurer le respect du droit à la concurrence, mais les poursuites peinent à s’appliquer et peinent à construire des changements législatifs pour renforcer le droit à la concurrence et limiter la construction de monopoles, alors que toute intervention sur le marché est toujours dénoncé par les entreprises de la tech comme relevant de mesures contre l’innovation. Le rapport plaide pour une plus grande séparation structurelle des activités (les entreprises du cloud ne doivent pas pouvoir participer au marché des modèles fondamentaux de l’IA par exemple, interdiction des représentations croisées dans les conseils d’administration des startups et des développeurs de modèles, etc.). Interdire aux fournisseurs de cloud d’exploiter les données qu’ils obtiennent de leurs clients en hébergeant des infrastructures pour développer des produits concurrents. 

Enfin, le rapport recommande une supervision rigoureuse du développement et de l’exploitation des centres de données, alors que les entreprises qui les développent se voient exonérées de charge et que leurs riverains en subissent des impacts disproportionnés (concurrence sur les ressources, augmentation des tarifs de l’électricité…). Les communautés touchées ont besoin de mécanismes de transparence et de protections environnementales solides. Les régulateurs devraient plafonner les subventions en fonction des protections concédées et des emplois créés. Initier des règles pour interdire de faire porter l’augmentation des tarifs sur les usagers.

Décloisonner !

Le cloisonnement des enjeux de l’IA est un autre problème qu’il faut lever. C’est le cas notamment de l’obsession à la sécurité nationale qui justifient à la fois des mesures de régulation et des programmes d’accélération et d’expansion du secteur et des infrastructures de l’IA. Mais pour décloisonner, il faut surtout venir perturber le processus de surveillance à l’œuvre et renforcer la vie privée comme un enjeu de justice économique. La montée de la surveillance pour renforcer l’automatisation “place les outils traditionnels de protection de la vie privée (tels que le consentement, les options de retrait, les finalités non autorisées et la minimisation des données) au cœur de la mise en place de conditions économiques plus justes”. La chercheuse Ifeoma Ajunwa soutient que les données des travailleurs devraient être considérées comme du « capital capturé » par les entreprises : leurs données sont  utilisées pour former des technologies qui finiront par les remplacer (ou créer les conditions pour réduire leurs salaires), ou vendues au plus offrant via un réseau croissant de courtiers en données, sans contrôle ni compensation. Des travailleurs ubérisés aux travailleurs du clic, l’exploitation des données nécessite de repositionner la protection de la vie privée des travailleurs au cœur du programme de justice économique pour limiter sa capture par l’IA. Les points de collecte, les points de surveillance, doivent être “la cible appropriée de la résistance”, car ils seront instrumentalisés contre les intérêts des travailleurs. Sur le plan réglementaire, cela pourrait impliquer de privilégier des règles de minimisation des données qui restreignent la collecte et l’utilisation des données, renforcer la confidentialité (par exemple en interdisant le partage de données sur les salariés avec des tiers), le droit à ne pas consentir, etc. Renforcer la minimisation, sécuriser les données gouvernementales sur les individus qui sont de haute qualité et particulièrement sensibles, est plus urgent que jamais. 

“Nous devons nous réapproprier l’agenda positif de l’innovation centrée sur le public, et l’IA ne devrait pas en être le centre”, concluent les auteurs. La trajectoire actuelle de l’IA, axée sur le marché, est préjudiciable au public alors que l’espace de solutions alternatives se réduit. Nous devons rejeter le paradigme d’une IA à grande échelle qui ne profitera qu’aux plus puissants.

L’IA publique demeure un espace fertile pour promouvoir le débat sur des trajectoires alternatives pour l’IA, structurellement plus alignées sur l’intérêt public, et garantir que tout financement public dans ce domaine soit conditionné à des objectifs d’intérêt général. Mais pour cela, encore faut-il que l’IA publique ne limite pas sa politique à l’achat de solutions privées, mais développe ses propres capacités d’IA, réinvestisse sa capacité d’expertise pour ne pas céder au solutionnisme de l’IA, favorise partout la discussion avec les usagers, cultive une communauté de pratique autour de l’innovation d’intérêt général qui façonnera l’émergence d’un espace alternatif par exemple en exigeant des méthodes d’implication des publics et aussi en élargissant l’intérêt de l’Etat à celui de l’intérêt collectif et pas seulement à ses intérêts propres (par exemple en conditionnant à la promotion des objectifs climatiques, au soutien syndical et citoyen…), ainsi qu’à redéfinir les conditions concrètes du financement public de l’IA, en veillant à ce que les investissements répondent aux besoins des communautés plutôt qu’aux intérêts des entreprises.   

Changer l’agenda : pour une IA publique !

Enfin, le rapport conclut en affirmant que l’innovation devrait être centrée sur les besoins des publics et que l’IA ne devrait pas en être le centre. Le développement de l’IA devrait être guidé par des impératifs non marchands et les capitaux publics et philanthropiques devraient contribuer à la création d’un écosystème d’innovation extérieur à l’industrie, comme l’ont réclamé Public AI Network dans un rapport, l’Ada Lovelace Institute, dans un autre, Lawrence Lessig ou encore Bruce Schneier et Nathan Sanders ou encore Ganesh Sitaraman et Tejas N. Narechania…  qui parlent d’IA publique plus que d’IA souveraine, pour orienter les investissement non pas tant vers des questions de sécurité nationale et de compétitivité, mais vers des enjeux de justice sociale. 

Ces discours confirment que la trajectoire de l’IA, axée sur le marché, est préjudiciable au public. Si les propositions alternatives ne manquent pas, elles ne parviennent pas à relever le défi de la concentration du pouvoir au profit des grandes entreprises. « Rejeter le paradigme actuel de l’IA à grande échelle est nécessaire pour lutter contre les asymétries d’information et de pouvoir inhérentes à l’IA. C’est la partie cachée qu’il faut exprimer haut et fort. C’est la réalité à laquelle nous devons faire face si nous voulons rassembler la volonté et la créativité nécessaires pour façonner la situation différemment ». Un rapport du National AI Research Resource (NAIRR) américain de 2021, d’une commission indépendante présidée par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt, et composée de dirigeants de nombreuses grandes entreprises technologiques, avait parfaitement formulé le risque : « la consolidation du secteur de l’IA menace la compétitivité technologique des États-Unis. » Et la commission proposait de créer des ressources publiques pour l’IA. 

« L’IA publique demeure un espace fertile pour promouvoir le débat sur des trajectoires alternatives pour l’IA, structurellement plus alignées sur l’intérêt général, et garantir que tout financement public dans ce domaine soit conditionné à des objectifs d’intérêt général ». Un projet de loi californien a récemment relancé une proposition de cluster informatique public, hébergé au sein du système de l’Université de Californie, appelé CalCompute. L’État de New York a lancé une initiative appelée Empire AI visant à construire une infrastructure de cloud public dans sept institutions de recherche de l’État, rassemblant plus de 400 millions de dollars de fonds publics et privés. Ces deux initiatives créent des espaces de plaidoyer importants pour garantir que leurs ressources répondent aux besoins des communautés et ne servent pas à enrichir davantage les ressources des géants de la technologie.

Et le rapport de se conclure en appelant à défendre l’IA publique, en soutenant les universités, en investissant dans ces infrastructures d’IA publique et en veillant que les groupes défavorisés disposent d’une autorité dans ces projets. Nous devons cultiver une communauté de pratique autour de l’innovation d’intérêt général. 

***

Le rapport de l’AI Now Institute a la grande force de nous rappeler que les luttes contre l’IA existent et qu’elles ne sont pas que des luttes de collectifs technocritiques, mais qu’elles s’incarnent déjà dans des projets politiques, qui peinent à s’interelier et à se structurer. Des luttes qui sont souvent invisibilisées, tant la parole est toute entière donnée aux promoteurs de l’IA. Le rapport est extrêmement riche et rassemble une documentation à nulle autre pareille. 

« L’IA ne nous promet ni de nous libérer du cycle incessant de guerres, des pandémies et des crises environnementales et financières qui caractérisent notre présent », conclut le rapport  L’IA ne crée rien de tout cela, ne créé rien de ce que nous avons besoin. “Lier notre avenir commun à l’IA rend cet avenir plus difficile à réaliser, car cela nous enferme dans une voie résolument sombre, nous privant non seulement de la capacité de choisir quoi construire et comment le construire, mais nous privant également de la joie que nous pourrions éprouver à construire un avenir différent”. L’IA comme seule perspective d’avenir “nous éloigne encore davantage d’une vie digne, où nous aurions l’autonomie de prendre nos propres décisions et où des structures démocratiquement responsables répartiraient le pouvoir et les infrastructures technologiques de manière robuste, responsable et protégée des chocs systémiques”. L’IA ne fait que consolider et amplifier les asymétries de pouvoir existantes. “Elle naturalise l’inégalité et le mérite comme une fatalité, ​tout en rendant les schémas et jugements sous-jacents qui les façonnent impénétrables pour ceux qui sont affectés par les jugements de l’IA”.

Pourtant, une autre IA est possible, estiment les chercheurs.ses de l’AI Now Institute. Nous ne pouvons pas lutter contre l’oligarchie technologique sans rejeter la trajectoire actuelle de l’industrie autour de l’IA à grande échelle. Nous ne devons pas oublier que l’opinion publique s’oppose résolument au pouvoir bien établi des entreprises technologiques. Certes, le secteur technologique dispose de ressources plus importantes que jamais et le contexte politique est plus sombre que jamais, concèdent les chercheurs de l’AI Now Institute. Cela ne les empêche pas de faire des propositions, comme d’adopter un programme politique de « confiance zéro » pour l’IA. Adopter un programme politique fondé sur des règles claires qui restreignent les utilisations les plus néfastes de l’IA, encadrent son cycle de vie de bout en bout et garantissent que l’industrie qui crée et exploite actuellement l’IA ne soit pas laissée à elle-même pour s’autoréguler et s’autoévaluer. Repenser les leviers traditionnels de la confidentialité des données comme outils clés dans la lutte contre l’automatisation et la lutte contre le pouvoir de marché.

Revendiquer un programme positif d’innovation centrée sur le public, sans IA au centre. 

« La trajectoire actuelle de l’IA place le public sous la coupe d’oligarques technologiques irresponsables. Mais leur succès n’est pas inéluctable. En nous libérant de l’idée que l’IA à grande échelle est inévitable, nous pouvons retrouver l’espace nécessaire à une véritable innovation et promouvoir des voies alternatives stimulantes et novatrices qui exploitent la technologie pour façonner un monde au service du public et gouverné par notre volonté collective ».

La trajectoire actuelle de l’IA vers sa suprématie ne nous mènera pas au monde que nous voulons. Sa suprématie n’est pourtant pas encore là. “Avec l’adoption de la vision actuelle de l’IA, nous perdons un avenir où l’IA favoriserait des emplois stables, dignes et valorisants. Nous perdons un avenir où l’IA favoriserait des salaires justes et décents, au lieu de les déprécier ; où l’IA garantirait aux travailleurs le contrôle de l’impact des nouvelles technologies sur leur carrière, au lieu de saper leur expertise et leur connaissance de leur propre travail ; où nous disposons de politiques fortes pour soutenir les travailleurs si et quand les nouvelles technologies automatisent les fonctions existantes – y compris des lois élargissant le filet de sécurité sociale – au lieu de promoteurs de l’IA qui se vantent auprès des actionnaires des économies réalisées grâce à l’automatisation ; où des prestations sociales et des politiques de congés solides garantissent le bien-être à long terme des employés, au lieu que l’IA soit utilisée pour surveiller et exploiter les travailleurs à tout va ; où l’IA contribue à protéger les employés des risques pour la santé et la sécurité au travail, au lieu de perpétuer des conditions de travail dangereuses et de féliciter les employeurs qui exploitent les failles du marché du travail pour se soustraire à leurs responsabilités ; et où l’IA favorise des liens significatifs par le travail, au lieu de favoriser des cultures de peur et d’aliénation.”

Pour l’AI Now Institute, l’enjeu est d’aller vers une prospérité partagée, et ce n’est pas la direction que prennent les empires de l’IA. La prolifération de toute nouvelle technologie a le potentiel d’accroître les opportunités économiques et de conduire à une prospérité partagée généralisée. Mais cette prospérité partagée est incompatible avec la trajectoire actuelle de l’IA, qui vise à maximiser le profit des actionnaires. “Le mythe insidieux selon lequel l’IA mènera à la « productivité » pour tous, alors qu’il s’agit en réalité de la productivité d’un nombre restreint d’entreprises, nous pousse encore plus loin sur la voie du profit actionnarial comme unique objectif économique. Même les politiques gouvernementales bien intentionnées, conçues pour stimuler le secteur de l’IA, volent les poches des travailleurs. Par exemple, les incitations gouvernementales destinées à revitaliser l’industrie de la fabrication de puces électroniques ont été contrecarrées par des dispositions de rachat d’actions par les entreprises, envoyant des millions de dollars aux entreprises, et non aux travailleurs ou à la création d’emplois. Et malgré quelques initiatives significatives pour enquêter sur le secteur de l’IA sous l’administration Biden, les entreprises restent largement incontrôlées, ce qui signifie que les nouveaux entrants ne peuvent pas contester ces pratiques.”

“Cela implique de démanteler les grandes entreprises, de restructurer la structure de financement financée par le capital-risque afin que davantage d’entreprises puissent prospérer, d’investir dans les biens publics pour garantir que les ressources technologiques ne dépendent pas des grandes entreprises privées, et d’accroître les investissements institutionnels pour intégrer une plus grande diversité de personnes – et donc d’idées – au sein de la main-d’œuvre technologique.”

“Nous méritons un avenir technologique qui soutienne des valeurs et des institutions démocratiques fortes.” Nous devons de toute urgence restaurer les structures institutionnelles qui protègent les intérêts du public contre l’oligarchie. Cela nécessitera de s’attaquer au pouvoir technologique sur plusieurs fronts, et notamment par la mise en place de mesures de responsabilisation des entreprises pour contrôler les oligarques de la tech. Nous ne pouvons les laisser s’accaparer l’avenir. 

Sur ce point, comme sur les autres, nous sommes d’accord.

Hubert Guillaud

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  • Ecrire le code du numérique
    C’est une formidable histoire que raconte le Code du numérique. Un livre édité par les Habitant.es des images ASBL et la Cellule pour la réduction des inégalités sociales et de la lutte contre la pauvreté de Bruxelles. Ce livre est le résultat de trois années d’action nées des difficultés qu’ont éprouvé les plus démunis à accéder à leurs droits durant la pandémie. En réaction à la fermeture des guichets d’aide sociale pendant la crise Covid, des militants du secteur social belge ont lancé un gro

Ecrire le code du numérique

19 juin 2025 à 07:00

C’est une formidable histoire que raconte le Code du numérique. Un livre édité par les Habitant.es des images ASBL et la Cellule pour la réduction des inégalités sociales et de la lutte contre la pauvreté de Bruxelles. Ce livre est le résultat de trois années d’action nées des difficultés qu’ont éprouvé les plus démunis à accéder à leurs droits durant la pandémie. En réaction à la fermeture des guichets d’aide sociale pendant la crise Covid, des militants du secteur social belge ont lancé un groupe de travail pour visibiliser le vécu collectif des souffrances individuelles des plus précaires face au déploiement du numérique, donnant naissance au Comité humain du numérique. “La digitalisation de la société n’a pas entraîné une amélioration généralisée des compétences numériques”, rappelle le Comité en s’appuyant sur le baromètre de l’inclusion numérique belge

Le Comité humain du numérique s’installe alors dans les quartiers et, avec les habitants, décide d’écrire un Code de loi : “Puisque l’Etat ne nous protège pas, écrivons les lois à sa place”. Rejoints par d’autres collectifs, le Comité humain se met à écrire la loi avec les habitants, depuis les témoignages de ceux qui n’arrivent pas à accomplir les démarches qu’on leur demande. Manifestations, séances d’écriture publique, délibérations publiques, parlement de rues… Le Comité implique les habitants, notamment contre l’ordonnance Bruxelles numérique qui veut rendre obligatoire les services publics digitalisés, sans garantir le maintien des guichets humains et rejoint la mobilisation coordonnée par le collectif Lire et écrire et plus de 200 associations. Devant le Parlement belge, le Comité humain organise des parlements humains de rue pour réclamer des guichets ! Suite à leur action, l’ordonnance Bruxelles numérique est amendée d’un nouvel article qui détermine des obligations pour les administrations à prévoir un accès par guichet, téléphone et voie postale – mais prévoit néanmoins la possibilité de s’en passer si les charges sont disproportionnées. Le collectif œuvre désormais à attaquer l’ordonnance devant la cour constitutionnelle belge et continue sa lutte pour refuser l’obligation au numérique.

Mais l’essentiel n’est pas que dans la victoire à venir, mais bien dans la force de la mobilisation et des propositions réalisées. Le Code du numérique ce sont d’abord 8 articles de lois amendés et discutés par des centaines d’habitants. L’article 1er rappelle que tous les services publics doivent proposer un accompagnement humain. Il rappelle que “si un robot ne nous comprend pas, ce n’est pas nous le problème”. Que cet accès doit être sans condition, c’est-à-dire gratuit, avec des temps d’attente limités, “sans rendez-vous”, sans obligation de maîtrise de la langue ou de l’écriture. Que l’accompagnement humain est un droit. Que ce coût ne doit pas reposer sur d’autres, que ce soit les proches, les enfants, les aidants ou les travailleurs sociaux. Que l’Etat doit veiller à cette accessibilité humaine et qu’il doit proposer aux citoyen.nes des procédures gratuites pour faire valoir leurs droits. L’article 2 rappelle que c’est à l’Etat d’évaluer l’utilité et l’efficacité des nouveaux outils numériques qu’il met en place : qu’ils doivent aider les citoyens et pas seulement les contrôler. Que cette évaluation doit associer les utilisateurs, que leurs impacts doivent être contrôlés, limités et non centralisés. L’article 3 rappelle que l’Etat doit créer ses propres outils et que les démarches administratives ne peuvent pas impliquer le recours à un service privé. L’article 4 suggère de bâtir des alternatives aux solutions numériques qu’on nous impose. L’article 5 suggère que leur utilisation doit être contrainte et restreinte, notamment selon les lieux ou les âges et souligne que l’apprentissage comme l’interaction entre parents et écoles ne peut être conditionnée par des outils numériques. L’article 6 en appelle à la création d’un label rendant visible le niveau de dangerosité physique ou mentale des outils, avec des possibilités de signalement simples. L’article 7 milite pour un droit à pouvoir se déconnecter sans se justifier. Enfin, l’article 8 plaide pour une protection des compétences humaines et de la rencontre physique, notamment dans le cadre de l’accès aux soins. “Tout employé.e/étudiant.e/patient.e/client.e a le droit d’exiger de rencontrer en face à face un responsable sur un lieu physique”. L’introduction de nouveaux outils numériques doit être développée et validée par ceux qui devront l’utiliser.

Derrière ces propositions de lois, simples, essentielles… la vraie richesse du travail du Comité humain du numérique est de proposer, de donner à lire un recueil de paroles qu’on n’entend nulle part. Les propos des habitants, des individus confrontés à la transformation numérique du monde, permettent de faire entendre des voix qui ne parviennent plus aux oreilles des concepteurs du monde. Des paroles simples et fortes. Georges : “Ce que je demanderai aux politiciens ? C’est de nous protéger de tout ça.” Anthony : “Internet devait être une plateforme et pas une vie secondaire”. Nora : “En tant qu’assistante sociale, le numérique me surresponsabilise et rend le public surdépendant de moi. Je suis le dernier maillon de la chaîne, l’échec social passe par moi. Je le matérialise”. Amina : “Je ne sais pas lire, je ne sais pas écrire. Mais je sais parler. Le numérique ne me laisse pas parler”. Aïssatou : “Maintenant tout est trop difficile. S’entraider c’est la vie. Avec le numérique il n’y a plus personne pour aider”. Khalid : “Qu’est-ce qui se passe pour les personnes qui n’ont pas d’enfant pour les aider ?” Elise : “Comment s’assurer qu’il n’y a pas de discrimination ?” Roger : “Le numérique est utilisé pour décourager les démarches”, puisque bien souvent on ne peut même pas répondre à un courriel. AnaÎs : “Il y a plein d’infos qui ne sont pas numérisées, car elles n’entrent pas dans les cases. La passation d’information est devenue très difficile”… Le Code du numérique nous “redonne à entendre les discours provenant des classes populaires”, comme nous y invitait le chercheur David Gaborieau dans le rapport “IA : la voie citoyenne”.

Le Code du numérique nous rappelle que désormais, les institutions s’invitent chez nous, dans nos salons, dans nos lits. Il rappelle que l’accompagnement humain sera toujours nécessaire pour presque la moitié de la population. Que “l’aide au remplissage” des documents administratifs ne peut pas s’arrêter derrière un téléphone qui sonne dans le vide. Que “la digitalisation des services publics et privés donne encore plus de pouvoir aux institutions face aux individus”. Que beaucoup de situations n’entreront jamais dans les “cases” prédéfinies.Le Code du numérique n’est pas qu’une expérience spécifique et située, rappellent ses porteurs. “Il est là pour que vous vous en empariez”. Les lois proposées sont faites pour être débattues, modifiées, amendées, adaptées. Les auteurs ont créé un jeu de cartes pour permettre à d’autres d’organiser un Parlement humain du numérique. Il détaille également comment créer son propre Comité humain, invite à écrire ses propres lois depuis le recueil de témoignages des usagers, en ouvrant le débat, en écrivant soi-même son Code, ses lois, à organiser son parlement et documente nombre de méthodes et d’outils pour interpeller, mobiliser, intégrer les contributions. Bref, il invite à ce que bien d’autres Code du numérique essaiment, en Belgique et bien au-delà ! A chacun de s’en emparer.

Cet article a été publié originellement pour la lettre d’information du Conseil national du numérique du 23 mai 2025.

Le Code du numérique.
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  • Internet : une si longue dépossession
    En 2022, Ben Tarnoff fait paraître Internet for the people, the fight for the future, un livre essentiel pour comprendre les conséquences de la privatisation d’internet. Retour de lecture. Ben Tarnoff est un chercheur et un penseur important des réseaux. Éditeur de l’excellent Logic Mag, il est également l’un des membres de la Collective action in tech, un réseau pour documenter et faire avancer les mobilisations des travailleurs de la tech.  Il a publié notamment un manifeste, The Maki

Internet : une si longue dépossession

17 avril 2025 à 07:00

En 2022, Ben Tarnoff fait paraître Internet for the people, the fight for the future, un livre essentiel pour comprendre les conséquences de la privatisation d’internet. Retour de lecture.

Ben Tarnoff est un chercheur et un penseur important des réseaux. Éditeur de l’excellent Logic Mag, il est également l’un des membres de la Collective action in tech, un réseau pour documenter et faire avancer les mobilisations des travailleurs de la tech. 

Il a publié notamment un manifeste, The Making of tech worker movement – dont avait rendu compte Irénée Régnauld dans Mais où va le web ? -, ainsi que Voices from the Valley, un recueil de témoignages des travailleurs de la tech. Critique engagé, ces dernières années, Tarnoff a notamment proposé, dans une remarquable tribune pour Jacobin, d’abolir les outils numériques pour le contrôle social (« Certains services numériques ne doivent pas être rendus moins commodes ou plus démocratiques, mais tout simplement abolis »), ou encore, pour The Guardian, de dé-informatiser pour décarboner le monde (en invitant à réfléchir aux activités numériques que nous devrions suspendre, arrêter, supprimer). Il publie ce jour son premier essai, Internet for the people, the fight of your digital future (Verso, 2022, non traduit). 

Internet for the People n’est pas une contre-histoire de l’internet, ni une histoire populaire du réseau (qui donnerait la voix à ceux qui ne font pas l’histoire, comme l’avait fait l’historien Howard Zinn), c’est avant tout l’histoire de notre déprise, de comment nous avons été dépossédé d’internet, et comment nous pourrions peut-être reconquérir le réseau des réseaux. C’est un livre souvent amer, mais assurément politique, qui tente de trouver les voies à des alternatives pour nous extraire de l’industrialisation du net. Sa force, assurément, est de très bien décrire comment l’industrialisation s’est structurée à toutes les couches du réseau. Car si nous avons été dépossédés, c’est bien parce qu’internet a été privatisé par devers nous, si ce n’est contre nous. 

« Les réseaux ont toujours été essentiels à l’expansion capitaliste et à la globalisation. Ils participent à la création des marchés, à l’extraction des ressources, à la division et à la distribution du travail. » Pensez au rôle du télégraphe dans l’expansion coloniale par exemple, comme aux câbles sous-marins qui empruntent les routes maritimes des colons comme des esclaves – tout comme les données et processus de reporting standardisés ont été utilisés pour asseoir le commerce triangulaire et pour distancier dans et par les chiffres la réalité des violences commises par l’esclavage, comme l’explique l’historienne Caitlin Rosenthal dans son livre Accounting for Slavery : Masters & Management.

« La connectivité n’est jamais neutre. La croissance des réseaux a toujours été guidée par le désir de puissance et de profit. Ils n’ont pas été conduits pour seulement convoyer de l’information, mais comme des mécanismes pour forger des relations de contrôle. » La défiance envers le monde numérique et ses effets n’a cessé de monter ces dernières années, dénonçant la censure, la désinformation, la surveillance, les discriminations comme les inégalités qu’il génère. Nous sommes en train de passer du techlash aux technoluttes, d’une forme d’animosité à l’égard du numérique à des luttes dont l’objet est d’abattre la technologie… c’est-à-dire de dresser le constat qu’internet est brisé et que nous devons le réparer. Pour Tarnoff, la racine du problème est pourtant simple : « l’internet est brisé parce que l’internet est un business ». Même « un internet appartenant à des entreprises plus petites, plus entrepreneuriales, plus régulées, restera un internet qui marche sur le profit », c’est-à-dire « un internet où les gens ne peuvent participer aux décisions qui les affectent ». L’internet pour les gens sans les gens est depuis trop longtemps le mode de fonctionnement de l’industrie du numérique, sans que rien d’autre qu’une contestation encore trop timorée ne vienne le remettre en cause. 

Ben Tarnoff et la couverture de son livre, Internet for the People.

Privatisation partout, justice nulle part

L’internet n’a pas toujours eu la forme qu’on lui connaît, rappelle Tarnoff. Né d’une manière expérimentale dans les années 70, c’est à partir des années 90 que le processus de privatisation s’enclenche. Cette privatisation « n’est pas seulement un transfert de propriété du public au privé, mais un mouvement plus complexe où les entreprises ont programmé le moteur du profit à chaque niveau du réseau », que ce soit au niveau matériel, logiciel, législatif ou entrepreneurial… « Certaines choses sont trop petites pour être observées sans un microscope, d’autres trop grosses pour être observées sans métaphores ». Pour Tarnoff, nous devons regarder l’internet comme un empilement (stack, qui est aussi le titre du livre de Benjamin Bratton qui décompose et cartographie les différents régimes de souveraineté d’internet, qui se superposent et s’imbriquent les uns dans les autres), un agencement de tuyaux et de couches technologiques qui le compose, qui va des câbles sous-marins aux sites et applications d’où nous faisons l’expérience d’internet. Avec le déploiement d’internet, la privatisation est remontée des profondeurs de la pile jusqu’à sa surface. « La motivation au profit n’a pas seulement organisé la plomberie profonde du réseau, mais également chaque aspect de nos vies en ligne ».

En cela, Internet for the people se veut un manifeste, dans le sens où il rend cette histoire de la privatisation manifeste. Ainsi, le techlash ne signifie rien si on ne le relie pas à l’héritage de cette dépossession. Les inégalités d’accès comme la propagande d’extrême droite qui fleurit sur les médias sociaux sont également les conséquences de ces privatisations. « Pour construire un meilleur internet (ou le réparer), nous devons changer la façon dont il est détenu et organisé. Pas par un regard consistant à améliorer les marchés, mais en cherchant à les rendre moins dominants. Non pas pour créer des marchés ou des versions de la privatisation plus compétitifs ou réglementés, mais pour les renverser »

« La “déprivatisation” vise à créer un internet où les gens comptent plus que les profits ». Nous devons prendre le contrôle collectif des espaces en ligne, où nos vies prennent désormais place. Pour y parvenir, nous devons développer et encourager de nouveaux modèles de propriété qui favorisent la gouvernance collective et la participation, nous devons créer des structures qui favorisent ce type d’expérimentations. Or, « les contours précis d’un internet démocratique ne peuvent être découverts que par des processus démocratiques, via des gens qui s’assemblent pour construire le monde qu’ils souhaitent ». C’est à en créer les conditions que nous devons œuvrer, conclut Tarnoff dans son introduction. 

Coincés dans les tuyaux

Dans la première partie de son livre, Tarnoff s’intéresse d’abord aux tuyaux en nous ramenant aux débuts du réseau. L’internet n’est alors qu’un langage, qu’un ensemble de règles permettant aux ordinateurs de communiquer. À la fin des années 70, il est alors isolé des forces du marché par les autorités qui financent un travail scientifique de long terme. Il implique des centaines d’individus qui collaborent entre eux à bâtir ces méthodes de communication. C’est l’époque d’Arpanet où le réseau bénéficie de l’argent de la Darpa (l’agence de la Défense américaine chargée du développement des nouvelles technologies) et également d’une éthique open source qui va encourager la collaboration et l’expérimentation, tout comme la créativité scientifique. « C’est l’absence de motivation par le profit et la présence d’une gestion publique qui rend l’invention d’internet possible »

C’est seulement dans les années 90 que les choses changent. Le gouvernement américain va alors céder les tuyaux à des entreprises, sans rien exiger en retour. Le temps de l’internet des chercheurs est fini. Or, explique Tarnoff, la privatisation n’est pas venue de nulle part, elle a été planifiée. En cause, le succès de l’internet de la recherche. NSFNet, le réseau de la Fondation nationale pour la science qui a succédé à Arpanet en 1985, en excluant les activités commerciales, a fait naître en parallèle les premiers réseaux privés. Avec l’invention du web, qui rend l’internet plus convivial (le premier site web date de 1990, le navigateur Mosaic de 1993), les entreprises parviennent à proposer les premiers accès commerciaux à NSFNet en 1991. En fait, le réseau national des fondations scientifiques n’a pas tant ouvert l’internet à la compétition : il a surtout transféré l’accès à des opérateurs privés, sans leur imposer de conditions et ce, très rapidement. 

En 1995, la privatisation des tuyaux est achevée. Pour tout le monde, à l’époque, c’était la bonne chose à faire, si ce n’est la seule. Il faut dire que les années 90 étaient les années d’un marché libre triomphant. La mainmise sur l’internet n’est finalement qu’une mise en application de ces idées, dans un moment où la contestation n’était pas très vive, notamment parce que les utilisateurs n’étaient encore pas très nombreux pour défendre un autre internet. D’autres solutions auraient pu être possibles, estime Tarnoff. Mais plutôt que de les explorer, nous avons laissé l’industrie dicter unilatéralement ses conditions. Pour elle, la privatisation était la condition à la popularisation d’internet. C’était un faux choix, mais le seul qui nous a été présenté, estime Tarnoff. L’industrie a récupéré une technologie patiemment développée par la recherche publique. La dérégulation des télécoms concomitante n’a fait qu’accélérer les choses. Pour Tarnoff, nous avons raté les alternatives. Les profits les ont en tout cas fermé. Et le «pillage » a continué. L’épine dorsale d’internet est toujours la propriété de quelques entreprises qui pour beaucoup sont alors aussi devenues fournisseurs d’accès. La concentration de pouvoir prévaut à tous les niveaux, à l’image des principales entreprises qui organisent et possèdent l’information qui passent dans les réseaux. Google, Netflix, Facebook, Microsoft, Apple et Amazon comptent pour la moitié du trafic internet. La privatisation nous a promis un meilleur service, un accès plus large, un meilleur internet. Pourtant, le constat est inverse. Les Américains payent un accès internet parmi les plus chers du monde et le moins bon. Quant à ceux qui sont trop pauvres ou trop éloignés du réseau, ils continuent à en être exclus. En 2018, la moitié des Américains n’avaient pas accès à un internet à haut débit. Et cette déconnexion est encore plus forte si en plus d’habiter loin des villes vous avez peu de revenus. Aux États-Unis, l’accès au réseau demeure un luxe. 

Mais l’internet privé n’est pas seulement inéquitable, il est surtout non-démocratique. Les utilisateurs n’ont pas participé et ne participent toujours pas aux choix de déploiements techniques que font les entreprises pour eux, comme nous l’ont montré, très récemment, les faux débats sur la 5G. « Les marchés ne vous donnent pas ce dont vous avez besoin, ils vous donnent ce que vous pouvez vous offrir »« Le profit reste le principe qui détermine comment la connectivité est distribuée »

Pourtant, insiste Tarnoff, des alternatives existent aux monopoles des fournisseurs d’accès. En 1935, à Chattanooga, dans le Tennessee, la ville a décidé d’être propriétaire de son système de distribution d’électricité, l’Electric Power Board. En 2010, elle a lancé une offre d’accès à haut débit, The Gig, qui est la plus rapide et la moins chère des États-Unis, et qui propose un accès même à ceux qui n’en ont pas les moyens. C’est le réseau haut débit municipal le plus célèbre des États-Unis. Ce n’est pas le seul. Quelque 900 coopératives à travers les États-Unis proposent des accès au réseau. Non seulement elles proposent de meilleurs services à petits prix, mais surtout, elles sont participatives, contrôlées par leurs membres qui en sont aussi les utilisateurs. Toutes privilégient le bien social plutôt que le profit. Elles n’ont pas pour but d’enrichir les opérateurs. À Detroit, ville particulièrement pauvre et majoritairement noire, la connexion a longtemps été désastreuse. Depuis 2016, le Detroit Community Technology Project (DCTP) a lancé un réseau sans fil pour bénéficier aux plus démunis. Non seulement la communauté possède l’infrastructure, mais elle participe également à sa maintenance et à son évolution. DCTP investit des habitants en « digital stewards » chargés de maintenir le réseau, d’éduquer à son usage, mais également de favoriser la connectivité des gens entre eux, assumant par là une fonction politique à la manière de Community organizers

Pour Tarnoff, brancher plus d’utilisateurs dans un internet privatisé ne propose rien pour changer l’internet, ni pour changer sa propriété, ni son organisation, ni la manière dont on en fait l’expérience. Or, ces expériences de réseaux locaux municipaux défient la fable de la privatisation. Elles nous montrent qu’un autre internet est possible, mais surtout que l’expérience même d’internet n’a pas à être nécessairement privée. La privatisation ne décrit pas seulement un processus économique ou politique, mais également un processus social qui nécessite des consommateurs passifs et isolés les uns des autres. À Detroit comme à Chattanooga, les utilisateurs sont aussi des participants actifs à la croissance, à la maintenance, à la gouvernance de l’infrastructure. Tarnoff rappelle néanmoins que ces réseaux municipaux ont été particulièrement combattus par les industries du numériques et les fournisseurs d’accès. Mais contrairement à ce que nous racontent les grands opérateurs de réseaux, il y a des alternatives. Le problème est qu’elles ne sont pas suffisamment défendues, étendues, approfondies… Pour autant, ces alternatives ne sont pas magiques. « La décentralisation ne signifie pas automatiquement démocratisation : elle peut servir aussi à concentrer le pouvoir plus qu’à le distribuer ». Internet reste un réseau de réseau et les nœuds d’interconnections sont les points difficiles d’une telle topographie. Pour assurer l’interconnexion, il est nécessaire également de « déprivatiser » l’épine dorsale des interconnexions de réseaux, qui devrait être gérée par une agence fédérale ou une fédération de coopératives. Cela peut sembler encore utopique, mais si l’internet n’est déprivatisé qu’à un endroit, cela ne suffira pas, car cela risque de créer des zones isolées, marginales et surtout qui peuvent être facilement renversées – ce qui n’est pas sans rappeler le délitement des initiatives de réseau internet sans fil communautaire, comme Paris sans fil, mangés par la concurrence privée et la commodité de service qu’elle proposent que nous évoquions à la fin de cet article

Dans les années 90, quand la privatisation s’est installée, nous avons manqué de propositions, d’un mouvement en défense d’un internet démocratique, estime Tarnoff. Nous aurions pu avoir, « une voie publique sur les autoroutes de l’information ». Cela n’a pas été le cas. 

Désormais, pour déprivatiser les tuyaux (si je ne me trompe pas, Tarnoff n’utilise jamais le terme de nationalisation, un concept peut-être trop loin pour le contexte américain), il faut résoudre plusieurs problèmes. L’argent, toujours. Les cartels du haut débit reçoivent de fortes injections d’argent public notamment pour étendre l’accès, mais sans rien vraiment produire pour y remédier. Nous donnons donc de l’argent à des entreprises qui sont responsables de la crise de la connectivité pour la résoudre ! Pour Tarnoff, nous devrions surtout rediriger les aides publiques vers des réseaux alternatifs, améliorer les standards d’accès, de vitesse, de fiabilité. Nous devrions également nous assurer que les réseaux publics locaux fassent du respect de la vie privée une priorité, comme l’a fait à son époque la poste, en refusant d’ouvrir les courriers ! Mais, si les lois et les régulations sont utiles, « le meilleur moyen de garantir que les institutions publiques servent les gens, est de favoriser la présence de ces gens à l’intérieur de ces institutions ». Nous devons aller vers des structures de gouvernances inclusives et expansives, comme le défendent Andrew Cumbers et Thomas Hanna dans « Constructing the Democratic Public Entreprise »(.pdf) (à prolonger par le rapport Democratic Digital Infrastructure qu’a publié Democracy Collaborative, le laboratoire de recherche et développement sur la démocratisation de l’économie).

Coincés dans les plateformes

Les années 90 sont les années du web. En 1995, l’internet ne ressemble plus tout à fait à un réseau de recherche. Avec 45 millions d’utilisateurs et 23 500 sites web, l’internet commence à se transformer. Chez Microsoft, Bill Gates annonce qu’internet sera leur priorité numéro un. Jeff Bezos lance Amazon. Pierre Omidyar AuctionWeb, qui deviendra eBay. C’est le début des grandes entreprises de l’internet, de celles qui deviendront des « plateformes », un terme qui mystifie plus qu’il n’éclaircit, qui permet de projeter sur la souveraineté qu’elles conquièrent une aura d’ouverture et de neutralité, quand elles ne font qu’ordonner et régir nos espaces digitaux. Si la privatisation d’internet a commencé par les fondements, les tuyaux, au mitan des années 90, cette phase est terminée. « La prochaine étape consistera à maximiser les profits dans les étages supérieurs, dans la couche applicative, là où les utilisateurs utilisent l’internet ». C’est le début de la bulle internet jusqu’à son implosion. 

eBay a survécu au crash des années 2000 parce qu’elle était l’une des rares exceptions aux startups d’alors. eBay avait un business model et est devenu très rapidement profitable. eBay a aussi ouvert un modèle : l’entreprise n’a pas seulement offert un espace à l’activité de ses utilisateurs, son espace a été constitué par eux, en les impliquant dans son développement, selon les principes de ce qu’on appellera ensuite le web 2.0. La valeur technique de l’internet a toujours été ailleurs. Sociale plus que technique, estime Tarnoff (pour ma part, je pense que ce n’est pas si clair, l’industrialisation inédite qui s’est construite avec le numérique, n’est pas uniquement sociale, elle me semble surtout économique et politique). 

En 1971, quand Ray Tomlinson invente le mail, celui-ci devient très rapidement très populaire et représente très vite l’essentiel du trafic du premier réseau. L’e-mail a humanisé le réseau. Les échanges avec les autres sont rapidement devenu l’attraction principale. Avec eBay, Omidyar va réussir à refondre sa communauté en marché. Le succès des plateformes du web 2.0 va consister à «fusionner les relations sociales aux relations de marché », par trois leviers : la position d’intermédiaire (entre acheteurs et vendeurs), la souveraineté (la plateforme façonne les interactions, écrits les règles, fonctionne comme un législateur et un architecte) et bien sûr les effets réseaux (plus les gens utilisent, plus l’espace prend de la valeur). La couche applicative de l’internet va ainsi se transformer en vastes centres commerciaux : des environnements clos, qui vont tirer leurs revenus à la fois de la rente que procurent ces espaces pour ceux qui veulent en bénéficier et de la revente de données le plus souvent sous forme publicitaire (mais pas seulement). La collecte et l’analyse de données vont d’ailleurs très vite devenir la fonction primaire de ces « centres commerciaux en ligne »« La donnée a propulsé la réorganisation de l’internet », à l’image de Google qui l’a utilisé pour améliorer son moteur, puis pour vendre de la publicité, lui permettant de devenir, dès 2002, profitable. C’est la logique même du Capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff. Une logique qui préexistait aux entreprises de l’internet, comme le raconte le pionnier des études sur la surveillance, Oscar H. Gandy, dans ses études sur les médias de masse, les banques ou les compagnies d’assurances, mais qui va, avec la circulation des données, élargir la surface de sa surveillance. 

Malgré toutes ses faiblesses (vous atteignez surtout les catégories produites par les systèmes que la réalité des gens, c’est-à-dire la manière dont le système caractérise les usagers, même si ces caractères se révèlent souvent faux parce que calculés), la surveillance des utilisateurs pour leur livrer de la publicité ciblée va construire les principaux empires des Gafams que nous connaissons encore aujourd’hui. Si la publicité joue un rôle essentiel dans la privatisation, les  «Empires élastiques » des Gafams, comme les appels Tarnoff, ne vont pas seulement utiliser l’analyse de données pour vendre des biens et de la publicité, ils vont aussi l’utiliser pour créer des places de marché pour les moyens de production, c’est-à-dire produire du logiciel pour l’internet commercial. 

« Quand le capitalisme transforme quelque chose, il tend à ajouter plus de machinerie », rappelle Tarnoff avec les accents de Pièces et Main d’œuvre. Avec les applications, les pages internet sont devenues plus dynamiques et complexes, « conçues pour saisir l’attention des utilisateurs, stimuler leur engagement, liées pour élaborer des systèmes souterrains de collecte et d’analyse des données »« Les centres commerciaux en ligne sont devenus les lieux d’un calcul intensif. Comme le capitalisme a transformé l’atelier en usine, la transformation capitaliste d’internet a produit ses propres usines », qu’on désigne sous le terme de cloud, pour mieux obscurcir leur caractère profondément industriel. Ces ordinateurs utilisés par d’autres ordinateurs, rappellent l’enjeu des origines du réseau : étendre le calcul et les capacités de calcul. Tarnoff raconte ainsi la naissance, dès 2004, de l’Elastic Compute Cloud (EC2) d’Amazon par Chris Pinkham et Christopher Brown, partis en Afrique du Sud pour rationaliser les entrailles numériques de la machine Amazon qui commençait à souffrir des limites de l’accumulation de ses couches logicielles. EC2 lancé en 2006 (devenu depuis Amazon Web Services, AWS, l’offre d’informatique en nuage), va permettre de vendre des capacités informatiques et d’analyse mesurées et adaptables. Le cloud d’Amazon va permettre d’apporter un ensemble d’outils à l’industrialisation numérique, de pousser plus loin encore la privatisation. Le Big Data puis les avancées de l’apprentissage automatisé (l’intelligence artificielle) dans les années 2010 vont continuer ces accélérations industrielles. La collecte et le traitement des données vont devenir partout un impératif

Dans le même temps, les utilisateurs ont conquis un internet devenu mobile. L’ordinateur devenant smartphone n’est plus seulement la machine à tout faire, c’est la machine qui est désormais partout, s’intégrant non seulement en ligne, mais jusqu’à nos espaces physiques, déployant un contrôle logiciel jusque dans nos vies réelles, à l’image d’Uber et de son management algorithmique. L’industrialisation numérique s’est ainsi étendue jusqu’à la coordination des forces de travail, dont la profitabilité a été accrue par la libéralisation du marché du travail. La contractualisation des travailleurs n’a été qu’une brèche supplémentaire dans la gestion algorithmique introduite par le déploiement sans fin de l’industrie numérique, permettant désormais de gérer les tensions sur les marchés du travail, localement comme globalement. La force de travail est elle-même gérée en nuage, à la demande. Nous voilà dans le Human Cloud que décrit Gavin Mueller dans Breaking things at Work ou David Weil dans The Fissured Workplace

Coincés dans les profits !

Les biens réelles abstractions de ces empires élastiques ont enfin été rendues possibles par la financiarisation sans précédent de cette nouvelle industrie. Tout l’enjeu de la privatisation d’internet, à tous les niveaux de la pile, demeure le profit, répète Tarnoff. La financiarisation de l’économie depuis les années 70 a elle aussi profité de cette industrialisation numérique… Reste que la maximisation des profits des empires élastiques semble ne plus suffire. Désormais, les entreprises de la tech sont devenues des véhicules pour la pure spéculation. La tech est l’un des rares centres de profit qui demeure dans des économies largement en berne. La tech est désormais le dernier archipel de super-profit dans un océan de stagnation. Pire, la privatisation jusqu’aux couches les plus hautes d’internet, a programmé la motivation du profit dans tous les recoins du réseau. De Comcast (fournisseur d’accès), à Facebook jusqu’à Uber, l’objectif est resté de faire de l’argent, même si cela se fait de manière très différente, ce qui implique des conséquences sociales très différentes également. Les fournisseurs d’accès vendent des accès à l’internet, au bénéfice des investisseurs et au détriment des infrastructures et de l’égalité d’accès. Dans les centres commerciaux en ligne comme Facebook, on vend la monétisation de l’activité des utilisateurs ainsi que l’appareillage techno-politique qui va avec… Dans Uber ou les plateformes du digital labor, on vend le travail lui-même au moins disant découpé en microtranches et micro-tâches… Mais tous ces éléments n’auraient pas été possibles hors d’internet. C’est la promesse d’innovation technologique qui persuade les autorités de permettre à ces entreprises à déroger aux règles communes, qui persuade les investisseurs qu’ils vont réaliser une martingale mirifique. Mais dans le fond, toutes restent des machines non démocratiques et des machines à produire des inégalités. Toutes redistribuent les risques de la même façon : « ils les poussent vers le bas, vers les plus faibles » (les utilisateurs comme les travailleurs) « et les répandent autour d’eux. Ils tirent les récompenses vers le haut et les concentrent en de moins en moins de mains »

Pourtant, rappelle Tarnoff, l’action collective a été le meilleur moyen pour réduire les risques, à l’image des régulations qu’ont obtenues dans le passé les chauffeurs de taxis… jusqu’à ce qu’Uber paupérise tout le monde. L’existence des chauffeurs est devenue plus précaire à mesure que la valorisation de l’entreprise s’est envolée. Le risque à terme est que la machine néolibérale programmée jusqu’au cœur même des systèmes, ubérise tout ce qui reste à ubériser, de l’agriculture à la santé, des services public à l’école jusqu’au développement logiciel lui-même. 

Pourtant, les centres commerciaux en ligne sont très gourmands en travail. Tous ont recours à une vaste force de travail invisible pour développer leurs logiciels, les maintenir, opérer les centres de données, labéliser les données… La sociologue Tressie McMillan Cottom parle d’« inclusion prédatrice » pour qualifier la dynamique de l’économie politique d’internet. C’est une logique, une organisation et une technique qui consiste à inclure les marginalisés selon des logiques extractives. C’est ce que montrait Safiya Umoja Noble dans Algorithms of oppression : les « filles noires » que l’on trouve dans une requête sur Google sont celles des sites pornos, les propositions publicitaires qui vous sont faites ne sont pas les mêmes selon votre niveau de revenu ou votre couleur de peau. Les plus exclus sont inclus, mais à la condition qu’ils absorbent les risques et renoncent aux moindres récompenses. L’oppression et les discriminations des espaces en ligne sont désormais le fait d’une boucle de rétroaction algorithmique qui ressasse nos stéréotypes pour ne plus s’en extraire, enfermant chacun dans les catégories que spécifie la machine. Nous sommes désormais pris dans une intrication, un enchevêtrement d’effets, d’amplification, de polarisation, dont nous ne savons plus comment sortir. 

Les inégalités restent cependant inséparables de la poursuite du profit pour le profit. La tech est devenue l’équivalent de l’industrie du Téflon. Pour l’instant, les critiques sont mises en quarantaine, limitées au monde de la recherche, à quelques activistes, à quelques médias indépendants. Le techlash a bien entrouvert combien la tech n’avait pas beaucoup de morale, ça n’empêche pas les scandales des brèches de données de succéder aux scandales des traitements iniques. Réformer l’internet pour l’instant consiste d’un côté à écrire de nouvelles réglementations pour limiter le pouvoir de ces monopoles. C’est le propos des New Brandeisians (faisant référence à l’avocat américain Louis Brandeis, grand réformateur américain) qui veulent rendre les marchés plus compétitifs en réduisant les monopoles des Gafams. Ces faiseurs de lois ont raison : les centres commerciaux en ligne ne sont pas assez régulés ! Reste qu’ils souhaitent toujours un internet régi par le marché, plus compétitif que concentré. Pourtant, comme le souligne Nick Srnicek, l’auteur de Capitalisme de plateforme, c’est la compétition, plus que la taille, qui nécessite toujours plus de données, de traitements, de profits… 

Pour Tarnoff, il y a une autre stratégie : la déprivatisation. « Que les marchés soient plus régulés ou plus compétitifs ne touchera pas le problème le plus profond qui est le marché lui-même. Les centres commerciaux en ligne sont conçus pour faire du profit et faire du profit est ce qui construit des machines à inégalités ».« L’exploitation des travailleurs à la tâche, le renforcement des oppressions sexistes ou racistes en ligne, l’amplification de la propagande d’extrême-droite… aucun de ces dommages sociaux n’existeraient s’ils n’étaient pas avant tout profitables. » Certes, on peut chercher à atténuer ces effets… Mais le risque est que nous soyons en train de faire comme nous l’avons fait avec l’industrie fossile, où les producteurs de charbon se mettent à la capture du CO2 plutôt que d’arrêter d’en brûler ! Pour Tarnoff, seule la déprivatisation ouvre la porte à un autre internet, tout comme les mouvements abolitionnistes et pour les droits civiques ont changé la donne en adressant finalement le coeur du problème et pas seulement ses effets (comme aujourd’hui, les mouvements pour l’abolition de la police ou de la prison).

Mais cette déprivatisation, pour l’instant, nous ne savons même pas à quoi elle ressemble. Nous commençons à savoir ce qu’il advient après la fermeture des centres commerciaux (les Etats-Unis en ont fermé beaucoup) : ils sont envahis par les oiseaux et les mauvaises herbes ! Sur l’internet, bien souvent, les noms de domaines abandonnés sont valorisés par des usines à spam ! Si nous savons que les réseaux communautaires peuvent supplanter les réseaux privés en bas de couche technologique, nous avons peu d’expérience des alternatives qui peuvent se construire en haut des couches réseaux. 

Nous avons besoin d’expérimenter l’alternet !

Nous avons besoin d’expérimenter. L’enjeu, n’est pas de remplacer chaque centre commercial en ligne par son équivalent déprivatisé, comme de remplacer FB ou Twitter par leur clone placé sous contrôle public ou coopératif et attendre des résultats différents. Cela nécessite aussi des architectures différentes. Cela nécessite d’assembler des constellations de stratégies et d’institutions alternatives, comme le dit Angela Davis quand elle s’oppose à la prison et à la police. Pour Tarnoff, nous avons besoin de construire une constellation d’alternatives. Nous devons arrêter de croire que la technologie doit être apportée aux gens, plutôt que quelque chose que nous devons faire ensemble.

Comme le dit Ethan Zuckerman dans sa vibrante défense d’infrastructures publiques numériques, ces alternatives doivent être plurielles dans leurs formes comme dans leurs buts, comme nous avons des salles de sports, des bibliothèques ou des églises pour construire l’espace public dans sa diversité. Nous avons besoin d’une décentralisation, non seulement pour combattre la concentration, mais aussi pour élargir la diversité et plus encore pour rendre possible d’innombrables niveaux de participation et donc d’innombrables degrés de démocratie. Comme Zuckerman ou Michael Kwet qui milite pour un « socialisme numérique »  avant lui, Tarnoff évoque les logiciels libres, open source, les instances distribuées, l’interopérabilité…, comme autant de leviers à cet alternumérisme. Il évoque aussi une programmation publique, un cloud public comme nous avons finalement des médias publics ou des bibliothèques. On pourrait même imaginer, à défaut de construire des capacités souveraines, d’exiger d’Amazon de donner une portion de ses capacités de traitements, à défaut de les nationaliser. Nous avons besoin d’un secteur déprivatisé plus gros, plus fort, plus puissant. 

C’est oublier pourtant que ces idées (nationaliser l’internet ou Google hier, AWS demain…) ont déjà été émises et oubliées. Déconsidérées en tout cas. Tarnoff oublie un peu de se demander pourquoi elles n’ont pas été mises en œuvre, pourquoi elles n’ont pas accroché. Qu’est-ce qui manque au changement pour qu’il ait lieu ?, semble la question rarement posée. Pour ma part, pourtant, il me semble que ce qui a fait la différence entre l’essor phénoménal de l’internet marchand et la marginalité des alternatives, c’est assurément l’argent. Même si on peut se réjouir de la naissance de quelques coopératives, à l’image de Up&Go, CoopCycle ou nombre de plateformes coopératives, les niveaux d’investissements des uns ne sont pas les niveaux d’investissements des autres. Le recul des politiques publiques à investir dans des infrastructures publiques, on le voit, tient bien plus d’une déprise que d’une renaissance. Bien sûr, on peut, avec lui, espérer que les données soient gérées collectivement, par ceux qui les produisent. Qu’elles demeurent au plus près des usagers et de ceux qui les coproduisent avec eux, comme le prônent les principes du féminisme de données et que défendent nombre de collectifs politisés (à l’image d’InterHop), s’opposant à une fluidification des données sans limites où l’ouverture sert bien trop ceux qui ont les moyens d’en tirer parti, et plus encore, profite à ceux qui veulent les exploiter pour y puiser de nouveaux gains d’efficacité dans des systèmes produits pour aller à l’encontre des gens. Pour démocratiser la conception et le développement des technologies, il faut créer des processus participatifs puissants, embarqués et embarquants. « Rien pour nous sans nous », disent les associations de handicapés, reprises par le mouvement du Design Justice.

« Écrire un nouveau logiciel est relativement simple. Créer des alternatives soutenables et capables de passer à l’échelle est bien plus difficile », conclut Tarnoff. L’histoire nous apprend que les Télécoms ont mené d’intenses campagnes pour limiter le pouvoir des réseaux communautaires, comme le pointait à son tour Cory Doctorow, en soulignant que, du recul de la neutralité du net à l’interdiction des réseaux haut débit municipaux aux US (oui, tous les Etats ne les autorisent pas, du fait de l’intense lobbying des fournisseurs d’accès privés !), les oppositions comme les régulateurs trop faibles se font dévorer par les marchés ! Et il y a fort à parier que les grands acteurs de l’internet mènent le même type de campagne à l’encontre de tout ce qui pourra les déstabiliser demain. Mais ne nous y trompons pas, souligne Tarnoff, l’offensive à venir n’est pas technique, elle est politique !

« Pour reconstruire l’internet, nous allons devoir reconstruire tout le reste ». Et de rappeler que les Luddites n’ont pas tant chercher à mener un combat d’arrière garde que d’utiliser leurs valeurs pour construire une modernité différente. Le fait qu’ils n’y soient pas parvenus doit nous inquiéter. La déprivatisation à venir doit être tout aussi inventive que l’a été la privatisation à laquelle nous avons assisté. Nous avons besoin d’un monde où les marchés comptent moins, sont moins présents qu’ils ne sont… Et ils sont certainement encore plus pesants et plus puissants avec le net que sans !

***

Tarnoff nous invite à nous défaire de la privatisation comme d’une solution alors qu’elle tient du principal problème auquel nous sommes confrontés. Derrière toute privatisation, il y a bien une priva(tisa)tion, quelque chose qui nous est enlevé, dont l’accès et l’enjeu nous est soufflé, retranché, dénié. Derrière l’industrialisation numérique, il y a une privatisation massive rappelions-nous il y a peu. Dans le numérique public même, aux mains des cabinets de conseils, l’État est plus minimal que jamais ! Même aux États-Unis, où l’État est encore plus croupion, les grandes agences vendent l’internet public à des services privés qui renforcent l’automatisation des inégalités

Malgré la qualité de la synthèse que livre Ben Tarnoff dans son essai, nous semblons au final tourner en rond. Sans investissements massifs et orientés vers le bien public plutôt que le profit, sans projets radicaux et leurs constellations d’alternatives, nous ne construirons ni l’internet de demain, ni un monde, et encore moins un monde capable d’affronter les ravages climatiques et les dissolutions sociales à venir. L’enjeu désormais semble bien plus de parvenir à récupérer les milliards accaparés par quelques-uns qu’autre chose ! Si nous avons certes besoin de constellations d’alternatives, il nous faut aussi saisir que ces constellations d’alternatives en sont rarement, en tout cas, que beaucoup ne sont que des projets politiques libéraux et qu’elles obscurcissent la nécessité d’alternatives qui le soient. Le secteur marchand produit nombre d’alternatives mais qui demeurent pour l’essentiel des formes de marchandisation, sans s’en extraire, à l’image de son instrumentation de la tech for good, qui conduit finalement à paupériser et vider de son sens la solidarité elle-même. Comme il le dit dans une interview pour The Verge, nous avons besoin de politiques et de mobilisations sur les enjeux numériques, pas seulement d’alternatives, au risque qu’elles n’en soient pas vraiment ! La constellation d’alternatives peut vite tourner au techwashing.  

Il manque à l’essai de Ben Tarnoff quelques lignes sur comment réaliser une nécessaire désindustrialisation du numérique (est-elle possible et comment ?), sur la nécessité d’une définanciarisation, d’une démarchandisation, d’une déséconomisation, voire d’un définancement de la tech, et donc pointer la nécessité d’autres modèles, comme l’investissement démocratique qu’explorait récemment Michael McCarthy dans Noema Mag. Et même ce changement d’orientation de nos investissements risque d’être difficile, les moyens d’influence et de lobbying des uns n’étant pas au niveau de ceux des autres, comme s’en désolent les associations de défense des droits américaines. C’est-à-dire, comme nous y invitait dans la conclusion de son dernier livre le sociologue Denis Colombi, Pourquoi sommes-nous capitalistes (malgré nous) ?, à comment rebrancher nos choix d’investissements non pas sur la base des profits financiers qu’ils génèrent, mais sur ce qu’ils produisent pour la collectivité. C’est un sujet que les spécialistes de la tech ne maîtrisent pas, certes. Mais tant qu’on demandera à la tech de produire les meilleurs rendements du marché pour les actionnaires (15% à minima !), elle restera le bras armé du capital. Pour reconstruire l’internet, il faut commencer par reconstruire tout le reste ! 

Hubert Guillaud

A propos du livre de Ben Tarnoff, Internet for the people, the fight for our digital future, Verso, 2022. Cet article est paru originellement en deux partie en juin 2022 sur le site Le vent se lève.

  • ✇Dans les algorithmes
  • Il est temps de faire entrer les voix des gens dans le code
    En 2022, David Robinson faisait paraître « Voices in the Code ». Depuis, on ne s’étonnera pas qu’il soit devenu responsable de la sureté des systèmes chez OpenAI. « Voices in the Code » est à la fois une enquête passionnante sur la responsabilité des systèmes et une ode à la participation publique, seule à même d’assurer leur gouvernance. Lecture. Avec Voices in the Code, David G. Robinson signe un livre important pour nous aider à rendre les systèmes responsables. Robinson est l’un des dir

Il est temps de faire entrer les voix des gens dans le code

15 avril 2025 à 07:00

En 2022, David Robinson faisait paraître « Voices in the Code ». Depuis, on ne s’étonnera pas qu’il soit devenu responsable de la sureté des systèmes chez OpenAI. « Voices in the Code » est à la fois une enquête passionnante sur la responsabilité des systèmes et une ode à la participation publique, seule à même d’assurer leur gouvernance. Lecture.

Avec Voices in the CodeDavid G. Robinson signe un livre important pour nous aider à rendre les systèmes responsables. Robinson est l’un des directeurs de l’Apple University, le centre de formation interne d’Apple. Il a surtout été, en 2011, le cofondateur d’Upturn, une association américaine qui promeut l’équité et la justice dans le design, la gouvernance et l’usage des technologies numériques. Voices in the code est un livre qui se concentre sur la gestion d’une question technique et une seule, en descendant dans ses tréfonds, à la manière d’une monographie : celle de l’évolution de l’algorithme d’attribution des greffons de rein aux Etats-Unis. Et cette histoire est riche d’enseignement pour comprendre comment nous devrions gérer les algorithmes les plus essentiels de nos sociétés. 

“Plus de technologie signifie d’abord moins de démocratie”

De plus en plus de moments décisifs de nos vies sont décidés par des algorithmes : attribution de places dans l’enseignement supérieur, obtention de crédit bancaire, emploi, emprisonnement, accès aux services publics… Derrière les verdicts opaques des systèmes techniques, nous avons tendance à penser que leurs enjeux de conception n’est qu’une question technique. Ce n’est pas le cas. La mathématicienne Cathy O’Neil dans Algorithmes, la bombe à retardement, nous le disait déjà : les algorithmes sont des opinions embarquées dans du code. Et le risque est que confrontés à ces systèmes nous perdions les valeurs et l’idéal de société qui devraient les guider. Ces systèmes qui produisent des choix moraux et politiques sont souvent difficiles à comprendre, peu contrôlés, sujets aux erreurs. “Les choix éthiques et démocratiques pris par ces logiciels sont souvent enterrés sous une montagne de détails techniques qui sont traités eux-mêmes comme s’ils étaient techniques plus qu’éthiques”, explique Robinson. Pourtant, les algorithmes n’ont aucune raison d’être mystérieux et leurs limites morales devraient être partagées, notamment pour que nous puissions faire collectivement le travail nécessaire pour les améliorer. 

Les algorithmes permettent de traiter des données massives et sont particulièrement populaires pour prendre des décisions sur les personnes – et notamment les plus démunies -, parce qu’ils permettent justement de procéder à des traitements de masses tout en réduisant les coûts de ces traitements. Cela n’est pas sans conséquences. “Trop souvent, plus de technologie signifie d’abord moins de démocratie”, constate Robinson. Le problème, c’est que quand les décisions difficiles sont embarquées dans des logiciels, ces décisions sont plus dures à comprendre et plus difficiles à contrôler. Les logiciels agissent depuis des données toujours imparfaites et la compréhension de leurs biais et lacunes n’est pas accessible à tous. La quantification semble souvent neutre et objective, mais c’est surtout un moyen de prendre des décisions “sans avoir l’air de décider”, comme le disait l’historien des sciences Theodore Porter dans son livre, Trust in numbers. Trop souvent, l’implantation d’algorithmes est le décret d’application des lois. Le problème, c’est que trop souvent, la politique n’est pas assez précise, les ingénieurs comme les administrations avant eux, doivent en produire une interprétation qui a des conséquences directes sur ceux qui sont affectés par le calcul. Nos lois et politiques sont remplies d’ambiguïtés. Le risque auquel nous sommes confrontés c’est de laisser décider aux ingénieurs et systèmes le rôle de définir les frontières morales des systèmes techniques qu’ils mettent en place. 

Le problème, bien souvent, demeure l’accès aux algorithmes, aux calculs. En 2021, Upturn a publié une étude (.pdf) sur 15 grands employeurs américains pour comprendre les technologies qu’ils utilisaient pour embaucher des candidats, concluant qu’il était impossible de saisir les biais de leurs pratiques depuis l’extérieur. Et c’est encore plus difficile quand les algorithmes ou leurs résultats sont puissamment intriqués entre eux : avoir un mauvais score de crédit a des répercussions bien au-delà d’une demande de crédit (sur ses primes d’assurance ou la possibilité de candidater à certains emplois par exemple…). Nous sommes cernés par des scores complexes, intriqués, qui ne nous sont pas expliqués et qui calculent trop souvent des objets d’une manière trompeuse, selon une prétention à la connaissance mensongère (Robinson parle de “prédictions zombies” qui m’évoquent les “technologies zombies” de José Halloy), peu contrôlés, pas mis à jour… sans qu’on puisse les contester, les rectifier ou même être au courant de leur existence. Robinson donne de nombreux exemples d’algorithmes qui posent problèmes, dans le domaine de la justice, de la santé, de l’aide sociale, de l’affectation dans l’enseignement supérieur… 

“Quand les enjeux sont élevés, nous devrions construire des systèmes qui se trompent rarement et où les erreurs sont faciles à trouver et à corriger”. Ce n’est pas le cas. Trop souvent, les systèmes mettent en œuvre les logiques morales de ceux qui les conçoivent. Trop souvent, on laisse les experts techniques, cette élite du code (qui tient également beaucoup d’une consultocratie, entre Gafams et grands acteurs du conseil) décide d’enjeux moraux et politiques. Nous sommes confrontés à une industrie logicielle qui encode les principes et visions du monde des puissants. Des technologies avec des objectifs, comme disait Kate Crawford. Un numérique industriel profondément orienté à droite, comme je le résume souvent et plus directement. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, décider de qui doit prioritairement bénéficier d’un organe tient bien plus d’un choix moral que d’un choix médical, notamment parce que les différences médicales entre les patients qui relèvent d’une même urgence sont faibles. Trop souvent, le choix moral qu’accomplissent les systèmes n’est pas explicite. “Nous devons nous inquiéter de la relation entre le process et le résultat”, explique Robinson. Le problème, c’est que bien souvent la conception met en valeur l’un ou l’autre, prônant la vertu du processus ou la vertu du résultat, quand ils devraient surtout se renforcer l’un l’autre plutôt que de s’opposer. Or, souligne Robinson dans son livre, seule la délibération et la participation partout tendent à mener à de meilleurs résultats, permettent de faire se rejoindre le process et le résultat. 

4 stratégies pour améliorer la gouvernance des systèmes

Robinson détaille 4 stratégies de gouvernance pour les systèmes algorithmiques : 

  • Élargir la participation des parties prenantes
  • Renforcer la transparence
  • Améliorer la prévision d’impact des systèmes
  • Assurer l’audit en continu

La participation des parties prenantes repose sur les techniques délibératives très documentées, comme on les trouve développées dans les jury ou les conférences de citoyens : à savoir délivrer une information équilibrée, consciente, substantielle, compréhensible. C’est ce qu’on appelle aussi, assez mal, les “comités consultatifs” communautaires ou éthiques (qu’on devrait plutôt appeler il me semble Comités de parties prenantes, parce qu’ils ne devraient pas être seulement consultatifs, mais bien impliqués dans les décisions… et parce que leurs fonctions consistent avant tout à rassembler autour de la table tous ceux qui sont concernés, les usagers comme les experts). Ces comités chargés d’inspecter, de contrôler, d’équilibrer les décisions techniques en faisant entendre d’autres voies dans les décisions sont encore bien trop rares. Une coalition d’organisation de défense des droits civils a proposé ainsi que les algorithmes d’évaluation de risque de récidive utilisés dans les cours de justice américaines mettent en place ce type de structure pour déterminer ce qui devrait être pris en compte et rejeté par ces systèmes, et on pourrait les imaginer comme des structures obligatoires à tout système à fort impact social. C’est le “rien pour nous sans nous” de ceux qui réclament d’être à la table et pas seulement au menu de ce que l’on conçoit pour eux. Le risque bien sûr – et c’est d’ailleurs la règle plus que l’exception – c’est que ces comités soient trop souvent des coquilles vides, un faux-semblant participatif, rassemblant des gens qu’on n’écoute pas. 

La transparence peut prendre bien des formes. La principale à l’œuvre dans les systèmes techniques consiste à divulguer le code source des systèmes. Une solution intéressante, mais insuffisante, notamment parce qu’elle ferme la question à l’élite du code, et surtout que sans données correspondantes, il est difficile d’en faire quelque chose (et c’est encore plus vrai avec les systèmes d’IA, dont la non-reproductabilité est le premier écueil). La transparence doit s’accompagner d’une documentation et de descriptions plus larges : des données utilisées comme des logiques de décisions suivies, des critères pris en compte et de leurs poids respectifs. Elle doit être “extensive”, plaide Robinson (pour ma part, j’ajouterai bien d’autres termes, notamment le terme “projective”, c’est-à-dire que cette transparence, cette explicabilité, doit permettre au gens de se projeter dans les explications). Dans le contexte de la transplantation, le système doit être décrit d’une manière compréhensible, les changements envisagés doivent être explicités, doivent montrer ce qu’ils vont changer, et l’ensemble doit pouvoir être largement débattu, car le débat fait également partie de la transparence attendue. 

La prévision consiste à produire des déclarations d’impacts qui décrivent les bénéfices et risques des modifications envisagées, évaluées et chiffrées. La prévision consiste à montrer les effets concrets, les changements auxquels on souhaite procéder en en montrant clairement leurs impacts, leurs effets. L’enjeu est bien de prévoir les conséquences afin de pouvoir décider depuis les effets attendus. Dans le cas de la transplantation de rein, les études d’impact sur les modifications de l’algorithme d’allocation ont permis de voir, très concrètement, les changements attendus, de savoir qui allait être impacté. Lors d’une de ses modifications par exemple, la prévision – produite par un organisme dédié et indépendant, c’est important –  montrait que les patients âgés recevraient bien moins de transplantation… ce qui a conduit à rejeter la proposition. 

L’audit consiste à surveiller le système en usage et à produire une documentation solide sur son fonctionnement. Les audits permettent souvent de montrer les améliorations ou détériorations des systèmes. Sous prétextes de vie privée ou de propriété, l’audit est encore bien trop rarement pratiqué. Bien souvent, pourtant, l’audit permet d’accomplir certaines mesures, comme par exemple de mesurer la performances des systèmes d’attribution de crédits sur différents groupes démographiques. Dans le domaine de la transplantation rénale américaine, le Scientific Registry of Transplant Recipients (SRTR) – l’organisme indépendant qui publie un rapport annuel détaillé pour mesurer la performance du système pour les patients selon des caractéristiques comme l’âge, le genre ou la race – permet de voir les évolutions dans le temps de ces caractéristiques, et de montrer si le système s’améliore ou se dégrade.

Ces bonnes pratiques ne se suffisent pas, rappelle Robinson, en évoquant l’exemple d’un outil de prédiction du risque de maltraitance et d’agression d’enfants du comté d’Allegheny en Pennsylvanie sur lequel avait travaillé Virginia Eubanks dans Automating inequality. La bonne question à se poser parfois consiste aussi à refuser la construction d’un système… ou de poser la question des moyens. Trop souvent, les systèmes algorithmiques visent d’abord et avant tout à gérer la pénurie quand l’enjeu devrait d’abord consister à y remédier. Trop souvent, leurs déploiements visent et produisent de la diminution de personnel et donc amoindrit l’interaction humaine. Le refus – que défendent nombre d’activistes, comme ceux présents à la conférence sur le refus technique organisée à Berkeley en 2020 ou les associations à l’origine du Feminist Data Manifest-No (voir également “Pour un féminisme des données”) – tient bien souvent, pour certains, du seul levier pour s’opposer à des projets par nature toxiques. Face à des moyens de discussion et d’écoute réduits à néant, l’opposition et le refus deviennent souvent le seul levier pour faire entendre une voix divergente. Dans le champ du social notamment, les travaux d’Eubanks ont montré que la mise en place de systèmes numériques produisent toujours une diminution des droits à l’encontre des plus démunis. Nombre de systèmes sociaux mis en place depuis (au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Autriche, mais également en France – ce qu’il se passe actuellement autour des systèmes mis en place dans les CAF suit les mêmes logiques) sont en ce sens profondément dysfonctionnels. Les biais, les logiques austéritaires et libérales qui président au déploiement des systèmes ne produisent que la dégradation des systèmes sociaux et des services publics (« ce patrimoine de ceux qui n’en ont pas »), de la justice et de l’équité vers lesquels ils ne devraient jamais cesser de tendre. C’est bien l’inverse pourtant auquel on assiste. La numérisation accélérée des services publics, sous prétexte d’économie budgétaire, devient un levier de leur définancement et de la minimisation des droits et empêche les gens d’accéder à leurs droits et aux services. Depuis les travaux d’Eubanks, on constate finalement que partout, le déploiement de systèmes de traitements de masse des bénéficiaires d’aides ou de services publics est problématique, et la cause est autant à trouver dans les choix de développement que dans les considérations idéologiques qui président à ceux-ci. Partout, le but est de gérer la pénurie et de l’étendre, tout en diminuant les coûts. Le but n’est pas de faire des services publics qui rendent le service qu’on en attend, que de faire des services qui produisent des gains économiques, de la rentabilité. Et de l’accélérer… quoi qu’il en coûte. 

Une histoire algorithmique exemplaire : affecter des reins à ceux qui en ont besoin

D’une manière un peu déstabilisante, Robinson ne nous explique pas comment le système d’attribution d’un greffon rénal calcule (c’est tout de même dommage de ne pas s’être essayé à l’exercice… Ainsi par exemple, on finit par comprendre que c’est un système par points qui préside à l’attribution où le but du côté du greffon est d’en avoir le moins possible, quand du côté du greffé, il est d’en avoir le plus possible).  Robinson raconte plutôt la grande histoire de l’évolution de la transplantation rénale et l’évolution des débats éthiques qui l’ont accompagné. Il raconte l’histoire de la discussion d’un système technique avec la société et si cette histoire est exemplaire, ce n’est pas parce que le système d’attribution, l’algorithme d’appariement, serait plus vertueux que d’autres (Robinson termine son analyse en montrant que ce n’est pas le cas), mais parce qu’il démontre que ce qui est vertueux c’est la mise en discussion – ouverte, organisée, inclusive… – continue entre technique et société… Même quand elle se referme (par exemple quand il évoque la question de la prise en compte des problèmes liés à la géographie des dons), d’autres moyens permettent de l’ouvrir (en l’occurrence, le recours aux tribunaux). Ce qu’il montre, c’est que même quand les discussions se referment, les questions de justice et d’équité, d’équilibres des droits, finissent toujours par revenir, comme nous le rappelle Alain Supiot

De l’introduction des questions éthiques

Robinson retrace l’histoire de la transplantation rénale en montrant les conséquences éthiques de l’évolution des connaissances médicales. Si la première tentative de transplantation à eu lieu au début du XXe siècle, longtemps, la question de l’immunologie, c’est-à-dire de l’acceptation d’un organe étranger dans le corps est restée obscure à la science. La première transplantation de rein réussie date de 1954 seulement, et elle était entre deux parfaits jumeaux, qui semblait la seule condition à la réussite de l’opération. A défaut de transplantation, la médecine a progressé sur un autre front, la dialyse, c’est-à-dire le fait de faire filtrer les toxines d’un patient non pas par un rein, mais par une machine, ce qu’on est parvenu à faire pendant la seconde guerre mondiale. En 1960, le docteur Scribner met au point le cathéter qui va permettre de prolonger la durée d’un patient sous dialyse (qui n’était que de quelques semaines), transformant le dysfonctionnement du rein de maladie fatale en maladie chronique et amenant un problème éthique chronique : comment trier les patients, à une époque où les appareils de dialyse sont encore extrêmement rares et coûteux ? Face à l’afflux des demandes, Scribner va avoir l’intuition de mettre en place un système de sélection qui ne soit pas uniquement médical. Pour élire les patients à la dialyse, il met en place un processus de sélection consistant en un avis médical pour déterminer l’éligibilité à la dialyse mais surtout il va mettre en place un comité de profanes chargés de trancher les décisions non-médicales d’attribution (comme de déterminer entre deux patients médicalement éligibles, lequel doit être prioritaire). Les membres de ce comité recevront des informations sur le fonctionnement de la dialyse et de la transplantation… mais devront décider des règles non médicales s’appliquant aux patients éligibles à une transplantation ou une dialyse. Très tôt donc, la réponse des limites de l’allocation dans des cas où les ressources sont rares a consisté à faire porter la problématique éthique à  une communauté plus large – et pas seulement aux experts techniques. Lors de ses 13 premiers mois de fonctionnement, le Centre du rein de Seattle du docteur Scribner a dû considérer 30 candidats, 17 ayant été jugé médicalement aptes la dialyse, mais en écartant 7 du traitement. 

D’autres centres de dialyse vont pourtant faire des choix différents : certains vont opter pour une approche, “premier arrivé, premier servi”. Les premiers critères de choix n’étaient pas sans opacités où sans jugements moraux : les patients pauvres, vieux ou appartenant à des minorités ethniques, ceux dont les vies sont plus chaotiques, ont été plus facilement écartés que d’autres. Malgré ses déficiences, ces interrogations ont permis de construire peu à peu la réponse éthique. 

Ce qui va changer dans les années 60, c’est la généralisation de la dialyse (d’abord accessible aux vétérans de l’armée), le développement de la transplantation rénale en ayant recours à des donneurs provenant de la famille proche, puis, en 1972, la décision par le Congrès de rembourser les soins de dialyse. Cette évolution législative doit beaucoup aux témoignages de patients devant les représentants, expliquant la difficulté à accéder à ce type de soins. Le remboursement des soins va permettre d’élargir le public de la dialyse, de créer des centres dédiés et de la rendre moins coûteuse, non seulement pour les patients, mais aussi pour la médecine. Cette prise en charge de la dialyse n’est pas sans incidence d’ailleurs, souligne Robinson, notamment quand les soins liés à une transplantation, couvrant la prise d’immunosuppresseurs, eux, ne courent que sur 3 ans, alors que les soins de dialyse, eux sont pris en charge à vie. Même encore aujourd’hui (et plus encore aux Etats-Unis, ou la prise en charge des soins de santé est difficile), cette logique subsiste et fait que certains patients ne peuvent se permettre de s’extraire de la dialyse au profit d’une transplantation. En moyenne, une dialyse, consiste en 3 traitements par semaine, 4 heures de traitement par session. Coûteuse, elle reste surtout dangereuse, le taux de mortalité des patients sous dialyse est encore important à cette époque. Sans compter que l’augmentation du nombre de patients sous dialyse va avoir un impact sur l’augmentation de la demande de transplantation… 

Dans les années 60, la découverte de médications immunosuppressives va permettre de faire baisser considérablement le rejet des greffons et d’élargir le nombre de greffes : en quelques années, on va passer d’une mortalité post transplantation de 30% à un taux de survie de 80%. 

Un algorithme, mais sûr quels critères ?

En 1984, les spécialistes de la greffe de rein, Tom Starzl et Goran Klintmalm reçoivent une demande de greffe de toute urgence pour une petite fille de 4 ans. Ce drame public, très médiatisé, va reposer la question de l’attribution. La loi nationale sur la transplantation d’organe votée en 1984 va organiser l’encadrement de l’attribution et décider de la création d’un système national par ordinateur pour apparier les organes des donneurs aux patients, dont la réalisation est confiée au Réseau d’approvisionnement en organe et de transplantation (OPTN, Organ procurement and transplantation network) et qui doit faire discuter, comme les premiers comités de Scribner, des médecins et le public. A nouveau, deux écoles s’affrontent. Celle qui propose le premier arrivé, premier servi, et une autre qui propose une rationalisation médicale de la priorisation. 

Cette priorisation va longtemps reposer sur l’appariement antigénique… Ce typage des tissus, consiste a prédire biologiquement la meilleure relation entre les données biomédicales d’un donneur et celles d’un receveur. Cette prédiction ne va cesser d’évoluer avec l’avancée des connaissances et l’évolution des standards de soin. Cet appariement permet de médicaliser le choix, mais repose sur la croyance que cet appariement est important pour la plupart des cas. Pour Robinson, nous avons là un expédient moral car les caractéristiques biomédicales ne sont pas toujours un obstacle insurmontable pour la survie des greffons de reins. Le problème, c’est que les antigènes ne sont pas seulement un prédicteur de la compatibilité entre donneur et receveur, ils sont aussi statistiquement corrélés à la race. Les afro-américains ont trois fois plus de risques d’avoir une maladie des reins en stade terminal que les blancs, alors que la majorité des donneurs ressemblent à la population américaine et sont donc blancs. La prise en compte antigénique signifie proportionnellement moins d’appariements pour les noirs. 

Un autre problème va donner lieu à de longues discussions : à partir de quand prendre en compte une demande de transplantation ? La règle a longtemps été à l’inscription d’un patient sur la liste d’attente… Or, cette inscription sur la liste d’attente n’est pas la même pour tous les patients : le niveau social, la couleur de peau et l’accès aux soins de santé sont là encore producteurs d’inégalités. En fait, le souhait de ne vouloir prendre en compte que des critères dits médicaux pour l’attribution d’un greffon, fait l’impasse sur ce qui ne relève pas du médical dans le médical et notamment ses pesanteurs sociales. Ce que montre très bien le livre de Robinson, c’est combien les discussions internes comme le débat public ne cessent de se modifier dans le temps, à mesure que la connaissance progresse. 

En 1987, l’UNOS (United network for Organ Sharing) qui opère l’OPTN, décide d’opter pour un algorithme d’allocation déjà utilisé localement à Pittsburgh (là encore, soulignons le, on retrouve une constante dans le déploiement de procédures techniques nationales : celle de s’appuyer sur des innovateurs locaux… Le sociologue Vincent Dubois raconte la même histoire quand il évoque la généralisation du contrôle automatisé à l’égard des bénéficiaires de l’aide sociale dans les CAF). Cet algorithme prend en compte de multiples facteurs : le temps d’attente d’un patient, la comptabilité antigénique et l’urgence médicale… avant d’opter deux ans plus tard pour renforcer dans les critères la question de l’appariement antigénique, alors que de nombreux spécialistes s’y opposent prétextant que la preuve de leur importance n’est pas acquise. La contestation gagne alors du terrain arguant que la question antigénique est insignifiante dans la plupart des cas de transplantation et qu’elle est surtout discriminatoire. En 1991, l’inspecteur général de la Santé américain souligne que les noirs attendent un rein deux à trois fois plus longtemps que les blancs (jusqu’à 18 mois, contre 6 !). Sans compter que ceux en faveur de l’appariement antigénique sont également ceux qui valorisent la distribution géographique, qui elle aussi à un impact discriminatoire.

Mais à nouveau, comme aux premiers temps de la transplantation, pour équilibrer les débats, une infrastructure de gouvernance ouverte et équilibrée s’est installée. Avec l’OPTN d’abord, qui s’est imposé comme une organisation caractérisée par la transparence, la consultation et la décision (par le vote). L’OPTN est le modèle de nombreux comités de parties prenantes qui prennent en compte la représentation des usagers et discutent des changements à apporter à des systèmes via d’innombrables conférences ouvertes au public qui vont se déplacer à travers le pays pour permettre la participation. Les efforts de cette structure ont été soutenus par une autre, qui lui est indépendante : le Scientific Registry of Transplant Recipents (SRTR), dont l’une des fonctions est de produire une compréhension des modèles et des impacts des changements envisagés par l’OPTN. Les visualisations et simulations que va produire le SRTR vont bien souvent jouer un rôle vital dans les débats. Simuler les conséquences d’un changement de modèle d’affectation permet d’en saisir les orientations, permet de comprendre qui va en bénéficier et qui risque d’en pâtir. Outre ces institutions phares, il faut ajouter les autorités de santé, les représentants politiques, la communauté médicale, les associations de patients, les décisions de justice… qui s’imbriquent et s’entremêlent dans une grande discussion médico-politique.  

Des critères qui évoluent avec la science et le débat public

Durant les années 90, les progrès de l’immunosuppression renforcent la critique des antigènes, les rendant encore moins critiques dans le succès de la transplantation. L’UNOS procéde à plusieurs changements à son système d’affectation pour réduire le rôle des antigènes dans l’attribution des greffons (et atténuer le fossé des discriminations), au profit du temps d’attente. Dans les années 90, la barrière des groupes sanguins est également dépassée. 

En 2003, un processus de discussion pour reconcevoir le système d’attribution des greffons qui semble en bout de course est à nouveau lancé. Pour beaucoup, “l’algorithme d’allocation des reins était devenu un collage de priorités”. A partir de 2003, le débat s’enflamme sur la question des listes d’attentes : là encore, la discrimination est à l’oeuvre, les afro-américains n’étant pas placé sur les listes d’attentes aussi rapidement ou dans les mêmes proportions que les blancs. Les patients noirs attendent plus longtemps avant d’être inscrits en liste d’attente, souvent après plusieurs années de dialyse, notamment parce que l’accès aux soins aux Etats-unis reste fortement inégalitaire. Pour corriger cette disparité, en 2002, on propose non plus de partir du moment où un patient est ajouté à une liste d’attente, mais de partir du moment où un patient commence une dialyse. Pourtant, à cette époque, la question ne fait pas suffisamment consensus pour être adoptée. 

Une autre critique au premier système de calcul est son manque d’efficacité. Certains proposent que les reins soient affectés prioritairement afin de maximiser la durée de vie des patients (au détriment des patients en attente les plus âgés). D’autres discussions ont lieu sur les patients sensibles, des patients qui ont développé des antigènes spécifiques qui rendent leur transplantation plus à risque, comme ceux qui ont déjà eu une transplantation, des femmes qui ont eu plusieurs naissances ou des patients qui ont reçu beaucoup de transfusions par exemple. Ce degré de sensibilité est calculé par un score : le CPRA, calculated panel reactive antibody score. L’un des enjeux est de savoir si on doit favoriser un patient qui a déjà reçu une transplantation sur un autre qui n’en a pas encore eu : le fait d’avoir une double chance paraissant à ceux qui n’en ont pas encore eu une, comme une injustice. L’introduction de ce nouveau calcul souligne combien les calculs dépendent d’autres calculs. L’intrication des mesures et la complexité que cela génère n’est pas un phénomène nouveau. 

L’utilité contre l’équité : l’efficacité en question

La grande question qui agite les débats qui vont durer plusieurs années, explique Robinson, consiste à balancer l’utilité (c’est-à-dire le nombre total d’années de vie gagnées) et l’équité (le fait que chacun ait une chance égale). Des médecins proposent d’incorporer au système d’allocation une mesure du bénéfice net (le LYFT : Life years from Transplant), visant à classer les candidats selon le nombre d’années de vie qu’ils devraient gagner s’ils reçoivent une greffe. Cette formule, présentée en 2007, est compliquée : elle prend en compte une douzaine de facteurs (l’âge, l’indice de masse corporelle, le temps passé à vivre avec un problème rénal, la conformité antigénique…). En utilisant les données passées, le STR peut modéliser le temps de survie des patients en liste d’attente, le temps de survie post-transplantation, pour chaque patient et chaque appariement. Les modélisations présentées par le STR montrent que LYFT devrait avoir peu d’effet sur la distribution raciale et sanguine des receveurs, mais qu’il devrait éloigner de la greffe les diabétiques, les candidats sensibles et âgés, au profit des plus jeunes. Le calcul du temps de vie cumulé que le système devrait faire gagner peut paraître impressionnant, mais le recul de la chance pour les seniors est assez mal accueilli par les patients. L’efficacité semble mettre à mal l’équité. Les discussions s’enlisent. Le comité demande au ministère de la santé, si l’usage de l’âge dans les calculs est discriminatoire, sans recevoir de réponse. Une version finale et modifiée de Lyft est proposée à commentaire. Lyft montre une autre limite : les modèles de calculs de longévité sur lesquels il repose ne sont pas très compréhensibles au public. Ce qui permet de comprendre une autre règle des systèmes : quand l’explicabilité n’est pas forte, le système reste considéré comme défaillant. Au final, après plusieurs années de débats, Lyft est abandonné. 

En 2011, une nouvelle proposition de modification est faite qui propose de concilier les deux logiques : d’âge et de bénéfice net. Les greffons sont désormais évalués sur un score de 100, où plus le score est bas, meilleur est le greffon. Les patients, eux, sont affecté par un Post-Transplant Survival score (EPTS), qui comme Lyft tente d’estimer la longévité depuis 4 facteurs seulement : l’âge, le temps passé en dialyse, le diabète et si la personne a déjà reçu une transplantation, mais sans évaluer par exemple si les patients tolèrent la dialyse en cas de non transplantation… Pour concilier les logiques, on propose que 20% des greffons soient proposés prioritairement à ceux qui ont le meilleur score de longévité, le reste continuant à être attribué plus largement par âge (aux candidats qui ont entre 15 ans de plus ou de moins que l’âge du donneur). Là encore, pour faire accepter les modifications, le comité présente des simulations. Plus équilibré, la règle des 20/80 semble plus compréhensible,  Mais là encore, il réduit les chances des patients de plus de 50 ans de 20%, privilégiant à nouveau l’utilité sur l’équité, sans répondre à d’autres problèmes qui semblent bien plus essentiels à nombre de participants, notamment ceux liés aux disparités géographiques. Enfin, la question de l’âge devient problématique : la loi américaine contre la discrimination par l’âge a été votée en 2004, rappelant que personne ne peut être discriminé sur la base de son âge. Ici, se défendent les promoteurs de la réforme, l’âge est utilisé comme un proxy pour calculer la longévité. Mais cela ne suffit pas. Enfin, les patients qui ont 16 ans de plus ou de moins que l’âge du donneur n’ont pas moins de chance de survivre que ceux qui ont 14 ans de différence avec le donneur. Ce critère aussi est problématique (comme bien souvent les effets de seuils des calculs, qui sont souvent strictes, alors qu’ils devraient être souples). 

La surveillance du nouveau système montre d’abord que les receveurs de plus de 65 ans sont défavorisés avant de s’améliorer à nouveau (notamment parce que, entre-temps, la crise des opioïdes et la surmortalité qu’elle a engendré a augmenté le nombre de greffons disponibles). Le suivi longitudinal de l’accès aux greffes montre qu’entre 2006 et 2017, l’équité raciale a nettement progressé, notamment du fait de la prise en compte de la date de mise sous dialyse pour tous. Les différences entre les candidats à la greffe, selon la race, se resserrent. 

En septembre 2012, une nouvelle proposition est donc faite qui conserve la règle des 20/80, mais surtout qui intègre le calcul à partir du début de l’entrée en dialyse des patients, atténue l’allocation selon le groupe sanguin… autant de mesures qui améliorent l’accès aux minorités. Cette proposition finale est à nouveau discutée entre septembre et décembre 2012, notamment sur le fait qu’elle réduit l’accès aux patients les plus âgés et sur le compartimentage régional qui perdure. En juin 2013, le conseil de l’OPTN approuve cependant cette version et le nouvel algorithme entre en fonction en décembre 2014. Dix ans de discussion pour valider des modifications… Le débat public montre à la fois sa force et ses limites. Sa force parce que nombre d’éléments ont été discutés, recomposés ou écartés. Ses limites du fait du temps passé et que nombre de problèmes n’ont pas été vraiment tranchés. Décider prend du temps. Robinson souligne combien ces évolutions, du fait des débats, sont lentes. Il a fallu 10 ans de débats pour que l’évolution de l’algorithme d’attribution soit actée. Le débat entre utilité et équité n’a pu se résoudre qu’en proposant un mixte entre les deux approches, avec la règle du 20/80, tant ils restent irréconciliables. Mais si le processus a été long, le consensus obtenu semble plus solide. 

La lente déprise géographique

Le temps d’acheminement d’un greffon à un donneur a longtemps été une donnée essentielle de la greffe, tout comme la distance d’un malade à une unité de dialyse, ce qui explique, que dès le début de la greffe et de la dialyse, le critère géographique ait été essentiel. 

L’allocation de greffon est donc circonscrite à des zonages arbitraires : 58 zones, chacune pilotées par un organisme de contrôle des allocations, découpent le territoire américain. Le système montre pourtant vite ses limites, notamment parce qu’il génère de fortes discriminations à l’accès, notamment là où la population est la plus nombreuse et la demande de greffe plus forte. Les patients de New York ou Chicago attendent des années, par rapport à ceux de Floride. Plusieurs fois, il va être demandé d’y mettre fin (hormis quand le transport d’organes menace leur intégrité). Pourtant, les zones géographiques vont s’éterniser. Il faut attendre 2017 pour que l’UNOS s’attaque à la question en proposant un Score d’accès à la transplantation (ATS, Access to Transplant Score) pour mesurer l’équité de l’accès à la transplantation. L’outil démontre ce que tout le monde dénonçait depuis longtemps :  la géographie est un facteur plus déterminant que l’âge, le groupe sanguin, le genre, la race ou les facteurs sociaux : selon la zone dont dépend le receveur (parmi les 58), un même candidat pourra attendre jusqu’à 22 fois plus longtemps qu’un autre ! Cette question va évoluer très rapidement parce que la même année, l’avocat d’une patiente qui a besoin d’une greffe attaque en justice pour en obtenir une depuis une zone où il y en a de disponibles. Fin 2017, l’UNOS met fin au zonage pour le remplacer par une distance concentrique par rapport à l’hôpital du donneur, qui attribue plus ou moins de points au receveur selon sa proximité. Le plus étonnant ici, c’est qu’un critère primordial d’inégalité ait mis tant d’années à être démonté. 

Le scoring en ses limites

Les scientifiques des données de l’UNOS (qui ont mis en place l’ATS) travaillent désormais à améliorer le calcul de score des patients. Chaque patient se voit attribuer un score, dont la précision va jusqu’à 16 chiffres après la virgule (et le système peut encore aller plus loin pour départager deux candidats). Mais se pose la question du compromis entre la précision et la transparence. Plus il y a un chiffre précis et moins il est compréhensible pour les gens. Mais surtout, pointe Robinson, la précision ne reflète pas vraiment une différence médicale entre les patients. “Le calcul produit une fausse précision”. Ajouter de la précision ne signifie pas qu’un candidat a vraiment un meilleur résultat attendu qu’un autre s’il est transplanté. La précision du calcul ne fait que fournir un prétexte technique pour attribuer l’organe à un candidat plutôt qu’à un autre, une raison qui semble extérieurement neutre, alors que la précision du nombre ne reflète pas une différence clinique décisive. Pour Robinson, ces calculs, poussés à leur extrême, fonctionnent comme la question antigénique passée : ils visent à couvrir d’une neutralité médicale l’appariement. En fait, quand des candidats sont cliniquement équivalents, rien ne les départage vraiment. La précision du scoring est bien souvent une illusion. Créer une fausse précision vise surtout à masquer que ce choix pourrait être aussi juste s’il était aléatoire. Robinson souhaite voir dans cette question qu’adressent les data scientist de l’UNOS, le retour de l’interrogation sempiternelle de ne pas transformer une question technique en une question morale. Il paraîtra à d’autres assez étonnant qu’on continue à utiliser la précision et la neutralité des chiffres pour faire croire à leur objectivité. Pourtant, c’est là une pratique extrêmement répandue. On calcule des différences entre les gens via une précision qui n’a rien de médicale, puisqu’au final, elle peut considérer par exemple, que le fait d’habiter à 500 mètres d’un hôpital fait la différence avec une personne qui habite à 600 mètres. En fait, l’essentiel des candidats est si semblable, que rien ne les distingue dans la masse, les uns des autres. Faire croire que la solution consiste à calculer des différences qui n’ont plus rien de scientifiques est le grand mensonge de la généralisation du scoring. C’est trop souvent l’écueil moral des traitements de masse qui justifient le recours aux algorithmes. Mais le calcul ne le résout pas. Il ne fait que masquer sous le chiffre des distinctions problématiques (et c’est un problème que l’on retrouve aujourd’hui dans nombre de systèmes de scoring, à l’image de Parcoursup). Le calcul d’attribution de greffes de rein n’est pas encore exemplaire. 

Faire mieux

Dans sa conclusion, Robinson tente de remettre cette histoire en perspective. Trop souvent, depuis Upturn, Robinson a vu des systèmes conçus sans grande attention, sans grands soins envers les personnes qu’ils calculaient. Trop de systèmes sont pauvrement conçus. “Nous pouvons faire mieux.” 

Dans la question de l’attribution de greffes, la participation, la transparence, la prévision et l’audit ont tous joué un rôle. Les gens ont élevé leurs voix et ont été entendus. Pourquoi n’en est-il pas de même avec les autres algorithmes à fort enjeu ? Robinson répond rapidement en estimant que la question de la transplantation est unique notamment parce qu’elle est une ressource non marchande. Je ne partage pas cet avis. Si le système est l’un des rares îlots de confiance, son livre nous montre que celle-ci n’est jamais acquise, qu’elle est bien construite, âprement disputée… Cette histoire néanmoins souligne combien nous avons besoin d’une confiance élevée dans un système. “La confiance est difficile à acquérir, facile à perdre et pourtant très utile.” L’exemple de la transplantation nous montre que dans les cas de rationnement la participation du public est un levier primordial pour assurer l’équité et la justice. Il montre enfin que les stratégies de gouvernance peuvent être construites et solides pour autant qu’elles soient ouvertes, transparentes et gérées en entendant tout le monde. 

Gérer la pénurie pour l’accélérer… et faire semblant d’arbitrer

Certes, construire un algorithme d’une manière collaborative et discutée prend du temps. Les progrès sont lents et incrémentaux. Les questions et arbitrages s’y renouvellent sans cesse, à mesure que le fonctionnement progresse et montre ses lacunes. Mais les systèmes sociotechniques, qui impliquent donc la technique et le social, doivent composer avec ces deux aspects. La progression lente mais nette de l’équité raciale dans l’algorithme d’affectation des reins, montre que les défis d’équité que posent les systèmes peuvent être relevés. Reste que bien des points demeurent exclus de ce sur quoi l’algorithme concentre le regard, à l’image de la question des remboursements de soins, limités à 3 ans pour la prise en charge des médicaments immunosuppresseurs des transplantés alors qu’ils sont perpétuels pour les dialysés. Cet enjeu pointe qu’il y a encore des progrès à faire sur certains aspects du système qui dépassent le cadre de la conception de l’algorithme lui-même. Les questions éthiques et morales évoluent sans cesse. Sur la transplantation, la prochaine concernera certainement la perspective de pouvoir avoir recours à des reins de cochons pour la transplantation. Les xénogreffes devraient être prêtes pour les essais médicaux très prochainement, et risquent de bouleverser l’attribution. 

Robinson évoque les algorithmes de sélection des écoles de la ville de New York, où chaque école peut établir ses propres critères de sélection (un peu comme Parcoursup). Depuis peu, ces critères sont publics, ce qui permet un meilleur contrôle. Mais derrière des critères individuels, les questions de discrimination sociale demeurent majeures. Plusieurs collectifs critiques voudraient promouvoir un système où les écoles ne choisissent pas leurs élèves selon leurs mérites individuels ou leurs résultats à des tests standardisés, mais un système où chaque école doit accueillir des étudiants selon une distribution représentative des résultats aux tests standardisés, afin que les meilleurs ne soient pas concentrés dans les meilleures écoles, mais plus distribués entre chaque école. C’est le propos que porte par exemple le collectif Teens Take Change. De même, plutôt que d’évaluer le risque de récidive, la question pourrait être posée bien autrement : plutôt que de tenter de trouver quel suspect risque de récidiver, la question pourrait être : quels services garantiront le mieux que cette personne se présente au tribunal ou ne récidive pas ? Déplacer la question permet de déplacer la réponse. En fait, explique très clairement Robinson, les orientations des développements techniques ont fondamentalement des présupposés idéologiques. Les logiciels de calcul du risque de récidive, comme Compass, reposent sur l’idée que le risque serait inhérent à des individus, quand d’autres systèmes pourraient imaginer le risque comme une propriété des lieux ou des situations, et les prédire à la place. (pour InternetActu.net, j’étais revenu sur les propos de Marianne Bellotti, qui militait pour des IA qui complexifient plutôt qu’elles ne simplifient le monde, qui, sur la question du risque de récidive, évoquait le système ESAS, un logiciel qui donne accès aux peines similaires prononcées dans des affaires antérieures selon des antécédents de condamnations proches, mais, là où Compass charge l’individu, ESAS relativise et aide le juge à relativiser la peine, en l’aidant à comparer sa sentence à celles que d’autres juges avant lui ont prononcé). Les algorithmes qui rationnent le logement d’urgence, comme l’évoquait Eubanks dans son livre, visent d’abord à organiser la pénurie, et finalement permettent de mieux écarter le problème principal, celui de créer plus de logements sociaux. Au contraire même, en proposant un outil d’administration de la pénurie, bien souvent, celle-ci peut finalement être encore plus optimisée, c’est-à-dire plus rabotée encore. Les systèmes permettent de créer des “fictions confortables” : la science et le calcul tentent de neutraliser et dépolitiser des tensions sociales en nous faisant croire que ces systèmes seraient plus juste que le hasard, quand une “loterie aléatoire refléterait bien mieux la structure éthique de la situation”

Participer c’est transformer

La force de la participation n’est pas seulement dans l’apport d’une diversité, d’une pluralité de regards sur un problème commun. La participation modifie les regards de tous les participants et permet de créer des convergences, des compromis qui modulent les systèmes, qui modifient leur idéologie. Au contact d’autres points de vues, dans une ambiance de construction d’un consensus, les gens changent d’avis et modèrent leurs positions, souligne très pertinemment Robinson. Certes, la participation est un dispositif complexe, long, lent, coûteux. Mais ses apports sont transformateurs, car la délibération commune et partagée est la seule à même à pouvoir intégrer de la justice et de l’équité au cœur même des systèmes, à permettre de composer un monde commun. “Une compréhension partagée bénéficie d’une infrastructure partagée”. Pour produire une gouvernance partagée, il faut à la fois partager la compréhension que l’on a d’un système et donc partager l’infrastructure de celui-ci. Les jurés sont briefés sur les enjeux dont ils doivent débattre. Les participants d’un budget citoyens également. La participation nécessite la transparence, pas seulement des données et des modalités de traitement, mais aussi des contextes qui les façonnent. Cela signifie qu’il est toujours nécessaire de déployer une infrastructure pour soutenir le débat : quand elle est absente, la conversation inclusive et informée tend à ne pas être possible. Dans le cas de la transplantation, on l’a vu, les ressources sont innombrables. Les organismes pour les produire également – et leur indépendance est essentielle. Les visualisations, les simulations se sont souvent révélées essentielles, tout autant que les témoignages et leur pluralité. Pour Robinson, cette implication des publics, cette infrastructure pour créer une compréhension partagée, ces gouvernances ouvertes sont encore bien trop rares au-delà du domaine de la santé… alors que cela devrait être le cas dans la plupart des systèmes à haut enjeu. “La compréhension partagée bénéficie d’une infrastructure partagée, c’est-à-dire d’investissements qui vont au-delà de l’effort qu’implique la construction d’un algorithme en soi.”  Certes, concède-t-il, la participation est très coûteuse. Pour Robinson : “Nous ne pouvons pas délibérer aussi lourdement sur tout”. Bien sûr, mais il y a bien trop d’endroits où nous ne délibérons pas. Faire se rejoindre l’utilité et l’équité prend du temps, mais elles ne sont irréconciliables que là où aucune discussion ne s’engage. En fait, contrairement à Robinson, je pense que nous ne pouvons pas vivre dans des systèmes où la justice n’est pas présente ou le déséquilibre entre les forces en présence est trop fort. Les systèmes injustes et oppressifs n’ont qu’un temps. L’auto-gouvernement et la démocratie ont toujours pris du temps, mais ils demeurent les moins pires des systèmes. L’efficacité seule ne fera jamais société. Cette logistique de la participation est certainement le coût qui devrait balancer les formidables économies que génère la dématérialisation. Mais surtout, convient Robinson, la participation est certainement le meilleur levier que nous avons pour modifier les attitudes et les comportements. Plusieurs études ont montré que ces exercices de discussions permettent finalement d’entendre des voies différentes et permettent aux participants de corriger leurs idées préconçues. La participation est empathique. 

Le risque d’une anesthésie morale par les chiffres

Enfin, Robinson invite à nous défier de la quantification, qu’il qualifie “d’anesthésiant moral“.  “Les algorithmes dirigent notre attention morale”, explique-t-il. Le philosophe Michael Sacasas parle, lui, de machines qui permettent “l’évasion de la responsabilité”. Quand on regarde le monde comme un marché, un score “semble toujours dépassionné, impartial et objectif”disaient Marion Fourcade et Kieran Healy. Pourtant, la quantification n’est pas objective, parce qu’elle a des conséquences normatives et surtout que le chiffre nous rend indifférent à la souffrance comme à la justice (c’est ce que disait très bien le chercheur italien Stefano Diana, qui parlait de psychopathologisation par le nombre). C’est également ce que disaient les juristes Guido Calabresi et Philip Bobbitt dans leur livre, Tragic Choices (1978) : “En faisant en sorte que les résultats semblent nécessaires, inévitables, plutôt que discrétionnaires, l’algorithme tente de convertir ce qui est tragiquement choisi en ce qui n’est qu’un malheur fatal. Mais généralement, ce n’est qu’un subterfuge, car, bien que la rareté soit un fait, une décision particulière… (par exemple, celle de savoir qui recevra un organe dont on a besoin de toute urgence) est rarement nécessaire au sens strict du terme.” C’est tout le problème du scoring jusqu’à 16 décimales, qui ne distingue plus de différences médicales entre des patients, mais les discrétise pour les discrétiser. La fausse rationalité du calcul, permet “d’esquiver la réalité que de tels choix, sont, à un certain niveau, arbitraires”. Ces subterfuges par le calcul se retrouvent partout. Poussé à son extrême, le score produit des différences inexistantes. Pour Robinson, “nous apprenons à expliquer ces choix impossibles dans des termes quantitatifs neutres, plutôt que de nous confronter à leur arbitraire”. Pour ma part, je pense que nous n’apprenons pas. Nous mentons. Nous faisons passer la rationalité pour ce qu’elle n’est pas. Nous faisons entrer des critères arbitraires et injustes dans le calcul pour le produire. Quand rien ne distingue deux patients pour leur attribuer un greffon, on va finir par prendre un critère ridicule pour les distinguer, plutôt que de reconnaître que nous devrions avoir recours à l’aléatoire quand trop de dossiers sont similaires. Et c’est bien le problème que souligne Robinson à la fin de son inspection du système de calcul de l’attribution de greffe de rein : la plupart des patients sont tellement similaires entre eux que le problème est bien plus relatif à la pénurie qu’autre chose. Le problème est de faire penser que les critères pour les distinguer entre eux sont encore médicaux, logiques, rationnels. 

Pour Robinson, les algorithmes sont des productions de compromis, d’autant plus efficaces qu’ils peuvent être modifiés (et ne cessent de l’être) facilement. Leur adaptabilité même nous invite à tisser un lien, trop inexistant, entre la société et la technique. Puisque les modifier n’est pas un problème, alors nous devrions pouvoir en discuter en permanence et avoir une voix pour les faire évoluer. L’expertise technique n’est jamais et ne devrait jamais être prise comme une autorité morale. La participation ne devrait pas être vue comme quelque chose de lourd et de pesant, mais bien comme le seul levier pour améliorer la justice du monde. Robinson nous invite à imaginer un monde où les plus importants systèmes techniques refléteraient bien des voix, même la nôtre. Pour l’instant, ce que l’on constate partout, c’est que tout est fait pour ne pas les écouter. 

Ce que nous dit le livre de Robinson, c’est combien la question de l’équité reste primordiale. Et qu’améliorer un système prend du temps. La justice n’est pas innée, elle se construit lentement, patiemment. Trop lentement bien souvent.  Mais le seul outil dont nous disposons pour améliorer la justice, c’est bien le débat, la contradiction et la discussion. Malgré sa complexité et sa lenteur, la question du débat public sur les systèmes est essentielle. Elle ne peut ni ne doit être un débat d’experts entre eux. Plusieurs fois, dans ces débats, Robinson montre l’importance des patients. C’est leurs interventions lors des séances publiques qui modifient les termes du débat. Construire des systèmes robustes, responsables, nécessite l’implication de tous. Mais ce qui est sûr c’est qu’on ne construit aucun système responsable quand il n’écoute pas les voix de ceux pris dans ces filets. Nous devons exiger des comités de parti de prenantes partout où les systèmes ont un impact fort sur les gens. Nous devons nous assurer d’améliorations incrémentales, non pas imposées par le politique, mais bien discutées entre égaux, dans des comités où les experts ont autant la voix que les calculés. Aujourd’hui, c’est ce qui manque dans la plupart des systèmes. Y faire entrer les voix des gens. C’est la principale condition pour faire mieux, comme nous y invite David Robinson. 

Hubert Guillaud

A propos du livre de David G. Robinson, Voices in the code, a story about people, their values, and the algorithm they made, Russell Sage Foundation, 2022, 212 pages. Cet article a été publié originellement sur le blog de Hubert Guillaud, le 24 novembre 2022.

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  • Pour rendre la participation effective, il faut mesurer les changements qu’elle produit
    Pour TechPolicy Press, le consultant Jonathan van Geuns se moque de l’illusion de la participation dont s’est paré le Sommet pour l’action sur l’IA parisien. « La gouvernance de l’IA aujourd’hui n’est qu’une vaste mise en scène, un théâtre parisien où les acteurs – dirigeants d’entreprises, politiques et technocrates – déclament d’une voix posée leur discours sur la responsabilité, créant l’illusion d’une décision collective ». En réalité, les mécanismes de gouvernance restent imperméables aux v

Pour rendre la participation effective, il faut mesurer les changements qu’elle produit

4 avril 2025 à 07:00

Pour TechPolicy Press, le consultant Jonathan van Geuns se moque de l’illusion de la participation dont s’est paré le Sommet pour l’action sur l’IA parisien. « La gouvernance de l’IA aujourd’hui n’est qu’une vaste mise en scène, un théâtre parisien où les acteurs – dirigeants d’entreprises, politiques et technocrates – déclament d’une voix posée leur discours sur la responsabilité, créant l’illusion d’une décision collective ». En réalité, les mécanismes de gouvernance restent imperméables aux voix qu’ils prétendent intégrer. Entreprises, ONG et gouvernements ont bien compris l’efficacité d’un engagement de façade. Les comités d’éthique sur l’IA, les tables rondes des parties prenantes, les forums publics ne sont pas les fondements d’une démocratie mais son simulacre. Simulacre d’inclusion où la contestation est réduite à son expression la plus polie. Ces dispositifs « créent l’illusion d’un contrôle démocratique tout en permettant à ceux qui les mettent en œuvre, de garder la mainmise sur les résultats ». Ce n’est pas de la gouvernance, seulement un décor.

Pour que les audits et les évaluations modifient réellement les rapports de force, ils doivent d’abord s’extraire du carcan d’opacité qui les enserre. « Actuellement, ces processus servent davantage à absorber qu’à transformer : ils recueillent les critiques, les diluent en rapports inoffensifs, puis les présentent comme preuve qu’une action a été menée. Ils fonctionnent comme des vitrines de l’engagement, invitant le public à admirer les mécanismes complexes de la gouvernance de l’IA tout en préservant les structures de pouvoir existantes de toute remise en cause ».

Les structures mise en place pour contester le pouvoir servent de rempart à la contestation

Le problème n’est pas tant que la participation manque de force, mais que l’écosystème a été conçu pour la neutraliser, sollicitant des critiques tout en gardant le monopole de leur interprétation. « On finance des conseils consultatifs tout en se réservant le droit d’ignorer leurs recommandations. On réunit des comités d’éthique pour les dissoudre dès que ce qu’ils veulent examiner devient gênant. Ce n’est pas un échec de la participation, c’est son détournement. Les structures qui devraient être mises en place pour contester le pouvoir servent finalement de rempart contre sa contestation ».

Cette situation est d’autant plus problématique que nous manquons d’outils structurés pour évaluer si la participation à la gouvernance de l’IA est véritablement significative. On compte le nombre de « parties prenantes » consultées sans mesurer l’impact réel de leurs contributions. On comptabilise les forums organisés sans examiner s’ils ont abouti à des changements concrets. Cette focalisation sur la forme plutôt que sur le fond permet au « participation-washing » de prospérer. Un constat très proche de celui que dressaient Manon Loisel et Nicolas Rio dans leur livre, Pour en finir avec la démocratie participative (Textuel, 2024).

Changer les indicateurs de la participation : mesurer les changements qu’elle produit ! 

Pour Jonathan van Geuns, la participation doit se doter d’un cadre plus rigoureux pour favoriser l’inclusivité, la redistribution du pouvoir, la construction de la confiance, l’impact et la pérennité. Les indicateurs doivent évoluer du procédural vers le structurel. La vraie question n’est pas de savoir si différentes parties prenantes ont été invitées à s’exprimer, « mais de savoir si leur participation a redistribué le pouvoir, modifié les processus décisionnels et engendré des changements concrets ! »

La participation ne peut se réduire à un exercice consultatif où les communautés concernées peuvent exprimer leurs inquiétudes sans avoir le pouvoir d’agir, comme nous le constations dans notre article sur l’absence de tournant participatif de l’IA. Pour van Geuns, « la participation doit être ancrée structurellement, non comme une fonction consultative mais comme une fonction souveraine », comme l’exprimait Thomas Perroud dans son livre, Services publics et communs (Le Bord de l’eau, 2023). Cela pourrait se traduire par des conseils de surveillance publique ayant un droit de veto sur les applications, des organismes de régulation où les représentants disposent d’un réel pouvoir décisionnel, et des mécanismes permettant aux groupes affectés de contester directement les décisions basées sur l’IA ou d’exiger le retrait des systèmes perpétuant des injustices.

« L’audit des systèmes d’IA ne suffit pas ; nous devons pouvoir les démanteler. Les cadres de supervision de l’IA doivent inclure des mécanismes de refus, pas uniquement de contrôle. Quand un audit révèle qu’un algorithme est structurellement discriminatoire, il doit avoir la force juridique de le désactiver. Quand un système nuit de façon disproportionnée aux travailleurs, locataires, réfugiés ou citoyens, ces communautés ne doivent pas seulement être consultées mais avoir le pouvoir d’en stopper le déploiement. La participation ne doit pas se contenter de documenter les préjudices ; elle doit les interrompre. »

En fait, estime le consultant, « la gouvernance de l’IA n’est plus simplement un terrain de contestation mais un exemple flagrant de capture par les entreprises. Les géants de la tech agissent comme des législateurs privés, élaborant les cadres éthiques qui régissent leur propre conduite. Ils prônent l’ouverture tout en protégeant jalousement leurs algorithmes, parlent d’équité tout en brevetant des biais, évoquent la sécurité tout en exportant des technologies de surveillance vers des régimes autoritaires. Dans ce contexte, tout cadre qui n’aborde pas le déséquilibre fondamental des pouvoirs dans le développement et le déploiement de l’IA n’est pas seulement inefficace ; il est complice ». Les audits et évaluations participatifs doivent donc être juridiquement contraignants et viser non seulement à diversifier les contributions mais à redistribuer le contrôle et rééquilibrer les pouvoirs.

« La gouvernance doit être continue, adaptative et structurellement résistante à l’inertie et au désintérêt, en garantissant que les communautés restent impliquées dans les décisions tout au long du cycle de vie d’un système d’IA. Cela implique également la mise en place de financements pérennes et de mandats légaux pour les structures participatives ».

« La crise de la gouvernance de l’IA ne se limite pas à des systèmes d’IA défectueux. Elle révèle la mainmise des entreprises sur les processus de gouvernance. L’enjeu n’est pas simplement d’accroître la participation, mais de s’assurer qu’elle conduise à une véritable redistribution du pouvoir. Sans cadres d’évaluation solides, mécanismes d’application clairs et remise en question fondamentale de ceux qui définissent les priorités de la gouvernance de l’IA, la participation restera une vitrine vide, conçue pour afficher une transparence et une responsabilité de façade tout en préservant les structures mêmes qui perpétuent les inégalités ».

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    Le philosophe Rob Horning rapporte que des chercheurs de Google ont publié un article décrivant un projet de « Machines d’Habermas » – hommage au philosophe et à sa théorie de l’espace public – décrivant des machines permettant de faciliter la délibération démocratique. L’idée consiste à utiliser des IA génératives pour générer des déclarations de groupes à partir d’opinions individuelles, en maximisant l’approbation collective par itération successive. Le but : trouver des terrains d’entente su

L’État artificiel : la vie civique automatisée

19 novembre 2024 à 07:30

Le philosophe Rob Horning rapporte que des chercheurs de Google ont publié un article décrivant un projet de « Machines d’Habermas » – hommage au philosophe et à sa théorie de l’espace public – décrivant des machines permettant de faciliter la délibération démocratique. L’idée consiste à utiliser des IA génératives pour générer des déclarations de groupes à partir d’opinions individuelles, en maximisant l’approbation collective par itération successive. Le but : trouver des terrains d’entente sur des sujets clivants, avec une IA qui fonctionne comme un médiateur. 

Vers des machines pour délibérer à notre place

Dans leur expérimentation, les chercheurs rapportent que les participants ont préféré les déclarations générées par les IA à celle des humains. Pour Horning, cela signifie peut-être que les gens « sont plus susceptibles d’être d’accord avec une position lorsqu’il semble que personne ne la défende vraiment qu’avec une position articulée par une autre personne ». Effectivement, peut-être que le fait qu’elles soient artificielles et désincarnées peut aider, mais peut-être parce que formulées par la puissance des LLM, ces propositions peuvent sembler plus claires et neutres, comme le sont souvent les productions de l’IA générative, donc plus compréhensibles et séduisantes. Les chercheurs mettent en avant l’efficacité et la rapidité de leur solution, par rapport aux délibérations humaines, lentes et inefficaces – mais reconnaissent que les propositions et les synthèses faites par les outils nécessiteraient d’être vérifiées. 404 media rapportait il y a peu le développement d’une IA pour manipuler les réseaux sociaux permettant de cibler les messages selon les discours politiques des publics. Pas sûr effectivement qu’il y ait beaucoup de différence entre les machines d’Habermas de Google et ces outils de manipulation de l’opinion. 

Ces efforts à automatiser la sphère publique rappellent à Horning le livre de Hiroki Azuma, General Will 2.0 (2011) qui défendait justement l’utilisation de la surveillance à grande échelle pour calculer mathématiquement la volonté générale de la population et se passer de délibération. « Nous vivons à une époque où tout le monde est constamment dérangé par des « autres » avec lesquels il est impossible de trouver un compromis », expliquait Azuma, en boomer avant l’heure. Il suffit donc d’abandonner la présomption d’Habermas et d’Arendt selon laquelle la politique nécessite la construction d’un consensus par le biais de discussions… pour évacuer à la fois le compromis et les autres. D’où l’idée d’automatiser la politique en agrégeant les données, les comportements et en les transformant directement en décisions politiques. 

Rob Horning voit dans cette expérimentation un moyen de limiter la conflictualité et de lisser les opinions divergentes. Comme on le constate déjà avec les réseaux sociaux, l’idée est de remplacer une sphère publique par une architecture logicielle, et la communication interpersonnelle par un traitement de l’information déguisé en langage naturel, explique-t-il avec acuité. « Libérer l’homme de l’ordre des hommes (la communication) afin de lui permettre de vivre sur la base de l’ordre des choses (la volonté générale) seule », comme le prophétise Azuma, correspond parfaitement à l’idéologie ultra rationaliste de nombre de projets d’IA qui voient la communication comme un inconvénient et les rencontres interpersonnelles comme autant de désagréments à éviter. « Le fantasme est d’éliminer l’ordre des humains et de le remplacer par un ordre des choses » permettant de produire la gouvernance directement depuis les données. Les intentions doivent être extraites et les LLM – qui n’auraient aucune intentionnalité (ce qui n’est pas si sûr) – serviraient de format ou de langage permettant d’éviter l’intersubjectivité, de transformer et consolider les volontés, plus que de recueillir la volonté de chacun. Pour Horning, le risque est grand de ne considérer la conscience de chacun que comme un épiphénomène au profit de celle de la machine qui à terme pourrait seule produire la conscience de tous. Dans cette vision du monde, les données ne visent qu’à produire le contrôle social, qu’à produire une illusion d’action collective pour des personnes de plus en plus isolées les unes des autres, dépossédées de la conflictualité et de l’action collective. 

Mais les données ne parlent pas pour elles-mêmes, nous disait déjà danah boyd, qui dénonçait déjà le risque de leur politisation. La perspective que dessinent les ingénieurs de Google consiste à court-circuiter le processus démocratique lui-même. Leur proposition vise à réduire la politique en un simple processus d’optimisation et de résolution de problèmes. La médiation par la machine vise clairement à évacuer la conflictualité, au cœur de la politique. Elle permet d’améliorer le contrôle social, au détriment de l’action collective ou de l’engagement, puisque ceux-ci sont de fait évacués par le rejet du conflit. Une politique sans passion ni conviction, où les citoyens eux-mêmes sont finalement évacués. Seule la rétroaction attentionnelle vient forger les communautés politiques, consistant à soumettre ceux qui sont en désaccord aux opinions validées par les autres. La démocratie est réduite à une simple mécanique de décisions, sans plus aucune participation active. Pour les ingénieurs de Google, la délibération politique pourrait devenir une question où chacun prêche ses opinions dans une application et attend qu’un calculateur d’opinion décide de l’état de la sphère publique. Et le téléphone, à son tour, pourrait bombarder les utilisateurs de déclarations optimisées pour modérer et normaliser leurs opinions afin de lisser les dissensions à grande échelle. Bref, une sorte de délibération démocratique sous tutelle algorithmique. Un peu comme si notre avenir politique consistait à produire un Twitter sous LLM qui vous exposerait à ce que vous devez penser, sans même s’interroger sur toutes les défaillances et manipulations des amplifications qui y auraient cours. Une vision de la politique parfaitement glaçante et qui minimise toutes les manipulations possibles, comme nous ne cessons de les minimiser sur la façon dont les réseaux sociaux organisent le débat public. 

Dans le New Yorker, l’historienne Jill Lepore dresse un constat similaire sur la manière dont nos communications sont déjà façonnées par des procédures qui nous échappent. Depuis les années 60, la confiance dans les autorités n’a cessé de s’effondrer, explique-t-elle en se demandant en quoi cette chute de la confiance a été accélérée par les recommandations automatisées qui ont produit à la fois un électorat aliéné, polarisé et méfiant et des élus paralysés. Les campagnes politiques sont désormais entièrement produites depuis des éléments de marketing politique numérique. 

En septembre, le Stanford Digital Economy Lab a publié les Digitalist papers, une collection d’essais d’universitaires et surtout de dirigeants de la Tech qui avancent que l’IA pourrait sauver la démocratie américaine, rien de moins ! Heureusement, d’autres auteurs soutiennent l’exact inverse. Dans son livre Algorithms and the End of Politics (Bristol University Press, 2021), l’économiste Scott Timcke explique que la datafication favorise le néolibéralisme et renforce les inégalités. Dans Théorie politique de l’ère numérique (Cambridge University Press, 2023), le philosophe Mathias Risse explique que la démocratie nécessitera de faire des choix difficiles en matière de technologie. Or, pour l’instant, ces choix sont uniquement ceux d’entreprises. Pour Lepore, nous vivons désormais dans un « État artificiel », c’est-à-dire « une infrastructure de communication numérique utilisée par les stratèges politiques et les entreprises privées pour organiser et automatiser le discours politique »

Une société vulnérable à la subversion

La politique se réduit à la manipulation numérique d’algorithmes d’exploration de l’attention, la confiance dans le gouvernement à une architecture numérique appartenant aux entreprises et la citoyenneté à des engagements en ligne soigneusement testés et ciblés. « Au sein de l’État artificiel, presque tous les éléments de la vie démocratique américaine – la société civile, le gouvernement représentatif, la presse libre, la liberté d’expression et la foi dans les élections – sont vulnérables à la subversion », prévient Lepore. Au lieu de prendre des décisions par délibération démocratique, l’État artificiel propose des prédictions par le calcul, la capture de la sphère publique par le commerce basé sur les données et le remplacement des décisions des humains par celles des machines. Le problème, c’est qu’alors que les États démocratiques créent des citoyens, l’État artificiel crée des trolls, formule, cinglante, l’historienne en décrivant la lente montée des techniques de marketing numérique dans la politique comme dans le journalisme. 

À chaque étape de l’émergence de l’État artificiel, les leaders technologiques ont promis que les derniers outils seraient bons pour la démocratie… mais ce n’est pas ce qui s’est passé, notamment parce qu’aucun de ces outils ne sont démocratiques. Au contraire, le principal pouvoir de ces outils, de Facebook à X, est d’abord d’offrir aux entreprises un contrôle sans précédent de la parole, leur permettant de moduler tout ce à quoi l’usager accède. Dans l’État artificiel, l’essentiel des discours politiques sont le fait de bots. Et X semble notamment en avoir plus que jamais, malgré la promesse de Musk d’en débarrasser la plateforme. « L’État artificiel est l’élevage industriel de la vie publique, le tri et la segmentation, l’isolement et l’aliénation, la destruction de la communauté humaine. » Dans sa Théorie politique de l’ère numérique, Risse décrit et dénonce une démocratie qui fonctionnerait à l’échelle de la machine : les juges seraient remplacés par des algorithmes sophistiqués, les législateurs par des « systèmes de choix collectifs pilotés par l’IA ». Autant de perspectives qui répandent une forme de grande utopie démocratique de l’IA portée par des technoprophètes, complètement déconnectée des réalités démocratiques. Les Digitalist Papers reproduisent la même utopie, en prônant une démocratie des machines plutôt que le financement de l’éducation publique ou des instances de représentations. Dans les Digitalists Papers, seul le juriste Lawrence Lessig semble émettre une mise en garde, en annonçant que l’IA risque surtout d’aggraver un système politique déjà défaillant. 
La grande difficulté devant nous va consister à démanteler ces croyances conclut Lepore. D’autant que, comme le montre plusieurs années de problèmes politiques liés au numérique, le risque n’est pas que nous soyons submergés par le faux et la désinformation, mais que nous soyons rendus toujours plus impuissants. « L’objectif principal de la désinformation n’est pas de nous persuader que des choses fausses sont vraies. Elle vise à nous faire nous sentir impuissants », disait déjà Ethan Zuckerman. Dans une vie civique artificielle, la politique devient la seule affaire de ceux qui produisent l’artifice.

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    Pas plus qu’il n’y a de données neutres, il n’y a de calculs neutres. Ce que l’on compte et comment on le compte est primordial. Et les différentes façons de compter que l’on peut convoquer imposent avec elles leurs idéologies. Un bon exemple nous est donné avec les discussions autour de la méthode de répartition des revenus du streaming musical.  Longtemps, la règle de répartition est restée simple, « centrée sur le marché » (market centric), comme l’expliquait le journaliste Justin Delépine

Mais qui décide de comment on compte  ?

9 juillet 2024 à 12:15

Pas plus qu’il n’y a de données neutres, il n’y a de calculs neutres. Ce que l’on compte et comment on le compte est primordial. Et les différentes façons de compter que l’on peut convoquer imposent avec elles leurs idéologies. Un bon exemple nous est donné avec les discussions autour de la méthode de répartition des revenus du streaming musical

Longtemps, la règle de répartition est restée simple, « centrée sur le marché » (market centric), comme l’expliquait le journaliste Justin Delépine dans Alternatives Economiques. Les plateformes divisent le produit des abonnements et de la publicité par le nombre d’écoutes : les plus écoutés sont les plus rémunérés. Simple ! Mais est-ce équitable ? Cette façon de mesurer favorise l’écoute intensive telle que la pratique les plus jeunes notamment, mais qui n’est pas nécessairement le mode d’écoute de tous ceux qui payent un abonnement. Elle concentre les revenus au bénéfice des plus écoutés et au détriment de la diversité. D’où l’émergence d’une autre méthode de calcul, poussée notamment par des éditeurs indépendants, « centrée sur l’usager » (user centric). Ici, le mode de redistribution valorise ce qu’écoutent les abonnées dans leur diversité, les revenus ne sont plus distribués aux plus écoutés, mais selon ce qu’apprécie chaque abonné, permettant de rééquilibrer la distribution des revenus à d’autres genres de musiques et à une plus grande diversité d’artistes. Une autre modalité a été imaginée depuis, poussée par les majors : la méthode « centrée sur l’artiste » (artist centric) qui semble exclure de la rémunération les artistes émergents pour valoriser les artistes dont le public est le plus diversifié, ceux qui totalisent le plus d’abonnés uniques différents. 

Ces différentes conceptions de la répartition de la valeur ne sont pas sans incidences concrètes. Elles nous montrent que le mode de calcul de la valeur n’est pas unique, mais multiple. Chaque modèle proposé a des avantages et des inconvénients, des effets. Tout comme les données sont toujours situées, la manière dont on compte n’est jamais objective

Ce que montre également cet exemple, c’est que l’orientation du mode de calcul a un impact profond et que celui-ci est assez peu évalué et qu’il est loin d’être décidé démocratiquement. Le mode de calcul est pourtant un objet politique qui devrait être au cœur de la régulation politique des plateformes. L’acteur public devrait observer les différentes modalités de calcul possibles, leurs impacts, et imposer aux plateformes un mode de répartition de la valeur sur un autre. En France par exemple, qui promeut la diversité culturelle et le soutien aux artistes émergents, le régulateur devrait imposer aux plateformes sur notre territoire un modèle plutôt user centric, qui favorise une distribution plus équitable de la valeur. Ces constats pourraient être élargis bien au-delà des plateformes musicales d’ailleurs. Fort d’études d’impacts sur la répartition de valeur dans les plateformes, nous pourrions ainsi porter des modalités de calculs de la répartition qui permettent de valoriser la création et la diversité. 

Les intérêts des uns et des autres à imposer un mode de calcul sur un autre est ici primordial. Après avoir beaucoup soutenu le market centric, les majors soutiennent désormais le modèle artist centric et, du fait de leur poids économique, parviennent à l’imposer aux plateformes qui dépendent de l’offre de leurs catalogues (les catalogues des 3 majors représentent 65% des écoutes sur les plateformes pour seulement 22% des références). Trop souvent, le choix du mode de calcul s’impose par la force. 

Dernière chose à retirer de cet exemple. Les modalités de calcul ne sont jamais uniques. Pour chaque objet de calcul, nous devrions toujours envisager plusieurs modalités, regarder leur impact et décider en fonction de ceux-ci. Or, trop souvent, les calculs nous sont proposés sans alternatives. A l’heure où ils sont partout, l’enjeu est bien d’observer leurs conséquences et de proposer d’autres options. C’est dans les modalités de calcul désormais que se situe la politique. Quand en 2014 la CAF change la modalité de calcul de la prestation de service unique (PSU), le système de mesure de la subvention qu’elle distribue aux crèches, imposant un contrôle du remplissage à l’heure, elle modifie profondément le modèle économique de celles-ci. Ce qui pose une dernière question à notre enjeu. Si l’acteur public a vocation d’être l’arbitre des négociations entre acteurs aux intérêts divergents, comme ce pourrait être le cas dans la répartition de la valeur entre acteurs privés et intérêt général… Comment peut-il être l’arbitre de l’intérêt général quand il est juge et partie des calculs qu’il produit, comme c’est le cas dans le PSU ? 

Ce que nous racontent ces histoires, c’est que nous devons observer avec attention les transformations des modalités de calcul. C’est désormais là, dans les formules Excel qui agencent les données que se fait la politique. Le risque, c’est que les transformations du calcul s’imposent de plus en plus par la force plutôt que portées par un dialogue démocratique et politique. Qui décide de comment on compte est devenu l’enjeu central d’une société fondée sur les traitements

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    Toxique, sexiste, violent, abusif, harceleur… Le numérique révèle souvent ses pires aspects dans ses relations aux femmes. Le best-seller de la journaliste et activiste britannique, Caroline Criado-Perez (@CCriadoPerez), Femmes invisibles (First, 2020), s’inscrit pleinement dans ces critiques en les élargissant. Pour elle, si les femmes sont rendues aussi invisibles partout et tout le temps, c’est d’abord et avant tout parce qu’elles sont absentes des données qui construisent nos mondes. En dres

Pour un féminisme des données

27 septembre 2021 à 07:00

Toxique, sexiste, violent, abusif, harceleur… Le numérique révèle souvent ses pires aspects dans ses relations aux femmes. Le best-seller de la journaliste et activiste britannique, Caroline Criado-Perez (@CCriadoPerez), Femmes invisibles (First, 2020), s’inscrit pleinement dans ces critiques en les élargissant. Pour elle, si les femmes sont rendues aussi invisibles partout et tout le temps, c’est d’abord et avant tout parce qu’elles sont absentes des données qui construisent nos mondes. En dressant un long et éprouvant catalogue des conséquences de l’absence de prise en compte des femmes de la médecine au design, du travail à la vie civique… Criado-Perez déroule, d’une cascade de conséquence à l’autre, combien notre réalité est masculo-normée. « Les hommes confondent leur propre point de vue et la vérité absolue ».

Changer de point de vue !

Couverture du livre Femmes Invisibles« Femmes invisibles raconte ce qui se passe quand nous oublions de tenir compte de la moitié de l’humanité », sous la forme d’un long et éprouvant catalogue d’exemples, épuisants à force d’être édifiants.

Évoquons-en quelques-uns. Criado-Perez commence par exemple en racontant le travail réalisé dès 2011 par la ville de Karlskoga en Suède afin de réévaluer toutes leurs politiques publiques en les examinant sous l’angle du genre. Parmi les problèmes soulevés par cet examen, les autorités ont constaté que leur manière de déneiger les routes était sexiste ! Comme dans nombre de localités, Karlskoga déneigeait en commençant par les grandes artères et en terminant par les trottoirs et les pistes cyclables. Or, cette façon de faire n’affecte pas indifféremment les hommes et les femmes, notamment parce qu’ils ne se déplacent pas de la même façon : les femmes réalisent plus de déplacements de proximité pour prendre soin des plus jeunes ou des plus âgés. La ville de Karlskoga modifia donc l’ordre des opérations de déneigement pour donner la priorité aux piétons et aux utilisateurs de transports en commun au prétexte que conduire une voiture dans la neige est souvent plus simple que d’y pousser une poussette. L’un des effets de la mesure a été de diminuer le nombre de blessées suite à des chutes, un problème qui affectait surtout les femmes, remarquant d’ailleurs que le coût des accidents de piétons était deux fois supérieur au coût de l’entretien hivernal des routes. La planification du déneigement n’a jamais été conçue délibérément pour favoriser les hommes au détriment des femmes, souligne très justement Criado-Perez, mais relevait d’une absence de données genrées. Les hommes avaient conçu cette planification par rapport à leurs besoins, à leur vision, sans envisager que les besoins du reste de la population pouvaient être différents. D’ailleurs, trop souvent encore, les déplacements non motorisés ne sont pas considérés comme pertinents dans l’élaboration des politiques en matière d’infrastructures de déplacement, comme le montre très bien la place réduite qui leur est dévolue.

Cette prise en compte des déplacements selon le genre n’est pas propre aux pays socialement évolués du nord de l’Europe. Vienne, en Autriche, a été une municipalité soucieuse d’équité dès les années 90. Aujourd’hui, ce sont les grandes villes espagnoles qui sont à la pointe, à l’image du réseau des Fearless Cities initié par Barcelone dès 2017, qui a participé à renouveler le « municipalisme », visant à raviver la pratique politique locale en démultipliant les expériences de démocratie radicale (voir notamment Le Guide du municipalisme, Charles Léopold Mayer, 2019 qui documente nombre d’expériences de ce réseau). Criado-Perez dresse le même et accablant constat quant à l’utilisation des espaces publics. Quand ceux qui les conçoivent ne prennent pas en compte les questions de genre, ces espaces deviennent des espaces masculins par défaut. Dès les années 90, Vienne a montré que la présence des filles, dès 10 ans, diminuait dans les parcs et terrains de jeu publics du fait de leur conception. Les grands espaces ouverts poussaient les filles à abandonner l’espace aux garçons. Même constat en Suède où les responsables des villes se sont rendu compte que les financements publics allaient majoritairement aux sports dominés par les garçons. Non seulement les villes dépensaient plus pour l’équipement de sports masculins, mais les sports féminins étaient bien moins financés et bien souvent, les filles devaient dépenser plus d’argent que les garçons pour les pratiquer de façon privée – pour celles qui le pouvaient.

Un monde plus genré qu’on ne le pense

Bien sûr, il n’y a pas que l’équipement public qui se révèle plus genré qu’on ne le pense. On connaît les inégalités de genre dans le monde du travail, notamment et avant tout dans le fait que les femmes font l’essentiel du travail non rémunéré, du travail partiel, et bien sûr quand elles ont un travail rémunéré, c’est pour un salaire inférieur à celui des hommes. Trop souvent, les contraintes qui pèsent sur les femmes (maternité, charge d’enfants…) ne sont pas prises en compte par le monde du travail. Criado-Perez en donne un exemple assez simple et parlant. Une cadre et mère célibataire quand elle accepte un diner de travail le soir doit organiser par elle-même la garde de ses enfants et prendre à sa charge le coût afférent. Pour ses collègues masculins, la question ne se pose même pas. Ils peuvent même prendre une chambre d’hôtel et se la faire rembourser facilement, contrairement à la facture de la baby-sitter.

Nous ne voyons pas nos préjugés de genre, explique Criado-Perez… enfin, il faudrait plutôt dire que les hommes ne voient pas les œillères qui couvrent le regard qu’ils portent sur le social. Sans compter que nos préjugés sont bien souvent parfaitement institutionnalisés. C’est avec les auditions à l’aveugle que l’orchestre philharmonique de New York a changé sa composition, passant d’aucune femme à 45 %. Plusieurs études soulignent aussi que les évaluations de performances que pratiquent les entreprises sont plus sévères envers les femmes que les hommes, que les bonus récompensent davantage les hommes. Et c’est pire dans certains secteurs, comme le secteur financier ou les technologies. La méritocratie a bon dos ! « Si la méritocratie est une religion dans la Silicon Valley, son dieu est un étudiant blanc, de sexe masculin, qui a abandonné ses études à Harvard. Et la plupart de ses disciples le sont aussi ». Même constat à l’université : les doctorantes ont moins de chances que les doctorants de recevoir un financement, un poste… ou d’être publiées (sauf quand elles sont évaluées en double aveugle). « Le lieu de travail moderne est criblé de lacunes de genre », à l’image de la température standard des bureaux climatisés, des portes et outils trop lourds… « Le travail moderne, que ce soit en termes de localisation, d’horaires, ou de normes réglementaires, a été conçu en fonction de la vie des hommes, et il n’est plus adapté à ses objectifs », explique la militante en invitant à refondre ses règlements, ses équipements, notre culture. Criado-Perez enfile les études comme autant de preuves, toutes aussi accablantes les unes que les autres. On pourrait certes discuter du poids et de la pertinence de chaque élément, reste qu’au final, la masse qu’elle convoque fait effet et nous accable sous l’accumulation.

Plus inquiétante encore est la masse d’exemples qu’elle convoque sur la santé, comme le fait qu’on en sache assez peu sur les blessures des femmes au travail, comme celles des femmes de ménage ou des aides-soignantes. Trop souvent, les études bio-mécaniques, celles sur les troubles musculo-squelettiques, se basent sur un « homme de référence », un homme blanc entre 25 et 30 ans pesant 70 kilos, alors qu’hommes et femmes ont des métabolismes différents (qui varient également selon l’âge). Les femmes sont largement oubliées de la technologie, même quand elles en sont les clientes. Par exemple, explique la journaliste, les femmes âgées sont plus victimes de chutes que les hommes. Sur un mois de consultation aux services d’urgences américains, 71 % des patients examinés pour ce motif sont des femmes et leur taux de fractures est 2,2 fois plus élevé que les hommes. Une meta-analyse a montré que les appareils de détection de chutes ne précisent pas le sexe des porteurs, et qu’on ne connaît pas vraiment les facteurs de risques sexospécifiques. Sans compter que pour l’instant, les différents objets technologiques proposés n’ont jamais vraiment convaincu leurs porteurs et ne sont pas adaptés aux besoins et encore moins aux besoins féminins.

Ainsi, les femmes ont tendance à être plus petites et à avoir la peau plus fine que les hommes (mais également à avoir des systèmes immunitaires et hormonaux différents, un pourcentage de graisses corporelles plus élevé…) ce qui fait qu’elles sont plus sensibles aux radiations ou aux toxines que les hommes. Alors que les études ont trop tendance à observer les réactions aux produits chimiques pris isolément, les femmes ont tendance à y être exposées de multiples façons, que ce soit les produits de ménage ou cosmétique par exemple. Pour Criado-Perez, nous avons besoin de meilleures données sur l’exposition des femmes aux produits chimiques et à produire des politiques en fonction de ces enseignements. C’est un peu comme les équipements de protection individuelle, réalisés encore trop souvent selon les tailles et caractéristiques des populations masculines. Trop souvent encore, on fournit des équipements de protection de petites tailles aux femmes, plutôt que des protections conçues pour elles. Une forme d’approche unisexe… qui ne l’est pas du tout. C’est ce que dénonce également la cardiologue Nieca Goldberg dans son livre Les femmes ne sont pas de petits hommes (Women are not small men, Ballantine Books, 2002, non traduit), pointant que les maladies cardiaques des femmes sont fondamentalement différentes de celles des hommes et que trop souvent encore, en médecine, la plupart des études sur les pathologies oublient les spécificités de genre, ne considérant les femmes que comme des hommes en plus petits.

Criado-Perez creuse longuement ce problème de conception, c’est-à-dire le constat, répété, qu’on ne consulte pas les utilisateurs (et ici, les utilisatrices) avant de concevoir un produit. Que ce soit encore trop souvent pour concevoir des cuisinières adaptées aux besoins des femmes des pays en développement, à celles de claviers de pianos adaptés aux femmes (dont la taille des mains est en moyenne plus courte que celles des hommes… il existe d’ailleurs un clavier adapté, qui sans surprise reste totalement absent et du monde de la musique et de la fabrication industrielle de pianos).

Même constat par exemple avec les logiciels de reconnaissance vocale qui reconnaissent mieux les voix masculines que féminines alors que des études montrent qu’elles ont une voix nettement plus intelligible, produisent des voyelles plus longues, parlent plus lentement que les hommes, et utilisent moins de prononciations alternatives ou tronquées… Mais là encore, les banques de données d’enregistrements pour entrainer les outils sont majoritairement composées d’enregistrements de voix masculines – elles indiquent d’ailleurs assez peu le sexe des voix. Mêmes constats sur les corpus d’écrits, d’images, de vidéos… qui font tourner l’intelligence artificielle dans tous les domaines. Caroline Criado-Perez en tire un constat plutôt alarmant : « Notre savoir médical étant fortement axé sur le corps masculin, les IA pourraient compliquer les diagnostics qui concernent les femmes, au lieu de les améliorer ».

Même constat sur l’inadaptation des dispositifs de réalité virtuelle aux femmes. Il y a longtemps déjà, danah boyd avait attiré notre attention sur ce problème. En fait, pour déterminer la profondeur de champs, les hommes sont plus susceptibles de se fier à la « parallaxe du mouvement » pour percevoir la profondeur (c’est-à-dire à la façon dont un objet semble plus grand ou plus petit selon notre proximité par rapport à lui), alors que les femmes font plutôt appel à « la forme à partir des ombres » (c’est-à-dire à la façon dont l’ombre d’un point donné change quand on se déplace). Et la réalité virtuelle fait souvent un meilleur travail pour restituer la parallaxe que pour imiter les déplacements de l’ombre. Autre problème qui participe aux différences de perception des univers virtuels, explique le professeur de kinésiologie Tom Stoffregen, il y a des différences sexuelles dans l’oscillation du corps humain (et le balancement postural des femmes change même au cours du cycle menstruel)…

Dans tous les secteurs qu’elle passe en revue, les constats de blocages s’accumulent. Criado-Perez accable également le monde de l’entreprise, en évoquant par exemple les difficultés qu’a rencontrées Janica Alvarez pour lancer sa startup, Naya Health, qui proposait de réinventer le tire-lait, dominé par le monopole de l’entreprise Medela aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Pourtant, les investisseurs ne se sont pas précipités pour soutenir ce tire-lait, censé être plus confortable. Il faut dire que le monde de l’investissement, un secteur exclusivement masculin, n’a pas vraiment tendance à soutenir les entreprises dirigées par les femmes, comme le pointait une étude du Boston Consulting Group qui montrait que les femmes possédant des entreprises reçoivent en moyenne moitié moins d’investissements que leurs homologues masculins alors qu’elles produisent des bénéfices au moins deux fois supérieures. Le tire-lait de Naya Health quant à lui, n’était peut-être pas si révolutionnaire que cela, comme le soulignent des utilisatrices déçues. En tout cas, l’entreprise, par manque d’investissement, a visiblement tiré le rideau depuis.

Pour Caroline Criado-Perez, le grand enjeu, conclut-elle, consiste à nous mettre à produire des données genrées. Il nous faut « comprendre que la neutralité ne conduit pas automatiquement à l’égalité entre les sexes ». Nous avons besoin de plus de données et de meilleures données.

Les innombrables exemples donnés sont accablants, si accablants qu’ils donnent honte jusqu’à la science, dont on perçoit à chaque pas, combien jusqu’à présent elle peine à prendre au sérieux la question du genre. La brûlante actualité des exemples souligne combien les choses ne changent pas vraiment. Rien ne va dans notre océan de mecs, de préjugés à penser que notre point de vue est la norme et qu’il est neutre et objectif, au prétexte que les femmes ne seraient finalement que des hommes en plus petits. En cela, Femmes invisibles est un livre qui fout la honte. L’accumulation à charge produit son effet.

Reste à savoir si améliorer les données, comme le propose Criado-Perez, suffira. Si ce pas semble nécessaire, il ne sera peut-être pas suffisant pour politiser cette question. D’où l’intérêt de prolonger cette lecture d’une autre, qui, elle, justement nous explique que cet enjeu n’est pas seulement une question d’attention, d’amélioration des données, mais bien une question politique.

Une science des données pour l’émancipation !

Couverture du livre Data FeminismAvec Data Feminism (MIT Press, 2020, non traduit, disponible en publication ouverte), Catherine D’Ignazio (@kanarinka) et Lauren Klein (@laurenfklein), tiennent un propos un peu plus complexe et plus politique.

Pour ces deux spécialistes en science des données, la discipline a besoin du féminisme pour se réinventer. Le Féminisme des donnée est « un mode de pensée sur la donnée et sa communication informés par l’expérience directe, par un engagement à l’action et par les idées associées à la pensée féministe intersectionnelle », qui vise à déconstruire les systèmes de pouvoir, de privilège et d’oppression. A l’heure où les données façonnent le monde et notre relation au monde, il est temps de s’intéresser très précisément à celles-ci, soulignent D’Ignazio et Klein. En cela, le féminisme de la donnée n’est pas seulement un livre, il se veut aussi un mouvement, une réflexion politique, un mode d’action sur le monde. C’est un livre sur qui a le pouvoir et qui ne l’a pas, un livre sur les conséquences de ces différentiels de pouvoir pour les mettre en évidence et les changer.

La science des données a besoin du féminisme pour mettre fin à la spirale d’injustices qu’elle participe à bâtir, expliquent D’Ignazio et Klein. Pour les deux chercheuses, les corps manquent dans les données qu’on collecte. La science des données pense qu’elle peut produire le monde sans les convoquer. Que son objectivité et sa neutralité nécessitent d’appliquer une froide raison sur tout calcul. C’est tout le contraire dont nous avons besoin, expliquent les chercheuses : les problèmes structurels ne peuvent être exposés qu’en les regardant sous l’angle spécifique des personnes et des corps. Nous devons compter ce qui ne l’est pas, notamment parce que les données et le pouvoir s’alignent trop souvent. Ramener les corps des gens, des femmes, des personnes de couleurs, des marginalisés dans les discussions et les décisions, suppose bien sûr, comme le disait déjà Sasha Costanza-Chock de savoir quelles données sont collectées, par qui et pourquoi.

L’histoire est ancienne, mais reste fameuse : quand Andrew Pole, data scientist chez Target, a mis au point un algorithme de prévision de la grossesse des clientes pour favoriser des campagnes marketing dédiées, il a montré que les corps peuvent être exploités sans que les personnes visées n’aient leur mot à dire sur cette exploitation. Target a utilisé son capital de données pour consolider son pouvoir sur ses clientes, sans leur consentement. Les décisions prises du point de vue des données sont trop souvent utilisées pour amplifier les inégalités et asymétries d’information que le contraire. En se basant sur une liste de produits que les femmes enceintes achètent, Target était capable de calculer un score de prévisibilité de grossesse, que l’entreprise a utilisé sans tenir compte des impacts et conséquences sur ses clientes. C’est justement sur les conséquences des décisions qui sont prises sur les gens, par-devers eux, qu’une approche des données par l’émancipation est essentielle. Klein et D’Ignazio déploient un propos qui va à l’encontre de la manière dont on valorise les données aujourd’hui. L’enjeu n’est pas leur transparence ou leur ouverture, qui profitent trop souvent à ceux-là mêmes qui profitent également de leur opacité, mais bien à la libération des personnes que les données calculent : libérer les gens plutôt que de seulement libérer les données !

Un point de vue neutre ne l’est jamais

Cet exemple souligne l’asymétrie profonde de la data science aujourd’hui : la collecte et l’analyse de données se déroulent sans avoir à rendre de compte aux personnes et groupes concernés et ce d’autant plus que ces groupes et personnes sont le moins en capacité de se défendre. En data science, les femmes et les groupes les plus marginalisés sont absents des équipes qui décident : et personne ne pense que c’est un problème ! A la suite de Donna Haraway, les chercheuses rappellent qu’un point de vue neutre ne l’est jamais. Si nous voulons parler d’objectivité en data science, alors nous devons porter attention à la perspective par défaut que défend cette prétendue objectivité. Klein et D’Ignazio défendent une co-libération plutôt qu’une responsabilité (qui consiste à libérer les gens plutôt qu’à libérer les données), la justice plus que l’éthique, l’équité plus que la loyauté, la réflexivité plus que la transparence, la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte plus que la compréhension des algorithmes.

Le féminisme des données repose sur 7 principes qui dirige son action :

  • Examiner le pouvoir : le féminisme des données commence par l’analyse du fonctionnement du pouvoir.
  • Défier le pouvoir : Le data féminisme s’engage à remettre en question les structures de pouvoir inégales et à œuvrer pour la justice.
  • Valoriser l’émotion et l’incarnation. Le féminisme des données nous apprend à valoriser de multiples formes de connaissances, y compris celles qui proviennent des personnes en tant que corps vivants et sensibles dans le monde.
  • Repenser le binarisme et les hiérarchies. Le féminisme des données nous oblige à remettre en question le binaire du genre, ainsi que d’autres systèmes de comptage et de classification qui perpétuent l’oppression.
  • Adopter le pluralisme. Le féminisme des données insiste sur le fait que la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, la priorité étant donnée aux modes de connaissance locaux, autochtones et expérientiels.
  • Tenir compte du contexte. Le féminisme des données affirme que les données ne sont pas neutres ou objectives. Elles sont le produit de relations sociales inégales, et ce contexte est essentiel pour mener une analyse précise et éthique.
  • Rendre le travail visible. Le travail de la science des données, comme tout travail dans le monde, est le travail de nombreuses mains. Le féminisme des données rend ce travail visible afin qu’il soit reconnu et valorisé.

Data Feminism n’est pas seulement un propos sur les femmes ou le genre. C’est une réflexion sur l’émancipation par la science des données. La force du livre de Klein et D’Ignazio est de bâtir une réflexion politique sur les données et les calculs… de politiser la science des données sans la réduire à une injonction à l’ouverture ou à l’amélioration sans fin des données. Ce n’est pas un petit pas de côté !

Comme Caroline Criado-Perez, les deux chercheuses pointent combien les données sont faillibles, combien elles masquent d’innombrables lacunes de connaissance. Elles reviennent par exemple sur les complications postnatales que connaissent les femmes, et notamment les femmes noires (qui, aux Etats-Unis, ont trois fois plus de risque de mourir d’une complication postnatale que les femmes blanches). Ces différences structurelles sont connues depuis longtemps des associations comme Black Mamas, mais moins au-delà. La presse s’y est certes intéressée (Propublica par exemple), mais ni le détail des complications ni le nombre de femmes noires qui étaient concernées n’étaient détaillés. En 2018, USA Today montrait qu’il n’y avait pas de système national de suivi des complications subies pendant la grossesse et l’accouchement (voir également l’infographie), ni de système de rapport pour s’assurer que les hôpitaux respectaient les normes de sécurité (alors que ces modalités de reporting existent pour d’autres types d’opérations). Ce que nous choisissons de mesurer montre avant tout ce à quoi nous portons de la valeur. Ou pour le dire autrement, « ce que nous tolérons indique ce que nous sommes vraiment« , comme le disait Caterina Fake. Or, bien souvent, les problèmes de pouvoir structurels, systémiques, sont invisibles tant que les gens qui y sont confrontés ne les mettent pas à jour. Pour les deux chercheuses, l’invisibilité est un produit de la science des données et de la « matrice de domination » (un concept que forgea la sociologue Patricia Hill Collins) qui s’imposent à tous et plus encore à ceux qui sont à l’intersection de genre, de race, d’identité, de capacité, d’origine… des systèmes d’oppression.

Il faut prendre conscience de l’éléphant qui se cache dans les data centers. Pas plus les données que ceux qui pratiquent cette science ne sont représentatifs. « Les risques encourus lorsque des personnes issues de groupes dominants créent la plupart de nos produits de données – ne sont pas seulement que les ensembles de données soient biaisés ou non représentatifs, mais d’abord qu’ils ne soient jamais collectés du tout ». Comme le dénonce l’artiste Mimi Onuoha depuis son projet de Bibliothèque de jeux données manquants : qui montre un classeur rempli de dossiers de données vides. Le livre de Criado-Perez comme la fondation Data2X pointent très bien cette « fracture systématique des données de genre ». Pour combler ces lacunes, l’enjeu, bien sûr, consiste à développer et promouvoir un activisme des données, une forme de science des données participative pour collecter justement les données manquantes, à l’image du projet de surveillance communautaire AirBeat du quartier noir de Roxbury à Boston qui souhaitait collecter des données pour dénoncer la piètre qualité de l’air, ou de celui initié dès 1895 par la militante des droits civiques Ida B Wells sur les agressions et lynchages à l’encontre des noirs aux Etats-Unis. Les initiatives de « contre-données » sont nombreuses, à l’image du minutieux travail de Maria Salguero qui compile des informations sur les féminicides au Mexique depuis 2016. Ces initiatives comblent souvent des vides de données, des manques, des lacunes, des négligences statistiques… qui concernent trop souvent les corps minorisés qui ne détiennent pas le pouvoir. Pourtant, bien souvent, le problème n’est pas tant l’absence de données que l’inverse : les bases de données et les systèmes de données des institutions les plus puissantes sont construits sur et pour la surveillance excessive des groupes minoritaires, comme le montrait Virginia Eubanks dans son livre. Ces formes de surveillance excessives reposent souvent sur deux hypothèses erronées : croire que plus de données est toujours mieux et que les données sont neutres. Or, dans le cadre du modèle de prévision du risque de maltraitance des enfants en Pennsylvanie qu’étudiait Eubanks, la disproportion de parents pauvres dans la base de données concentre ses effets sur la pauvreté plus que sur la maltraitance. Pour Klein et D’Ignazio, « les données ne sont jamais neutres ; elles sont toujours le résultat biaisé de conditions et d’inégalités sociales, historiques et économiques ». La science des données masque souvent ses objectifs réels sous un principe d’efficacité qui ne tient pas compte de ses biais. Le système de prévision du risque de maltraitance visait avant tout à produire un mécanisme pour suppléer un personnel limité. La solution technique proposée ne visait pas tant à répondre à la maltraitance des enfants qu’à accélérer la capacité de traitement du donneur d’ordre. Comme le montrait l’exemple de Target, derrière la neutralité des déploiements techniques, les entreprises privilégient toujours leurs objectifs à ceux des personnes qu’elles sont censées servir.

Pour D’ignazio et Klein, la science des données est utilisée presque exclusivement au service du profit, de la surveillance et de l’efficacité. Cela s’explique certainement parce que les données restent coûteuses à produire et que seules les institutions puissantes peuvent les travailler. Les données servent principalement les objectifs des institutions et notamment à consolider leurs contrôles sur leurs clients. L’extractivisme de données engendre une profonde asymétrie entre ceux qui calculent et ceux qui sont calculés. Pour renverser ce paradigme, il est nécessaire d’être attentif à l’impact des données et à qui les assemble. A l’image de l’application IRTH développée par Kimberly Seals Allers, une application à destination des mères de la communauté noire, pour à la fois documenter leurs problèmes spécifiques, les mettre en avant et leur trouver des solutions adaptées. Pour D’Ignazio et Klein, comprendre et examiner qui détient le pouvoir sur les données ne sert pas seulement à comprendre, mais doit d’abord servir à contester ce pouvoir et à le changer, le renverser. Pour le dire autrement, c’est les gens et leurs corps qui doivent nous dire quelles données vont améliorer leur vie et comment. Plus encore, si la donnée ne fait qu’informer, que rendre plus efficace des formes d’extraction et de domination, alors elle rate son objectif principal : libérer celles et ceux qui sont l’objet des données et des calculs.

Co-libérer : libérer les gens plus que les données

Le Féminisme de données vise à remettre en question les structures de pouvoir. Trop souvent, « les données sont déployées pour soutenir les intérêts des personnes et des institutions en position de pouvoir ». Remédier à ce problème nécessite donc de compiler ses propres « contre-données », de cartographier l’oppression et cela ne peut se faire que depuis d’autres points de vue et donc par d’autres personnes. L’identité de ceux qui produisent les données, leur proximité avec le sujet, les conditions de la collaboration et la direction du projet sont essentielles. La science des données est essentielle pour contester le pouvoir, car l’examiner est essentiel. L’enjeu n’est pas tant l’équité que la co-libération, insistent les deux chercheuses. Le travail mené par Julia Angwin et ProPublica en 2016 sur les biais des systèmes d’évaluation de risque de récidive utilisés par le système judiciaire américain a montré combien les 137 questions qui président à ces évaluations encodaient les inégalités structurelles de la société américaine. Ruha Benjamin évoque d’ailleurs le concept de « nouveau code Jim » pour évoquer combien les systèmes techniques encodent le racisme de la société américaine. « Les données sont toujours le produit de relations sociales inégales ». Comme l’explique Ben Green dans son livre, l’apprentissage automatique prédit plus le passé que l’avenir. Le problème est que les résultats de ces calculs sont activement promus comme objectifs ou neutres, alors qu’ils ne le sont pas. Et cela devient bien plus difficile à mesure que les calculs sont barricadés dans des boîtes noires inscrutables, protégées derrière le droit des sociétés, et donc nécessitant de construire ses propres ensembles de données pour contourner leur inaccessibilité.

Pourtant, si l’analyse et la dénonciation de l’oppression des données peuvent obliger les institutions à rendre des comptes, l’efficacité de la production de contre-données ne suffit pas. Les données de Maria Salguero sur les féminicides ont eu besoin d’être complétées par des commissions gouvernementales, des rapports d’ONG et des décisions de tribunaux pour produire des effets concrets. Les contre-données ne suffisent donc pas à produire du changement, d’autant plus que les données et les calculs sont toujours considérés comme moins partiaux que les individus, plus objectifs par nature. Mais ce n’est le cas que parce que les perspectives de ceux qui les produisent passent pour la valeur par défaut. L’objectivité n’est pourtant pas immanente.

L’éthique des données vise à produire de la responsabilité et de la transparence pour remédier à ce manque d’objectivité. Mais pour les chercheuses, les termes posent problème. Il nous faut passer de concepts qui sécurisent (et entérinent le pouvoir) à des concepts qui le défient, expliquent-elles en nous invitant à modifier les concepts que nous utilisons dans les discussions sur l’utilisation des données et des algorithmes. En passant de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu est de sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie.

Principes du féminisme des données
Image : traduction du tableau de synthèse proposé par Klein et D’Ignazio des principes du Féminisme des données.

Pour D’Ignazio et Klein, ce tableau ne signifie pas par exemple que l’éthique n’a pas sa place dans la science des données ou que la question des biais ou de la transparence ne devrait pas être abordée, mais que ces concepts ne suffisent pour rendre compte des causes profondes de l’oppression et limitent finalement l’éventail de réponses pour démanteler l’oppression ! C’est un moyen de remettre de la politique là où certains tentent de l’ôter pour mieux conserver le pouvoir. La capacité à dépolitiser les questions n’est que le privilège de ceux qui ont déjà le pouvoir. D’où la nécessité de parler de justice plutôt que d’éthique, d’équité plus d’égalité comme nous y invitait Sasha Costanza-Chock. Le biais par exemple n’est pas un concept suffisamment fort pour ancrer les idées d’équité et de justice. En effet, pour l’éviter, on a tendance à vouloir enlever les humains de la boucle de décision, au motif que leurs préjugés personnels seraient la principale raison de la continuation des discriminations. Mais ce raisonnement suppose que le racisme par exemple serait plus le fait de mauvais acteurs individuels que de structures ou de systèmes. Alors qu’en fait, remplacer les travailleurs sociaux – qui sont souvent des femmes voire des femmes de couleur, qui font preuve d’empathie et de capacités d’écoute – par des systèmes automatisés qui appliquent un ensemble de critères rigides quelles que soient les circonstances, ne nous prémunit pas des préjugés structurels, au contraire ! « Partir du principe que c’est l’oppression qui est le problème, et non les préjugés, conduit à des décisions fondamentalement différentes sur ce sur quoi il faut travailler, avec qui il faut travailler, et quand il faut se lever et dire qu’un problème ne peut et ne doit pas être résolu par les données et la technologie. »

L’enjeu donc n’est pas tant d’ouvrir ou libérer les données, que de libérer les personnes ! La clé de cette co-libération nécessite un engagement et la croyance dans un bénéfice mutuel, tant pour les groupes dominants que pour les groupes minorisés. La libération des uns et des autres est liée. C’est ce qui motive par exemple le projet Our Data Bodies et son Digital Defense Paybook (dont nous avions déjà parlé). La co-libération nécessite également de nouveaux outils et un autre état d’esprit. « Partir du principe que l’oppression est le problème, que l’équité est la voie à suivre et que la co-libération est l’objectif souhaité conduit à des projets fondamentalement différents qui remettent en cause le pouvoir à sa source. » Cela nécessite aussi de mesurer différemment la réussite d’un projet. La réussite ne repose plus alors sur l’efficacité d’une base de données, la précision d’un algorithme ou la taille de la base de données, mais plutôt du degré de confiance établi, du partage du pouvoir et des ressources, de l’ampleur de l’apprentissage de ceux qui y participent, de la transformation des personnes et des organisations par le processus, de la quantité d’inspiration nouvelle engendrée ! Des objectifs qui sont certes plus flous à mesurer, mais qui peuvent l’être tout de même !

Lorsque Gwendolyn Warren et les chercheurs du Detroit Geographic Expedition and Institute dans les années 70 ont recueilli des données sur les accidents de voiture impliquant les enfants noirs à Détroit, ils l’ont fait pour que les chercheurs rendent à la communauté les connaissances qu’ils exploitaient et permettent à la communauté de créer une stratégie pour combattre les discriminations qu’elle subissait. Pour Warren, l’éducation était un mécanisme d’autonomisation et de transformation.

Pour y parvenir, il faut encore que les femmes comme les personnes de couleurs soient plus nombreuses dans les salles de classe de la science des données, alors que 80 % des professeurs en IA et que 66 % des professeurs d’informatique et de statistiques sont des hommes. Cela nécessite aussi de s’extraire de la croyance que tout cela ne serait qu’une question technique. Pour Laurie Rubel (@Laurie_Rubel), à l’origine du projet Local Lotto (voir également ici), l’enjeu est d’enseigner autrement les mathématiques en tenant compte de l’équité. Laurie Rubel a proposé à des élèves du secondaire de répondre à la question : est-ce que la loterie est bonne pour votre quartier ? Les billets de loterie ont une production sociale. Ils sont bien plus achetés par les travailleurs à bas salaires que par les plus riches. Lors de ces exercices, les élèves devaient parcourir leur quartier pour dresser des cartographies, rencontrer des acheteurs… comprendre les enjeux. Ce travail leur a permis surtout de rétroagir sur leurs communautés, pour leur montrer combien la loterie leur était défavorable. Local Lotto utilise la science des données pour construire une approche concrète et sociale, plutôt qu’abstraite et technique et aider à permettre aux acteurs d’en prendre conscience pour y remédier. Le projet vise à adresser des problématiques d’inégalités de la vie quotidienne. Il valorise l’expérience vécue et le partage. « La justice est un voyage » qui nécessite de travailler aux problèmes que l’injustice cause. Examiner le pouvoir ne suffit pas, rappellent les deux chercheuses. Il faut aussi le remettre en question. Pour cela, il faut prendre l’oppression et l’inégalité comme une hypothèse de base pour créer des systèmes. Cela nécessite d’apprendre des communautés et de concevoir les systèmes avec elles.

Privilégier l’incarnation et l’émotion à la fausse neutralité

Contrairement à ce que l’on pense trop souvent, l’objectivité des données nécessite non pas de promouvoir une forme de neutralité immanente, mais au contraire de mieux les incarner, c’est-à-dire de mieux montrer et valoriser leur subjectivité intrinsèque. C’est ce que propose par exemple Periscopic dans sa formidable infographie sur le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis. Contrairement à une présentation traditionnelle du phénomène, l’infographie de Periscopic valorise l’émotion en permettant d’accéder aux informations individuelles sur chaque personne tuée par arme à feu aux Etats-Unis et en totalisant le nombre moyen d’années volées à toutes ces vies !

Capture d'image de l'infographie de Periscopic sur le nombre de personnes tuées par arme à feu aux Etats-Unis

Cette approche a généré certaines critiques. Alberto Cairo, auteur d’un livre sur la visualisation de données, The Truthful Art (New Riders, 2016, non traduit), estime que l’infographie de Periscopic instrumentalise une cause par l’émotion, alors que la visualisation doit rester neutre ! Dans A Unified Theroy of Information Design (Routledge, 2013, non traduit), Nicole Amare et Alan Manning, expliquent que la visualisation doit rester neutre. La sobriété est nécessaire pour que les lecteurs interprètent les résultats par eux-mêmes. Dans le domaine de la communication de données, l’ornement est souvent considéré comme suspect.

Comme le dit l’historien des sciences Theodore Porter, « la quantification est une technologie de la distance », c’est-à-dire qui met à distance sous principe d’objectivité. La neutralité en est l’idéal. C’est oublier que persuasion est partout, même dans le dépouillement de simples feuilles de calcul ou des plus simples graphiques. Haraway a pourtant été la première à souligner le lien entre l’apparente neutralité et l’objectivité des données. Pour elle, la visualisation de données encourage trop souvent à voir les phénomènes depuis nulle part – voire de loin ou d’en haut. Ce point de vue, cette « ruse », cependant présente comme neutre une perspective partielle, qui est là encore, bien souvent, la perspective du groupe dominant. Pour le grand spécialiste de statistique et de visualisation de l’information, Edward Tufte (@EdwardTufte), le concepteur de visualisation doit s’efforcer d’utiliser l’encre uniquement pour afficher les données… tout embellissement est suspect. Le minimalisme visuel est rationnel. Les éléments décoratifs sont tous suspects d’œuvrer à des formes de persuasion émotionnelle.

La recherche féministe a beaucoup critiqué cette opposition entre raison et émotion, qui vise plus à structurer et imposer des hiérarchies implicites qu’autre chose. Pour D’Ignazio et Klein, le minimalisme visuel n’est pas si neutre qu’il le clame. Trop de théoriciens et de praticiens de la visualisation de données relèvent des disciplines techniques de l’ingénierie et de l’informatique, mais oublient que tout objet, aussi neutre soit-il présenté, est rhétorique. Dans un visuel, un même constat peut être présenté de manière très différente selon sa représentation ou le discours qui l’accompagne, à l’image d’un même graphique factuel sur le chômage proposé par le New York Times, présentant les données selon un point de vue démocrate ou républicain. En fait, soulignent les chercheuses, la visualisation de données dépend toujours d’une interprétation. Les choix éditoriaux qui produisent une visualisation ont des effets de cadrage qui obscurcissent ou mettent en évidence certaines choses plutôt que d’autres. Les conventions autour du minimalisme favorisent une perception de visualisation comme étant neutre et objective. Au final, même les visualisations les plus simples, les plus factuelles, ne sont pas neutres. Par contre, elles sont très persuasives.

Dans une approche féministe des données, expurger toutes traces humaines pour produire une neutralité de façade n’est pas la bonne approche. L’enjeu, au contraire, consiste à affirmer la nature située des connaissances, à affirmer leur partialité. Pour D’Ignazio et Klein, il est nécessaire de rendre les données plus « viscérales » plutôt que neutres. L’émotion n’est pas aussi irrationnelle et illégitime que beaucoup la tiennent. Notre compréhension du monde est une combinaison d’expériences, d’intuitions, de raisons et d’émotions. En 2010, Kelly Dobson a fondé le groupe de recherche Data Visceralization, avec l’objectif de produire des données à ressentir, à expérimenter avec le corps, tant physiquement qu’émotionnellement. Cette viscéralisation n’était pas qu’une expérimentation créative. Pour ceux qui ont animé ce groupe de travail, l’enjeu était de rappeler que nous ne sommes pas des yeux attachés à un cerveau. La viscéralisation des données poursuit également un but d’accessibilité : les données ne peuvent être seulement visuelles. Klein et D’Ignazio évoquent ainsi le travail du Bureau de recherche créative pour le MoMA de New York qui s’est joué (vidéo) du catalogue des 123 951 oeuvres de la collection en faisant lire le nom des artistes masculins par des hommes et ceux des artistes féminins par des femmes pour souligner la nature hautement sexuée des collections… ou encore le travail du collectif Guerrilla Girls qui soulignait que pour entrer au Metropolitan Museum of Art, il fallait assurément être une femme nue arguant que les femmes nues sont le principal sujet des tableaux alors que les artistes femmes, elles, sont inexistantes dans les collections. Faire des données des expériences permet de casser la vue d’ensemble que les visualisations proposent et permettent de faire l’expérience des enjeux peu à peu. L’enjeu est ici de ressentir la différence de genre plutôt que de seulement la voir, comme s’ils s’adressaient à une autre partie du cerveau.

Infographie des Guerilla Girls
Image : « Moins de 5 % des artistes des sections art moderne du musée sont des femmes, mais 85 % des nus sont des femmes », infographie des Guerilla Girls, 1989.

Un autre enjeu également dans les représentations visuelles, consiste à mieux faire figurer l’incertitude, comme d’arriver à montrer la fourchette d’incertitude de sondages. Lors de l’élection de Trump en 2016, les simulations produites par les sondages étaient plus incertaines dans les intentions de vote que leurs représentations. Pour Klein et D’Ignazio, le fait que nombre de graphiques aient suggéré que Clinton allait gagner tient beaucoup au refus de montrer l’incertitude que les sondages exprimaient. Ajoutez-y les biais de nos propres raccourcis mentaux qui tendent à nous faire croire que l’avance d’une candidate sur l’autre tient d’une probabilité plus forte qu’elle gagne… Et vous comprenez mieux le risque à ne pas s’ouvrir à l’incertitude des données. Pour les deux chercheuses, ces exemples doivent nous rappeler que le contexte est roi en matière de visualisation.

Interroger les classements et les catégories

Le féminisme des données oblige à sortir des dichotomies et donc à repenser les catégories et hiérarchies. De nombreux problèmes d’inégalité structurelle sont des problèmes d’échelles. Trop souvent, seul ce qui est compté compte, et ce qui n’est pas compté ne compte pas, rappellent les chercheuses. Ici, il est nécessaire également de nous défier de l’affichage de grands principes. Ainsi, quand Facebook a élargi les modalités pour indiquer son genre, cette nouveauté a été saluée comme le signe d’une grande ouverture. Pourtant, comme l’ont montré les travaux de Rena Bivens (@renabivens), Facebook a continué de résoudre le genre des utilisateurs de manière binaire pour ses clients payants. Mêmes constats en ce qui concerne la politique des « vrais noms » de Facebook qui est justifiée pour des raisons de sécurité, mais qui met activement en danger les utilisateurs les plus marginaux de la plateforme, comme l’ont montré Oliver Haimson et Anne Lauren Hoffmann, par exemple ceux qui portent des noms Amérindiens où les personnes qui cherchent à masquer leurs identités parce qu’elle peut leur porter préjudice.

Les féministes, comme les militants antiracistes et homosexuels, ont beaucoup réfléchi aux problèmes de classification, notamment parce que cela les affectait directement. La solution pourtant ne consiste pas à refuser le classement, mais à nous interroger sur la manière dont les systèmes de classification sont construits, sur la manière dont ils encodent les valeurs et jugements, sur comment ils sont construits et dans quel but, comme l’expliquent Geoffrey Bowker et Susan Leigh Star dans Sorting Things Out (MIT Press, 2000, non traduit). Le problème consiste toujours à savoir s’il vaut mieux être compté ou pas. C’est le paradoxe de l’exposition ou de la classification. Pour un sans papier par exemple, être dénombré peut-être problématique selon ce qui est fait de ce dénombrement. Du point de vue du féminisme de données, la question est toujours de savoir si ce sont les catégories qui sont inadaptées ou le système de classification. A quoi sert-il par exemple que les scanners corporels des aéroports distinguent les hommes des femmes et s’affolent dès qu’une personne ne correspond pas à cette normativité réductrice ?

L’Association médicale américaine qualifie désormais le genre de spectre, plutôt que sur un mode binaire. L’organisme de santé publique britannique a lui développé un questionnaire inclusif et sensible qui permet d’ouvrir la question des catégories de genre en proposant des modalités de non divulgation. En fait, soulignent les chercheuses, selon les circonstances, l’institution qui collecte, et le but de ces collectes, les décisions éthiques peuvent varier. Pour le dire plus simplement, l’éthique ne peut être bornée : chaque comptage nécessite de reposer les questions de contexte et de pouvoir : faut-il compter selon le genre ? Quand et comment ? Même constat du côté de la couleur de peau… Mais la réponse à ces questions n’est possible qu’en répondant à la question à qui et à quoi servent ces comptages et plus encore en assurant que leur utilité reste circonscrite à l’objectif formulé – ce qui est plus difficile à assurer, notamment dans le monde des données, où un comptage, par nature, peut-être réutilisé à d’autres fins. Enfin, soulignent les chercheuses, la question du consentement à ces différents types de comptages est essentielle, pour les groupes minoritaires et notamment du fait des préjudices potentiels qu’il y a à distinguer les gens selon leurs identités fait peser sur eux. Respecter les gens qui sont derrière les données peut sembler tenir de l’évidence. C’est pourtant si rarement le cas qu’il faut bien le rappeler (signalons d’ailleurs sur ce sujet, le travail stimulant du Manifeste pour des technologies pleinement consenties, qui propose des principes pour des technologies de « plein consentement » : sans pression, réversibles, informées, enthousiastes et spécifiques) !

Historiquement, compter a toujours été utilisé pour dominer, discipliner et exclure. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’interroger notre infrastructure de classification. Les chiffres ne sont pas toujours des outils d’oppression, mais ils doivent être travaillés pour rééquilibrer la répartition inégale du pouvoir.

Notre besoin de diversité est impossible à rassasier

Pour le féminisme de données, la connaissance la plus complète provient de la synthèse de perspectives multiples, et notamment les plus locales, les plus expérientielles… Sur le site Anti Eviction Map qui lutte contre les expulsions à San Francisco on trouve une centaine de cartes différentes. Beaucoup ont été produites en collaboration avec des organisations différentes afin de documenter le phénomène de l’expulsion dans sa plus complète diversité. L’une des cartes par exemple, montre que la concentration des expulsions recoupe celle des arrêts des Bus qui viennent chercher les employés des grandes entreprises de la tech. Toutes les cartes ne sont pas aussi lisibles, mais l’objectif reste de documenter ce qu’il se passe de multiples façons. Plutôt que de raconter une seule histoire « vraie » ou consensuelle, l’enjeu est aussi de reconnaître les versions multiples voire contradictoires de la réalité, explique l’architecte Katie Lloyd Thomas (@ktlloydt), fondatrice du collectif féministe Taking Place. Pour le féminisme de données, l’enjeu est d’adopter le pluralisme, de valoriser les voix, les points de vue, de la collecte à la communication… Pour se faire, il faut se défaire de la façon dont les méthodes de la science des données ont tendance à supprimer les voix, au profit de la clarté, de la propriété ou du contrôle.

Trop souvent, l’un des principaux aspects du travail du data scientist consiste à nettoyer les données pour mieux les structurer, un travail d’entretien à la fois patient et minutieux, et également un travail d’organisation glorifiant visant à dompter le chaos des chiffres. Le problème, c’est que ces processus contribuent à faire disparaitre des perspectives et à en imposer d’autres. Nettoyer les données consiste aussi à les contrôler. « Cette croyance selon laquelle les données doivent toujours être propres et contrôlées a des racines historiques douteuses ». Trop souvent, le nettoyage est « une astuce pour réduire la diversité », comme l’ont expliqué Katie Rawson (@katie_rawson) et Trevor Munoz (@trevormunoz) dans leur article « Contre le nettoyage ». Le désordre des données est riche d’informations sur les circonstances de leur collecte. Trop souvent, leur nettoyage permet qu’elles soient plus accessibles à d’autres qu’à ceux qui les ont collectés. En fait, expliquent Klein et D’Ignazio, ce nettoyage des données élargit surtout leur disponibilité et notamment leur disponibilité à un plus large niveau, les coupant du contexte de leur production. Ce nettoyage bénéficie également aux data scientists, à ces génies solitaires, souvent blancs et masculins, dont la maîtrise individuelle et l’expertise technique semblent sans bornes. L’un de ces génies est Matthew Desmond (@just_shelter), directeur de Laboratoire de l’expulsion (@evictionlab) à l’université de Princeton et auteur d’Avis d’expulsion, enquête sur l’exploitation de la pauvreté urbaine (Lux éditeur, 2019). La difficulté pour le laboratoire a longtemps consisté à trouver sur quelles données baser ses recherches. Faut-il privilégier des données plus propres et à grandes échelles, faciles à traiter et à acheter où des données plus précises, à l’échelle locale, comme celles produites par Anti Eviction Map mais qui nécessitent d’établir une relation de confiance afin qu’elles ne soient pas utilisées n’importe comment ? Comme nombre d’acteurs dans le domaine des données, le laboratoire a donné la priorité à la rapidité sur la précision. A l’inverse, si l’Anti Eviction Map a privilégié la diversité, leur décision a aussi contribué, de manière tout à fait intentionnelle, à renforcer les capacités techniques et relationnelles des acteurs locaux. L’enjeu était bien de construire une solidarité entre participants afin qu’ils s’entraident dans la lutte contre les expulsions, qu’ils apprennent les uns des autres. La multiplicité permet d’obtenir une image plus complète d’un problème et en renforce les collectifs. Encore faut-il parvenir à reconnaître la partialité de sa compréhension. Cela suppose, bien souvent, de donner accès aux données utilisées et de décrire les méthodes employées. Mais également de compléter ces informations en précisant qui a travaillé sur ces données, quels étaient les points de tensions…

« La prise en compte de la valeur des perspectives multiples ne doit pas se limiter à la transparence et à la réflexivité. Il s’agit également d’inviter activement et délibérément d’autres points de vue dans le processus d’analyse et de narration des données – plus précisément, ceux des personnes les plus marginalisées dans un contexte donné. » Pour l’Anti Eviction Map cela signifie centrer ses données sur les voix et les expériences de ceux qui ont été expulsés, à l’image de la proposition du réseau de Design Justice qui souhaite centrer son travail sur ceux les plus touchés par les données. Pour Klein et D’Ignazio, l’enjeu est bien ici de concevoir des projets de co-libération plutôt que des « données pour le bien » (ce qu’on appelle le mouvement « Data for good », un réseau de réseaux international qui promeut l’usage de la donnée pour l’intérêt général). Si le mouvement Data for good décrit des projets de science des données socialement engagés, que signifie faire le bien ? De quel bien parlons-nous ? Au profit de qui ? Pour la spécialiste en machine learning chez Google Brain et fondatrice de Delta Analytics, Sara Hooker (@sarahookr), ce concept manque de précision, notamment parce que l’engagement ne suffit pas à qualifier l’objectif – l’ingénieur Ben Green faisait une critique assez proche (.pdf) (dont nous avions rendu compte), soulignant les limites à renforcer le bien social sans interroger l’engagement. A l’inverse, la co-libération repose sur la dénonciation et la résolution des relations de pouvoir asymétriques. La co-libération présuppose une lutte qui qualifie l’enjeu… et augmente l’engagement d’objectifs, que ce soit le transfert de connaissance ou la création d’une infrastructure sociale dédiée, que ce soit pour la prise de conscience ou pour armer la lutte sociale. Elle implique des échanges à double sens pour renforcer les capacités techniques de la communauté et un renforcement de la solidarité, par exemple en allouant des ressources à l’infrastructure communautaire et pas seulement une aide technique. « Dans le modèle de co-libération, les projets de science des données deviennent des projets de science communautaire. Ils se déroulent simultanément dans la base de données et dans l’espace public. » L’enjeu est de construire une compréhension partagée autour d’une question et de mobiliser autour de cette compréhension pour en décliner des actions. Les données sont un moyen de générer une prise de conscience et de l’activer. En cela, la co-libération devient une « technologie de rassemblement », où « les informations sont échangées, la cohésion sociale est renforcée et les actions futures sont co-conspirées », une forme de « feu de camp » pour réactiver la participation politique, expliquent Kein et D’Ignazio – une forme de nouvelle cartographie d’alliances.

L’enjeu n’est pas pourtant de rester petit ou local. Les données peuvent aussi permettre d’atteindre d’autres échelles de co-libération, expliquent les chercheuses en évoquant le projet d’Atlas mondial de la justice environnementale, initié par Leah Temper et Joan Martinez-Alier qui collecte des informations sur les conflits écologiques depuis les luttes mêmes de ces acteurs. Certes, l’approche est plus pluraliste, participative et itérative que les approches extractivistes et quantitatives du Big data traditionnel, mais en fin de compte, même si cela prend plus de temps, les données, les relations et les capacités des communautés produites sont d’une bien meilleure qualité.

Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes

Le féminisme des données affirme que les données ne sont ni neutres ni objectives. Elles sont le produit des inégalités et, sans contexte, elles ne disent rien : ne sont ni précises ni éthiques.

En 2014, le célèbre blog FiveThirtyEight a publié un article montrant que l’enlèvement de jeunes femmes au Nigeria était un problème qui empirait. Mais l’article a dû rapidement être rétracté. Le site avait utilisé une base de données mondiale spécialisée sur les conflits, le GDELT. Le problème est que cette base collecte des articles de presse en démultipliant les faits depuis les sources. FiveThirtyEight avait compté chaque article comme un événement alors que beaucoup d’articles de presse relayés décrivaient le même événement. L’histoire raconte la difficulté à agréger des données dont on ne sait pas grand-chose, à notre tendance à surestimer l’exhaustivité sur l’exactitude. Certains chercheurs parlent de « Big Dick Data » pour qualifier des projets qui fétichisent la taille, exagèrent leurs capacités scientifiques ou techniques et ignorent le contexte. Nous sommes de plus en plus cernés par des portails de données qui permettent de télécharger ou d’échanger de vastes ensembles de données, dans un modèle d’accès illimité à l’information que nous considérons trop souvent comme un bien inhérent.

L’un des principes centraux de la pensée féministe est que toute connaissance est située, nécessitant de relier les données au contexte de leur production pour mieux comprendre leurs limites fonctionnelles, les obligations éthiques associées et la manière dont le pouvoir a contribué à leur élaboration. Trop souvent, pourtant, rappellent les chercheuses, les jeux de données sont fournis sans contexte ni métadonnées, c’est-à-dire sans informations sur leur provenance et sans dictionnaires pour les décrire. Klein et D’Ignazio donnent l’exemple simple et courant d’un jeu de données sur les dépenses de la ville de Sao Paulo au Brésil. Le jeu de données n’est pas difficile à comprendre en tant que tel, mais le processus qui l’a produit est bien moins clair. Comment la ville gère-t-elle ses appels d’offres ? Comment décide-t-elle de leur attribution ? Les offres publiées correspondent-elles à toutes les offres ou seulement à celles qui ont passé un contrat avec la ville ? Qu’est-ce qui explique les variations de numérotation ?… Or sans réponses, il semble difficile d’explorer, analyser ou traiter ces données. Comme l’explique Christine Borgman (@scitechprof) dans son livre Big Data, Little Data, No Data (MIT Press, 2015, non traduit) : une infrastructure de connaissances est « une écologie de personnes, de pratiques, de technologies, d’institutions, d’objets matériels et de relations ».

Klein et D’Ignazio rappellent rapidement l’histoire du mouvement pour l’ouverture des données publiques, né au milieu des années 2000 d’une conjonction d’acteurs (gouvernements, associations, individus et militants) pour favoriser l’accès aux données, ces nouveaux types de documents publics. Sous prétexte de promouvoir le développement économique par la création de services les utilisant, d’accélérer le partage de connaissance et la science, et d’améliorer la transparence démocratique, nombre d’États, de villes et régions ont peu à peu ouvert des portails de données. Mais, comme elles le rappellent encore, le financement limité a conduit à prioriser l’ouverture de certaines données sur d’autres et surtout a rarement permis de documenter les jeux de données. Pour le spécialiste de l’ouverture des données britannique, Tim Davies (@timdavies), on s’est parfois retrouvé face à des « décharges de données brutes », incapables d’assurer l’engagement ou la responsabilité. Nombre de jeux de données demeurent peu utilisés, attendant que « les utilisateurs entreprennent le travail intensif de déchiffrer les arcanes bureaucratiques qui obscurcissent leur signification ». On parle aussi de données zombies pour désigner des ensembles de données publiés sans objectifs ou cas d’utilisation. Qu’importe ! Finalement, comme l’affirmait Chris Anderson de Wired en 2008, toute théorie devenait inutile, les données parleraient d’elles-mêmes ! Mais la corrélation sans contexte est clairement insuffisante, comme le montrait Safya Umoja Noble (@safiyanoble) dans son livre Algorithms of Oppression (NYU Press, 2018, non traduit), en démontrant que les résultats de Google Search ne sont pas seulement racistes et sexistes à l’image de nos sociétés, mais entretiennent le sexisme et le racisme en renvoyant vers ces contenus sous prétexte de les classer en fonction des liens et de leur audience, encourageant finalement leur audience dans une boucle de circulation perpétuelle.

Depuis 1990, suite au meurtre de Jeanne Clery, une loi visant à améliorer la collecte de données relatives aux crimes commis sur les campus américains a été votée, imposant de mettre à la disposition du public ces statistiques. En 2016, trois étudiants en journalisme de données ont téléchargé ces données collectées par le Clery Center (@CleryCenter) pour comprendre ce qu’il en était de la culture du viol sur les campus. Ils se sont rendu compte qu’un petit établissement rural du Massachusetts semblait connaître bien plus d’agressions sexuelles que la prestigieuse université de Boston. En enquêtant, ils se sont rendu compte que certains établissements publiaient leurs chiffres et que d’autres avaient les ressources institutionnelles nécessaires pour les minimiser, notamment en accompagnant les victimes pour minimiser les plaintes. Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes à nouveau, les données sont bien souvent « cuites et recuites » que brutes, c’est-à-dire toujours obtenues, toujours travaillées et retravaillées, sensibles à nombre de facteurs externes qui président aux multiples étapes de leur production. Bien souvent, les données tiennent plus d’indicateurs culturels qu’elles ne décrivent une réalité. Pour les chercheuses, nous avons besoin de bien plus de théorie et de bien plus de contexte pour saisir les enjeux de pouvoir des données. Les chercheuses prennent l’exemple des travaux qu’a mené Desmond Patton (@DrDesmondPatton) du SafeLab afin d’utiliser l’IA pour comprendre le rapport à la violence des jeunes de Chicago. Mais pour mieux comprendre un jeu de données de tweets, il a utilisé certains de ces jeunes pour mieux classer les données. Il a ainsi remarqué que des tweets utilisant des termes agressifs, comme le terme « tuer » ne visait pas tant à menacer d’autres personnes qu’à faire souvent référence à des paroles de chansons et donc à partager des symboles culturels. Pour les deux chercheuses, cet exemple souligne combien il ne peut y avoir de sciences des données sans le nécessaire travail social qui en éclaire le sens et l’action.

Communiquer en contexte nécessite non pas de chercher à être neutre, mais à regarder ce que les données produisent effectivement, expliquent les chercheuses en montrant deux graphiques représentant exactement les mêmes données, le plus exact pouvant être taxé de partialité alors que le second, semblant plus neutre se révèle bien plus manipulateur et plus ouvert à une mauvaise interprétation. La justice nécessite aussi de reconnaître et nommer les formes d’oppression que ce soit le racisme, le sexisme, l’homophobie… pas de les neutraliser, expliquent-elles.

Rendre les méthodes plus robustes et conserver le contexte des données, tel est l’enjeu de Cuidando do Meu Bairro (Prendre soin de mon quartier), une initiative à destination des habitants de Sao Paulo qui vise justement à ajouter du contexte et des éclaircissements aux données locales. Heather Krause, fondatrice de Datassist et We all count (@datassist), un projet pour développer l’équité en data science, a développé nombre d’outils pour favoriser l’équité et notamment le concept de biographie des données, consistant à demander à leurs producteurs de répondre à des questions de base : « d’où vient le jeu de données ? Qui l’a collecté ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? ». C’est exactement l’enjeu du « datasheets for datasets » développé par Timnit Gebru pour Microsoft (voir notre article Utiliser l’IA pour détecter ses propres biais ? »). Les guides d’utilisation de données sont une piste essentielle, insistent Klein et D’Ignazio ! Les deux chercheuses signalent ainsi l’exemple de Woman Stats initié par le géographe Chad Emmett (@emmett_chad) et la professeure de sciences politiques Valerie Hudson, une vaste base de données sur les violences faites aux femmes qui distingue des variables de pratiques et de droit selon les conditions juridiques des pays d’où proviennent les données. Une façon de souligner l’incomplétude de leurs données. Ainsi les statistiques sur le viol soulignent que les modalités d’enregistrements sont peu comparables d’un pays à l’autre.

Reste à savoir qui doit éclaircir les données. Bien souvent, les journalistes et les ONG font un bon travail de nettoyage et de contextualisation, pour autant qu’ils bénéficient de financements durables, d’expertises et de normes. Le problème, trop souvent, c’est que gérer les données nécessite de l’investissement au risque de garder durablement des ressources de qualité médiocres, voire dangereuses. Sans argent, la production de contexte risque de rester l’exception plus que la norme.

Rendre le travail visible

L’ultime principe du féminisme de données consiste à rendre le travail visible. Une étude sur Github, cette plateforme collaborative de travail sur le code source, montrait que les utilisatrices avaient moins de chances de voir leurs contributions acceptées si elles s’identifiaient comme femmes. Pourtant, en permettant de voir les contributions à chaque projet, Github a participé à changer le regard sur la réalité du travail du code, montrant combien il relève d’abord et avant tout d’une collaboration patiente. Mais contrairement à Github, la production de données et de visualisations s’inscrit dans de longues chaînes de collaborations qui tendent à écraser les contributions plutôt qu’à les mettre en avant. La formidable cartographie des navires qui naviguent à travers le monde est le résultat d’un long travail d’innombrables contributeurs. Comme l’explique Miriam Posner, les chaînes d’approvisionnements elles-mêmes, ont trop souvent intérêt à écraser et transformer les contributions. Et on constate la même chose dans le monde de la production de données.

La dénonciation des formes de travail invisibles est ancienne et s’est cristallisée longtemps sur le travail domestique non rémunéré des femmes. Elle s’est considérablement élargie depuis, notamment à celui des utilisateurs des plateformes. Reste que la science des données prospère largement sur cette invisibilisation en mobilisant largement des plateformes de crowdsourcing que ce soit pour étiqueter des films, des documents, corriger des fautes… comme l’ont montré nombre d’études sur la sous-classe mondiale de la modération, allant de Ghost Work (Mariner Books, 2019, non traduit) de Mary Gray et Siddharth Suri, à Derrière les écrans (La découverte, 2020) de Sarah T. Roberts (@ubiquity75) en passant par En attendant les robots (Seuil, 2019) d’Antonio Casilli (@antoniocasilli). Derrière les hiérarchies actuelles du travail des données se répètent d’anciennes hiérarchies technologiques fondées sur le sexe, la classe sociale et la race, explique Lilly Irani (@gleemie), comme celles de la première génération d’informaticiennes, ces Figures de l’ombre (Harper Collins France, 2017) qu’évoquait Margot Lee Shetterly (@margotshetterly). En 2008, d’ailleurs, Irani avait lancé le Turkopticon pour permettre aux utilisateurs du Mechanical Turk d’Amazon de signaler les conditions de travail que les commanditaires de la plateforme leur imposaient. Mais après 10 ans de service, le service, entièrement bénévole, a fermé sous l’épuisement. L’exploitation d’une main d’œuvre précaire trouve son origine bien sûr dans la longue histoire coloniale et esclavagiste, qui ne cesse de prolonger ce même schéma d’exploitation.

Pour répondre à ces invisibilisations, nous devons améliorer les études sur la production de données, estiment Klein et D’Ignazio, comme le propose Anatomy of an AI System de Kate Crawford (@katecrawford) et Vladlan Joler (@TheCreaturesLab). Montrer le travail invisible est un moyen de résister au storytelling de l’innovation dominante. Documenter qui y participe, comme y invite la Charte des droits des collaborateurs, également. Documenter ce travail permet également de montrer la quantité de travail physique nécessaire à la numérisation, comme l’a pointé la représentation visuelle du catalogage des livres pour la librairie du Congrès imaginé par Ben Schmidt (@benmschmidt). Enfin, bien sûr, c’est un moyen de valoriser également le travail de soin et le travail émotionnel à l’image du projet Atlas of Caregiving, visant à documenter le travail nécessaire autour de malades atteints de maladies chroniques afin d’en souligner sa complexité et sa pluralité.

Les déséquilibres du pouvoir sont partout dans les données… Ce n’est qu’en montrant toute la fragilité de chaque donnée que nous pourrons défier et relever leurs conséquences.

Réinventer notre rapport aux données et aux calculs

La force du livre de Klein et D’Ignazio consiste à nous confronter à nos propres impasses. Elles nous invitent à mettre à jour nos concepts, à renverser nos catégories de pensées et, pour y parvenir, à dépasser, renforcer et politiser plus avant nos exigences. Peut-être est-il plus que jamais nécessaire, comme elles nous y invitent, de modifier notre cadre de réflexion, de changer les concepts avec lesquels nous légitimons les évolutions des calculs… Les limites de l’ouverture et de la transparence dans les systèmes techniques sont dénoncées depuis longtemps. Peut-être que pour les dépasser, faut-il remiser et réinventer les concepts qu’on utilise, en tout cas les mettre à jour ! En nous invitant à passer de l’éthique à la justice, du biais à l’oppression, de la loyauté à l’équité, de la responsabilité à la co-libération, de la transparence à la réflexivité, de la compréhension des algorithmes à la compréhension de l’histoire, de la culture et du contexte… l’enjeu que Klein et D’Ignazio formulent nous invite à sortir de la recherche de solutions technologiques aux problèmes que pose la technologie. Ce n’est pas un petit pas de côté. En nous invitant notamment à dépasser les limites de l’ouverture des données ou du gouvernement ouvert, pour revenir au sens et à l’impact des données elles-mêmes, les deux chercheuses nous montrent une voie d’appropriation et de libération pour résister à l’impact des calculs et des bases de données.

Dans la conclusion de leur ouvrage, Klein et D’Ignazio nous invitent, à l’image des contestations qu’ont connu l’industrie de la technologie, notamment la grève chez Google de 2018 (le Google Walkout for real change), à « occuper en masse les infrastructures numériques », à ralentir les chaînes numériques, à canaliser les solidarités numériques vers les espaces physiques… De la Tech Workers Coalition (@techworkersco) aux plateformes comme Coworker.org (@teamcoworker) ou aux organisations comme Tech Solidarity (@techsolidarity) en passant par l’essor des coopératives technologiques aux manifestes comme ceux de Design Action Collective et bien sûr aux communautés de pratiques elles aussi revendicatrices comme le réseau Design Justice (@design__justice), Data for Black Lives (@data4blacklives) ou l’Algorithmic Justice League (@ajlunited)… sont autant de formes de mobilisation qui visent à faire des données un outil de changement social profond plutôt qu’une arme d’oppression au service du pouvoir financier (voir notre article « Vers un renouveau militant des questions technologiques ?).

La science des données doit désormais dépasser ses présupposés premiers, à savoir ses méthodes uniquement quantitatives reposant sur la seule puissance des données, la force brute des traitements automatisés, sa fausse neutralité, son ouverture sans enjeu… Le féminisme des données ne vise pas à produire de la technologie pour elle-même, mais au contraire, à en libérer les acteurs. Utiliser les données pour mettre fin à l’oppression est un objectif bien plus stimulant que les utiliser pour la perpétuer.

Hubert Guillaud

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